{"id":59157,"date":"2020-02-07T18:11:36","date_gmt":"2020-02-07T17:11:36","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=59157"},"modified":"2021-05-19T19:16:10","modified_gmt":"2021-05-19T17:16:10","slug":"conversation-avec-george-steiner","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/02\/07\/conversation-avec-george-steiner\/","title":{"rendered":"\u00ab J’ai essay\u00e9 d’\u00eatre un bon facteur \u00bb, conversation avec George Steiner"},"content":{"rendered":"\n

On dit commun\u00e9ment qu\u2019il y a une langue maternelle qui est principielle en nous. Or il semble que vous avez eu plusieurs langues maternelles. Comment est-ce possible et comment l\u2019avez-vous v\u00e9cu ?<\/h3>\n\n\n\n

Il y a un passage merveilleux chez Proust : le jeune Marcel est en train de traduire le grand critique anglais, le grand philosophe de l\u2019art John Ruskin. Sept ans de traduction. Proust conna\u00eet tr\u00e8s peu d\u2019anglais. Alors, la nuit, sa maman merveilleuse fait un premier brouillon \u2013 elle avait un anglais superbe \u2013 et le met sous la porte. Et que nous dit le jeune Marcel ? \u00ab L\u2019anglais est ma langue maternelle. \u00bb C\u2019est une le\u00e7on tr\u00e8s importante. Je n\u2019y crois pas, aux langues maternelles. Dans la Su\u00e8de de l\u2019Ouest et en Finlande, d\u00e8s la naissance on a les deux langues, tout \u00e0 fait diff\u00e9rentes et tr\u00e8s difficiles. En Malaisie, ce sont trois langues ; on grandit en parlant trois langues. Dans le Frioul, trois langues : le romanche, l\u2019italien et l\u2019austro-allemand. Il y a beaucoup de gens qui sont n\u00e9s avec plusieurs langues. On exag\u00e8re \u00e9norm\u00e9ment le soi-disant naturel du monoglottisme.<\/p>\n\n\n\n

Maman commen\u00e7ait une phrase dans une langue et la terminait en deux ou trois autres. C\u2019\u00e9tait une grande dame viennoise (tout un concept !), qui avait appris le fran\u00e7ais. Dans la haute bourgeoisie juive viennoise, on parlait fran\u00e7ais couramment. Nabokov conna\u00eet l\u2019anglais avant le russe. Il nous dit en tout cas avoir \u00e9crit d\u2019abord des vers anglais. Pour Nabokov, Byron vient presque avant Pouchkine ; et sa nounou \u2013 capitale dans l\u2019histoire \u2013 lui parlait anglais. Burgess, cet Anglais merveilleux, insiste sur le fait qu\u2019il est un Burgess de Northumberland, dans le comt\u00e9 de York, o\u00f9 il \u00ab avait des anc\u00eatres \u00bb. Sans parler d\u2019Oscar Wilde (qui a \u00e9crit plusieurs chefs-d\u2019\u0153uvre en fran\u00e7ais), de Conrad (qui quitte le polonais pour l\u2019anglais). Et Beckett\u2026 Personne ne sait ce qu\u2019\u00e9taient les brouillons de Beckett. J\u2019ai essay\u00e9 de montrer dans mon livre Apr\u00e8s Babel<\/em> que c\u2019\u00e9tait probablement un m\u00e9lange presque inconscient de son fran\u00e7ais et de son anglais avec une bonne dose d\u2019italien. Ses premi\u00e8res \u0153uvres, quand il est secr\u00e9taire de James Joyce, sont en italien. Elles portent sur Dante et l\u2019italien. Et Beckett est peut-\u00eatre le plus grand de notre litt\u00e9rature moderne. Il cr\u00e9e une sorte de territoire volcanique, un magma volcanique o\u00f9 les langues s\u2019entrem\u00ealent. D\u2019ailleurs, il a pu faire ce que personne \u2013 ou presque \u2013 n\u2019a su faire dans l\u2019histoire de la litt\u00e9rature : il a pu transf\u00e9rer des blagues d\u2019une langue \u00e0 une autre. Et \u00e7a, c\u2019est ce qu\u2019il y a de plus difficile. C\u2019\u00e9tait un virtuose de Babel.<\/p>\n\n\n\n

Il y a beaucoup de gens qui sont n\u00e9s avec plusieurs langues. On exag\u00e8re \u00e9norm\u00e9ment le soi-disant naturel du monoglottisme.<\/p>George Steiner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Loin d\u2019\u00eatre une mal\u00e9diction, la polyphonie et la polyglottie sont une chance merveilleuse. Chaque langue ouvre une fen\u00eatre sur un nouveau monde. Il y a un contre-argument, je le sais. Il y a ceux qui, pendant des ann\u00e9es, m\u2019ont marginalis\u00e9 \u00e0 Cambridge et en Angleterre, et qui me marginalisent encore, avec ce d\u00e9licieux mot : \u00ab M. Steiner est un savant continental. \u00bb Il fallait le trouver ! Un savant continental\u2026 Il n\u2019est pas des n\u00f4tres. Pourquoi ? Parce qu\u2019il y a, ici aussi, le culte barr\u00e9sien du sang et des morts : seul celui qui est enracin\u00e9 (autre terme barr\u00e9sien) dans une langue natale a un imm\u00e9diat de sensibilit\u00e9, de r\u00e9flexe, que jamais ne peut avoir un polyglotte ou un outsider<\/em>. C\u2019est possible. C\u2019est tout \u00e0 fait possible qu\u2019il y ait des po\u00e8tes dans la langue anglaise, am\u00e9ricaine, dont la profondeur m\u2019\u00e9chappe, bien s\u00fbr. C\u2019est-\u00e0-dire que je peux les valoriser mais jamais rivaliser avec ceux qui se sentent totalement de cette langue et d\u2019aucune autre.<\/p>\n\n\n\n

On ne peut pas tout avoir. Je n\u2019aurais pas voulu \u00eatre monoglotte ; je ne peux pas me l\u2019imaginer. J\u2019ai enseign\u00e9 la litt\u00e9rature anglaise pendant cinquante ans ; j\u2019esp\u00e8re avec un certain bonheur. Je suis all\u00e9 \u00e0 Paris visiter la tombe de Paul Celan qui, tout autant que H\u00f6lderlin \u2013 de loin le plus grand po\u00e8te de langue allemande \u2013, est intraduisible. D\u00e9j\u00e0, et c\u2019est tr\u00e8s grave, vous et moi devons lire la Bible dans de mauvaises traductions, parfois glorieuses mais au fond mauvaises. Ne pas savoir l\u2019h\u00e9breu est d\u00e9j\u00e0 une barri\u00e8re devant l\u2019une des sources de notre humanit\u00e9. Le grec ancien, en traduction ? N\u2019en parlons pas. D\u00e9j\u00e0, nous sommes coup\u00e9s de la Chine, du Japon. Je ne lis pas le russe. \u00c0 la fin de sa vie, mon pr\u00e9d\u00e9cesseur imm\u00e9diat comme critique principal de la revue am\u00e9ricaine The New Yorker<\/em>, Edmond Wilson, alors qu\u2019il se savait mourant, prend un professeur pour apprendre le hongrois \u2013 une langue diablement difficile. Il explique : \u00ab On me dit que certains po\u00e8tes sont tout aussi grands que Pouchkine et Keats. Je veux savoir ! \u00bb Il pensait \u00e0 Ady, Pet\u00f5fi. C\u2019\u00e9tait une chose magnifique. \u00ab Je veux savoir, ne pas me laisser raconter des histoires. \u00bb Et si je n\u2019\u00e9tais pas paresseux, je serais moi-m\u00eame en train d\u2019essayer d\u2019apprendre encore une langue ou une autre. Moi aussi j\u2019aimerais savoir.<\/p>\n\n\n\n

Si je n\u2019\u00e9tais pas paresseux, je serais moi-m\u00eame en train d\u2019essayer d\u2019apprendre encore une langue ou une autre.<\/p>George Steiner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Quel regard portez-vous sur l\u2019actuelle domination de l\u2019anglo-am\u00e9ricain, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale ? Et que penser de la situation du fran\u00e7ais ?<\/h3>\n\n\n\n

Une langue, c\u2019est une fa\u00e7on de dire les choses, tout simplement : le verbe au futur \u2013 qui s\u2019appelle l\u2019espoir dans certaines langues \u2013 est diff\u00e9rent dans chaque langue. L\u2019attente du potentiel de l\u2019aventure humaine, de la condition humaine, varie de langue en langue. Tout autant que le souvenir, que l\u2019immense masse du souvenir. Si nous devenions une plan\u00e8te monoglotte ou presque monoglotte, cela serait une perte tout aussi grande que celle de la faune et de la flore (que, comme vous le savez, nous sommes en train de d\u00e9truire partout dans le monde), cela serait un appauvrissement terrible. Et je n\u2019ai pas besoin de vous dire combien est inqui\u00e9tante la situation du fran\u00e7ais face aux conqu\u00eates anglo-am\u00e9ricaines.<\/p>\n\n\n\n

Ceci dit, la victoire de cette langue, \u00f4 ironie, de cet esp\u00e9ranto industriel, technologique, scientifique, \u00e9conomique, fiscal, ne se rattache pas seulement \u00e0 la puissance politique de l\u2019Am\u00e9rique. D\u2019une fa\u00e7on qui est encore difficile \u00e0 expliquer, l\u2019anglo-am\u00e9ricain est plein d\u2019espoirs, plein de promesses, tandis que, dans d\u2019autres tr\u00e8s grandes langues, il y a maintenant une fatigue et une tristesse \u00e9videntes. Quelle riche mati\u00e8re \u00e0 \u00e9tudier ! Certaines langues sont \u00e9cras\u00e9es par la domination du continent am\u00e9ricain tandis que dans d\u2019autres, une vitalit\u00e9 nouvelle s\u2019installe. L\u2019Espagne est en train de prendre le rebond des grands \u00e9crivains de l\u2019Am\u00e9rique latine, et \u00e7a donne un essor formidable. Le Portugal de Saramago et de Antonio Lobo Antunes (\u00e0 mes yeux l\u2019un des plus grands \u00e9crivains europ\u00e9ens) a repris l\u2019avantage sur le Br\u00e9sil \u2013 qui a lui-m\u00eame une tr\u00e8s grande litt\u00e9rature. Dans d\u2019autres cas, \u00e7a \u00e9crase.<\/p>\n\n\n\n

D\u2019une fa\u00e7on qui est encore difficile \u00e0 expliquer, l\u2019anglo-am\u00e9ricain est plein d\u2019espoirs, plein de promesses, tandis que, dans d\u2019autres tr\u00e8s grandes langues, il y maintenant une fatigue et une tristesse \u00e9videntes.<\/p>George Steiner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Le destin de la langue anglaise, ici en Angleterre, est incertain parce que, pour les jeunes, c\u2019est une sorte d\u2019anglo-am\u00e9ricain qui l\u2019emporte \u00e9norm\u00e9ment. Le romancier qui fut un temps (\u00ab qui fut \u00bb, j\u2019insiste sur le pass\u00e9) le plus prometteur de sa g\u00e9n\u00e9ration, le jeune Martin Amis, a \u00e9crit tout jeune un texte intitul\u00e9 Money<\/em>, <\/em>o\u00f9 il manie cette nouvelle langue am\u00e9ricaine avec un brio incomparable. Mais \u00e7a n\u2019a pas vraiment march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Pour un \u00e9crivain anglais, devenir am\u00e9ricain, ce n\u2019est pas facile, cela pose des trappes psychologiques tr\u00e8s profondes. Et d\u2019o\u00f9 vient l\u2019anglais qui vit maintenant ? Des Cara\u00efbes, de l\u2019Inde, du Pakistan (ce sont Salman Rushdie, Naipaul\u2026), et avant tout d\u2019Irlande, d\u2019une Irlande qui a une tradition d\u2019ind\u00e9pendance linguistique formidable. C\u2019est de l\u00e0, c\u2019est de la marge de l\u2019anglais classique que viennent les nouvelles forces vitales.<\/p>\n\n\n\n

La petite Manche entre la France et l\u2019Angleterre, elle est plus large que le Pacifique ; les deux langues, les deux visions du monde qu\u2019elle s\u00e9pare sont profond\u00e9ment et radicalement diff\u00e9rentes. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a eu cette grande \u00e9cole de moralisme fran\u00e7ais qui maintenant, peut-\u00eatre, est en train de s\u2019\u00e9teindre un peu, mais qui reviendra. La pens\u00e9e fran\u00e7aise a toujours eu cette dimension (certainement depuis le XVIIe<\/sup>), elle s\u2019adresse \u00e0 l\u2019homme, \u00e0 l\u2019universalit\u00e9 morale de l\u2019homme. C\u2019est tr\u00e8s diff\u00e9rent de la philosophie allemande et de la tradition anglaise. La m\u00e9taphysique n\u2019a jamais eu bonne fortune en Angleterre, mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, l\u2019empirisme anglais, l\u2019ironie anglaise, le scepticisme de Hume, de Bertrand Russel ont eu un impact plan\u00e9taire. Il ne faut jamais oublier que l\u2019Angleterre se trouve devant ce paradoxe : c\u2019est une petite \u00eele en d\u00e9clin \u00e9conomique et politique, profond\u00e9ment bless\u00e9e par des guerres qu\u2019elle n\u2019a pas gagn\u00e9es ou qu\u2019elle a gagn\u00e9es de fa\u00e7on paradoxale, avec une langue qui domine la plan\u00e8te. De cette petite \u00eele sort Shakespeare et la langue anglaise utilis\u00e9e dans le monde entier. J\u2019ai beaucoup voyag\u00e9 et, partout o\u00f9 je vais, l\u2019anglais vient \u00e0 ma rencontre. Que ce soit en Chine, parmi mes \u00e9l\u00e8ves japonais, ou encore dans l\u2019Est de l\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n

Val\u00e9ry \u2013 que j\u2019idol\u00e2tre, mais qui pouvait dire des b\u00eatises merveilleuses \u2013 a dit : \u00ab On me dit qu\u2019on peut apprendre l\u2019anglais en vingt heures. Je r\u00e9ponds qu\u2019on ne peut pas apprendre le fran\u00e7ais en vingt mille heures. \u00bb Belle boutade tr\u00e8s b\u00eate, mais merveilleuse.<\/p>George Steiner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Val\u00e9ry \u2013 que j\u2019idol\u00e2tre, mais qui pouvait dire des b\u00eatises merveilleuses \u2013 a dit : \u00ab On me dit qu\u2019on peut apprendre l\u2019anglais en vingt heures. Je r\u00e9ponds qu\u2019on ne peut pas apprendre le fran\u00e7ais en vingt mille heures. \u00bb Belle boutade tr\u00e8s b\u00eate, mais merveilleuse. Il est effectivement vrai \u2013 j\u2019ai enseign\u00e9 toutes ces langues \u2013 que l\u2019anglais, non seulement s\u2019apprend vite, mais contient un message d\u2019espoir. Comment dire ? Il y a dans l\u2019anglais le tapis roulant vers demain. L\u2019anglais est plein de promesses ; il nous dit : \u00ab \u00c7a ira mieux demain. \u00bb La d\u00e9claration d\u2019ind\u00e9pendance am\u00e9ricaine contient la fameuse expression : \u00ab la poursuite du bonheur \u00bb. C\u2019est quelque chose que de dire \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 : \u00ab Va poursuivre le bonheur ! \u00bb ; ce n\u2019est pas du tout \u00e9vident. Il n\u2019y a pas dans cette langue les grands d\u00e9sespoirs, les grandes apocalypses du russe, du fran\u00e7ais, cette vision m\u00e9taphysique, de la damnation de l\u2019homme, du p\u00e9ch\u00e9 originel. L\u2019anglo-am\u00e9ricain n\u2019y a jamais cru.<\/p>\n\n\n\n

Je ne vois pas d\u2019ordinateur chez vous.<\/h3>\n\n\n\n

Je suis d\u2019une ignorance technologique \u00e0 faire hurler. Je n\u2019arrive m\u00eame pas \u00e0 comprendre comment marche le t\u00e9l\u00e9phone. D\u2019ailleurs, je ne crois pas que vous le compreniez non plus. Il y a un bluff inou\u00ef des gens. Nous sommes entour\u00e9s d\u2019instruments auxquels nous ne comprenons rien. Le Kindle, l\u2019iPod, Twitter. Je connais leur existence gr\u00e2ce \u00e0 mes petits-enfants qui sont des virtuoses de ces arts magiques. Tout cela repose sur l\u2019anglo-am\u00e9ricain, sur une \u00e9conomie de la parole et une \u00e9conomie de la syntaxe. Faisons attention. Si l\u2019ordinateur et les premi\u00e8res langues pour ordinateurs \u2013 qui reviennent \u00e0 Shannon en Am\u00e9rique et \u00e0 Turing en Angleterre \u2013, si leur invention avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e en Inde, et si les premi\u00e8res formules d\u2019\u00e9critures informatiques avaient \u00e9t\u00e9 fond\u00e9es sur la grammaire hindoue, le monde serait diff\u00e9rent. La plan\u00e8te ne serait pas celle que nous connaissons. Il existe une co\u00efncidence fantastique entre la nouvelle conception du langage minimal et la structure naturelle de l\u2019anglo-am\u00e9ricain. Pourquoi l\u2019allemand rend-il les gens fous et permet-il tout en philosophie ? Parce que le verbe vient tout \u00e0 la fin de phrases interminables. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on peut h\u00e9siter, se reprendre, qu\u2019on peut se dire \u00ab ou, ou, ou \u00bb pour finalement tomber \u00e0 plat ventre sur le verbe. Cela a permis tout le style de Hegel, de Schopenhauer, de Kant et de Heidegger. Avec l\u2019anglais, \u00e7a ne marche pas.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019anglais a dit aux gens non pas illettr\u00e9s ou incultes \u2013 \u00e9vitons ces mots brutaux \u2013 mais \u00e0 ceux qui ne sont pas privil\u00e9gi\u00e9s pour les langues, il leur a dit : \u00ab Vous aussi, vous pouvez tout ce que vous voulez. \u00bb Il y a cette grande promesse d\u2019une \u00e9loquence de langue simple.<\/p>\n\n\n\n

Pourquoi l\u2019allemand rend-il les gens fous et permet-il tout en philosophie ? Parce que le verbe vient tout \u00e0 la fin de phrases interminables. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on peut h\u00e9siter, se reprendre, qu\u2019on peut se dire \u00ab ou, ou, ou \u00bb pour finalement tomber \u00e0 plat ventre sur le verbe.<\/p>George Steiner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Notez, il y a beaucoup de pays \u2013 la France, par exemple \u2013 o\u00f9, si l\u2019on fait des fautes de grammaire, des b\u00e9vues, et si l\u2019on t\u00e2tonne avec la langue, c\u2019est tr\u00e8s mal vu. En Am\u00e9rique on identifie le manque d\u2019\u00e9loquence avec l\u2019honn\u00eatet\u00e9 : quelqu\u2019un qui parle mal doit \u00eatre quelqu\u2019un d\u2019honn\u00eate, il n\u2019est pas en train de nous raconter des histoires. \u00c7a, c\u2019est tr\u00e8s profond comme dialectique, comme antith\u00e8se \u00e0 la civilisation romaine et fran\u00e7aise. En France, il faut savoir bien parler et les grands leaders fran\u00e7ais ont souvent \u00e9t\u00e9 d\u2019une \u00e9loquence magnifique. La France a produit un Bossuet, un de Gaulle, et bien d\u2019autres. En Am\u00e9rique, le vocabulaire fondamental se limite \u00e0 pr\u00e8s de huit cents mots. Des \u00e9tudes ont \u00e9t\u00e9 faites par la compagnie de t\u00e9l\u00e9phone Bell : avec quatre-vingts mots, on arrive presque \u00e0 dire tout ce qu\u2019on veut. Dans d\u2019autres langues, la richesse immense du vocabulaire d\u00e9finit une sorte d\u2019\u00e9lite sociale, d\u2019\u00e9lite de l\u2019\u00e9ducation ; c\u2019est tr\u00e8s diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n

On conna\u00eet les lieux o\u00f9 vous vous ressourcez, les lieux que vous aimez habiter : le Sud de la France, la grand-place de Marrakech, ce petit temple de S\u00e9geste, les toits de J\u00e9rusalem au petit matin\u2026 Avez-vous aussi des regrets en mati\u00e8re de lieu, d\u2019endroits que vous r\u00eavez de visiter et que vous n\u2019aurez pas vus ?<\/h3>\n\n\n\n

Oui, j\u2019ai une petite liste des desiderata <\/em>supr\u00eames o\u00f9 je n\u2019irai jamais. <\/em>Pour l\u2019instant, je ne vois pas le moyen d\u2019aller \u00e0 Petra, ce qui devient en m\u00eame temps possible et difficile \u00e0 mon \u00e2ge. J\u2019ai une petite liste de r\u00eaves perdus. J\u2019aurais voulu voir la montagne rouge en Australie, Ayers Rock. <\/em>On m\u2019a invit\u00e9 une douzaine de fois. Mais c\u2019\u00e9tait \u00e0 vingt-trois heures de vol et j\u2019ai simplement manqu\u00e9 de courage, de cran. C\u2019est pour \u00e7a que mon autobiographie s\u2019appelle Errata. <\/em>Il y a une s\u00e9rie d\u2019erreurs, ou du moins de d\u00e9faillances.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai une petite liste de r\u00eaves perdus. (…) Il y a une s\u00e9rie d’erreurs, ou du moins de d\u00e9faillances. Et avant tout, celle de ne pas avoir pris le risque d’essayer de cr\u00e9er.<\/p>George Steiner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Et avant tout, celle de ne pas avoir pris le risque d\u2019essayer de cr\u00e9er. J\u2019ai beaucoup dessin\u00e9, peint, quand j\u2019\u00e9tais enfant. J\u2019ai publi\u00e9 des vers ; je crois qu\u2019ils sont tr\u00e8s mauvais. Mais je les ai publi\u00e9s et ils avaient leurs lecteurs. Et puis \u00e0 un certain moment, l\u2019enseignement est devenu pour moi le but, la vocation presque totale.<\/p>\n\n\n\n

Je prends un exemple beaucoup plus trivial, mais qui illustre parfaitement la chose. Pendant mes cinq ou six premi\u00e8res semaines \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Chicago \u2013 j\u2019\u00e9tais terriblement jeune \u2013, le poison sacr\u00e9 des \u00e9checs me saisit et je joue dix-huit heures par jour avec de vrais joueurs, des joueurs tr\u00e8s forts. C\u2019\u00e9tait un des centres mondiaux des \u00e9checs. Pour \u00eatre s\u00e9rieux, on boit une tasse de caf\u00e9 et on reprend la partie, on \u00e9tudie, on fait la th\u00e9orie des \u00e9checs, on se penche sur leur histoire : il n\u2019y a plus rien d\u2019autre. J\u2019\u00e9tais peut-\u00eatre alors \u00e0 port\u00e9e lointaine de la possibilit\u00e9 de devenir un vrai joueur, un joueur s\u00e9rieux. Mais devant le vertige, j\u2019ai recul\u00e9. J\u2019ai manqu\u00e9 de courage pour devenir assez fou pour consacrer ma vie \u00e0 ce jeu\u2026 Car c\u2019est un jeu, apr\u00e8s tout, mais quel jeu ! Depuis lors, je joue, mais je joue mal, c\u2019est-\u00e0-dire en amateur des plus amateurs.<\/p>\n\n\n\n

Avec cette petite exp\u00e9rience de quelques semaines, j\u2019ai entrevu l\u2019ab\u00eeme, ce que Henry James appelle the real thing <\/em>(la vraie chose) : on se donne totalement. Risque de vie, de mort, de disgr\u00e2ce, de dettes \u2013 on s\u2019en fout de tout pour vivre l\u2019absolu, risquer la totalit\u00e9. L\u2019alpiniste qui va au-del\u00e0 de ses forces le fait \u00e0 chaque fois ; le plongeur en profondeur le fait \u00e0 chaque fois, pour savoir ce que c\u2019est que l\u2019ivresse de l\u2019absolu, o\u00f9 il n\u2019y a plus rien d\u2019autre, o\u00f9 toutes ces petites vertus bourgeoises n\u2019existent plus. Je n\u2019ai pas eu ce sens du courage du risque ultime.<\/p>\n\n\n\n

Un autre regret me revient encore. J\u2019en ai pris conscience en Angleterre, en c\u00f4toyant des gens qui ont v\u00e9cu de grandes batailles. Le soir, dans mon college<\/em>, apr\u00e8s un troisi\u00e8me verre de porto, <\/em>quand la <\/em>fameuse pudeur anglaise commence \u00e0 se l\u00e9zarder, ils confessaient parfois : \u00ab Ce qu\u2019on \u00e9tait heureux dans la bataille ! Ce qu\u2019on \u00e9tait heureux. Plus rien dans notre vie n\u2019est comparable \u00e0 l\u2019orgasme du combat. \u00bb C\u2019\u00e9taient des gens hautement civilis\u00e9s, de grands professeurs, des penseurs, qui, quand venait le moment de franchise, disaient : \u00ab Combien la vie est ennuyeuse, depuis ! \u00bb D\u2019abord, \u00e0 la guerre, ils \u00e9taient loin de leur femme, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 inou\u00ef de bonheur. Pour l\u2019Anglais, \u00eatre loin de son \u00e9pouse, c\u2019est la condition du bonheur. Et puis, il y avait cette camaraderie homo-\u00e9rotique, pas du tout v\u00e9cue homosexuellement, mais un \u00e9ros masculin, cette affection entre hommes qui est la cl\u00e9 du college<\/em> anglais, de l\u2019\u00e9lite anglaise. Aujourd\u2019hui, on voit \u00e0 Londres des gangs de jeunes arm\u00e9s de couteaux, la situation est tr\u00e8s grave. On sait bien que, si on les mettait dans des commandos, on aurait en cinq semaines des soldats magnifiques. C\u2019est l\u00e0 presque la m\u00eame chose. Le gang criminel et le parachutiste sont en fait tr\u00e8s proches l\u2019un de l\u2019autre. Pour Alexis Philonenko, l\u2019exp\u00e9rience alg\u00e9rienne a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cisive ; pour Alain \u00e9galement ; Descartes a connu le combat ; Hom\u00e8re, d\u00e9j\u00e0, nous avait instruits de l\u2019ivresse du combat. Pour moi, je n\u2019ai jamais connu de tels moments et jamais je ne saurai comment je me serais comport\u00e9. Eux, ils savent. Pour le bien et le mauvais. He had a good war<\/em>, <\/em>dit-on en anglais ; c\u2019est intraduisible. P\u00e9guy le savait, si on veut ; je crois que Montherlant le savait, ce que c\u2019est que d\u2019affronter un adversaire, face \u00e0 face. Et quand j\u2019\u00e9coute parler mes coll\u00e8gues, le souvenir de leur bonheur est r\u00e9el, ce n\u2019est pas du bluff. De toute fa\u00e7on, on vivait l\u00e0 vingt-cinq heures par jour, donc, \u00e0 la fin, on ne se racontait pas d\u2019histoires. Ni aux psychanalystes, ni aux th\u00e9rapeutes, ni aux journalistes. Ne pas se raconter des histoires, se dire : \u00ab Le bilan est tel et tel, et il est loin de ce qu\u2019il aurait d\u00fb \u00eatre. Bon, bon\u2026 mais on a essay\u00e9, on a fait de son mieux. \u00bb C\u2019est tout ce que nous pouvons faire. Et toujours, savoir que les tr\u00e8s grands, c\u2019est autre chose.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai entrevu l\u2019ab\u00eeme, ce que Henry James appelle the real thing <\/em>(la vraie chose) : on se donne totalement. Risque de vie, de mort, de disgr\u00e2ce, de dettes \u2013 on s\u2019en fout de tout pour vivre l\u2019absolu, risquer la totalit\u00e9.<\/p>George Steiner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pourquoi est-ce que tant de mes coll\u00e8gues universitaires ne m\u2019aiment vraiment pas beaucoup ? Pourquoi est-ce que toute ma vie j\u2019ai \u00e9t\u00e9 un peu en marge ? Parce que, depuis ma premi\u00e8re \u0153uvre, Tolsto\u00ef ou Dosto\u00efevski<\/em>, je dis que la distance entre celui qui cr\u00e9e et celui qui commente ou interpr\u00e8te, repr\u00e9sente des ann\u00e9es-lumi\u00e8re. J\u2019en suis absolument convaincu. Bien s\u00fbr il y a des grands critiques qui frisent la cr\u00e9ation : Proust dans le Contre Sainte-Beuve<\/em>, les essais de T. S. Eliot, Mandelstam sur Dante. Ce sont, d\u2019habitude, des g\u00e9ants de la cr\u00e9ation qui sont aussi des commentateurs et des critiques de premier rang. C\u2019est tr\u00e8s rare mais bien s\u00fbr que cela existe. Quel plus grand critique d\u2019art que Baudelaire ? Mais, s\u2019il n\u2019avait \u00e9crit que Les Fleurs du Mal<\/em>, cela suffisait amplement. Et cette diff\u00e9rence, \u00e0 la fin de ma vie, elle me laisse souvent tr\u00e8s triste parce qu\u2019il fallait risquer certaines choses.<\/p>\n\n\n\n

Si je suis ce que je suis, c\u2019est parce que je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9ateur. C\u2019est une tristesse tr\u00e8s profonde. J\u2019aimerais dire qu\u2019il y a l\u00e0 un c\u00f4t\u00e9 biographique, dans la grande tradition juda\u00efque que je dois si souvent invoquer. Mon p\u00e8re \u00e9tait convaincu que cr\u00e9er quelque chose, c\u2019est bien mais c\u2019est tr\u00e8s suspect. \u00catre professeur, c\u2019est la charge supr\u00eame. D\u2019ailleurs le mot rabbonim <\/em>(rabbin) veut dire professeur. C\u2019est un mot tout ce qu\u2019il y a de s\u00e9culier ; rien de sacr\u00e9. \u00catre un rabbonim.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Tr\u00e8s jeune, j\u2019ai publi\u00e9, je vous l\u2019ai dit, quelques volumes de po\u00e9sie, et un matin je les relis et je vois que ce sont des vers. L\u2019ennemi total de la po\u00e9sie, c\u2019est le vers. Alors, plus jamais. J\u2019ai publi\u00e9 des fictions telles que mon Transport d\u2019A.H.<\/em>, mais ce sont des fictions d\u2019id\u00e9es, des d\u00e9bats, si vous voulez, des dialogues d\u2019id\u00e9es en forme de fictions ou de narrations. Le Transport d\u2019A.H.<\/em> (1981), c\u2019est plus qu\u2019un d\u00e9bat d\u2019id\u00e9es ; c\u2019est un ouvrage sur le pouvoir, une m\u00e9ditation sur le pouvoir supr\u00eame et l\u2019hitl\u00e9risme.<\/p>\n\n\n\n

Si je suis ce que je suis, c\u2019est parce que je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9ateur. C\u2019est une tristesse tr\u00e8s profonde. J\u2019aimerais dire qu\u2019il y a l\u00e0 un c\u00f4t\u00e9 biographique, dans la grande tradition juda\u00efque que je dois si souvent invoquer.<\/p>George Steiner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Il me manque totalement l\u2019innocence, la b\u00eatise du grand cr\u00e9ateur. Dans mon college<\/em>, le sculpteur Henry Moore venait, de temps \u00e0 autre, d\u00eener avec nous. Quand Henry Moore ouvrait la bouche pour parler de politique, c\u2019\u00e9tait effarant de na\u00efvet\u00e9. Alors on regardait ses mains sur la table, la vie des mains de Henry Moore, et on se disait : \u00ab On s\u2019en fout de ce qu\u2019il raconte ! Regardez ses mains et ce qu\u2019il peut faire avec ses mains. \u00bb Le myst\u00e8re de l\u2019innocence des grands cr\u00e9ateurs est une chose tr\u00e8s profonde, que l\u2019outsider <\/em>\u2013 nous le sommes tous \u2013 comprend mal.<\/p>\n\n\n\n

Alors, quelle est ma t\u00e2che ? C\u2019est d\u2019\u00eatre un facteur, comme dans ce film merveilleux, Il Postino. <\/em>C\u2019est un film sur Neruda et sur le petit monsieur qui porte les lettres de Neruda, et qui commence \u00e0 concevoir ce que c\u2019est que d\u2019\u00eatre Neruda. Toute ma vie, j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019\u00eatre un bon facteur, de prendre les lettres et de les mettre dans les bonnes bo\u00eetes. Ce n\u2019est pas toujours facile de trouver les bonnes bo\u00eetes pour parler d\u2019une \u0153uvre, pour introduire une nouvelle \u0153uvre. On peut se tromper terriblement, mais c\u2019est une t\u00e2che tr\u00e8s importante et passionnante. J\u2019ai une veine folle d\u2019avoir pu \u00eatre un postino <\/em>pour les tr\u00e8s grands. Mais il ne faut jamais confondre les deux. Pouchkine \u2013 qui \u00e9tait aussi un aristocrate ; on l\u2019oublie, parfois, ils ne sont pas comme nous, les princes russes \u2013 aimait rappeler : \u00ab \u00e0 mes \u00e9diteurs, \u00e0 mes traducteurs, \u00e0 mes critiques, je dis merci de tout c\u0153ur, mais les lettres, c\u2019est moi qui les \u00e9cris. \u00bb Mais oui, cela dit tout.<\/p>\n\n\n\n

S\u2019il y a dans ma vie un regret \u00e9norme, c\u2019est celui de n\u2019avoir pas tent\u00e9 ma chance d\u2019\u00e9crire quelque tr\u00e8s mauvais livre<\/p>George Steiner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

S\u2019il y a dans ma vie un regret \u00e9norme, c\u2019est celui de n\u2019avoir pas tent\u00e9 ma chance d\u2019\u00e9crire quelque tr\u00e8s mauvais livre ; tenter ma chance, peut-\u00eatre dans le roman ou dans le th\u00e9\u00e2tre \u2013 qui \u00e9tait tr\u00e8s important pour moi, quand j\u2019\u00e9tais jeune homme. Je n\u2019ai pas voulu prendre le risque parce que me d\u00e9bordait le privil\u00e8ge de porter les lettres et de les mettre dans la bo\u00eete. Deux ou trois fois dans ma vie, j\u2019ai eu cette veine inou\u00efe d\u2019ouvrir le chemin \u00e0 des tr\u00e8s grands. Jamais je n\u2019oublierai le tr\u00e8s courtois coup de t\u00e9l\u00e9phone du Times <\/em>litt\u00e9raire (le suppl\u00e9ment le plus important en Angleterre) : \u00ab Vous nous avez envoy\u00e9 un article sur un monsieur (il \u00e9pelle) C-E-L-A-N. Est-ce que c\u2019est un nom de plume ? C\u2019est qui ? \u00bb C\u2019\u00e9tait le premier article en anglais sur Paul Celan. Il y a quelques autres cas o\u00f9 j\u2019ai aid\u00e9 \u00e0 introduire des \u00e9crivains, des po\u00e8tes tr\u00e8s importants, juste au d\u00e9but de leur carri\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

Dans ce long entretien, George Steiner revient sur son rapport aux langues, \u00e0 la critique et \u00e0 la cr\u00e9ation. Comme le personnage d’Il Postino<\/em>, il se r\u00eave en messager.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":59262,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1728],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-59157","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts","staff-laure-adler","geo-europe"],"acf":[],"yoast_head":"\n\u00ab\u00a0J'ai essay\u00e9 d'\u00eatre un bon facteur\u00a0\u00bb, conversation avec George Steiner | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/02\/07\/conversation-avec-george-steiner\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" 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