{"id":69705,"date":"2020-04-25T18:58:00","date_gmt":"2020-04-25T16:58:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=69705"},"modified":"2020-04-25T18:58:39","modified_gmt":"2020-04-25T16:58:39","slug":"munkler-abolir-la-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/04\/25\/munkler-abolir-la-guerre\/","title":{"rendered":"Peut-on abolir la guerre ?"},"content":{"rendered":"\n
L\u2019espoir que l\u2019histoire des guerres prendra bient\u00f4t fin (ou du moins qu\u2019elle le peut) n\u2019est pas propre \u00e0 la modernit\u00e9. Il est aussi ancien que l\u2019historiographie de la guerre elle-m\u00eame. On lit par exemple dans l\u2019une des \u00c9h\u00e9es<\/em> d\u2019H\u00e9siode qu\u2019Hercule, le plus grand h\u00e9ros guerrier de la mythologie antique, avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 par le dieu Apollon d\u2019une mission consistant \u00e0 mettre fin aux agissements de Kyknos, voleur de grand chemin. Une fois qu\u2019Hercule eut tu\u00e9 ce voleur qui \u00e9tait l\u2019un des fils d\u2019Ar\u00e8s, le dieu de la guerre, celui-ci voulut se venger d\u2019Hercule. Mais avec l\u2019aide de la d\u00e9esse Ath\u00e9na, le h\u00e9ros vainquit finalement le dieu de la guerre lui-m\u00eame. Une lecture superficielle ne verrait l\u00e0 qu\u2019un r\u00e9cit de plus sur l\u2019h\u00e9ro\u00efsme d\u2019Hercule. Toutefois, comme le dit Hermann Fr\u00e4nkel, \u00ab ce r\u00e9cit, singuli\u00e8rement, tourne enti\u00e8rement autour de l\u2019id\u00e9e qu\u2019il faut faire la guerre \u00e0 la guerre <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. L\u2019objet de ce r\u00e9cit n\u2019est pas seulement d\u2019ajouter une \u00e9tape suppl\u00e9mentaire au processus qui consiste \u00e0 d\u00e9barrasser le monde de ses monstres. Ce qui est envisag\u00e9, c\u2019est la possibilit\u00e9 m\u00eame de lib\u00e9rer l\u2019humanit\u00e9 du pire fl\u00e9au qu\u2019elle conna\u00eet, la guerre elle-m\u00eame. C\u2019est toujours apr\u00e8s de longues guerres aux cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices qu\u2019est n\u00e9 l\u2019espoir que la derni\u00e8re guerre soit la toute derni\u00e8re et qu\u2019une paix perp\u00e9tuelle, ou du moins une \u00e8re de paix durable, allait s\u2019ensuivre. Ces espoirs se r\u00e9pandaient en premier lieu chez ceux qui avaient perdu la guerre ou chez ceux qui en avaient particuli\u00e8rement souffert. Ainsi, du point de vue de l\u2019histoire des id\u00e9es, le d\u00e9sir d\u2019abolir la guerre vient des faibles et d\u2019hommes qui n\u2019ont pas de pouvoir plut\u00f4t que d\u2019hommes qui sont forts, puissants dans leur propre soci\u00e9t\u00e9 et dans les relations avec d\u2019autres \u00c9tats <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les espoirs d\u2019H\u00e9siode lui-m\u00eame ne sont pas ceux d\u2019un guerrier mais d\u2019un paysan qui a besoin de tranquillit\u00e9 et de paix pour cultiver ses terres.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est toujours apr\u00e8s de longues guerres aux cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices qu\u2019est n\u00e9 l\u2019espoir que la derni\u00e8re guerre soit la toute derni\u00e8re et qu\u2019une paix perp\u00e9tuelle, ou du moins une \u00e8re de paix durable, allait s\u2019ensuivre.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Inversement, les vainqueurs ont toujours d\u00e9clar\u00e9 que la guerre qu\u2019ils venaient de gagner \u00e9tait probablement la derni\u00e8re, comme c\u2019\u00e9tait le cas de la \u00ab pax romana \u00bb tant glorifi\u00e9e aux Ier <\/sup>et II\u00e8me <\/sup>si\u00e8cles apr\u00e8s J.C. Les d\u00e9clarations par lesquelles le vainqueur s\u2019autoproclamait le protecteur de la paix s\u2019accompagnaient toutefois d\u2019une r\u00e9serve : les portes du Temple de Janus ne pouvaient rester ferm\u00e9es qu\u2019aussi longtemps que les villes et les peuplades qu\u2019on avait soumises lors des derni\u00e8res guerres acceptaient le statu quo <\/em>et ne se rebellaient pas contre lui. L\u2019abolition de la guerre ainsi proclam\u00e9e \u00e9tait soumise \u00e0 condition : le r\u00e9sultat des guerres pass\u00e9es devait \u00eatre accept\u00e9 et reconnu. Quand il est question de paix dans les Res gestae <\/em>d\u2019Auguste, c\u2019est au sens d\u2019une paix acquise par la victoire ou bien d\u2019une politique de pacification <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La proclamation d\u2019une paix perp\u00e9tuelle ou du moins d\u2019une paix durable par le vainqueur de la derni\u00e8re guerre est peu \u00e9tonnante du point de vue politique : quand tous ceux qui sont opprim\u00e9s, humili\u00e9s ou d\u00e9savantag\u00e9s par le statu quo <\/em>qu\u2019impose le vainqueur renoncent \u00e0 le transformer (ne serait-ce que par un biais d\u00e9mographique : par un taux de reproduction \u00e9lev\u00e9), alors il n\u2019est pas difficile d\u2019abolir la guerre. C\u2019est en prenant le contrepied de d\u00e9clarations de paix de ce type qui \u00e9taient et qui sont encore caract\u00e9ristiques d\u2019une politique de pacification imp\u00e9riale <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, que Carl von Clausewitz a constamment d\u00e9fendu la guerre, consid\u00e9rant que celle-ci \u00e9tait l\u2019un des piliers du droit \u00e0 l\u2019autod\u00e9termination politique :<\/p>\n\n\n\n \u00ab La guerre a plut\u00f4t une raison d\u2019\u00eatre pour le d\u00e9fenseur que pour le conqu\u00e9rant, car la guerre ne commence pas avant que l\u2019invasion ait suscit\u00e9 la d\u00e9fense. Un conqu\u00e9rant est toujours un ami de la paix (comme Bonaparte le disait constamment de lui-m\u00eame) ; il voudrait bien faire son entr\u00e9e dans notre \u00c9tat sans opposition. Pour l\u2019en emp\u00eacher, nous devons choisir la guerre, et par cons\u00e9quent faire \u00e0 l\u2019avance nos pr\u00e9paratifs. En d\u2019autres termes, c\u2019est justement le camp le plus faible, celui qui doit se d\u00e9fendre, qui doit toujours \u00eatre arm\u00e9 pour ne pas \u00eatre surpris. Ainsi le veut l\u2019art de la guerre <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n C\u2019est de cette observation que Clausewitz a tir\u00e9 sa th\u00e8se fondamentale selon laquelle une guerre commence r\u00e9ellement non pas avec l\u2019attaque mais avec la d\u00e9fense :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Si l\u2019on r\u00e9fl\u00e9chit philosophiquement \u00e0 la fa\u00e7on dont surgit la guerre, le concept de guerre n\u2019appara\u00eet pas proprement avec l\u2019attaque, car celle-ci n\u2019a pas tant pour objectif absolu le combat que la prise de possession de quelque chose. Ce concept appara\u00eet d\u2019abord avec la d\u00e9fense, car celle-ci a pour objectif direct le combat, se d\u00e9fendre et combattre n\u2019\u00e9tant \u00e9videmment qu\u2019une seule et m\u00eame chose. La d\u00e9fense est enti\u00e8rement orient\u00e9e contre l\u2019attaque, et la pr\u00e9suppose donc n\u00e9cessairement ; tandis que l\u2019attaque n\u2019est pas dirig\u00e9e vers la d\u00e9fense, mais vers quelque chose d\u2019autre, la prise de possession de quelque chose, et par cons\u00e9quent elle ne pr\u00e9suppose pas la d\u00e9fense. Il est donc naturel que celui qui met le premier en action le concept de guerre (\u2026) soit aussi le premier \u00e0 dicter ses lois \u00e0 la guerre, et celui-ci est le d\u00e9fenseur<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n L\u2019argumentation de Clausewitz \u2013 qui prend position contre l\u2019abolition de la guerre de fa\u00e7on plus implicite qu\u2019explicite \u2013 repose sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019il doit \u00eatre permis de faire valoir sa propre volont\u00e9 politique face \u00e0 une autre volont\u00e9 ou puissance qui chercherait \u00e0 l\u2019entraver et \u00e0 l\u2019opprimer, s\u2019il le faut par la violence. Pour Clausewitz, il n\u2019y avait pas d\u2019alternative \u00e0 la guerre, en laquelle il voyait un moyen pour le plus faible de s\u2019affirmer militairement face au plus fort. Il n\u2019attendait rien d\u2019une Cour internationale de justice (ou d\u2019une institution analogue) : il doutait en effet que les forts et les puissants fussent pr\u00eats \u00e0 se soumettre \u00e0 ses d\u00e9cisions. Le tribunal le plus haut que Clausewitz connaissait et reconnaissait \u00e9tait la d\u00e9cision par les armes, qu\u2019il pr\u00e9sente \u00e0 maintes reprises comme une m\u00e9taphore de la d\u00e9cision de justice <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sa pol\u00e9mique contre un type de guerre qui prescrit aux op\u00e9rations strat\u00e9giques de s\u2019attaquer au circuit d\u2019approvisionnement de l\u2019ennemi afin de le couper de son ravitaillement et de le d\u00e9sarmer sans bataille, afin que l\u2019issue de la guerre soit d\u00e9cid\u00e9e sans effusion de sang <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> montre clairement que l\u2019abolition de la guerre \u00e9tait pour lui uniquement un moyen de favoriser les puissances h\u00e9g\u00e9moniques et imp\u00e9riales. Contre Dieter Heinrich von B\u00fclow qui dans l\u2019Esprit du syst\u00e8me de guerre moderne <\/em>avait pr\u00e9dit que la forme rationnelle et progressiste des op\u00e9rations, qui se traduisait par l\u2019absence de bataille, serait \u00ab n\u00e9cessairement suivie d\u2019une paix perp\u00e9tuelle <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb, Clausewitz \u00e9crivit : \u00ab Qu\u2019on ne vienne pas nous parler de g\u00e9n\u00e9raux qui remportent des victoires sans effusion de sang. La tuerie est un spectacle horrible : raison de plus pour attacher plus de prix aux guerres, mais non pour laisser s\u2019\u00e9mousser par humanit\u00e9 l\u2019\u00e9p\u00e9e que l\u2019on porte jusqu\u2019au moment o\u00f9 un autre, arm\u00e9 d\u2019un sabre bien tranchant, vient nous d\u00e9capiter <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n L\u2019argumentation de Clausewitz \u2013 qui prend position contre l\u2019abolition de la guerre de fa\u00e7on plus implicite qu\u2019explicite \u2013 repose sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019il doit \u00eatre permis de faire valoir sa propre volont\u00e9 politique face \u00e0 une autre volont\u00e9 ou puissance qui chercherait \u00e0 l\u2019entraver et \u00e0 l\u2019opprimer, s\u2019il le faut par la violence.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est l\u2019exp\u00e9rience de Napol\u00e9on qui s\u2019exprimait l\u00e0 et qui luttait contre la rationalisation et l\u2019humanisation de la guerre. Clausewitz objectait qu\u2019en d\u00e9finitive, cette exp\u00e9rience favorisait tous ceux qui ne s\u2019occupaient pas de rationaliser la guerre.<\/p>\n\n\n\n La position de Clausewitz concernant les conditions que toute bataille doit remplir pour r\u00e9aliser les objectifs de la guerre peut \u00eatre rapport\u00e9e par analogie, et de son point de vue m\u00eame, aux conditions que la guerre doit remplir pour r\u00e9aliser les buts politiques : \u00ab la solution sanglante de la crise, l\u2019effort tendant \u00e0 l\u2019an\u00e9antissement des forces ennemies est le fils l\u00e9gitime de la guerre. Quand les objectifs politiques sont peu importants, les mobiles faibles, et la tension des forces l\u00e9g\u00e8re, un commandant prudent et habile peut emprunter toutes sortes de voies pour essayer de frayer un chemin vers la paix \u00e0 travers les faiblesses caract\u00e9ris\u00e9es de son adversaire dans le domaine militaire et diplomatique. S\u2019il a de bons motifs et que ceux-ci sont capables de lui garantir le succ\u00e8s, nous ne saurions le bl\u00e2mer ; il faudra cependant lui rappeler que c\u2019est un chemin glissant sur lequel il risque de se faire surprendre par le dieu de la guerre, et lui recommander de ne pas quitter l\u2019ennemi des yeux, pour ne pas risquer de se d\u00e9fendre avec un fleuret mouchet\u00e9 contre un ennemi arm\u00e9 d\u2019un sabre tranchant <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n\n\n Les mises en garde si p\u00e9n\u00e9trantes de Clausewitz \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une guerre qui consiste \u00e0 \u00e9viter tout combat ou bataille d\u2019envergure, mais aussi contre la vision d\u2019un monde politique dans lequel la guerre serait abolie s\u2019appuient sur les exp\u00e9riences de la R\u00e9volution fran\u00e7aise et de l\u2019ascension de Napol\u00e9on, ce dernier ayant r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant tous les espoirs qu\u2019on avait eus nagu\u00e8re d\u2019encha\u00eener Bellone et de voir advenir une \u00e9poque de paix <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ainsi c\u2019est d\u2019une fa\u00e7on r\u00e9solument politique <\/em>que Clausewitz d\u00e9fend la guerre contre la perspective de son abolition : abolir la guerre alors qu\u2019elle est l\u2019autoaffirmation violente du petit contre le grand, du faible contre le fort, revient pour lui \u00e0 livrer le monde politique \u00e0 ceux qui ont les moyens d\u2019imposer leur volont\u00e9 politique en se passant des armes.<\/p>\n\n\n\n Ajoutons que Clausewitz \u00e9tait m\u00eame pr\u00eat \u00e0 recourir \u00e0 des formes de guerre asym\u00e9trique dans les cas o\u00f9 il n\u2019\u00e9tait plus possible de tenir t\u00eate \u00e0 un adversaire trop puissant, comme le montre sa conception de l\u2019armement du peuple (Volksbewaffnung<\/em>) et de la guerre populaire (Volkskrieg<\/em>) <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il ne se faisait d\u2019ailleurs aucune illusion sur le fait que ces formes de combat revenaient \u00e0 d\u00e9cha\u00eener la violence de la guerre et qu\u2019elles avaient des cons\u00e9quences consid\u00e9rables. Il reste que Clausewitz n\u2019a pas adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 la th\u00e8se que la guerre se civilisait de plus en plus.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est d\u2019une fa\u00e7on r\u00e9solument politique <\/em>que Clausewitz d\u00e9fend la guerre contre la perspective de son abolition : abolir la guerre alors qu\u2019elle est l\u2019autoaffirmation violente du petit contre le grand, du faible contre le fort, revient pour lui \u00e0 livrer le monde politique \u00e0 ceux qui ont les moyens d\u2019imposer leur volont\u00e9 politique en se passant des armes.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Alors que l\u2019argumentation de Clausewitz reste de bout en bout politique et n\u2019aboutit \u00e0 aucune justification th\u00e9ologique de la guerre et ne tend pas non plus vers la philosophie de l\u2019histoire, de son c\u00f4t\u00e9, Helmuth von Moltke, le chef d\u2019\u00e9tat-major prussien, invoque dans une lettre qu\u2019il adresse au professeur de droit Johann Kaspar Bluntschli \u2013 dans un passage souvent cit\u00e9 \u2013 un argument qui d\u00e9fend la guerre et refuse son abolition. Cet argument r\u00e9v\u00e8le son pessimisme au sujet de l\u2019\u00e9volution de la culture (Zivilisation<\/em>) : \u00ab La paix perp\u00e9tuelle demeure un r\u00eave, un r\u00eave qui n\u2019est pas m\u00eame beau, et la guerre est un maillon dans l\u2019ordre universel de Dieu. Par elle, se manifestent les vertus humaines les plus nobles, le courage et le renoncement, le respect du devoir et l\u2019aptitude au sacrifice, jusqu\u2019au sacrifice de la vie elle-m\u00eame. Sans la guerre, le monde sombrerait dans le mat\u00e9rialisme <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Moltke avait justifi\u00e9 ainsi la guerre apr\u00e8s avoir re\u00e7u le manuel intitul\u00e9 Les Lois de la Guerre sur terre <\/em>que Bluntschli lui avait envoy\u00e9 et qu\u2019il regardait avec une certaine distance critique. On ne peut certes pas affirmer que cette justification de la guerre, qui d\u00e9clencha d\u2019ailleurs une vive controverse politique \u00e0 sa publication, est originale : elle prolonge en fait des r\u00e9flexions que l\u2019on trouve d\u00e9j\u00e0, dans leur formulation m\u00eame, chez Mirabeau (\u00ab La paix perp\u00e9tuelle demeure un r\u00eave et\u00a0un\u00a0 r\u00eave\u00a0 dangereux <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb) ainsi que chez Hegel. Dans un additif au \u00a7 324 de la Philosophie du droit<\/em>, Hegel constatait en effet :<\/p>\n\n\n\n \u00ab La vie civile et bourgeoise prend davantage d\u2019extension en temps de paix. Ses diff\u00e9rentes sph\u00e8res s\u2019installent et \u00e0 la longue il se produit une sorte d\u2019enlisement de l\u2019homme, car les particularit\u00e9s des diff\u00e9rentes sph\u00e8res deviennent de plus en plus rigides et scl\u00e9ros\u00e9es. Mais la sant\u00e9 n\u00e9cessite l\u2019unit\u00e9 du corps. Lorsque les diff\u00e9rentes parties se durcissent, c\u2019est la mort (\u2026). Ce ne sont pas seulement les peuples qui sortent renforc\u00e9s de la guerre, mais les nations, qui ont des querelles intestines, acqui\u00e8rent par la guerre au dehors la paix \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Certes, la guerre a pour effet d\u2019entra\u00eener une certaine ins\u00e9curit\u00e9 pour la propri\u00e9t\u00e9, mais cette ins\u00e9curit\u00e9 n\u2019est rien d\u2019autre que le mouvement qui est n\u00e9cessaire <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n La distance de Moltke, visible dans sa lettre \u00e0 Bluntschli, \u00e0 l\u2019\u00e9gard du projet des professeurs de droit international de limiter durablement, voire d\u2019abolir la guerre, en instituant une Soci\u00e9t\u00e9 des nations (V\u00f6lkerbund<\/em>), vient essentiellement du fait que pour contenir les cons\u00e9quences destructrices de la guerre et de la violence, Moltke comptait davantage sur la civilisation <\/em>que sur l\u2019abolition <\/em>de la guerre. Selon lui, la guerre allait se civiliser moins par la codification du droit de la guerre que par une meilleure organisation de l\u2019arm\u00e9e. L\u2019un des progr\u00e8s les plus importants \u00e9tait d\u00fb, comme il l\u2019\u00e9crivait \u00e0 Bluntschli, \u00e0 \u00ab l\u2019introduction du service militaire obligatoire \u00bb qui avait eu pour effet d\u2019 \u00ab int\u00e9grer les couches cultiv\u00e9es dans l\u2019arm\u00e9e \u00bb et de faire que \u00ab les \u00e9l\u00e9ments grossiers et violents n\u2019en soient plus la seule composante, comme c\u2019\u00e9tait le cas jusqu\u2019alors <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. \u00ab La stricte discipline masculine, telle qu\u2019on l\u2019applique et l\u2019assimile d\u00e9j\u00e0 en temps de paix \u00bb est pour Moltke un autre moyen de\u00ab pr\u00e9venir les pires d\u00e9rives, (\u2026) tout comme l\u2019organisation administrative du ravitaillement des troupes sur le champ de bataille \u00bb. Mais ce qui selon lui allait le plus contribuer \u00e0 civiliser la guerre \u00e9tait la guerre-\u00e9clair, qu\u2019il avait exemplairement pratiqu\u00e9e lors des guerres d\u2019unification <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> de 1866 et de 1870-1871. C\u2019est justement cette pratique qu\u2019il voit menac\u00e9e par la proposition qu\u2019a faite Bluntschli de limiter l\u2019usage de la violence guerri\u00e8re par le droit international et de l\u2019autoriser uniquement lorsqu\u2019elle vise l\u2019arm\u00e9e de l\u2019adversaire <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Moltke exige quant \u00e0 lui que \u00ab toutes les ressources du gouvernement <\/em>de l\u2019ennemi (\u2026) \u00bb puissent \u00ab \u00eatre mobilis\u00e9es \u00bb pour permettre de terminer la guerre le plus vite possible : \u00ab ses finances, ses chemins de fer, sa nourriture et m\u00eame son prestige \u00bb. Ce qui \u00e0 l\u2019\u00e9poque menace le processus de civilisation de la guerre pour Moltke, ce sont moins les d\u00e9fauts d\u2019un droit international qu\u2019il est toujours possible de r\u00e9former que la possibilit\u00e9 qu\u2019un gouvernement r\u00e9volutionnaire peu dispos\u00e9 \u00e0 accepter une d\u00e9faite de son \u00c9tat <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span> enclenche une guerre populaire, exp\u00e9rience qu\u2019il avait lui-m\u00eame faite \u00e0 l\u2019automne 1870, apr\u00e8s la capitulation de Napol\u00e9on III et la proclamation de la R\u00e9publique par L\u00e9on Gambetta. \u00ab C\u2019est avec cette \u00e9nergie qu\u2019a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e la derni\u00e8re guerre contre la France, ce qui ne nous a pas emp\u00each\u00e9 de faire preuve d\u2019une mod\u00e9ration plus grande que jamais. Au bout de deux mois, tout \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9 sur le champ de bataille. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s que le gouvernement r\u00e9volutionnaire eut d\u00e9cid\u00e9 de faire durer la guerre quatre mois de plus, pour le malheur de son pays, que les combats ont pris un caract\u00e8re impitoyable <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Aux yeux de Moltke, seul un gouvernement fort et capable de discipliner vigoureusement les passions du peuple et l\u2019esprit partisan avait une chance de r\u00e9duire le nombre de guerres et de les civiliser autant que possible.\u00a0 \u00ab Les\u00a0 gouvernements\u00a0 forts \u00bb, d\u00e9clarait-il au Reichstag le 11 janvier 1887, \u00ab sont une garantie pour la paix \u00bb. Et le 14 mai 1890, il d\u00e9clarait toujours au Reichstag : \u00ab l\u2019\u00e9poque de la guerre de Cabinet est derri\u00e8re nous. Aujourd\u2019hui nous n\u2019avons plus affaire qu\u2019\u00e0 la guerre populaire. D\u00e9cr\u00e9ter une telle guerre avec les cons\u00e9quences incalculables qui sont les siennes, c\u2019est ce \u00e0 quoi un gouvernement tant soit peu avis\u00e9 aura du mal \u00e0 se r\u00e9soudre <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Les guerres \u00e9taient devenues peu probables en Europe, c\u2019\u00e9tait l\u2019espoir de Moltke, du moins aussi longtemps que la situation de l\u2019\u00e9poque n\u2019\u00e9tait pas secou\u00e9e par des convulsions r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n\n\n\n Aux yeux de Moltke, seul un gouvernement fort et capable de discipliner vigoureusement les passions du peuple et l\u2019esprit partisan avait une chance de r\u00e9duire le nombre de guerres et de les civiliser autant que possible.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les militaires professionnels qu\u2019\u00e9taient Clausewitz et Moltke n\u2019ont pas souhait\u00e9 que la guerre soit abolie. Son abolition \u00e9tait peu vraisemblable et m\u00eame politiquement dangereuse \u00e0 leurs yeux, en d\u00e9pit de tout ce qu\u2019ils savaient par ailleurs de la mis\u00e8re et des souffrances que la guerre engendre et malgr\u00e9 leurs pr\u00e9f\u00e9rences politiques et militaires divergentes. Moltke optait pour la r\u00e9gulation de la guerre et l\u2019humanisation du guerrier, dont il attendait plus que de tous les projets politiques de grande envergure et dont la r\u00e9alisation lui semblait plus probable. Qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir la guerre f\u00fbt r\u00e9gul\u00e9e n\u2019avait cependant rien de certain. Alors que l\u2019influence croissante des couches populaires \u00e9tait li\u00e9e pour Moltke \u00e0 la menace d\u2019une reviviscence de la barbarie de la guerre, ce qu\u2019il affirmait en prenant l\u2019exemple de la Commune parisienne <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Clausewitz de son c\u00f4t\u00e9 int\u00e9grait constamment \u00e0 ses r\u00e9flexions l\u2019id\u00e9e que le d\u00e9chainement r\u00e9volutionnaire de la violence guerri\u00e8re \u00e9tait une possibilit\u00e9 m\u00eame de la politique : \u00ab La participation du peuple \u00e0 la guerre, \u00e0 la place d\u2019un Cabinet ou d\u2019une arm\u00e9e, faisait entrer dans le jeu une nation enti\u00e8re avec son poids naturel. D\u00e8s lors, les moyens disponibles \u2013 les efforts qui pouvaient les mettre en \u0153uvre \u2013 n\u2019avaient plus de limites d\u00e9finies ; l\u2019\u00e9nergie avec laquelle la guerre elle-m\u00eame pouvait \u00eatre conduite n\u2019avait plus de contrepoids, et par cons\u00e9quent le danger pour l\u2019adversaire \u00e9tait parvenu \u00e0 un extr\u00eame <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Et pourtant, malgr\u00e9 sa franche hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Napol\u00e9on, il avait esp\u00e9r\u00e9 que l\u2019Europe occidentale et centrale ne conna\u00eetrait plus ce type de guerre apr\u00e8s que la Grande Arm\u00e9e de Napol\u00e9on eut \u00e9t\u00e9 mise en d\u00e9route et an\u00e9antie par les Cosaques, ce dont il avait fait l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 la fin de l\u2019automne 1812 <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n On qualifiera d\u2019<\/em>eschatologiques ou d\u2019apocalyptiques les espoirs de paix qui, au lieu d\u2019\u00eatre fond\u00e9s sur une strat\u00e9gie politique r\u00e9aliste et pragmatique et sur la conscience de leur d\u00e9ception possible, consid\u00e8rent que l\u2019abolition d\u00e9finitive de la guerre ouvre une \u00e8re nouvelle. Ces espoirs associent l\u2019abolition de la guerre \u00e0 un bouleversement de la situation, \u00e0 une transformation profonde de la nature humaine ainsi qu\u2019\u00e0 une intervention directe de Dieu dans le cours des \u00e9v\u00e9nements. En g\u00e9n\u00e9ral, ces conceptions de la paix sont fortement empreintes de religion parce qu\u2019elles v\u00e9hiculent l\u2019id\u00e9e d\u2019un retour au paradis ou d\u2019un retour de l\u2019\u00c2ge d\u2019or \u2013 un lieu et un temps qui ne connaissent pas l\u2019oppression ni la violence \u2013 ou l\u2019id\u00e9e d\u2019un an\u00e9antissement des fauteurs de guerre. On trouve cette eschatologie de la paix, qui est typique de la culture europ\u00e9enne, dans le livre du proph\u00e8te Isa\u00efe, qui annonce qu\u2019\u00ab il jugera entre les nations, il sera l\u2019arbitre de peuples nombreux. Ils briseront leurs \u00e9p\u00e9es pour en faire des socs et leurs lances pour en faire des serpes. On ne l\u00e8vera plus l\u2019\u00e9p\u00e9e nation contre nation, on n\u2019apprendra plus \u00e0 faire la guerre <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Quand ce Il <\/em>dont parle Isa\u00efe appara\u00eetra et rendra justice \u2013 qu\u2019il s\u2019agisse du Messie attendu, dont la naissance est d\u00e9clar\u00e9e imminente, ou de celui qui est apostroph\u00e9 comme le Seigneur <\/em>dans la th\u00e9ologie de Sion (Zionstheologie<\/em>) <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2013 la guerre dispara\u00eetra et la paix r\u00e8gnera pour toujours. Tout d\u00e9pend de la venue et de la naissance annonc\u00e9es de ce Il <\/em> ; les moyens de la politique n\u2019ont pas de prise sur cet \u00e9v\u00e9nement consid\u00e9rable qu\u2019il faut attendre patiemment. Selon la proph\u00e9tie d\u2019Isa\u00efe, cette venue est imminente : \u00ab Le peuple qui marchait dans les t\u00e9n\u00e8bres a vu une grande lumi\u00e8re, sur les habitants du sombre pays, une lumi\u00e8re a resplendi. (\u2026) Car toute chaussure [de soldat] qui r\u00e9sonne sur le sol, tout manteau [de soldat] roul\u00e9 dans le sang, seront mis \u00e0 br\u00fbler, d\u00e9vor\u00e9s par le feu . Car un enfant nous est n\u00e9, un fils nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9, il a re\u00e7u le pouvoir sur ses \u00e9paules, et il a re\u00e7u ce nom : Conseiller merveilleux, Dieu-fort, P\u00e8re- \u00e9ternel, Prince-de-paix, pour que s\u2019\u00e9tende le pouvoir dans une paix sans fin <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Les espoirs apocalyptiques ou eschatologiques associent l\u2019abolition de la guerre \u00e0 un bouleversement de la situation, \u00e0 une transformation profonde de la nature humaine ainsi qu\u2019\u00e0 une intervention directe de Dieu dans le cours des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n On trouve une repr\u00e9sentation similaire de l\u2019av\u00e8nement d\u2019une \u00e8re nouvelle, de l\u2019abolition de la guerre et de la paix perp\u00e9tuelle dans la quatri\u00e8me Bucolique de Virgile <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La naissance d\u2019un enfant y est \u00e9galement annonc\u00e9e, naissance qui doit mettre un terme \u00e0 une \u00e9poque marqu\u00e9e par les guerres et notamment les guerres civiles et qui doit inaugurer une longue p\u00e9riode de paix. Cette paix ainsi annonc\u00e9e n\u2019est pas une simple abolition de la guerre, elle repose sur la m\u00e9tamorphose fondamentale de l\u2019homme et de la nature. Elle \u00e9quivaut \u00e0 une nouvelle cr\u00e9ation de l\u2019homme et de la totalit\u00e9 des \u00eatres vivants. C\u2019est ce qui appara\u00eet avec nettet\u00e9 dans la description d\u00e9taill\u00e9e qu\u2019Isa\u00efe donne du nouvel ordre pacifique :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Le loup habitera avec l\u2019agneau, la panth\u00e8re se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la b\u00eate grasse iront ensemble, conduits par un petit gar\u00e7on. La vache et l\u2019ourse pa\u00eetront, ensemble se coucheront leurs petits. Le lion comme le b\u0153uf mangera de la paille. Le nourrisson jouera sur le repaire de l\u2019aspic, sur le trou de la vip\u00e8re le jeune enfant mettra la main. On ne fera plus de mal ni de violence sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance de Yahv\u00e9, comme les eaux couvrent le fond de la mer <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n Mais trouve-t-on quelque indice d\u2019une si merveilleuse transformation des affaires humaines et la certitude de son imminence dans le monde politique ? Les conceptions eschatologiques de la paix apparaissent de pr\u00e9f\u00e9rence lorsque rien, dans les circonstances ext\u00e9rieures, ne permet de croire \u00e0 la venue de temps paisibles. C\u2019est justement par la dur\u00e9e et l\u2019intensit\u00e9 de la guerre pr\u00e9sente ou de la guerre qui vient de prendre fin qu\u2019elles l\u00e9gitiment leurs espoirs <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La pens\u00e9e eschatologique et apocalyptique postule que l\u2019amplification de la crise actuelle d\u00e9bouchera non pas sur le d\u00e9clin mais sur la d\u00e9livrance ; elle est habit\u00e9e par l\u2019id\u00e9e\u00a0que l\u2019absence d\u2019issue de la situation pr\u00e9sente est un indicateur fiable du changement \u00e0 venir. \u00ab L\u00e0 o\u00f9 est le danger, cro\u00eet aussi ce qui sauve \u00bb, c\u2019est la formulation qu\u2019H\u00f6lderlin donne de cette id\u00e9e <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le contexte politique dans lequel Isa\u00efe et Virgile ont d\u00e9velopp\u00e9 ces conceptions de la paix \u00e9tait marqu\u00e9 par les catastrophes. De ce point de vue, il n\u2019offrait aucune prise aux espoirs de paix <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span> : au moment o\u00f9 Virgile \u00e9crivait sa quatri\u00e8me Bucolique, apr\u00e8s des d\u00e9cennies de guerre civile, de proscription et d\u2019intrigues politiques, personne ne pouvait jurer de sa vie ni de ses biens. Dans le Royaume de Juda, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 vivait Isa\u00efe, la situation \u00e9tait encore plus terrible : l\u2019arm\u00e9e des Assyriens envahissait le pays par le nord tandis que les \u00c9domites et les Philistins progressaient au sud. La probabilit\u00e9 que le Royaume de Juda et son roi Achaz fussent prochainement ray\u00e9s de la carte politique \u00e9tait grande. Vu la situation, Achaz demanda au roi assyrien T\u00e9glat Phalazar III de lui apporter une aide militaire pour sortir de l\u2019\u00e9tau hostile dans lequel il \u00e9tait pris, mais Isa\u00efe refusa cette politique d\u2019alliance avec les souverains pa\u00efens et exigea de s\u2019en remettre \u00e0 la seule aide de Dieu. Loin de proposer et d\u2019exiger un soutien militaire des Assyriens \u2013 l\u2019offensive de T\u00e9glat Phalazar contre la Syrie et son alli\u00e9 le Royaume d\u2019Isra\u00ebl au nord aurait d\u2019ailleurs sans doute r\u00e9ussi m\u00eame sans l\u2019appel au secours d\u2019Achaz <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u00a0\u2013 Isa\u00efe refusait\u00a0 toute forme de politique militaire <\/em>et exigeait une confiance sans bornes \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la puissance de Dieu.<\/p>\n\n\n\n Les conceptions eschatologiques de la paix apparaissent de pr\u00e9f\u00e9rence lorsque rien, dans les circonstances ext\u00e9rieures, ne permet de croire \u00e0 la venue de temps paisibles.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Si l\u2019on cherche \u00e0 donner un sens politique \u00e0 cette conception sans recourir \u00e0 une confiance en Dieu qui a peu ou prou disparu de la modernit\u00e9, on trouvera ais\u00e9ment un \u00e9quivalent moderne du message d\u2019Isa\u00efe dans l\u2019id\u00e9e que seule une sortie radicale hors de la logique de la dissuasion militaire ouvre une chance de survie \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, le maintien de cette logique, de quelque nature qu\u2019il soit, conduisant n\u00e9cessairement \u00e0 la perdition \u00e0 l\u2019\u00e2ge de la bombe atomique. G\u00fcnther Anders s\u2019est fait plus que tout autre le porte-parole de cette id\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la Guerre froide, d\u2019une mani\u00e8re percutante <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2013 \u00e0 vrai dire sans indiquer par quels moyens nous pourrions \u00eatre sauv\u00e9s sur le long terme. Et c\u2019est principalement le mouvement pour la paix d\u2019Allemagne de l\u2019Ouest qui a essay\u00e9 de tirer de cette id\u00e9e un programme politique, apr\u00e8s la \u00ab double d\u00e9cision \u00bb de l\u2019OTAN sur la modernisation des forces nucl\u00e9aires \u00e0 la fin de la Guerre froide <\/span>
\r\n <\/picture>\r\n \n Les conceptions eschatologiques et apocalyptiques de la guerre : le retour au paradis ou l\u2019ultime bataille pour la paix<\/h2>\n\n\n\n