{"id":70703,"date":"2020-05-01T15:15:22","date_gmt":"2020-05-01T13:15:22","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=70703"},"modified":"2020-05-05T18:45:16","modified_gmt":"2020-05-05T16:45:16","slug":"laccord-opep-entre-en-vigueur-lindustrie-petroliere-dans-lincertitude","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/05\/01\/laccord-opep-entre-en-vigueur-lindustrie-petroliere-dans-lincertitude\/","title":{"rendered":"L\u2019accord OPEP+ entre en vigueur, l\u2019industrie p\u00e9troli\u00e8re dans l\u2019incertitude"},"content":{"rendered":"\n
Cushing, Oklahoma. <\/em>Les prix n\u00e9gatifs constat\u00e9s sur le march\u00e9 des \u00ab futures \u00bb pour le mois de mai, quelques jours avant que le contrat ne se stabilise et n\u2019expire \u00e0 10$ le baril, ont constitu\u00e9 un ph\u00e9nom\u00e8ne in\u00e9dit, que peu d\u2019analystes auraient anticip\u00e9, mais qui participe d\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibre structurel \u00e0 l\u2019industrie p\u00e9troli\u00e8re (instabilit\u00e9 des prix du fait d\u2019une difficile, et rare, ad\u00e9quation entre offre et demande) et de tendances de long terme, comme la financiarisation des march\u00e9s p\u00e9troliers, dont les cons\u00e9quences sont aussi radicales que l\u2019ampleur de la crise sanitaire. La financiarisation des march\u00e9s, entreprise depuis la fin des ann\u00e9es 1970, s\u2019est d\u2019abord manifest\u00e9e par la cr\u00e9ation du march\u00e9 des futures \u2014 ces m\u00eames contrats \u00e0 \u00ab vocation \u00bb sp\u00e9culative qui ont atteint des prix n\u00e9gatifs le 21 avril dernier. Les premiers contrats de ce type ont \u00e9t\u00e9 introduits au NYMEX (New York Mercantile Exchange) en 1974 et au IPE (International Petroleum Exchange) de Londres en 1981. Ces contrats \u00ab de papier \u00bb sont des produits d\u00e9riv\u00e9s, cr\u00e9\u00e9s d\u2019abord \u00e0 des fins de protection financi\u00e8re des investisseurs contre les variations de prix du p\u00e9trole. Ils peuvent \u00e9ventuellement d\u00e9boucher sur une livraison physique des commodit\u00e9s, bien que cela ne concerne qu\u2019une infime fraction des transactions r\u00e9alis\u00e9es (entre 1 % et 3 % environ). A titre d\u2019exemple, un contrat future<\/em> n\u00e9goci\u00e9 au NYMEX encadre l\u2019achat de 1000 barils de p\u00e9trole, ob\u00e9issant aux caract\u00e9ristiques du p\u00e9trole WTI (en termes de densit\u00e9 \u00b0API et de taux de soufre), et sont livr\u00e9s au point de livraison physique situ\u00e9 \u00e0 Cushing, Oklahoma, au mois m+1. Les contrats futures engagent le vendeur \u00e0 livrer la quantit\u00e9 de p\u00e9trole dite, \u00e0 une date et \u00e0 un prix pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Les contrats peuvent aboutir selon l\u2019une des options suivantes : <\/p>\n\n\n\n Les prix n\u00e9gatifs constat\u00e9s en avril pour les contrats futures de mai, bien qu\u2019il s\u2019agisse de contrats \u00e0 vocation et \u00e0 usage essentiellement sp\u00e9culatifs, r\u00e9v\u00e8lent tout d\u2019abord la tr\u00e8s forte conviction des investisseurs vis-\u00e0-vis d\u2019une demande en forte baisse \u00e0 court terme. Aux \u00c9tats-Unis, le confinement a drastiquement r\u00e9duit la demande pour des carburants automobiles ; le transport de marchandises a lui aussi beaucoup diminu\u00e9, de m\u00eame que le trafic a\u00e9rien, r\u00e9duisant drastiquement la demande pour du carburant a\u00e9rien (selon l\u2019AIE, il s\u2019agit du produit p\u00e9trolier ayant subi la plus forte chute, de l\u2019ordre de 27 % en mars par rapport \u00e0 mars 2019 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>). La saison et la remont\u00e9e des temp\u00e9ratures ne sont pas non plus propices \u00e0 l\u2019achat de p\u00e9trole de chauffage pour les m\u00e9nages. Ce contexte de chute brutale de la demande s\u2019est, d\u2019autre part, accompagn\u00e9 d\u2019une prise de conscience des investisseurs vis-\u00e0-vis de la capacit\u00e9 de stockage limit\u00e9e \u00e0 Cushing, point de livraison du p\u00e9trole brut aux \u00c9tats-Unis. Selon Giacomo Luciani, scientific advisor<\/em> \u00e0 la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po joint par Le Grand Continent<\/em>, si d\u2019autres points de livraison \u00e9taient permis dans les contrats, la saturation pourrait peut-\u00eatre \u00eatre mitig\u00e9e. Certains aspects techniques et logistiques de ces contrats seront sans doute r\u00e9vis\u00e9s suite \u00e0 cet \u00e9pisode. <\/p>\n\n\n\n En tout \u00e9tat de cause, un investisseur qui ne disposerait pas des capacit\u00e9s de stockage du p\u00e9trole \u00e0 Cushing, et qui n\u2019aurait pas pr\u00e9vu de le r\u00e9acheminer par ol\u00e9oduc vers d\u2019autres capacit\u00e9s de stockage n\u2019aurait donc d\u2019autre choix que de payer pour ne pas se faire livrer ce p\u00e9trole dont il ne saurait que faire. Compte tenu de la tr\u00e8s faible part des contrats futures qui aboutissent effectivement en une livraison physique (1-3 %), ces cas de figure sont marginaux. <\/p>\n\n\n\n N\u00e9anmoins, au-del\u00e0 des consid\u00e9rations techniques, l\u2019essentiel demeure : le march\u00e9 est en situation de grande surproduction. On peut donc s\u2019attendre \u00e0 ce que les prix n\u00e9gatifs observ\u00e9s pour les contrats de mai se reproduisent pour les contrats de juin. Se pose donc la question de la capacit\u00e9 des acteurs p\u00e9troliers am\u00e9ricains, et internationaux, \u00e0 r\u00e9duire leur production de fa\u00e7on \u00e0 r\u00e9duire le foss\u00e9 qui s\u00e9pare l\u2019offre de la demande sur le march\u00e9. Il semble, \u00e0 ce stade, peu probable que les producteurs am\u00e9ricains consentent \u00e0 r\u00e9duire leur production. Le prix du baril de brut a beau \u00eatre bien inf\u00e9rieur aux co\u00fbts de production directs (i.e. le co\u00fbt de fonctionnement de l\u2019infrastructure de production par baril) et aux co\u00fbts d\u2019investissement, r\u00e9cup\u00e9rer une partie du capital mobilis\u00e9 reste pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 un renoncement total. Les cas de faillites vont n\u00e9cessairement augmenter, du fait du montant important de dette contract\u00e9 par les producteurs am\u00e9ricains et \u00e0 leur incapacit\u00e9 \u00e0 rembourser les pr\u00eats contract\u00e9s aupr\u00e8s des banques, en d\u00e9pit de conditions de remboursement momentan\u00e9ment plus avantageuses r\u00e9clam\u00e9es par plusieurs s\u00e9nateurs am\u00e9ricains comme Ted Cruz <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces difficult\u00e9s sont d\u2019autant plus pr\u00e9gnantes dans le contexte am\u00e9ricain que l\u2019industrie du non-conventionnel pr\u00e9sente des profils de production tr\u00e8s diff\u00e9rents du p\u00e9trole conventionnel, avec des \u00e9puisements plus rapides des puits <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et par cons\u00e9quent la n\u00e9cessaire mobilisation plus fr\u00e9quente d\u2019investissements pour exploiter de nouveaux puits et maintenir des niveaux de production satisfaisants. <\/p>\n\n\n\n Le pr\u00e9sident am\u00e9ricain a affirm\u00e9 la semaine derni\u00e8re qu\u2019il \u00e9tudierait la possibilit\u00e9 d\u2019augmenter les tarifs douaniers sur les importations de p\u00e9trole, consid\u00e9rant qu\u2019il y en avait \u00ab bien assez \u00bb sur le territoire am\u00e9ricain. Cette mesure, r\u00e9clam\u00e9e par les s\u00e9nateurs de plusieurs \u00c9tats producteurs <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, devrait permettre de soulager le march\u00e9 domestique face \u00e0 la concurrence d\u2019une production internationale plus en ad\u00e9quation avec la demande de produits p\u00e9troliers et les raffineries am\u00e9ricaines. En effet, les raffineries sont construites pour produire des produits p\u00e9troliers dans certaines proportions \u00e0 partir de p\u00e9troles bruts dont les propri\u00e9t\u00e9s (densit\u00e9 API, taux de soufre, viscosit\u00e9\u2026) diff\u00e8rent entre diff\u00e9rentes r\u00e9gions. Le p\u00e9trole de schiste am\u00e9ricain est tr\u00e8s l\u00e9ger et doux, c\u2019est \u00e0 dire peu soufr\u00e9, et convient donc peu \u00e0 des raffineries complexes, b\u00e2ties pour traiter du p\u00e9trole plus lourd, comme les p\u00e9troles saoudien et mexicain, et qui disposent d\u2019unit\u00e9s d\u00e9di\u00e9es au traitement de ces p\u00e9troles. <\/p>\n\n\n\n Selon Giacomo Luciani, la raison pour laquelle il est difficile pour les \u00c9tats-unis de stopper les importations, en d\u00e9pit d\u2019une production abondante, r\u00e9side dans les sp\u00e9cificit\u00e9s des raffineries : elles ont besoin de ces p\u00e9troles pour fonctionner de fa\u00e7on optimale. Si elles devaient fonctionner prioritairement avec du p\u00e9trole de schiste am\u00e9ricain, elles ne pourraient pas utiliser toutes leurs unit\u00e9s, s\u2019exposeraient donc \u00e0 une perte de capital, et ne seraient pas en capacit\u00e9 de produire conform\u00e9ment \u00e0 la demande en produits p\u00e9troliers.<\/p>\n\n\n\n La logique de maintien de la production pour recouvrer une partie du capital investi, devrait \u00e9galement s\u2019appliquer aux acteurs conventionnels comme les pays du Golfe et la Russie, ind\u00e9pendamment des r\u00e9ductions de production consenties dans le cadre de l\u2019accord OPEP+, effectives d\u00e8s le mois de mai <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Selon Giacomo Luciani, certaines r\u00e9gions devraient toutefois \u00eatre contraintes de cesser leur production, comme en mer du Nord, o\u00f9 est produit le p\u00e9trole labellis\u00e9 Brent, ou au Canada, o\u00f9 sont produits les sables bitumineux. Selon l\u2019entreprise de transport de p\u00e9trole canadienne Enbridge, les producteurs de p\u00e9trole du Canada occidental pourraient r\u00e9duire leur production entre 20 et 25 %, soit entre 1 et 1,7 millions de barils par jour <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Toute la difficult\u00e9 d\u2019une telle r\u00e9duction de la production r\u00e9side dans le maintien constant de certaines conditions d\u2019exploitation, comme la temp\u00e9rature et la pression des sites, afin de ne pas endommager les conditions de production futures. De m\u00eame, la Norv\u00e8ge a annonc\u00e9 hier qu\u2019elle r\u00e9duirait sa production nationale de 13 %, en soutien \u00e0 l\u2019accord OPEP+, et qu\u2019elle pourrait consentir \u00e0 une r\u00e9duction plus importante encore si d\u2019autres grands pays producteurs empruntaient le m\u00eame chemin <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n