{"id":62874,"date":"2020-03-13T19:38:41","date_gmt":"2020-03-13T18:38:41","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=62874"},"modified":"2020-05-06T21:02:55","modified_gmt":"2020-05-06T19:02:55","slug":"hobbes-coronavirus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/03\/13\/hobbes-coronavirus\/","title":{"rendered":"Peur, r\u00e9v\u00e9rence, terreur : relire Hobbes aujourd’hui"},"content":{"rendered":"\n
Je parlerai de terreur et non de terrorisme. Je ne crois pas que le mot \u00ab terrorisme \u00bb puisse nous aider \u00e0 comprendre les \u00e9v\u00e9nements sanglants auxquels on l\u2019applique aujourd\u2019hui. La terreur n\u2019est pas moins actuelle que le terrorisme, mais je ne parlerai pas de l\u2019actualit\u00e9. Il faut parfois tenter de se soustraire au bruit, au bruit incessant des nouvelles qui nous arrivent de tous c\u00f4t\u00e9s. Pour comprendre le pr\u00e9sent, nous devons apprendre \u00e0 le regarder de biais. Ou alors, si nous pr\u00e9f\u00e9rons utiliser une autre m\u00e9taphore : nous devons apprendre \u00e0 regarder le pr\u00e9sent en le mettant \u00e0 distance, comme si nous l\u2019examinions \u00e0 travers une longue-vue renvers\u00e9e. Au terme de cette op\u00e9ration, l\u2019actualit\u00e9 appara\u00eetra sous un jour nouveau, mais dans un contexte diff\u00e9rent, inattendu. F\u00fbt-ce rapidement, j\u2019\u00e9voquerai le pr\u00e9sent, et je dirai m\u00eame quelques mots du futur. Mais j\u2019y arriverai en prenant les choses de loin.<\/p>\n\n\n\n Pour comprendre le pr\u00e9sent, nous devons apprendre \u00e0 le regarder de biais.<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Depuis quelque temps d\u00e9sormais (disons, depuis le 11 septembre 2001), au sein des commentaires sur les attentats qui se multiplient avec une fr\u00e9quence sinistre dans de nombreuses r\u00e9gions du monde, le nom de Hobbes, l\u2019auteur du L\u00e9viathan<\/em>, revient avec insistance <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il est possible que ces noms \u2013 Hobbes, Le L\u00e9viathan<\/em> \u2013 rappellent \u00e0 la m\u00e9moire de certains d\u2019entre vous des souvenirs scolaires plus ou moins anciens : \u00ab la guerre de tous contre tous<\/a> \u00bb (bellum omnium contra omnes<\/em>) ; \u00ab l\u2019homme qui est un loup pour l\u2019homme \u00bb (homo homini lupus<\/em>). Ce sont des phrases dures, d\u00e9senchant\u00e9es. Essayons de regarder de plus pr\u00e8s le philosophe qui les a prononc\u00e9es (mais il est vrai que la seconde, homo homini lupus<\/em>, remontait \u00e0 une tradition antique) <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Thomas Hobbes est n\u00e9 en Angleterre, \u00e0 Malmesbury, en 1588, de parents tr\u00e8s pauvres. Son p\u00e8re, pasteur de Brokenborough, buvait ; il ne tarda pas \u00e0 abandonner sa famille et disparut. Hobbes v\u00e9cut dans la proximit\u00e9 de familles nobles, comme pr\u00e9cepteur d\u2019abord, comme secr\u00e9taire ensuite. Il lut beaucoup ; il acquit une profonde connaissance du grec et du latin. Il traduisit l\u2019histoire de la Guerre du P\u00e9loponn\u00e8se<\/em> de Thucydide qui fut publi\u00e9e en 1629. <\/p>\n\n\n\n Une de ces notions \u2013 elle est fondamentale \u2013 c\u2019est la peur.<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Une habitude r\u00e9pandue parmi les familles nobles de l\u2019\u00e9poque voulait que les jeunes gens pussent compl\u00e9ter leur \u00e9ducation par un voyage en Europe (le fameux Grand Tour), qui comprenait de longs s\u00e9jours en France et en Italie. Hobbes accompagna le fils de Lord Cavendish, son protecteur, pendant un de ses voyages. Une autre fois, Hobbes s\u2019arr\u00eata \u00e0 Florence, o\u00f9 il rencontra Galil\u00e9e. \u00c0 Paris, il fit la connaissance d\u2019un moine tr\u00e8s docte, Marin Mersenne, qui se trouvait au centre d\u2019un vaste r\u00e9seau de relations intellectuelles. \u00c0 travers Mersenne, il put entrer en contact avec Descartes, auquel il adressa une s\u00e9rie d\u2019objections. Hobbes avait alors quarante-cinq ans. Il n\u2019avait encore rien publi\u00e9 sur des questions philosophiques, mais il avait accumul\u00e9 une s\u00e9rie de r\u00e9flexions originales organis\u00e9es sous une forme rigoureusement d\u00e9ductive. Quelques ann\u00e9es auparavant, se trouvant dans la demeure d\u2019un noble qui n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9, Hobbes avait remarqu\u00e9 un livre pos\u00e9 sur une table : les \u00c9l\u00e9ments<\/em> d\u2019Euclide. L\u2019ayant ouvert au hasard, il \u00e9tait tomb\u00e9 sur la proposition 47 du premier livre. \u00ab Par Dieu, s\u2019\u00e9tait-il exclam\u00e9, ceci est impossible. \u00bb Il avait alors commenc\u00e9 \u00e0 lire le livre \u00e0 l\u2019envers, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019ensemble lui appar\u00fbt de mani\u00e8re claire. Depuis lors, \u00e9crit Aubrey, l\u2019ami et biographe qui rapporte cette anecdote, Hobbes \u00e9tait \u00ab tomb\u00e9 amoureux de la g\u00e9om\u00e9trie <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le premier \u00e9crit philosophique de Hobbes \u00e9tait intitul\u00e9, en hommage aux \u00c9l\u00e9ments <\/em>d\u2019Euclide, Les \u00c9l\u00e9ments de la loi<\/em> (The Elements of Law<\/em>). La d\u00e9dicace \u00e0 William Earl of Devonshire, qui \u00e9tait devenu le protecteur de Hobbes, date du 8 mai 1640. On se trouvait alors au d\u00e9but de ce qui devait \u00eatre \u00ab the Great Rebellion<\/em> \u00bb, la grande r\u00e9bellion \u2013 la r\u00e9volution anglaise. L\u2019affrontement entre le roi, Charles Ier Stuart, et le Parlement prenait des tons de plus en plus \u00e2pres. En quelques ann\u00e9es, on allait arriver \u00e0 la guerre civile. En 1649, le roi fut accus\u00e9 par le Parlement et d\u00e9capit\u00e9 : cet \u00e9v\u00e9nement bouleversa l\u2019Europe tout enti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Moi et la peur, nous sommes jumeaux<\/p>Thomas Hobbes<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Mais Hobbes n\u2019avait pas attendu que la situation politique dev\u00eent plus grave. En novembre 1640, il avait quitt\u00e9 l\u2019Angleterre pour Paris : \u00ab il fut le premier de ceux qui prirent la fuite \u00bb, comme il l\u2019\u00e9crivit r\u00e9trospectivement. Ce qui l\u2019avait pouss\u00e9 sur la route de l\u2019exil, c\u2019\u00e9tait la peur d\u2019encourir des repr\u00e9sailles pour avoir exalt\u00e9 l\u2019autorit\u00e9 monarchique dans les Elements of Law<\/em>, ce livre qui avait commenc\u00e9 \u00e0 circuler sous forme manuscrite avant d\u2019\u00eatre diffus\u00e9 en \u00e9ditions m\u00e9diocres et incompl\u00e8tes, publi\u00e9es \u00e0 l\u2019insu de l\u2019auteur.<\/p>\n\n\n\n Pendant une grande partie de sa tr\u00e8s longue vie, Hobbes n\u2019a cess\u00e9 de r\u00e9crire ce livre sous des formes et dans des langues diverses (en latin et en anglais), amplifiant, corrigeant, modifiant. Certaines notions, qu\u2019il avait d\u2019abord commenc\u00e9 par pr\u00e9senter sous une forme embryonnaire, se d\u00e9velopp\u00e8rent en s\u2019enrichissant de nouvelles significations. Une de ces notions \u2013 elle est fondamentale \u2013 c\u2019est la peur.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Moi et la peur nous sommes jumeaux \u00bb, \u00e9crit Hobbes dans son autobiographie latine en vers, compos\u00e9e alors qu\u2019il \u00e9tait tr\u00e8s avanc\u00e9 en \u00e2ge <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Hobbes \u00e9tait n\u00e9 au moment m\u00eame o\u00f9 la flotte espagnole \u2013 L\u2019Invincible Armada<\/em> \u2013 mena\u00e7ait de d\u00e9barquer sur les c\u00f4tes anglaises. Il est fort probable que cette allusion \u00e0 la peur f\u00eet r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une faiblesse personnelle. Mais Hobbes fut aussi un penseur audacieux jusqu\u2019\u00e0 l\u2019insolence, enclin \u00e0 la provocation et \u00e0 la dispute. Par cette remarque, il entendait plut\u00f4t revendiquer avec orgueil sa d\u00e9cision de mettre la peur au centre de sa philosophie politique.<\/p>\n\n\n\n Dans l\u2019\u00e9tat de nature, les hommes sont \u00e9gaux en substance et ils ont les m\u00eames droits (parmi lesquels le droit de s\u2019attaquer et de se d\u00e9fendre) : c\u2019est pourquoi, ils vivent dans un \u00e9tat de guerre permanent.<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans The Elements of Law<\/em>, nous trouvons une description synth\u00e9tique de l\u2019\u00e9tat de nature, li\u00e9e \u00e0 une argumentation que Hobbes ne devait plus abandonner. Dans l\u2019\u00e9tat de nature, les hommes sont \u00e9gaux en substance et ils ont les m\u00eames droits (parmi lesquels le droit de s\u2019attaquer et de se d\u00e9fendre) : c\u2019est pourquoi, ils vivent dans un \u00e9tat de guerre permanent, de \u00ab d\u00e9fiance g\u00e9n\u00e9rale \u00bb, de \u00ab peur r\u00e9ciproque \u00bb (mutual fear<\/em> <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>). Ils sortent de cette situation intol\u00e9rable en renon\u00e7ant \u00e0 une partie de leurs droits : un pacte qui va transformer une multitude amorphe en un corps politique. C\u2019est ainsi que na\u00eet l\u2019\u00c9tat, celui que Hobbes appellera le L\u00e9viathan : un nom qui d\u00e9signe, dans le livre de Job, une baleine, un gigantesque animal marin que nul ne peut prendre au pi\u00e8ge. Au frontispice du L\u00e9viathan<\/em>, Hobbes citait, dans la traduction latine de saint J\u00e9r\u00f4me, un verset extrait du chapitre 41 du livre de Job : \u00ab Non est super terram potestas quae comparetur ei<\/em> \u00bb, \u00ab il n\u2019y a pas sur terre de pouvoir comparable \u00e0 lui \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n Je reviendrai plus loin sur la signification du frontispice (certainement inspir\u00e9 par Hobbes lui-m\u00eame). Pour le moment, il suffit de remarquer que, selon Hobbes, l\u2019\u00c9tat \u00e9merge d\u2019un pacte n\u00e9 de la peur. Dans l\u2019Europe lac\u00e9r\u00e9e par les guerres de religion, dans l\u2019Angleterre d\u00e9chir\u00e9e par les affrontements entre le roi et le parlement, la paix apparaissait \u00e0 Hobbes comme ce bien supr\u00eame qui m\u00e9ritait tout sacrifice : cette id\u00e9e devait l\u2019accompagner jusqu\u2019\u00e0 sa mort. Mais un pacte stipul\u00e9 dans une situation de constriction, comme celle qui caract\u00e9rise l\u2019\u00e9tat de nature, peut-il \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un pacte valide ?<\/p>\n\n\n\n Selon Hobbes, l\u2019\u00c9tat \u00e9merge d\u2019un pacte n\u00e9 de la peur.<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette question, formul\u00e9e par Hobbes dans les Elements of Law<\/em>, renvoyait \u00e0 celle que ne cessaient de poser alors les th\u00e9ologiens protestants et catholiques : celle de savoir s\u2019il \u00e9tait licite de jurer le faux pour se soustraire \u00e0 la pers\u00e9cution religieuse <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La r\u00e9ponse de Hobbes est nette : un pacte reste valide, m\u00eame s\u2019il est stipul\u00e9 dans une situation de peur. R\u00e9trospectivement, il semble que Hobbes ne pouvait pas faire autrement. Dans son argumentation, la peur a un r\u00f4le \u00e0 la fois insubstituable et scandaleux.<\/p>\n\n\n\n Le temps a att\u00e9nu\u00e9 cette impression de scandale. Mais pour ses contemporains, la description d\u2019un \u00e9tat de nature domin\u00e9 par la terreur r\u00e9ciproque semblait inacceptable, surtout si l\u2019on pense que Hobbes s\u2019abstenait de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la Bible et au p\u00e9ch\u00e9 originel. \u00c0 ce silence s\u2019ajoutait une pol\u00e9mique d\u2019un tout autre genre, qu\u2019il est possible de lire entre les lignes de la pr\u00e9face que Hobbes ajouta \u00e0 la seconde \u00e9dition latine du De cive<\/em>, publi\u00e9e \u00e0 Amsterdam en 1647. (La premi\u00e8re \u00e9dition, traduite par Samuel Sorbi\u00e8re, avait paru sans nom d\u2019auteur \u00e0 Paris en 1642). Dans cette pr\u00e9face, Hobbes d\u00e9crivait sa propre \u00ab m\u00e9thode \u00bb. Pour comprendre la gen\u00e8se et la forme de la cit\u00e9 et l\u2019origine de la justice, nous devons indiquer les \u00e9l\u00e9ments qui les composent. De la m\u00eame mani\u00e8re, pour comprendre comment fonctionne une horloge, nous devons la d\u00e9monter : c\u2019est ainsi seulement que nous serons en mesure de comprendre les fonctions des diff\u00e9rents engrenages <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Le temps a att\u00e9nu\u00e9 cette impression de scandale. Mais pour ses contemporains, la description d\u2019un \u00e9tat de nature domin\u00e9 par la terreur r\u00e9ciproque semblait inacceptable, surtout si l\u2019on pense que Hobbes s\u2019abstenait de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la Bible et au p\u00e9ch\u00e9 originel.<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le public cultiv\u00e9, \u00e0 qui \u00e9tait destin\u00e9e l\u2019\u00e9dition latine du De cive<\/em>, aura d\u00e9chiffr\u00e9 imm\u00e9diatement la cible vis\u00e9e de mani\u00e8re pol\u00e9mique par Hobbes : la Politique <\/em>d\u2019Aristote. Ma \u00ab m\u00e9thode \u00bb, avait expliqu\u00e9 Aristote, consiste \u00e0 indiquer les \u00e9l\u00e9ments qui composent la polis<\/em> \u2013 la cit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la communaut\u00e9 politique. Le point de d\u00e9part \u00e9tait semblable, mais les routes ne tardaient pas \u00e0 diverger. Pour Aristote, l\u2019homme est un animal social (zoon politikon<\/em>) : c\u2019est pourquoi, la polis<\/em> existe par nature. Elle est un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel. Pour Hobbes, en revanche, l\u2019\u00e9tat de nature n\u2019est pas caract\u00e9ris\u00e9 par la sociabilit\u00e9, mais bien par son contraire : la guerre de tous contre tous. L\u2019agression, r\u00e9elle ou possible, fait d\u2019abord na\u00eetre la peur, puis l\u2019impulsion \u00e0 sortir de la peur au moyen d\u2019un pacte bas\u00e9 sur le renoncement de chaque individu \u00e0 ses droits naturels. La cit\u00e9 (civitas<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire la communaut\u00e9 politique) qui r\u00e9sulte de ce pacte est un ph\u00e9nom\u00e8ne artificiel : une telle conclusion \u00e9tait, pour ainsi dire, annonc\u00e9e par la comparaison introduite par Hobbes entre la cit\u00e9 et l\u2019horloge.<\/p>\n\n\n\n Pour comprendre l\u2019argumentation de Hobbes, nous devons comprendre comment et \u00e0 travers quelles voies il est arriv\u00e9 \u00e0 la formuler. Une indication indirecte semble venir de Hobbes lui-m\u00eame. Hobbes a oppos\u00e9 plusieurs fois la f\u00e9condit\u00e9 des sciences de la nature au caract\u00e8re peu conclusif de la philosophie morale : il a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il s\u2019\u00e9tait inspir\u00e9, en tant que philosophe moral, du mod\u00e8le d\u2019Euclide. Mais, comme on a d\u00e9j\u00e0 pu le remarquer, il est difficile de croire que l\u2019esprit de Hobbes ait attendu quarante ans pass\u00e9s pour se r\u00e9veiller \u00e0 la lecture d\u2019Euclide <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes, Hobbes avait travaill\u00e9 \u00e0 la traduction d\u2019une oeuvre qui devait offrir de nombreuses pistes \u00e0 sa r\u00e9flexion : l\u2019histoire de la guerre du P\u00e9loponn\u00e8se de Thucydide<\/p>\n\n\n\n Le public cultiv\u00e9, \u00e0 qui \u00e9tait destin\u00e9e l\u2019\u00e9dition latine du De cive<\/em>, aura d\u00e9chiffr\u00e9 imm\u00e9diatement la cible vis\u00e9e de mani\u00e8re pol\u00e9mique par Hobbes : la Politique <\/em>d\u2019Aristote.<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le premier \u00e0 indiquer l\u2019importance de cette r\u00e9f\u00e9rence fut A. Bersano dans un essai extr\u00eamement p\u00e9n\u00e9trant. <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Parmi les passages qui ont retenu l\u2019attention des sp\u00e9cialistes de Hobbes, se trouve la fameuse page du chapitre 53 du deuxi\u00e8me livre, dans laquelle Thucydide d\u00e9crit les r\u00e9percussions de la peste qui frappa Ath\u00e8nes en 429 avant J\u00e9sus-Christ <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais sur la mani\u00e8re que Hobbes a eue de lire et de traduire ce passage, il reste encore quelque chose \u00e0 dire.<\/p>\n\n\n\n Dans les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes, Hobbes avait travaill\u00e9 \u00e0 la traduction d\u2019une oeuvre qui devait offrir de nombreuses pistes \u00e0 sa r\u00e9flexion : l\u2019histoire de la guerre du P\u00e9loponn\u00e8se de Thucydide.<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avant toute chose, \u00e9coutons Thucydide :<\/p>\n\n\n\n \u00ab La maladie d\u00e9clencha \u00e9galement dans la ville d\u2019autres d\u00e9sordres plus graves. Chacun se livra \u00e0 la poursuite du plaisir avec une audace qu\u2019il cachait auparavant. \u00c0 la vue de ces brusques changements, des riches qui mouraient subitement et des pauvres qui s\u2019enrichissaient tout \u00e0 coup des biens des morts, on chercha les profits et les jouissances rapides, puisque la vie et les richesses \u00e9taient \u00e9galement \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Nul ne montrait d\u2019empressement \u00e0 atteindre avec quelque peine un but honn\u00eate ; car on ne savait pas si on vivrait assez pour y parvenir. Le plaisir et tous les moyens pour l\u2019atteindre, voil\u00e0 ce qu\u2019on jugeait beau et utile. Nul n\u2019\u00e9tait retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines ; on ne faisait pas plus de cas de la pi\u00e9t\u00e9 que de l\u2019impi\u00e9t\u00e9, depuis que l\u2019on voyait tout le monde p\u00e9rir indistinctement ; de plus, on ne pensait pas vivre assez longtemps pour avoir \u00e0 rendre compte de ses fautes. Ce qui importait bien davantage, c\u2019\u00e9tait l\u2019arr\u00eat d\u00e9j\u00e0 rendu et mena\u00e7ant ; avant de le subir mieux valait tirer de la vie quelque jouissance<\/em> <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n L\u2019analyse extr\u00eamement dense de Thucydide s\u2019ouvre par le mot anomia<\/em>, qui indique l\u2019absence de loi, ou mieux encore, la dissolution de toutes les lois face \u00e0 l\u2019explosion de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Nous dirions aujourd\u2019hui qu\u2019il s\u2019\u00e9tait produit un vide de pouvoir qui devait \u00eatre rempli par les instincts les plus \u00e9l\u00e9mentaires. Mais comme on l\u2019aura remarqu\u00e9, le terme d\u2019anomia<\/em> \u2013 qui fut destin\u00e9 \u00e0 une grande fortune, jusqu\u2019\u00e0 Durkheim et \u00e0 la sociologie contemporaine \u2013 ne renvoyait pas seulement aux lois humaines. Face \u00e0 l\u2019imminence de la mort, c\u2019est la peur des dieux elle-m\u00eame qui avait perdu toute efficacit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La dissolution du corps politique d\u00e9crit par Thucydide rappelle, de mani\u00e8re irr\u00e9sistible, l\u2019\u00e9tat de nature d\u00e9crit par Hobbes.<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La dissolution du corps politique d\u00e9crit par Thucydide rappelle, de mani\u00e8re irr\u00e9sistible, l\u2019\u00e9tat de nature d\u00e9crit par Hobbes. Il s\u2019agit d\u2019un rapport sym\u00e9trique : dans l\u2019Ath\u00e8nes d\u00e9vast\u00e9e par la peste, il n\u2019y a plus de loi ; dans l\u2019\u00e9tat de nature, il n\u2019y a pas encore de loi. Il peut para\u00eetre vraisemblable de supposer que la situation extr\u00eame d\u00e9crite par Thucydide ait sugg\u00e9r\u00e9 \u00e0 Hobbes une exp\u00e9rience mentale \u2013 la description de l\u2019\u00e9tat de nature \u2013 fond\u00e9e sur une situation tout aussi extr\u00eame.<\/p>\n\n\n\n Mais Hobbes, le traducteur \u2013 en latin, interpres<\/em> \u2013 imposa aux lecteurs sa propre interpr\u00e9tation. Comme on l\u2019a vu, Thucydide avait \u00e9crit : \u00ab Nul n\u2019\u00e9tait retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines. \u00bb La traduction fran\u00e7aise que j\u2019ai \u00e0 peine cit\u00e9e \u00e9pouse de tr\u00e8s pr\u00e8s le texte grec. La traduction de Hobbes s\u2019en \u00e9carte sur un point, sur un mot : \u00ab Ni la peur des dieux, ni les lois des hommes awed<\/em> any man \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire : \u00ab Ni la peur des dieux, ni les lois des hommes ne remplissaient qui que ce f\u00fbt de crainte. \u00bb Hobbes a traduit le verbe grec apeirgein<\/em>, \u00ab refr\u00e9ner \u00bb par un verbe anglais \u2013 to awe<\/em> \u2013 qui correspond plus ou moins au verbe fran\u00e7ais \u00ab intimider, remplir de crainte \u00bb (mais il s\u2019agit, je le dis tout de suite, d\u2019une traduction provisoire). Dans cet \u00e9cart de la traduction anglaise par rapport au texte grec de Thucydide, je propose de reconna\u00eetre la premi\u00e8re apparition fulgurante d\u2019une id\u00e9e qui se trouve au centre de la philosophie morale \u00e9labor\u00e9e par Hobbes dans les d\u00e9cennies qui allaient suivre.<\/p>\n\n\n\n Dans cet \u00e9cart de la traduction anglaise (…), je propose de reconna\u00eetre la premi\u00e8re apparition fulgurante d\u2019une id\u00e9e qui se trouve au centre de la philosophie morale \u00e9labor\u00e9e par Hobbes.<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n\n\n Pour comprendre le sens de l\u2019interpolation du verbe to awe<\/em>, \u00ab intimider, remplir de crainte \u00bb dans la traduction de Thucydide, je partirai d\u2019un livre paru \u00e0 Londres en 1613, et republi\u00e9 de nombreuses fois avec des ajouts : Purchas his Pilgrimage or Relations of the World and the Religions Observed in All Ages and Places Discovered, from the Creation to the Present <\/em>(\u00ab Le p\u00e8lerinage de Purchas, ou rapports sur le monde et sur les religions observ\u00e9es en tout temps par toutes les terres d\u00e9couvertes, depuis la cr\u00e9ation jusqu\u2019\u00e0 nos jours \u00bb). Dans cet in-folio volumineux, l\u2019auteur, le pasteur anglican Samuel Purchas, d\u00e9crivait sous forme de voyage ou de p\u00e8lerinage m\u00e9taphorique les usages, les coutumes et, surtout, les religions des populations du monde entier en puisant dans une grande quantit\u00e9 de rapports de voyageurs.<\/p>\n\n\n\n Purchas et Hobbes se connaissaient. Leurs noms sont enregistr\u00e9s dans les proc\u00e8s verbaux du directoire de la Virginia Company : une compagnie commerciale (dont Lord Cavendish, le protecteur de Hobbes, \u00e9tait un des principaux actionnaires) li\u00e9e \u00e0 l\u2019exploitation de la r\u00e9gion du Nouveau Monde qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9nomm\u00e9e Virginia en hommage \u00e0 Elisabeth, la \u00ab reine Vierge \u00bb. On a fait l\u2019hypoth\u00e8se que les rares mentions des Indiens d\u2019Am\u00e9rique qui se trouvent dans l\u2019oeuvre de Hobbes d\u00e9rivent du livre de Purchas <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On peut ajouter que Purchas, dans un chapitre consacr\u00e9 aux attentes messianiques des juifs de son temps, \u00e9voque longuement les deux animaux gigantesques mentionn\u00e9s dans le livre de Job, le L\u00e9viathan et le B\u00e9h\u00e9moth <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est \u00e0 coup s\u00fbr en se r\u00e9f\u00e9rant directement \u00e0 la Bible, dont il \u00e9tait un lecteur assidu et profond, que Hobbes a choisi ces noms propres comme titres de ses oeuvres, mais il a pu trouver d\u2019autres indications int\u00e9ressantes dans le p\u00e8lerinage de Purchas \u00e0 travers les religions du monde.<\/p>\n\n\n\n Purchas pensait que l\u2019expansion coloniale britannique pr\u00e9parait l\u2019unification religieuse du genre humain et laissait pressentir l\u2019imminence de la fin du monde.<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Purchas pensait que l\u2019expansion coloniale britannique pr\u00e9parait l\u2019unification religieuse du genre humain et laissait pressentir l\u2019imminence de la fin du monde. \u00c0 ses yeux, l\u2019unification religieuse \u00e9tait possible parce que \u00ab la religion est [quelque chose de] naturel, [quelque chose] qui est inscrit dans le coeur de tous les hommes <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Purchas repoussait avec \u00e9nergie les argumentations \u00ab susurr\u00e9es plut\u00f4t que prononc\u00e9es \u00e0 haute voix \u00bb de certains hommes sans foi, selon lesquels la \u00ab religion ne serait rien d\u2019autre qu\u2019une habitude inv\u00e9t\u00e9r\u00e9e, une politique plus avis\u00e9e vou\u00e9e \u00e0 remplir les hommes de crainte (a continued custome, or a wiser Policie, to hold men in awe<\/em> <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>) \u00bb. Est-il possible que Hobbes, dans sa traduction de Thucydide, se soit souvenu de cette phrase, et qu\u2019il ait choisi de transformer le substantif awe<\/em> en un verbe, awed<\/em> ? C\u2019est possible, certes, mais rien moins que certain : apr\u00e8s tout, il ne s\u2019agissait pas d\u2019une id\u00e9e p\u00e8lerine, comme nous le fait comprendre la r\u00e9action pol\u00e9mique de Purchas. La suite du passage permet d\u2019identifier les personnages sans nom qui ont r\u00e9duit la religion \u00e0 une \u00ab coutume inv\u00e9t\u00e9r\u00e9e (but a continued custome<\/em>) \u00bb. Selon toute probabilit\u00e9, Purchas pensait \u00e0 Montaigne, dont les Essais<\/em> avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment traduits en anglais par John Florio, l\u2019auteur du premier dictionnaire italien-anglais, qui avait quitt\u00e9 l\u2019Italie avec son p\u00e8re pour se soustraire au joug du catholicisme <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Selon toute probabilit\u00e9, Purchas pensait \u00e0 Montaigne, dont les Essais<\/em> avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment traduits en anglais (…)<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans un c\u00e9l\u00e8bre essai intitul\u00e9 \u00ab De la coustume et de ne changer ais\u00e9ment une loy rece\u00fce \u00bb, Montaigne avait soutenu que toute opinion, quelle qu\u2019elle soit, et aussi extravagante f\u00fbt-elle, peut s\u2019appuyer sur une coutume. Et il avait ajout\u00e9 entre parenth\u00e8ses : \u00ab Je laisse \u00e0 part la grossi\u00e8re imposture des religions <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb Par ces mots faussement d\u00e9sinvoltes, Montaigne faisait allusion au trait\u00e9 De tribus impostoribus<\/em> : une oeuvre non encore \u00e9crite dont il ne circulait depuis le Moyen \u00c2ge que ce titre scandaleux qui transformait en imposteurs Mo\u00efse, J\u00e9sus et Mahomet, les fondateurs des trois grandes religions monoth\u00e9istes du pourtour m\u00e9diterran\u00e9en. <\/p>\n\n\n\n Une telle tradition, \u00e9voqu\u00e9e par Montaigne et repouss\u00e9e, \u00e0 l\u2019occasion, par Purchas voulait faire de la religion un simple instrument politique, adapt\u00e9 pour r\u00e9fr\u00e9ner les impulsions des ignorants.<\/p>\n\n\n\n Hobbes y reconduit l\u2019origine de la religion \u00e0 la peur provoqu\u00e9e par l\u2019ignorance des causes naturelles auxquelles on substitue des puissances invisibles.<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Des \u00e9chos de ces textes et d\u2019autres lectures allaient confluer dans les chapitres XI et XII de la premi\u00e8re partie du L\u00e9viathan<\/em>, intitul\u00e9s \u00ab De la diversit\u00e9 des moeurs \u00bb et \u00ab De la religion <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Hobbes y reconduit l\u2019origine de la religion \u00e0 la peur provoqu\u00e9e par l\u2019ignorance des causes naturelles auxquelles on substitue des puissances invisibles. Il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019un th\u00e8me central de la philosophie d\u2019\u00c9picure, repris par Lucr\u00e8ce dans son grand po\u00e8me sur la nature des choses.<\/p>\n\n\n\n Une c\u00e9l\u00e8bre formule d\u2019origine \u00e9picurienne affirmait que Primus in orbe deos fecit timor<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire que c\u2019est la peur avant toute chose qui est responsable de la fabrication des dieux <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Hobbes avait cit\u00e9 cette formule en la qualifiant de \u00ab tr\u00e8s vraie \u00bb, mais il avait pr\u00e9cis\u00e9 imm\u00e9diatement qu\u2019elle ne valait que pour la religion pa\u00efenne. \u00ab Mais admettre un seul dieu, \u00e9ternel, infini et omnipotent, cela peut plus facilement se d\u00e9duire du d\u00e9sir humain de conna\u00eetre les causes des corps naturels, la diversit\u00e9 de leurs qualit\u00e9s et de leurs actions, que par la peur de ce qui pourrait leur arriver dans l\u2019avenir <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb D\u00e9claration prudente et mensong\u00e8re, car Hobbes, quelques paragraphes plus haut, avait dit exactement le contraire : \u00e0 savoir que le d\u00e9sir de conna\u00eetre les causes engendre \u00ab l\u2019inqui\u00e9tude (anxiety<\/em>) \u00bb et \u00ab une peur perp\u00e9tuelle (perpetuall feare<\/em>) \u00bb. Il avait not\u00e9 en marge : \u00ab La cause naturelle de la religion est l\u2019angoisse du futur <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Attaquer la religion en d\u00e9truisant ses racines, \u00e0 savoir les fausses peurs engendr\u00e9es par l\u2019ignorance : ce projet avait inspir\u00e9 \u00e0 Lucr\u00e8ce des vers magnifiques qu\u2019on peut percevoir \u00e0 contre-jour derri\u00e8re les pages de Hobbes<\/p>Carlo Ginzburg<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Mais il y a une diff\u00e9rence importante. Hobbes ne veut pas d\u00e9truire la peur, au contraire m\u00eame, il fait de la peur le fondement m\u00eame de l\u2019origine de l\u2019\u00c9tat <\/span>2.<\/h2>\n\n\n\n
3.<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n4.<\/h2>\n\n\n\n
5.<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n6.<\/h2>\n\n\n\n
7.<\/h2>\n\n\n\n