{"id":69705,"date":"2020-04-25T18:58:00","date_gmt":"2020-04-25T16:58:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=69705"},"modified":"2020-04-25T18:58:39","modified_gmt":"2020-04-25T16:58:39","slug":"munkler-abolir-la-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/04\/25\/munkler-abolir-la-guerre\/","title":{"rendered":"Peut-on abolir la guerre ?"},"content":{"rendered":"\n

La d\u00e9fense de la guerre contre la perspective de son abolition : Clausewitz et Moltke<\/h2>\n\n\n\n

L\u2019espoir que l\u2019histoire des guerres prendra bient\u00f4t fin (ou du moins qu\u2019elle le peut) n\u2019est pas propre \u00e0 la modernit\u00e9. Il est aussi ancien que l\u2019historiographie de la guerre elle-m\u00eame. On lit par exemple dans l\u2019une des \u00c9h\u00e9es<\/em> d\u2019H\u00e9siode qu\u2019Hercule, le plus grand h\u00e9ros guerrier de la mythologie antique, avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 par le dieu Apollon d\u2019une mission consistant \u00e0 mettre fin aux agissements de Kyknos, voleur de grand chemin. Une fois qu\u2019Hercule eut tu\u00e9 ce voleur qui \u00e9tait l\u2019un des fils d\u2019Ar\u00e8s, le dieu de la guerre, celui-ci voulut se venger d\u2019Hercule. Mais avec l\u2019aide de la d\u00e9esse Ath\u00e9na, le h\u00e9ros vainquit finalement le dieu de la guerre lui-m\u00eame. Une lecture superficielle ne verrait l\u00e0 qu\u2019un r\u00e9cit de plus sur l\u2019h\u00e9ro\u00efsme d\u2019Hercule. Toutefois, comme le dit Hermann Fr\u00e4nkel, \u00ab ce r\u00e9cit, singuli\u00e8rement, tourne enti\u00e8rement autour de l\u2019id\u00e9e qu\u2019il faut faire la guerre \u00e0 la guerre <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. L\u2019objet de ce r\u00e9cit n\u2019est pas seulement d\u2019ajouter une \u00e9tape suppl\u00e9mentaire au processus qui consiste \u00e0 d\u00e9barrasser le monde de ses monstres. Ce qui est envisag\u00e9, c\u2019est la possibilit\u00e9 m\u00eame de lib\u00e9rer l\u2019humanit\u00e9 du pire fl\u00e9au qu\u2019elle conna\u00eet, la guerre elle-m\u00eame. C\u2019est toujours apr\u00e8s de longues guerres aux cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices qu\u2019est n\u00e9 l\u2019espoir que la derni\u00e8re guerre soit la toute derni\u00e8re et qu\u2019une paix perp\u00e9tuelle, ou du moins une \u00e8re de paix durable, allait s\u2019ensuivre. Ces espoirs se r\u00e9pandaient en premier lieu chez ceux qui avaient perdu la guerre ou chez ceux qui en avaient particuli\u00e8rement souffert. Ainsi, du point de vue de l\u2019histoire des id\u00e9es, le d\u00e9sir d\u2019abolir la guerre vient des faibles et d\u2019hommes qui n\u2019ont pas de pouvoir plut\u00f4t que d\u2019hommes qui sont forts, puissants dans leur propre soci\u00e9t\u00e9 et dans les relations avec d\u2019autres \u00c9tats <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les espoirs d\u2019H\u00e9siode lui-m\u00eame ne sont pas ceux d\u2019un guerrier mais d\u2019un paysan qui a besoin de tranquillit\u00e9 et de paix pour cultiver ses terres.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est toujours apr\u00e8s de longues guerres aux cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices qu\u2019est n\u00e9 l\u2019espoir que la derni\u00e8re guerre soit la toute derni\u00e8re et qu\u2019une paix perp\u00e9tuelle, ou du moins une \u00e8re de paix durable, allait s\u2019ensuivre.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Inversement, les vainqueurs ont toujours d\u00e9clar\u00e9 que la guerre qu\u2019ils venaient de gagner \u00e9tait probablement la derni\u00e8re, comme c\u2019\u00e9tait le cas de la \u00ab pax romana \u00bb tant glorifi\u00e9e aux Ier <\/sup>et II\u00e8me <\/sup>si\u00e8cles apr\u00e8s J.C. Les d\u00e9clarations par lesquelles le vainqueur s\u2019autoproclamait le protecteur de la paix s\u2019accompagnaient toutefois d\u2019une r\u00e9serve : les portes du Temple de Janus ne pouvaient rester ferm\u00e9es qu\u2019aussi longtemps que les villes et les peuplades qu\u2019on avait soumises lors des derni\u00e8res guerres acceptaient le statu quo <\/em>et ne se rebellaient pas contre lui. L\u2019abolition de la guerre ainsi proclam\u00e9e \u00e9tait soumise \u00e0 condition : le r\u00e9sultat des guerres pass\u00e9es devait \u00eatre accept\u00e9 et reconnu. Quand il est question de paix dans les Res gestae <\/em>d\u2019Auguste, c\u2019est au sens d\u2019une paix acquise par la victoire ou bien d\u2019une politique de pacification <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La proclamation d\u2019une paix perp\u00e9tuelle ou du moins d\u2019une paix durable par le vainqueur de la derni\u00e8re guerre est peu \u00e9tonnante du point de vue politique : quand tous ceux qui sont opprim\u00e9s, humili\u00e9s ou d\u00e9savantag\u00e9s par le statu quo <\/em>qu\u2019impose le vainqueur renoncent \u00e0 le transformer (ne serait-ce que par un biais d\u00e9mographique : par un taux de reproduction \u00e9lev\u00e9), alors il n\u2019est pas difficile d\u2019abolir la guerre. C\u2019est en prenant le contrepied de d\u00e9clarations de paix de ce type qui \u00e9taient et qui sont encore caract\u00e9ristiques d\u2019une politique de pacification imp\u00e9riale <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, que Carl von Clausewitz a constamment d\u00e9fendu la guerre, consid\u00e9rant que celle-ci \u00e9tait l\u2019un des piliers du droit \u00e0 l\u2019autod\u00e9termination politique :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab La guerre a plut\u00f4t une raison d\u2019\u00eatre pour le d\u00e9fenseur que pour le conqu\u00e9rant, car la guerre ne commence pas avant que l\u2019invasion ait suscit\u00e9 la d\u00e9fense. Un conqu\u00e9rant est toujours un ami de la paix (comme Bonaparte le disait constamment de lui-m\u00eame) ; il voudrait bien faire son entr\u00e9e dans notre \u00c9tat sans opposition. Pour l\u2019en emp\u00eacher, nous devons choisir la guerre, et par cons\u00e9quent faire \u00e0 l\u2019avance nos pr\u00e9paratifs. En d\u2019autres termes, c\u2019est justement le camp le plus faible, celui qui doit se d\u00e9fendre, qui doit toujours \u00eatre arm\u00e9 pour ne pas \u00eatre surpris. Ainsi le veut l\u2019art de la guerre <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n

C\u2019est de cette observation que Clausewitz a tir\u00e9 sa th\u00e8se fondamentale selon laquelle une guerre commence r\u00e9ellement non pas avec l\u2019attaque mais avec la d\u00e9fense :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Si l\u2019on r\u00e9fl\u00e9chit philosophiquement \u00e0 la fa\u00e7on dont surgit la guerre, le concept de guerre n\u2019appara\u00eet pas proprement avec l\u2019attaque, car celle-ci n\u2019a pas tant pour objectif absolu le combat que la prise de possession de quelque chose. Ce concept appara\u00eet d\u2019abord avec la d\u00e9fense, car celle-ci a pour objectif direct le combat, se d\u00e9fendre et combattre n\u2019\u00e9tant \u00e9videmment qu\u2019une seule et m\u00eame chose. La d\u00e9fense est enti\u00e8rement orient\u00e9e contre l\u2019attaque, et la pr\u00e9suppose donc n\u00e9cessairement ; tandis que l\u2019attaque n\u2019est pas dirig\u00e9e vers la d\u00e9fense, mais vers quelque chose d\u2019autre, la prise de possession de quelque chose, et par cons\u00e9quent elle ne pr\u00e9suppose pas la d\u00e9fense. Il est donc naturel que celui qui met le premier en action le concept de guerre (\u2026) soit aussi le premier \u00e0 dicter ses lois \u00e0 la guerre, et celui-ci est le d\u00e9fenseur<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n

L\u2019argumentation de Clausewitz \u2013 qui prend position contre l\u2019abolition de la guerre de fa\u00e7on plus implicite qu\u2019explicite \u2013 repose sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019il doit \u00eatre permis de faire valoir sa propre volont\u00e9 politique face \u00e0 une autre volont\u00e9 ou puissance qui chercherait \u00e0 l\u2019entraver et \u00e0 l\u2019opprimer, s\u2019il le faut par la violence. Pour Clausewitz, il n\u2019y avait pas d\u2019alternative \u00e0 la guerre, en laquelle il voyait un moyen pour le plus faible de s\u2019affirmer militairement face au plus fort. Il n\u2019attendait rien d\u2019une Cour internationale de justice (ou d\u2019une institution analogue) : il doutait en effet que les forts et les puissants fussent pr\u00eats \u00e0 se soumettre \u00e0 ses d\u00e9cisions. Le tribunal le plus haut que Clausewitz connaissait et reconnaissait \u00e9tait la d\u00e9cision par les armes, qu\u2019il pr\u00e9sente \u00e0 maintes reprises comme une m\u00e9taphore de la d\u00e9cision de justice <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sa pol\u00e9mique contre un type de guerre qui prescrit aux op\u00e9rations strat\u00e9giques de s\u2019attaquer au circuit d\u2019approvisionnement de l\u2019ennemi afin de le couper de son ravitaillement et de le d\u00e9sarmer sans bataille, afin que l\u2019issue de la guerre soit d\u00e9cid\u00e9e sans effusion de sang <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> montre clairement que l\u2019abolition de la guerre \u00e9tait pour lui uniquement un moyen de favoriser les puissances h\u00e9g\u00e9moniques et imp\u00e9riales. Contre Dieter Heinrich von B\u00fclow qui dans l\u2019Esprit du syst\u00e8me de guerre moderne <\/em>avait pr\u00e9dit que la forme rationnelle et progressiste des op\u00e9rations, qui se traduisait par l\u2019absence de bataille, serait \u00ab n\u00e9cessairement suivie d\u2019une paix perp\u00e9tuelle <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb, Clausewitz \u00e9crivit : \u00ab Qu\u2019on ne vienne pas nous parler de g\u00e9n\u00e9raux qui remportent des victoires sans effusion de sang. La tuerie est un spectacle horrible : raison de plus pour attacher plus de prix aux guerres, mais non pour laisser s\u2019\u00e9mousser par humanit\u00e9 l\u2019\u00e9p\u00e9e que l\u2019on porte jusqu\u2019au moment o\u00f9 un autre, arm\u00e9 d\u2019un sabre bien tranchant, vient nous d\u00e9capiter <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019argumentation de Clausewitz \u2013 qui prend position contre l\u2019abolition de la guerre de fa\u00e7on plus implicite qu\u2019explicite \u2013 repose sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019il doit \u00eatre permis de faire valoir sa propre volont\u00e9 politique face \u00e0 une autre volont\u00e9 ou puissance qui chercherait \u00e0 l\u2019entraver et \u00e0 l\u2019opprimer, s\u2019il le faut par la violence.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

C\u2019est l\u2019exp\u00e9rience de Napol\u00e9on qui s\u2019exprimait l\u00e0 et qui luttait contre la rationalisation et l\u2019humanisation de la guerre. Clausewitz objectait qu\u2019en d\u00e9finitive, cette exp\u00e9rience favorisait tous ceux qui ne s\u2019occupaient pas de rationaliser la guerre.<\/p>\n\n\n\n

La position de Clausewitz concernant les conditions que toute bataille doit remplir pour r\u00e9aliser les objectifs de la guerre peut \u00eatre rapport\u00e9e par analogie, et de son point de vue m\u00eame, aux conditions que la guerre doit remplir pour r\u00e9aliser les buts politiques : \u00ab la solution sanglante de la crise, l\u2019effort tendant \u00e0 l\u2019an\u00e9antissement des forces ennemies est le fils l\u00e9gitime de la guerre. Quand les objectifs politiques sont peu importants, les mobiles faibles, et la tension des forces l\u00e9g\u00e8re, un commandant prudent et habile peut emprunter toutes sortes de voies pour essayer de frayer un chemin vers la paix \u00e0 travers les faiblesses caract\u00e9ris\u00e9es de son adversaire dans le domaine militaire et diplomatique. S\u2019il a de bons motifs et que ceux-ci sont capables de lui garantir le succ\u00e8s, nous ne saurions le bl\u00e2mer ; il faudra cependant lui rappeler que c\u2019est un chemin glissant sur lequel il risque de se faire surprendre par le dieu de la guerre, et lui recommander de ne pas quitter l\u2019ennemi des yeux, pour ne pas risquer de se d\u00e9fendre avec un fleuret mouchet\u00e9 contre un ennemi arm\u00e9 d\u2019un sabre tranchant <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \"Image\r\n <\/picture>\r\n \n
Jean Gorin, Composition plastique<\/em>, 1964<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Les mises en garde si p\u00e9n\u00e9trantes de Clausewitz \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une guerre qui consiste \u00e0 \u00e9viter tout combat ou bataille d\u2019envergure, mais aussi contre la vision d\u2019un monde politique dans lequel la guerre serait abolie s\u2019appuient sur les exp\u00e9riences de la R\u00e9volution fran\u00e7aise et de l\u2019ascension de Napol\u00e9on, ce dernier ayant r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant tous les espoirs qu\u2019on avait eus nagu\u00e8re d\u2019encha\u00eener Bellone et de voir advenir une \u00e9poque de paix <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ainsi c\u2019est d\u2019une fa\u00e7on r\u00e9solument politique <\/em>que Clausewitz d\u00e9fend la guerre contre la perspective de son abolition : abolir la guerre alors qu\u2019elle est l\u2019autoaffirmation violente du petit contre le grand, du faible contre le fort, revient pour lui \u00e0 livrer le monde politique \u00e0 ceux qui ont les moyens d\u2019imposer leur volont\u00e9 politique en se passant des armes.<\/p>\n\n\n\n

Ajoutons que Clausewitz \u00e9tait m\u00eame pr\u00eat \u00e0 recourir \u00e0 des formes de guerre asym\u00e9trique dans les cas o\u00f9 il n\u2019\u00e9tait plus possible de tenir t\u00eate \u00e0 un adversaire trop puissant, comme le montre sa conception de l\u2019armement du peuple (Volksbewaffnung<\/em>) et de la guerre populaire (Volkskrieg<\/em>) <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il ne se faisait d\u2019ailleurs aucune illusion sur le fait que ces formes de combat revenaient \u00e0 d\u00e9cha\u00eener la violence de la guerre et qu\u2019elles avaient des cons\u00e9quences consid\u00e9rables. Il reste que Clausewitz n\u2019a pas adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 la th\u00e8se que la guerre se civilisait de plus en plus.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est d\u2019une fa\u00e7on r\u00e9solument politique <\/em>que Clausewitz d\u00e9fend la guerre contre la perspective de son abolition : abolir la guerre alors qu\u2019elle est l\u2019autoaffirmation violente du petit contre le grand, du faible contre le fort, revient pour lui \u00e0 livrer le monde politique \u00e0 ceux qui ont les moyens d\u2019imposer leur volont\u00e9 politique en se passant des armes.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Alors que l\u2019argumentation de Clausewitz reste de bout en bout politique et n\u2019aboutit \u00e0 aucune justification th\u00e9ologique de la guerre et ne tend pas non plus vers la philosophie de l\u2019histoire, de son c\u00f4t\u00e9, Helmuth von Moltke, le chef d\u2019\u00e9tat-major prussien, invoque dans une lettre qu\u2019il adresse au professeur de droit Johann Kaspar Bluntschli \u2013 dans un passage souvent cit\u00e9 \u2013 un argument qui d\u00e9fend la guerre et refuse son abolition. Cet argument r\u00e9v\u00e8le son pessimisme au sujet de l\u2019\u00e9volution de la culture (Zivilisation<\/em>) : \u00ab La paix perp\u00e9tuelle demeure un r\u00eave, un r\u00eave qui n\u2019est pas m\u00eame beau, et la guerre est un maillon dans l\u2019ordre universel de Dieu. Par elle, se manifestent les vertus humaines les plus nobles, le courage et le renoncement, le respect du devoir et l\u2019aptitude au sacrifice, jusqu\u2019au sacrifice de la vie elle-m\u00eame. Sans la guerre, le monde sombrerait dans le mat\u00e9rialisme <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Moltke avait justifi\u00e9 ainsi la guerre apr\u00e8s avoir re\u00e7u le manuel intitul\u00e9 Les Lois de la Guerre sur terre <\/em>que Bluntschli lui avait envoy\u00e9 et qu\u2019il regardait avec une certaine distance critique. On ne peut certes pas affirmer que cette justification de la guerre, qui d\u00e9clencha d\u2019ailleurs une vive controverse politique \u00e0 sa publication, est originale : elle prolonge en fait des r\u00e9flexions que l\u2019on trouve d\u00e9j\u00e0, dans leur formulation m\u00eame, chez Mirabeau (\u00ab La paix perp\u00e9tuelle demeure un r\u00eave et\u00a0un\u00a0 r\u00eave\u00a0 dangereux <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb) ainsi que chez Hegel. Dans un additif au \u00a7 324 de la Philosophie du droit<\/em>, Hegel constatait en effet :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab La vie civile et bourgeoise prend davantage d\u2019extension en temps de paix. Ses diff\u00e9rentes sph\u00e8res s\u2019installent et \u00e0 la longue il se produit une sorte d\u2019enlisement de l\u2019homme, car les particularit\u00e9s des diff\u00e9rentes sph\u00e8res deviennent de plus en plus rigides et scl\u00e9ros\u00e9es. Mais la sant\u00e9 n\u00e9cessite l\u2019unit\u00e9 du corps. Lorsque les diff\u00e9rentes parties se durcissent, c\u2019est la mort (\u2026). Ce ne sont pas seulement les peuples qui sortent renforc\u00e9s de la guerre, mais les nations, qui ont des querelles intestines, acqui\u00e8rent par la guerre au dehors la paix \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Certes, la guerre a pour effet d\u2019entra\u00eener une certaine ins\u00e9curit\u00e9 pour la propri\u00e9t\u00e9, mais cette ins\u00e9curit\u00e9 n\u2019est rien d\u2019autre que le mouvement qui est n\u00e9cessaire <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n

La distance de Moltke, visible dans sa lettre \u00e0 Bluntschli, \u00e0 l\u2019\u00e9gard du projet des professeurs de droit international de limiter durablement, voire d\u2019abolir la guerre, en instituant une Soci\u00e9t\u00e9 des nations (V\u00f6lkerbund<\/em>), vient essentiellement du fait que pour contenir les cons\u00e9quences destructrices de la guerre et de la violence, Moltke comptait davantage sur la civilisation <\/em>que sur l\u2019abolition <\/em>de la guerre. Selon lui, la guerre allait se civiliser moins par la codification du droit de la guerre que par une meilleure organisation de l\u2019arm\u00e9e. L\u2019un des progr\u00e8s les plus importants \u00e9tait d\u00fb, comme il l\u2019\u00e9crivait \u00e0 Bluntschli, \u00e0 \u00ab l\u2019introduction du service militaire obligatoire \u00bb qui avait eu pour effet d\u2019 \u00ab int\u00e9grer les couches cultiv\u00e9es dans l\u2019arm\u00e9e \u00bb et de faire que \u00ab les \u00e9l\u00e9ments grossiers et violents n\u2019en soient plus la seule composante, comme c\u2019\u00e9tait le cas jusqu\u2019alors <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. \u00ab La stricte discipline masculine, telle qu\u2019on l\u2019applique et l\u2019assimile d\u00e9j\u00e0 en temps de paix \u00bb est pour Moltke un autre moyen de\u00ab pr\u00e9venir les pires d\u00e9rives, (\u2026) tout comme l\u2019organisation administrative du ravitaillement des troupes sur le champ de bataille \u00bb. Mais ce qui selon lui allait le plus contribuer \u00e0 civiliser la guerre \u00e9tait la guerre-\u00e9clair, qu\u2019il avait exemplairement pratiqu\u00e9e lors des guerres d\u2019unification <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> de 1866 et de 1870-1871. C\u2019est justement cette pratique qu\u2019il voit menac\u00e9e par la proposition qu\u2019a faite Bluntschli de limiter l\u2019usage de la violence guerri\u00e8re par le droit international et de l\u2019autoriser uniquement lorsqu\u2019elle vise l\u2019arm\u00e9e de l\u2019adversaire <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Moltke exige quant \u00e0 lui que \u00ab toutes les ressources du gouvernement <\/em>de l\u2019ennemi (\u2026) \u00bb puissent \u00ab \u00eatre mobilis\u00e9es \u00bb pour permettre de terminer la guerre le plus vite possible : \u00ab ses finances, ses chemins de fer, sa nourriture et m\u00eame son prestige \u00bb. Ce qui \u00e0 l\u2019\u00e9poque menace le processus de civilisation de la guerre pour Moltke, ce sont moins les d\u00e9fauts d\u2019un droit international qu\u2019il est toujours possible de r\u00e9former que la possibilit\u00e9 qu\u2019un gouvernement r\u00e9volutionnaire peu dispos\u00e9 \u00e0 accepter une d\u00e9faite de son \u00c9tat <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span> enclenche une guerre populaire, exp\u00e9rience qu\u2019il avait lui-m\u00eame faite \u00e0 l\u2019automne 1870, apr\u00e8s la capitulation de Napol\u00e9on III et la proclamation de la R\u00e9publique par L\u00e9on Gambetta. \u00ab C\u2019est avec cette \u00e9nergie qu\u2019a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e la derni\u00e8re guerre contre la France, ce qui ne nous a pas emp\u00each\u00e9 de faire preuve d\u2019une mod\u00e9ration plus grande que jamais. Au bout de deux mois, tout \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9 sur le champ de bataille. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s que le gouvernement r\u00e9volutionnaire eut d\u00e9cid\u00e9 de faire durer la guerre quatre mois de plus, pour le malheur de son pays, que les combats ont pris un caract\u00e8re impitoyable <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Aux yeux de Moltke, seul un gouvernement fort et capable de discipliner vigoureusement les passions du peuple et l\u2019esprit partisan avait une chance de r\u00e9duire le nombre de guerres et de les civiliser autant que possible.\u00a0 \u00ab Les\u00a0 gouvernements\u00a0 forts \u00bb, d\u00e9clarait-il au Reichstag le 11 janvier 1887, \u00ab sont une garantie pour la paix \u00bb. Et le 14 mai 1890, il d\u00e9clarait toujours au Reichstag : \u00ab l\u2019\u00e9poque de la guerre de Cabinet est derri\u00e8re nous. Aujourd\u2019hui nous n\u2019avons plus affaire qu\u2019\u00e0 la guerre populaire. D\u00e9cr\u00e9ter une telle guerre avec les cons\u00e9quences incalculables qui sont les siennes, c\u2019est ce \u00e0 quoi un gouvernement tant soit peu avis\u00e9 aura du mal \u00e0 se r\u00e9soudre <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Les guerres \u00e9taient devenues peu probables en Europe, c\u2019\u00e9tait l\u2019espoir de Moltke, du moins aussi longtemps que la situation de l\u2019\u00e9poque n\u2019\u00e9tait pas secou\u00e9e par des convulsions r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n\n\n\n

Aux yeux de Moltke, seul un gouvernement fort et capable de discipliner vigoureusement les passions du peuple et l\u2019esprit partisan avait une chance de r\u00e9duire le nombre de guerres et de les civiliser autant que possible.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Les militaires professionnels qu\u2019\u00e9taient Clausewitz et Moltke n\u2019ont pas souhait\u00e9 que la guerre soit abolie. Son abolition \u00e9tait peu vraisemblable et m\u00eame politiquement dangereuse \u00e0 leurs yeux, en d\u00e9pit de tout ce qu\u2019ils savaient par ailleurs de la mis\u00e8re et des souffrances que la guerre engendre et malgr\u00e9 leurs pr\u00e9f\u00e9rences politiques et militaires divergentes. Moltke optait pour la r\u00e9gulation de la guerre et l\u2019humanisation du guerrier, dont il attendait plus que de tous les projets politiques de grande envergure et dont la r\u00e9alisation lui semblait plus probable. Qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir la guerre f\u00fbt r\u00e9gul\u00e9e n\u2019avait cependant rien de certain. Alors que l\u2019influence croissante des couches populaires \u00e9tait li\u00e9e pour Moltke \u00e0 la menace d\u2019une reviviscence de la barbarie de la guerre, ce qu\u2019il affirmait en prenant l\u2019exemple de la Commune parisienne <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Clausewitz de son c\u00f4t\u00e9 int\u00e9grait constamment \u00e0 ses r\u00e9flexions l\u2019id\u00e9e que le d\u00e9chainement r\u00e9volutionnaire de la violence guerri\u00e8re \u00e9tait une possibilit\u00e9 m\u00eame de la politique : \u00ab La participation du peuple \u00e0 la guerre, \u00e0 la place d\u2019un Cabinet ou d\u2019une arm\u00e9e, faisait entrer dans le jeu une nation enti\u00e8re avec son poids naturel. D\u00e8s lors, les moyens disponibles \u2013 les efforts qui pouvaient les mettre en \u0153uvre \u2013 n\u2019avaient plus de limites d\u00e9finies ; l\u2019\u00e9nergie avec laquelle la guerre elle-m\u00eame pouvait \u00eatre conduite n\u2019avait plus de contrepoids, et par cons\u00e9quent le danger pour l\u2019adversaire \u00e9tait parvenu \u00e0 un extr\u00eame <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Et pourtant, malgr\u00e9 sa franche hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Napol\u00e9on, il avait esp\u00e9r\u00e9 que l\u2019Europe occidentale et centrale ne conna\u00eetrait plus ce type de guerre apr\u00e8s que la Grande Arm\u00e9e de Napol\u00e9on eut \u00e9t\u00e9 mise en d\u00e9route et an\u00e9antie par les Cosaques, ce dont il avait fait l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 la fin de l\u2019automne 1812 <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Les conceptions eschatologiques et apocalyptiques de la guerre : le retour au paradis ou l\u2019ultime bataille pour la paix<\/h2>\n\n\n\n

On qualifiera d\u2019<\/em>eschatologiques ou d\u2019apocalyptiques les espoirs de paix qui, au lieu d\u2019\u00eatre fond\u00e9s sur une strat\u00e9gie politique r\u00e9aliste et pragmatique et sur la conscience de leur d\u00e9ception possible, consid\u00e8rent que l\u2019abolition d\u00e9finitive de la guerre ouvre une \u00e8re nouvelle. Ces espoirs associent l\u2019abolition de la guerre \u00e0 un bouleversement de la situation, \u00e0 une transformation profonde de la nature humaine ainsi qu\u2019\u00e0 une intervention directe de Dieu dans le cours des \u00e9v\u00e9nements. En g\u00e9n\u00e9ral, ces conceptions de la paix sont fortement empreintes de religion parce qu\u2019elles v\u00e9hiculent l\u2019id\u00e9e d\u2019un retour au paradis ou d\u2019un retour de l\u2019\u00c2ge d\u2019or \u2013 un lieu et un temps qui ne connaissent pas l\u2019oppression ni la violence \u2013 ou l\u2019id\u00e9e d\u2019un an\u00e9antissement des fauteurs de guerre. On trouve cette eschatologie de la paix, qui est typique de la culture europ\u00e9enne, dans le livre du proph\u00e8te Isa\u00efe, qui annonce qu\u2019\u00ab il jugera entre les nations, il sera l\u2019arbitre de peuples nombreux. Ils briseront leurs \u00e9p\u00e9es pour en faire des socs et leurs lances pour en faire des serpes. On ne l\u00e8vera plus l\u2019\u00e9p\u00e9e nation contre nation, on n\u2019apprendra plus \u00e0 faire la guerre <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Quand ce Il <\/em>dont parle Isa\u00efe appara\u00eetra et rendra justice \u2013 qu\u2019il s\u2019agisse du Messie attendu, dont la naissance est d\u00e9clar\u00e9e imminente, ou de celui qui est apostroph\u00e9 comme le Seigneur <\/em>dans la th\u00e9ologie de Sion (Zionstheologie<\/em>) <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2013 la guerre dispara\u00eetra et la paix r\u00e8gnera pour toujours. Tout d\u00e9pend de la venue et de la naissance annonc\u00e9es de ce Il <\/em> ; les moyens de la politique n\u2019ont pas de prise sur cet \u00e9v\u00e9nement consid\u00e9rable qu\u2019il faut attendre patiemment. Selon la proph\u00e9tie d\u2019Isa\u00efe, cette venue est imminente : \u00ab Le peuple qui marchait dans les t\u00e9n\u00e8bres a vu une grande lumi\u00e8re, sur les habitants du sombre pays, une lumi\u00e8re a resplendi. (\u2026) Car toute chaussure [de soldat] qui r\u00e9sonne sur le sol, tout manteau [de soldat] roul\u00e9 dans le sang, seront mis \u00e0 br\u00fbler, d\u00e9vor\u00e9s par le feu . Car un enfant nous est n\u00e9, un fils nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9, il a re\u00e7u le pouvoir sur ses \u00e9paules, et il a re\u00e7u ce nom : Conseiller merveilleux, Dieu-fort, P\u00e8re- \u00e9ternel, Prince-de-paix, pour que s\u2019\u00e9tende le pouvoir dans une paix sans fin <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Les espoirs apocalyptiques ou eschatologiques associent l\u2019abolition de la guerre \u00e0 un bouleversement de la situation, \u00e0 une transformation profonde de la nature humaine ainsi qu\u2019\u00e0 une intervention directe de Dieu dans le cours des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

On trouve une repr\u00e9sentation similaire de l\u2019av\u00e8nement d\u2019une \u00e8re nouvelle, de l\u2019abolition de la guerre et de la paix perp\u00e9tuelle dans la quatri\u00e8me Bucolique de Virgile <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La naissance d\u2019un enfant y est \u00e9galement annonc\u00e9e, naissance qui doit mettre un terme \u00e0 une \u00e9poque marqu\u00e9e par les guerres et notamment les guerres civiles et qui doit inaugurer une longue p\u00e9riode de paix. Cette paix ainsi annonc\u00e9e n\u2019est pas une simple abolition de la guerre, elle repose sur la m\u00e9tamorphose fondamentale de l\u2019homme et de la nature. Elle \u00e9quivaut \u00e0 une nouvelle cr\u00e9ation de l\u2019homme et de la totalit\u00e9 des \u00eatres vivants. C\u2019est ce qui appara\u00eet avec nettet\u00e9 dans la description d\u00e9taill\u00e9e qu\u2019Isa\u00efe donne du nouvel ordre pacifique :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Le loup habitera avec l\u2019agneau, la panth\u00e8re se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la b\u00eate grasse iront ensemble, conduits par un petit gar\u00e7on. La vache et l\u2019ourse pa\u00eetront, ensemble se coucheront leurs petits. Le lion comme le b\u0153uf mangera de la paille. Le nourrisson jouera sur le repaire de l\u2019aspic, sur le trou de la vip\u00e8re le jeune enfant mettra la main. On ne fera plus de mal ni de violence sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance de Yahv\u00e9, comme les eaux couvrent le fond de la mer <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n

Mais trouve-t-on quelque indice d\u2019une si merveilleuse transformation des affaires humaines et la certitude de son imminence dans le monde politique ? Les conceptions eschatologiques de la paix apparaissent de pr\u00e9f\u00e9rence lorsque rien, dans les circonstances ext\u00e9rieures, ne permet de croire \u00e0 la venue de temps paisibles. C\u2019est justement par la dur\u00e9e et l\u2019intensit\u00e9 de la guerre pr\u00e9sente ou de la guerre qui vient de prendre fin qu\u2019elles l\u00e9gitiment leurs espoirs <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La pens\u00e9e eschatologique et apocalyptique postule que l\u2019amplification de la crise actuelle d\u00e9bouchera non pas sur le d\u00e9clin mais sur la d\u00e9livrance ; elle est habit\u00e9e par l\u2019id\u00e9e\u00a0que l\u2019absence d\u2019issue de la situation pr\u00e9sente est un indicateur fiable du changement \u00e0 venir. \u00ab L\u00e0 o\u00f9 est le danger, cro\u00eet aussi ce qui sauve \u00bb, c\u2019est la formulation qu\u2019H\u00f6lderlin donne de cette id\u00e9e <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le contexte politique dans lequel Isa\u00efe et Virgile ont d\u00e9velopp\u00e9 ces conceptions de la paix \u00e9tait marqu\u00e9 par les catastrophes. De ce point de vue, il n\u2019offrait aucune prise aux espoirs de paix <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span> : au moment o\u00f9 Virgile \u00e9crivait sa quatri\u00e8me Bucolique, apr\u00e8s des d\u00e9cennies de guerre civile, de proscription et d\u2019intrigues politiques, personne ne pouvait jurer de sa vie ni de ses biens. Dans le Royaume de Juda, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 vivait Isa\u00efe, la situation \u00e9tait encore plus terrible : l\u2019arm\u00e9e des Assyriens envahissait le pays par le nord tandis que les \u00c9domites et les Philistins progressaient au sud. La probabilit\u00e9 que le Royaume de Juda et son roi Achaz fussent prochainement ray\u00e9s de la carte politique \u00e9tait grande. Vu la situation, Achaz demanda au roi assyrien T\u00e9glat Phalazar III de lui apporter une aide militaire pour sortir de l\u2019\u00e9tau hostile dans lequel il \u00e9tait pris, mais Isa\u00efe refusa cette politique d\u2019alliance avec les souverains pa\u00efens et exigea de s\u2019en remettre \u00e0 la seule aide de Dieu. Loin de proposer et d\u2019exiger un soutien militaire des Assyriens \u2013 l\u2019offensive de T\u00e9glat Phalazar contre la Syrie et son alli\u00e9 le Royaume d\u2019Isra\u00ebl au nord aurait d\u2019ailleurs sans doute r\u00e9ussi m\u00eame sans l\u2019appel au secours d\u2019Achaz <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u00a0\u2013 Isa\u00efe refusait\u00a0 toute forme de politique militaire <\/em>et exigeait une confiance sans bornes \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la puissance de Dieu.<\/p>\n\n\n\n

Les conceptions eschatologiques de la paix apparaissent de pr\u00e9f\u00e9rence lorsque rien, dans les circonstances ext\u00e9rieures, ne permet de croire \u00e0 la venue de temps paisibles.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Si l\u2019on cherche \u00e0 donner un sens politique \u00e0 cette conception sans recourir \u00e0 une confiance en Dieu qui a peu ou prou disparu de la modernit\u00e9, on trouvera ais\u00e9ment un \u00e9quivalent moderne du message d\u2019Isa\u00efe dans l\u2019id\u00e9e que seule une sortie radicale hors de la logique de la dissuasion militaire ouvre une chance de survie \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, le maintien de cette logique, de quelque nature qu\u2019il soit, conduisant n\u00e9cessairement \u00e0 la perdition \u00e0 l\u2019\u00e2ge de la bombe atomique. G\u00fcnther Anders s\u2019est fait plus que tout autre le porte-parole de cette id\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la Guerre froide, d\u2019une mani\u00e8re percutante <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2013 \u00e0 vrai dire sans indiquer par quels moyens nous pourrions \u00eatre sauv\u00e9s sur le long terme. Et c\u2019est principalement le mouvement pour la paix d\u2019Allemagne de l\u2019Ouest qui a essay\u00e9 de tirer de cette id\u00e9e un programme politique, apr\u00e8s la \u00ab double d\u00e9cision \u00bb de l\u2019OTAN sur la modernisation des forces nucl\u00e9aires \u00e0 la fin de la Guerre froide <\/span>36<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans sa formule programmatique \u2013 \u00ab transformer les \u00e9p\u00e9es en socs de charrue \u00bb \u2013, ce mouvement s\u2019est consciemment r\u00e9f\u00e9r\u00e9 aux promesses d\u2019Isa\u00efe.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \"Image\r\n <\/picture>\r\n \n
Jean Gorin<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

L\u2019id\u00e9e qu\u2019il est possible d\u2019abolir la guerre en sortant de la logique de la puissance militaire, id\u00e9e qu\u2019on trouve chez Isa\u00efe et Virgile, doit \u00eatre distingu\u00e9e de la conception \u2013 religieuse elle aussi \u2013 d\u2019une ultime bataille triomphant d\u00e9finitivement des forces du mal. Ce mythe de la bataille finale a beaucoup influenc\u00e9 les repr\u00e9sentations de la gauche socialiste \u00e0 la fin du XIX\u00e8me <\/sup>et au d\u00e9but du XX\u00e8me <\/sup>si\u00e8cles. \u00ab La bataille finale est sacr\u00e9e \u00bb est par exemple le dernier vers de l\u2019hymne officieux de la social- d\u00e9mocratie allemande, Fr\u00e8res, vers le soleil, vers la libert\u00e9<\/em> <\/span>37<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce mythe est inspir\u00e9 par des id\u00e9es jud\u00e9o-chr\u00e9tiennes ; il se nourrit de l\u2019attente religieuse du salut. On lit par exemple dans le livre du proph\u00e8te \u00c9z\u00e9chiel que Dieu excite les troupes rassembl\u00e9es sous le nom de Dieu (\u00ab chevaux et cavaliers, tous parfaitement \u00e9quip\u00e9s, troupe nombreuse, tous portant \u00e9cus et boucliers et sachant manier l\u2019\u00e9p\u00e9e <\/span>38<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb) afin qu\u2019elles attaquent et pillent les hommes qui vivaient pacifiquement et sans protection dans les montagnes d\u2019Isra\u00ebl (\u00ab ils habitent tous des villes sans remparts, ils n\u2019ont ni verrous ni portes <\/span>39<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb) : \u00ab quand mon peuple Isra\u00ebl habitera en s\u00e9curit\u00e9, tu te mettras en route. Tu quitteras ta r\u00e9sidence \u00e0 l\u2019extr\u00eame nord, toi et des peuples nombreux avec toi, tous mont\u00e9s sur des chevaux, troupe \u00e9norme, arm\u00e9e innombrable. Tu monteras contre Isra\u00ebl mon peuple, tu seras comme une nu\u00e9e qui recouvre la terre <\/span>40<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Le mythe de la bataille finale a beaucoup influenc\u00e9 les repr\u00e9sentations de la gauche socialiste \u00e0 la fin du XIX\u00e8me <\/sup>et au d\u00e9but du XX\u00e8me <\/sup>si\u00e8cles.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Mais par la suite, Dieu prot\u00e8ge son peuple contre le pillage et la rapine des soldats et il an\u00e9antit les arm\u00e9es qui s\u2019approchent en leur envoyant de puissantes catastrophes naturelles : \u00ab Ce jour-l\u00e0, il y aura un grand tumulte sur le territoire d\u2019Isra\u00ebl. (\u2026) Je le ch\u00e2tierai par la peste et le sang, je ferai tomber la pluie torrentielle, des gr\u00ealons, du feu et du souffre, sur lui, sur ses troupes et sur les peuples nombreux qui sont avec lui (\u2026). Je briserai ton arc dans ta main gauche et je ferai tomber tes fl\u00e8ches de ta main droite. Tu tomberas sur les montagnes d\u2019Isra\u00ebl, toi, toutes tes troupes, et les peuples qui sont avec toi. Je te donne en p\u00e2ture aux oiseaux de proie de toutes esp\u00e8ce et aux b\u00eates sauvages <\/span>41<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Le fait que les peuples agress\u00e9s ne participent pas \u00e0 l\u2019extermination ni \u00e0\u00a0 la bataille, leur refus de faire la guerre est typique de cette conception ; leur amour de la paix est d\u2019ailleurs soulign\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises. Dieu seul punit et an\u00e9antit ceux que ses exhortations avaient transform\u00e9s en agresseurs. Ainsi la puret\u00e9 morale et l\u2019amour du prochain des peuples survivants peuvent rester intacts. Que l\u2019an\u00e9antissement de l\u2019attaquant ne soit pas simplement un \u00e9v\u00e9nement interne \u00e0 l\u2019histoire de la guerre mais qu\u2019il inaugure une nouvelle \u00e9poque de paix durable, c\u2019est ce que montre clairement la description du \u00ab travail \u00bb que les Isra\u00e9lites ont accompli apr\u00e8s-coup sur le champ de bataille : \u00ab Les habitants des villes d\u2019Isra\u00ebl s\u2019en iront br\u00fbler et livrer au feu le armes, \u00e9cus et boucliers, arcs\u00a0 et fl\u00e8ches, javelots et lances. Ils en feront du feu pendant sept ans. On n\u2019ira plus chercher de bois dans la campagne, on n\u2019en coupera plus dans les for\u00eats, car c\u2019est avec les armes qu\u2019on fera du feu. Ils pilleront ceux qui les pillaient, ils prendront du butin \u00e0 ceux qui leur en prenaient <\/span>42<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Les armes br\u00fbl\u00e9es sont le signe que l\u2019histoire des guerres trouve l\u00e0 son terme d\u00e9finitif. Dans l\u2019Apocalypse <\/em>de Jean, on retrouve, encore accentu\u00e9e, cette image de la grande bataille eschatologique qui met fin une fois pour toutes \u00e0 une histoire de la guerre dans laquelle elle repr\u00e9sente \u00e0 la fois le pr\u00e9lude, la condition du Jugement dernier et la cr\u00e9ation d\u2019un nouveau ciel et d\u2019une nouvelle terre. Quand la paix de mille ans qui avait d\u00e9but\u00e9 apr\u00e8s une premi\u00e8re bataille eschatologique \u2013 l\u2019ange a encha\u00een\u00e9 Satan \u2013 aura pris fin, Satan lib\u00e9r\u00e9 de ses liens reprendra le combat pour la domination du monde, pour ensuite le perdre d\u00e9finitivement : \u00ab Il s\u2019en ira s\u00e9duire les nations des quatre coins de la terre, Gog et Magog, et les rassembler pour la guerre, aussi nombreux que le sable de la mer. Ils mont\u00e8rent sur toute l\u2019\u00e9tendue du pays, puis ils investirent le camp des saints, la Cit\u00e9 bien-aim\u00e9e. Mais un feu descendit du ciel et les d\u00e9vora. Alors le Diable, leur s\u00e9ducteur, fut jet\u00e9 dans l\u2019\u00e9tang de feu, et leur supplice durera jour et nuit, pour les si\u00e8cles des si\u00e8cles <\/span>43<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

L\u00e9nine esp\u00e9rait qu\u2019apr\u00e8s la transformation de la guerre imp\u00e9rialiste en lutte des classes, la fondation d\u2019une \u00ab R\u00e9publique mondiale et f\u00e9d\u00e9rale des soviets \u00bb \u2013 qui impliquait entre autres choses l\u2019abolition de la guerre \u2013 \u00e9tait devenue chose r\u00e9alisable.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Quelle que soit la fa\u00e7on dont les pr\u00e9dictions des proph\u00e8tes et les visions de l\u2019Apocalypse de Jean ont agi dans l\u2019histoire, on constate qu\u2019elles offraient des mod\u00e8les d\u2019interpr\u00e9tation des guerres et de leurs cons\u00e9quences \u00e0 tous ceux qui croyaient en un changement historique radical et en la possibilit\u00e9 d\u2019abolir la guerre. Que leur signification religieuse soit accept\u00e9e ou refus\u00e9e cat\u00e9goriquement, elles proposaient un sch\u00e9ma pour interpr\u00e9ter les suites de la guerre, sch\u00e9ma qui rendait vraisemblables l\u2019abolition de la guerre et l\u2019av\u00e8nement d\u2019une paix perp\u00e9tuelle. L\u00e9nine esp\u00e9rait qu\u2019apr\u00e8s la transformation de la guerre imp\u00e9rialiste en lutte des classes, la fondation d\u2019une \u00ab R\u00e9publique mondiale et f\u00e9d\u00e9rale des soviets \u00bb \u2013 qui impliquait entre autres choses l\u2019abolition de la guerre \u2013 \u00e9tait devenue chose r\u00e9alisable. Son espoir s\u2019est nourri \u00e0 cette source au moins autant que la conviction qui \u00e9tait celle de Woodrow Wilson, \u00e0 savoir que le \u00ab r\u00e8gne du droit fond\u00e9 sur le consentement des gouvern\u00e9s et port\u00e9 par l\u2019opinion publique de l\u2019humanit\u00e9 \u00bb, en se r\u00e9alisant dans les relations internationales, allait \u00e9tablir et garantir un \u00e9tat de paix durable en Europe <\/span>44<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019esp\u00e9rance eschatologique et ses d\u00e9riv\u00e9s n\u2019\u00e9taient pas le seul soubassement de la conception de la paix d\u2019un L\u00e9nine ou d\u2019un Wilson. L\u2019observation de certaines tendances r\u00e9elles contribuait elle aussi \u00e0 rendre l\u2019abolition de la guerre non seulement souhaitable, mais aussi possible et m\u00eame probable : l\u2019importance moindre du sol, l\u2019expansion de la rationalit\u00e9 \u00e9conomique \u00e0 la quasi-totalit\u00e9 des domaines de la vie et enfin la participation politique croissante des gouvern\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Selon le diagnostic de Michael Howards, c\u2019est au plus tard \u00e0 la fin de la Seconde Guerre mondiale que les \u00c9tats industrialis\u00e9s du nord sont entr\u00e9s dans une \u00e8re post-h\u00e9ro\u00efque. Celle-ci se caract\u00e9rise par le fait que le d\u00e9sir d\u2019affirmer son identit\u00e9 par le combat est d\u00e9finitivement devenu un archa\u00efsme \u2013 sauf peut-\u00eatre aux \u00c9tats-Unis o\u00f9 un h\u00e9ro\u00efsme \u00ab pop \u00bb habilement mis en sc\u00e8ne par Hollywood continue \u00e0 se maintenir en vie <\/span>45<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, dans l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit qui s\u2019est impos\u00e9e dans le monde industriel, la guerre ne joue de r\u00f4le important ni pour se positionner dans la hi\u00e9rarchie sociale ni pour aider l\u2019individu \u00e0 prendre conscience de sa propre valeur, et quand elle joue un r\u00f4le, il est plut\u00f4t n\u00e9gatif. On constate \u00e0 ce propos que les pr\u00e9dictions des premiers sociologues de l\u2019\u00e2ge industriel ont fini par se r\u00e9aliser, avec, certes, un retard de plus d\u2019un si\u00e8cle : avec l\u2019industrialisation de la production et le recul de l\u2019\u00e9conomie agraire, la guerre est bel et bien devenue un archa\u00efsme. Auguste Comte par exemple affirme grosso modo <\/em>dans sa sociologie que l\u2019esprit religieux et l\u2019esprit guerrier vont main dans la main et qu\u2019ils se renforcent l\u2019un l\u2019autre, alors que l\u2019esprit de la science et de l\u2019industrie est incompatible avec le mode de vie propre \u00e0 la guerre. Les succ\u00e8s militaires de la R\u00e9volution fran\u00e7aise lui apparaissaient comme le d\u00e9but du d\u00e9clin de la domination mill\u00e9naire des \u00e9lites guerri\u00e8res : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Le mode n\u00e9cessaire suivant lequel dut s\u2019accomplir la grande d\u00e9fense r\u00e9publicaine d\u00e9termina simultan\u00e9ment l\u2019irr\u00e9vocable d\u00e9consid\u00e9ration de l\u2019ancienne caste militaire, ainsi radicalement priv\u00e9e de sa seule attribution caract\u00e9ristique, et m\u00eame la cessation correspondante du prestige jadis inh\u00e9rent, malgr\u00e9 l\u2019institution d\u00e9cisive des arm\u00e9es permanentes, \u00e0 la sp\u00e9cialit\u00e9 d\u2019une telle profession, o\u00f9 les citoyens les moins pr\u00e9par\u00e9s surpass\u00e8rent alors, apr\u00e8s un rapide apprentissage, les ma\u00eetres les plus exp\u00e9riment\u00e9s. Cette \u00e9preuve d\u00e9cisive (\u2026) fit donc sentir que, pour une simple activit\u00e9 d\u00e9fensive, seule vraiment compatible avec l\u2019esprit pacifique de la sociabilit\u00e9 moderne, toute tribu guerri\u00e8re, et m\u00eame toute grave pr\u00e9occupation continue des sollicitudes militaires, \u00e9taient d\u00e9sormais devenues essentiellement inutiles <\/span>46<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n

En d\u00e9pit de tous les retournements de situation qu\u2019il pouvait observer, Comte restait fermement convaincu que l\u2019esprit scientifique, une fois qu\u2019il aurait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 largement les arm\u00e9es modernes, les rendrait inaptes \u00e0 faire la guerre et ferait de celles-ci de simples instruments pour assurer la tranquillit\u00e9 et l\u2019ordre publiques.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \"Image\r\n <\/picture>\r\n \n
Jean Gorin, Sans titre<\/em>, 1970<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Herbert Spencer a soulign\u00e9 plus nettement encore que les principes d\u2019organisation r\u00e9gissant les soci\u00e9t\u00e9s belliqueuses \u00e9taient incompatibles avec ceux qui r\u00e9gissent les soci\u00e9t\u00e9s industrielles, les premiers se caract\u00e9risant par la contrainte g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e alors que le contrat libre, condition de l\u2019\u00e9change marchand libre, est indispensable aux seconds. Mais Spencer n\u2019a pas seulement pens\u00e9 que les soci\u00e9t\u00e9s guerri\u00e8res et les soci\u00e9t\u00e9s industrielles \u00e9taient des types oppos\u00e9s d\u2019ordre social, il a aussi d\u00e9fendu la th\u00e8se que la productivit\u00e9 sup\u00e9rieure du travail industriel allait rendre les conqu\u00eates peu attractives, leur rentabilit\u00e9 \u00e9tant moindre, ce qui \u00e0 terme allait entra\u00eener la disparition de la guerre <\/span>47<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ainsi la violence et l\u2019activit\u00e9 lucrative sont s\u00e9par\u00e9es l\u2019une de l\u2019autre. Autrement dit, dans le contexte du mode de production capitaliste, l\u2019usage de la violence s\u2019av\u00e8re de plus en plus dysfonctionnel. Dans sa critique de la th\u00e9orie marxiste de l\u2019imp\u00e9rialisme, Joseph Schumpeter a d\u00e9peint la civilisation capitaliste comme une soci\u00e9t\u00e9 antih\u00e9ro\u00efque et pacifiste. Il a certes conc\u00e9d\u00e9 qu\u2019il y avait bien des exemples de \u00ab bellicisme capitaliste \u00bb et de \u00ab guerres de conqu\u00eate capitalistes \u00bb, toutefois pour lui ceux-ci n\u2019exprimaient pas le fonctionnement normal de la socialisation capitaliste mais plut\u00f4t le besoin de prestige de certaines professions et mentalit\u00e9s non bourgeoises. Pour Schumpeter cependant, quand les lois du capitalisme r\u00e8gnent dans toute leur puret\u00e9, elles \u00ab plaident constamment contre l\u2019emploi de la puissance militaire et en faveur des compromis pacifiques (\u2026), ceci m\u00eame dans les cas o\u00f9 la balance de l\u2019int\u00e9r\u00eat p\u00e9cuniaire penche nettement du c\u00f4t\u00e9 de la guerre, ce qui au demeurant est en g\u00e9n\u00e9ral peut vraisemblable dans le contexte actuel. On observe en effet que plus une nation est capitaliste dans sa structure et dans son activit\u00e9, plus elle est pacifiste (et plus elle tend \u00e0 prendre en compte les co\u00fbts engendr\u00e9s par la guerre !) <\/span>48<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Avec l\u2019industrialisation de la production et le recul de l\u2019\u00e9conomie agraire, la guerre est bel et bien devenue un archa\u00efsme.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Le pronostic de ces auteurs \u00e9tait que le d\u00e9veloppement et l\u2019expansion de la socialisation capitaliste allaient conduire progressivement \u00e0 un \u00ab vieillissement \u00bb de la guerre \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du monde, processus qui devait aboutir \u00e0 la disparition compl\u00e8te de la guerre, \u00e0 moins d\u2019\u00eatre stopp\u00e9 par une r\u00e9gression collective ou par le renforcement des forces non capitalistes. Et en effet, apr\u00e8s avoir \u00e9tudi\u00e9 dans le d\u00e9tail toutes les guerres qui ont eu lieu depuis 1945, l\u2019\u00e9quipe de recherche de Hambourg qui enqu\u00eate sur les causes empiriques de la guerre (die Hamburger Arbeitsgemeinschaft Kriegsursachenforschung<\/em>) a conclu que la probabilit\u00e9 qu\u2019une guerre \u00e9clate \u00e9tait moindre l\u00e0 o\u00f9 les formes de la socialisation capitaliste sont les plus d\u00e9velopp\u00e9es. Que le nombre total de guerres n\u2019ait pas diminu\u00e9 depuis 1945 malgr\u00e9 l\u2019expansion continue du capitalisme aurait donc pour cause la r\u00e9sistance qu\u2019opposent les formes pr\u00e9capitalistes de soci\u00e9t\u00e9s, ainsi que l\u2019apparition de conflits li\u00e9s \u00e0 la modernisation dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles <\/span>49<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En tout cas, sur le long terme, selon ces auteurs, l\u2019esprit de commerce et de l\u2019industrie ne pourra pas cohabiter avec la mentalit\u00e9 h\u00e9ro\u00efque et belliciste et il conduira finalement \u00e0 la disparition de la guerre.<\/p>\n\n\n\n

Dans son Projet de paix perp\u00e9tuelle <\/em>de 1795, Emmanuel Kant esp\u00e9rait d\u00e9j\u00e0 que l\u2019influence croissante de la rationalit\u00e9 \u00e9conomique sur les mentalit\u00e9s contribuerait durablement \u00e0 la disparition de la guerre : \u00ab C\u2019est l\u2019esprit de commerce qui s\u2019empare t\u00f4t ou tard de chaque nation et qui est incompatible avec la guerre <\/span>50<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Kant ajoute que c\u2019est la puissance de l\u2019argent, plus que tous les \u00ab ressorts de la moralit\u00e9 \u00bb, qui pousse les \u00c9tats\u00ab \u00e0 travailler au noble ouvrage de la paix (\u2026) et, o\u00f9 que la guerre \u00e9clate, \u00e0\u00a0 chercher\u00a0 \u00e0\u00a0 l\u2019\u00e9viter\u00a0 par\u00a0 des\u00a0 m\u00e9diations <\/span>51<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. C\u2019est\u00a0 non\u00a0 seulement\u00a0 la progression de la mentalit\u00e9 \u00e9conomique et capitaliste, c\u2019est-\u00e0-dire le souci constant de la rentabilit\u00e9, mais aussi la transformation du droit constitutionnel qui pour Kant devait contribuer durablement \u00e0 la disparition progressive de la guerre : \u00ab Si (comme cela est n\u00e9cessaire dans une telle constitution [r\u00e9publicaine]) chaque citoyen concourt par son consentement \u00e0 la d\u00e9cision de faire la guerre ou non, alors rien n\u2019est plus naturel qu\u2019avant d\u2019attirer sur eux toutes les calamit\u00e9s de la guerre, \u00e0 savoir : combattre en personne, porter eux-m\u00eames les co\u00fbts de la guerre, contrevenir aux d\u00e9vastations qu\u2019elle laisse derri\u00e8re elle, et, comble des maux, se charger de tout le poids d\u2019une dette nationale qui rendra la paix elle-m\u00eame am\u00e8re et qui ne pourra jamais \u00eatre acquitt\u00e9e, puisqu\u2019il y aura toujours de nouvelles guerres, les citoyens r\u00e9fl\u00e9chissent longtemps avant de se lancer dans un jeu si grave <\/span>52<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

La tendance qui emp\u00eache la guerre et celle qui favorise la paix \u2013 soit la mont\u00e9e de la forme r\u00e9publicaine et la diffusion de l\u2019esprit de commerce \u2013 sont toutes les deux bas\u00e9es sur un \u00e9go\u00efsme et un int\u00e9r\u00eat personnel que, dans un geste qui anticipe pour ainsi dire la \u00ab ruse de la raison \u00bb h\u00e9g\u00e9lienne, Kant assimile \u00e0 un instrument qui favorise la disparition de la guerre et le progr\u00e8s de la paix. \u00ab C\u2019est ainsi que la nature garantit, par le moyen m\u00eame des penchants humains, la paix perp\u00e9tuelle ; et quoique l\u2019assurance qu\u2019elle nous en donne ne suffise par pour la proph\u00e9tiser (th\u00e9oriquement), elle nous emp\u00eache du moins de la regarder comme un but chim\u00e9rique et nous fait par la m\u00eame un devoir de travailler \u00e0 ce\u00a0but <\/span>53<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Les \u00c9tats d\u00e9mocratiques ne se font pas la guerre entre eux, ce qui \u00e0 vrai dire n\u2019exclut pas qu\u2019ils soient tout \u00e0 fait dispos\u00e9s \u00e0 faire la guerre aux \u00c9tats non d\u00e9mocratiques.<\/p>HERFRIED M\u00dcNKLER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

\u00c0 tout le moins, les chercheurs qui \u00e9tudient les causes empiriques des guerres admettent d\u00e9sormais comme un fait av\u00e9r\u00e9 ce que Kant se contentait d\u2019exiger en renvoyant \u00e0 une certaine vraisemblance empirique : les \u00c9tats d\u00e9mocratiques ne se font pas la guerre entre eux, ce qui \u00e0 vrai dire n\u2019exclut pas qu\u2019ils soient tout \u00e0 fait dispos\u00e9s \u00e0 faire la guerre aux \u00c9tats non d\u00e9mocratiques. C\u2019est ce constat que recouvre le terme de paix d\u00e9mocratique<\/em>. Il peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des rares faits que la recherche qui \u00e9tudie les causes empiriques de la guerre (Kriegsursachenforschung<\/em>) ait \u00e9tabli s\u00fbrement, m\u00eame si en lisant attentivement les enqu\u00eates empiriques et les justifications th\u00e9oriques, on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019elles laissent ouvertes toute une s\u00e9rie de questions <\/span>54<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il se pourrait en effet que pour mesurer la capacit\u00e9 qu\u2019ont les \u00c9tats \u00e0 faire la paix, leur structure socio-\u00e9conomique soit plus d\u00e9cisive que leur constitution politique. Alors que les th\u00e9oriciens de la socialisation comme Gantzel, Siegelberg, Schlichte, etc. ont concentr\u00e9 leur attention sur les facteurs socio-\u00e9conomiques, la th\u00e9orie de la paix d\u00e9mocratique s\u2019est concentr\u00e9e pour l\u2019essentiel sur les modalit\u00e9s institutionnelles des constitutions. Il est d\u2019ailleurs possible que les deux soit indissociables. La d\u00e9mocratisation des \u00c9tats membres de l\u2019ONU mais aussi la propagation de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 conduirait \u00e0 une disparition progressive de la guerre. C\u2019est pourquoi certains chercheurs ont pu envisager que la guerre soit abolie dans le contexte de la d\u00e9mocratisation et de la socialisation capitaliste, en prolongeant aussi bien les r\u00e9flexions de Kant sur les moyens de garantir la paix que les observations des sociologues au sujet de l\u2019effet pacificateur de la tendance capitaliste <\/span>55<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re question que Niels Bohr aurait pos\u00e9e \u00e0 J. Robert Oppenheimer \u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 Los Alamos \u00e9tait si la bombe \u00e9tait assez grande et assez destructrice pour rendre la guerre \u00e0 jamais impossible.<\/p>Herfried M\u00fcnkler<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

L\u2019espoir que la guerre puisse \u00eatre abolie durablement a donc \u00e9t\u00e9 justifi\u00e9 par une argumentation sociologique et par une argumentation politique (r\u00e9publicaine), mais un argument scientifique et technologique <\/em>est venu s\u2019ajouter \u00e0 ces justifications. Ce dernier fonde la possibilit\u00e9 d\u2019une disparition de la guerre sur l\u2019\u00e9tude du d\u00e9veloppement et de la diffusion de syst\u00e8mes d\u2019armement qui, par leur puissance d\u2019an\u00e9antissement, rendraient la guerre impossible au motif que l\u2019emploi de ces armes aurait pour effet de faire que tout but de guerre deviendrait irr\u00e9alisable aussit\u00f4t d\u00e9fini, mais aussi de soumettre les soldats \u00e0 des dilemmes moraux qu\u2019ils ne sont pas en mesure de r\u00e9soudre. On remarque par exemple qu\u2019un nombre important de scientifiques qui ont pris part au Projet Manhattan et qui avaient l\u2019intention d\u2019utiliser les connaissances disponibles sur la fission de l\u2019atome pour d\u00e9velopper une bombe nucl\u00e9aire \u00e9taient fermement convaincus que cette bombe allait ouvrir la voie \u00e0 un nouvel ordre mondial pacifique. La premi\u00e8re question que Niels Bohr aurait pos\u00e9e \u00e0 J. Robert Oppenheimer \u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 Los Alamos \u00e9tait si la bombe \u00e9tait assez grande et assez destructrice pour rendre la guerre \u00e0 jamais impossible <\/span>56<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En posant cette question, Bohr souhaitait qu\u2019Oppenheimer lui dise si oui ou non les scientifiques avaient r\u00e9ussi \u00e0 trouver \u00e0 leurs connaissances une application militaire qui allait enfin rendre la guerre impossible. Werner Heisenberg poursuivait un but identique mais par des moyens oppos\u00e9s quand il est venu rendre visite \u00e0 Bohr \u00e0 Copenhague \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 1941 : il voulait inciter les physiciens \u00e0 refuser de coop\u00e9rer avec leurs gouvernements pour le d\u00e9veloppement de la bombe nucl\u00e9aire. L\u2019id\u00e9e d\u2019Heisenberg \u00e9tait que les physiciens annoncent \u00e0 leurs gouvernements respectifs qu\u2019un tel projet \u00e9tait trop co\u00fbteux et qu\u2019il avait trop peu de chances de r\u00e9ussir pour qu\u2019il vaille la peine de s\u2019y consacrer <\/span>57<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Alors que pour Heisenberg le non-d\u00e9veloppement de la bombe atomique est ce qui devait interdire aux gouvernements en guerre l\u2019acc\u00e8s aux moyens de l\u2019intensification de la violence, Bohr avait esp\u00e9r\u00e9 au contraire que la construction et la diffusion de la bombe augmenterait l\u2019intensit\u00e9 de la violence \u00e0 un point tel que la guerre serait \u00e9limin\u00e9e des moyens de la politique. Avant Hiroshima et Nagasaki, de nombreux physiciens ont partag\u00e9 cet espoir. Le lancement sur Hiroshima et Nagasaki de \u00ab little boy<\/em> \u00bb et de \u00ab fat man<\/em> \u00bb \u2013 deux bombes de facture diff\u00e9rente \u2013 a cependant montr\u00e9 que l\u2019utilisation militaire de la fission de l\u2019atome, loin d\u2019entra\u00eener automatiquement l\u2019abolition de la guerre par la menace brandie de l\u2019apocalypse, avait simplement eu pour effet d\u2019introduire l\u2019arme nouvelle dans l\u2019arsenal des instruments de la violence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

Dans cette g\u00e9n\u00e9alogie des utopies et des controverses sur l’abolition de la guerre, Herfried M\u00fcnkler montre que ce r\u00eave, sous les diverses formes qu’il prend depuis l’Antiquit\u00e9, est aussi ancien et constant que la guerre elle-m\u00eame.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":70064,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":0,"footnotes":""},"categories":[1732],"tags":[],"staff":[2363],"editorial_format":[4941],"serie":[],"audience":[],"geo":[2163],"class_list":["post-69705","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-guerre","staff-herfried-munkler","editorial_format-doctrine","geo-monde"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false,"_thumbnail_id":70064,"excerpt":"Dans cette g\u00e9n\u00e9alogie des utopies et des 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