{"id":66183,"date":"2020-03-31T17:44:51","date_gmt":"2020-03-31T15:44:51","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=66183"},"modified":"2020-05-10T15:04:35","modified_gmt":"2020-05-10T13:04:35","slug":"lemile-et-ricardo-chronique-de-confinement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/03\/31\/lemile-et-ricardo-chronique-de-confinement\/","title":{"rendered":"Le petit confinement"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J31<\/h2>\n\n\n\n<p>J&rsquo;avais commenc\u00e9 ce confinement avec de bonnes intentions, souvenez-vous. \u00c0 la mi-mars, je parlais d&rsquo;ambitieux programmes de <em>home-schooling<\/em> et nous accueillions \u00e0 la maison un escargot, Princesse Sissi. Entre temps j&rsquo;ai rapidement transform\u00e9 cet <em>\u00c9mile<\/em> en <em>R\u00eaveries du promeneur solitaire<\/em>. Ne croyez pourtant pas que j&rsquo;ai cess\u00e9 de m&rsquo;occuper de ma fille&#160;! Nos journ\u00e9es sont toujours divis\u00e9es \u00e9quitablement en deux avec ma femme&#160;: le matin, je travaille pendant quatre heures \u00e0 terminer l&rsquo;\u00e9criture d&rsquo;un livre qui sortira en septembre et l&rsquo;apr\u00e8s-midi c&rsquo;est \u00e0 son tour. Mais il faut bien admettre que, c\u00f4t\u00e9 cours d&rsquo;histoire universelle, j&rsquo;ai un peu d\u00e9croch\u00e9. Ce titre du <em>New York Times<\/em> ne m&rsquo;\u00e9tonne donc pas&#160;: \u00ab&#160;<em>Nearly Half of Men Say They Do Most of the Home Schooling. 3 Percent of Women Agree.<\/em>\u00ab&#160;<\/p>\n\n\n\n<p>Qu&rsquo;avons-nous donc fait pendant ces semaines&#160;? Nous avons beaucoup cuisin\u00e9 et panifi\u00e9, bien s\u00fbr. Notre dernier chantier \u00e9tant de perfectionner nos bretzels voire d&rsquo;inventer de nouveaux usages \u00e0 cette p\u00e2te si moelleuse \u00e0 base de lait et de beurre, comme l&rsquo;excellente saucisse en cro\u00fbte en bretzel ou la pizza-bretzel (bretza&#160;? pitzel&#160;?). Nous avons aussi r\u00e9alis\u00e9 une involontaire transition vers le num\u00e9rique&#160;: maintenant, la petite apprend la logique de la programmation avec le logiciel Scratch Junior et s&rsquo;amuse \u00e0 faire du <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/05\/07\/kraftwerk-groupe-continental\/\">Kraftwerk<\/a> (RIP) avec un petit synth\u00e9tiseur (QiBrd).<\/p>\n\n\n\n<p>On est loin de la vraie fin de ce confinement, puisqu&rsquo;on ne sait pas encore si vraiment les enfants pourront \u00eatre accueillis \u00e0 la maternelle avant septembre. La Maladie est encore dans les rues. Je me suis r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 passer de cette fa\u00e7on encore plusieurs semaines et ce n&rsquo;est pas si mal. J&rsquo;essaie d&rsquo;en profiter au maximum tout en observant avec pr\u00e9occupation mes \u00e9conomies qui fondent. La vie continue. Enfin, pas pour tout le monde. J&rsquo;ai oubli\u00e9 de vous dire&#160;: Princesse Sissi est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e il y a quelques jours. Ma fille n&rsquo;a pas pleur\u00e9&#160;; s&rsquo;il y a une chose que j&rsquo;ai peut-\u00eatre r\u00e9ussi \u00e0 lui apprendre avant ses quatre ans, \u00e0 force de visionner <em>Le roi lion<\/em>, c&rsquo;est que rien n&rsquo;est \u00e9ternel et que l&rsquo;on finit tous par mourir un jour. Ce n&rsquo;est pas le plus terrifiant des risques avec lesquels il faut apprendre \u00e0 vivre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J30<\/h2>\n\n\n\n<p>En reprenant l&rsquo;habitude de regarder la t\u00e9l\u00e9vision, avant de me forcer \u00e0 la perdre, j&rsquo;ai surtout appr\u00e9ci\u00e9 les publicit\u00e9s. Au-del\u00e0 des annonces \u00ab&#160;sp\u00e9cial Covid-19&#160;\u00bb, avec leur rh\u00e9torique un peu lourde, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 surtout frapp\u00e9 par ces publicit\u00e9s qui continuaient \u00e0 mettre en sc\u00e8ne des gestes d\u00e9sormais d\u00e9conseill\u00e9s&#160;: sortir, aller dans un supermarch\u00e9, se toucher, etc. Elles nous montrent un monde qui appara\u00eet d\u00e9sormais lointain, comme une forme de science-fiction, dans laquelle les gens ne portent pas de masques. Les films et les s\u00e9ries aussi, d&rsquo;ailleurs. C&rsquo;est perturbant et on arrive \u00e0 s&rsquo;inqui\u00e9ter pour le respect des mesures d&rsquo;hygi\u00e8ne dans le dernier film de Scorsese &#8211; les protagonistes sont plut\u00f4t \u00e2g\u00e9s, et, apr\u00e8s une vie de mafieux, ils se retrouvent dans le plus dangereux des lieux&#160;: une maison de retraite.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;imagine pas trop comment le langage publicitaire s&rsquo;adaptera aux nouvelles contraintes. Du coup, je me demande si dans les mois qui viennent l&rsquo;\u00e9cart entre la r\u00e9alit\u00e9 et sa repr\u00e9sentation se creusera encore plus. Nous continuerons peut-\u00eatre \u00e0 consommer des images du monde d&rsquo;hier pour nous rassurer, et vivrons dans ce d\u00e9calage pour toujours. Mais au fond n&rsquo;\u00e9tait-ce pas d\u00e9j\u00e0 le cas&#160;? L&rsquo;imaginaire que nous consommions avant \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une fiction, avec ses belles familles sorties des ann\u00e9es 1950 et ses jeunes dynamiques, tous cr\u00e9atifs et \u00e9panouis. Un masque suffirait \u00e0 le rendre plus vrai&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens des r\u00e9cits de Vladimir Nabokov inspir\u00e9s de ce qu&rsquo;il semble consid\u00e9rer comme une chute du paradis tsariste suite \u00e0 la r\u00e9volution bolchevique, et en particulier ce roman dont je ne conserve plus que quelques impressions, <em>Ada ou L&rsquo;Ardeur<\/em>. Le petit Vladimir v\u00e9cut l&rsquo;histoire \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge parfait pour id\u00e9aliser son pass\u00e9. Qui sait quel souvenir conserveront nos enfants de ce monde qui nous paraissait d\u00e9j\u00e0 en crise mais qui sous beaucoup d&rsquo;aspects, pour certains, \u00e9tait encore un petit paradis. C&rsquo;est probablement du c\u00f4t\u00e9 de Fitzgerald qu&rsquo;il faut se tourner pour trouver celui qui a racont\u00e9 au mieux les contradictions d&rsquo;une \u00e9poque, comme la sienne et comme la n\u00f4tre, qui non seulement n&rsquo;a pas vu venir la catastrophe mais en plus n&rsquo;a m\u00eame pas su profiter \u00e0 fond de son insouciance. C&rsquo;est peut-\u00eatre \u00e7a l&rsquo;enfer&#160;: la t\u00e9l\u00e9 ne cessera de nous faire revivre cette \u00e9poque en boucle pendant l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J29<\/h2>\n\n\n\n<p>J&rsquo;avais command\u00e9 il y a quelques mois une \u00e9dition italienne illustr\u00e9e des <em>Fables<\/em> d\u2019\u00c9sope \u00e0 lire avec ma fille. Ce livre nous attend depuis le d\u00e9but du confinement chez mes parents \u00e0 Milan, dans le c\u0153ur du c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie. Ce petit impr\u00e9vu n&rsquo;est pas bien grave, et pourtant il est le sympt\u00f4me des millions de petits impr\u00e9vus que le grand impr\u00e9vu du COVID-19 a produit. Nous avons tous probablement laiss\u00e9 quelque part un objet &#8211; voire une personne, un animal, une plante ou une opportunit\u00e9 &#8211; en croyant pouvoir facilement la r\u00e9cup\u00e9rer, pour nous rendre compte qu&rsquo;en fait, c&rsquo;est beaucoup plus compliqu\u00e9 que \u00e7a. D\u00e9sormais rien ne nous assure \u00e0 100&#160;% que nous reverrons cet objet, cette personne, cet animal, cet plante ou cette opportunit\u00e9. Cette fa\u00e7on de voir le monde nous a peut-\u00eatre chang\u00e9s pour toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui aurait pu imaginer il y a juste deux mois que nous nous serions d&rsquo;un coup retrouv\u00e9s dans un monde o\u00f9 sortir de chez soi devient une aventure, aller visiter sa famille interdit et acheter un livre tr\u00e8s difficile&#160;? On dira que personne ne pouvait s&rsquo;attendre \u00e0 cette \u00e9pid\u00e9mie, ce qui n&rsquo;est pas exactement vrai puisqu&rsquo;elle \u00e9tait selon les experts \u00ab&#160;tout \u00e0 la fois probable et impossible&#160;\u00bb comme la guerre de 14 selon Henri Bergson (citation qu&rsquo;affectionne le catastrophiste \u00e9clair\u00e9 Jean-Pierre Dupuy). Et pourtant, il y a plusieurs impr\u00e9vus qui auraient pu nous toucher individuellement en obtenant les m\u00eames r\u00e9sultats&#160;: il n&rsquo;est pas si peu fr\u00e9quent que les maisons soient emport\u00e9es par des incendies avec tous les objets chers qu&rsquo;elles contiennent ou que les personnes meurent par accident&#160;: nous avions pr\u00e9vu de les voir demain ou dans un mois&#160;; nous ne les reverrons plus jamais. On peut perdre la mobilit\u00e9, la vue, l\u2019ou\u00efe, en subissant des effets comparables \u00e0 ceux d&rsquo;une loi interdisant de se promener dans les parcs ou de nager dans la mer&#160;; on peut aussi perdre son travail ou toute ses \u00e9conomies, et \u00e9prouver les m\u00eames difficult\u00e9s que lors d&rsquo;une p\u00e9nurie alimentaire. Et pourtant on vit comme si rien de n&rsquo;\u00e9tait, \u00e0 l&rsquo;image de la dinde inductiviste de Russell, qui ignore qu&rsquo;elle sera tu\u00e9e \u00e0 No\u00ebl. Serait-il possible de vivre autrement&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>La crise du COVID-19 a r\u00e9actualis\u00e9 le d\u00e9bat autour de la <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/03\/05\/coronavirus-risque-alemanno\/\">soci\u00e9t\u00e9 du risque<\/a> et du principe de pr\u00e9caution. Il ne faudrait pas, tout de m\u00eame, qu&rsquo;elle nous donne l&rsquo;illusion \u00ab&#160;<a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2018\/03\/16\/lere-du-technopopulisme\/\">technopopuliste<\/a>&#160;\u00bb que nous serions capables &#8211; si nous \u00e9tions plus pr\u00e9par\u00e9s et moins corrompus &#8211; de <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/04\/14\/notre-dame-raffaele-ventura\/\">ma\u00eetriser tous les impr\u00e9vus<\/a>. Car il est certes facile de dire, apr\u00e8s coup, que tout \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit&#160;: le probl\u00e8me de notre soci\u00e9t\u00e9 est qu&rsquo;elle a tendance \u00e0 pr\u00e9voir tellement de risques, puisqu&rsquo;elle en produit la possibilit\u00e9 sur vaste \u00e9chelle, qu&rsquo;elle finit par tous les noyer et nous rendre insensibles aux alertes. On a parl\u00e9 pour cela de \u00ab&#160;<em>Cry Wolf Effect<\/em>&#160;\u00bb en souvenir de la fable du Gar\u00e7on qui criait au loup &#8211; tiens c&rsquo;est dommage que le livre d&rsquo;Esope soit rest\u00e9 \u00e0 Milan, j&rsquo;aurais pu la lire \u00e0 ma fille.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J28<\/h2>\n\n\n\n<p>Je r\u00eave parfois d&rsquo;\u00eatre un personnage litt\u00e9raire, \u00e7a vous arrive aussi&#160;? Par exemple une dame v\u00e9nitienne tout droit sortie d\u2019une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00e9l\u00e9gante avec sa robe achet\u00e9e \u00e0 cr\u00e9dit. Elle veut impressionner un mari potentiel, si possible riche et pas trop avare, ce qui lui permettra, pour commencer, de rembourser le tailleur. On pourrait croire que la peur de l&rsquo;avenir et les contraintes \u00e9conomiques nous pousseraient \u00e0 donner plus d&rsquo;importance aux choses essentielles&#160;; au contraire c&rsquo;est le luxe le vrai signe de l&rsquo;automne. Pour comprendre les contradictions contemporaines, il faut relire Carlo Goldoni.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la bourgeoisie de l\u2019\u00e9poque, <em>appara\u00eetre<\/em> est un travail \u00e0 plein temps&#160;: cela sert \u00e0 se situer dans l\u2019espace social afin de se garantir un acc\u00e8s \u00e0 la richesse produite en dehors de la sc\u00e8ne, derri\u00e8re les rideaux, \u00e0 travers le circuit commercial des marchands de la S\u00e9r\u00e9nissime, \u00e9parpill\u00e9s partout dans le monde. On s\u2019endette donc dans l\u2019espoir de r\u00e9gler ses dettes, comme le ferait une Nation insolvable qui esp\u00e8re relancer l\u2019\u00e9conomie en creusant son d\u00e9ficit public. Mais dans les lieux de vill\u00e9giature fr\u00e9quent\u00e9s par les v\u00e9nitiens les robes sont plus nombreuses que les maris potentiels&#160;; c\u2019est pour cela qu\u2019il faut avoir la plus belle, la plus ch\u00e8re, celle au dernier cri.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Notre situation est assez semblable, je vous l\u2019assure. Car il faut bien que nous trouvions, nous aussi, une place dans la soci\u00e9t\u00e9. Une jolie robe ne suffira pas&#160;: on nous jugera sur notre aspect, certes, mais surtout sur nos titres, nos comp\u00e9tences, notre ma\u00eetrise des codes linguistiques, notre r\u00e9seau de connaissances. Pierre Bourdieu aurait dit&#160;: sur notre capital culturel. Et puisque sur le march\u00e9 du travail aussi les robes sont plus nombreuses que les maris potentiels \u2014 c\u2019est \u00e0 dire que nous sommes plus nombreux que les places disponibles \u2014 il nous faut accumuler plus de capital culturel que les autres. Qui sait comment sera le monde dans trois mois, dans six mois, dans un an&#160;:  probablement plus dur. Et pourtant, il ne cessera probablement pas de scintiller, car parfois c&rsquo;est justement en se montrant le plus fastueux et florissant qu&rsquo;il nous avoue son d\u00e9sespoir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J27<\/h2>\n\n\n\n<p>Si le confinement \u00e0 mis \u00e0 mal la d\u00e9mocratie, que dire de la religion&#160;? Je pense surtout aux catholiques qui, en acceptant de fermer leurs \u00e9glises et de remplacer les messes par des pri\u00e8res \u00e0 la maison, se sont vus imposer une r\u00e9forme protestante de fait. Si certains \u00e9v\u00eaques ont protest\u00e9 publiquement, le pape fait profil bas&#160;: il comprend bien les gigantesques cons\u00e9quences th\u00e9ologiques de ce passage forc\u00e9 au t\u00e9l\u00e9travail. Avec le coronavirus, m\u00eame le Verbe se fait cher.<\/p>\n\n\n\n<p>La situation ne pourra que stimuler la cr\u00e9ativit\u00e9 liturgique. \u00c7a tombe bien&#160;: l&rsquo;histoire des h\u00e9r\u00e9sies est riche en trucs, astuces et bon plans. Que faire par exemple si une p\u00e9nurie d&rsquo;hosties devait toucher la France&#160;? On se souvient bien s\u00fbr de Tertullien qui crut n\u00e9cessaire de pr\u00e9ciser qu&rsquo;on ne peut pas faire un sacrement \u00e0 partir d&rsquo;une grosse past\u00e8que (<em>magis peponem<\/em>, sic). Pourtant la litt\u00e9rature h\u00e9r\u00e9siologique des premiers si\u00e8cles raconte de surprenantes variations sur le th\u00e8me eucharistique. \u00c9piphane de Salamine d\u00e9nonce les c\u00e9r\u00e9monies des Ophites, au IVe si\u00e8cle, qui communiaient en faisant danser un serpent autour du pain,&nbsp;et celles des Artotirites, montanistes du IIe si\u00e8cle, qui communiaient avec du pain et du fromage. Plus de dix si\u00e8cles plus tard, les Huguenots seront accus\u00e9s de faire leur messe \u00ab&#160;&nbsp;avec des racines, avec du ris, avec des citrouilles, des chastaignes, du gland, des raves, avec de la bi\u00e8re, du pom\u00e9, poyr\u00e9, citre, cervoise, voire avec de l\u2019eau seule&nbsp;&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;agit le plus souvent de fantasmes d&rsquo;h\u00e9r\u00e9siologues et inquisiteurs, voire de confusions entre des agapes conviviales et des eucharisties en bonne et due forme. Mais elles laissent r\u00eaveurs. L&rsquo;\u00e9t\u00e9 approche, il fait beau, et j&rsquo;avoue que n&rsquo;arrive pas \u00e0 imaginer quelque chose de plus eschatologique que de sortir au soleil pour savourer un \u00ab&#160;<em>magis peponem<\/em>&#160;\u00bb et boire une petite cervoise bien fra\u00eeche.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J26<\/h2>\n\n\n\n<p>Il suffit de prendre une voix tonitruante, d&rsquo;occuper l&rsquo;espace et de faire de grands gestes avec les mains pour qu&rsquo;un enfant gobe n&rsquo;importe quel spectacle, sur n&rsquo;importe quel sujet qui ennuierait m\u00eame un adulte. C&rsquo;est ce que nous appelons&nbsp;\u00e0 la maison \u00ab&#160;le th\u00e9\u00e2tre&nbsp;&#160;\u00bb. J&rsquo;en profite pour partager avec ma fille tous les paradoxes li\u00e9es \u00e0 cette curieuse activit\u00e9 humaine&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p>Si un collier, un sceptre, un v\u00eatement de couleur pourpre et une foule d\u2019adulateurs suffisaient \u00e0 faire un roi, qu\u2019est-ce qui emp\u00eacherait aux acteurs tragiques, qui se pr\u00e9sentent sur sc\u00e8ne avec ces ornements, d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des rois&#160;? Comment distinguer le Prince de l\u2019acteur&#160;?&nbsp;<br>Cette question, pos\u00e9e par Erasme dans son <em>Institutio principis christiani<\/em> (1, 27) de 1515, attire notre attention sur l&rsquo;\u00e9cart qui existe entre l&rsquo;aspect spectaculaire du pouvoir et sa subsistance r\u00e9elle et l\u00e9gitime. L&rsquo;\u00e2ge moderne s&rsquo;ouvre en construisant des \u00ab&#160;seuils&#160;\u00bb qui permettent justement de faire ces distinctions. Il y a une marche, avant tout, qu&rsquo;on appelle sc\u00e8ne&#160;; un espace physique, une limite \u00e9vidente&#160;; un \u00ab&#160;O de bois&#160;\u00bb comme le dit Shakespeare&#160;; il y a un th\u00e9\u00e2tre. Ce lieu d\u00e9put\u00e9 na\u00eet et se d\u00e9veloppe pour isoler le spectacle de la soci\u00e9t\u00e9 civile&#160;; peut-\u00eatre pour \u00e9viter la confusion. Le th\u00e9\u00e2tre, de ce point de vue, a une fonction prophylactique, face \u00e0 la contagion terrible du spectaculaire, de l\u2019imitation, de la falsification.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez nous, c&rsquo;est plut\u00f4t un grand tapis. Si on reste dedans, c&rsquo;est la fiction. Si on sort, le roi redevient un papa. D\u00e8s le plus jeune \u00e2ge, les enfant semblent ma\u00eetriser avec aisance ce passage d&rsquo;un registre \u00e0 l&rsquo;autre, d&rsquo;un degr\u00e9 de r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre. Et pourtant ils ont besoin pour \u00eatre rassur\u00e9s, exactement comme les adultes, de certains seuils, attributs, indices. D&rsquo;ailleurs maintenant que j&rsquo;y pense, il y a tellement d&rsquo;analogies entre l&rsquo;histoire du th\u00e9\u00e2tre et celle des \u00e9pid\u00e9mies. Mais elle dort d\u00e9j\u00e0, chut&#160;!<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J25<\/h2>\n\n\n\n<p><em>Le Roi Lion<\/em> est probablement le film que ma fille, \u00e0 presque quatre ans, a vu le plus souvent. Au d\u00e9but elle ne comprenait pas tr\u00e8s bien ce qui arrivait \u00e0 Mufasa, qui tombe d&rsquo;une falaise, reste immobile et n\u2019appara\u00eet plus, sauf en r\u00eave. Maintenant je pense qu&rsquo;elle sait ce qu&rsquo;est la mort et qu&rsquo;elle a compris que les papas peuvent y passer.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais puisque je suis encore vivant et en bonne sant\u00e9, je me suis dit qu&rsquo;il pouvait \u00eatre utile de lui expliquer pour quelle raison Scar a tu\u00e9 son fr\u00e8re Mufasa. Car le film ne lui rend pas vraiment justice. Au fond son projet politique \u00e9tait appr\u00e9ciable&#160;: ramener la paix entre les lions et les hy\u00e8nes, qui sous le r\u00e8gne de Mufasa avait \u00e9t\u00e9s confin\u00e9es dans une lande d\u00e9sol\u00e9e. Comme un Jean Bodin, un Montaigne ou un Michel de L&rsquo;H\u00f4spital en leur temps, Scar \u0153uvre pour une r\u00e9conciliation alors que Mufasa s&rsquo;y oppose. D&rsquo;ailleurs il est dit que celui-ci est tout simplement le fr\u00e8re le plus fort alors que l&rsquo;autre est le plus intelligent. Machiavel cat\u00e9gorisait les princes en lions et en renards&#160;: selon ses crit\u00e8res, Mufasa est bel et bien un lion-lion, alors que Scar est un lion-renard.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;exclusion de Scar du pouvoir \u00e9tait coh\u00e9rente avec un culte de la force et de la beaut\u00e9 justifi\u00e9 par la th\u00e9ologie politique du pr\u00eatre-babouin Rafiki&nbsp;\u2013&nbsp;la cosmologie darwiniste du Cycle de la vie&nbsp;\u2013&nbsp;dont la hy\u00e8ne repr\u00e9sente le n\u00e9gatif, ce qui ne peut pas \u00eatre assimil\u00e9. La mort de Mufasa (et la disparition de son seul h\u00e9ritier Simba) ouvre ainsi une longue saison de paix entre les deux f\u00e9lid\u00e9s. Mais aussi&nbsp;\u2013&nbsp;il faut bien le dire&nbsp;\u2013&nbsp;une terrible crise alimentaire. La propagande de lions sugg\u00e8re que la faute est aux hy\u00e8nes, qui sont insatiables&#160;; mais il est plus r\u00e9aliste de supposer que tout simplement les ressources disponibles n&rsquo;\u00e9taient pas suffisantes. Mufasa avait-il donc raison \u00e0 tenir la terre des lions sous sa botte&nbsp;&#160;? L&rsquo;\u00e9quilibre proie\/pr\u00e9dateur pose un dilemme entre guerre et famine.<\/p>\n\n\n\n<p>Le film donne une solution implicite entre les lignes. C&rsquo;est celle de Timon et Pumbaa&#160;: changer de r\u00e9gime alimentaire pour se nourrir d&rsquo;insectes, de larves et de baies. Simba aura-il appris la le\u00e7on de ses papas adoptifs&#160;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J24<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous avons eu de beaux jours en ce mois d&rsquo;avril. Je garderai toujours le souvenir de ces promenades avec ma fille dans les rues commer\u00e7antes presque vides du quartier. Le plus frappant a \u00e9t\u00e9 de voir le nombre de personnes qui convergeaient ici, devant les boulangeries et les primeurs, pour demander quelques pi\u00e8ces de monnaie. Parfois hagards, rarement agressifs, souvent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. On remarque les r\u00e9actions des passants&#160;: une femme s\u2019\u00e9nerve contre l\u2019\u00e9ni\u00e8me mendiant qui lui demande de l&rsquo;aide&#160;; une autre demande au clodo du quartier s&rsquo;il a besoin qu&rsquo;elle aille lui cherche quelque chose au supermarch\u00e9. Un soir, j&rsquo;ai vu deux femmes sortir d&rsquo;une voiture de la Protection Civile pour aller porter des sacs-repas aux besogneux, ce qui m&rsquo;a rassur\u00e9&#160;: dans le silence de ce Paris d\u00e9sert\u00e9, on oublie que les structures sociales existent toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne ma\u00eetrisons pas les r\u00e9actions en cha\u00eene que cette crise est d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 en train de produire, mais cette visibilisation soudaine de la pauvret\u00e9 et du malaise social est repr\u00e9sentative. On a beau r\u00e9p\u00e9ter que la th\u00e9orie du ruissellement n&rsquo;existe pas, et \u00e9videmment qu&rsquo;on ne peut pas s&rsquo;en inspirer pour b\u00e2tir une politique fiscale \u00e9quitable, je continue n\u00e9anmoins \u00e0 la consid\u00e9rer comme une m\u00e9taphore efficace de ce qui se passe dans la sph\u00e8re de la circulation de la richesse. C&rsquo;est bien ce rapport social que les marxistes essayaient d&rsquo;expliquer par leur distinction opaque entre travail productif et travail improductif, qui indigne souvent la gauche artiste&#160;: pour qu&rsquo;il y ait un majordome, il faut un patron, et pour qu&rsquo;il y ait la floraison des arts et des lettres, il faut bien extraire la plus-value quelque part. Si les bourgeois-boh\u00e8me parisiens disparaissent, les boh\u00e8mes-pas-bourgeois perdent leur source d&rsquo;approvisionnement. Mais si c&rsquo;est l&rsquo;industrie fran\u00e7aise qui s&rsquo;effondre, ce seront alors les bourgeois-boh\u00e8me qui vont avoir du mal \u00e0 rester bourgeois.<\/p>\n\n\n\n<p>Je repense \u00e0 cette femme \u00e9nerv\u00e9e avec un homme plus malheureux qu&rsquo;elle. Elle disait&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;Je ne peux pas nourrir toute la mis\u00e8re du monde&nbsp;&#160;\u00bb. Elle pensait surtout&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;Laisse-moi, tu ne vois pas que je passe mon temps \u00e0 essayer de ne pas devenir comme toi&#160;?&nbsp;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J23<\/h2>\n\n\n\n<p>Quand on commence \u00e0 faire des g\u00e2teaux et des biscuits, on est initi\u00e9s \u00e0 un secret cach\u00e9 depuis la fondation du monde, c&rsquo;est-\u00e0-dire la quantit\u00e9 de beurre et de sucre qu&rsquo;il faut pour les r\u00e9aliser. On se souvient du chancelier Bismarck qui \u00e9voquait la face cach\u00e9e de la vie politique en rappelant que personne ne veut savoir comment sont faites les saucisses. Il est aussi pr\u00e9f\u00e9rable d&rsquo;ignorer la violence qui est faite en notre nom que la quantit\u00e9 de mati\u00e8res grasses que nous ingurgitons. Mais, dans l&rsquo;ignorance, comment faire un bon fondant au chocolat ou cuisiner une bonne carbonara&#160;? Quelques conseils pratiques.<\/p>\n\n\n\n<p>On comprend beaucoup de choses en se salissant les mains, et tout d&rsquo;abord qu&rsquo;il faut parfois renoncer \u00e0 nos valeurs non-n\u00e9gociables. Ne filez pas trop la m\u00e9taphore&#160;: cette r\u00e8gle vaut surtout en cuisine, je l&rsquo;appelle la m\u00e9thode Kissinger. Pendant longtemps je n&rsquo;arrivais pas \u00e0 faire de bonnes p\u00e2tes carbonara&#160;: car il ne suffit pas de ne pas mettre de cr\u00e8me fra\u00eeche, comme d\u00e9sormais tout le monde sait, il faut aussi r\u00e9ussir \u00e0 obtenir cette petite sauce d&rsquo;\u0153uf ni trop crue ni trop cuite, ni trop solide ni trop liquide. Pourquoi ce blocage&#160;? Parce que je n&rsquo;avais pas compris que le vrai liant, le substrat de cette sauce, Aristote aurait dit son&nbsp;<em>hypokeimenon<\/em>, ce n&rsquo;est pas l&rsquo;\u0153uf mais le fromage&nbsp;\u2013&nbsp;et que pour obtenir le bon r\u00e9sultat il fallait en mettre&nbsp;<em>plus que de raison<\/em>. Pas seulement <em>du pecorino r\u00e2p\u00e9<\/em>, pas seulement&nbsp;<em>beaucoup de pecorino<\/em>, mais&nbsp;<em>trop de pecorino<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Suivre un recette c&rsquo;est toujours enfreindre la loi sup\u00e9rieure qui r\u00e9git toutes les autres recettes. Cette loi existe car si nous mangions tous les jours des p\u00e2tes carbo, notre corps ne le supporterait pas&#160;; mais si nous respections sans exceptions cette loi, nous ne mangerions&nbsp;jamais de bonnes p\u00e2tes. Dilemme tragique. Pour bien manger, une fois n&rsquo;est pas coutume, il faut toujours un exc\u00e8s (Bataille dirait&#160;:&nbsp;<em>une d\u00e9pense<\/em>), qu&rsquo;on n&rsquo;est pas forc\u00e9ment pr\u00eat \u00e0 faire, qu&rsquo;il faut s&rsquo;obliger \u00e0 faire. Un bon plat na\u00eet souvent de l&rsquo;inconcevable&#160;: par exemple on ne con\u00e7oit pas de faire un g\u00e2teau compos\u00e9 de beurre pour un quart, de tremper des l\u00e9gumes dans l&rsquo;huile, de manger de l&rsquo;\u0153uf cru, d&rsquo;\u00e9craser une gousse d&rsquo;ail enti\u00e8re pour un hummus. Et pourtant c&rsquo;est n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvenez-vous de ce que vous avez appris en p\u00e2tissant, souvenez-vous de Kissinger si n\u00e9cessaire&#160;: il faut renoncer aux valeurs non-n\u00e9gociables qui fondent votre vision du monde. Et seulement \u00e0 ce moment l\u00e0, vous serez v\u00e9ritablement libres dans votre cuisine.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J22<\/h2>\n\n\n\n<p>Comment expliquer \u00e0 ma femme que quand je regarde par la fen\u00eatre, je suis en train de travailler&#160;? C&rsquo;est Joseph Conrad qui aurait dit \u00e7a, et beaucoup d&rsquo;hommes ont depuis utilis\u00e9 cet argument avec leurs femmes &#8212; plus rarement, des femmes avec leur mari. Ils l&rsquo;ont utilis\u00e9 souvent, il faut bien l&rsquo;admettre, alors qu&rsquo;ils ne travaillaient pas du tout&#160;: par exemple pendant qu&rsquo;ils tra\u00eenaient sur les r\u00e9seaux sociaux ou qu&rsquo;ils regardaient un film, en tout cas pour ne pas s&rsquo;occuper de la vaisselle et des enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>Certes il est difficile lorsque l&rsquo;on fait un travail cr\u00e9atif de s\u00e9parer de fa\u00e7on nette le temps de travail du temps de loisir. Mais comment faire en confinement, alors que chacun doit fournir sa part de travail domestique et en m\u00eame temps laisser l&rsquo;esprit assez libre pour mener \u00e0 bout ses missions professionnelles ou semi-professionnelles&#160;? En couple, il est difficile d&rsquo;\u00e9viter que la division du temps&nbsp;\u2013&nbsp;et surtout de ce temps \u00ab&#160;ambigu&#160;\u00bb qui pr\u00e9pare au travail&nbsp;\u2013&nbsp;soit l&rsquo;objet d&rsquo;une n\u00e9gociation continue.<\/p>\n\n\n\n<p>Un post publi\u00e9 il y a quelques jours sur le blog du <em>Journal of Political Science<\/em> attire l&rsquo;attention sur le fait que les femmes ont envoy\u00e9 moins d&rsquo;articles que les hommes aux revues universitaires en ce mois d&rsquo;avril 2020&#160;: la charge temporelle et mentale de la vie familiale les aurait donc rattrap\u00e9es. Et pourtant on imaginait les universitaires comme tr\u00e8s sensibles aux questions de genre&#160;! On le sait, les d\u00e9terminations mat\u00e9rielles ploient les plus bonnes intentions&#160;: la n\u00e9gociation quotidienne dans le couple se fait aussi indirectement sous l&rsquo;influence des diff\u00e9rentiels de revenu, du manque-\u00e0-gagner, de la \u00ab&#160;valeur de march\u00e9&#160;\u00bb des conjoints et de leurs activit\u00e9s respectives. Cercle vicieux, qui fait rentrer par la fen\u00eatre les in\u00e9galit\u00e9s qu&rsquo;on avait fait sortir par la porte. Si les hommes gagnent moyennement plus, chaque instant de leur temps vaudra moyennement plus&#160;: ainsi, comme Achille poursuivant la tortue, un homme peut mettre un temps infini juste pour se lever du canap\u00e9. \u00c0 l&rsquo;occasion il peut m\u00eame vous sortir Conrad pour se justifier.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;ailleurs il n&rsquo;y a aucune preuve que l&rsquo;auteur d&rsquo;<em>Au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres<\/em> ait vraiment prononc\u00e9 cette phrase. Mais si c&rsquo;est le cas, je me dis qu&rsquo;il a peut-\u00eatre \u00e9crit tous ses romans juste pour avoir un pr\u00e9texte pour ne pas faire la vaisselle. Ce serait tellement un truc de mec, \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J21<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9chelle globale comme \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle familiale, le confinement installe de nouvelles habitudes et acc\u00e9l\u00e8re des transitions. En 1941, Hayek avait bien vu que l&rsquo;\u00e9conomie de guerre serait devenue le mod\u00e8le de l&rsquo;\u00e9conomie de paix. <\/p>\n\n\n\n<p>Mais laissons de c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;exception permanent qui s&rsquo;installe et parlons plut\u00f4t de moi. Je bois d\u00e9sormais un caf\u00e9 apr\u00e8s chaque d\u00e9jeuner, alors que j&rsquo;en buvais tr\u00e8s rarement&#160;; nous ouvrons souvent du vin \u00e0 table, ce qui finit par me ralentir dans le travail d&rsquo;\u00e9criture&#160;; nous regardons les d\u00e9bats t\u00e9l\u00e9, alors que nous n&rsquo;avions jamais regard\u00e9 la t\u00e9l\u00e9. Certaines de ces habitudes resteront, et je crains qu&rsquo;elles d\u00e9s\u00e9quilibrent l\u2019hygi\u00e8ne de vie patiemment construite qui me permettait de consacrer du temps \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p>En parlant d&rsquo;\u00e9crans, c&rsquo;est bien s\u00fbr ma fille qui a subi les plus lourdes initiations. Il fallait forc\u00e9ment que \u00e7a arrive mais nous n&rsquo;avions pas pr\u00e9vu que ce soit maintenant&#160;: le confinement a d\u00e9cid\u00e9 pour nous et, j&rsquo;en suis certain, pour beaucoup d&rsquo;autres enfants. J&rsquo;avais un petit ordinateur portable d\u00e9fectueux et puisqu&rsquo;elle a commenc\u00e9 \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire je lui ai donn\u00e9 pour qu&rsquo;elle s&rsquo;amuse \u00e0 taper les noms de ses copains. Elle a d\u00e9sormais sont petit compte Google Drive. En m\u00eame temps la ma\u00eetresse nous a envoy\u00e9 des livres lus en vid\u00e9o, qu&rsquo;elle peut choisir et consulter toute seule. Elle apprend ainsi \u00e0 jongler entre les fen\u00eatres, cliquer sur les ic\u00f4nes, agrandir et r\u00e9duire une page. Voil\u00e0 qu&rsquo;elle s&rsquo;alphab\u00e9tise num\u00e9riquement alors que je voulais en faire une anarcho-primitiviste.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a depuis pris l&rsquo;habitude de parler de \u00ab&#160;&nbsp;son travail&nbsp;&#160;\u00bb. Chacun sur son ordinateur, nous \u00e9crivons. Elle me mime d&rsquo;un air s\u00e9rieux, car si ce que je fais est important, ce qu&rsquo;elle fait doit l&rsquo;\u00eatre aussi. Elle ignore, fort heureusement, les r\u00e9seaux sociaux&#160;: cette invention par laquelle nous avons doubl\u00e9 un outil de travail d&rsquo;une technologie de contre-productivit\u00e9, qui se r\u00e9v\u00e8le tr\u00e8s s\u00e9duisante&nbsp;\u2013 surtout apr\u00e8s deux verres de rouge.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J20<\/h2>\n\n\n\n<p>De toute \u00e9vidence les catastrophes ne se r\u00e9alisent jamais comme on les avait imagin\u00e9es. On a beau savoir que la crise du coronavirus marque la fin d&rsquo;une \u00e9poque, les inconv\u00e9nients de la nouvelle ne nous touchent pas encore&#160;: c&rsquo;est parce que nous n&rsquo;avions pas pr\u00e9vu que l&rsquo;Histoire fasse un entracte.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout en vivant ces semaines dans la crainte de l&rsquo;avenir, nous profitons de certains avantages&#160;: les rues vides, le temps dilat\u00e9 et surtout les d\u00e9stockages de produits alimentaires. Je lis qu&rsquo;en Belgique 750 000 kilos de patates risquent d&rsquo;\u00eatre d\u00e9truits et que la population est appel\u00e9e \u00e0 un grand effort national pour manger des frites plusieurs fois par semaine&#160;: on pense au sacrifice que ce peuple h\u00e9ro\u00efque s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 faire. J&rsquo;ai moi-m\u00eame profit\u00e9 de certaines occasions dans les boutiques du quartier qui m&rsquo;ont permis d&rsquo;acheter \u00e0 bas prix du beurre et du fromage, et ainsi de vivre ce confinement comme un interminable banquet. On ne sait pas de quoi demain sera fait, mais en attendant&#160;: <em>bibemus et gaudeamus<\/em>&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re ces d\u00e9stockages il y a bien s\u00fbr une terrible crise des fili\u00e8res et le d\u00e9sespoir des petits producteurs. Chacune de ces boutiques qui nous vend de la mozzarella de bufflonne&nbsp;\u2013&nbsp;le meilleur fromage de la plan\u00e8te, loin devant la burrata&nbsp;\u2013&nbsp;\u00e0 10 euro le kilo risque de faire faillite dans les mois qui viennent. Je les aide comme je peux mais surtout j&rsquo;essaye de jouir \u00e0 fond de ce moment liminaire tout droit sorti d&rsquo;un r\u00e9cit de Stephan Zweig sur la fin de l&#8217;empire. \u00c0 moins que ce ne soit une page de Marx d\u00e9crivant l&rsquo;immense \u00e9tendue des marchandises invendues. Qui sait si ces boutiques seront encore l\u00e0 en septembre, qui sait si demain nous aurons encore tout ce luxe (pr\u00e9tendument \u00e9co-responsable) sur nos tables&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Les phases de d\u00e9clin peuvent durer des d\u00e9cennies ou m\u00eame des si\u00e8cles, subir des acc\u00e9l\u00e9rations ou des petits rebonds. On croyait devoir assister \u00e0 l&rsquo;effondrement simultan\u00e9 de tous les sous-syst\u00e8mes qui composent la soci\u00e9t\u00e9, du tissu \u00e9conomique \u00e0 la structure institutionnelle, car on ignorait que chaque sous-syst\u00e8me a ses seuils de r\u00e9sistance et que les chocs sont absorb\u00e9s et redistribu\u00e9s d&rsquo;un sous-syst\u00e8me \u00e0 l&rsquo;autre, jusqu&rsquo;\u00e0 saturation. Une crise arrive toujours par ricochet, comme la lumi\u00e8re d&rsquo;une \u00e9toile lointaine. Elle se pr\u00e9sente parfois sous la forme d&rsquo;un d\u00e9luge de mets d\u00e9licats. D\u00e9cid\u00e9ment, m\u00eame les catastrophes ne ressemblent plus \u00e0 rien.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J19<\/h2>\n\n\n\n<p>L&rsquo;avenir nous apportera peut-\u00eatre la d\u00e9croissance culturelle. Ce sera la plus douloureuse, si l&rsquo;on en croit la \u00ab&#160;&nbsp;g\u00e9n\u00e9alogie id\u00e9ologique des besoins&nbsp;&#160;\u00bb de Baudrillard. Il est facile de nous imaginer sans voiture, sans tourisme, voire m\u00eame sans chauffage et sans nourriture, mais que ferions-nous sans notre capital symbolique&#160;? Pourtant, pensons aux avantages pratiques&#160;: moins de vell\u00e9it\u00e9s intellectuelles, mais beaucoup plus de place sur nos \u00e9tag\u00e8res. \u00c0 bas les livres&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Vaste programme, qui pr\u00e9suppose des changements sociaux coordonn\u00e9s par un comit\u00e9 de salut public. Sa premi\u00e8re mesure sera de rendre ill\u00e9gale cette affirmation que nous avons tous prononc\u00e9e trop souvent&#160;: \u00ab&#160;Je l&rsquo;ai achet\u00e9 mais je n&rsquo;ai pas encore commenc\u00e9 \u00e0 le lire&#160;\u00bb. D\u00e9sormais si quelqu&rsquo;un essaie de vous embobiner en faisant la confusion entre acquisition et lecture, vous \u00eates autoris\u00e9s \u00e0 lui rappeler que la cellulose ne pousse pas sur les arbres \u2013 en fait si, mais on s&rsquo;est compris \u2013 et que le livre n&rsquo;est pas cens\u00e9 \u00eatre un objet de d\u00e9coration. Dommage pour toute la fili\u00e8re \u00e9ditoriale qui sur cette confusion a construit son mod\u00e8le \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p>Une exemption sera toutefois accept\u00e9e pour ceux qui ont lu (ou fait semblant de lire) le beau livre de Pierre Bayard, <em>Comment parler des livres qu&rsquo;on a pas lu<\/em>, du moins s&rsquo;ils arrivent \u00e0 prouver non seulement qu&rsquo;ils ne les ont pas lus, mais de plus qu&rsquo;ils ne les ont jamais achet\u00e9s. Reste \u00e0 comprendre comment, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de la d\u00e9croissance culturelle, nous autres du tertiaire avanc\u00e9, allons gagner notre vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J18<\/h2>\n\n\n\n<p>En septembre, lorsque ma fille est rentr\u00e9e en maternelle, la directrice a convoqu\u00e9 tous les parents pour expliquer de nombreux d\u00e9tails pratiques concernant le fonctionnement de l&rsquo;\u00e9cole. Elle en a profit\u00e9 pour insister sur l&rsquo;importance de l&rsquo;assiduit\u00e9 d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge, car apparemment une nouvelle loi venait de passer afin de contrer les pulsions dissimilationnistes des familles qui voudraient garder les enfants \u00e0 la maison les apr\u00e8s-midis. \u00c0 vrai dire j&rsquo;ai un peu oubli\u00e9 les d\u00e9tails, mais j&rsquo;ai bien not\u00e9 la phrase qu&rsquo;elle a prononc\u00e9 devant une audience de parents d&rsquo;enfants de trois ans&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;C&rsquo;est fondamental pour la r\u00e9ussite&nbsp;&#160;\u00bb. Sur le moment, \u00e7a m&rsquo;a donn\u00e9 envie de me convertir au salafisme ou au catholicisme contre-r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p>En tout cas, c&rsquo;est rat\u00e9 pour l&rsquo;avenir de ma fille, puisque ces deux mois perdus avant ses quatre ans risquent selon cette logique de la faire d\u00e9crocher, d\u00e9visser, exploser en vol. Ils nous permettent tout de m\u00eame de relativiser un peu cette course \u00e0 la \u00ab&#160;&nbsp;r\u00e9ussite&nbsp;&#160;\u00bb qui anime l&rsquo;\u00c9ducation Nationale&#8230; Cependant on ne voudrait pas non plus tomber dans le culte de l&rsquo;\u00e9chec qui a \u00e9t\u00e9 popularis\u00e9 par l&rsquo;id\u00e9ologie californienne des <em>start-up<\/em>&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;<em>fail again, fail better<\/em>&nbsp;&#160;\u00bb&nbsp;pour citer Beckett en version Steve Jobs. Finalement la libert\u00e9 d&rsquo;\u00e9chouer n&rsquo;est-elle pas un privil\u00e8ge encore plus grand que celle de r\u00e9ussir&#160;? Tellement de pression. Je vais donc devoir transmettre \u00e0 la petite, puisque personne ne s&rsquo;en occupe, un peu de m\u00e9diocrit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Certes je m&rsquo;inqui\u00e8te pour ce destin que l&rsquo;on consid\u00e8re \u00e9crit d\u00e8s la maternelle, voire avant. La preuve, ce m\u00eame jour j&rsquo;ai aussi not\u00e9 ce que les enfants faisaient comme premi\u00e8re chose en entrant dans leur nouvelle classe. Parmi celles que j&rsquo;identifiais comme filles, quatre jouaient avec une poup\u00e9e et une faisait semblant de repasser. Parmi les gar\u00e7ons, deux jouaient avec des voitures et des camions, deux faisaient la cuisine et un troisi\u00e8me pr\u00e9parait un hamburger, un autre lisait et le dernier jouait avec une caisse enregistreuse. Quel clich\u00e9&#160;! Suite \u00e0 ma rigoureuse \u00e9tude je me suis dit que finalement la directrice \u00e9tait optimiste&#160;: trois ans, c&rsquo;est si tard&#160;! Apr\u00e8s, j&rsquo;avoue que ce n&rsquo;est plus trop mon probl\u00e8me depuis que je me suis converti.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J17<\/h2>\n\n\n\n<p>\u2014 Il faut que les experts d\u00e9cident.<br>\u2014 Oui chef.<br>\u2014 Mais attention, le probl\u00e8me est complexe&#160;: il nous faut donc des experts qui ma\u00eetrisent de nombreux champs d&rsquo;expertise. Nos experts doivent appartenir \u00e0 plusieurs sous-ensembles d&rsquo;experts.<br>\u2014 C&rsquo;est compris chef. Je lance imm\u00e9diatement l&rsquo;intersection.<br>{ bip bip bip } \u2229 { bip bip bip } \u2229 { bip bip bip }<br>\u2014 C&rsquo;est fait&#160;?<br>\u2014 Mon Dieu&#160;!<br>\u2014 Que se passe-t-il R\u00e9gis&#160;?<br>\u2014 Nous avons un probl\u00e8me chef.<br>\u2229&#160;! \u2229&#160;! \u2229&#160;!<br>\u2014 Quoi encore&#160;? Lancez tout de suite cette foutue intersection&#160;!<br>\u2014 Chef&#8230; Le sous-ensemble&#8230;<br>\u2229&#160;! \u2229&#160;! \u2229&#160;! \u2229&#160;! \u2229&#160;! \u2229&#160;!<br>\u2014 LANCEZ L&rsquo;INTERSECTION.<br>\u2014 Le sous-ensemble n&rsquo;existe pas. L&rsquo;intersection est vide.<br>\u2014 Restons calmes. Il faut passer au plan B.<br>\u2014 Le plan B chef&#160;? Vous ne parlez pas s\u00e9rieusement&#160;?<br>\u2014 H\u00e9las oui R\u00e9gis. Nous n&rsquo;avons pas d&rsquo;autre solution.<br>\u2014 C&rsquo;est horrible.<br>\u2014 Oui. Appelez les philosophes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J16<\/h2>\n\n\n\n<p>Une autre chose qui tombe bien, c&rsquo;est que les films de Disney sont souvent des histoires de confinement et de d\u00e9confinement. Raiponce dans sa tour, qui voudrait tant d\u00e9couvrir le monde. La petite sir\u00e8ne Ariel, que son p\u00e8re veut garder sous l&rsquo;oc\u00e9an. La Belle, prisonni\u00e8re de la B\u00eate. Les anciennes r\u00e8gles de la morphologie du conte pourraient donc se reformuler comme \u00e7a&#160;: avant on est libres, puis on est prisonniers, puis on est de nouveau libres. Combien de films, de romans, de mythes pourraient au fond se r\u00e9sumer ainsi&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Cette structure narrative, si on s&rsquo;en tient aux films Disney qu&rsquo;on repasse en boucle ces derni\u00e8res semaines, a par ailleurs quelques implications int\u00e9ressantes. Tout d&rsquo;abord sa dimension sexuelle tr\u00e8s \u00e9vidente&#160;: pour les princesses Disney, sortir de la prison c&rsquo;est aussi trouver l&rsquo;amour, r\u00e9aliser leur d\u00e9sir et devenir adultes. Ces film se terminent souvent par un mariage, c&rsquo;est-\u00e0-dire la m\u00e9tonymie d&rsquo;un acte sexuel, par lequel le personnage se d\u00e9barrasse de l&rsquo;influence d&rsquo;un p\u00e8re (qui craint la concurrence d&rsquo;un jeune amant) ou d&rsquo;une m\u00e8re adoptive (qui craint la concurrence de la fille m\u00eame). Le d\u00e9confinement, en ce sens, est toujours un orgasme. Vous verrez le 11 mai.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il y a encore un d\u00e9tail que je tire de la vision de Raiponce et de la petite sir\u00e8ne&#160;: le confinement est toujours volontaire, et c&rsquo;est ce qui le diff\u00e9rencie d&rsquo;un emprisonnement. Raiponce et Ariel restent confin\u00e9es parce qu&rsquo;on leur a appris \u00e0 craindre le monde ext\u00e9rieur&#160;: c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 craindre leur d\u00e9sir, si on continue \u00e0 filer notre interpr\u00e9tation psychanalytique, voire en avoir honte. Il faut r\u00e9\u00e9couter la chanson du crabe S\u00e9bastien&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;Sous l&rsquo;oc\u00e9an, sous l&rsquo;oc\u00e9an\/ Doudou, c&rsquo;est bien mieux, tout l&rsquo;monde est heureux sous l&rsquo;oc\u00e9an&nbsp;&#160;\u00bb. \u00c7a ferait un beau discours pr\u00e9sidentiel, maintenant que j&rsquo;y pense.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J15<\/h2>\n\n\n\n<p>Pendant que l&rsquo;ancien monde s&rsquo;effondre, forcement&nbsp;je m&rsquo;inqui\u00e8te pour l&rsquo;avenir de ma fille. Mais comme tous les p\u00e8res, cela engage aussi mes conceptions voire mes pr\u00e9jug\u00e9s&nbsp;sur le genre. Il n&rsquo;y a rien de glorieux de ma part \u00e0 esp\u00e9rer&nbsp;qu&rsquo;elle ait les m\u00eames opportunit\u00e9s qu&rsquo;un gar\u00e7on, donc par exemple qu&rsquo;elle ne soit pas soumise \u00e0 la charge physique et mentale du travail domestique&#160;: je suis son p\u00e8re, elle est ma seule h\u00e9riti\u00e8re, c&rsquo;est b\u00eate comme chou. Il n&rsquo;y a rien de glorieux dans le progressisme gentil des classes moyennes, c&rsquo;est tout simplement notre strat\u00e9gie de classe. Car l&rsquo;id\u00e9ologie est comme un bateau qui flotte sur le r\u00e9el, ma fille, et il va o\u00f9 les vagues l\u2019emm\u00e8nent. Aujourd&rsquo;hui, le vent est encore bon&#160;; esp\u00e9rons qu&rsquo;il ne change pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne pouvons pas ne pas nous dire f\u00e9ministes, et d&rsquo;ailleurs pourquoi ne le ferions-nous pas&#160;? Le privil\u00e8ge masculin \u00e9tait un crit\u00e8re en grande partie arbitraire, comme la primog\u00e9niture, qui servait \u00e0 trancher b\u00eatement mais clairement sur la transmission des h\u00e9ritages. Un algorithme, dirions-nous aujourd&rsquo;hui, pour \u00e9viter les embrouilles et ne pas bander le ressort de quelque trag\u00e9die \u00e9lisab\u00e9thaine. Mais les temps ont chang\u00e9&#160;: notre petite classe sociale \u00e9volue sous le seuil de remplacement d\u00e9mographique et doit pourtant assurer sa reproduction sociale. En ouvrant aux deux sexes les opportunit\u00e9s sociales et professionnelles, elle double ses chances.<\/p>\n\n\n\n<p>Faisons un peu de math\u00e9matiques. Plus bas est le nombre d&rsquo;enfants par couple, plus la probabilit\u00e9 est \u00e9lev\u00e9e&nbsp;qu&rsquo;il y ait des couples sans aucun h\u00e9ritier m\u00e2le. Cette p\u00e9nurie relative d\u2019h\u00e9ritiers&nbsp;m\u00e2les (attention&#160;: pas de gar\u00e7ons en absolu, car le rapport reste 50\/50) impose de fa\u00e7on presque m\u00e9canique une strat\u00e9gie d&rsquo;adaptation. Il faut r\u00e9soudre la contradiction entre reproduction sociale et reproduction biologique, car elle obligerait la classe moyenne \u00e0 choisir entre le d\u00e9classement et l&rsquo;extinction. Tout d\u00e9coule de l\u00e0&#160;: puisque trancher n&rsquo;est plus utile, voire m\u00eame est nuisible, les distinctions de genre s\u2019att\u00e9nuent. Ma fille est bien plac\u00e9e pour le savoir&#160;: comme j&rsquo;ai lui dans une revue de psychologie, \u00ab&#160;<em>in a comparison of only-children with children with one sibling, girls without siblings (but not boys) were found to be more flexible in their gender role preferences<\/em>&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai peut-\u00eatre tendance \u00e0 surinterpr\u00e9ter. Mais on s&rsquo;amuse comme \u00e7a \u00e0 la maison&#160;: moi je joue au philosophe et ma fille c&rsquo;est l&rsquo;esprit du monde sur un cheval.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J14<\/h2>\n\n\n\n<p>Il est probablement trop t\u00f4t pour montrer \u00e0 ma fille&nbsp;<em>La Haine<\/em>&nbsp;de Mathieu Kassovitz, et pourtant la sc\u00e8ne qui ouvre le film m&rsquo;aurait bien aid\u00e9 \u00e0 lui expliquer qu&rsquo;il faut toujours juger un syst\u00e8me sur le long terme&#160;: \u00ab&#160;Jusqu&rsquo;ici tout va bien&#160;\u00bb, dit \u00e0 chaque \u00e9tage l&rsquo;homme qui tombe du haut d&rsquo;un immeuble, ignorant que son probl\u00e8me ne va \u00eatre \u00e9vident qu&rsquo;au moment de l&rsquo;impact. Et il est hors de question de mettre entre les mains de la pauvre petite&nbsp;<em>Le cygne noir&nbsp;<\/em>de Nicolas Nassim Taleb, de peur qu&rsquo;elle me demande de lui expliquer les pages consacr\u00e9es \u00e0 la th\u00e9orie de la probabilit\u00e9. Pas de probl\u00e8me&#160;: je vais lui lire La Fontaine, qui est plus dans mes cordes.<\/p>\n\n\n\n<p>La fable du&nbsp;<em>Rat de ville et du Rat des champs&nbsp;<\/em>&#160;: rien de mieux pour parler \u00e0 la fille de cette \u00e9pid\u00e9mie et de la fa\u00e7on dont elle a \u00e9branl\u00e9 nos certitudes. Il semblait que nous vivions \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque la plus heureuse de l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9, mais c&rsquo;\u00e9tait sans compter sur l&rsquo;immense quantit\u00e9 de risques qui continuaient \u00e0 s&rsquo;accumuler de partout. C&rsquo;\u00e9tait si simple de faire reluire la r\u00e8gle, puisqu&rsquo;on cachait toutes les exceptions&#160;: il ne s&rsquo;agissait que d&rsquo;accidents, d&rsquo;erreurs, d\u2019impr\u00e9vus&#8230; Or c&rsquo;est justement l&rsquo;aventure qui arrive aux deux protagonistes de notre fable. Le rat des champs est invit\u00e9 par son cousin \u00e0 un banquet en ville&#160;: tout est extr\u00eamement bon et riche, si ce n&rsquo;est que l\u2019idylle est interrompue par l&rsquo;irruption d&rsquo;un chat qui oblige nos deux convives \u00e0 s&rsquo;\u00e9chapper. Nouvellement invit\u00e9 en ville, le rat des champs en conclut qu&rsquo;il est bien mieux chez lui&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Ce n&rsquo;est pas que je me pique&nbsp;<br>De tous vos festins de roi&#160;;&nbsp;<br>Mais rien ne vient m&rsquo;interrompre&#160;;&nbsp;<br>Je mange tout \u00e0 loisir. &nbsp; &nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les cygnes noirs, surtout lorsqu&rsquo;il ressemblent \u00e0 des chats ou \u00e0 des virus, ont ce don de ruiner les banquets. On passe en un instant de la belle vie&nbsp;\u2013&nbsp;\u00ab&#160;jusqu&rsquo;ici tout va bien&#160;\u00bb&nbsp;\u2013&nbsp;\u00e0 la mort. Heureuse l&rsquo;ignorance qui nous permettait au moins de profiter du festin sans conna\u00eetre son prix, mais \u00ab&#160;&nbsp;Fi du plaisir&nbsp;\/ Que la crainte peut corrompre&nbsp;&#160;\u00bb. Il y a deux morales \u00e0 cette histoire. La premi\u00e8re, je l&rsquo;ai \u00e9nonc\u00e9e \u00e0 ma fille&#160;: nous vivons dans une soci\u00e9t\u00e9&nbsp;qui a transform\u00e9 en risques ses faiblesses, en nous offrant l&rsquo;abondance m\u00eal\u00e9e au danger. La deuxi\u00e8me je l&rsquo;ai gard\u00e9e pour moi&#160;: si on doit vraiment se jeter d&rsquo;un immeuble, assurons-nous au moins que la chute soit tr\u00e8s longue et tr\u00e8s agr\u00e9able.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J13<\/h2>\n\n\n\n<p>En 2003 sortait&nbsp;<em>Tiresia<\/em>, le troisi\u00e8me long-m\u00e9trage du r\u00e9alisateur Bertand Bonello, plus connu pour&nbsp;<em>L&rsquo;Apollonide<\/em>&nbsp;et&nbsp;<em>Saint Laurent<\/em>.&nbsp;Le film raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;une femme transsexuelle,&nbsp;Tiresia&#160;: r\u00e9f\u00e9rence explicite au Tir\u00e9sias de la mythologie grecque qui fut transform\u00e9 en femme. Dans le film, la protagoniste est kidnapp\u00e9e par un maniaque et pendant sa d\u00e9tention commence \u00e0 subir une transformation&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;sans sa prise r\u00e9guli\u00e8re d&rsquo;hormones&nbsp;&#160;\u00bb, \u00e9crit Wikipedia, \u00ab&#160;&nbsp;Tiresia reprend peu \u00e0 peu la morphologie d&rsquo;un homme&nbsp;&#160;\u00bb. Mais au fond ne d\u00e9pendons-nous pas tous de quelque chose pour \u00eatre ce qui nous fait \u00eatre ce que nous sommes&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Heureusement les hormones et les m\u00e9dicaments sont encore disponibles. Mais les coiffeurs \u00e9tant ferm\u00e9s, on commence tous \u00e0 assister \u00e0 quelque superficielles transformations morphologiques&#160;: \u00e0 en croire les streaming sur Zoom, certains laissent pousser leur cheveux de fa\u00e7on d\u00e9sordonn\u00e9e et d&rsquo;autres ont choisi le look cr\u00e2ne ras\u00e9. Le barbes disparaissent faute de r\u00e9ussir \u00e0 les sculpter comme le faisait si bien la Barbi\u00e8re de Paris. L&rsquo;absence d&rsquo;une vie sociale a pu changer notre fa\u00e7on de nous habiller, de nous maquiller, de nous \u00e9piler, voire de nous laver&#8230; Le manque de soleil nous p\u00e2lit. Le peu de mouvement nous engraisse. Notre aspect polic\u00e9 laisse la place \u00e0 un nouvel aspect qui n&rsquo;est pas plus naturel, mais&nbsp;<em>d\u00e9socialis\u00e9<\/em>. Nous sommes en train de vivre une petite, insignifiante, d\u00e9transition qui nous rappelle que nous entrons tous dans l&rsquo;espace public par une transition, \u00e0 travers une infinit\u00e9 de m\u00e9diations techniques et \u00e9conomiques. Nous \u00e9tions tous d\u00e9j\u00e0 trans-humains.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui le confinement nous \u00e9loigne de nous m\u00eames, de l&rsquo;id\u00e9e que nous avions de nous m\u00eames, voire du spectacle social que nous avions construit pour nous mettre en sc\u00e8ne. C&rsquo;est parce que hier encore les conditions \u00e9taient r\u00e9unies pour nous offrir un vaste \u00e9talage d&rsquo;identit\u00e9s \u00e0 endosser. Et demain&#160;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J12<\/h2>\n\n\n\n<p>Plus qu&rsquo;un mois, faut-il y croire&#160;? Quand les fins de semaine existaient encore, on se souvient de certains parents qui avouaient attendre le lundi pour enfin pouvoir prendre une pause de leurs enfants&#160;; maintenant nous attendons tous avec impatience la fin du confinement pour retrouver nos vielles journ\u00e9es&nbsp;<em>child-free<\/em>, en solitude \u00e0 la maison ou entre adultes au bureau. Un mois, \u00e7a va&#160;; deux mois, c&rsquo;est beaucoup&#160;; au-del\u00e0&nbsp;de trois mois, notre \u00e9quilibre mental risque d&rsquo;en \u00eatre fortement troubl\u00e9. Sans parler de notre \u00e9quilibre&nbsp;\u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant nous les avons bien voulus ces marmots&#160;! C&rsquo;est vrai, mais il n&rsquo;\u00e9tait pas pr\u00e9vu qu&rsquo;on s&rsquo;en occupe&nbsp;<em>hache vingt-quatre<\/em>. Il faut bien admettre que la parentalit\u00e9 dans les temps modernes pr\u00e9suppose&nbsp;l&rsquo;existence de l&rsquo;\u00c9tat, avec ses structures qui prennent en charge l&rsquo;enfant pendant la moiti\u00e9&nbsp;au moins de son temps de vie. Voil\u00e0 donc&#160;: nous&nbsp;<em>externalisons<\/em>&nbsp;nos enfants, comme dans le pass\u00e9 on les externalisait au cercle familial \u00e9largi.&nbsp;Mais lorsque nous ne pouvons plus les externaliser, ces petites cr\u00e9atures apparaissent comme incompatibles avec notre existence&#160;: impossible de gagner sa vie, tout d&rsquo;abord, mais impossible aussi de se consacrer \u00e0 d&rsquo;autre activit\u00e9s qu&rsquo;\u00e0 la pu\u00e9riculture. C&rsquo;est \u00e0 dire de vivre, tout court.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;ailleurs, ce n&rsquo;est pas seulement une question de temps gagn\u00e9, comme si l&rsquo;\u00e9cole n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une grande baby-sitter. Nous commen\u00e7ons a nous rendre compte qu&rsquo;\u00e0 force d&rsquo;ateliers cuisine, de lectures absconses et de t\u00e9l\u00e9, nos enfants vont vite devenir idiots. J&rsquo;exag\u00e8re de peu, en tout cas il est \u00e9vident que nous ne savons pas les \u00e9duquer comme le ferait une v\u00e9ritable ma\u00eetresse. C&rsquo;est que l\u00e0 aussi l&rsquo;\u00c9tat partage la parentalit\u00e9 avec nous autres, porteurs biologiques&#160;: on le voit bien en regardant cette petite fille de quatre ans parler une langue&nbsp;<em>autre<\/em>&nbsp;que celle de ses g\u00e9niteurs immigr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>La crise du coronavirus a \u00e9branl\u00e9 (provisoirement) la b\u00e9quille technique-administrative qui soutenait la structure sociale de la reproduction. Elle nous a montr\u00e9 que celle-ci est sociale autant que naturelle. Elle a fait resurgir l&rsquo;ancienne contradiction entre les activit\u00e9s productives et les activit\u00e9s domestiques qui fondait les diff\u00e9rences de genre, en obligeant les familles aujourd&rsquo;hui a r\u00e9inventer (si possible de fa\u00e7on plus \u00e9quitable) la division du travail. Elle nous a r\u00e9v\u00e9l\u00e9, ici comme ailleurs, une v\u00e9rit\u00e9 cach\u00e9 et des rapports sociaux invisibles. Une chance tout de m\u00eame&#160;: \u00e0 force de parler en italien \u00e0 la maison, on va peut-\u00eatre r\u00e9ussir \u00e0 d\u00e9tricoter un peu du travail de l&rsquo;\u00c9ducation Nationale et offrir \u00e0 notre fille un charmant petit accent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J11<\/h2>\n\n\n\n<p>Le gouvernement italien a d\u00e9cid\u00e9 de rouvrir les librairies dans le but de donner, on suppose, un signal sur l&rsquo;importance de la culture. Or cela a plut\u00f4t indign\u00e9 les acteurs de la fili\u00e8re \u00e9ditoriale, qui y voient une mesure purement d\u00e9magogique. D&rsquo;ailleurs est-ce que vous arrivez \u00e0 lire, vous&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les grands lecteurs de ces temps-l\u00e0 avouent leur difficult\u00e9 \u00e0 se concentrer. Moi-m\u00eame j&rsquo;ai pass\u00e9 un mois \u00e0 ne m&rsquo;occuper que du coronavirus et des cons\u00e9quences&nbsp;du coronavirus, dans les quelques heures quotidiennes qui me restent entre le <em>home-schooling<\/em>, la cuisine et la boisson. Je suis donc tr\u00e8s fier de moi puisque j&rsquo;ai repris la lecture. Dans le but de me changer vraiment les id\u00e9es, j&rsquo;ai ouvert une biographie de Leibniz achet\u00e9e il y a quelques ann\u00e9es, sign\u00e9e par la sp\u00e9cialiste Maria Rosa Antognazza chez Cambridge University Press. Lecture tr\u00e8s agr\u00e9able et instructive&#160;; sauf que l\u00e0 aussi, le coronavirus m&rsquo;a rattrap\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne rappellera pas la fibre encyclop\u00e9dique du philosophe allemand, qui a \u00e9crit comme on le sait au sujet du droit, de la th\u00e9ologie, des math\u00e9matiques et de la philosophie premi\u00e8re. Mais on ignore souvent qu&rsquo;il a aussi \u00e9crit un petit trait\u00e9 de medecine, les&nbsp;<em>Directiones ad rem Medicam pertinentes<\/em>&nbsp;(1671 ou 1672). On y trouve des remarques d&rsquo;une certaine actualit\u00e9. Selon Leibniz, \u00ab&#160;&nbsp;La morale et la m\u00e9decine&nbsp;sont les choses les plus importantes&nbsp;&#160;\u00bb et chaque innovation dans le champ m\u00e9dical \u00ab&#160;&nbsp;serait bien plus importante que la quadrature du cercle&nbsp;&#160;\u00bb. Cette id\u00e9e,&nbsp;comme nous le montre Antognazza, revient aussi dans ses lettres&#160;: quarante ans plus tard il \u00e9crit encore qu&rsquo;aucune discipline ne m\u00e9rite plus de soutien que la m\u00e9decine. Leibniz parle bien de soutien \u00e9conomique, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment&nbsp;(dans ses&nbsp;<em>Directiones<\/em>) du financement public de la part de l&rsquo;\u00c9tat, qui est selon lui un des premiers devoirs d&rsquo;un gouvernement. Il le r\u00e9p\u00e8te encore dans ses&nbsp;<em>Essais<\/em>&nbsp;de 1703-1705&#160;: garantir les progr\u00e8s de la m\u00e9decine est le but principal de l&rsquo;administration publique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les probl\u00e8mes qu&rsquo;il soul\u00e8ve sont les m\u00eames que nous nous posons aujourd&rsquo;hui, plus de trois si\u00e8cles plus tard. Il faut selon le philosophe garantir une collecte syst\u00e9matique&nbsp;des donn\u00e9es (c&rsquo;est bien ce qui a manqu\u00e9 surtout au d\u00e9but de la crise du coronavirus), r\u00e9soudre le probl\u00e8me end\u00e9mique de la p\u00e9nurie de m\u00e9decins (pas de commentaire&#8230;) et \u00e9viter la corruption&#160;: car, \u00e9crit-il \u00e0 la lettre, la vie humaine \u00ab&#160;&nbsp;ne devrait jamais \u00eatre soumise aux lois du march\u00e9&#160;\u00bb. N&rsquo;en d\u00e9plaise&nbsp;\u00e0 Voltaire, Leibniz \u00e9tait-il un intellectuel gauchiste avant la lettre&#160;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J10<\/h2>\n\n\n\n<p>N\u00e9e \u00e0 Paris, ma fille n&rsquo;en a pas moins des origines milanaises. Cet h\u00e9ritage pr\u00e9voit qu&rsquo;elle soit un jour initi\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9paration du risotto, mais avant d&rsquo;en arriver l\u00e0 il faudra qu&rsquo;elle en ma\u00eetrise les fondements. Or on ne peut pas faire un bon risotto avec du bouillon-cube&#160;: le chef Tommaso Melilli le rappelle dans son livre <em>Spaghetti Wars<\/em>. Donc il faut faire un&nbsp;<em>vrai<\/em>&nbsp;bouillon et \u00e7a tombe bien car nous pouvons ainsi r\u00e9viser nos l\u00e9gumes en famille&#160;: la carotte, l&rsquo;oignon, le poireau, le navet, le c\u00e9leri&#8230; Un bouillon c&rsquo;est magique, car il permet de&nbsp;<em>dupliquer<\/em>&nbsp;les aliments. On les jette dans l&rsquo;eau, on fait chauffer, et apr\u00e8s trois heures on a toujours ces m\u00eames aliments (cuits) ainsi que leur quintessence. Ce que l&rsquo;on goutait directement, on le savoure maintenant comme dans un miroir,&nbsp;<em>per speculum in aenigmate<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais qu&rsquo;en est-il de cette alchimie dans le cube industriel&#160;? Je me suis longtemps pos\u00e9 la question, et j&rsquo;en \u00e9tais arriv\u00e9 \u00e0 imaginer des gigantesques marmites dans lesquelles les h\u00e9ritiers du baron von Liebig faisaient bouillir des&nbsp;gigalitres de bouillon. Pourtant, impossible de trouver des t\u00e9moignages visuels de cette sc\u00e8ne vaguement monstrueuse. La raison est simple&#160;: ce n&rsquo;est pas ainsi que l&rsquo;on produit le bouillon-cube industriel. Comme le montre un <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=vTPc5O8IFLM\" target=\"_blank\">documentaire danois<\/a> sur le sujet, les fabricants de cube ne font que m\u00e9langer des extraits des divers ingr\u00e9dients, qu&rsquo;ils re\u00e7oivent par d&rsquo;autres fabricants sp\u00e9cialis\u00e9s&#160;: extrait de carotte, extrait de viande, ar\u00f4mes, etc.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car le probl\u00e8me, ici comme dans notre cuisine, c&rsquo;est d&rsquo;optimiser au maximum le processus de production en limitant les d\u00e9chets, c&rsquo;est-\u00e0-dire en les re-valorisant. Que faire de tous ces navets bouillis qui nous ont servi \u00e0 produire notre savoureux bouillon&#160;? Des pur\u00e9es et des soupes, et puis encore des soupes et des pur\u00e9es. La partie difficile, maintenant, est de convaincre ma famille de les manger. Pendant ce temps, je savoure dans une tasse mon bouillon comme un d\u00e9licieux th\u00e9 oriental.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J9<\/h2>\n\n\n\n<p>Si le journal du confinement appara\u00eet le plus souvent comme un exercice idiot, c&rsquo;est qu&rsquo;on devient tous moins int\u00e9ressants pour les autres d\u00e8s lors que l&rsquo;on commence \u00e0 se ressembler trop&#160;: si dans un premier temps on s\u2019\u00e9meut \u00e0 retrouver nos sentiments et nos habitudes couch\u00e9s sur papier par quelque grand \u00e9crivain, tr\u00e8s vite on cesse d&rsquo;y voir un quelconque int\u00e9r\u00eat. On en vient m\u00eame a remettre en question le tissu d\u2019in\u00e9galit\u00e9s r\u00e9putationnelles qui font qu&rsquo;un tel \u00e9crive dans <em>Le Monde<\/em> et un autre sur son blog lu par trois personnes.<\/p>\n\n\n\n<p>Par contre j&rsquo;ai trouv\u00e9 un certain r\u00e9confort dans la lecture de certains livres \u00e9crits dans d&rsquo;autres contexte, et en les imaginant comme si leur auteur d\u00e9crivait le confinement de 2020. Prenez donc les deux volumes de <em>La vie sur terre <\/em>de Baudoin de Bodinat, \u00e9crits \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 sous pseudonyme et parus \u00e0 aux Editions de l&rsquo;Encyclop\u00e9die des Nuisances. On ne peut s\u2019emp\u00eacher de consid\u00e9rer qu&rsquo;il \u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 comme un confin\u00e9 d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, d\u00e8s la premi\u00e8re phrase&#160;: \u00ab&#160;Je quitte la fen\u00eatre, je m\u2019assieds sur une chaise. \u00c0 quoi penser&#160;?&#160;\u00bb L&rsquo;auteur est bel et bien prisonnier de son appartement, et commence sa r\u00e9flexion sur le peu d&rsquo;avenir que contient le temps o\u00f9 nous sommes de l\u2019int\u00e9rieur de \u00ab&#160;cette chambre vide d\u2019o\u00f9 je ne puis sortir&#160;\u00bb. Vous me direz que l&rsquo;on retrouve des \u00e9chos de Claude Fran\u00e7ois, mais attendez la suite.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette voix am\u00e8re nous vient d&rsquo;un autre confinement, dont celui-ci n&rsquo;est qu&rsquo;une image, dont celui-l\u00e0 n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une r\u00e9p\u00e9tition. Il est d&rsquo;ailleurs souvent question de confinement du monde, confinement dans le monde, un r\u00e9tr\u00e9cissement de l&rsquo;espace qui annonce le r\u00e9tr\u00e9cissement d&rsquo;un temps qui s&rsquo;ach\u00e8ve. Tous ces anars aigris, ces antimodernes d\u00e9pressifs, ces soixante-huitards n\u00e9o-conservateurs&#8230; ce n&rsquo;\u00e9tait donc finalement que les pr\u00e9curseurs de l&rsquo;esprit de 2020. Tenez donc&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Car ce n\u2019est pas impun\u00e9ment qu\u2019on m\u00e8ne une vie normale&#160;: elle est aussi normale que la prison industrielle qu\u2019il faut avoir int\u00e9rioris\u00e9e physiologiquement pour la trouver normale&#160;: seule une imagination d\u00e9j\u00e0 atrophi\u00e9e par la m\u00e9diocrit\u00e9 et le confinement de cette vie totalitaire peut s\u2019en satisfaire et avoir l\u2019usage de ses accessoires, qui ach\u00e8veront de dess\u00e9cher tout \u00e0 fait l\u2019individu. C\u2019est pourquoi il est besoin de lui injecter de la vie artificielle \u00e0 proportion qu\u2019il s\u2019adapte, et maintenant c\u2019est une perfusion constante d\u2019images en couleurs qui bougent et qui parlent afin qu\u2019il ne s\u2019aper\u00e7oive de rien&#160;; afin qu\u2019il ne s\u2019aper\u00e7oive pas que sa vie ne vit plus, qu\u2019elle est devenue la fonction biologique dont la production totale a besoin pour prosp\u00e9rer, son tube digestif en quelque sorte.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>On se tromperait en d\u00e9crivant ce livre comme \u00ab&#160;proph\u00e9tique&#160;\u00bb (un terme qui d&rsquo;ailleurs est pass\u00e9 bien rapidement de l\u2019eschatologie au marketing) puisqu&rsquo;il ne faisait que d\u00e9crire le monde comme il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 &#8211; du moins selon le point de vue de l&rsquo;auteur. Mais quitte \u00e0 ne pas pouvoir pr\u00e9voir l&rsquo;avenir, voir le pr\u00e9sent c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J8<\/h2>\n\n\n\n<p>Les trois \u00e9t\u00e9s de la cigale, une fable.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier \u00e9t\u00e9, la cigale le passa \u00e0 chanter pendant que les fourmis travaillaient dur \u00e0 construire une grande fourmili\u00e8re, confortable et accueillante.&nbsp;Quand arriva, forc\u00e9ment, l&rsquo;hiver la cigale frappa \u00e0 leur porte pour demander un abri.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Eh, ma jolie&#160;! Tu as pass\u00e9 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 \u00e0 chanter et maintenant tu veux une chambre&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Dame la Fourmi, il y a peut-\u00eatre un malentendu, je vous paierai pour ce logis. D&rsquo;ailleurs je voudrais la suite imp\u00e9riale, et tout de suite s&rsquo;il vous pla\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p>Car la cigale \u00e9tait bonne chanteuse&#160;: pendant la belle saison, elle avait bien gagn\u00e9 sa vie en se produisant dans les dancing. Pas b\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me \u00e9t\u00e9 la cigale le passa \u00e0 chanter, de nouveau, mais elle n&rsquo;\u00e9tait plus seule. Les fourmis avaient remarqu\u00e9 qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une activit\u00e9 lucrative et avaient elles-m\u00eames \u00e9tudi\u00e9 le chant tout l&rsquo;hiver. Maintenant elles se produisaient dans les dancing (il faut dire que les fourmis chantent tr\u00e8s mal&#160;: mais le public est ignorant, que voulez-vous&#160;?). D&rsquo;ailleurs elles n&rsquo;avaient pas vraiment le choix, car la construction de la fourmili\u00e8re \u00e9tait termin\u00e9e l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente et il n&rsquo;y avait plus de travail. Cette concurrence \u00e9tait tout de m\u00eame emb\u00eatante pour la cigale, qui gagna tr\u00e8s peu d&rsquo;argent cette ann\u00e9e-l\u00e0. Quand la bise fut venue elle se trouva fort d\u00e9pourvue, et sans un sou elle dut donc frapper \u00e0 la porte de la fourmili\u00e8re. Pour payer sa chambre elle vendit son banjo, qu&rsquo;elle tenait de sa m\u00e8re et que celle-ci tenait de sa grand-m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me \u00e9t\u00e9, la cigale le passa \u00e0 travailler. Elle assuma les t\u00e2ches les plus ingrates, celles que les fourmis ne voulaient plus faire. Mais comment voulez-vous qu&rsquo;elle le r\u00e9alise&#160;: paresseusement et sans grande adresse, car la seule chose pour laquelle la cigale \u00e9tait vraiment dou\u00e9e \u00e9tait de faire des solos m\u00e9lancoliques \u00e0 la Tom Verlaine. Pendant ce temps, les fourmis se ruinaient en bo\u00eete de nuit. Peu \u00e0 peu, la fourmili\u00e8re commen\u00e7a \u00e0 s&rsquo;effondrer car il n&rsquo;y avait plus personne pour la r\u00e9parer. Le froid arriva et avec lui une marmotte somnolente, qui pensa bien d&rsquo;y creuser son abri. Non sans avoir d\u00e9vor\u00e9 les quelques fourmis restantes.<\/p>\n\n\n\n<p>La cigale avait appris la le\u00e7on.&nbsp;Elle d\u00e9cida de composer un album concept sur la fin de la civilisation. Au printemps, un voile d&rsquo;insecticide est descendu sur elle comme une aurore bor\u00e9ale<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J7<\/h2>\n\n\n\n<p>Une chose qui me fascine chez les enfants est leur approche spontan\u00e9ment normative \u00e0 la vie sociale. J&rsquo;observe ma fille&#160;: elle tire de mes sanctions ponctuelles (ne fais pas ci, ne fais pas \u00e7a) des r\u00e8gles g\u00e9n\u00e9rales sur ce qui est permis et ce qui est interdit dans certains circonstances. Elle les \u00e9nonce avec&nbsp; satisfaction pour me signifier qu&rsquo;elle ma\u00eetrise la norme, norme souvent implicite qu&rsquo;elle obtient elle-m\u00eame en g\u00e9n\u00e9ralisant. Car il faut bien le dire&#160;: l&rsquo;exercice de la souverainet\u00e9 parentale est souvent chaotique, occasionnaliste&#160;; elle ne se pr\u00e9sente par comme un ordonnement (Kelsen dirait&nbsp;<em>Rechtsordnung<\/em>) mais comme s\u00e9quence&nbsp;de d\u00e9crets et de mesures exceptionnelles adapt\u00e9es \u00e0 la situation.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois elle chicane autour d&rsquo;un vide l\u00e9gislatif. Je parle toujours de ma fille, pas du grand juriste autrichien. Par exemple si je luis dis qu&rsquo;elle ne peut pas dormir sur le divan du salon la nuit, le jour suivant elle va \u00e9noncer&nbsp;une r\u00e8gle positive&nbsp;\u2013&nbsp;\u00ab&#160;Quand il y a le soleil, on peut dormir sur le divan&nbsp;&#160;\u00bb&nbsp;\u2013&nbsp;que je n&rsquo;ai pourtant jamais prononc\u00e9. Il y a quelque chose qui ressemble \u00e0 un <em>a priori<\/em> kantien dans cette fa\u00e7on d&rsquo;imposer une logique dans mes d\u00e9cisions, ou plus probablement \u00e0 un conditionnement&nbsp;culturel&nbsp;&#160;: car cela m\u2019\u00e9tonnerait&nbsp;qu&rsquo;une telle structuration normative soit inn\u00e9e dans l&rsquo;\u00eatre humain. Comme le&nbsp;<em>Ius<\/em>&nbsp;vint aux romains au cours de leur histoire (relire \u00e0 ce sujet Aldo Schiavone&#160;!) on doit admettre que nous arrivons \u00e0 faire absorber cette \u00ab&#160;technologie&#160;\u00bb aux enfants d\u00e8s trois ans, en les pr\u00e9parant \u00e0 regarder le monde \u00e0 la recherche de r\u00e8gles et principes universels.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est emb\u00eatant, c&rsquo;est qu&rsquo;elle a commenc\u00e9 aussi \u00e0 me donner des ordres. Elle m&rsquo;impose de respecter les r\u00e8gles que je lui donne. \u00c0 la fin du confinement, je crains qu&rsquo;on reconstitue tout le&nbsp;Code de Justinien&nbsp;\u2013&nbsp;mais dans un espace h\u00e9las beaucoup plus r\u00e9duit que l&#8217;empire romain.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J6<\/h2>\n\n\n\n<p>Tout n&rsquo;est pas qu&rsquo;histoire universelle et \u00e9conomie politique \u00e0 la maison, d&rsquo;ailleurs vous l&rsquo;aurez d\u00e9sormais compris&#160;: vous lisez le journal d&rsquo;un p\u00e8re mythomane qui tourmente sa pauvre fille de 4 ans pour en faire de la chair \u00e0 anecdotes. Mais le pire \u00e9tait \u00e0 venir, car au cent-quarante-cinqui\u00e8me jour de confinement (j&rsquo;avoue que je commence \u00e0 perdre le compte) j&rsquo;ai voulu partager avec elle une passion bien particuli\u00e8re et ai ainsi lanc\u00e9 mon cours de danse.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;ai aucun doute sur quelle est ma chor\u00e9graphie pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e&#160;: il s&rsquo;agit de Claude Fran\u00e7ois dansant sa <em>Chanson populaire<\/em> lors de l&rsquo;\u00e9mission Mosa\u00efque du 30 novembre 1977. J&rsquo;ai regard\u00e9 des dizaines de fois cette vid\u00e9o sur YouTube. Ce n&rsquo;est pas tant la chanson qui me s\u00e9duit, quoique \u00e9mouvante, mais le m\u00e9canisme \u00e0 horlogerie que Claude et ses Claudettes portent sur sc\u00e8ne. Tout est ordonn\u00e9 et en m\u00eame temps joyeux. Pourtant aucun technicisme, aucune acrobatie&#160;: on imagine que tout le monde peut apprendre cette chor\u00e9graphie, avec un petit travail de m\u00e9moire et de concentration, et finalement s&rsquo;amuser, se laisser aller. Claude Fran\u00e7ois sautille, mouline, tourne en rond, s&rsquo;ouvre et se referme, se balance, regarde le ciel \u2013 et nous avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Du moins, on a essay\u00e9. J&rsquo;ai d\u00e9compos\u00e9 la chor\u00e9graphie en quelques modules&#160;: le train, l&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re, le tournesol&#8230; Le r\u00e9sultat devait \u00eatre horrible \u00e0 voir, mais tout de m\u00eame divertissant pour nous. Finalement la v\u00e9ritable difficult\u00e9 que nous avons rencontr\u00e9 tient au manque d&rsquo;espace&#160;: peut-on vraiment danser dans un appartement parisien&#160;? En observant avec attention la vid\u00e9o, on remarque que la sc\u00e8ne de Mosa\u00efque n&rsquo;est pas tr\u00e8s grande, peut-\u00eatre cinq m\u00e8tres par cinq pour sept danseurs. C&rsquo;est justement en \u00e7a, je suppose, que tient la technique invisible de Claude et des Claudettes&#160;: danser malgr\u00e9 le confinement.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me surprend \u00e0 r\u00e9\u00e9couter les paroles de la chanson. Claude Fran\u00e7ois ne nous parle pas seulement de la m\u00e9lancolie d&rsquo;un amour perdu mais bel et bien du confinement d&rsquo;un homme seul dans l&rsquo;appartement&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;<em>Je prom\u00e8ne ma souffrance de notre chambre au salon\/ Je vais je viens je tourne en rond<\/em>&nbsp;&#160;\u00bb. C&rsquo;est en chantant qu&rsquo;il gu\u00e9rit ses blessures, c&rsquo;est en dansant qu&rsquo;il reconquiert son espace. Le tout est de ne pas cogner son tibia contre la table basse.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J5<\/h2>\n\n\n\n<p>Puisqu&rsquo;il para\u00eet que les restaurants peuvent encore livrer, j&rsquo;ai eu une pens\u00e9e interdite&#160;: un Big Mac avec des frites. J&rsquo;allais annoncer la bonne nouvelle \u00e0 ma fille lorsque j&rsquo;ai d\u00e9couvert que McDonald&rsquo;s a ferm\u00e9 la plupart de ses restaurants en France.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela, je l&rsquo;avoue, m&rsquo;a un peu inqui\u00e9t\u00e9. Car si aucune loi n&rsquo;impose \u00e0 McDo la fermeture, c&rsquo;est donc que le <em>business<\/em> n&rsquo;est pas rentable \u00e0 ces conditions, contrairement \u00e0 la petite cr\u00eaperie du quartier. On aurait pu croire que des mati\u00e8res premi\u00e8res bon march\u00e9, des salaires align\u00e9s sur le SMIC et une organisation tayloriste du travail suffisaient \u00e0 produire de la plus-value&#160;; h\u00e9las non, de toute \u00e9vidence il faut aussi des volumes de ventes suffisants pour faire des \u00e9conomies d&rsquo;\u00e9chelles. Sans quoi tout s&rsquo;\u00e9croule. Vous l&rsquo;aurez compris&#160;: pas d&rsquo;Happy Meal ce soir mais l\u2019\u00e9ni\u00e8me cours d&rsquo;\u00e9conomie politique avec les classiques. Et le pas est tellement bref d&rsquo;Adam Smith \u00e0 Rosa Luxembourg, dont une nouvelle traduction vient de para\u00eetre aux \u00e9ditions Agone&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne mesurons pas encore les effets syst\u00e9miques de la partielle discontinuation de la vie \u00e9conomique n\u00e9cessaire pour ralentir la diffusion du nouveau coronavirus, mais la disparition du Big Mac est l&rsquo;indice d&rsquo;une fragilit\u00e9 profonde du syst\u00e8me. On a cru pouvoir distinguer facilement ce qui est n\u00e9cessaire de ce qui est superflu, mais pensons \u00e0 toutes ces fili\u00e8res, comme celle du plastique ou du papier, qui fournissent des produits semi-finis \u00e0 la fois pour des usages essentiels et des usages moins essentiels&#160;: lorsque la demande des seconds se tarit, les premiers ne b\u00e9n\u00e9ficient plus d&rsquo;aucune \u00e9conomie d&rsquo;\u00e9chelle. Donc le syst\u00e8me se condamne \u00e0 la surproduction et les co\u00fbts augmentent. On touche l\u00e0 l&rsquo;essence m\u00eame du capitalisme&#160;: un mode de production dans lequel le superflu et le n\u00e9cessaire d\u00e9pendent l&rsquo;un de l&rsquo;autre, ayant mis la n\u00e9cessit\u00e9 du superflu au service de l&rsquo;abondance du n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Papa&#160;? Maintenant on peut manger&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ah oui, voil\u00e0 ce que j&rsquo;allais oublier.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J4<\/h2>\n\n\n\n<p>Confin\u00e9 dans le jardin d&rsquo;Eden, Adam se consacrait \u00e0 une seule activit\u00e9&#160;: donner un nom \u00e0 toutes les cr\u00e9atures une par une. Quand il eut termin\u00e9 sa besogne il se trouva d\u00e9s\u0153uvr\u00e9 et se mit \u00e0 compter une par une les dalles du carrelage du firmament. Que nous reste-t-il de l&rsquo;encyclop\u00e9die r\u00e9dig\u00e9e par le premier homme, dont descendent toutes les langues terrestres&#160;? Une longue th\u00e9orie de noms qui s&rsquo;\u00e9puise forcement par le mot qui a servi \u00e0 Adam pour nommer le sentiment de celui qui n&rsquo;a plus de noms \u00e0 inventer. Cette ultime parole qui scelle l&rsquo;univers, Adam la prononce un instant avant de s&rsquo;endormir&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;ennui&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous l&rsquo;aurez compris&#160;: nous avons commenc\u00e9 \u00e0 lire la Bible \u00e0 la maison. Je cherchais depuis longtemps une bonne \u00e9dition illustr\u00e9e, avec un savant dosage texte\/image et quelque peu d&rsquo;\u00e9pique dans les dessins&#160;: je l&rsquo;ai trouv\u00e9e aux \u00e9ditions Hemma, r\u00e9dig\u00e9e par Dominique Ferir et illustr\u00e9e par Gauthier Dosimont. Lire la Bible \u00e0 un enfant met d&rsquo;autant plus l&rsquo;adulte face \u00e0 certaines difficult\u00e9s, que ce livre ne fait que soulever des questions qui f\u00e2chent&#160;: qui est Dieu&#160;? pourquoi ne le voit-on jamais&#160;? qui sont les Isra\u00e9lites&#160;? pourquoi celui-ci a-t-il tu\u00e9 son fr\u00e8re&#160;? J&rsquo;ai bien s\u00fbr \u00e9vit\u00e9 de raconter la promenade d&rsquo;Abraham avec son fils Isaac sur le Mont Moriah&#160;: ma fille aurait sans doute \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9e par cette sortie d\u00e9rogatoire sans attestation de d\u00e9placement.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a dans ce grand livre plusieurs r\u00e9cits qui nous aident \u00e0 penser notre confinement&#160;: les quarante jours de No\u00e9 sur son arche mais aussi l&rsquo;aventure de Jonas dans le ventre de la baleine. Mais la pr\u00e9carit\u00e9 de cette situation in\u00e9dite, aux cons\u00e9quences encore impr\u00e9vues, peut nous rapprocher aussi de la confusion que devaient \u00e9prouver les Juifs qui suivaient Mo\u00efse dans l\u2019Exode, errant dans les d\u00e9sert de Shur et de S\u00een, confiants dans la logistique divine pour s\u2019approvisionner en manne. Or cela, si on y pense, est bien paradoxal&#160;: confin\u00e9s chez nous, comment pouvons-nous en m\u00eame temps nous sentir en exil&#160;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J3<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;&nbsp;Il y a des d\u00e9cennies o\u00f9 rien ne se passe, et des semaines o\u00f9 des d\u00e9cennies se produisent&#160;\u00bb disait L\u00e9nine \u2014 probablement apr\u00e8s avoir pass\u00e9 deux semaines confin\u00e9 chez lui avec sa fille de quatre ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ne vous inqui\u00e9tez pas, on tient le coup.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier jour je me suis dit qu&rsquo;il fallait profiter de l&rsquo;opportunit\u00e9 pour \u00e9lever le niveau de son \u00e9ducation&#160;: j&rsquo;ai donc pris ma belle \u00e9dition illustr\u00e9e de Toynbee (Bordas 1985, probablement la meilleure) et d\u00e9but\u00e9 mon cours d&rsquo;Histoire universelle. Celui-ci s&rsquo;est termin\u00e9 cinq minutes apr\u00e8s \u00e0 cause du manque d&rsquo;attention de la classe (une petite fille et dix doudous). J&rsquo;ai compris qu&rsquo;il fallait am\u00e9nager le niveau et nous sommes pass\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude s\u00e9miologique m\u00e9ticuleuse de tout ce qu&rsquo;il y avait dans la cuisine, paquet par paquet et bo\u00eete par bo\u00eete. Tr\u00e8s vite le cours a \u00e9volu\u00e9 dans le jeu des odeurs amusantes, qui consiste (comme son nom l&rsquo;indique) \u00e0 respirer le contenu des paquets et bo\u00eetes susdits. Cela s&rsquo;est termin\u00e9 avec un adulte et une enfant pris de fou rire en inhalant un petit pot de Marmite, la petite sauce maronnasse dont raffolent les anglais.<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me jour j&rsquo;ai tent\u00e9 de lire \u00e0 ma fille <em>Le masque de la mort Rouge<\/em>. Nous n&rsquo;avons pas r\u00e9ussi \u00e0 aller bien au-del\u00e0 des premi\u00e8res lignes, car la prose d&rsquo;Edgar Allan Poe ennuyait la petite. Inutile de lui dire que la traduction \u00e9tait de Baudelaire, elle m&rsquo;aurait s\u00fbrement sorti qu&rsquo;elle pref\u00e9rait Mallarm\u00e9. Elle m&rsquo;a tout de m\u00eame demand\u00e9 si notre maladie aussi \u00e9tait rouge. Je lui ai dit qu&rsquo;elle \u00e9tait beaucoup moins grave que la peste et elle en a conclu qu&rsquo;elle \u00e9tait bleue&#160;: nos allons l&rsquo;appeler \u00ab&#160;&nbsp;la maladie bleue&#160;\u00bb, d\u00e9cide-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me jour, avant de se coucher elle m&rsquo;a demand\u00e9 de lui raconter l&rsquo;histoire du monsieur qui dit qu&rsquo;on ne peut pas aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. Ce monsieur, ma ch\u00e8re, c&rsquo;est le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. Elle avait assist\u00e9 \u00e0 son discours et maintenant elle veut que je le lui refasse. Tous les soirs. <\/p>\n\n\n\n<p>Et puis il y eut soir et il y eut un matin, et ce fut le quatri\u00e8me jour. Et le cinqui\u00e8me, et le sixi\u00e8me. Le septi\u00e8me jour le Seigneur se reposa \u2014 ah non, tiens, \u00e7a continue.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J2<\/h2>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a rien de plus efficace que le confinement de tous les individus dont l\u2019activit\u00e9 n\u2019est pas jug\u00e9e n\u00e9cessaire pour susciter en nous-autres les Parisiens, les intellectuels et les travailleurs du tertiaire un amer sentiment d\u2019inutilit\u00e9. Regarde, ma fille, \u00e0 quoi ressemble un petit-bourgeois dans sa nudit\u00e9. Heureusement pour nous distraire de toute sp\u00e9culation m\u00e9lancolique sur la <em>virtus productiva <\/em>de la classe moyenne (\u00e0 ce sujet vient de para\u00eetre l\u2019ouvrage de Bruno Astarian et Robert Ferro,<em> Le m\u00e9nage \u00e0 trois de la lutte des classes<\/em>) le gouvernement nous propose une solution&#160;: aller aider les paysans dans les champs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai donc pens\u00e9 de proposer cela \u00e0 ma petite famille. Cela nous fera des vacances, on respirera un peu d\u2019air, j\u2019ai m\u00eame propos\u00e9 \u00e0 ma femme de reprendre les r\u00eanes du foyer comme aux bons vieux temps \u2014 ce \u00e0 quoi elle m\u2019a rappel\u00e9 qu\u2019elle se d\u00e9brouillait tr\u00e8s bien avec son t\u00e9l\u00e9travail, merci. En tout cas d\u2019aller <em>far from the maddening crowd<\/em> aurait pu racheter notre mauvaise conscience&#160;; c\u2019\u00e9tait sans faire les comptes avec l&rsquo;exp\u00e9rience non moins am\u00e8re de consultation du site \u201cDes bras pour nos assiettes\u201d qui devrait mettre en relation l\u2019offre et la demande. Le Grand Continent l\u2019a test\u00e9 pour vous.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e \u00e9tait bonne, voire tr\u00e8s bonne. Comme on le sait d\u00e9sormais, la crise du COVID-19 emp\u00eache a beaucoup de travailleurs saisonniers de rejoindre la France. Mais peut-on pour autant les remplacer par des Parisiens&#160;? Rien n\u2019est moins s\u00fbr. Car tout d\u2019abord l\u2019interface nous demande de faire la liste de nos comp\u00e9tences, et personnellement il n\u2019y a pas grand chose que je sache faire dans les champs&#160;: j\u2019ai donc rempli le formulaire un peu au hasard, dans une liste de dizaines d\u2019activit\u00e9s agricoles dont j\u2019ignorais l\u2019existence m\u00eame, celles que j\u2019ai jug\u00e9 pouvoir apprendre en moins de temps. Cela ne me rendait pas compatible avec grand chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon attention s\u2019est port\u00e9e tout d\u2019abord sur un CDD de trieur de carottes et c\u00e9leris-rave dans les Hauts-de-France, par ailleurs pas trop mal pay\u00e9 (10,15&nbsp;\u20ac de l\u2019heure) mais finalement le vrai coup de foudre a \u00e9t\u00e9 un poste d&rsquo;\u00e9leveur d\u2019escargots \u2014 activit\u00e9 qui me semblait avoir une certaine po\u00e9sie, car je me voyais d\u00e9j\u00e0 instructeur de gast\u00e9ropodes voire pr\u00e9cepteur de colima\u00e7ons. J\u2019ai d\u2019ailleurs commenc\u00e9 \u00e0 regarder avec ma fille de nombreux vid\u00e9os \u00e0 ce sujet&#160;: nous connaissons d\u00e9sormais maintenant les secrets de la reproduction hermaphrodite. H\u00e9las, bien que j\u2019ai signal\u00e9 mon int\u00e9r\u00eat pour ce poste, personne ne m\u2019a recontact\u00e9. J\u2019ai d\u00fb donc faire les comptes avec ma fille qui depuis trois jours me demande quand nous allons \u00e9lever nos amis escargots.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin j\u2019ai c\u00e9d\u00e9&#160;: sur Ebay j\u2019ai trouv\u00e9 un superbe exemplaire d&rsquo;escargot g\u00e9ant africain pour 15\u20ac et j\u2019ai pass\u00e9 la commande. L\u2019instruire, me suis-je dit, va nous faire une nouvelle activit\u00e9 pendant le confinement. Il va nous \u00eatre livr\u00e9 par courrier ordinaire dans les prochains jours.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">J1<\/h2>\n\n\n\n<p>Les Italiens, qui vivent quelques semaines en avance sur nous la tragi-com\u00e9die du confinement, nous envoient depuis le futur quelques astuces pratiques. \u00c0 en croire leur t\u00e9moignage aucune p\u00e9nurie ne s&rsquo;est encore pr\u00e9sent\u00e9e. Sauf pour certains produits, et pas forc\u00e9ment les premiers auxquels on penserait. Plusieurs sources convergent&#160;: pensez \u00e0 acheter de la levure, elle est d\u00e9sormais introuvable \u00e0 Rome et \u00e0 Milan. La raison est toute simple, \u00e0 la maison il faut bien s&rsquo;occuper, surtout lorsqu&rsquo;on a des enfants, donc on cuisine. On cuisine beaucoup. On cuisine tout le temps. La premi\u00e8re semaine on fait des g\u00e2teaux&#160;; \u00e0 la deuxi\u00e8me on passe carr\u00e9ment au p\u00e9trissage et \u00e0 la panification.<\/p>\n\n\n\n<p>De mon c\u00f4t\u00e9, confin\u00e9 dans un appartement parisien avec femme et enfant, je me consacre aux p\u00e2tes fra\u00eeches. L&rsquo;exercice est amusant pour l&rsquo;enfant et instructif pour l&rsquo;adulte&#160;: il nous apprend combien de temps prend la production artisanale d&rsquo;une denr\u00e9e que l&rsquo;on ach\u00e8te au supermarch\u00e9 pour un ou deux euros. Et on vient \u00e0 se demander pourquoi donc les grand m\u00e8res italiennes ont invent\u00e9 une activit\u00e9 si complexe au lieu de m\u00e9langer leurs \u0153ufs et leur farine dans des simples galettes, et pourquoi aujourd&rsquo;hui nous suivons leurs traces.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9ponse se trouve dans les cours d&rsquo;\u00e9conomie politique que je donne \u00e0 ma fille&nbsp; pour nous occuper dans ces interminables journ\u00e9es&#160;: relis donc Ricardo, petite, tu verras que s&rsquo;il est vrai que la division du travail nous invite \u00e0 nous sp\u00e9cialiser chacun en ce en quoi nous sommes plus productifs \u2014 et je vous assure qu&rsquo;en temps normal ce ne sont pas les p\u00e2tes fra\u00eeches \u2014 il arrive parfois qu&rsquo;un facteur de production soit en exc\u00e8s par rapport aux autres. Depuis quelques semaines, c&rsquo;est le temps. Inemployable dans des usages plus productifs comme l&rsquo;agriculture ou le tertiaire, il ne nous reste qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;affecter \u00e0 la production de p\u00e2tes fra\u00eeches, pains, tartes, lasagne, pots-au-feu&#8230; Si vous voulez me prendre en exemple, assurez-vous juste d&rsquo;avoir tous les facteurs de production n\u00e9cessaires&#160;: vous d\u00e9tenez le facteur-temps en masse, pensez \u00e0 faire des r\u00e9serves de facteur-farine et de facteur-levure&nbsp;&#160;!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chaque jour, Raffaele Alberto Ventura nous raconte son exp\u00e9rience de confinement avec sa fille de quatre 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