{"id":64161,"date":"2020-03-23T07:45:00","date_gmt":"2020-03-23T06:45:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=64161"},"modified":"2020-09-02T15:06:13","modified_gmt":"2020-09-02T13:06:13","slug":"lesprit-imperial-passe-colonial-et-politiques-du-present","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/03\/23\/lesprit-imperial-passe-colonial-et-politiques-du-present\/","title":{"rendered":"L’Esprit imp\u00e9rial. Pass\u00e9 colonial et politiques du pr\u00e9sent"},"content":{"rendered":"\n
Robert Gildea, professeur d\u2019histoire moderne \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019Oxford, est un sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire de France au XX\u00e8me si\u00e8cle. Il a r\u00e9cemment publi\u00e9 <\/em>Fighters of the Shadows : A New History of French Resistance (Harvard University Press, 2015), <\/em>Children of the Revolution : The French 1799-1914 (Harvard University Press, 2010) et a dirig\u00e9 un ouvrage collectif incontournable sur Mai 68 en Europe, <\/em>Europe\u2019s 68 : Voices of Revolt (Oxford University Press, 2013).<\/em><\/p>\n\n\n\n Nous l\u2019avons rencontr\u00e9 \u00e0 Oxford afin de proposer un compte-rendu sous forme de discussion de son dernier ouvrage, <\/em>Empires of the Mind : The colonial past and the politics of Present (Cambridge University Press, 2019), dont la traduction fran\u00e7aise, est parue chez Pass\u00e9s Compos\u00e9s en f\u00e9vrier 2020 sous le titre L\u2019Esprit imp\u00e9rial : Pass\u00e9 colonial et politiques du pr\u00e9sent. <\/em><\/p>\n\n\n\n Le livre, qui \u00e9tudie l\u2019influence des pass\u00e9s imp\u00e9riaux britannique et fran\u00e7ais sur leur pr\u00e9sent, contient trois principales id\u00e9es. Tout d\u2019abord, il d\u00e9montre que la \u201cd\u00e9colonisation\u201d formelle des ann\u00e9es 60 n\u2019a pas marqu\u00e9 la fin d\u00e9finitive de l\u2019histoire coloniale, qui se poursuit \u00e0 la fois hors des territoires nationaux, par le n\u00e9o-colonialisme, l\u2019imp\u00e9rialisme financier, puis le nouvel imp\u00e9rialisme, et sur les territoires nationaux par la persistance d\u2019une \u201cfracture coloniale\u201d. <\/em><\/p>\n\n\n\n Ensuite, il explique comment le racisme \u00e0 l\u2019encontre des populations immigr\u00e9es venues des anciennes colonies pour participer \u00e0 l\u2019effort de reconstruction d\u2019apr\u00e8s guerre a conduit \u00e0 \u00e9tablir des \u201cbarri\u00e8res de couleur\u201d informelles afin de garantir une hi\u00e9rarchie coloniale, aussi bien dans le mod\u00e8le r\u00e9publicain fran\u00e7ais que dans le mod\u00e8le apparemment multiculturel britannique. <\/em><\/p>\n\n\n\n Enfin, il montre comment l\u2019attitude vis \u00e0 vis de leur empire disparu a influenc\u00e9 la perception diff\u00e9rente de l\u2019Union europ\u00e9enne : la France consid\u00e9rait l\u2019Union europ\u00e9enne comme compatible avec ses ambitions n\u00e9o-coloniales ; le Royaume-Uni voyait une opposition entre son appartenance europ\u00e9enne et sa nostalgie imp\u00e9riale. Apr\u00e8s ce rapide r\u00e9sum\u00e9, laissons \u00e0 pr\u00e9sent Robert Gildea vous pr\u00e9senter ses principales th\u00e8ses en r\u00e9pondant \u00e0 nos questions. <\/em><\/p>\n\n\n\n Quand j’ai commenc\u00e9 mon travail d\u2019historien, je me suis inspir\u00e9 \u00e0 la fois de l’histoire marxiste et de l’histoire des Annales. C’est \u00e0 l’\u00e9cole des Annales que j’ai d\u00e9couvert pour la premi\u00e8re fois le concept de mentalit\u00e9 politique. Je me suis ensuite int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l’histoire de la m\u00e9moire. J’ai \u00e9crit un livre sur Le pass\u00e9 dans l’histoire de France <\/em>qui est \u00e0 la fois inspir\u00e9 par Pierre Nora et en m\u00eame temps critique parce que je n’aimais pas la fa\u00e7on dont il donnait une liste d’objets ou de lieux autour desquels la m\u00e9moire se formait et se forgeait. Je voulais une approche plus dynamique. Alors j’ai essay\u00e9 d’\u00e9crire un livre o\u00f9 la m\u00e9moire, la politique et la culture politique se trouvent imbriqu\u00e9s dans une relation dynamique. <\/p>\n\n\n\n Mon autre source d\u2019inspiration principale est Maurice Halbwachs et son concept de \u201c<\/em>la m\u00e9moire collective\u201d<\/em><\/em>. Il \u00e9crit sur toutes sortes de m\u00e9moire : collective, de groupe, celle de la famille, de la classe, de l’\u00e9glise, de la religion, du village. Le concept est assez proche, \u00e0 cet \u00e9gard, de celui de r\u00e9cit dominant.<\/p>\n\n\n\n Nous devons pouvoir envisager l’histoire imp\u00e9riale du point de vue des colonisateurs et de celui des peuples colonis\u00e9s. Sinon, dans un sens freudien, nous serons condamn\u00e9s \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition et \u00e0 faire souffrir aujourd\u2019hui les gens issus des colonies d\u2019hier. <\/p>Robert Gildea<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’inspiration de Freud est venue plus tard. Si un pays subit un traumatisme tel qu’une d\u00e9faite, une r\u00e9volution ou une terreur, il doit r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qui s’est pass\u00e9 ou est condamn\u00e9 \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter la m\u00eame chose.<\/p>\n\n\n\n Je suppose que l’argument principal de ce livre est que si le colonialisme a \u00e9t\u00e9 un traumatisme pour les pays qui ont connu la domination coloniale imp\u00e9riale, il a pu aussi en \u00eatre un les m\u00e9tropoles, en particulier lorsque leur empire dispara\u00eet, et que des habitants des anciennes colonies viennent vivre dans la m\u00e9tropole.<\/p>\n\n\n\n Mon livre souhaite ainsi prouver que nous devrions prendre en consid\u00e9ration cette p\u00e9riode de l’histoire, ces deux ou trois si\u00e8cles pass\u00e9s, du point de vue des deux deux parties. C’est une histoire de grandeur et d’accomplissement. C’est aussi une histoire de massacre et d’expropriation. Nous devons pouvoir l’envisager des deux points de vue : celui des colonisateurs et celui des peuples colonis\u00e9s. Sinon, dans un sens freudien, nous serons condamn\u00e9s \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition et \u00e0 faire souffrir aujourd\u2019hui les gens issus des colonies d\u2019hier. <\/p>\n\n\n\n Au d\u00e9part, mon livre n\u2019avait aucune perspective politique. Il a commenc\u00e9 lorsque j’ai d\u00fb donner des conf\u00e9rences \u00e0 l’Universit\u00e9 de Belfast, les Wiles Lectures, en 2013, qui ne portaient que sur le colonialisme et l’imp\u00e9rialisme fran\u00e7ais. J’avais \u00e9crit un livre sur la r\u00e9sistance fran\u00e7aise, Comment sont-ils devenus r\u00e9sistants<\/em>, et l’une des choses qui m’a \u00e9tonn\u00e9 est que la lib\u00e9ration de la France s’est faite \u00e0 partir des colonies et en particulier de l’Alg\u00e9rie. Mais dix ans plus tard, les m\u00eames personnes qui avaient lib\u00e9r\u00e9 la France se trouvaient en partie de retour \u00e0 Alger, torturant les Alg\u00e9riens. Quel \u00e9tait le lien entre la lib\u00e9ration et le colonialisme ? Etait-il possible d’\u00eatre \u00e0 la fois un lib\u00e9rateur et un colonisateur ?<\/p>\n\n\n\n L’autre point de d\u00e9part \u00e9tait cette id\u00e9e de la fracture coloniale. Je souhaitais \u00e9tudier le fait que la France a \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9e non seulement par \u201c<\/em>la fracture sociale\u201d<\/em> mais aussi par \u201c<\/em>la fracture coloniale\u201d<\/em><\/em>. Puis j’ai commenc\u00e9 \u00e0 m’interroger sur le caract\u00e8re exceptionnel du cas de la France. Et si vous voulez prouver que quelque chose n’est pas exceptionnel, vous devez faire de l’histoire compar\u00e9e. J’ai donc d\u00e9cid\u00e9 d’\u00e9largir le sujet et d’y inclure l’histoire britannique.<\/p>\n\n\n\n Mais quand j’ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire le livre, le r\u00e9f\u00e9rendum de 2016 a eu lieu. Avant le r\u00e9f\u00e9rendum, il y avait beaucoup de rh\u00e9torique sur le pass\u00e9 imp\u00e9rial britannique. Cameron a dit qu’il voulait restaurer le Royaume-Uni comme \u201c<\/em>nation d\u2019aventuriers\u201d<\/em>. Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019Anglosph\u00e8re, \u00e0 l\u2019Empire 2.0, \u00e0 la Global Britain \u00e9taient alors omnipr\u00e9sentes. <\/p>\n\n\n\n Certaines personnes m’ont object\u00e9 que l’homme de la rue ne partageait pas cette nostalgie de l’empire, que lorsqu’ils ont vot\u00e9 pour partir, les r\u00e9cits imp\u00e9riaux ne faisaient pas partie de leurs motivations. Je suis en d\u00e9saccord avec cette id\u00e9e pour deux raisons. Tout d’abord, une notion telle que \u201c<\/em>make Britain great again\u201d<\/em> signifie \u201c<\/em>comme elle \u00e9tait avant, quand nous avions un empire\u201d<\/em>. Deuxi\u00e8mement, quitter l\u2019Union europ\u00e9enne \u00e9tait un moyen de r\u00e9affirmer ce qu’on pourrait appeler la hi\u00e9rarchie coloniale. Ceux qui \u00e9taient en faveur du d\u00e9part avaient le sentiment que les immigrants \u00e9taient mieux trait\u00e9s qu’ils ne l’\u00e9taient. S’ils voulaient un emploi, ils d\u00e9couvraient que les immigr\u00e9s en avaient un, qu’ils \u00e9taient mieux trait\u00e9s par les services sociaux, les \u00e9coles, les h\u00f4pitaux. Je pense que c’est un fantasme, mais c’est ce que beaucoup de gens pensaient.<\/p>\n\n\n\n L’empire est \u00e0 la fois un \u00e9tat d’esprit qui fa\u00e7onne l’attitude envers le reste du monde et une attitude \u00e0 l’int\u00e9rieur d’un pays envers les personnes d’origine \u00e9trang\u00e8re. Il y a un d\u00e9sir constant de r\u00e9imposer des hi\u00e9rarchies coloniales, comme on peut le voir dans la recr\u00e9ation de barri\u00e8res de couleur au Royaume-Uni. Dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, les immigr\u00e9s venant des Cara\u00efbes avaient beaucoup de mal \u00e0 trouver des maisons dans certains quartiers une fois arriv\u00e9s en Angleterre, \u00e0 recevoir une \u00e9ducation d\u00e9cente. Ces barri\u00e8res de couleur qui existaient formellement dans les colonies avaient \u00e9t\u00e9 recr\u00e9\u00e9es de mani\u00e8re informelle dans la m\u00e9tropole. Le scandale Windrush constitue un exemple r\u00e9cent. De nombreuses personnes originaires des Cara\u00efbes, dont beaucoup sont ici depuis les ann\u00e9es 1960 – ce qu’on appelle l’immigration Windrush – ont \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9s vers la Jama\u00efque au d\u00e9but des ann\u00e9es 2010 sous pr\u00e9texte qu\u2019ils n\u2019avaient pas de papiers officiels. Apr\u00e8s que les m\u00e9dias ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l’histoire en 2018, la ministre de l’int\u00e9rieur Amber Rudd a d\u00fb d\u00e9missionner.<\/p>\n\n\n\n En Grande-Bretagne comme en France, on retrouve tant dans l’universalisme r\u00e9publicain que dans le multiculturalisme affich\u00e9 des formes de hi\u00e9rarchie coloniale.<\/p>Robert GILDEA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il y a \u00e9videmment en France la R\u00e9publique, l’universalisme, et l’id\u00e9e que chacun a le droit de devenir citoyen fran\u00e7ais quel que soit son sexe, sa race ou sa religion. L\u2019attitude fran\u00e7aise ne a une approche de la citoyennet\u00e9 qui ne prend pas en compte la couleur de peau. Pour devenir citoyen fran\u00e7ais, il faut oublier ses autres identit\u00e9s et penser au bien commun. Cette vision repose sur l’id\u00e9e d’un empire li\u00e9 \u00e0 une mission civilisatrice. Les Africains \u00e9taient les enfants de la France et pouvaient \u00e0 terme devenir des citoyens fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n A l\u2019inverse, le mod\u00e8le britannique d’empire th\u00e9oris\u00e9 par Frederick Lugard, gouverneur g\u00e9n\u00e9ral du Nigeria, consistait \u00e0 exercer un pouvoir indirect sur les populations locales. Au Nig\u00e9ria, cela impliquait d\u2019avoir des relations assez distantes avec toutes les tribus du Nord du pays, par exemple. <\/p>\n\n\n\n Cependant, par la suite, les administrateurs fran\u00e7ais sont pass\u00e9s d’une id\u00e9ologie d’assimilation \u00e0 une doctrine d’association qui s’alignait davantage sur le mod\u00e8le britannique. On pourrait penser que cette diff\u00e9rence explique les diff\u00e9rentes attitudes \u00e0 l’\u00e9gard du multiculturalisme.<\/p>\n\n\n\n Mais je dirais qu’en Grande-Bretagne comme en France, on retrouve tant dans l’universalisme r\u00e9publicain que dans le multiculturalisme affich\u00e9 des formes de hi\u00e9rarchie coloniale. Par exemple, alors qu’en 1870 la population juive d’Alg\u00e9rie a re\u00e7u la citoyennet\u00e9 fran\u00e7aise, les musulmans ne l’ont pas eue, sinon en nombre insignifiant, parce que le gouvernement consid\u00e9rait qu’ils devaient abandonner leur foi s’ils voulaient devenir citoyens. En effet, sur certains points, l\u2019appartenance religieuse entrait en opposition avec le Code Civil, comme la polygamie. Cependant, pour moi, la question de la polygamie n\u2019\u00e9tait qu\u2019une couverture pour dire qu’\u00eatre musulman et fran\u00e7ais \u00e0 la fois \u00e9tait impossible. C’est seulement apr\u00e8s 1945 que la plupart des hommes musulmans alg\u00e9riens ont obtenu la citoyennet\u00e9. Quant aux femmes alg\u00e9riennes musulmanes, elles ne l\u2019ont obtenu qu\u2019en 1958, et toujours au prix de c\u00e9r\u00e9monies d\u2019inauguration au cours desquelles elles devaient enlever leur voile. Le message subliminal \u00e9tait que, pour devenir fran\u00e7aise, il fallait cesser d\u2019\u00eatre musulmane. <\/p>\n\n\n\n Je pense que la m\u00eame chose s’applique au Royaume-Uni, en d\u00e9pit du multiculturalisme affich\u00e9, qui a tout de m\u00eame v\u00e9ritablement exist\u00e9 dans les ann\u00e9es 80 et 90. Cependant, apr\u00e8s le 11 septembre et la guerre en Irak, le multiculturalisme a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre populaire. Les personnes d’origine musulmane \u00e9taient alors objets de soup\u00e7ons. C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019appara\u00eet le concept des \u201c<\/em>valeurs britanniques\u201d<\/em>, que tout citoyen devrait respecter, mais qu\u2019il est tr\u00e8s difficile \u00e0 d\u00e9finir pr\u00e9cis\u00e9ment. <\/p>\n\n\n\n Pour vous donner un exemple, en 1990, l’un des anciens conseillers de Mme Thatcher, Norman Tebbit, a invent\u00e9 le \u201c<\/em>test du cricket\u201d<\/em>. Imaginez un match test entre l’Inde et l’Angleterre. De nombreuses personnes d’origine indienne ou pakistanaise assistent au match. Qui soutiennent-ils ? Les Indiens ou les Anglais ? Tebbit dirait que s’ils ne soutiennent pas la Grande-Bretagne, ils ne sont pas vraiment <\/em>britanniques.<\/p>\n\n\n\n Je dirais que la hi\u00e9rarchie coloniale et l’exclusion existent \u00e9galement en Grande-Bretagne et en France en d\u00e9pit de mod\u00e8les de citoyennet\u00e9 apparemment diff\u00e9rents. Dans les deux cas, toutes les populations non blanches sont implicitement consid\u00e9r\u00e9es comme difficiles \u00e0 absorber.<\/p>\n\n\n\n Je pense que mon jugement sur Macron \u00e9tait un peu pr\u00e9matur\u00e9. J’ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s impressionn\u00e9 par la d\u00e9claration qu’il a faite, \u00e0 savoir que le colonialisme \u00e9tait une barbarie et que nous devrions nous en excuser. Il est impossible de trouver un homme politique britannique pr\u00eat \u00e0 dire cela. Donc, le fait qu’il l’ait dit m’a impressionn\u00e9. Depuis lors, j\u2019ai pens\u00e9 : peut-\u00eatre qu’il l’a simplement dit <\/em> ! Quelques mois plus tard, il d\u00eenait avec des soldats fran\u00e7ais au Mali. La Fran\u00e7afrique est toujours aussi forte. <\/p>\n\n\n\n Le contraste avec lequel je commence le livre est le contraste entre son discours et celui de Boris Johnson quand ce dernier dit \u201c<\/em>Nous avions l’habitude de diriger le plus grand empire du monde, ne pouvons-nous pas faire des trait\u00e9s commerciaux ?\u201d<\/em>. Et cette ann\u00e9e est l’ann\u00e9e des trait\u00e9s commerciaux. Ce sera un moment de v\u00e9rit\u00e9 pour les Britanniques, car ils r\u00e9aliseront que leur pays est plus petit qu\u2019ils l’imaginent.<\/p>\n\n\n\n Compar\u00e9 \u00e0 l\u2019Allemagne, ou m\u00eame \u00e0 la France, le Royaume-Uni n\u2019a encore jamais eu \u00e0 remettre en cause son histoire. La plupart des Britanniques ont le sentiment que leur pays a toujours \u00e9t\u00e9 du bon c\u00f4t\u00e9 de l’histoire, que nous n’avons pas \u00e0 nous excuser. Quand je donne des conf\u00e9rences autour de ce livre en Angleterre, on m’accuse presque toujours d’\u00eatre antipatriotique.<\/p>\n\n\n\n Pendant longtemps, les Am\u00e9ricains ont ni\u00e9 avoir un empire. Il a fallu attendre l\u2019invasion en Afghanistan pour que l’expression \u00ab empire am\u00e9ricain \u00bb commence \u00e0 se r\u00e9pandre.<\/p>\n\n\n\n La France, de son c\u00f4t\u00e9, a toujours \u00e9t\u00e9 assez r\u00e9ticente \u00e0 l’aventurisme am\u00e9ricain. Ils ont particip\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re guerre du Golfe mais ont refus\u00e9 d’aller en Irak en 2003 apr\u00e8s la brillante intervention de Dominique de Villepin, alors que le Royaume-Uni les a suivis. <\/p>\n\n\n\n L’op\u00e9ration britannique en Irak a produit ce que j’appelle un \u201c<\/em>retour de b\u00e2ton\u201d<\/em><\/span> – de nombreuses attaques terroristes en Europe, en Am\u00e9rique. Cependant, il semble que l’intervention britannique, am\u00e9ricaine et fran\u00e7aise en Syrie a \u00e9galement conduit \u00e0 un retour de b\u00e2ton, \u00e0 des attaques djihadistes. Par exemple, vous pouvez faire remonter l’attaque du Bataclan \u00e0 des individus qui ont \u00e9t\u00e9 en Syrie et en sont revenus.<\/p>\n\n\n\n Les empires territoriaux ont dur\u00e9 que moins d’un si\u00e8cle, des ann\u00e9es 1880 aux ann\u00e9es 1960. Avant et apr\u00e8s cela, il n’existait pas de v\u00e9ritables empires territoriaux, mais seulement des empires informels, fond\u00e9s sur l’in\u00e9galit\u00e9 des richesses et du pouvoir.<\/p>Robert Gildea<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je dirais que Val\u00e9rie Giscard d’Estaing a accueilli le premier G6 et a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l’origine de cette alliance entre les \u00e9conomies les plus puissantes. De m\u00eame, si le consensus de Washington repose sur une alliance entre des institutions \u201cinternationales\u201d, je ne pense pas que ces institutions soient pour autant ind\u00e9pendantes des gouvernements. Des \u00c9tats nouvellement ind\u00e9pendants \u00e9taient en train de s\u2019affirmer \u00e9conomiquement dans les ann\u00e9es 1970 et je pense que le consensus de Washington \u00e9tait un moyen d’arr\u00eater ce processus et d’utiliser leurs dettes pour les forcer \u00e0 s’ouvrir aux entreprises internationales. Ce processus est bien entendu mondial et apatride, mais aussi favoris\u00e9 par un certain nombre d\u2019Etats. <\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit pour ainsi dire d\u2019un retour \u00e0 l\u2019origine des empires, qui \u00e9taient le plus souvent des empires informels. Les empires territoriaux ont dur\u00e9 que moins d’un si\u00e8cle, des ann\u00e9es 1880 aux ann\u00e9es 1960. Avant et apr\u00e8s cela, il n’existait pas de v\u00e9ritables empires territoriaux, mais seulement des empires informels, fond\u00e9s sur l’in\u00e9galit\u00e9 des richesses et du pouvoir. Les grandes compagnies marchandes britanniques, n\u00e9erlandais, fran\u00e7aises, avaient leur propres arm\u00e9es et gouvernaient elles-m\u00eames un certain nombre de territoires sans faire directement partie de l’\u00e9tat. <\/p>\n\n\n\n Il y a donc de nombreuses fa\u00e7ons d’avoir un pouvoir imp\u00e9rial et de contr\u00f4ler le Sud. En g\u00e9n\u00e9ral, les empires pr\u00e9f\u00e8rent utiliser la puissance \u00e9conomique plut\u00f4t que la force militaire, qui n’est que le dernier recours. Ainsi, par exemple, Jacques Foccart avaient une influence sur un certain nombre de dirigeants africains sans que sa domination soit formalis\u00e9e. Le plus souvent, leur mani\u00e8re de gouverner lui convenait et il n\u2019intervenait alors presque pas. A l\u2019inverse, les dirigeants qui lui d\u00e9plaisaient avaient tendance \u00e0 \u00eatre assassin\u00e9s ou d\u00e9pos\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Je me contenterai de citer un discours de Mme Thatcher juste apr\u00e8s la guerre des Malouines. Elle a dit : \u201c<\/em>nous sommes maintenant une grande puissance, nous avons d\u00e9montr\u00e9 que personne ne peut nous bousculer. Nous dominons toujours les vagues\u201d<\/em>. Salmon Rushdie a comment\u00e9 ce discours en disant : \u201c<\/em>Quand Mme Thatcher a dit \u201c<\/em>nous\u201d<\/em>, elle voulait parler de la population britannique blanche\u201d<\/em>. De m\u00eame, lorsque, apr\u00e8s le r\u00e9f\u00e9rendum de Brexit, nous avons entendu \u201c<\/em>le peuple a parl\u00e9, a d\u00e9cid\u00e9 de partir\u201d<\/em>, le \u201c<\/em>peuple\u201d<\/em> \u00e9tait les Brexiters, votant massivement pour un Royaume-Uni imp\u00e9rial. Le nationalisme exclut \u00e0 la fois \u00e0 l’ext\u00e9rieur et \u00e0 l’int\u00e9rieur du pays. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" L’interminable souvenir des empires fran\u00e7ais et britannique. <\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":64162,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"geo":[],"class_list":["post-64161","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-uncategorised","staff-pierre-ramond"],"acf":[],"yoast_head":"\nComment vous \u00eates-vous int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l\u2019histoire des \u00ab mentalit\u00e9s politiques \u00bb ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous \u00e9crivez d\u2019ailleurs que vous vous inspirez de Freud : \u00ab Dans son essai 1914 sur \u00ab le souvenir, la r\u00e9p\u00e9tition et le travail \u00bb, Freud affirme que si une exp\u00e9rience traumatique est ni\u00e9e ou r\u00e9prim\u00e9e, il peut s’ensuivre une r\u00e9p\u00e9tition de cette m\u00eame exp\u00e9rience. Cela peut se produire au niveau de l’individu et du groupe ainsi qu’au niveau de la nation \u00bb. Votre livre est-il une psychanalyse des pass\u00e9s imp\u00e9riaux fran\u00e7ais et britannique ?<\/h3>\n\n\n\n
Consid\u00e9rez-vous que votre livre a un objectif politique, en cela qu’il montre les similitudes des r\u00e9cits historiques entre deux pays europ\u00e9ens qui ont parfois tendance \u00e0 s’opposer (le Royaume-Uni et la France) ? La simple reconnaissance de la similitude des m\u00e9moires coloniales et de la souffrance qu’elle implique pour les deux parties de la soci\u00e9t\u00e9 est-elle suffisante pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous d\u00e9crivez une certaine ressemblance entre le n\u00e9ocolonialisme fran\u00e7ais et britannique concernant les populations anciennement colonis\u00e9es qui migrent vers l’ancien empire. Cependant, j’ai l’impression que les gouvernements fran\u00e7ais et britannique traitent la question des minorit\u00e9s de mani\u00e8re tr\u00e8s diff\u00e9rente. En France, la loi interdit les statistiques ethniques et la Constitution d\u00e9crit la France comme une nation uniquement compos\u00e9e de citoyens, alors que le Royaume-Uni semble plus ouvert au multiculturalisme. Ces attitudes diff\u00e9rentes sont-elles fond\u00e9es sur une conception initialement diff\u00e9rente de leurs empires respectifs ? Quelle conception est, sur le long terme, la plus susceptible de r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s entre les individus ?<\/h3>\n\n\n\n
En comparant les gouvernements britannique et fran\u00e7ais actuels, vous avez \u00e9t\u00e9 plut\u00f4t \u00e9logieux \u00e0 l’\u00e9gard du pr\u00e9sident Macron. Dans votre conclusion, vous \u00e9crivez : \u201c[Boris Johnson] \u00e9tait prisonnier de son propre pass\u00e9, [Emmanuel Macron] s’inspirait des meilleurs exemples du pass\u00e9 mais tournait les yeux avec enthousiasme vers l’avenir\u201d. On pourrait cependant soutenir que le pr\u00e9sident Macron avait \u00e9galement une vision de la nation fran\u00e7aise gonfl\u00e9e de son pass\u00e9 glorieux. Il a laiss\u00e9 se d\u00e9velopper des m\u00e9taphores monarchiques ou imp\u00e9riales, disant qu’il allait avoir un style de gouvernement \u201cjupit\u00e9rien\u201d, descendant les Champs Elys\u00e9es sur un char, recevant Poutine \u00e0 Versailles, et s’est vu reprocher par tous les autres Etats membres europ\u00e9ens une grande arrogance dans la gestion des affaires europ\u00e9ennes int\u00e9rieures. Pensez-vous que son rejet du colonialisme n’est qu’une fa\u00e7ade ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous parlez de la premi\u00e8re guerre du Golfe, et quand vous rappelez que les Am\u00e9ricains ont envoy\u00e9 400 000 soldats, alors que le gouvernement fran\u00e7ais en a envoy\u00e9 10 000, j’ai spontan\u00e9ment pens\u00e9 que 10 000 n’\u00e9tait presque rien compar\u00e9 \u00e0 400 000. De cette r\u00e9action, je me suis demand\u00e9 si cet oubli de l\u2019imp\u00e9rialisme fran\u00e7ais chez le citoyen moyen ne provenait pas de l’id\u00e9e que le seul v\u00e9ritable empire moderne est celui des \u00c9tats-Unis, et que tout comportement postcolonial d’autres pays, comme la France, \u00e9tait n\u00e9gligeable par rapport \u00e0 l’interventionnisme am\u00e9ricain. <\/h3>\n\n\n\n
J’ai \u00e9t\u00e9 un peu surpris par le fait que vous ayez inclus la France dans les pays qui auraient utilis\u00e9 la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale pour prolonger la domination coloniale qu’ils \u00e9taient en train de perdre politiquement. Instinctivement, j\u2019ai l\u2019impression soit que la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale est venue des \u00c9tats-Unis et du Royaume-Uni et s’est impos\u00e9e dans la plupart des pays, soit qu’elle a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e non pas par les gouvernements mais par une \u00e9lite minoritaire non \u00e9lue qui voulait diminuer la place de l’\u00c9tat dans l’\u00e9conomie. En bref, dans quelle mesure peut-on \u00ab nationaliser \u00bb l’origine de la r\u00e9volution n\u00e9o-lib\u00e9rale ?<\/h3>\n\n\n\n
Il existe en effet une forte tendance \u00e0 n’imaginer des empires que dans le cadre des Etats-nations de la fin du XIXe si\u00e8cle, qui ne repr\u00e9sentaient pourtant qu’une petite partie de l’histoire \u00e9ternelle des empires humains. Quelles sont les cons\u00e9quences de ce que vous d\u00e9crivez pour la d\u00e9finition du nationalisme contemporain ? Pourrait-on dire que le nationalisme est d\u00e9sormais d\u00e9territorialis\u00e9, comme un certain nombre de luttes, et qu\u2019il ne se r\u00e9f\u00e8re plus \u00e0 un lieu mais \u00e0 une identit\u00e9 abstraite qui se retrouve dispers\u00e9e en diff\u00e9rents endroits ?<\/h3>\n\n\n\n