{"id":60407,"date":"2020-02-21T16:16:42","date_gmt":"2020-02-21T15:16:42","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=60407"},"modified":"2022-02-19T18:15:55","modified_gmt":"2022-02-19T17:15:55","slug":"le-parlement-comique-de-noe-debre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/02\/21\/le-parlement-comique-de-noe-debre\/","title":{"rendered":"Raconter le pouvoir europ\u00e9en, une conversation avec No\u00e9 Debr\u00e9"},"content":{"rendered":"\n
Apr\u00e8s la litt\u00e9rature noire, abord\u00e9e dans sa version m\u00e9diterran\u00e9enne avec <\/em>Petros Markaris<\/em><\/a> et dans sa version europ\u00e9enne avec <\/em>les auteurs des <\/em>Compromis<\/a> (Rivages, 2019), le Grand Continent poursuit son dossier sur la fiction europ\u00e9enne en s\u2019int\u00e9ressant \u00e0 la s\u00e9rie. Sc\u00e9nariste de films comme <\/em>Dheepan de Jacques Audiard (Palme d\u2019Or du Festival de Cannes 2015), No\u00e9 Debr\u00e9 a dirig\u00e9 l\u2019\u00e9criture de <\/em>Parlement, une com\u00e9die politique en 10 \u00e9pisodes de 26 minutes sur le Parlement europ\u00e9en, diffus\u00e9e en France, en Belgique et en Allemagne \u00e0 partir du printemps 2020. Aux c\u00f4t\u00e9s de Maxime Calligaro et \u00c9ric Card\u00e8re, No\u00e9 Debr\u00e9 sera pr\u00e9sent \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure le mardi 25 f\u00e9vrier prochain pour discuter du renouveau de l\u2019image romanesque et fictionnelle de l\u2019institution europ\u00e9enne : venez d\u00e9couvrir ce qui se produit quand <\/em>La Fiction contre-attaque<\/em><\/a>. <\/em><\/p>\n\n\n\n Samy, un assistant parlementaire fran\u00e7ais fra\u00eechement d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 Bruxelles, compl\u00e8tement \u00e9gar\u00e9 dans les institutions, commet une faute professionnelle majeure d\u00e8s son premier jour. Pour s’en sortir, il est oblig\u00e9 d’accepter l’aide d’Ingeborg, une conseill\u00e8re politique allemande machiav\u00e9lique, et se retrouve d\u00e8s lors \u00e0 sa merci. Elle l’oblige \u00e0 d\u00e9poser un amendement sur la protection des requins, qu’il va devoir porter jusqu’au vote.<\/p>\n\n\n\n Un peu comme un pacte faustien, mais avec un Faust qui ne comprend rien \u00e0 ce qu’il est cens\u00e9 faire. <\/p>\n\n\n\n J’ai grandi \u00e0 Strasbourg. La fen\u00eatre de ma chambre donnait sur le Parlement europ\u00e9en. J’ai toujours eu l’intuition qu’il devait se tramer des choses incroyables \u00e0 l’int\u00e9rieur. Voil\u00e0. Peut-\u00eatre que si j’avais grandi \u00e0 Francfort, j’aurais \u00e9crit sur la BCE… Je me r\u00e9jouis de ne pas avoir grandi \u00e0 Francfort. <\/p>\n\n\n\n En r\u00e9alit\u00e9, je crois qu\u2019on parle de \u00ab technocratie \u00bb pour l\u2019Europe, parce que son fonctionnement politique<\/em> est compliqu\u00e9e. Je ne crois pas que l’Europe soit fondamentalement plus bureaucratique que les appareils \u00e9tatiques des pays qui la composent. Il suffit de mettre les pieds \u00e0 Bercy pour s’en apercevoir. En revanche, l’UE est beaucoup plus compliqu\u00e9e \u00e0 comprendre. Or, la complexit\u00e9 est un mat\u00e9riel de com\u00e9die formidable. Voir des personnages \u00e9gar\u00e9s dans un monde qu’ils peinent \u00e0 comprendre, \u00e7a peut \u00eatre hilarant. C’est d’ailleurs un th\u00e8me comique r\u00e9current de la modernit\u00e9, qu’on retrouve chez Kafka, Chaplin ou les Fr\u00e8res Coen. <\/p>\n\n\n\n J’ai grandi \u00e0 Strasbourg. La fen\u00eatre de ma chambre donnait sur le Parlement europ\u00e9en. J’ai toujours eu l’intuition qu’il devait se tramer des choses incroyables \u00e0 l’int\u00e9rieur.<\/p>No\u00e9 Debr\u00e9<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il y a Armando Iannucci bien s\u00fbr, le cr\u00e9ateur de the Thick of it<\/em>, In the Loop<\/em> et Veep<\/em>, dont la plume acerbe est une inspiration. Bien que je ne consid\u00e8re pas Parlement<\/em> comme \u00e9tant tout \u00e0 fait dans le m\u00eame registre : je pense que Iannucci est plus cruel avec ses personnages, qu’il n’h\u00e9site pas \u00e0 rendre monstrueux par moment. Ce n’est pas le cas chez nous. <\/p>\n\n\n\n Ensuite bien s\u00fbr, il y a The Office<\/em>, la version britannique et la version am\u00e9ricaine, qui sont des chefs d’oeuvre de com\u00e9die et d’\u00e9motion. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, je suis un grand amateur de s\u00e9ries comiques au format 30 minutes : Curb your Enthusiasm<\/em>, South Park<\/em>, Arrested Development<\/em>\u2026 <\/p>\n\n\n\n Il y a fondamentalement une diff\u00e9rence de r\u00e9cit. La com\u00e9die politique am\u00e9ricaine contemporaine raconte presque syst\u00e9matiquement (en particulier chez Iannucci) l’histoire d’hommes et de femmes politiques qui disposent de moins en moins de pouvoir et se d\u00e9battent pour para\u00eetre \u00eatre \u00e0 la man\u0153uvre. C’est typiquement la grande ironie de Veep<\/em>. En France, L’Exercice de l\u2019\u00c9tat <\/em>traite brillamment de la m\u00eame th\u00e9matique. <\/p>\n\n\n\n Au parlement europ\u00e9en, c’est un peu le contraire. Le pouvoir d\u00e9tenu par les parlementaires a plut\u00f4t tendance \u00e0 s’accro\u00eetre \u2013 de presque rien il y a trente ans \u00e0 plut\u00f4t beaucoup maintenant \u2013 et ils se d\u00e9battent pour tenter d’en faire bon usage au coeur d’institutions difficiles \u00e0 naviguer. Dans Parlement<\/em>, Samy a la possibilit\u00e9 d\u2019accomplir quelque chose r\u00e9ellement, sauf qu’il ne sait pas du tout comment s\u2019y prendre. Selina Meyer dans Veep<\/em> n’est jamais en mesure d’accomplir quoi que ce soit et elle se d\u00e9m\u00e8ne pour faire croire le contraire. <\/p>\n\n\n\n Au parlement europ\u00e9en, le pouvoir d\u00e9tenu par les parlementaires a plut\u00f4t tendance \u00e0 s’accro\u00eetre \u2013 de presque rien il y a trente ans \u00e0 plut\u00f4t beaucoup maintenant \u2013 et ils se d\u00e9battent pour tenter d’en faire bon usage au c\u0153ur d’institutions difficiles \u00e0 naviguer.<\/p>NO\u00c9 DEBR\u00c9<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Eddie Izzard, un humoriste britannique, a jou\u00e9 son spectacle en anglais, en fran\u00e7ais et en allemand et en a conclu que les blagues se traduisent finalement assez facilement. Je crois plut\u00f4t \u00e0 cela. En fait, ce qui change d’une langue \u00e0 l’autre, c’est moins le contenu des blagues que leur rythme. C’est plus une histoire d’accent que de langage. C’est pour cette raison que les Belges sont globalement plus dr\u00f4les que les Fran\u00e7ais, bien qu’ils parlent la m\u00eame langue. C’est aussi pour \u00e7a qu’on peut rire en regardant un film avec des sous-titres. J’ai en t\u00eate l’exemple de Toni Erdmann<\/em> (2016) de Maren Ade, qui m’a fait pleurer de rire bien que je ne parle pas un mot d’allemand. Idem pour les films de Ruben Ostlund <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Tout tient au rythme des com\u00e9diens et \u00e0 leur capacit\u00e9 \u00e0 incarner la situation. <\/p>\n\n\n\n Ce qui change d’une langue \u00e0 l’autre, c’est moins le contenu des blagues que leur rythme. C’est plus une histoire d’accent que de langage. C’est pour cette raison que les Belges sont globalement plus dr\u00f4les que les Fran\u00e7ais, bien qu’ils parlent la m\u00eame langue.<\/p>NO\u00c9 DEBR\u00c9<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Par ailleurs, il y avait bien s\u00fbr une forte tentation de rire des particularismes locaux, ce dont nous ne nous sommes pas priv\u00e9s. On ne voulait cependant pas que la s\u00e9rie se r\u00e9sume \u00e0 cela, \u00e7’aurait \u00e9t\u00e9 un peu pauvre et r\u00e9p\u00e9titif. Pour Parlement<\/em>, on peut probablement parler de \u00ab com\u00e9die interculturelle \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on rit souvent de la confrontation des langues et des cultures, ce qui est un peu diff\u00e9rent. <\/p>\n\n\n\n Mais bon, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, on vanne quand m\u00eame beaucoup les Allemands. Comment faire autrement ? <\/p>\n\n\n\n Dans la phase d’\u00e9criture, j’y ai trouv\u00e9 ce que je cherchais, \u00e0 savoir un mat\u00e9riel d’intrigue et de com\u00e9die riche et singulier, profond\u00e9ment contemporain. En rentrant dans la phase de production, les choses se sont compliqu\u00e9es. Avec le budget dont nous disposions, il nous fallait imp\u00e9rativement tourner certaines sc\u00e8nes dans les murs du Parlement. Impossible pour nous de reconstituer \u00e0 nos frais un h\u00e9micycle ou m\u00eame des salles de commission. Thomas Saignes, le producteur, second\u00e9 par Maxime Calligaro, a d\u00fb faire preuve de ressources immenses pour rallier tous les \u00e9chelons administratifs et politiques au projet. La s\u00e9rie est par moment tr\u00e8s impertinente, notamment avec les institutions, il a fallu convaincre nos interlocuteurs que nous n’\u00e9tions pas l\u00e0 pour d\u00e9crier l’Union Europ\u00e9enne mais pour en faire le portrait avec humour. Au final, c’est pass\u00e9. Ils ont compris ce qu’on voulait faire et \u00e7a les a amus\u00e9s. Mais la bataille a \u00e9t\u00e9 \u00e9pique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Sc\u00e9nariste de films comme Dheepan<\/em> de Jacques Audiard (Palme d\u2019Or du Festival de Cannes 2015), No\u00e9 Debr\u00e9 a dirig\u00e9 l\u2019\u00e9criture de Parlement, une com\u00e9die politique en 10 \u00e9pisodes de 26 minutes sur le Parlement europ\u00e9en, diffus\u00e9e en France, en Belgique et en Allemagne \u00e0 partir du printemps 2020.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":60461,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1728],"tags":[],"geo":[534],"class_list":["post-60407","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts","staff-mathieu-roger-lacan","geo-bulles"],"acf":[],"yoast_head":"\nPouvez-vous nous raconter en quelques mots l\u2019intrigue de la s\u00e9rie dont vous avez dirig\u00e9 l\u2019\u00e9criture ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Comment vous est venue l\u2019id\u00e9e d\u2019une s\u00e9rie sur le Parlement europ\u00e9en ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Les institutions europ\u00e9ennes repr\u00e9sentent pour beaucoup un mat\u00e9riau gris, technocratique et administratif. En quoi Strasbourg et Bruxelles vous ont-ils fourni le mat\u00e9riau pour une com\u00e9die politique ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Quelles fictions politiques et\/ou comiques ont \u00e9t\u00e9 vos sources d\u2019inspiration pour Parlement ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Vous mentionnez <\/strong>Veep<\/em><\/strong>, dont la septi\u00e8me saison est sortie l\u2019an dernier. Quel est votre rapport aux com\u00e9dies politiques am\u00e9ricaines ? Quelle sp\u00e9cificit\u00e9 le contexte europ\u00e9en ajoute-t-il ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Parlement<\/em><\/strong> est une s\u00e9rie sur l\u2019Europe, mais elle-m\u00eame une co-production europ\u00e9enne (fran\u00e7aise, belge et allemande) : comment fait-on pour parler de l\u2019Europe de mani\u00e8re particuli\u00e8re \u00e0 chacun de ces publics diff\u00e9rents ? Fait-on rire ou int\u00e9resse-t-on de la m\u00eame mani\u00e8re un Allemand, un Belge et un Fran\u00e7ais ? Comment jouez-vous sur la dimension multiculturelle du Parlement et sur les effets comiques et dramatiques qui peuvent en \u00eatre tir\u00e9s dans la s\u00e9rie ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Contrairement \u00e0 des eurocrates qui peuvent \u00e9crire des polars \u00e0 partir de leur exp\u00e9rience de la vie de l\u2019UE (voir <\/strong>notre entretien avec Maxime Calligaro et \u00c9ric Card\u00e8re, auteurs des <\/strong>Compromis<\/em><\/strong><\/a>), vous \u00eates un sc\u00e9nariste de cin\u00e9ma et de s\u00e9ries qui a d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 Bruxelles et Strasbourg. Est-ce que de travailler \u00e0 \u00e9crire cette s\u00e9rie (y compris en travaillant avec des producteurs \u00e9trangers), a fait \u00e9voluer l\u2019image que vous-m\u00eames pensiez avoir du Parlement, de l\u2019Europe en g\u00e9n\u00e9ral ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n