{"id":62896,"date":"2020-03-12T00:26:07","date_gmt":"2020-03-11T23:26:07","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=62896"},"modified":"2020-11-13T22:22:55","modified_gmt":"2020-11-13T21:22:55","slug":"empire-20-ans-apres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/03\/12\/empire-20-ans-apres\/","title":{"rendered":"Empire : 20 ans apr\u00e8s"},"content":{"rendered":"\n
Il y a vingt ans, le processus de mondialisation \u00e9tait au c\u0153ur de la r\u00e9flexion politique : alors que les relations \u00e9conomiques et culturelles \u00e0 travers le monde devenaient de plus en plus mixtes et interd\u00e9pendantes, tous pouvaient constater qu’une sorte de nouvel ordre mondial \u00e9tait en train d’\u00e9merger. Aujourd’hui, la mondialisation se retrouve \u00e0 nouveau au c\u0153ur de nos d\u00e9bats, mais les journalistes, les hommes politiques et les universitaires de tous les horizons politiques en font l’autopsie. Les analystes politiques de l’establishment<\/em>, en particulier en Europe et en Am\u00e9rique du Nord, d\u00e9plorent le d\u00e9clin de l’ordre international lib\u00e9ral et la fin de la Pax Americana<\/em>. Les forces r\u00e9actionnaires qui arrivent au pouvoir, au contraire, c\u00e9l\u00e8brent le retour de la souverainet\u00e9 nationale, sapant les pactes commerciaux<\/a>, annon\u00e7ant des guerres commerciales<\/a>, d\u00e9non\u00e7ant les institutions supranationales et les \u00e9lites cosmopolites, tout en attisant les flammes du racisme et de la violence contre les migrants. M\u00eame \u00e0 gauche, certains annoncent un renouveau de la souverainet\u00e9 nationale, dans le dessein de s\u2019en servir comme arme d\u00e9fensive contre les pr\u00e9dateurs du n\u00e9olib\u00e9ralisme, des soci\u00e9t\u00e9s multinationales et des \u00e9lites mondiales.<\/p>\n\n\n\n Malgr\u00e9 ces pr\u00e9visions, \u00e0 la fois optimistes et angoiss\u00e9es, la mondialisation n’est pas morte ni m\u00eame en d\u00e9clin. Elle est simplement moins \u00e9vidente \u00e0 lire. Il est vrai que l’ordre mondial et les structures de commandement mondial qui l’accompagnent et qui se sont form\u00e9es au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies sont partout en crise, mais les diff\u00e9rentes crises actuelles, paradoxalement, n’emp\u00eachent pas le maintien des structures mondiales en place. L’ordre mondial \u00e9mergeant, tout comme le capital lui-m\u00eame, fonctionne \u00e0 travers les crises et m\u00eame, \u00e0 certains \u00e9gards, s’en nourrit. Il fonctionne, \u00e0 bien des \u00e9gards, sur le mode de l\u2019effondrement <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le fait que les processus de mondialisation soient moins facilement lisibles aujourd’hui rend d’autant plus important d\u2019investiguer et de r\u00e9v\u00e9ler les tendances des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, concernant tant la constitution vari\u00e9e de la gouvernance mondiale<\/a>, qui inclut les pouvoirs des \u00c9tats-nations mais s’\u00e9tend bien au-del\u00e0, que les structures mondiales de production et de reproduction capitalistes.<\/p>\n\n\n\n L’ordre mondial \u00e9mergeant, tout comme le capital lui-m\u00eame, fonctionne \u00e0 travers les crises et m\u00eame, \u00e0 certains \u00e9gards, s’en nourrit.<\/p>Michael Hardt, Antonio Negri<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’interpr\u00e9tation des structures fondamentales du pouvoir et de l’exploitation dans un contexte mondial est la cl\u00e9 pour reconna\u00eetre et promouvoir les forces potentielles de r\u00e9volte et de lib\u00e9ration. L’ordre mondial \u00e9mergeant et les r\u00e9seaux de capitaux mondiaux constituent sans aucun doute une op\u00e9ration offensive \u00e0 laquelle nous devons opposer divers efforts de r\u00e9sistance. Plus encore, ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes devraient \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des r\u00e9ponses aux menaces et aux revendications v\u00e9hicul\u00e9es par la longue histoire des internationalismes r\u00e9volutionnaires et des luttes ind\u00e9pendantistes.\u202fTout comme l’Empire actuel s’est form\u00e9 en r\u00e9ponse aux insurrections des multitudes d’en bas, il pourrait aussi, potentiellement, leur tomber dessus, \u00e0 condition que ces multitudes puissent constituer leurs forces en contre-pouvoirs efficaces et ouvrir la voie vers une organisation sociale alternative. Les mouvements sociaux et politiques actuels vont d\u00e9j\u00e0, \u00e0 bien des \u00e9gards, dans cette direction.<\/p>\n\n\n\n Repr\u00e9sentez-vous les crises actuelles d’Empire comme deux sph\u00e8res imbriqu\u00e9es : l\u2019une, celle des r\u00e9seaux plan\u00e9taires de production et de reproduction sociales et l\u2019autre, celle de la constitution de la gouvernance mondiale. Ces deux sph\u00e8res sont de plus en plus d\u00e9cal\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n La sph\u00e8re interne, la sph\u00e8re plan\u00e9taire de la production et de la reproduction sociale, est constitu\u00e9e de r\u00e9seaux de communication et d’infrastructures mat\u00e9rielles et immat\u00e9rielles toujours plus complexes et dens\u00e9ment interconnect\u00e9s, des lignes de transport a\u00e9rien, maritime et terrestre, des c\u00e2bles de communication transoc\u00e9aniques et des syst\u00e8mes satellitaires, des r\u00e9seaux sociaux et des r\u00e9seaux financiers, ainsi que des multiples interactions entre les \u00e9cosyst\u00e8mes, les humains et les autres esp\u00e8ces. Bien \u00e9videmment, les formes traditionnelles de production \u00e9conomique localis\u00e9e, telles que l’agriculture et l’exploitation mini\u00e8re, persistent \u00e0 l’int\u00e9rieur de cette sph\u00e8re plan\u00e9taire mais elles sont progressivement absorb\u00e9es, dynamis\u00e9es et, dans de nombreux cas, menac\u00e9es par les circuits internationaux et intercontinentaux. Le travail est lui aussi attir\u00e9 et limit\u00e9 par le r\u00e9seau plan\u00e9taire de march\u00e9s, par des infrastructures, par des structures juridiques qui se chevauchent les unes par-dessus les autres et par des r\u00e9gimes frontaliers. Les processus de valorisation et d’exploitation sont r\u00e9gis par une cha\u00eene de montage mondiale extr\u00eamement vari\u00e9e bien qu’int\u00e9gr\u00e9e. Enfin, les institutions de reproduction sociale et les circuits du m\u00e9tabolisme \u00e9cologique restent, \u00e0 bien des \u00e9gards, locaux, mais ils d\u00e9pendent eux aussi de syst\u00e8mes dynamiques de plus en plus vastes et sont souvent menac\u00e9s par ceux-ci. Ces syst\u00e8mes plan\u00e9taires int\u00e8grent, en termes formels et r\u00e9els, diverses pratiques de production et de reproduction sociales \u00e0 travers des espaces et des temporalit\u00e9s divers. Le fait que cette sph\u00e8re soit si h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne et compos\u00e9e de fronti\u00e8res et de hi\u00e9rarchies qui prolif\u00e8rent \u00e0 diverses \u00e9chelles \u2013 \u202fau sein de chaque m\u00e9tropole, de chaque \u00c9tat-nation, de chaque r\u00e9gion, de chaque continent \u202f\u2013 ne devrait pas nous emp\u00eacher de la reconna\u00eetre comme un ensemble plan\u00e9taire coh\u00e9rent ou comme un seul ensemble dense, bien que tr\u00e8s vari\u00e9 <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette interconnexion devient peut-\u00eatre plus \u00e9vidente lorsque nous sommes confront\u00e9s \u00e0 notre vuln\u00e9rabilit\u00e9 commune : face \u00e0 la d\u00e9vastation nucl\u00e9aire<\/a>, par exemple, ou \u00e0 un changement climatique catastrophique, l’ensemble de la toile des \u00eatres vivants et des technologies est menac\u00e9 ensemble, sans exception, ne laissant rien ni personne intact.<\/p>\n\n\n\n\n\n Autour de cette sph\u00e8re de production et de reproduction sociale, une deuxi\u00e8me sph\u00e8re est compos\u00e9e de syst\u00e8mes politiques et juridiques entrelac\u00e9s \u00e0 diff\u00e9rents niveaux, notamment ceux des gouvernements nationaux, des accords juridiques internationaux, des institutions supranationales, des r\u00e9seaux d’entreprises, des zones \u00e9conomiques sp\u00e9ciales, etc.<\/em> Il n’y a rien de comparable \u00e0 un \u00c9tat mondial et, \u00e0 mesure que les pr\u00e9tentions \u00e0 la souverainet\u00e9 s’estompent, des r\u00e9gimes de gouvernance apparaissent, de plus en plus nombreux. Cette sph\u00e8re est r\u00e9gie par des structures qui se chevauchent et qui composent une constitution mixte, que nous analyserons plus en d\u00e9tail ci-dessous. \u00c0 la surface de cette sph\u00e8re \u00e9galement, les r\u00eanes du pouvoir sont tenus principalement par les propri\u00e9taires du monde d’en bas : les capitaines d’industrie et les nababs de la finance, les \u00e9lites politiques et les magnats des m\u00e9dias.<\/p>\n\n\n\n Les deux sph\u00e8res tournent sur des axes s\u00e9par\u00e9s et s’\u00e9crasent parfois l’une contre l’autre.<\/p>Michael Hardt, Antonio Negri<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avec la contre-r\u00e9volution<\/a> n\u00e9olib\u00e9rale de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, les deux sph\u00e8res sont de plus en plus disjointes. Elles tournent sur des axes s\u00e9par\u00e9s et s’\u00e9crasent parfois l’une contre l’autre. Alors que divers projets r\u00e9formistes du XX\u1d49 si\u00e8cle, tels la politique du New deal<\/em> dans des pays sp\u00e9cifiques ou le syst\u00e8me de Bretton Woods sous l’h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine au niveau international, cherchaient des formes de r\u00e9gulation pour \u00e9tablir des relations relativement stables entre les deux sph\u00e8res et ainsi favoriser le d\u00e9veloppement capitaliste tout en maintenant des hi\u00e9rarchies \u00e0 tous les niveaux du syst\u00e8me mondial, la contre-r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale a cr\u00e9\u00e9 une sph\u00e8re de gouvernance sans relation structurelle stable avec la sph\u00e8re de la production et de la reproduction sociales. La gouvernance imp\u00e9riale n\u00e9olib\u00e9rale ne cherche pas une telle m\u00e9diation et s’efforce seulement de dominer et de capturer la valeur de la sph\u00e8re int\u00e9rieure. Le fait que les circuits de production et de reproduction de la sph\u00e8re int\u00e9rieure soient de plus en plus autonomes n’emp\u00eache pas la sph\u00e8re de gouvernance n\u00e9olib\u00e9rale d’exercer un contr\u00f4le sur la sph\u00e8re int\u00e9rieure : elle peut mesurer la valeur qui y est produite par des m\u00e9canismes mon\u00e9taires et, au moyen de divers instruments de financement et de dette, en extraire le plus de valeur possible sous forme de rente. Ainsi, la gouvernance n\u00e9olib\u00e9rale ne peut que provoquer des crises \u00e9conomiques et financi\u00e8res, qui, comme nous l’avons dit, ne sont pas des signes d’effondrement imminent mais plut\u00f4t des m\u00e9canismes de domination.<\/p>\n\n\n\n Le fait que ces deux sph\u00e8res soient de plus en plus disjointes ne constitue cependant qu’une partie de la question. Nous devons examiner de plus pr\u00e8s la composition de chaque sph\u00e8re afin d’\u00e9valuer ses pouvoirs et d’estimer ses perspectives. Nous devons commencer par prendre du recul pour enregistrer la fa\u00e7on dont les structures de l’ordre mondial ont chang\u00e9 au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, en gardant \u00e0 l’esprit que des voies potentielles s’ouvrent aujourd’hui pour les foules qui y r\u00e9sistent et les d\u00e9fient.<\/p>\n\n\n\n Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, apr\u00e8s l’effondrement de l’Union sovi\u00e9tique et alors que les rapports \u00e9conomiques, politiques et culturels s’\u00e9tendaient de mani\u00e8re nouvelle au-del\u00e0 des fronti\u00e8res nationales et hors de port\u00e9e des pouvoirs souverains nationaux, le pr\u00e9sident am\u00e9ricain a proclam\u00e9 l’aube d’un nouvel ordre mondial. \u00c0 l’\u00e9poque, la plupart des partisans et des critiques tenaient pour acquis que les \u00c9tats-Unis, apr\u00e8s \u00eatre sortis \u00ab victorieux \u00bb de la guerre froide en tant que seule superpuissance restante, exerceraient leur hard<\/em> power <\/em>et leur soft power<\/em> sans \u00e9quivalent<\/a>, en assumant toujours plus de responsabilit\u00e9s et en exer\u00e7ant un contr\u00f4le de plus en plus unilat\u00e9ral sur les affaires mondiales. En fait, une d\u00e9cennie plus tard, alors que les troupes am\u00e9ricaines entraient victorieusement dans la ville de Bagdad, il est apparu que le nouvel ordre mondial annonc\u00e9 par le pr\u00e9sident Bush senior \u00e9tait concr\u00e9tis\u00e9 par le pr\u00e9sident Bush junior. Les occupations am\u00e9ricaines en Irak et en Afghanistan<\/a> promettaient de \u00ab refaire le Moyen-Orient \u00bb tout en cr\u00e9ant des \u00e9conomies purement n\u00e9olib\u00e9rales sur les ruines de l’invasion. Tandis que les n\u00e9oconservateurs montraient leurs muscles, les critiques d\u00e9non\u00e7aient l’\u00e2ge d’un nouvel imp\u00e9rialisme am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n Toutefois, du point de vue de la position actuelle, il appara\u00eet clairement que la puissance mondiale unilat\u00e9rale des \u00c9tats-Unis \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 limit\u00e9e et ses ambitions imp\u00e9rialistes, vaines. L’imp\u00e9rialisme am\u00e9ricain avait \u00e9t\u00e9 entrav\u00e9 non par la vertu \u00e9clair\u00e9e de ses dirigeants ou la droiture r\u00e9publicaine de son esprit national, mais simplement par les insuffisances de ses pouvoirs \u00e9conomiques, politiques et militaires. Les \u00c9tats-Unis pouvaient prouver leur force en renversant les r\u00e9gimes taliban et baasiste (en t\u00e9moignent les tragiques ravages dus \u00e0 ces ing\u00e9rences guerri\u00e8res), mais ils ne pouvaient pas obtenir l’h\u00e9g\u00e9monie stable requise de la part d’une v\u00e9ritable puissance imp\u00e9rialiste. Aujourd’hui, apr\u00e8s des d\u00e9cennies d’\u00e9chec catastrophique les guerres et les occupations men\u00e9es par les \u00c9tats-Unis en Afghanistan et en Irak, ainsi que, plus g\u00e9n\u00e9ralement, la pr\u00e9tendue guerre contre le terrorisme, peu de personnes peuvent croire aux avantages g\u00e9n\u00e9raux d’un syst\u00e8me mondial dirig\u00e9 par les \u00c9tats-Unis ou \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er un ordre stable <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Depuis l’\u00e9lection de M. Trump, les universitaires, les journalistes politiques et les v\u00e9t\u00e9rans de la politique administrative se demandent si l’ordre international lib\u00e9ral dirig\u00e9 par les \u00c9tats-Unis peut survivre. En v\u00e9rit\u00e9, la Pax Americana<\/em> et le moment o\u00f9 les \u00c9tats-Unis pouvaient ancrer unilat\u00e9ralement un ordre institutionnel mondial \u00e9taient pass\u00e9s bien avant que le pr\u00e9sident Trump ne d\u00e9barque brusquement sur sc\u00e8ne <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette nouvelle situation ne concerne pas seulement les \u00c9tats-Unis : aucun \u00c9tat-nation n’est aujourd’hui capable d’organiser et de commander l’ordre mondial de mani\u00e8re unilat\u00e9rale. Ceux qui diagnostiquent le d\u00e9clin de l’h\u00e9g\u00e9monie mondiale des \u00c9tats-Unis \u2013\u202f Giovanni Arrighi a \u00e9t\u00e9 l’un des premiers et des plus perspicaces \u202f\u2013 envisagent g\u00e9n\u00e9ralement un autre \u00c9tat comme successeur dans ce r\u00f4le h\u00e9g\u00e9monique : tout comme le r\u00f4le de l’h\u00e9g\u00e9monie mondiale est pass\u00e9 au d\u00e9but du XX\u1d49 si\u00e8cle de la Grande-Bretagne aux \u00c9tats-Unis, ils pensent qu’aujourd’hui, alors que l’\u00e9toile des \u00c9tats-Unis d\u00e9cline, il faut que celle d’un autre \u00c9tat s’\u00e9l\u00e8ve, la Chine \u00e9tant le premier candidat<\/a>. De leur c\u00f4t\u00e9, les commentateurs institutionnels lib\u00e9raux s’accrochent \u00e0 la croyance que, malgr\u00e9 le d\u00e9sordre international sem\u00e9 par Trump, l’\u00e9toile des \u00c9tats-Unis brille encore sur le globe et qu’il est exag\u00e9r\u00e9 de parler du d\u00e9clin de ses pouvoirs militaire, \u00e9conomique et politique face aux concurrents, les Chinois comme les autres. Les \u00c9tats-Unis demeureraient le seul candidat l\u00e9gitime \u00e0 l’h\u00e9g\u00e9monie mondiale. Il y a certainement une part de v\u00e9rit\u00e9 dans chacun de ces arguments. Cependant, le point plus important est que le maintien des pouvoirs des \u00c9tats-Unis et la mont\u00e9e en puissance de la Chine ne doivent pas \u00eatre compris en fonction d’une situation o\u00f9 un seul \u00c9tat-nation pourrait exercer l’h\u00e9g\u00e9monie mondiale, mais plut\u00f4t comme le r\u00e9sultat d’une intense lutte entre les \u00c9tats-nations sur les \u00e9chelons de la constitution mixte de l’Empire. Le fait qu’aucun \u00c9tat-nation ne soit capable de parfaire son h\u00e9g\u00e9monie dans l’ordre mondial \u00e9mergent n’est pas un diagnostic de chaos et de d\u00e9sordre, mais plut\u00f4t le fondement th\u00e9orique d’une nouvelle structure de pouvoir \u00e0 l’\u00e9chelle mondiale \u2013 \u202fet, par l\u00e0 m\u00eame, d’une nouvelle forme de souverainet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Aucun \u00c9tat-nation n’est aujourd’hui capable d’organiser et de commander l’ordre mondial de mani\u00e8re unilat\u00e9rale.<\/p>Michael Hardt, Antonio Negri<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Lorsqu’au deuxi\u00e8me si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, Polybe quitte la Gr\u00e8ce, il trouve dans l’Empire romain une nouvelle structure de pouvoir. Les pr\u00e9c\u00e9dents auteurs des grands textes politiques de la Gr\u00e8ce antique, comme H\u00e9rodote, Platon et Aristote, soutenaient qu’il existait trois formes fondamentales de gouvernement d\u00e9finies g\u00e9om\u00e9triquement : la r\u00e8gle d’un seul, la monarchie ; la r\u00e8gle du petit nombre, l’aristocratie ; et la r\u00e8gle du grand nombre, la d\u00e9mocratie. (Et chacune de ces cat\u00e9gories g\u00e9om\u00e9triques renvoie \u00e0 une forme n\u00e9gative : la tyrannie, l’oligarchie et l’ochlocratie). Ces th\u00e9oriciens ont analys\u00e9 les vertus de chacune de ces formes, et ont compris l’histoire politique en termes de passage de l’une \u00e0 l’autre. La nouveaut\u00e9 de l’Empire romain, au contraire, selon Polybe, \u00e9tait sa constitution mixte : non pas une alternance entre les formes de gouvernement, mais une composition simultan\u00e9e des trois.<\/p>\n\n\n\n\n\n Nous appelons l’ordre \u00e9mergent aujourd’hui \u00ab \u202fEmpire \u00bb pour indiquer cette constitution mixte de la gouvernance mondiale. Comme nous l’avons d\u00e9j\u00e0 dit pr\u00e9c\u00e9demment, cet Empire n’est pas un \u00c9tat mondial et ne cr\u00e9e pas non plus une structure de pouvoir unifi\u00e9e et centralis\u00e9e <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En outre, bien que les diff\u00e9rents sch\u00e9mas conventionnels utilis\u00e9s auparavant pour appr\u00e9hender les divisions mondiales \u2013\u202f Premier et Tiers Monde, centre et p\u00e9riph\u00e9rie, Est et Ouest, Nord et Sud \u202f\u2013 aient perdu une grande partie de leur pouvoir explicatif, la mondialisation actuelle n’est pas un processus d’homog\u00e9n\u00e9isation (ou, plus exactement, elle implique, dans une m\u00eame mesure, des processus d’homog\u00e9n\u00e9isation et d’h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9isation). Plut\u00f4t que de cr\u00e9er un seul espace lisse, l’\u00e9mergence de l’Empire fait prolif\u00e9rer les fronti\u00e8res et les hi\u00e9rarchies \u00e0 toutes les \u00e9chelles g\u00e9ographiques, de l’espace de la m\u00e9tropole unique \u00e0 celui des grands continents. L’analyse de la constitution mixte de l’Empire exige de s’int\u00e9resser \u00e0 ces fronti\u00e8res et \u00e0 ces divisions en tant qu’\u00e9l\u00e9ments qui, ensemble, composent l’ordre mondial. La notion de constitution mixte sugg\u00e8re donc une proc\u00e9dure qui s’apparente \u00e0 une partie d’\u00e9checs en trois dimensions : il faut de prime abord identifier les principaux acteurs et \u00e9tudier les tensions, les relations de pouvoir et les hi\u00e9rarchies au sein de chacun de ces trois niveaux ; il convient ensuite de lire verticalement la constitution mixte pour comprendre la coordination et les conflits entre les niveaux ; il faut enfin d\u00e9couvrir les forces susceptibles de d\u00e9fier la domination imp\u00e9riale et construire une alternative.<\/p>\n\n\n\n L’\u00e9mergence de l’Empire fait prolif\u00e9rer les fronti\u00e8res et les hi\u00e9rarchies \u00e0 toutes les \u00e9chelles.<\/p>Michael Hardt, Antonio Negri<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Nous ne disposons ici que de l’espace n\u00e9cessaire pour esquisser quelques-uns des changements les plus spectaculaires dans la constitution de cet Empire au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es. Sur le plan monarchique, le d\u00e9veloppement le plus frappant a \u00e9t\u00e9 le vidage du centre. Dans les ann\u00e9es 1990, les \u00c9tats-Unis, bien que, comme nous l’avons dit, leur position h\u00e9g\u00e9monique sur le syst\u00e8me mondial et leurs pouvoirs d’action unilat\u00e9rale aient diminu\u00e9, occupaient toujours des positions centrales dans des domaines cl\u00e9s du pouvoir. La bombe, le dollar et le r\u00e9seau \u2013 \u202fet donc Washington, Wall Street et Hollywood\u202f\/\u202fla Silicon Valley \u202f\u2013 \u00e9taient capables d’exercer une force monarchique, et donc de maintenir dans ces domaines une sorte de \u00ab \u202fdomination d’un seul \u00bb. La sup\u00e9riorit\u00e9 des \u00c9tats-Unis dans ces diff\u00e9rents domaines de soft<\/em> et de hard power<\/em> se poursuit aujourd’hui, mais sur des bases de plus en plus fragiles et avec toujours plus de limites. Premi\u00e8rement, le formidable arsenal militaire am\u00e9ricain \u2013 \u202fy compris ses munitions nucl\u00e9aires, ses drones, ses syst\u00e8mes de surveillance, ses innombrables appareils technologiques sophistiqu\u00e9s, ainsi que ses arm\u00e9es permanentes \u202f\u2013 \u202freste nettement sup\u00e9rieur (et nettement plus on\u00e9reux) que celui des autres nations. Mais la d\u00e9faite des forces am\u00e9ricaines au Vietnam et, plus tard, les \u00e9checs des invasions et occupations am\u00e9ricaines de l’Afghanistan et de l’Irak ont montr\u00e9 clairement que, malgr\u00e9 une puissance de feu et une capacit\u00e9 de destruction en constante augmentation, les capacit\u00e9s monarchiques de la machine militaire am\u00e9ricaine sont aujourd’hui de plus en plus limit\u00e9es. Deuxi\u00e8mement, la monarchie du dollar, c’est-\u00e0-dire l’h\u00e9g\u00e9monie financi\u00e8re et mon\u00e9taire des \u00c9tats-Unis, qui semblait solide il y a 20 ans, s\u2019est progressivement affaiblie. Comme dans le domaine de la puissance militaire, dans ce domaine aussi, le tr\u00f4ne reposait d\u00e9j\u00e0 sur des bases pr\u00e9caires, qui remontent au moins au d\u00e9couplage du dollar de l’\u00e9talon-or en 1971. Selon Timothy Geithner, ancien pr\u00e9sident de la R\u00e9serve f\u00e9d\u00e9rale de New York et plus tard secr\u00e9taire du Tr\u00e9sor am\u00e9ricain, \u00ab \u202fdepuis les ann\u00e9es 1990, nous [le syst\u00e8me financier et mon\u00e9taire am\u00e9ricain] d\u00e9fiions la gravit\u00e9\u202f \u00bb. Adam Tooze, qui rapporte les affirmations de Geithner, note \u00e0 juste titre que, contrairement \u00e0 l’image du boom \u00e9conomique am\u00e9ricain des ann\u00e9es 1990, Geithner identifie clairement les conditions radicalement modifi\u00e9es de la position am\u00e9ricaine dans le syst\u00e8me mondial. Suivant la conception usuelle, Tooze affirme que \u00ab \u202fl’Am\u00e9rique n’est pas soumise \u00e0 la gravit\u00e9, c’est la gravit\u00e9, c’est-\u00e0-dire la force gravitationnelle qui organise la puissance mondiale au XX\u1d49 si\u00e8cle \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces fondements \u00e9branl\u00e9s de la puissance mon\u00e9taire et financi\u00e8re des \u00c9tats-Unis ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9s et confirm\u00e9s par la crise financi\u00e8re de 2007\u202f\u2013\u202f2008, qui, dans ce domaine \u00e9galement, a remis en question sa capacit\u00e9 \u00e0 remplir une fonction monarchique <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Enfin, en ce qui concerne les industries culturelles et les technologies num\u00e9riques, la position monarchique des \u00c9tats-Unis a \u00e9t\u00e9 affaiblie de diff\u00e9rentes mani\u00e8res. Les entreprises am\u00e9ricaines dominent toujours les march\u00e9s mondiaux aujourd’hui comme dans les ann\u00e9es 1990, mais les \u00c9tats-Unis peuvent de moins en moins s’en servir comme d’un outil de soft power<\/em> en vue du maintien de l’h\u00e9g\u00e9monie mondiale. De plus en plus, ce domaine est celui des entreprises qui, bien qu’elles soient bas\u00e9es aux \u00c9tats-Unis, op\u00e8rent \u00e0 l’\u00e9chelle mondiale et ne contribuent que de mani\u00e8re ambigu\u00eb \u00e0 l’image globale des \u00c9tats-Unis. Les \u00c9tats-Unis demeurent dominants dans chacun des trois secteurs qui garantissaient leur h\u00e9g\u00e9monie sur les autres \u00c9tats-nations. Pourtant, si les piliers o\u00f9 reposent leurs pouvoirs monarchiques sont toujours en place, ils pr\u00e9sentent d\u00e9sormais de plus en plus de fissures. Cela ne signifie pas qu’un quelconque pr\u00e9tendant au tr\u00f4ne \u2013 \u202fla Chine, comme nous l’avons dit, est le candidat le plus souvent cit\u00e9\u202f \u2013 \u202fpuisse pr\u00e9tendre \u00e0 sa place. Au contraire, un vide relatif se creuse \u00e0 l\u2019\u00e9chelon monarchique.<\/p>\n\n\n\n La position monarchique des \u00c9tats-Unis a \u00e9t\u00e9 affaiblie de diff\u00e9rentes mani\u00e8res.<\/p>Michael Hardt, Antonio Negri<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’\u00e9chelon aristocratique de l’Empire, en revanche, regorge de d\u00e9fis constants entre les puissances montantes et d\u00e9clinantes. La domination oligarchique \u00ab du petit nombre \u00bb \u202fsur le syst\u00e8me mondial s’exerce sur trois terrains principaux : les grandes entreprises, les \u00c9tats-nations dominants et les institutions supranationales. Une intense concurrence caract\u00e9rise les relations entre les acteurs au sein de chacun de ces terrains et, de surcro\u00eet, entre ces derniers : entre les entreprises et les \u00c9tats-nations, par exemple, ou entre les \u00c9tats-nations et les institutions supranationales. Les positions relatives au sein des hi\u00e9rarchies mondiales dans chaque secteur ont certainement chang\u00e9 au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es : alors que la Chine a vu sa fortune monter en fl\u00e8che, par exemple, celle des autres pays BRICS, qui semblaient pr\u00eats \u00e0 suivre, a vacill\u00e9, du moins pour le moment ; et au sommet des valorisations boursi\u00e8res, General Motors<\/em> et General Electric<\/em> ont \u00e9t\u00e9 supplant\u00e9es par Apple <\/em>et Alibaba<\/em>. Ces tendances et ces comp\u00e9titions sont extr\u00eamement importantes et m\u00e9ritent une analyse d\u00e9taill\u00e9e, mais notre pr\u00e9occupation premi\u00e8re ici est de reconna\u00eetre que, si l’on prend du recul et que l’on s’abstient de la sc\u00e8ne imm\u00e9diate de la comp\u00e9tition, les diff\u00e9rentes forces aristocratiques, malgr\u00e9 la cacophonie n\u00e9e de leurs conflits, jouent en r\u00e9alit\u00e9 sur le m\u00eame terrain. Ou, pour employer une autre m\u00e9taphore, elles ressemblent \u00e0 des chevaliers qui, malgr\u00e9 la bataille acharn\u00e9e qui les oppose, vivent tous pour servir et faire respecter un code chevaleresque commun, ainsi que l’ordre social auquel il appartient.<\/p>\n\n\n\n Le point le plus important que nous devons souligner au sujet de la dynamique de l’\u00e9chelon aristocratique de l’Empire est donc la mesure dans laquelle, malgr\u00e9 les apparences, ses contours g\u00e9n\u00e9raux restent inchang\u00e9s. De ce point de vue, le retour tant annonc\u00e9 de l’\u00c9tat-nation<\/a>, ainsi que la rh\u00e9torique nationaliste, les menaces de guerres commerciales et les politiques protectionnistes doivent \u00eatre compris non pas comme une fracture du syst\u00e8me mondial mais plut\u00f4t comme autant de man\u0153uvres tactiques dans la comp\u00e9tition entre les puissances aristocratiques. Les doctrines de l’America first !<\/em>, de Italy first ! <\/em>ou du Brexit sont les cris plaintifs des personnes qui craignent d’\u00eatre d\u00e9log\u00e9es de leur position de privil\u00e9gi\u00e9s dans le syst\u00e8me mondial. \u00c0 l’instar des paysans fran\u00e7ais conservateurs que Marx d\u00e9crivait comme \u00e9tant pouss\u00e9s au milieu du XIX\u1d49 si\u00e8cle par les souvenirs de la gloire napol\u00e9onienne perdue (et dont le slogan aurait pu \u00eatre \u00ab Make France great again<\/em> \u00bb), les nationalistes r\u00e9actionnaires d’aujourd’hui visent moins \u00e0 se s\u00e9parer de l’ordre mondial en tant que tel qu’\u00e0 remonter les \u00e9chelons de la hi\u00e9rarchie mondiale jusqu’\u00e0 leur position l\u00e9gitime. De la m\u00eame mani\u00e8re, les conflits de plus en plus visibles entre les \u00c9tats-nations dominants et l’infrastructure supranationale \u2013 \u202fon peut penser au pr\u00e9sident Trump s’\u00e9levant contre le \u00ab \u202fmondialisme \u00bb dans son discours de 2018 \u00e0 l’Assembl\u00e9e des Nations unies\u202f \u2013 ne sont pas une attaque contre le syst\u00e8me mondial, mais un stratag\u00e8me pour obtenir une position plus dominante en son sein. Les \u00e9lites mondiales \u00e0 la t\u00eate des \u00c9tats-nations dominants et des institutions supranationales sont toutes guid\u00e9es par les diktats d’une id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale irr\u00e9vocablement vou\u00e9e \u00e0 la construction et au maintien de l’ordre mondial capitaliste <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les conflits de plus en plus visibles entre les \u00c9tats-nations dominants et l’infrastructure supranationale ne sont pas une attaque contre le syst\u00e8me mondial, mais un stratag\u00e8me pour obtenir une position plus dominante en son sein.<\/p>Michael Hardt, Antonio Negri<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Enfin, le troisi\u00e8me et plus large niveau de la constitution mixte, \u00ab \u202fla r\u00e8gle du plus grand nombre\u202f \u00bb, qui est n\u00e9cessairement le plus chaotique et le moins lisible de tous, est compos\u00e9 d’un vaste \u00e9ventail de forces, y compris toute la panoplie des \u00c9tats-nations et des entreprises capitalistes subordonn\u00e9es, ainsi que des infrastructures qui les accompagnent ; les innombrables r\u00e9seaux de radiodiffusion et de m\u00e9dias sociaux ; diverses organisations non gouvernementales qui soutiennent les projets des \u00c9tats et des entreprises, r\u00e9parant souvent les d\u00e9g\u00e2ts qu’ils ont caus\u00e9s ; des associations religieuses qui sont elles-m\u00eames une force politique ; et m\u00eame des milices qui combattent les \u00c9tats ou pr\u00e9tendent avoir cr\u00e9\u00e9 leurs propres \u00c9tats. Ce niveau de la constitution mixte ne peut \u00eatre qualifi\u00e9 de d\u00e9mocratique que dans le sens le plus d\u00e9grad\u00e9 de ce terme, car il n’inclut pas les mouvements anti-syst\u00e9miques ni aucune force qui pourrait constituer une menace s\u00e9rieuse au fonctionnement durable de l’Empire dans son ensemble. Bien au contraire, l’immense \u00e9ventail de forces que nous situons ici, m\u00eame si elles r\u00e9sistent et d\u00e9fient dans une certaine mesure les pouvoirs monarchiques et aristocratiques, servent n\u00e9anmoins en fin de compte \u00e0 soutenir la constitution imp\u00e9riale dans son ensemble. Michel Foucault \u00e9tait pass\u00e9 ma\u00eetre dans l’art de reconna\u00eetre comment des figures apparemment r\u00e9sistantes ou oppos\u00e9es pouvaient finalement servir \u00e0 renforcer le pouvoir dominant, en \u00e9tudiant par exemple comment la figure du malfaiteur renforce le r\u00e9gime disciplinaire\u202f\/\u202fcarc\u00e9ral <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Nous ne pensons pas, bien s\u00fbr, que tous les efforts de r\u00e9sistance soient vains et seront in\u00e9vitablement coopt\u00e9s par l’Empire, ne laissant aucun espoir d’une alternative (Foucault ne pensait rien de tel non plus) et nous nous tournerons bient\u00f4t vers les mouvements qui v\u00e9rifient cela.<\/p>\n\n\n\n\n\n \u00c0 ce stade, cependant, nous voulons simplement souligner comment les forces qui se situent au plus bas niveau de l’Empire peuvent, m\u00eame lorsqu’elles sont en conflit apparent avec les factions aristocratiques et monarchiques, continuer \u00e0 soutenir l’ordre mondial dans son ensemble. Consid\u00e9rons, par exemple, l’augmentation dramatique au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es des id\u00e9ologies, mouvements et violences supr\u00e9macistes blancs<\/a>, endossant les racismes anti-noirs<\/a>, antis\u00e9mites et anti-migrants, qui se chevauchent souvent avec le nationalisme et le fondamentalisme chr\u00e9tien. Il devrait \u00eatre facile de reconna\u00eetre que, bien que les supr\u00e9macistes blancs s’en prennent fr\u00e9quemment aux \u00e9lites mondiales, aux banquiers et autres, et bien que les \u00e9lites mondiales, \u00e0 leur tour, les d\u00e9savouent souvent, leurs actions ne perturbent pas la structure g\u00e9n\u00e9rale et le fonctionnement de l’Empire. Au contraire, l’Empire est capable d’int\u00e9grer des diff\u00e9rences de toutes sortes, et l’ordre mondial qu’il maintient est, \u00e0 bien des \u00e9gards, supr\u00e9maciste blanc. En effet, une partie du d\u00e9fi que repr\u00e9sente la lecture de la nature de l’Empire \u00e9mergeant r\u00e9side dans l’analyse des tensions et des conflits \u00e0 la fois au sein de chaque \u00e9chelon et entre les trois \u00e9chelons de sa constitution mixte.<\/p>\n\n\n\n Cependant, en se concentrant sur la mondialisation par le haut et sur les institutions du capital mondial, on aura toujours une vision d\u00e9form\u00e9e, car cette forme de mondialisation est fondamentalement une r\u00e9ponse et une tentative de contenir les forces de la mondialisation par le bas. L’internationalisme r\u00e9volutionnaire a \u00e9t\u00e9, tout au long de la modernit\u00e9, le moteur principal des formes et des processus de la mondialisation capitaliste. Chaque r\u00e9volution moderne \u2013 \u202fde Port-au-Prince \u00e0 Shanghai et de Paris \u00e0 La Havane \u202f\u2013 a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s profond\u00e9ment internationaliste. C’est ainsi que les courants les plus inspirants de la politique prol\u00e9tarienne, des luttes anticoloniales, des mouvements f\u00e9ministes et de toutes les formes de lutte de lib\u00e9ration ont vu le jour. Cette lecture permet \u00e0 des auteurs comme Giovanni Arrighi ou Fredric Jameson de reconna\u00eetre que les changements dans la structure du pouvoir mondial et le d\u00e9veloppement des processus n\u00e9olib\u00e9raux de la mondialisation dans les ann\u00e9es 1970 \u00e9taient en fait une r\u00e9ponse \u00e0 la confluence ou \u00e0 l’accumulation, dans les ann\u00e9es 1960, des r\u00e9bellions ouvri\u00e8res, des luttes de lib\u00e9ration et des mouvements r\u00e9volutionnaires dans le monde entier <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Reconna\u00eetre le primat des luttes sur les structures du pouvoir destin\u00e9es \u00e0 les contenir pr\u00e9sente un int\u00e9r\u00eat non seulement analytique, mais aussi politique. Les plus puissantes forces pour contester et d\u00e9passer la domination de l’Empire prendront n\u00e9cessairement la forme de nouveaux internationalismes. Il pourrait sembler que les formes les plus reconnaissables d’internationalismes prol\u00e9tariens et r\u00e9volutionnaires aient disparu, mais il est d’autant plus important que nous nous efforcions de reconna\u00eetre les nouvelles formes d’internationalisme qui \u00e9mergent aujourd’hui et que nous les cultivions.<\/p>\n\n\n\n L’un des moyens de reconna\u00eetre l’internationalisme qui est \u00e0 l’\u0153uvre aujourd’hui consiste \u00e0 retracer l’\u00e9volution des cycles internationaux de lutte : bien que chaque lutte dans un tel cycle puisse \u00eatre se concentrer sur des conditions locales et nationales, \u00e0 mesure que la flamme passe d’un endroit \u00e0 l’autre, le mouvement acquiert une importance mondiale. Les insurrections de 2010 et 2011 n\u00e9es en Tunisie et en \u00c9gypte ont initi\u00e9 un cycle international, puisque les militants, d’abord dans d’autres pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ensuite en Espagne, en Gr\u00e8ce et aux \u00c9tats-Unis, puis enfin en Turquie, au Br\u00e9sil et \u00e0 Hong Kong<\/a> ont \u00e9rig\u00e9 des campements sur des places urbaines et traduit les revendications de d\u00e9mocratie dans leurs propres idiomes politiques <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De la m\u00eame mani\u00e8re, NiUnaMenos<\/a>, la lutte f\u00e9ministe contre la violence sexuelle et la hi\u00e9rarchie patriarcale, qui a d\u00e9but\u00e9 en Argentine, est aujourd’hui traduite de mani\u00e8re innovante dans toutes les Am\u00e9riques et, de l’autre c\u00f4t\u00e9 de l’Atlantique, en Italie, en Espagne et en Pologne. En d\u00e9veloppant en commun de nouvelles formes de gr\u00e8ve politique, une nouvelle internationale f\u00e9ministe est en train de se former <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L’internationalisme r\u00e9volutionnaire a \u00e9t\u00e9, tout au long de la modernit\u00e9, le moteur principal des formes et des processus de la mondialisation capitaliste.<\/p>Michael Hardt, Antonio Negri<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00c0 une \u00e9chelle beaucoup plus vaste, mais encore moins facilement lisible, la migration<\/a> constitue aujourd’hui une force majeure de l’internationalisme et une insurrection permanente contre les r\u00e9gimes frontaliers des \u00c9tats-nations et contre les hi\u00e9rarchies spatiales du syst\u00e8me mondial. Les p\u00e8lerinages impressionnants vers et \u00e0 travers l’Europe \u00e0 l’\u00e9t\u00e9 2015, \u00e0 pied, en train, par tous les moyens de transport possibles, qui ont depuis \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9s vers la travers\u00e9e p\u00e9rilleuse de la M\u00e9diterran\u00e9e, ont mis en danger les r\u00e9gimes frontaliers de l’Europe ; et de m\u00eame, les caravanes exceptionnelles d’enfants et de familles d’Am\u00e9rique centrale passant par le Mexique vers la fronti\u00e8re am\u00e9ricaine \u00e0 l’automne 2018 ont servi \u00e0 faire conna\u00eetre la crise actuelle du r\u00e9gime frontalier am\u00e9ricain <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais en r\u00e9alit\u00e9, ces \u00e9v\u00e9nements hautement m\u00e9diatis\u00e9s ne sont que les pics d’une gamme vari\u00e9e de migrations mondiales, non seulement du Sud vers le Nord, mais dans toutes les directions, du Nigeria \u00e0 l’Afrique du Sud, de la Bolivie \u00e0 l’Argentine, du Myanmar au Bangladesh, de la Chine rurale \u00e0 la Chine urbaine. Il s’agit bien s\u00fbr d’un type d’insurrection internationaliste inhabituel, dont la dimension politique n\u2019est gu\u00e8re reconnaissable vue de pr\u00e8s. La grande majorit\u00e9 des migrants ne seront pas en mesure d’exprimer la nature politique de leur fuite, et encore moins de comprendre leurs actions dans le cadre d’une lutte internationaliste et, de fait, leurs voyages sont tr\u00e8s individualis\u00e9s. Il y a rarement des structures explicitement organis\u00e9es, comme les caravanes, m\u00eame au sein d’un courant de migration et encore moins parmi les diff\u00e9rents mouvements mondiaux. Il n’y a pas de comit\u00e9 central, pas de plateforme, pas de d\u00e9claration de principe. Et pourtant, les lignes des migrants en fuite constituent une puissance internationaliste. Qu’ils soient pouss\u00e9s par des motivations officiellement reconnues, telles la fuite de la pers\u00e9cution et de la pauvret\u00e9, ou par des raisons d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9es par les autorit\u00e9s, telles que la simple recherche de l’aventure et de nouvelles exp\u00e9riences, les migrants affirment la libert\u00e9 de mobilit\u00e9<\/a>, qui peut servir de base \u00e0 toutes les autres libert\u00e9s <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il faut prendre du recul pour comprendre le dessin form\u00e9 par la mosa\u00efque et appr\u00e9cier la signification politique des migrations mondiales en tant qu’insurrection permanente. Rassurez vous, les autorit\u00e9s au pouvoir reconnaissent la menace : la puissance de l’insurrection est confirm\u00e9e par les strat\u00e9gies anti-insurrectionnelles cruelles et co\u00fbteuses lanc\u00e9es contre les migrants, des camps de concentration soutenus par l’Europe en Libye aux politiques barbares aux fronti\u00e8res am\u00e9ricaines. <\/strong>L’insurrection des migrants menace de faire craqueler et s’effondrer les diff\u00e9rents murs qui segmentent le syst\u00e8me mondial et m\u00eame les piliers qui le soutiennent, simplement en les traversant.<\/p>\n\n\n\n Les lignes des migrants en fuite constituent une puissance internationaliste.<\/p>Michael Hardt, Antonio Negri<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Malgr\u00e9 leur d\u00e9synchronisation, chaque sph\u00e8re a besoin du soutien de l\u2019autre. Par cons\u00e9quent, l\u2019analyse de la constitution mixte de la gouvernance mondiale doit \u00eatre accompagn\u00e9e par une enqu\u00eate sur l\u2019autre sph\u00e8re, celle de la production et de la reproduction, o\u00f9 le capital mondial domine. De m\u00eame que le capital national avait besoin que l\u2019\u00c9tat-nation garantisse ses int\u00e9r\u00eats collectifs, et le fasse \u00e0 long terme, de m\u00eame le capital mondial a besoin aujourd\u2019hui d\u2019une structure complexe de gouvernance mondiale. La sph\u00e8re des rapports capitalistes, comme celle de la gouvernance, est constitu\u00e9e d\u2019un ensemble d\u2019\u00e9l\u00e9ments incroyablement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, conflictuels et instables, qui agissent \u00e0 des \u00e9chelles diff\u00e9rentes. Parmi eux, des firmes capitalistes individuelles en concurrence les unes avec les autres, des capitaux nationaux qui sont souvent en conflit \u00e9galement, diverses formes de travail salari\u00e9, non salari\u00e9 et pr\u00e9caire \u2013 \u202fainsi que des \u00e9l\u00e9ments non capitalistes, qui ont toujours fait partie des soci\u00e9t\u00e9s capitalistes. Comme dans l\u2019autre sph\u00e8re, l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments ne doit pas nous emp\u00eacher de reconna\u00eetre le sch\u00e9ma d\u2019ensemble <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Nous proposons d\u2019esquisser bri\u00e8vement quelques tendances d\u00e9cisives dans le d\u00e9veloppement du capital, en suivant quelques unes des critiques acad\u00e9miques et militantes les plus importantes qui ont \u00e9merg\u00e9 au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es. (De fait, la remise en question croissante du r\u00e9gime capitaliste est all\u00e9e de pair avec la multiplication des analyses marxistes et anticapitalistes.) De notre point de vue, la critique de l\u2019\u00e9conomie politique doit r\u00e9v\u00e9ler les formes nouvelles, et souvent plus dures, de la domination et de l\u2019exploitation capitalistes, mais elle doit aussi, et c\u2019est une de ses t\u00e2ches premi\u00e8res, chercher, au sein des circuits de la production et de la reproduction capitalistes, les germes de la r\u00e9sistance et de la libert\u00e9. Pour ce faire, nous montrons d\u2019une part comment les r\u00e9voltes et les mouvements d\u2019\u00e9mancipation dirig\u00e9s contre la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste et son r\u00e9gime disciplinaire ont fonctionn\u00e9 comme moteur du d\u00e9veloppement capitaliste. C\u2019est une histoire de cooptation et de capture, mais aussi, et c\u2019est le plus important, l\u2019indice de la puissance de la r\u00e9volte : l\u00e0 o\u00f9 se trouve la puissance de pousser le capital vers l\u2019avant, r\u00e9side aussi la possibilit\u00e9 de le renverser <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u2019autre part, nous cherchons comment le capital, en poursuivant son propre d\u00e9veloppement, cr\u00e9e des armes qui peuvent \u00eatre ensuite retourn\u00e9es contre lui <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n Dans les d\u00e9veloppements r\u00e9cents du capitalisme et dans leurs analyses les plus stimulantes, c\u2019est le r\u00f4le central jou\u00e9 par le commun<\/em> qui nous frappe le plus, sous ses diverses formes, de la ressource naturelle au produit culturel, des donn\u00e9es biom\u00e9triques<\/a> \u00e0 la coop\u00e9ration sociale. Le commun est toujours plus central pour la production et la reproduction sociales capitalistes \u2013\u202fla valeur qu\u2019accumule le capital r\u00e9side, de plus en plus, dans le commun\u202f\u2013 et pourtant le commun porte aussi la possibilit\u00e9 d\u2019une autonomie sociale vis-\u00e0-vis du capital, la possibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9volte. D\u00e9crivons bri\u00e8vement les trois domaines o\u00f9 le commun joue ce r\u00f4le central et paradoxal \u2013 \u202ftous trois objets d\u2019une recherche particuli\u00e8rement active.<\/p>\n\n\n\n L\u00e0 o\u00f9 se trouve la puissance de pousser le capital vers l\u2019avant, r\u00e9side aussi la possibilit\u00e9 de le renverser.<\/p>Michael Hardt, Antonio Negri<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n De nombreuses analyses r\u00e9centes de la production, de la reproduction et de l\u2019accumulation capitalistes tournent autour du concept d\u2019extraction<\/em> entendu en un sens tr\u00e8s large. Elles soulignent l\u2019intensification et l\u2019expansion des pratiques d\u2019extraction traditionnelles<\/a>, par exemple dans les secteurs du gaz, du p\u00e9trole, des min\u00e9raux et de la monoculture agricole, o\u00f9 la valeur est en un sens directement tir\u00e9e de la terre. Mais elles \u00e9tudient aussi des modes d\u2019accumulation r\u00e9sultant de la privatisation des biens publics et des infrastructures, comme les syst\u00e8mes de transport et de communication ou le patrimoine culturel, ainsi que de nouvelles formes d\u2019extraction o\u00f9 les valeurs humaines et sociales comme les connaissances, les donn\u00e9es, le soin et les circuits de coop\u00e9ration sociale sont appropri\u00e9s et accumul\u00e9s. \u00ab Nous pouvons parler d\u2019extraction, \u00e9crivent Sandro Mezzadra et Brett Neilson, non seulement quand les op\u00e9rations du capital pillent la Terre et la biosph\u00e8re dans leur mat\u00e9rialit\u00e9, mais aussi quand elles rencontrent et \u00e9laborent des formes et des pratiques de coop\u00e9ration humaine et de socialit\u00e9 qui leur sont ext\u00e9rieures \u00bb <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La m\u00e9taphore du data mining<\/em> <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span> offre une premi\u00e8re approche de la migration des op\u00e9rations extractives traditionnelles vers des domaines sociaux. La clef de l\u2019accumulation pour les plateformes de r\u00e9seaux sociaux, par exemple, implique de recueillir et de traiter les donn\u00e9es fournies par les utilisateurs, mais aussi de cr\u00e9er les moyens algorithmiques de capitaliser cette intelligence, ces connaissances, et les rapports sociaux apport\u00e9s par les utilisateurs <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les plateformes comme Uber<\/a> et Airbnb<\/a> ont de m\u00eame transform\u00e9 les pratiques de \u00ab \u202fpartage \u00bb, qui ne sont plus la mise \u00e0 disposition d\u2019un bien pour l\u2019usage commun, mais un moyen d\u2019extraire de la valeur. La finance fonctionne \u00e9galement par son mode propre d\u2019extraction. En partie, bien s\u00fbr, les instruments financiers sont des outils de sp\u00e9culation cr\u00e9ant des valeurs fictives, mais la finance et la dette sont d\u2019abord des moyens d\u2019extraire de la valeur produite socialement, hors du contr\u00f4le direct du capital financier. Avec d\u2019autres, nous caract\u00e9risons ce d\u00e9veloppement au sein des sch\u00e9mas capitalistes d\u2019accumulation comme passage du profit \u00e0 la rente : alors que le capital industriel cr\u00e9e du profit surtout par la gestion du proc\u00e8s de production et en dictant les formes de coop\u00e9ration, la finance extrait des rentes sur une richesse dont elle ne g\u00e8re pas directement la production, qui est au contraire le fruit d\u2019autres formes de coop\u00e9ration productive qui lui sont ext\u00e9rieures <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La finance extrait des rentes sur une richesse dont elle ne g\u00e8re pas directement la production.<\/p>Michael Hardt, Antonio Negri<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n De plus, ces diff\u00e9rentes analyses de l\u2019extraction font \u00e9cho \u00e0 celles du proc\u00e8s continu d\u2019accumulation primitive, que David Harvey appelle justement l\u2019accumulation par d\u00e9possession. De tels proc\u00e8s d\u2019accumulation sont fond\u00e9es sur des cl\u00f4tures sans cesse renouvel\u00e9es des communs et sur l\u2019extraction de la richesse existante ou produite \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, qu\u2019elle soit dans la terre ou dans des infrastructures publiques <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Nous d\u00e9non\u00e7ons la destruction sociale et \u00e9cologique sem\u00e9e par ces diverses formes d\u2019extraction et nous analysons les formes dures d\u2019exploitation et d\u2019ali\u00e9nation qui les accompagnent, mais nous sommes aussi fascin\u00e9s par le fait que fait que chaque forme d\u2019extraction, par d\u00e9finition, repose sur des valeurs produites hors de la sph\u00e8re de sa gestion directe. L\u2019extractivisme<\/a> menace les diverses formes de commun \u2013\u202f\u00e9cologique, social et biopolitique <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette pr\u00e9dation elle-m\u00eame ouvre une possibilit\u00e9 qui r\u00e9side dans le commun, \u00e0 laquelle nous reviendrons bient\u00f4t <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Une seconde s\u00e9rie importante d\u2019analyses du capital contemporain, qui soulignent aussi le r\u00f4le du commun, concerne les rapports biopolitiques, ce qui comprend d\u2019une part les formes cognitives de production, et d\u2019autre part la g\u00e9n\u00e9ration des affects et du soin, qui traverse les domaines productif et reproductif. Les \u00e9tudes du capitalisme cognitif analysent en g\u00e9n\u00e9ral le r\u00f4le de la connaissance, de l\u2019intelligence et de la science dans la production contemporaine. Elles montrent \u00e0 quel degr\u00e9 le \u00ab \u202fgeneral intellect<\/em>\u202f \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire les connaissances accumul\u00e9es dans la soci\u00e9t\u00e9, qui sont devenues en un sens communes, se r\u00e9v\u00e8le directement productif de valeur <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u2019autres analyses du capitalisme cognitif se concentrent plut\u00f4t sur le travail num\u00e9rique et sur la production de valeur par des r\u00e9seaux num\u00e9riques et des plateformes, valeur g\u00e9n\u00e9r\u00e9e dans certains cas par l\u2019attention des utilisateurs <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au c\u00f4t\u00e9 de l\u2019intelligence et de l\u2019attention, les affects sont aussi, de plus en plus, mis au travail dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, le plus souvent selon des hi\u00e9rarchies de genre \u00e9tablies et persistantes.<\/p>\n\n\n\n Les professions salari\u00e9es qui impliquent, dans une proportion importante, la production de soin et d\u2019affects, comme les infirmi\u00e8res, l\u2019aide \u00e0 domicile, les secr\u00e9taires, le travail domestique salari\u00e9, les instituteurs et les serveurs de restaurant, sont occup\u00e9es surtout par des femmes et, par cons\u00e9quent, sont hautement pr\u00e9caires, avec des r\u00e9mun\u00e9rations faibles. La production d\u2019affects et de soin est \u00e9galement centrale, bien s\u00fbr, dans le r\u00e8gne de la reproduction sociale non pay\u00e9e, qui comprend le travail domestique, toujours d\u00e9termin\u00e9 par une division du travail selon le genre <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans toutes ces analyses, par exemple celle de l\u2019extension du domaine de l\u2019extraction, nous reconnaissons des formes nouvelles et approfondies d\u2019exploitation et de domination, ainsi que de nouvelles formes biopolitiques de contr\u00f4le et la colonisation marchande de nouveaux domaines de l\u2019existence et de l\u2019expression humaines. Aujourd\u2019hui, comme ces analyses le montrent en d\u00e9tail, les forces productives biopolitiques<\/a> sont encloses par des rapports de propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, qu\u2019elle soient r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es par un salaire ou subordonn\u00e9es sans contrepartie. Dans les deux cas, la valeur qu\u2019elles produisent est toujours expropri\u00e9e et accumul\u00e9e. Mais ici aussi, nous reconnaissons la nature sociale du commun puisque l\u2019intelligence, la connaissance, l\u2019attention, l\u2019affect et le soin sont toutes des capacit\u00e9s imm\u00e9diatement sociales d\u00e9termin\u00e9es par des actions interd\u00e9pendantes et collectives. De grands r\u00e9servoirs biopolitiques du commun se construisent dans les connaissances partag\u00e9es, dans l\u2019intelligence collective, dans les rapports d\u00e9marchandis\u00e9s d\u2019affect et de soin et, enfin, dans les circuits de la coop\u00e9ration sociale, qui sont susceptibles de s\u2019autonomiser du contr\u00f4le capitaliste.<\/p>\n\n\n\nDeux sph\u00e8res h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, non synchronis\u00e9es<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nGrandeur et mis\u00e8re de l’h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine<\/h2>\n\n\n\n
Une constitution mixte<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nNouveaux internationalismes<\/h2>\n\n\n\n
L\u2019extraction du commun par le capital mondial<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n