{"id":66216,"date":"2020-03-31T16:47:14","date_gmt":"2020-03-31T14:47:14","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=66216"},"modified":"2020-12-07T08:07:23","modified_gmt":"2020-12-07T07:07:23","slug":"les-nouveaux-technopopulistes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/03\/31\/les-nouveaux-technopopulistes\/","title":{"rendered":"Les nouveaux technopopulistes"},"content":{"rendered":"\n

Les banques centrales, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 les protagonistes de la gestion de la crise \u00e9conomique de 2008, occupent encore aujourd\u2019hui un r\u00f4le de premier plan dans l\u2019op\u00e9ration pour combattre l’\u00e9pid\u00e9mie de coronavirus.<\/p>\n\n\n\n

Il est clair que ces institutions agissent sous l\u2019impulsion politique de gouvernements d\u00e9mocratiquement \u00e9lus, mais il est tout aussi clair que les foyers des d\u00e9cisions fondamentales se situent de plus en plus dans des organes technocratiques, \u00e9loign\u00e9s du socle populaire.<\/p>\n\n\n\n

Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, j’ai d\u00e9crit \u00e0 plusieurs reprises nos r\u00e9gimes politiques comme relevant du technopopulisme<\/a>, afin d\u2019en identifier les deux tendances dominantes qui les traversent : la technocratie et le populisme. Face \u00e0 la pand\u00e9mie, la th\u00e8se de la coexistence de ces deux pulsions au sein des d\u00e9mocraties europ\u00e9ennes se trouve confirm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

L’agenda politique actuel, radicalement transform\u00e9 par l’urgence, est en r\u00e9alit\u00e9 pour l’essentiel l’expression des revendications des nouveaux partis populistes (de droite comme de gauche) et nationalistes. Un plus grand interventionnisme mon\u00e9taire de la BCE, une plus grande flexibilit\u00e9 des r\u00e8gles sur les budgets publics, un plus grand contr\u00f4le des fronti\u00e8res, la renationalisation de certains services publics, des barri\u00e8res protectionnistes et des plans d’action massifs g\u00e9r\u00e9s et mis en \u0153uvre par les \u00c9tats-nations sont autant de propositions qui figuraient dans les programmes des partis les plus radicalis\u00e9s de droite comme de gauche.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 la faveur de la pand\u00e9mie, les structures technocratiques r\u00e9aliseront l’agenda politique des populistes.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Paradoxalement, la mise en \u0153uvre de ces politiques impliquera tr\u00e8s probablement un grand nombre de technocrates. En fait, tout comme la banque centrale augmente le flux mon\u00e9taire, des bureaucraties publiques et priv\u00e9es, nationales et supranationales seront bient\u00f4t n\u00e9cessaires pour planifier et r\u00e9aliser des interventions \u00e9conomiques. En d’autres termes, les structures technocratiques r\u00e9aliseront l’agenda politique des populistes.<\/p>\n\n\n\n

D’autre part, ce r\u00e9sultat \u00e9tait pr\u00e9visible : apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, on a assist\u00e9 \u00e0 une explosion d\u00e9mocratique positive avec la r\u00e9organisation des partis de masse ; toutefois, \u00e0 la suite du plan Marshall et de la ligne \u00e9conomique keyn\u00e9sienne, c\u2019est \u00e0 un d\u00e9veloppement extraordinaire des organismes et des entreprises d’\u00c9tat pour g\u00e9rer \u00e0 la fois les \u00e9conomies nationales et le d\u00e9veloppement de l’\u00c9tat-providence, que l\u2019on a eu affaire.<\/p>\n\n\n\n

Dans les ann\u00e9es \u00e0 venir, les usines \u00e0 fabriquer de la comp\u00e9tence (universit\u00e9s, think tank, \u00e9tablissements de formation) ne conna\u00eetront pas de crise et travailleront sans rel\u00e2che pour certifier de nouveaux experts et techniciens. L’impulsion mon\u00e9taire et les futurs plans de d\u00e9pense des gouvernements europ\u00e9ens auront besoin d’\u00e9conomistes, de statisticiens et d’informaticiens ; les nouvelles infrastructures n\u00e9cessiteront un nouveau levier d’ing\u00e9nieurs et de concepteurs ; le new deal<\/em> en mati\u00e8re de sant\u00e9 exigera davantage de m\u00e9decins et de scientifiques ; les agences, autorit\u00e9s, instituts et organismes sp\u00e9cialis\u00e9s se multiplieront pour faire face \u00e0 l’urgence tant au niveau national qu’europ\u00e9en ; les grandes entreprises impliqu\u00e9es dans les commandes publiques augmenteront l’osmose entre les bureaucrates, les gestionnaires et les consultants. Il est clair que ce personnel technique sera impliqu\u00e9 dans l’\u00e9laboration des politiques, recevra une impulsion politique, mais jouera un r\u00f4le cl\u00e9 dans la d\u00e9finition pratique des d\u00e9cisions prises par les gouvernements. De fait, d\u00e8s les premiers jours de la crise du coronavirus, force a \u00e9t\u00e9 de constater une influence sans pr\u00e9c\u00e9dent des m\u00e9decins, des scientifiques et des institutions de sant\u00e9 sur les d\u00e9cisions et les mesures prises par les responsables politiques. \u00ab Toutes les d\u00e9cisions prises par le gouvernement sont scientifiquement \u00e9tay\u00e9es \u00bb, a d\u00e9clar\u00e9 le secr\u00e9taire d’\u00c9tat du Premier ministre fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n

Le personnel technique sera impliqu\u00e9 dans l’\u00e9laboration des politiques, recevra une impulsion politique, mais jouera un r\u00f4le cl\u00e9 dans la d\u00e9finition pratique des d\u00e9cisions prises par les gouvernements.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Cela offre la d\u00e9monstration que les id\u00e9es politiques peuvent changer beaucoup plus rapidement que l’infrastructure institutionnelle, r\u00e8gle qui continue \u00e0 fonctionner, m\u00eame face aux changements de paradigme politique. Alexis de Tocqueville, dans son ouvrage fondamental L’Ancien R\u00e9gime et la R\u00e9volution<\/em>, a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 le premier historien contempor\u00e9aniste \u00e0 s’int\u00e9resser \u00e0 la continuit\u00e9 des institutions face aux r\u00e9volutions politiques : dans une sc\u00e8ne politique compl\u00e8tement chang\u00e9e en quelques ann\u00e9es, la centralisation de l’\u00c9tat fran\u00e7ais a non seulement r\u00e9sist\u00e9, mais s’est renforc\u00e9e. Avec le syst\u00e8me d’institutions bureaucratiques et technocratiques, nationales et supranationales, il en ira probablement de m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n

Il n’y aura pas de d\u00e9centralisation ou de d\u00e9mocratisation des institutions comme en r\u00eavent certains th\u00e9oriciens populistes, souverainistes et parfois m\u00eame libertaires. Elles se perp\u00e9tuent, m\u00eame dans le renversement des id\u00e9es politiques et dans l’alternance des courants de la pens\u00e9e \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n

Bien s\u00fbr, cela ne signifie pas qu’ils ne puissent pas faire de la place pour des techniciens et des sp\u00e9cialistes aux id\u00e9es novatrices. La r\u00e9alit\u00e9 ne corrobore souvent pas les th\u00e9ories politiques et \u00e9conomiques \u2013 comme en t\u00e9moignent les quinze derni\u00e8res ann\u00e9es. Cette fragilit\u00e9 des sciences sociales nous montre peut-\u00eatre la plus grande faiblesse du syst\u00e8me de gouvernance technocratique, \u00e0 savoir la difficult\u00e9 des techniciens au pouvoir de l\u00e9gitimer leur position sur le long terme. De m\u00eame qu\u2019elle s\u2019applique \u00e0 la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative, de m\u00eame la loi du renouvellement des \u00e9lites s’applique-t-elle \u00e0 la gestion technocratique.<\/p>\n\n\n\n

De m\u00eame qu\u2019elle s\u2019applique \u00e0 la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative, de m\u00eame la loi du renouvellement des \u00e9lites s’applique-t-elle \u00e0 la gestion technocratique.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Soumises au kratos<\/em>, au pouvoir, elles se heurtent en fait au cycle invariable de la politique. Elles l\u00e9gitiment leur place sur la base du principe de comp\u00e9tence et non du principe d\u00e9mocratique, mais la scientificit\u00e9 de leurs connaissances ne les garantit aucunement contre les bouleversements politiques. <\/p>\n\n\n\n

Si une position politique peut \u00eatre travestie, pour gagner en l\u00e9gitimit\u00e9, sous un d\u00e9guisement de scientifique, de technicien ou de r\u00e9gulateur, elle demeure, au bout du compte, toujours politique. Au gr\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements, elle peut gagner ou perdre. Cependant, plus elle cache sa v\u00e9ritable nature, plus grande sera sa ruine lorsque sa chute viendra. Cela semble la plus grande difficult\u00e9 de la classe technocratique, oblig\u00e9e de se renouveler aussi vite que la classe politique face aux al\u00e9as de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

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