{"id":66581,"date":"2020-04-03T13:49:00","date_gmt":"2020-04-03T11:49:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=66581"},"modified":"2020-06-26T16:48:44","modified_gmt":"2020-06-26T14:48:44","slug":"coronavirus-crise-progres-wieviorka","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/04\/03\/coronavirus-crise-progres-wieviorka\/","title":{"rendered":"Le coronavirus : une crise de la crise du progr\u00e8s"},"content":{"rendered":"\n

Il est possible que rien ne soit apr\u00e8s le Covid-19 comme avant. Rien. Et donc pas m\u00eame nos cat\u00e9gories, nos concepts. Il faudra alors \u00ab penser autrement \u00bb (titre d\u2019un livre d\u2019Alain Touraine) pour comprendre un monde radicalement transform\u00e9. Mais avec quels instruments intellectuels pouvons-nous envisager une mutation totale, sinon ceux qu\u2019Ulrich Beck, et quelques esprits visionnaires avant lui, comme Ivan Illich, avaient quelque peu anticip\u00e9s \u2013 le dernier livre de Beck ayant pour titre The Metamorphosis of the World<\/em> ? <\/p>\n\n\n\n

La rupture que pourrait apporter ou acc\u00e9l\u00e9rer le Covid-19 rel\u00e8ve d\u2019une famille de probl\u00e8mes plus larges, qui sont ceux du risque et de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9. Dans la m\u00eame famille, on trouve \u00e9galement le terrorisme, le changement climatique, la catastrophe nucl\u00e9aire, totalement humaine avec Tchernobyl, le 26 avril 1986, ou d\u00e9clench\u00e9e par un d\u00e9chainement d\u2019\u00e9l\u00e9ments naturels, comme le tsunami du 11 mars 2011 \u00e0 Fukushima. On peut aussi consid\u00e9rer que les grandes crises financi\u00e8res, comme celle de 2008, appartiennent \u00e0 cette famille du risque et de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Tous ces ph\u00e9nom\u00e8nes doivent \u00eatre per\u00e7us globalement, m\u00eame s\u2019ils ne semblent surgir qu\u2019en un lieu pr\u00e9cis : ils appellent, pour nous exprimer dans les mots d\u2019Ulrich Beck, un point de vue cosmopolite pour les appr\u00e9hender. Nous devons r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale, m\u00eame si certaines cons\u00e9quences de cette \u00e9pid\u00e9mie peuvent aussi s\u2019\u00e9tudier \u00e0 une \u00e9chelle tr\u00e8s locale. Mais l\u2019\u00e9pid\u00e9mie pourrait peser sur la globalisation elle-m\u00eame, non pas pour y mettre fin n\u00e9cessairement, ou la r\u00e9duire, mais pour la transformer, et peut-\u00eatre en particulier pour inciter divers acteurs politiques \u00e0 cesser d\u2019accepter son caract\u00e8re si fortement n\u00e9o-lib\u00e9ral. Pour encourager certains pays \u00e0 se r\u00e9-industrialiser. Rouvrir les d\u00e9bats sur la d\u00e9-mondialisation.<\/p>\n\n\n\n

La compr\u00e9hension de ces ph\u00e9nom\u00e8nes ne rel\u00e8ve pas d\u2019un seul domaine du savoir, tant se conjuguent en eux des dimensions proprement humaines et sociales, et d\u2019autres relevant des sciences de la vie ou de la nature : ils appellent \u00e0 \u00eatre pens\u00e9s dans leur complexit\u00e9, comme nous y invite Edgar Morin<\/a>, de fa\u00e7on pluridisciplinaire, en convoquant des comp\u00e9tences et des savoirs diversifi\u00e9s, allant de la sociologie ou l\u2019anthropologie \u00e0 la m\u00e9decine, \u00e0 la biologie, \u00e0 la physique ou \u00e0 la chimie.<\/p>\n\n\n\n

La pand\u00e9mie a remis au centre du d\u00e9bat une question qui ne cessait de s\u2019amplifier depuis quelques ann\u00e9es : l\u2019autoritarisme n\u2019est-il pas sup\u00e9rieur \u00e0 la d\u00e9mocratie, qu\u2019il s\u2019agisse du bien-\u00eatre de la population, de sa s\u00e9curit\u00e9 ou de sa sant\u00e9 ? Nous souhaitons sortir de cette opposition sommaire.<\/p>MICHEL WIEVIORKA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pour comprendre ces ph\u00e9nom\u00e8nes quand ils surviennent, pour les anticiper, pour les affronter, nous avons d\u00e9sormais recours, et de mille fa\u00e7ons, \u00e0 Internet, aux r\u00e9seaux sociaux, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9phonie mobile, et aux outils les plus modernes de l\u2019intelligence artificielle et des plateformes ou des applications num\u00e9riques. Nous vivons maintenant pleinement \u00e0 l\u2019\u00e8re du num\u00e9rique, ce que la crise sanitaire actuelle acc\u00e9l\u00e8re \u00e0 grande vitesse. On le voit \u00e0 la fa\u00e7on dont est trac\u00e9e la maladie et sont suivis les malades, dans la mise en \u0153uvre de la recherche scientifique et m\u00e9dicale pour trouver des m\u00e9dicaments et un vaccin, dans la fa\u00e7on dont chacun, isol\u00e9, confin\u00e9, g\u00e8re de fa\u00e7on virtuelle une vie collective qui continue \u00e0 \u00eatre dense, et souvent plan\u00e9taire. Dans les mutations de l\u2019\u00e9ducation \u00e0 distance et celles des entreprises qui s\u2019organisent avec le t\u00e9l\u00e9travail. Si Manuel Castells nous avait annonc\u00e9 l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e8re de la communication d\u00e8s les ann\u00e9es 90, nous y sommes d\u00e9sormais compl\u00e8tement plong\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n

La m\u00e9tamorphose acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e que nous impose le virus est aussi l\u2019occasion pour les gouvernants \u00e0 la t\u00eate d\u2019\u00c9tats-nations de tenter de renforcer des politiques centralisatrices. En Chine<\/a>, d\u00e8s le d\u00e9but, les dirigeants ont indiqu\u00e9 que la lutte contre le Covid-19 \u00e9tait une affaire politique. Les d\u00e9mocraties, chacune \u00e0 sa fa\u00e7on, ont tent\u00e9, pour affronter l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de mettre en \u0153uvre des mesures d\u2019exception qui r\u00e9duisent les libert\u00e9s et affectent la s\u00e9paration des pouvoirs. En dictature comme en d\u00e9mocratie, on se rapproche de l\u2019autoritarisme \u2013 certains diraient du totalitarisme. <\/p>\n\n\n\n

La pand\u00e9mie a remis au centre du d\u00e9bat une question qui ne cessait de s\u2019amplifier depuis quelques ann\u00e9es : l\u2019autoritarisme n\u2019est-il pas sup\u00e9rieur \u00e0 la d\u00e9mocratie, qu\u2019il s\u2019agisse du bien-\u00eatre de la population, de sa s\u00e9curit\u00e9 ou de sa sant\u00e9 ? Nous souhaitons sortir de cette opposition sommaire.<\/p>\n\n\n\n

La m\u00e9tamorphose acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e que nous impose le virus est aussi l\u2019occasion pour les gouvernants \u00e0 la t\u00eate d\u2019\u00c9tats-nations de tenter de renforcer des politiques centralisatrices.<\/p>Michel Wieviorka<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La Chine, avec l\u2019\u00e9pid\u00e9mie naissante, a donn\u00e9 deux images d\u2019elle-m\u00eame. La premi\u00e8re est celle de l\u2019efficacit\u00e9 qu\u2019autorise un syst\u00e8me dictatorial qui peut mettre en \u0153uvre les mesures n\u00e9cessaires sans coup f\u00e9rir, sans perte de temps et en mobilisant des ressources consid\u00e9rables. Le monde entier a pu voir, par exemple, comment on construit un h\u00f4pital en huit jours et constater qu\u2019au bout de trois mois, l\u2019\u00e9pid\u00e9mie \u00e9tait pratiquement enray\u00e9e, en tout cas dans les territoires o\u00f9 elle s\u2019\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9e. Mais une deuxi\u00e8me image s\u2019est \u00e9galement impos\u00e9e, d\u2019embl\u00e9e, celle d\u2019un pouvoir menteur, cynique et brutal, au point de pers\u00e9cuter ceux des m\u00e9decins qui avaient les premiers r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la gravit\u00e9 de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie naissante. Lorsque le docteur Li Wenliang et quelques coll\u00e8gues ont discut\u00e9 en priv\u00e9 de la question, d\u00e8s le 30 d\u00e9cembre 2019, ils ont \u00e9t\u00e9 accus\u00e9s de propager des \u00ab rumeurs \u00bb. La Chine a fait clairement le choix de l\u2019efficacit\u00e9 brutale, contre les libert\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Cependant, quand d\u2019autres dictatures ont \u00e9t\u00e9 confront\u00e9es \u00e0 la pand\u00e9mie, l\u2019action du pouvoir s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e inefficace et souvent d\u00e9sastreuse, comme en Iran<\/a> ou en \u00c9gypte. L\u2019Iran peut pr\u00e9tendre que ses difficult\u00e9s sont imputables aux \u00c9tats-Unis et aux sanctions que leur impose Donald Trump<\/a>, mais cela n\u2019explique pas tout. Le r\u00e9gime \u00e9gyptien, qui n\u2019a pas m\u00eame cette excuse, est bien incapable de faire face au fl\u00e9au.<\/p>\n\n\n\n

Parmi les d\u00e9mocraties<\/a>, certaines se sont bien pr\u00e9par\u00e9es \u00e0 ce type de risque et ont mis en \u0153uvre des politiques publiques qui portent leur fruit. C\u2019est le cas notamment de la Cor\u00e9e du Sud<\/a>, durement atteinte, mais qui avait su anticiper, pr\u00e9parer un nombre suffisant de masques, de tests, et qui utilise des technologies num\u00e9riques pour suivre les personnes atteintes. De m\u00eame, Ta\u00efwan<\/a> a mis en place, tr\u00e8s t\u00f4t, une logistique impressionnante reposant sur l\u2019emploi des big data<\/em>, et de fichiers relevant de l\u2019assurance-maladie, connect\u00e9s \u00e0 des donn\u00e9es collect\u00e9es par l\u2019Agence nationale de l\u2019immigration, et sur la collaboration des autorit\u00e9s en charge de l\u2019action face au Covid-19 avec les fournisseurs t\u00e9l\u00e9phoniques, ce qui leur a permis de tracer la quasi-totalit\u00e9 de la cha\u00eene de contamination, en reportant de mani\u00e8re automatique les contacts avec chaque porteur <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Dans ces deux cas, le respect des libert\u00e9s individuelles n\u2019est pas la priorit\u00e9. De telles mesures seraient plus difficiles \u00e0 imaginer en France, o\u00f9 tout ce qui touche aux donn\u00e9es personnelles est tr\u00e8s sensible, comme en t\u00e9moignent nos d\u00e9bats sur la reconnaissance faciale. Pourtant, en Cor\u00e9e du Sud, les donn\u00e9es collect\u00e9es sont aussi mises en temps r\u00e9el \u00e0 la disposition du public, permettant et facilitant toutes sortes d\u2018initiatives citoyennes. Ainsi, les citoyens peuvent savoir facilement o\u00f9 trouver des masques et quand ils seront disponibles. Il en va de m\u00eame \u00e0 Ta\u00efwan, o\u00f9 la bonne entente entre le pouvoir et la soci\u00e9t\u00e9 civile rend possible une certaine inventivit\u00e9 num\u00e9rique.<\/a><\/p>\n\n\n\n

La d\u00e9mocratie n\u2019est jamais aussi forte que lorsque r\u00e8gnent la transparence, la libre circulation de l\u2019information, l\u2019ind\u00e9pendance de la justice, l\u2019autolimitation par les forces de l\u2019ordre de leur usage de la violence.<\/p>MICHEL WIEVIORKA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

En France, on voit bien comment la mise en place d\u2019une action rapide et radicale s\u2019est heurt\u00e9e \u00e0 plusieurs obstacles. Le premier obstacle est l\u2019impr\u00e9paration<\/a>, comme l\u2019a montr\u00e9 le manque cruel de masques et de tests. Un autre obstacle est \u00e9conomique car le pouvoir et les milieux dirigeants ont peur qu\u2019un effondrement se produise si des efforts ne sont pas fait pour maintenir l’activit\u00e9 le plus longtemps possible. Demander aux salari\u00e9s de se rendre au travail quand le t\u00e9l\u00e9travail n\u2019est pas possible, c\u2019est aller en sens inverse des efforts pour un confinement maximal. Enfin, le dernier obstacle est li\u00e9 aux lenteurs institutionnelles qu\u2019imposent l\u2019\u00c9tat de droit et la d\u00e9mocratie. Contrairement au parti-\u00c9tat chinois<\/a>, le pouvoir fran\u00e7ais doit respecter des r\u00e8gles, voter des lois. <\/p>\n\n\n\n

On notera qu\u2019il en est de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie comme du terrorisme<\/a> : elle encourage l’affaiblissement de l\u2019\u00c9tat de droit et le renforcement de l\u2019ex\u00e9cutif par le biais de lois et de mesures d\u2019exception. En invitant \u00e0 l\u2019unit\u00e9 nationale, au point d\u2019invoquer une \u00ab guerre \u00bb le chef de l\u2019\u00c9tat, encourage l\u2019adoption de mesures qui mettent en cause les droits de l\u2019homme et la s\u00e9paration des pouvoirs. Mais \u00e0 la diff\u00e9rence de ce qui se passe dans les dictatures, celui-ci est sinon voulu, du moins accept\u00e9 d\u00e9mocratiquement, et les voix qui protestent, \u00e0 juste titre, contre les d\u00e9rives qui se profilent avec les mesures d\u2019exception peuvent \u00eatre entendues <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Il n\u2019y a pas de d\u00e9mocratie sans \u00c9tat de droit et pas de dictature avec. Cependant, toutes les d\u00e9mocraties n\u2019entretiennent pas le m\u00eame rapport avec l\u2019\u00c9tat de droit. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00c9tat de droit est efficace, o\u00f9 la justice et la police en sont les garants irr\u00e9prochables, o\u00f9 la l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9tatique du monopole de l\u2019usage de la force est incontest\u00e9e, le consensus entre la population et pouvoir est plus profond que lorsque cette l\u00e9gitimit\u00e9 est plus ou moins contest\u00e9e, du fait des abus, de la corruption, du mensonge. La d\u00e9mocratie n\u2019est jamais aussi forte que lorsque r\u00e8gnent la transparence, la libre circulation de l\u2019information, l\u2019ind\u00e9pendance de la justice, l\u2019autolimitation par les forces de l\u2019ordre de leur usage de la violence. Il faut de ce point de vue comparer les d\u00e9mocraties entre elles, avant de les confronter au mod\u00e8le chinois<\/a>.<\/p>\n\n\n\n

Certains pays d\u2019Asie, comme la Chine, la Cor\u00e9e du Sud, le Japon ou Singapour ont d\u00e9velopp\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s hypermodernes o\u00f9 la science et la technologie de pointe sont au service d\u2019une id\u00e9e de progr\u00e8s qui s\u2019est \u00e9tiol\u00e9e en Europe. <\/p>MICHEL WIEVIORKA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Le rapport que les d\u00e9mocraties et dictatures entretiennent avec l\u2019autoritarisme n\u2019est donc pas le seul facteur qui permet de les distinguer, de comprendre leurs diff\u00e9rentes capacit\u00e9s \u00e0 fournir sant\u00e9, s\u00e9curit\u00e9 et prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e9conomique. <\/p>\n\n\n\n

Puisque les diff\u00e9rences concernent des \u00c9tats-nations qui ont chacun leur histoire propre et leur culture, ne faut-il pas en tenir compte et rechercher en particulier les facteurs culturels qui pourraient expliquer les variations que l\u2019on observe ? Cela permettrait d\u2019expliquer pourquoi les modes de sociabilit\u00e9 et les formes d\u2019aides sociales diff\u00e8rent, non seulement d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre, mais m\u00eame d\u2019une r\u00e9gion \u00e0 l\u2019autre. Si l\u2019Italie du Nord, par exemple, est fort atteinte, et l\u2019Allemagne plut\u00f4t faiblement, n\u2019est-ce pas du fait de formes de vie familiale, amicale ou d\u2019une organisation de la vie urbaine fort diff\u00e9rentes ? Parfois, la progression du virus a pu \u00eatre spectaculaire du fait de certains rassemblement religieux, comme \u00e0 Mulhouse, ou sportifs (maintien de matchs de football importants). D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la Chine et la Cor\u00e9e du Sud ne puisent-elles pas dans un pass\u00e9 plus ou moins lointain o\u00f9 elles se sont construites comme de grandes nations valorisant le collectif avant l\u2019individu ?<\/p>\n\n\n\n

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