{"id":71518,"date":"2020-05-08T12:52:52","date_gmt":"2020-05-08T10:52:52","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=71518"},"modified":"2020-05-09T12:55:59","modified_gmt":"2020-05-09T10:55:59","slug":"franceurope-declaration-schuman-chopin-bertoncini","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/05\/08\/franceurope-declaration-schuman-chopin-bertoncini\/","title":{"rendered":"La \u00ab FrancEurope \u00bb 70 ans apr\u00e8s la d\u00e9claration Schuman : projet commun ou projection nationale ? (I)"},"content":{"rendered":"\n
Le coronavirus confronte les Fran\u00e7ais et les Europ\u00e9ens aux imp\u00e9ratifs d\u2019une d\u00e9licate gestion de crise parfois conduite au jour le jour, et qui ne permettra gu\u00e8re d\u2019accorder l\u2019attention n\u00e9cessaire \u00e0 la comm\u00e9moration de la \u00ab d\u00e9claration Schuman \u00bb, qui a pourtant permis \u00e0 notre pays de lancer la construction europ\u00e9enne il y a 70 ans. Il convient pourtant de saisir cet anniversaire du 9 mai 2020, qui restera une \u00ab journ\u00e9e de l\u2019Europe \u00bb tr\u00e8s particuli\u00e8re, afin de mettre en perspective les relations entre la France et l\u2019Union europ\u00e9enne, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la crise sanitaire en cours est devenue une crise \u00e9conomique mais aussi politique, qui suscite de vifs d\u00e9bats entre responsables nationaux et communautaires et au sein des opinions publiques. <\/p>\n\n\n\n
Cette mise en perspective nous semble d\u2019autant plus salutaire trois ans apr\u00e8s la nette victoire \u00e9lectorale d\u2019un Pr\u00e9sident affichant son \u00ab europhilie \u00bb sur fond d\u2019\u00ab hymne \u00e0 la joie \u00bb aux d\u00e9pens d\u2019une candidate ayant depuis reni\u00e9 son \u00ab europhobie \u00bb, f\u00fbt-ce de mani\u00e8re purement tactique. Elle appara\u00eet utile \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 les difficult\u00e9s auxquelles est confront\u00e9 Emmanuel Macron dans son entreprise de \u00ab refondation \u00bb de la construction europ\u00e9enne suscitent un malaise politique croissant dans notre pays <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Elle est indispensable, alors que le \u00ab non \u00bb Fran\u00e7ais du 29 mai 2005 ne sera peut-\u00eatre pas davantage comm\u00e9mor\u00e9, bien qu\u2019il ait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des fractures politiques encore vivaces, y compris chez ceux dont le \u00ab non \u00bb se voulait porteur de \u00ab plus d\u2019Europe \u00bb. Aujourd\u2019hui comme en 2005 <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, tous ces \u00e9l\u00e9ments contradictoires font \u00e9cho \u00e0 la relation paradoxale \u00e9tablie entre la France et la construction europ\u00e9enne, dont notre pays a \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019alors \u00e0 la fois un moteur et un frein. <\/p>\n\n\n\n La France et les Fran\u00e7ais sont en effet \u00e0 l\u2019origine de nombreuses avanc\u00e9es marquantes de la construction europ\u00e9enne : la CECA sous l\u2019impulsion de Jean Monnet et de Robert Schuman ; la cr\u00e9ation du Conseil europ\u00e9en, la d\u00e9cision d\u2019\u00e9lire le Parlement europ\u00e9en au suffrage universel et la mise en place du \u00ab syst\u00e8me mon\u00e9taire europ\u00e9en \u00bb sous la pr\u00e9sidence de Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing ; la mise en place du march\u00e9 unique et de la monnaie unique sous l\u2019impulsion de Jacques Delors et de Fran\u00e7ois Mitterrand. En m\u00eame temps, la France et les Fran\u00e7ais sont aussi \u00e0 l\u2019origine de \u00ab coups d\u2019arr\u00eats \u00bb europ\u00e9ens particuli\u00e8rement notables : rejet parlementaire de la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne de d\u00e9fense (CED) en 1954 ; refus par le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle du vote \u00e0 la majorit\u00e9 au Conseil en 1965 (\u00ab crise de la chaise vide \u00bb) ; rejet r\u00e9f\u00e9rendaire de la \u00ab Constitution europ\u00e9enne \u00bb en 2005… En ce d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e 2020, 53 % des Fran\u00e7ais interrog\u00e9s d\u00e9clarent rester attach\u00e9s \u00e0 l\u2019appartenance de la France \u00e0 l\u2019UE, ce qui confirme qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019europhobie majoritaire dans notre pays ; mais 58 % des Fran\u00e7ais expriment une d\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de l’Union (+12 points au dessus de la moyenne europ\u00e9enne), soit l’un des niveaux d’euroscepticisme parmi les plus \u00e9lev\u00e9s de l’UE <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Une relation paradoxale s’est \u00e9tablie entre la France et la construction europ\u00e9enne : notre pays a \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019alors \u00e0 la fois un moteur et un frein. <\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n De nombreuses analyses ont d\u00e9j\u00e0 cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9clairer la relation particuli\u00e8re \u00e9tablie entre la France et la construction europ\u00e9enne, aussi bien d’un point de vue historique <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> que via une approche nourrie de science politique <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> ou de philosophie politique <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est dans leur prolongement que s\u2019inscrit la pr\u00e9sente contribution, qui met plus particuli\u00e8rement l\u2019accent sur l\u2019importance et les sp\u00e9cificit\u00e9s de la culture politique hexagonale au regard du fait europ\u00e9en. L\u2019\u00ab Europe \u00bb est en effet un \u00ab produit national \u00bb dans chacun des \u00c9tats membres de l\u2019UE, et la diversit\u00e9 des motivations nationales est une r\u00e9alit\u00e9 durable. Elle s\u2019exprime par des visions distinctes, dont la nature id\u00e9ale est temp\u00e9r\u00e9e par la confrontation avec celles des partenaires, mais n\u2019en demeure pas moins pr\u00e9gnante <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans le cas de notre pays, c\u2019est une logique de \u00ab projection nationale \u00bb qui nous semble \u00e0 l\u2019\u0153uvre, et qui constitue le fondement principal de l\u2019ambivalence des rapports de la France \u00e0 \u00ab l\u2019Europe \u00bb. Cette derni\u00e8re est ainsi per\u00e7ue \u00e0 la fois comme un \u00ab instrument \u00bb au service de la grandeur de la France – c\u2019est l\u2019Europe comme \u00ab levier d\u2019Archim\u00e8de \u00bb ch\u00e8re au g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle ; mais elle agit aussi comme un miroir r\u00e9v\u00e9lateur de la fameuse \u00ab exception fran\u00e7aise \u00bb, en mettant en exergue des sp\u00e9cificit\u00e9s nationales qui rendent malais\u00e9es nos relations avec la construction europ\u00e9enne. L\u2019\u00ab Europe outil \u00bb et \u00ab l\u2019Europe miroir \u00bb constituent d\u00e8s lors les deux faces indissociables d\u2019une relation complexe, que nous analyserons dans le souci de la rendre plus f\u00e9conde et plus harmonieuse \u00e0 court et moyen termes.<\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00ab Europe \u00bb est un \u00ab produit national \u00bb dans chacun des \u00c9tats membres de l\u2019UE, et la diversit\u00e9 des motivations nationales est une r\u00e9alit\u00e9 durable.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La construction europ\u00e9enne est le produit historique d\u2019une conjonction de facteurs d\u2019unification \u00e0 la fois externes (guerre froide et menace sovi\u00e9tique, crise de Suez et d\u00e9colonisation, chute du Mur de Berlin et fin de l\u2019URSS, etc.) et internes (volont\u00e9 de r\u00e9conciliation et de pacification, objectifs de reconstruction \u00e9conomique, d\u2019ancrage d\u00e9mocratique, r\u00e9unification de l\u2019Allemagne, etc.). Elle traduit une convergence profonde et in\u00e9dite des \u00c9tats membres de l\u2019UE, qui n\u2019en sont pas moins \u00ab unis dans la diversit\u00e9 \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire porteurs d\u2019une vision nationale sp\u00e9cifique de leur appartenance \u00e0 la construction europ\u00e9enne. <\/p>\n\n\n\n Dans ce contexte, il est \u00e0 nos yeux frappant de constater que la France se distingue des autres pays de l\u2019UE par la primaut\u00e9 d\u2019une logique de projection nationale, certes pas unique mais arch\u00e9typique au regard des autres logiques nationales \u00e0 l\u2019\u0153uvre (1). Cette logique de projection nationale a historiquement conduit notre pays \u00e0 mettre l\u2019accent sur trois priorit\u00e9s politiques majeures : contenir la mont\u00e9e en puissance de l\u2019Allemagne (2), construire l\u2019\u00ab Europe puissance \u00bb (3) et conjurer la dilution europ\u00e9enne dans l\u2019\u00e9largissement (4). Le succ\u00e8s mitig\u00e9 de la France sur ces trois registres explique une partie du malaise politique<\/a> entre notre pays et \u00ab l\u2019Europe \u00bb, m\u00eame si le contexte g\u00e9opolitique actuel pourrait le r\u00e9duire.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Europe est un \u00ab produit national \u00bb et \u00ab la diversit\u00e9 des motivations des \u00c9tats est une r\u00e9alit\u00e9 durable. Elle s\u2019exprime par des visions distinctes, dont la nature id\u00e9ale est temp\u00e9r\u00e9e par la confrontation avec celles des partenaires. Chaque \u00c9tat a ses propres attentes mais la similarit\u00e9 des d\u00e9marches est frappante<\/em> \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans une telle perspective, Zbigniew Brzezinski a d\u00e9crit dans des termes limpides la vision fran\u00e7aise de l\u2019Europe : \u00ab \u00c0 travers la construction europ\u00e9enne, la France vise la r\u00e9incarnation, l\u2019Allemagne la r\u00e9demption. (\u2026) L\u2019Europe fournit \u00e0 la France le moyen de renouer avec sa grandeur pass\u00e9e. (\u2026) La cr\u00e9ation d\u2019une \u00ab v\u00e9ritable \u00bb Europe \u2013\u202f\u00ab de l\u2019Atlantique \u00e0 l\u2019Oural \u00bb, selon les termes du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle \u2013 vise \u00e0 mettre un terme \u00e0 cette situation inadmissible. Et ce projet, puisqu\u2019il doit \u00eatre conduit depuis Paris, rendra \u00e0 la France la grandeur qui, selon ses citoyens, correspond \u00e0 la destin\u00e9e \u00e9lective de la nation <\/em> \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Extrapoler \u00e0 partir de cette fulgurance de Zbigniew Brzezinski conduit \u00e0 mettre en \u00e9vidence quatre grandes logiques nationales d\u2019adh\u00e9sion au projet europ\u00e9en <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> : outre une logique de projection caract\u00e9risant la France et la logique de r\u00e9demption attribu\u00e9e \u00e0 l\u2019Allemagne, on distinguera \u00e9galement une logique d\u2019optimisation et une logique de sublimation \u2013 non sans avoir rappel\u00e9 qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019\u00ab id\u00e9aux types \u00bb non chimiquement purs et ayant avant tout pour but de mettre en exergue les sp\u00e9cificit\u00e9s nationales, et donc hexagonales (voir infra <\/em>Tableau 1).<\/p>\n\n\n\n La logique de projection caract\u00e9risant la participation nationale \u00e0 la construction europ\u00e9enne peut prendre au moins deux formes : celle d\u2019une projection politique concevant l\u2019Europe comme multiplicateur de puissance \u2013 \u00e0 la fran\u00e7aise ; et celle d\u2019une projection plus \u00e9conomique voyant l\u2019Europe comme mod\u00e8le d\u2019int\u00e9gration r\u00e9gionale, \u00e0 l\u2019image du Benelux.<\/p>\n\n\n\n La logique de projection politique s\u2019applique particuli\u00e8rement bien au cas de la France, qui s\u2019est efforc\u00e9e de reconstituer au niveau communautaire les leviers d\u2019influence dont elle disposait auparavant seule au niveau national <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si l\u2019id\u00e9e que \u00ab l\u2019union fait la force \u00bb anime l\u2019ensemble des \u00c9tats membres de l\u2019UE, elle ne prend nulle part une dimension plus ontologique qu\u2019en France, o\u00f9 elle fonde et structure le projet de participation \u00e0 la construction europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n La logique de projection politique s\u2019applique particuli\u00e8rement bien au cas de la France, qui s\u2019est efforc\u00e9e de reconstituer au niveau communautaire les leviers d\u2019influence dont elle disposait auparavant seule au niveau national.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n D\u00e8s l\u2019apr\u00e8s guerre, la question centrale pour la France est notamment de contr\u00f4ler les effets politiques de la reconstruction de l\u2019Allemagne et sa (re)mont\u00e9e en puissance pr\u00e9visible (voir section ci-apr\u00e8s). Mais il s\u2019agit aussi pour notre pays de tirer les cons\u00e9quences de la d\u00e9colonisation engag\u00e9e en Indochine, puis en Alg\u00e9rie, afin de projeter la puissance nationale via<\/em> l\u2019\u00e9chelon communautaire. D\u2019abord hostile \u00e0 la construction europ\u00e9enne et au march\u00e9 commun, le G\u00e9n\u00e9ral de Gaulle se ralliera ainsi \u00e0 la mise en \u0153uvre du Trait\u00e9 de Rome \u00e0 son retour au pouvoir en 1958, notamment apr\u00e8s que la crise de Suez eut permis de confirmer que, avec la perte de son empire colonial, la France ne pouvait plus pr\u00e9tendre jouer seule un r\u00f4le international dominant. En qualifiant l\u2019Europe de \u00ab levier d\u2019Archim\u00e8de \u00bb, il a lui aussi recouru \u00e0 une formule illustrant bien la vision fran\u00e7aise d\u2019une construction europ\u00e9enne comme la continuation de la politique de puissance par d\u2019autres moyens \u2013 que traduit aussi la \u00ab r\u00e9incarnation \u00bb \u00e9voqu\u00e9e par Zbigniew Brzezinski.<\/p>\n\n\n\n\n\n Les pays du \u00ab Benelux \u00bb pouvant eux aussi \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des pays ayant projet\u00e9 leur mod\u00e8le national au niveau communautaire au moment du lancement de la construction europ\u00e9enne dans les ann\u00e9es 50. Leur logique de projection op\u00e8re cependant sur des bases \u00e9conomiques, fort diff\u00e9rentes de celles de la France : il ne s\u2019agit pas de reconstruire la puissance nationale au niveau europ\u00e9en mais plut\u00f4t d\u2019y engager un processus d\u2019int\u00e9gration r\u00e9gional inspir\u00e9 de celui qu\u2019ils ont conduit eux-m\u00eames. La Belgique et le Luxembourg avaient en effet d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9tablir une union \u00e9conomique d\u00e8s 1922, assortie d\u2019une parit\u00e9 fixe de leur monnaie, tandis que les trois pays du Benelux avaient fond\u00e9 en 1944 une union douani\u00e8re, entr\u00e9e en vigueur en 1948. C\u2019est sur la base d\u2019un tel h\u00e9ritage politique que les pays du Benelux se sont d\u2019embl\u00e9e montr\u00e9s favorables aux projets d\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne fond\u00e9s sur des m\u00e9canismes \u00e9conomiques et marchands, qu\u2019ils ont eu la possibilit\u00e9 de promouvoir apr\u00e8s le rejet fran\u00e7ais du projet beaucoup plus hexagonal de Communaut\u00e9 europ\u00e9enne de d\u00e9fense en 1954. Ce sont de fait les repr\u00e9sentants de ces trois pays, Bech (Luxembourg), Beyen (Pays-Bas) et Spaak (Belgique), qui sont \u00e0 l\u2019origine de la \u00ab relance de Messine \u00bb (1955), puis au c\u0153ur des n\u00e9gociations ayant men\u00e9 \u00e0 l\u2019adoption du Trait\u00e9 de Rome (1957).<\/p>\n\n\n\n Le terme de \u00ab r\u00e9demption \u00bb peut caract\u00e9riser la logique dans laquelle certains pays de l\u2019UE ont con\u00e7u leur appartenance \u00e0 la construction europ\u00e9enne : cette appartenance leur a en effet permis d\u2019amorcer leur redressement et de se r\u00e9concilier durablement avec leurs voisins, apr\u00e8s qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9s comme responsables de fautes historiques. \u00c9voqu\u00e9e par Brzezinski, la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale allemande est l\u2019exemple type du pays ayant con\u00e7u sa participation \u00e0 la construction europ\u00e9enne dans une logique de r\u00e9demption \u2013 tandis qu\u2019elle a pu aussi caract\u00e9riser, f\u00fbt-ce \u00e0 un degr\u00e9 nettement moindre, des pays comme l\u2019Italie ou la Croatie.<\/p>\n\n\n\n Cette logique d\u2019int\u00e9gration\u202f\/\u202fr\u00e9demption fut de nouveau \u00e0 l\u2019\u0153uvre au moment de la r\u00e9unification allemande : pour plusieurs de ses voisins, et notamment la France, il apparut en effet n\u00e9cessaire que cette r\u00e9unification, synonyme d\u2019un surcro\u00eet de puissance mais aussi de d\u00e9stabilisation potentielle, s\u2019accompagne d\u2019un nouveau pas en avant dans l\u2019int\u00e9gration communautaire.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Sorti vaincu et d\u00e9vast\u00e9 d\u2019une Seconde Guerre mondiale dont il est \u00e0 l\u2019origine, organisateur d\u2019un g\u00e9nocide sans \u00e9quivalent, occup\u00e9 par les puissances alli\u00e9es et bient\u00f4t divis\u00e9 en deux entit\u00e9s antagonistes, ce pays sait que sa renaissance passe par la mise en place de relations de coop\u00e9ration et d\u2019entente avec ses voisins, et notamment la France. Cette renaissance de l\u2019Allemagne fut facilit\u00e9e par son int\u00e9gration dans les structures europ\u00e9ennes et atlantiques. Le lancement de la CECA puis de la CEE offrit un cadre politique et \u00e9conomique \u00e0 sa reconstruction et \u00e0 son redressement ; l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019OTAN lui offrit \u00e0 la fois des garanties de s\u00e9curit\u00e9 et la possibilit\u00e9 de reconstituer une arm\u00e9e nationale.<\/p>\n\n\n\n Cette logique d\u2019int\u00e9gration\u202f\/\u202fr\u00e9demption fut de nouveau \u00e0 l\u2019\u0153uvre au moment de la r\u00e9unification allemande : pour plusieurs de ses voisins, et notamment la France, il apparut en effet n\u00e9cessaire que cette r\u00e9unification, synonyme d\u2019un surcro\u00eet de puissance mais aussi de d\u00e9stabilisation potentielle, s\u2019accompagne d\u2019un nouveau pas en avant dans l\u2019int\u00e9gration communautaire \u2013 que l\u2019Allemagne accepta en mettant en sacrifiant le Deutsche Mark. La question est aujourd\u2019hui de savoir si l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019Allemagne \u00e0 l\u2019UE s\u2019inscrit toujours principalement dans une logique de r\u00e9demption, ou si cette derni\u00e8re a \u00e9puis\u00e9 une grande partie de ses effets ? <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> Opter pour la <\/sup>premi\u00e8re r\u00e9ponse pourrait conduire \u00e0 expliquer la r\u00e9ticence persistante de ce pays vers les interventions militaires ext\u00e9rieures ou sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 \u00e9motionnelle lors de la crise des r\u00e9fugi\u00e9s. Opter pour la seconde a conduit \u00e0 annoncer l\u2019av\u00e8nement d\u2019une nouvelle \u00ab Allemagne \u00bb au tournant du mill\u00e9naire, et qui s\u2019inscrirait d\u00e9sormais davantage dans une logique de projection ou, plus s\u00fbrement, d\u2019\u00ab optimisation \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span> ?<\/p>\n\n\n\n La logique d\u2019optimisation constitue la troisi\u00e8me logique qu\u2019il semble possible de distinguer s\u2019agissant de l\u2019adh\u00e9sion de certains \u00c9tats membres \u00e0 la construction europ\u00e9enne. Peu ou prou \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019ensemble des \u00c9tats de l\u2019UE, elle pr\u00e9domine cependant dans des pays qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 membres de la CEE d\u00e8s l\u2019origine alors m\u00eame que leur situation politique (d\u00e9mocratie) et \u00e9conomique le leur aurait permis. Ces pays ont donc d\u00fb se poser la question de rejoindre ou non la construction europ\u00e9enne en mesurant les avantages et les inconv\u00e9nients li\u00e9s \u00e0 leur adh\u00e9sion, d\u00e8s lors qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas pour eux synonyme d\u2019une paix et d\u2019une prosp\u00e9rit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 acquises.<\/p>\n\n\n\n Peu ou prou \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019ensemble des \u00c9tats de l\u2019UE, la logique de l’optimisation pr\u00e9domine cependant dans des pays qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 membres de la CEE d\u00e8s l\u2019origine alors m\u00eame que leur situation politique (d\u00e9mocratie) et \u00e9conomique le leur aurait permis.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le Royaume Uni est l\u2019exemple type des pays o\u00f9 cette logique d\u2019optimisation a sembl\u00e9 pr\u00e9dominer. Ce pays a d\u2019abord refus\u00e9 de participer \u00e0 la construction europ\u00e9enne afin de pr\u00e9server ses sp\u00e9cificit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 son insularit\u00e9, mais aussi et surtout \u00e0 son ouverture vers \u00ab le grand large \u00bb : commerce international fortement tourn\u00e9 vers le Commonwealth d\u2019une part, relations strat\u00e9giques sp\u00e9ciales avec les \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique d\u2019autre part. D\u2019abord \u00e0 l\u2019origine de la cr\u00e9ation d\u2019une organisation concurrente \u00e0 la CEE en 1960, l\u2019Association europ\u00e9enne de libre \u00e9change (AELE), le Royaume-Uni d\u00e9pose cependant sa candidature \u00e0 la CEE d\u00e8s l\u2019ann\u00e9e suivante, apr\u00e8s avoir constat\u00e9 que le march\u00e9 commun \u00e9tait en cours de mise en place. Rejoignant la CEE dans les ann\u00e9es 70 et confirmant cette adh\u00e9sion par r\u00e9f\u00e9rendum deux ans plus tard (suite \u00e0 un changement de majorit\u00e9), le Royaume-Uni semblait depuis lors essentiellement consid\u00e9rer l\u2019UE comme un cadre politique d\u2019expression parmi d\u2019autres (en parall\u00e8le de l\u2019OTAN, du Commonwealth ou de l\u2019ONU), dont il convenait de contr\u00f4ler avec soin les interventions et l\u2019\u00e9volution. La volont\u00e9 d\u2019optimisation financi\u00e8re exprim\u00e9e par Margaret Thatcher (\u00ab I want my money back<\/em> \u00bb) a souvent \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue comme une illustration parfaite de l\u2019attitude calculatrice du Royaume-Uni, de m\u00eame que le recours fr\u00e9quent \u00e0 des clauses d\u2019exemption (ou \u00ab opting out<\/em> \u00bb) permettant de ne pas participer \u00e0 tel ou tel volet de l\u2019int\u00e9gration communautaire (notamment l\u2019euro et l\u2019espace Schengen).<\/p>\n\n\n\n D\u2019autres pays de l\u2019AELE (Autriche, Danemark, Finlande, Su\u00e8de,) ont \u00e9galement privil\u00e9gi\u00e9 une d\u00e9marche plut\u00f4t calculatrice dans leur attitude vis-\u00e0-vis de la CEE\u202f\/\u202fUE, en ne les rejoignant que lorsqu\u2019ils ont jug\u00e9 les conditions r\u00e9unies. Il n\u2019est d\u00e8s lors gu\u00e8re \u00e9tonnant que le Royaume-Uni et les pays du Nord de l\u2019Europe, qui constituent les pays qui, traditionnellement, dessinent une sorte de g\u00e9ographie de la \u00ab r\u00e9serve \u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la construction europ\u00e9enne, ont vis\u00e9 traditionnellement l\u2019\u00ab optimisation \u00bb de leurs int\u00e9r\u00eats nationaux dans une logique \u00ab utilitariste \u00bb de calcul de souverainet\u00e9 \u00ab co\u00fbt \u00bb-\u00ab avantages \u00bb <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Certains autres pays de l\u2019UE l\u2019ont rejoint sur la base d\u2019une logique de \u00ab sublimation \u00bb <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, c\u2019est-\u00e0-dire port\u00e9s par une volont\u00e9 de transformation rapide d\u2019un \u00e9tat politique (dictatorial) et \u00e9conomique (\u00ab \u00e9conomie de la p\u00e9nurie \u00bb) au profit d\u2019une accession \u00e0 un statut europ\u00e9en nettement pr\u00e9f\u00e9rable. Pour nombre d\u2019\u00c9tats peu prosp\u00e8res et sortant d\u2019exp\u00e9riences politiques douloureuses (guerre, dictatures), la perspective d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 l\u2019UE a de fait constitu\u00e9 un objectif cardinal, porteur de progr\u00e8s profonds : il s\u2019est agi de rejoindre un espace positivement connot\u00e9, aussi bien sur le plan \u00e9conomique (am\u00e9lioration du niveau de vie, convergence \u00e9conomique) que sur le plan politique (stabilit\u00e9, rupture avec le pass\u00e9), tout en ayant la possibilit\u00e9 de b\u00e9n\u00e9ficier des transferts financiers organis\u00e9s par l\u2019UE. Le fait de participer \u00e0 la construction europ\u00e9enne a justifi\u00e9 les importants efforts d\u2019adaptation consentis (notamment pour int\u00e9grer \u00ab l\u2019acquis communautaire \u00bb) afin d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer la modernisation de ces pays. Il est notable qu\u2019une telle logique de sublimation a aussi pu concerner l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019OTAN en mati\u00e8re s\u00e9curitaire et strat\u00e9gique. Appliqu\u00e9e \u00e0 la construction europ\u00e9enne, cette logique de sublimation para\u00eet caract\u00e9ristique des pays du Sud de l\u2019Europe (Espagne, Gr\u00e8ce, Portugal) dans les ann\u00e9es 1980, mais aussi des pays d\u2019Europe centrale, orientale et baltique dans les ann\u00e9es 90 et 2000. Elle para\u00eet toujours pr\u00e9dominer dans des pays issus de l\u2019ex-Yougoslavie ou de l\u2019ex-URSS, et notamment dans les Balkans occidentaux.<\/p>\n\n\n\n Appliqu\u00e9e \u00e0 la construction europ\u00e9enne, cette logique de sublimation para\u00eet caract\u00e9ristique des pays du Sud de l\u2019Europe (Espagne, Gr\u00e8ce, Portugal) dans les ann\u00e9es 1980, mais aussi des pays d\u2019Europe centrale, orientale et baltique dans les ann\u00e9es 90 et 2000.<\/p>Yves Bertoncini, Thierry Chopin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il va de soi que ces quatre grandes logiques nationales d\u2019adh\u00e9sion au projet europ\u00e9en animent de fa\u00e7on plus ou moins intense les pays concern\u00e9s. Comme on l\u2019a d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, il va \u00e9galement de soi que de telles logiques peuvent avoir \u00e9volu\u00e9 depuis que ces pays ont rejoint la construction europ\u00e9enne. L\u2019Allemagne est-elle encore dans une logique de \u00ab r\u00e9demption \u00bb ? Apr\u00e8s le choix du Brexit, est-il encore possible de dire que le Royaume-Uni est toujours dans une logique d\u2019optimisation de ses int\u00e9r\u00eats nationaux vis-\u00e0-vis du continent europ\u00e9en ? La logique de \u00ab sublimation \u00bb caract\u00e9rise-t-elle encore les pays du Sud de l\u2019Europe o\u00f9 la d\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de \u00ab l\u2019Europe \u00bb s\u2019est fortement accrue apr\u00e8s les crises de la zone euro et la crise des r\u00e9fugi\u00e9s ? Ou encore les pays du centre et de l\u2019Est de l\u2019UE, o\u00f9 le refus de la solidarit\u00e9 europ\u00e9enne a aliment\u00e9 l\u2019euroscepticisme d\u2019une partie de la population (notamment du groupe de \u00ab Visegrad \u00bb), voire l\u2019\u00e9mergence d\u2019un populisme nationaliste autoritaire et \u00ab illib\u00e9ral \u00bb mettant en cause les valeurs qui sont au fondement de la construction europ\u00e9enne ? <\/p>\n\n\n\n En tout \u00e9tat de cause, il nous semble que la logique de projection nationale qui pr\u00e9vaut en France reste quant \u00e0 elle plut\u00f4t vivace. Elle a de fait conduit notre pays \u00e0 mettre l\u2019accent sur trois priorit\u00e9s politiques majeures, et qui demeurent : contenir la mont\u00e9e en puissance de l\u2019Allemagne (2), construire l\u2019\u00ab Europe puissance \u00bb (3) et conjurer la dilution europ\u00e9enne dans l\u2019\u00e9largissement (4).<\/p>\n\n\n\n La logique de projection caract\u00e9risant les relations de la France avec la construction europ\u00e9enne sert un premier objectif strat\u00e9gique plus ou moins explicite : celui de contenir la mont\u00e9e en puissance de l\u2019Allemagne, notamment \u00e0 l\u2019issue de la Seconde Guerre mondiale puis apr\u00e8s la chute du mur de Berlin.<\/p>\n\n\n\n La d\u00e9claration lanc\u00e9e par Robert Schuman le 9 mai 1950 est certes une forme de \u00ab d\u00e9claration d\u2019amour \u00bb \u00e0 l\u2019Allemagne, combinant pardon pour les atrocit\u00e9s pass\u00e9es et promesse d\u2019un avenir en commun <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En proposant d\u2019instituer une \u00ab Communaut\u00e9 europ\u00e9enne du charbon et d\u2019acier \u00bb, elle traduit aussi l\u2019objectif politique de mettre sous contr\u00f4le deux composantes majeures de l\u2019effort de guerre, et donc de conjurer toute vell\u00e9it\u00e9 belliciste germanique. Cette volont\u00e9 de mettre sous contr\u00f4le la reconstruction de l\u2019Allemagne s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mat\u00e9rialis\u00e9e via le statut d\u2019occupation act\u00e9 par la France, la Grande Bretagne et les \u00c9tats-Unis. Elle avait aussi conduit la France et le Royaume-Uni \u00e0 signer \u00e0 Dunkerque un trait\u00e9 militaire qui ciblait l\u2019Allemagne comme ennemi potentiel \u2013 \u00e0 rebours de la d\u00e9marche plus coop\u00e9rative promue par Robert Schuman et Jean Monnet\u2026 Encore faut-il bien consid\u00e9rer que cette d\u00e9marche coop\u00e9rative des \u00ab p\u00e8res fondateurs \u00bb fran\u00e7ais servait de mani\u00e8re plus subtile et efficace des int\u00e9r\u00eats strictement nationaux, comme en t\u00e9moigne par exemple une note de Jean Monnet adress\u00e9e \u00e0 Robert Schuman peu avant la d\u00e9claration du 9 mai 1950 : selon lui, \u00ab la continuation du rel\u00e8vement de la France sera arr\u00eat\u00e9e si la question de la production industrielle allemande et de sa capacit\u00e9 de concurrence n\u2019est pas r\u00e9gl\u00e9e<\/em> \u00bb – ce que permettra la CECA, gr\u00e2ce \u00e0 laquelle \u00ab le plus grand obstacle \u00e0 la continuation du progr\u00e8s industriel fran\u00e7ais aura \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9<\/em> \u00bb <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La volont\u00e9 fran\u00e7aise de contr\u00f4ler la mont\u00e9e en puissance de l\u2019Allemagne fonde aussi le projet de \u00ab Communaut\u00e9 europ\u00e9enne de d\u00e9fense \u00bb (formalis\u00e9 par le \u00ab plan Pleven \u00bb) : alors que la guerre de Cor\u00e9e fait rage et que la menace sovi\u00e9tique s\u2019accro\u00eet en Europe, il s\u2019agissait en effet d\u2019organiser le r\u00e9armement allemand dans un cadre europ\u00e9en. Le Parlement fran\u00e7ais a cependant refus\u00e9 de ratifier ce projet hexagonal, notamment gr\u00e2ce \u00e0 une coalition ponctuelle des voix communistes et gaullistes, en partie soud\u00e9es par l\u2019anti-am\u00e9ricanisme \u2013\u202fmais dont le refus eut pour effet de conduire \u00e0 un r\u00e9armement allemand dans le cadre de l\u2019OTAN\u2026<\/p>\n\n\n\n La logique de projection caract\u00e9risant les relations de la France avec la construction europ\u00e9enne sert un premier objectif strat\u00e9gique plus ou moins explicite : celui de contenir la mont\u00e9e en puissance de l\u2019Allemagne, notamment \u00e0 l\u2019issue de la Seconde Guerre mondiale puis apr\u00e8s la chute du mur de Berlin.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La chute du mur de Berlin donne lieu \u00e0 une nouvelle manifestation de la volont\u00e9 fran\u00e7aise de contr\u00f4ler la mont\u00e9e en puissance d\u2019une Allemagne r\u00e9unifi\u00e9e, donc plus peupl\u00e9e, et qui va retrouver sa place au centre de l\u2019Europe. C\u2019est dans ce contexte que, apr\u00e8s avoir obtenu des garanties sur l\u2019intangibilit\u00e9 des fronti\u00e8res, Fran\u00e7ois Mitterrand persuade Helmut Kohl d\u2019endosser la cr\u00e9ation de l\u2019union \u00e9conomique et mon\u00e9taire propos\u00e9e par Jacques Delors au moment du Trait\u00e9 de Maastricht. Si le lancement de la monnaie unique a vocation \u00e0 compl\u00e9ter le march\u00e9 unique, il a aussi pour objectif strat\u00e9gique de confirmer l\u2019ancrage europ\u00e9en de l\u2019Allemagne : celle-ci accepte en effet de mettre en commun le Deutsche Mark, dont la pr\u00e9\u00e9minence \u00e9tait \u00e0 la fois symbole de r\u00e9ussite \u00e9conomique et de fiert\u00e9 nationale <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La France s\u2019efforcera aussi de contr\u00f4ler le surcro\u00eet de puissance d\u00e9mographique de l\u2019Allemagne r\u00e9unifi\u00e9e en d\u00e9fendant la parit\u00e9 diplomatique \u00e9tabli par les Trait\u00e9s europ\u00e9ens en mati\u00e8re de droits de vote \u00e0 la majorit\u00e9 qualifi\u00e9e au Conseil et de d\u00e9put\u00e9s europ\u00e9ens, avant de c\u00e9der sur le <\/sup>premier point au moment du Trait\u00e9 de Lisbonne et sur le second point au moment des Trait\u00e9s de Maastricht, puis de Nice.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est aussi la volont\u00e9 fran\u00e7aise de contr\u00f4ler la mont\u00e9e en puissance de l\u2019Allemagne qui a conduit notre pays \u00e0 miser sur le Royaume-Uni dans les ann\u00e9es 1970. Alors que l\u2019Allemagne du chancelier Willy Brandt avait lanc\u00e9 une politique d\u2019ouverture cultivant ses liens avec l\u2019Europe centrale et orientale (\u00ab Ostpolitik <\/em> \u00bb), Georges Pompidou a alors jug\u00e9 utile de revenir sur le refus gaullien d\u2019admettre l\u2019adh\u00e9sion du Royaume-Uni \u00e0 la CEE, en faisant ratifier par r\u00e9f\u00e9rendum ce changement de pied diplomatique. Un front commun Fran\u00e7ois Mitterrand\u202f\u2013\u202fMargaret Thatcher s\u2019est aussi form\u00e9 au moment de la chute du mur de Berlin, qu\u2019Helmut Kohl \u00e9voque avec une certaine amertume dans ses M\u00e9moires<\/em>. C\u2019est par ailleurs le fait de disposer d\u2019un statut diplomatique et militaire comparable, bien plus pr\u00e9\u00e9minent que celui de l\u2019Allemagne, qui a conduit \u00e0 d\u00e9velopper la coop\u00e9ration bilat\u00e9rale entre les deux pays, de la d\u00e9claration de Saint-Malo aux accords de Lancaster House. Il va de soi que le \u00ab Brexit \u00bb va changer les rapports de force au sein du \u00ab m\u00e9nage \u00e0 trois \u00bb form\u00e9 par la France, l\u2019Allemagne et le Royaume-Uni, \u00ab Berlin \u00bb regrettant pour sa part le d\u00e9part d\u2019un pays plus lib\u00e9ral que son partenaire hexagonal.<\/p>\n\n\n\n Il va de soi que le \u00ab Brexit \u00bb va changer les rapports de force au sein du \u00ab m\u00e9nage \u00e0 trois \u00bb form\u00e9 par la France, l\u2019Allemagne et le Royaume-Uni, \u00ab Berlin \u00bb regrettant pour sa part le d\u00e9part d\u2019un pays plus lib\u00e9ral que son partenaire hexagonal.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Au total, c\u2019est cependant la logique coop\u00e9rative qui a pr\u00e9valu entre la France et l\u2019Allemagne, telle que formalis\u00e9e par le Trait\u00e9 de l\u2019\u00c9lys\u00e9e en 1963 et symboliquement r\u00e9affirm\u00e9e en 2019 par le Trait\u00e9 d\u2019Aix-la-Chapelle. Cette logique coop\u00e9rative a \u00e9t\u00e9 plus ou moins f\u00e9conde au gr\u00e9 de l\u2019\u00e9volution du contexte g\u00e9opolitique et des convergences \u00e9tablies entre les dirigeants des deux pays, l\u2019\u00e9poque du duo Kohl-Mitterrand \u00e9tant particuli\u00e8rement faste \u00e0 ce double \u00e9gard. Si les dirigeants fran\u00e7ais ont parfois \u00e9t\u00e9 tent\u00e9s de peser sur les rapports de force bilat\u00e9raux en s\u2019appuyant sur le Royaume-Uni (tel Nicolas Sarkozy) ou sur les pays du Sud (tels Fran\u00e7ois Hollande et Emmanuel Macron), ils ont tous \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s \u00e0 cultiver une relation franco-allemande dont le bon fonctionnement est une condition n\u00e9cessaire, sinon suffisante, du dynamisme de l\u2019UE.<\/p>\n\n\n\n Au terme de 70 ans de construction europ\u00e9enne, il est loisible de constater que l\u2019Allemagne a bien su n\u00e9gocier sa reconstruction puis sa r\u00e9unification, et qu\u2019elle affiche en 2020 des performances sensiblement sup\u00e9rieures \u00e0 celle de la France en mati\u00e8re \u00e9conomique, sociale et budg\u00e9taire. Ce relatif d\u00e9crochage hexagonal n\u2019est pas sans nourrir une forme de ressentiment vis-\u00e0-vis de \u00ab Berlin \u00bb, qui s\u2019exprime plus ou moins ouvertement lors de chaque crise, fut-ce sous le masque de la col\u00e8re… La primaut\u00e9 d\u00e9mographique de l\u2019Allemagne r\u00e9unifi\u00e9e demeure un autre avantage comparatif, m\u00eame si son vieillissement et sa faible natalit\u00e9 devraient lui valoir d\u2019\u00eatre rattrap\u00e9e par la France \u00e0 l\u2019horizon 2045\u202f\u2013\u202f2050 (y compris en termes de poids d\u00e9cisionnel au Conseil). Sans doute la pr\u00e9\u00e9minence diplomatique et militaire hexagonale contribue-t-elle utilement \u00e0 ce stade \u00e0 \u00e9quilibrer le couple form\u00e9 avec l\u2019Allemagne, r\u00e9guli\u00e8rement tanc\u00e9e pour son d\u00e9ficit d\u2019engagement strat\u00e9gique ext\u00e9rieur, d\u00e8s lors qu\u2019il fait obstacle \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une vraie \u00ab Europe puissance \u00bb. On pourrait cependant se demander si les autorit\u00e9s fran\u00e7aises ne s\u2019accommodent pas au fond de la relative procrastination allemande, et en tout cas relever que, si l\u2019Allemagne se mettait au niveau de la France sur le registre diplomatique et militaire, elle prendrait d\u00e9finitivement le leadership de l\u2019UE.<\/p>\n\n\n\n Au terme de 70 ans de construction europ\u00e9enne, il est loisible de constater que l\u2019Allemagne a bien su n\u00e9gocier sa reconstruction puis sa r\u00e9unification, et qu\u2019elle affiche en 2020 des performances sensiblement sup\u00e9rieures \u00e0 celle de la France en mati\u00e8re \u00e9conomique, sociale et budg\u00e9taire.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La logique de projection caract\u00e9risant les relations de la France avec la construction europ\u00e9enne sert un deuxi\u00e8me objectif strat\u00e9gique constamment r\u00e9affirm\u00e9 : celui de b\u00e2tir une \u00ab Europe puissance \u00bb, susceptible de peser au niveau international, y compris comme multiplicateur d\u2019influence pour notre pays.<\/p>\n\n\n\n De 1958 \u00e0 1969, les articles du credo <\/em>gaulliste en mati\u00e8re d\u2019action ext\u00e9rieure sont faciles \u00e0 identifier : d\u00e9fense de l\u2019ind\u00e9pendance nationale, rejet de l\u2019assujettissement \u00e0 Washington et conception de la construction europ\u00e9enne \u00e9chappant au contr\u00f4le am\u00e9ricain <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; en bref, une \u00ab Europe europ\u00e9enne, autrement dit ind\u00e9pendante, puissante et influente au sein du monde de la libert\u00e9 \u00bb <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est dans cette logique que doit \u00eatre per\u00e7ue la pr\u00e9sentation des versions successives du \u00ab Plan Fouchet \u00bb en 1961 et 1962, puisque ce plan pr\u00e9voyait la mise en place d’une coop\u00e9ration entre les \u00c9tats membres en mati\u00e8re de politique \u00e9trang\u00e8re et de d\u00e9fense (ainsi qu\u2019en mati\u00e8re scientifique et culturelle). C\u2019est aussi dans ce contexte que doit \u00eatre analys\u00e9 son \u00e9chec, d\u00e8s lors que les \u00ab 6 \u00bb but\u00e8rent sur le refus fran\u00e7ais de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019OTAN ainsi que sur la pr\u00e9f\u00e9rence fran\u00e7aise pour la coop\u00e9ration intergouvernementale, au d\u00e9triment des institutions communautaires.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s le lancement de la \u00ab Coop\u00e9ration politique europ\u00e9enne \u00bb dans les ann\u00e9es 1970, il faut attendre l\u2019Acte unique europ\u00e9en puis, surtout, le Trait\u00e9 de Maastricht, pour que les autorit\u00e9s fran\u00e7aises promeuvent une \u00ab politique \u00e9trang\u00e8re et de s\u00e9curit\u00e9 commune qui pourrait conduire, le moment venu, \u00e0 une d\u00e9fense commune<\/em> \u00bb. Cette p\u00e9tition de principe trouvera peu \u00e0 peu des d\u00e9bouch\u00e9s institutionnels, avec la cr\u00e9ation du Haut repr\u00e9sentant pour la politique \u00e9trang\u00e8re par le Trait\u00e9 d\u2019Amsterdam puis du Service europ\u00e9en pour l\u2019action ext\u00e9rieure par le Trait\u00e9 de Lisbonne. Elle donnera lieu \u00e0 des r\u00e9alisations concr\u00e8tes essentiellement dans le cadre bilat\u00e9ral, notamment franco-allemand (brigade franco-allemande, puis Eurocorps \u00e9largi \u00e0 d\u2019autres pays) et franco-britanniques, apr\u00e8s que les guerres en Yougoslavie ait rappel\u00e9 aux Europ\u00e9ens leur d\u00e9pendance excessive vis-\u00e0-vis des \u00c9tats-Unis. Les d\u00e9bats entourant la deuxi\u00e8me guerre d\u2019Irak en 2003 auront cependant d\u00e9montr\u00e9 avec \u00e9clat l\u2019ampleur des divergences europ\u00e9ennes en mati\u00e8re strat\u00e9gique, et donc la difficult\u00e9 de mettre en \u0153uvre le projet fran\u00e7ais d\u2019\u00ab Europe puissance \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Les d\u00e9bats entourant la deuxi\u00e8me guerre d\u2019Irak en 2003 auront d\u00e9montr\u00e9 avec \u00e9clat l\u2019ampleur des divergences europ\u00e9ennes en mati\u00e8re strat\u00e9gique, et donc la difficult\u00e9 de mettre en \u0153uvre le projet fran\u00e7ais d\u2019\u00ab Europe puissance \u00bb.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le projet fran\u00e7ais d\u2019\u00ab Europe puissance \u00bb a de longue date \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 deux \u00e9cueils : les r\u00e9ticences hexagonales vis-\u00e0-vis des \u00c9tats-Unis, alors que l\u2019OTAN est per\u00e7ue comme la seule et ultime garante de la s\u00e9curit\u00e9 des Europ\u00e9ens ; la volont\u00e9 de nombreux \u00c9tats membres de l\u2019UE de profiter d\u2019un espace europ\u00e9en de r\u00e9conciliation et d\u2019\u00e9changes \u00e9conomiques et humains, sans souci de construire une puissance capable de peser au niveau international, ce qu\u2019ils n\u2019ont jamais eu l\u2019ambition de faire en tant que pays. C\u2019est sur ce double registre que l\u2019\u00e9volution r\u00e9cente du contexte g\u00e9opolitique appara\u00eet beaucoup plus favorable au projet fran\u00e7ais traditionnel <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les Europ\u00e9ens sont en effet confront\u00e9s \u00e0 de nouvelles menaces, qui les obligent \u00e0 agir plus directement pour leur s\u00e9curit\u00e9 collective <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019agressivit\u00e9 russe a notamment conduit \u00e0 l\u2019annexion de la Crim\u00e9e, qui constitue la premi\u00e8re modification non reconnue de fronti\u00e8res en Europe depuis la <\/sup>Seconde Guerre mondiale : une menace plus ou moins diffuse pointe \u00e0 nouveau sur le flanc oriental de notre continent. Les guerres ou l\u2019anarchie en Irak, en Syrie, en Libye et au Sahel ont profond\u00e9ment d\u00e9stabilis\u00e9 notre voisinage imm\u00e9diat : elles ont contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019essor d\u2019un terrorisme islamiste, qui a frapp\u00e9 les Europ\u00e9ens jusque dans leurs \u00e9glises et dans leurs salles de concert. L\u2019\u00e9volution erratique de la Turquie d\u2019Erdogan et la mont\u00e9e en puissance continue de la Chine constituent eux aussi des d\u00e9fis en termes de stabilit\u00e9 et de s\u00e9curit\u00e9 collective pour les Europ\u00e9ens, et d\u2019autres parties du globe.<\/p>\n\n\n\n Les Europ\u00e9ens sont par ailleurs appel\u00e9s \u00e0 affronter ces menaces et d\u00e9fis s\u00e9curitaires sans pouvoir s\u2019en remettre pleinement \u00e0 leur alli\u00e9 traditionnel am\u00e9ricain : cela constitue un changement fondamental par rapport \u00e0 l\u2019apr\u00e8s seconde guerre mondiale. La pr\u00e9sidence de Donald Trump a confirm\u00e9 de mani\u00e8re brutale que les Am\u00e9ricains n\u2019entendaient plus consid\u00e9rer l\u2019Europe comme leur premi\u00e8re priorit\u00e9 strat\u00e9gique, et qu\u2019ils pouvaient m\u00eame s\u2019en dissocier voire l\u2019affronter. Qui ne voit en effet que le Pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis n\u2019appelle pas seulement les Europ\u00e9ens \u00e0 financer bien davantage leurs arm\u00e9es et leur s\u00e9curit\u00e9, mais qu\u2019il a plusieurs fois laiss\u00e9 planer le doute sur sa volont\u00e9 de les secourir en cas de conflit arm\u00e9 ? <\/p>\n\n\n\n La pr\u00e9sidence de Donald Trump a confirm\u00e9 de mani\u00e8re brutale que les Am\u00e9ricains n\u2019entendaient plus consid\u00e9rer l\u2019Europe comme leur premi\u00e8re priorit\u00e9 strat\u00e9gique, et qu\u2019ils pouvaient m\u00eame s\u2019en dissocier voire l\u2019affronter.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il est significatif que, dans ce contexte, Angela Merkel ait pu dire au printemps 2017 qu\u2019il fallait d\u00e9sormais que \u00ab les Europ\u00e9ens prennent leur destin en main, bien s\u00fbr en toute amiti\u00e9 avec les \u00c9tats-Unis et la Grande-Bretagne et comme bons voisins m\u00eame avec des pays comme la Russie. Mais nous devons savoir que nous devons nous battre pour notre futur nous-m\u00eames, pour notre destin\u00e9e en tant qu\u2019Europ\u00e9ens et c\u2019est ce que je veux faire avec vous \u00bb. <\/em>Il est tout aussi notable que cette nouvelle donne g\u00e9opolitique a d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 lieu \u00e0 des avanc\u00e9es notables dans la construction d\u2019une Europe puissance sous l\u2019impulsion de Fran\u00e7ois Hollande et d\u2019Emmanuel Macron, marqu\u00e9e notamment par la cr\u00e9ation in\u00e9dite d\u2019un \u00ab Fonds europ\u00e9en de d\u00e9fense \u00bb, la <\/sup>premi\u00e8re activation de la \u00ab clause de d\u00e9fense mutuelle \u00bb apr\u00e8s les attentats terroristes de Paris, le lancement d\u2019une \u00ab coop\u00e9ration structur\u00e9e permanente \u00bb pr\u00e9voyant de nombreux projets communs, puis d\u2019une \u00ab initiative europ\u00e9enne d\u2019intervention \u00bb visant \u00e0 d\u00e9velopper une culture strat\u00e9gique commune, de m\u00eame que par l\u2019initiation de coop\u00e9rations industrielles en mati\u00e8re militaire, notamment dans le cadre franco-allemand (voir ci-apr\u00e8s).<\/p>\n\n\n\n Il semble d\u00e8s lors possible, sinon de \u00ab refonder l\u2019Europe \u00bb, du moins de tenir enfin les promesses du Trait\u00e9 de Maastricht en mati\u00e8re de coop\u00e9ration diplomatique, militaire, polici\u00e8re et judiciaire, \u00e0 condition bien s\u00fbr d\u2019inscrire ces efforts dans le temps long, avec patience et constance. \u00c0 court terme, cette primaut\u00e9 des d\u00e9fis r\u00e9galiens auxquels la France et ses partenaires doivent faire face peut d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 conduire \u00e0 r\u00e9-\u00e9noncer un r\u00e9cit politique sur l\u2019avenir du projet europ\u00e9en qui puisse convaincre les Fran\u00e7ais et \u00eatre partag\u00e9 par leurs partenaires <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019ad\u00e9quation entre le mod\u00e8le historique, l\u2019identit\u00e9 politique fran\u00e7aise et son h\u00e9ritage \u00e9tatique d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la nature \u00ab r\u00e9galienne \u00bb des d\u00e9fis europ\u00e9ens \u00e0 relever de l\u2019autre, peut \u00e0 ce titre permettre de lutter contre la d\u00e9fiance croissante des Fran\u00e7ais vis-\u00e0-vis de la construction europ\u00e9enne et, peut-\u00eatre m\u00eame plus largement, vis-\u00e0-vis du \u00ab politique \u00bb et de sa capacit\u00e9 \u00e0 agir efficacement au niveau national comme au niveau international.<\/p>\n\n\n\n Il semble d\u00e8s lors possible, sinon de \u00ab refonder l\u2019Europe \u00bb, du moins de tenir enfin les promesses du Trait\u00e9 de Maastricht en mati\u00e8re de coop\u00e9ration diplomatique, militaire, polici\u00e8re et judiciaire, \u00e0 condition bien s\u00fbr d\u2019inscrire ces efforts dans le temps long, avec patience et constance.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n S\u2019il b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un contexte g\u00e9opolitique d\u00e9sormais favorable et de l\u2019engagement constant des autorit\u00e9s nationales, le projet fran\u00e7ais d\u2019\u00ab Europe puissance \u00bb ne pourra pleinement prendre corps que si notre pays accepte de sortir des contradictions diplomatiques et domestiques hexagonales qui entravent sa mise en \u0153uvre <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span> (voir infra<\/em> Tableau 2). Au titre des contradictions diplomatiques, on rel\u00e8vera en particulier que notre politique \u00e9trang\u00e8re fait souvent primer des consid\u00e9rations li\u00e9es \u00e0 la vocation universelle de la France et \u00e0 son rang mondial au d\u00e9triment d\u2019orientations plus en phase avec la construction d\u2019une Europe puissance. <\/p>\n\n\n\n La France a en effet h\u00e9rit\u00e9 de son histoire politique et coloniale une vocation universelle qui mobilise une partie non n\u00e9gligeable de ses ressources diplomatiques, financi\u00e8res et militaires : attachement proclam\u00e9 aux droits de l\u2019homme ; pr\u00e9sence territoriale sur les 5 continents, outre mer <\/sup>et <\/sup>deuxi\u00e8me domaine public maritime mondial ; politique africaine ; politique arabe ; politique d\u2019aide au d\u00e9veloppement ; promotion de la francophonie comme relai d\u2019influence au niveau international, mais aussi au sein des institutions europ\u00e9ennes\u2026 Son appareil diplomatique peut instinctivement consid\u00e9rer que \u00ab l\u2019Europe \u00bb n\u2019est qu\u2019un terrain d\u2019expression parmi d\u2019autres pour la puissance fran\u00e7aise, autant qu\u2019un relai potentiellement utile, donnant parfois l\u2019impression qu\u2019\u00ab entre la nation et le monde, il n\u2019y a rien \u00bb, selon la formule de Gordon Brown <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Sans doute notre vocation universelle et mondiale est-elle l\u2019un des ressorts de l\u2019anti-am\u00e9ricanisme fran\u00e7ais, d\u00e8s lors qu\u2019elle se heurte \u00e0 la pr\u00e9tention des \u00c9tats-Unis d\u2019avoir \u00e9galement une \u00ab destin\u00e9e manifeste \u00bb et un message messianique \u00e0 d\u00e9livrer au monde <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>, tout en ayant bien davantage les moyens de ses ambitions, par ailleurs intermittentes\u2026 Cette d\u00e9fiance a \u00e9t\u00e9 port\u00e9e \u00e0 incandescence au moment de la croisade engag\u00e9e par la diplomatie fran\u00e7aise lors des d\u00e9bats sur la guerre d\u2019Irak en 2003 et elle a longtemps cantonn\u00e9 notre pays dans un positionnement \u00e9loign\u00e9 du barycentre diplomatique europ\u00e9en, nettement plus atlantiste, y compris dans l\u2019UE \u00e0 27. Il est \u00e0 cet \u00e9gard doublement positif que notre pays ait pleinement r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 le commandement int\u00e9gr\u00e9 de l’OTAN \u00e0 l\u2019initiative de Nicolas Sarkozy, et qu\u2019il puisse aujourd\u2019hui tirer parti de l\u2019isolationnisme agressif de Donald Trump, ainsi que du Brexit.<\/p>\n\n\n\n L\u2019autre contradiction diplomatique entravant la promotion effective d\u2019une \u00ab Europe puissance \u00bb est l\u2019obsession hexagonale pour le maintien de notre \u00ab rang \u00bb au niveau mondial.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019autre contradiction diplomatique entravant la promotion effective d\u2019une \u00ab Europe puissance \u00bb est l\u2019obsession hexagonale pour le maintien de notre \u00ab rang \u00bb au niveau mondial. Parce qu\u2019elle dispose d\u2019un si\u00e8ge permanent au Conseil de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019ONU, de la force de frappe nucl\u00e9aire, d\u2019une arm\u00e9e dot\u00e9e d\u2019importantes capacit\u00e9s de projection et de bases militaires \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ou encore d\u2019un \u00ab r\u00e9seau \u00bb de taille mondiale, notre diplomatie peut \u00e0 bon droit estimer qu\u2019elle a les moyens de jouer sa propre partition, sans \u00e9gard particulier pour les propositions ou les h\u00e9sitations de ses partenaires europ\u00e9ens. Comme le souligne Matthieu Calame dans son livre sur le \u00ab malentendu \u00bb franco-europ\u00e9en, cette diplomatie nationale s\u2019articule difficilement avec une approche commune : \u00ab L\u2019union diplomatique, le partage du droit de veto \u00e0 l\u2019ONU, la construction d\u2019une arm\u00e9e europ\u00e9enne : voil\u00e0 les \u00e9l\u00e9ments r\u00e9galiens par excellence que les dirigeants fran\u00e7ais, de droite comme de gauche, ont opini\u00e2trement refus\u00e9 de mutualiser depuis 1945<\/em> \u00bb <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n1\u00e8re<\/sup> partie<\/strong> : \u00ab L\u2019Europe \u00bb comme outil politique hexagonal : <\/strong> un levier d\u2019\u00ab Archim\u00e8de \u00bb pour la France ?<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
La construction europ\u00e9enne : un \u00ab produit national \u00bb port\u00e9 par des logiques politiques h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
La logique de projection (France, mais aussi Benelux)<\/h4>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La logique de r\u00e9demption (Allemagne\u2026)<\/h4>\n\n\n\n
La logique d\u2019optimisation (Royaume-Uni et ex-pays de l\u2019AELE)<\/h4>\n\n\n\n
La logique de sublimation (pays du Sud et de l\u2019Est de l\u2019Europe)<\/h4>\n\n\n\n
Une projection franco-europ\u00e9enne visant \u00e0 contenir la mont\u00e9e en puissance de l\u2019Allemagne<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
L\u2019apr\u00e8s-Seconde Guerre mondiale et la reconstruction de l\u2019Allemagne<\/h4>\n\n\n\n
L\u2019apr\u00e8s guerre froide et la r\u00e9unification de l\u2019Allemagne<\/h4>\n\n\n\n
Le Royaume-Uni, partenaire ponctuel dans \u00ab un m\u00e9nage \u00e0 trois \u00bb ?<\/h4>\n\n\n\n
Le \u00ab couple \u00bb franco-allemand en 2020 : un \u00e9quilibre pr\u00e9caire ?<\/h4>\n\n\n\n
La construction d\u2019une \u00ab Europe puissance \u00bb, mantra hexagonal davantage partag\u00e9 mais toujours ambigu<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
L\u2019Europe puissance, multiplicateur d\u2019influence au niveau international <\/h4>\n\n\n\n
Un contexte g\u00e9opolitique d\u00e9sormais favorable au projet fran\u00e7ais<\/h4>\n\n\n\n
Un projet hexagonal d\u2019Europe puissance confront\u00e9 \u00e0 des contradictions diplomatiques<\/h4>\n\n\n\n