{"id":63663,"date":"2020-03-16T19:48:09","date_gmt":"2020-03-16T18:48:09","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=63663"},"modified":"2020-10-18T19:18:17","modified_gmt":"2020-10-18T17:18:17","slug":"confinement-coronavirus-rome","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/03\/16\/confinement-coronavirus-rome\/","title":{"rendered":"Coronavirus en Italie : \u00ab la suspension temporaire de la soci\u00e9t\u00e9 ouverte n\u2019est pas la fin de l\u2019ouverture ! \u00bb"},"content":{"rendered":"\n
\u00c0 Rome, le 16 mars 2020<\/em><\/p>\n\n\n\n Nous sommes dans L\u2019Enfer<\/em> de la Divine Com\u00e9die<\/em>, au milieu du cinqui\u00e8me chant. Dante Alighieri, au galop de ses tercets encha\u00een\u00e9s, exprime, en passant, cette impressionnante r\u00e9v\u00e9lation qui tourne dans ma t\u00eate depuis une dizaine de jours :<\/p>\n\n\n\n Nessun maggior dolore<\/em><\/p> che ricordarsi del tempo felice<\/em><\/p> ne la miseria<\/em>\u2026<\/p>Dante Alighieri, Divina Commedia <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n On ne s\u2019aper\u00e7oit de l\u2019incommensurable valeur de quelque chose \u2013 une personne, une habitude, une opportunit\u00e9 \u2013 qu\u2019au moment m\u00eame o\u00f9 elle risque de dispara\u00eetre soudainement, d\u00e9finitivement.<\/p>\n\n\n\n De dehors, mais aussi de l\u2019int\u00e9rieur, les mesures restrictives et drastiques impos\u00e9es par le gouvernement italien depuis une semaine et qui visent \u00e0 freiner la propagation du coronavirus, ont soudainement comme dissip\u00e9 les banales<\/em> libert\u00e9s individuelles et le mode de vie ouvert qui caract\u00e9risaient nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales : aller d\u00eener chez un ami ou chez ses parents, rencontrer parfois un inconnu, se rassembler pour manifester<\/a>, aller \u00e0 la mer ou \u00e0 la campagne, voyager ailleurs, dans une autre ville ou dans un autre pays\u2026<\/p>\n\n\n\n Nous sommes, \u00e0 Rome, pour une fois, les premiers en Europe. Cette nouvelle r\u00e9alit\u00e9, et les questionnements vertigineux qu\u2019elle pose, va se propager partout avec une vitesse proportionnelle \u00e0 la fin de l\u2019insouciance des populations.<\/p>Sofia Scialoja<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est un changement radical, soudain, que l’on n’aurait m\u00eame pas pu concevoir il y a seulement quelques semaines, mais qui s\u2019impose d\u00e9sormais dans la vie quotidienne de soixante millions d\u2019Italiennes et d\u2019Italiens comme une r\u00e9alit\u00e9 \u00e9vidente, concr\u00e8te et tangible, aussi cinglante qu\u2019un fait hobbesien<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Nous sommes, \u00e0 Rome, pour une fois, les premiers en Europe. Cette nouvelle r\u00e9alit\u00e9, et les questionnements vertigineux qu\u2019elle pose, va se propager partout avec une vitesse proportionnelle \u00e0 la fin de l\u2019insouciance des populations. Apr\u00e8s avoir gagn\u00e9 l\u2019Espagne<\/a>, le mot d\u2019ordre du \u00ab Tutti a casa \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> se diffuse enfin en France, en Belgique et finira par arriver m\u00eame en Allemagne<\/a> et en Angleterre<\/a>. <\/p>\n\n\n\n Avec un d\u00e9lai de quelques jours, cette extraordinaire exp\u00e9rience sociale grandeur nature que l\u2019on appelle quarantaine ou confinement, arrive.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 quoi ressemble-t-elle ? \u00c0 peu de choses pr\u00e8s, \u00e0 ceci.<\/p>\n\n\n\n\n\n \u00c0 premi\u00e8re vue, on pourrait croire que le rideau est tomb\u00e9 sur le th\u00e9\u00e2tre de la vie sociale. Chacun se retrouve unique spectateur d\u2019une sc\u00e8ne aveugle et muette, ignorant quand recommencera la repr\u00e9sentation de la com\u00e9die italienne. Mais il n\u2019en est pas compl\u00e8tement ainsi. La repr\u00e9sentation t\u00e2tonne, se d\u00e9forme, en essayant de fixer ses formes provisoires. <\/p>\n\n\n\n Si certains ont tir\u00e9 profit de cette pand\u00e9mie, ce sont bien les r\u00e9seaux sociaux et les applications t\u00e9l\u00e9chargeables sur les smartphones. La sociabilit\u00e9 explose sur le web, de mani\u00e8re multiforme et articul\u00e9e. Les principaux journaux organisent des marathons culturels online<\/em>, et mettent \u00e0 disposition leurs contenus gratuitement. La cin\u00e9math\u00e8que de Milan a mis tous ses films \u00e0 disposition. Les mus\u00e9es \u2013 la Pinacoth\u00e8que de Brera de Milan, le Mus\u00e9e \u00e9gyptien de Turin, les Mus\u00e9es du Vatican de Rome, la Galerie des Offices de Florence, organisent des vid\u00e9os-tours et proposent des expositions virtuelles en hypervision (c\u2019est-\u00e0-dire, haute d\u00e9finition). Les festivals, rencontres culturelles et conf\u00e9rences qui devaient se tenir dans les prochains mois sont encourag\u00e9s \u00e0 se repenser et \u00e0 se transformer en \u00e9v\u00e9nements virtuels. La c\u00e9l\u00e8bre influenceuse Chiara Ferragni et son mari, le chanteur Fedez, ont collect\u00e9 en quelques jours 4 millions d\u2019euros en lan\u00e7ant une campagne sur Instagram et Facebook, pour renforcer les structures de soins intensifs \u00e0 Milan. Mais surtout, les memes<\/em>, les blagues sur le coronavirus pour d\u00e9samorcer la tension envahissent les chats WhatsApp et Facebook. Des memes<\/em><\/a> <\/em>qui synth\u00e9tisent tr\u00e8s bien la situation : \u00ab Rappelons-nous que nos grands-p\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s d\u2019aller en guerre ; nous, nous devons rester assis sur nos divans pour sauver notre pays \u00bb.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 premi\u00e8re vue, on pourrait croire que le rideau est tomb\u00e9 sur le th\u00e9\u00e2tre de la vie sociale. Chacun se retrouve unique spectateur d\u2019une sc\u00e8ne aveugle et muette, ignorant quand recommencera la repr\u00e9sentation de la com\u00e9die italienne.<\/p>Sofia Scialoja<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Sur Instagram, tout le monde s\u2019improvise chef, en profitant du temps \u00e0 la maison pour r\u00e9v\u00e9ler ses talents culinaires. M\u00eame les vrais chefs, dont les restaurants sont d\u00e9sormais ferm\u00e9s, organisent des live<\/em> sur leurs r\u00e9seaux sociaux. Ceux qui viennent de publier un livre le lisent sur le net. Les cin\u00e9astes donnent des conseils sur des films et s\u00e9ries \u00e0 regarder, et sur quelles plateformes. Les d\u00e9put\u00e9s, politiciens, journalistes expliquent ce qui est en train de se passer via<\/em> des stories<\/em> Instagram, ou en r\u00e9pondant directement aux questions du public confin\u00e9. Tout le monde, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, se mobilise pour informer et partager ses propres connaissances virtuellement. Tout le monde cherche \u00e0 se r\u00e9inventer, en lisant les livres achet\u00e9s et laiss\u00e9s sur son chevet, en reprenant en main, qui la guitare, qui le pinceau.<\/p>\n\n\n\n De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, la FOMO (fear of missing out<\/em>, l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 sociale caract\u00e9ris\u00e9e par la peur constante de manquer une nouvelle importante ou un \u00e9v\u00e8nement quelconque donnant l\u2019occasion d’interagir socialement) continue \u00e0 serpenter dans les r\u00e9seaux sociaux mais sous une autre forme : l\u2019angoisse de ne pas savoir profiter du temps chez soi. Certains, paralys\u00e9s par l\u2019interdiction de sortir ou par l\u2019encouragement \u00e0 se r\u00e9inventer dans un espace ferm\u00e9 et limit\u00e9, ne r\u00e9ussissent pas \u00e0 \u00eatre aussi cr\u00e9atifs et positifs que leurs amis sur Instagram. Souvenons-nous de Dante : alors que nous parlons sans cesse d\u2019avoir plus de temps libre, nous ne savons \u00e0 quoi l\u2019employer lorsqu\u2019il nous est enfin accord\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Les m\u00e9decins, les infirmiers et les \u00e9pid\u00e9miologistes ont chang\u00e9 la face du d\u00e9bat public italien.<\/p>SOFIA SCIALOJA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Un d\u00e9tour par l\u2019application \u00ab HouseParty \u00bb permet de mieux comprendre comment s\u2019organise la vie sociale en confinement. De plus en plus utilis\u00e9e, c\u2019est une sorte de Skype, o\u00f9 il est possible de discuter tr\u00e8s facilement avec ses amis \u2013 jusqu\u2019\u00e0 8 personnes dans une conversation ; les personnes peuvent entrer et sortir d\u2019un groupe de conversation sans demander la permission aux personnes qui sont d\u00e9j\u00e0 connect\u00e9es ; d\u2019une certaine mani\u00e8re, c\u2019est une imitation de la sociabilit\u00e9 festive ou de la place (\u00e0 l\u2019italienne) o\u00f9 il est possible de converser avec des personnes inconnues, des amis d\u2019amis. \u00c0 tel point que des jeunes hommes \u2013 rigoureusement confin\u00e9s chez eux \u2013 l\u2019utilisent pour essayer de draguer des filles tout simplement en \u00ab rentrant \u00bb dans les conversations d\u2019autrui, ce qui est, \u00e9tant donn\u00e9 le principe d\u2019une telle application, bien accept\u00e9. \u00ab Je suis disponible sur HouseParty \u00bb, disent-ils \u2013 \u00e0 ce jour, je n\u2019ai toutefois pas encore entendu parler d\u2019orgies virtuelles. Enfin, puisqu\u2019il est impossible de se voir, de se rendre visite, les anniversaires se transforment en visioconf\u00e9rences sur HouseParty, et les sorties du samedi soir en une bouteille de vin en sautant d\u2019une conversation \u00e0 l\u2019autre avec des amis d\u2019enfance retrouv\u00e9s (si vous en avez marre de lire des bouquins et regarder des films).<\/p>\n\n\n\n Mais surtout, tout le monde partage ses activit\u00e9s m\u00e9nag\u00e8res \u2013 du puzzle de 1000 pi\u00e8ces achet\u00e9 sur Amazon au comptage m\u00e9thodique des carreaux de la salle de bains \u2013 avec le hashtag #iorestoacasa, moiti\u00e9 pour exhiber leur sens civique et moiti\u00e9 \u2013 surtout \u2013 pour sensibiliser le reste du monde. Cette routine s\u2019accompagne de litanies de plus en plus courantes, comme le fait d\u2019\u00e9couter, chaque jour en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, la conf\u00e9rence de presse d’Angelo Borrelli, chef de departement de la Protection Civile, qui annonce le bulletin quotidien du nombre de contamin\u00e9s, de morts et de gu\u00e9ris. La contrepartie du #iorestoacasa est le #iorestoincorsia (je reste dans l\u2019h\u00f4pital), affich\u00e9 par les m\u00e9decins et les infirmiers en premi\u00e8re ligne pour combattre le virus<\/a>. Eux aussi, les m\u00e9decins, les infirmiers et surtout les \u00e9pid\u00e9miologistes ont chang\u00e9 la face du d\u00e9bat public italien. Nouveaux h\u00e9ros \u2013 que nous m\u00e9ritons, ou pas \u2013 tout le monde conna\u00eet et reconna\u00eet d\u00e9sormais cette nouvelle s\u00e9rie d\u2019acteurs publics avant m\u00e9connus : Roberto Burioni, m\u00e9decin et professeur de microbiologie et virologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 San Raffaele de Milan, superstar controvers\u00e9e, au centre du d\u00e9bat d\u00e8s le d\u00e9but, avec un penchant pour les tons inqui\u00e9tants et fatalistes ; Maria Rita Gismondo, virologue de l’h\u00f4pital Sacco de Milan, qui, au d\u00e9but, avait cherch\u00e9 \u00e0 tranquilliser les esprits ; et Walter Ricciardi, v\u00e9ritable institution du moment, professeur de sant\u00e9 publique et membre de l\u2019Organisation Mondiale de la Sant\u00e9 (nouveau gourou mondial), en charge de l\u2019\u00e9mergence du coronavirus. Entre ces derniers \u2013 et bien d\u2019autres personnages \u2013 apr\u00e8s des premi\u00e8res semaines de pol\u00e9miques, celles-ci ont fait place au consensus : ceci est la plus grave crise sanitaire que le monde ait connu depuis la grippe espagnole. <\/p>\n\n\n\n Mais au-del\u00e0 des r\u00e9seaux sociaux, qu\u2019en est-il du monde non-virtuel ? Existe-t-il encore, est-il encore pensable ? Les d\u00e9crets sont clairs : il est strictement interdit de voir toutes celles et tous ceux qui n\u2019habitent pas avec vous. L\u2019Italie confin\u00e9e se divise ainsi en deux grandes cat\u00e9gories : ceux qui sont \u00e0 la maison avec quelqu\u2019un d\u2019autre \u2013 leur famille, leur fianc\u00e9, leurs parents, leurs colocataires \u2013 et ceux qui sont seuls. Bien que la possibilit\u00e9 de voir les autres<\/em> se posent aux deux cat\u00e9gories, les enjeux sont diff\u00e9rents. <\/p>\n\n\n\n L\u2019Italie confin\u00e9e se divise en deux grandes cat\u00e9gories : ceux qui sont \u00e0 la maison avec quelqu\u2019un d\u2019autre \u2013 leur famille, leur fianc\u00e9, leurs parents, leurs colocataires \u2013 et ceux qui sont seuls.<\/p>SOFIA SCIALOJA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n D\u2019un c\u00f4t\u00e9, ceux qui ne peuvent voir strictement personne se r\u00e9jouissent en voyant des passants dans la rue, et commencent \u00e0 sourire \u00e0 tout le monde \u2013 en dessous du masque chirurgical, bien s\u00fbr. Mais la solitude, parfois recherch\u00e9e par ces m\u00eames personnes, une fois impos\u00e9e, devient souffrance. Et de l\u2019autre, ceux qui doivent partager beaucoup plus que d\u2019habitude avec leurs colocataires. Des couples et des familles qui vivent confin\u00e9s se retrouvent, ou au contraire commencent \u00e0 ne plus se supporter. Comment g\u00e9rer le confinement des familles avec des adolescents ? Est-ce que les messages et les m\u00e9mos vocaux qui circulent sur WhatsApp \u2013 et dont les Italiens sont particuli\u00e8rement adeptes \u2013 suffisent pour terroriser les gar\u00e7ons et les filles qui d\u00e9bordent de vie et du d\u00e9sir de sortir ? Qu\u2019en est-il des familles avec des personnes \u00e2g\u00e9es ? Certains pratiquent un confinement d\u00e9doubl\u00e9, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des maisons, en restant dans des chambres s\u00e9par\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Et qu\u2019en est-il des amoureux qui ne peuvent plus se voir ? Des femmes et des hommes confin\u00e9s avec leur mari ou leur femme qui ne peuvent plus voir leur amant ou leur ma\u00eetresse ? Et les jeunes couples qui n\u2019habitent pas ensemble ? Ont-ils choisi de rester dans la m\u00eame maison pour un temps ind\u00e9fini \u2013 personne n\u2019a la na\u00efvet\u00e9 de croire que tout cela va s\u2019arr\u00eater le 3 avril \u2013 ou cherchent-ils \u00e0 se voir clandestinement ? <\/p>\n\n\n\n Mais ce qui est plus extraordinaire, ce sont les rassemblements \u00ab de loin \u00bb et les nouveaux rendez-vous. Chaque jour, \u00e0 18:00, toutes les fen\u00eatres et tous les balcons des maisons italiennes, du nord et du sud, des centres-villes et des p\u00e9riph\u00e9ries, s\u2019ouvrent pour faire ressortir la musique, seul moyen de partage collectif, vou\u00e9 \u00e0 rompre le silence des rues d\u00e9sertes. D\u2019un seul coup, l\u2019atmosph\u00e8re congel\u00e9e se transforme gaiement, les gens chantent, dansent et jouent des instruments de leurs fen\u00eatres, en d\u00e9diant leurs playlists de chansons classiques italiennes aux voisins inconnus et aux passants solitaires : de Rino Gaetano \u00e0 Jimmy Fontana, \u00e0 Fabrizio de Andr\u00e9, en passant par des concerts improvis\u00e9s de piano classique. Dans les rues de Milan retentit la performance du trompettiste Raffaele Kohler, O mia bela Madunina<\/em>, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019embl\u00e8me protecteur de la ville lombarde, qui se trouve au haut du Duomo ; des balcons romains, les chansons d\u2019Antonello Venditti ; \u00e0 Naples Abbracciame pi\u00f9 forte<\/em>… et partout, l\u2019hymne italien, chant\u00e9 ou diffus\u00e9 par les hauts-parleurs. Faut-il y voir une renaissance du sentiment patriotique jusqu\u2019ici limit\u00e9 aux matchs de la Squadra Azzura<\/em> ? Et encore : \u00e0 12:00, applaudissements des fen\u00eatres pour remercier le corps m\u00e9dical ; \u00e0 21:00, extinction des lumi\u00e8res et rituel collectif de pointage d\u2019une lampe de poche en direction le ciel pour la photo de groupe prise par les satellites.<\/p>\n\n\n\n En somme : une soci\u00e9t\u00e9 radicalement transform\u00e9e, aux habitudes \u00e9branl\u00e9es, aux horizons g\u00e9ographiques drastiquement restreints \u2013 la cuisine prend la place de la maison de campagne, pendant que certains s\u2019enfoncent dans l\u2019ennui et l\u2019\u00e9puisement, et que d\u2019autres vivent l\u2019angoisse d\u2019entendre un proche tousser. C\u2019est dans ce monde absurde que se forge une sorte de solidarit\u00e9 (re)trouv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n\n\n La sc\u00e8ne finale de L\u2019Eclipse <\/em>d\u2019Antonioni, plusieurs fois cit\u00e9e par les journaux internationaux ces derni\u00e8res semaines en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la vision d\u2019une Milan d\u00e9sert\u00e9e, n\u2019est pas anodine. Dans le film, la ville se vide et devient soudainement spectrale ; comme le temps d\u2019une \u00e9clipse. Mesure de temps compatible avec la changement soudain qui est survenu dans les lieux les plus triviaux. <\/p>\n\n\n\n Les places qui normalement regorgent des flux chaotiques de personnes, les rues \u00e9touff\u00e9es par les voitures et les klaxons, les sites historiques et les monuments assi\u00e9g\u00e9s par des masses incontr\u00f4lables de touristes, sont maintenant vides et silencieux. Se promener \u00e0 demi clandestinement dans les rues et les places d\u00e9sert\u00e9es est une exp\u00e9rience grandiose et inqui\u00e9tante. La beaut\u00e9 de ces lieux, que nous avions toujours voulu voir lib\u00e9r\u00e9s des masses de gens, se d\u00e9voile \u00e0 nos yeux prudents, en plein jour. M\u00eame si nous les avions d\u00e9j\u00e0 vus vides, en pleine nuit, ou \u00e0 la lueur de l\u2019aube, la diff\u00e9rence est \u00e9vidente : ce n\u2019est pas vide parce qu\u2019il fait nuit, c\u2019est vide parce qu\u2019on ne peut pas y aller. Qu\u2019en est-il du mouvement des personnes dans ces lieux qui semblent abandonn\u00e9s mais qui, en r\u00e9alit\u00e9, cachent au del\u00e0 des murs des b\u00e2timents le c\u0153ur battant d\u2019un nouveau quotidien ?<\/p>\n\n\n\n Les d\u00e9placements ne sont autoris\u00e9s que pour aller travailler, pour des raisons de sant\u00e9 ou pour d’autres besoins, tels que l’achat de biens essentiels, dans les supermarch\u00e9s, les \u00e9piceries et les pharmacies de son quartier, et pour rentrer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa r\u00e9sidence. De plus, il est aussi possible de se d\u00e9placer pour assister des personnes qui ne peuvent pas sortir de chez eux. Il faut toujours \u00eatre muni d\u2019une fiche \u00e9crite qui explique la raison de son propre d\u00e9placement. Ces recommandations sont suivies de mani\u00e8re extraordinairement pr\u00e9cise par la majeure partie des Italiens. <\/p>\n\n\n\n Les recommandations sont suivies de mani\u00e8re extraordinairement pr\u00e9cise par la majeure partie des Italiens. <\/p>SOFIA SCIALOJA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Or, les Italiens aiment sortir. Ils aiment boire, manger et se m\u00e9langer au milieu des places et des rues ; la vie se fait \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Ils aiment sortir dans les endroits bond\u00e9s ; ils aiment conduire leur voiture et s\u2019enfuir des grandes villes, pour aller dans leur villages d\u2019origine, ou dans leurs maisons \u00e0 la mer ou \u00e0 la campagne. Ils aiment bouger. Si le temps est bon \u2013 et l\u00e0, justement, il commence \u00e0 faire beau \u2013 le fait de rester chez soi est per\u00e7u comme un geste stupide, presque irrespectueux. En tout cas, c\u2019est incompr\u00e9hensible.<\/p>\n\n\n\n Le fait de ne pas pouvoir sortir, de ne pas pouvoir se promener avec insouciance sans soucis dans les rues et de s\u2019attarder sur les places est peut-\u00eatre la plus grande et la plus p\u00e9nible de ces privations temporaires de nos libert\u00e9s. Les questions les plus fr\u00e9quentes, apr\u00e8s l\u2019annonce des mesures de confinement sur l\u2019ensemble du territoire italien \u00e9taient : que puis-je faire ? Puis-je sortir me promener ? Puis-je promener mon chien ? Puis-je aller d\u00e9jeuner chez mes parents le dimanche ? La r\u00e9ponse par d\u00e9faut est \u00e9videmment : non, tu restes chez toi.<\/p>\n\n\n\n Certains peuvent tenter de s\u2019improviser livreurs et proposer aux personnes \u00e2g\u00e9es de leur immeuble un service de supermarch\u00e9.<\/p>SOFIA SCIALOJA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cependant, il existe encore des moyens de s\u2019a\u00e9rer. En premier lieu, les d\u00e9placements autoris\u00e9s, les petites promenades dans le quartier : faire le tour des pharmacies du coin pour chercher des masques, bien pr\u00e9cieux ; aller au supermarch\u00e9 \u2013 en attendant son tour dans une queue \u00ab contingent\u00e9e \u00bb \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire en gardant une distance d\u2019au moins un m\u00e8tre des autres, parfois pour un temps tr\u00e8s long \u2013 jusqu\u2019\u00e0 plusieurs heures ; aller acheter le journal, ou des cigarettes. Ou encore assister des personnes qui ne peuvent pas bouger ; une des plus grandes chances en cette p\u00e9riode, pour les jeunes qui s\u2019ennuient le plus, est de pouvoir porter des provisions \u00e0 leurs grands-parents, en esp\u00e9rant qu\u2019ils habitent assez loin de chez soi pour pouvoir y aller en voiture. <\/em>Mais ceux qui n\u2019ont pas cette chance, peuvent n\u00e9anmoins tenter de s\u2019improviser livreurs et de proposer aux personnes \u00e2g\u00e9es de leur immeuble un service de supermarch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n\n\n Avoir un chien est devenu la meilleure excuse pour voir le soleil. Les sorties \u00ab pipi \u00bb de chaque chien se sont multipli\u00e9es par le nombre de personnes de chaque famille. Peu \u00e0 peu et contre toute attente, l\u2019enjeu \u00ab chien \u00bb est devenu un \u00e9l\u00e9ment central dans plusieurs d\u00e9bats \u2013 notamment \u00e0 Mamoiada (Sardaigne), o\u00f9 la municipalit\u00e9 a pr\u00e9cis\u00e9 que \u00ab sortir le chien pour qu\u2019il fasse ses besoins \u00bb \u00e9tait effectivement une justification accept\u00e9e pour sortir de chez soi, m\u00eame si la municipalit\u00e9 rappelle que \u00ab l\u2019animal doit n\u00e9cessairement \u00eatre en vie \u00bb. Personnellement, je me demande souvent \u2013 je n’ai pas encore v\u00e9rifi\u00e9 \u2013 si les chenils sont toujours ouverts.<\/p>\n\n\n\n Le sport est aussi un grand enjeu. Une des principales pr\u00e9occupations des jeunes italiens (\u00e9videmment apr\u00e8s le coronavirus et la crise \u00e9conomique<\/a>) est li\u00e9e \u00e0 l\u2019activit\u00e9 physique : comment se maintenir en forme si toutes les salles de sport, piscines, et parcs sont ferm\u00e9s ? \u00c0 Rome, par exemple, puisqu\u2019il est consenti de pratiquer de l\u2019activit\u00e9 physique \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, le jogging sur les quais du Tibre est devenu \u2013 pour les quelques t\u00e9m\u00e9raires qui osent s\u2019\u00e9loigner \u00e0 plus de 300 m\u00e8tres de leurs habitations \u2013 un nouvel espace de rencontres. Au moins jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, lundi 16 mars \u2013 les quais viennent de fermer, on leur applique le m\u00eame r\u00e9gime qu’aux parcs publics \u2013, il \u00e9tait possible de croiser des connaissances, pour quelques instants fugaces, entre deux efforts. En outre, comme l\u2019activit\u00e9 physique est une excuse plausible pour pouvoir s\u2019\u00e9loigner de quelques m\u00e8tres de plus de la pharmacie ou du supermarch\u00e9 le plus proche, il est pr\u00e9f\u00e9rable d\u2019\u00eatre toujours habill\u00e9 en tenue de sport. <\/p>\n\n\n\n Est-il seulement pensable de proposer en premier rendez-vous une promenade clandestine \u00e0 cinq m\u00e8tres de distance\u2026 en tenue de sport ?<\/p>SOFIA SCIALOJA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les rencontres clandestines, entre jeunes couples, ou entre amis, peuvent alors \u00eatre pens\u00e9s \u00e0 ce prisme. Puisque ce n\u2019est pas interdit \u2013 bien que fortement d\u00e9conseill\u00e9 \u2013 les plus t\u00e9m\u00e9raires peuvent proposer \u00e0 leur amis et parents confin\u00e9s dans une autre maison des promenades \u00e0 cinq m\u00e8tres de distance en tenue de sport. Qu\u2019en est-il des c\u00e9libataires ? Le printemps arrive : est-il seulement pensable de proposer en premier rendez-vous une promenade clandestine \u00e0 cinq m\u00e8tres de distance\u2026 en tenue de sport ? Et puis pr\u00e8s tout, ce pourrait-\u00eatre le d\u00e9but incongru d\u2019une histoire romantique, allez savoir. Le probl\u00e8me, c\u2019est que ces amis, ces parents, ces fianc\u00e9s et ces potentiels futurs fianc\u00e9s doivent vivre \u00e0 200 m\u00e8tres de chez vous. <\/p>\n\n\n\n Autrement, de plus en plus de gens (jeunes et moins jeunes) se retrouvent virtuellement dans leur propre salon pour des cours de yoga et de pilates en ligne.<\/p>\n\n\n\n La phrase \u00ab Comment vas-tu ? \u00bb, omnipr\u00e9sente et banale dans les messages et les appels, se remplit d\u00e9sormais de sens, et acquiert un degr\u00e9 inattendu de sinc\u00e9rit\u00e9 aux temps du coronavirus. En reprenant la citation de Dante : nous r\u00e9alisons l\u2019importance primordiale de la sant\u00e9 de chacun, et la beaut\u00e9 et la richesse de pouvoir aider les autres. En effet, \u00e9tant donn\u00e9 le confinement, m\u00eame aider les autres devient plus difficile, voir impossible. Si la sociabilit\u00e9 esth\u00e9tique, celle des places et des f\u00eates, n\u2019existe plus, la sociabilit\u00e9 plus profonde, la sociabilit\u00e9 d\u2019assistance \u2013 aux pauvres, aux personnes plus \u00e2g\u00e9s, aux migrants<\/a> \u2013, pivot de notre soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique devient plus difficile \u00e0 r\u00e9aliser. On r\u00e9alise et redoute le visage hautain de la solitude en \u00e9tant seuls, et en ne pouvant pas aider les personnes encore plus seules que nous, voici la plus grande perte. <\/p>\n\n\n\n Mais qu\u2019est-ce alors que ce sentiment de proximit\u00e9 qui se d\u00e9veloppe sans arr\u00eat ces derniers jours ? Est-ce une nouvelle forme de patriotisme, une r\u00e9action qui aurait incub\u00e9 pendant les premi\u00e8res semaines du coronavirus, o\u00f9 l\u2019Italie fut d\u00e9sign\u00e9e vectrice mondiale du virus, \u00e0 la limite de la discrimination dans les pays qui l\u2019entourent (souvenons-nous de la \u00ab coronapizza \u00bb de Canal Plus\u2026) ? L\u2019Italie n\u2019a pas le m\u00eame esprit national que d’autres \u00c9tats europ\u00e9ens, comme la France<\/a>. Est-ce un formidable sens civique qui a toujours exist\u00e9 en puissance, et qui maintenant se r\u00e9alise en faisant converger tout le monde vers l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral ? Ou bien, n\u2019est-ce que pur esprit d\u2019autoconservation, une sorte d\u2019amour-de-soi rousseauiste ? Qu\u2019expriment au juste les gestes de notre nouveau quotidien, dans une sorte de r\u00e9silience partag\u00e9e : se laver les mains, lire, se raconter les films, cuisiner, les appels vid\u00e9os et les partages sur les r\u00e9seaux sociaux ? Patriotisme ou autoconservation, les trois choses qui ressortent pour l\u2019instant sont le sens de l\u2019identit\u00e9 culturelle, le sens de l\u2019humour et la solidarit\u00e9. Les diff\u00e9rences s’att\u00e9nuent dans un mode de vie quasi identique pour tout le monde ; nous nous voyons dans nos propres maisons, plus ou moins grandes, plus ou moins meubl\u00e9es, de mani\u00e8re au fond assez semblable les uns aux autres ; nous red\u00e9couvrons ce qui nous unit et pas ce qui nous divise. <\/p>\n\n\n\n\n\n Enfin, l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments les plus extraordinaires de la crise sanitaire caus\u00e9e par le coronavirus Covid-19 en Italie est le jaillissement d\u2019un sentiment de positivit\u00e9, du #andr\u00e0tuttobene (tout ira bien), pour ceux qui ne se sont pas encore confront\u00e9s directement \u00e0 la situation d\u00e9vast\u00e9es des h\u00f4pitaux du Nord \u2013 situation qui va peut-\u00eatre bient\u00f4t s\u2019\u00e9tendre dans le centre et dans le sud, et qui n\u2019ont encore pas subi de pertes dans leur entourage. Mais ce sont cette positivit\u00e9, cet humour, cette solidarit\u00e9 qui nous aident \u00e0 supporter cette assignation \u00e0 r\u00e9sidence. <\/p>\n\n\n\n Or, cet esprit de solidarit\u00e9, ce besoin de se sentir proche n\u2019est pas, je le suspecte et je l\u2019esp\u00e8re, propre \u00e0 Rome ; c\u2019est un esprit qui pourrait commencer \u00e0 se d\u00e9velopper dans les prochains jours dans tous les pays europ\u00e9ens et occidentaux, voire dans le monde entier. Esp\u00e9rons que nous pourrons peut-\u00eatre dire demain que questo cazzo di coronavirus<\/em> nous a fait d\u00e9couvrir un certain sens de l\u2019humanit\u00e9, dont pourrait provenir une nouvelle id\u00e9e de l’universitali\u00e9.<\/p>\n\n\n\n PS : L\u2019air dehors semble effectivement plus propre, m\u00eame s\u2019il est difficile de le savoir puisque nous ne sortons pas.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" En d\u00e9crivant la vie quotidienne \u00e0 Rome, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des foyers confin\u00e9s ou \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, arpentant les berges d\u00e9sertes du Tibre, on red\u00e9couvre une nouvelle sociabilit\u00e9. Une exp\u00e9rimentation italienne dont il faudra s\u2019inspirer ailleurs en Europe dans les prochaines semaines.En d\u00e9crivant la vie quotidienne \u00e0 Rome, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des foyers confin\u00e9s ou \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, arpentant les berges d\u00e9sertes du Tibre, on red\u00e9couvre une nouvelle sociabilit\u00e9. Une exp\u00e9rimentation italienne dont il faudra s\u2019inspirer ailleurs en Europe dans les prochaines semaines.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":63678,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1728,2210],"tags":[2281],"geo":[543],"class_list":["post-63663","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts","category-sante-publique","tag-coronavirus","staff-sofia-scialoja","geo-mediterranee"],"acf":[],"yoast_head":"\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLa vie sociale. Dedans.<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
La deuxi\u00e8me naissance de la sociabilit\u00e9 virtuelle<\/h3>\n\n\n\n
Retour au tangible<\/em><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nDehors.<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Les lieux<\/em><\/h3>\n\n\n\n
Les d\u00e9placements.<\/em><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nEnfin. La solidarit\u00e9 <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n