{"id":57963,"date":"2020-01-24T23:19:44","date_gmt":"2020-01-24T22:19:44","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=57963"},"modified":"2020-01-25T11:55:19","modified_gmt":"2020-01-25T10:55:19","slug":"patrimoine-de-la-douleur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/01\/24\/patrimoine-de-la-douleur\/","title":{"rendered":"Patrimoine de la douleur"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Moln\u00e1r T. Eszter (n\u00e9e en 1976, \u00e0 Budapest) est \u00e9crivaine et chercheuse en biologie. Apr\u00e8s son doctorat en immunologie, elle a travaill\u00e9 \u00e0 l\u2019Institut Max Planck \u00e0 Fribourg, et n\u2019a commenc\u00e9 \u00e0 publier qu\u2019en 2014. Son premier livre (Stand-up&#160;!), a re\u00e7u en 2016 le prix du meilleur roman pour adolescents et \u00e9tait parmi les trois finalistes du prix du premier roman. Elle est membre du cercle viennois <\/em>kollektiv sprachwechsel<em> et de la Soci\u00e9t\u00e9 des Gens de Lettres de Hongrie (<\/em>Sz\u00e9p\u00edr\u00f3k T\u00e1rsas\u00e1ga<em>). Co-autrice de deux pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, <\/em>Ter\u00e9z, vagy a test eml\u00e9kezete<em> [Th\u00e9r\u00e8se ou les souvenirs du corps] est son septi\u00e8me livre publi\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il serait infiniment plus simple de pouvoir penser qu\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019un roman, que tout ceci n\u2019est que fiction. Plus commode de pouvoir croire qu\u2019on n\u2019a pas seulement une langue, celle du silence, pour faire entendre les traumatismes et la violence \u2014 la violence conjugale et familiale, l\u2019abus et les traumatismes personnels et sociaux qui passent les fronti\u00e8res sous silence lorsqu\u2019on dit&#160;: \u00ab&#160;migration&#160;\u00bb. Et si l\u2019on pouvait croire que l\u2019Europe n\u2019est pas cette union d\u2019existences traumatis\u00e9es, de menaces, de femmes viol\u00e9es, de partages suspendus ou rat\u00e9s, de confiance perdue entre les sexes, les g\u00e9n\u00e9rations, les religions, la fin de la pr\u00e9somption d\u2019innocence.<\/p>\n\n\n\n<p>Le petit livre d\u2019Eszter Moln\u00e1r T., qui donne cette image extr\u00eamement cruelle et d\u00e9sillusionn\u00e9e de l\u2019Europe, est paradoxalement particuli\u00e8rement beau et dou\u00e9 d\u2019une grande force po\u00e9tique. Il se fond facilement dans le creux de la main du lecteur, comme un petit album photo qu\u2019on feuillette pour revoir des souvenirs. Mais ici, retrouver les histoires derri\u00e8re les sc\u00e8nes qu\u2019on voit ne signifie pas revivre des moments de bonheur et un pass\u00e9 m\u00e9morable, mais se rendre compte des traumatismes et des refoulements cach\u00e9s par les manifestations quotidiennes de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois r\u00e9cits qui composent le livre d\u2019Eszter Moln\u00e1r T. sont en effet trois portraits de femmes racont\u00e9s par elles-m\u00eames. Ces femmes sont diff\u00e9rentes, non-interchangeables, elles ont des vies diff\u00e9rentes, mais au fur et \u00e0 mesure que la lecture avance, on d\u00e9couvre aussi que, finalement, les trois ne font qu\u2019une.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re est femme au foyer, maman d\u2019une petite fille de sept ans, Dina, et mari\u00e9e \u00e0 un homme d\u2019affaire qui lui assure une vie ais\u00e9e o\u00f9, d\u2019apr\u00e8s lui, \u00ab&#160;elle a tout ce qu\u2019elle veut&#160;\u00bb. Son mari la trompe r\u00e9guli\u00e8rement, ce qu\u2019elle supporte en silence, jusqu\u2019au jour o\u00f9 elle d\u00e9cide de mettre terme \u00e0 cette situation et lui annonce qu\u2019elle va le quitter et partir pour trois ans avec Dina pour travailler en Allemagne. Kin\u00e9sith\u00e9rapeute de formation, elle trouve du travail \u00e0 Fribourg, dans une maison de retraite o\u00f9 elle ne fait que changer les couches de personnes auxquelles il ne reste rien qu\u2019un corps souffrant et de la ranc\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde femme est m\u00e9decin comme son mari. Ils ont une fille, aussi nomm\u00e9e Dina mais un peu plus jeune que la pr\u00e9c\u00e9dente. Mari et femme d\u00e9cident ensemble de partir \u00e0 l\u2019\u00e9tranger&#160;; elle trouve un poste en \u00c9cosse, lui dans une petite ville en Allemagne. Ils doivent choisir, et vont finalement en Allemagne. Elle ne parle pas l\u2019allemand mais elle l\u2019apprend vite et re\u00e7oit finalement un poste \u00e0 la clinique o\u00f9 travaille son mari. Il s\u2019y sent bien, s\u2019\u00e9panouit dans leur nouvelle vie. Elle, en revanche, ne trouve pas sa place, ce que son mari ne comprend pas. Elle s\u2019isole peu \u00e0 peu, et finit par le quitter pour un autre homme, un autre \u00eatre bless\u00e9 qui comprend ses silences.<\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me femme n\u2019a ni mari ni enfant. Elle avait failli avoir un enfant, mais son mari, qui la battait chaque jour de leur mariage, lui a lanc\u00e9 un coup de pied dans le ventre au cinqui\u00e8me mois de sa grossesse. Elle vit seule dans un petit studio minable \u00e0 Vienne et travaille \u00e0 l\u2019h\u00f4pital universitaire. Elle a besoin de contact humain mais en a peur, non pour elle-m\u00eame, puisqu\u2019elle ne ressent plus de peine, mais pour celui qui pourrait l\u2019aimer. Elle n\u2019a plus confiance en personne, ni m\u00eame en ceux qui semblent la comprendre, ses proches et sa m\u00e8re. Elle ne rentre pas en Hongrie pour l\u2019enterrement de sa m\u00e8re, et c\u2019est seulement apr\u00e8s qu\u2019elle revoit la maison de son enfance et la rivi\u00e8re, lieu d\u2019un abus sexuel commis par un ami de son p\u00e8re et pass\u00e9 sous silence par ses parents.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019abus sexuel fonde le motif commun \u00e0 ces trois vies de femme diff\u00e9rentes, ainsi que la langue, la recherche d\u2019une forme qui puisse exprimer les traumatismes physiques et psychologiques. Ces femmes r\u00e9fl\u00e9chissent en trois langues, qui cohabitent dans l\u2019ouvrage&#160;: hongrois, allemand, anglais. Les langues \u00e9trang\u00e8res, l\u2019anglais et l\u2019allemand, offrent deux horizons pour fuir tout ce qui est famili\u00e8rement insupportable et indicible, des souvenirs des traumatismes subis jusqu\u2019\u00e0 leur propre langue, le hongrois, qui \u00e9choue \u00e0 les exprimer. Elles permettent aussi de se forger l\u2019illusion de pouvoir se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart des mondes et des probl\u00e8mes qu\u2019elles incarnent, de ne pas les partager. Mais paradoxalement, les langues \u00e9trang\u00e8res ramen\u00e9es chez eux, \u00e0 leur domicile, demeurent des barri\u00e8res de l\u2019int\u00e9gration dans la soci\u00e9t\u00e9. Parce que l\u2019accent, la r\u00e9flexion qui reste \u00e9trang\u00e8re et la peau rappellent qu\u2019on est n\u00e9 ailleurs. Et parce qu\u2019en s\u2019ouvrant de plus en plus \u00e0 celui qui essaie de s\u2019y initier avec l\u2019espoir de trouver une vie meilleure, elles ne d\u00e9voilent que d\u2019autres formes d\u2019in\u00e9galit\u00e9 et de refoulement, voire rappellent celles de sa propre langue.<\/p>\n\n\n\n<p>Seul le court incipit qui ouvre le livre porte un titre hongrois pour rappeler le gouffre (<em>\u00d6rv\u00e9ny<\/em>) qui aspire ces femmes, l\u2019abus subi \u00e0 l\u2019enfance et le mutisme qui l\u2019a entour\u00e9. Les titres des trois r\u00e9cits sont en allemand&#160;: <em>Stadt<\/em>, <em>Land<\/em>, <em>Fluss<\/em> (Ville, Pays, Rivi\u00e8re) \u2014 le deuxi\u00e8me pouvant aussi bien se lire en anglais. \u00c0 eux trois, ils \u00e9voquent le jeu du petit bac, o\u00f9 l\u2019on doit chercher dans sa m\u00e9moire un nom de ville, de pays ou de rivi\u00e8re \u00e0 partir d\u2019une lettre initiale. Recueillir des souvenirs en partant des mots est la technique que l\u2019\u00e9crivain utilise pour permettre \u00e0 ses narratrices de raconter leurs histoires discontinues et fragmentaires. La premi\u00e8re partie des chapitres num\u00e9rot\u00e9s de chaque r\u00e9cit permet de suivre l\u2019\u00e9volution de la vie des narratrices. La seconde est comme un dictionnaire bilingue, anglais\/hongrois ou allemand\/hongrois. Ou plut\u00f4t comme des entr\u00e9es dispos\u00e9es en parall\u00e8le de deux dictionnaires unilingues, puisque chaque langue est un monde diff\u00e9rent. Les termes d\u00e9finis sont en effet des mots de rappel qui introduisent des petits sketchs, histoires, id\u00e9es, r\u00e9flexions. <em>Die Frage\/A k\u00e9rd\u00e9s<\/em> (La question) montre comment on apprend \u00e0 \u00eatre discret, \u00e0 respecter la vie priv\u00e9e de l\u2019autre, \u00e0 ne pas poser des questions jusqu\u2019au point de perdre compl\u00e8tement la capacit\u00e9 d\u2019aller vers l\u2019autre et de lui poser la question qui, <em>in extremis<\/em>, aurait pu lui sauver la vie.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Screenshot-2020-01-24-at-23.00.40.png\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"941\"\n        data-pswp-height=\"700\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Screenshot-2020-01-24-at-23.00.40-330x245.png\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Screenshot-2020-01-24-at-23.00.40-690x513.png\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Screenshot-2020-01-24-at-23.00.40.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Screenshot-2020-01-24-at-23.00.40-690x513.png\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Screenshot-2020-01-24-at-23.00.40.png\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" alt=\"Capture d&#039;\u00e9cran du passage bilingue hongrois-allemand \u00ab\u202fA k\u00e9rd\u00e9s \/ Die Frage\u202f\u00bb 2020-01-24\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Screenshot-2020-01-24-at-23.00.40-125x93.png\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>Ces mots d\u00e9masquent aussi les slogans de la vie en Europe. Dans <em>Neu\/\u00daj<\/em> (Nouveau), le couple de la seconde narratrice, \u00ab&#160;deux personnes qualifi\u00e9es, jeunes et heureuses&#160;\u00bb partent \u00e0 l\u2019\u00e9tranger pour \u00ab&#160;d\u00e9couvrir un autre monde&#160;\u00bb, montrer \u00e0 leur fille \u00ab&#160;une autre culture&#160;\u00bb, \u00ab&#160;d\u00e9couvrir la nouveaut\u00e9&#160;\u00bb. Ils osent \u00ab&#160;repartir \u00e0 z\u00e9ro&#160;\u00bb, ce qui, dans une lecture positive, pourrait signifier pour la narratrice se d\u00e9barrasser d\u2019un des motifs de son sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 dans le couple puisqu\u2019elle ne vient que d\u2019une famille modeste d\u2019intellectuels de province face \u00e0 son mari, fils de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de m\u00e9decins et de directeurs d\u2019\u00e9cole d\u2019une grande ville \u00e9l\u00e9gante. Mais le mot qui suit dans le dictionnaire, <em>Depature\/Indul\u00e1s<\/em> (D\u00e9part), montre que cette exigence de flexibilit\u00e9 \u00e0 tous les niveaux de la vie signifie qu\u2019on n\u2019y arrive jamais, qu\u2019on n\u2019est jamais \u00e0 sa place, qu\u2019on n\u2019est nulle part chez soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout dit et sugg\u00e8re dans notre monde que partager est bon, souhaitable et n\u00e9cessaire. Mais cela n\u2019est pas toujours possible. D\u2019abord, parce que la langue, ici le hongrois, nous fait d\u00e9faut&#160;: lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019abus sexuel ou de violence familiale, on ne peut \u00eatre que <em>victime<\/em>, car la langue n\u2019a pas encore appris \u00e0 utiliser le mot <em>survivant<\/em> dans ce contexte. Ou parce que, si les mots nous venaient, peut-\u00eatre craindrait-on de traumatiser ceux \u00e0 qui on les confierait. Ou parce que les \u00e9chappatoires elles-m\u00eames semblent vaines, comme la troisi\u00e8me narratrice nous le fait voir \u00e0 propos de la musique&#160;: elle fait la connaissance d\u2019une personne \u2014 homme ou femme, elle ne le sait \u2014, en ajoutant un commentaire \u00e0 une vid\u00e9o du groupe britannique <em>Portishead<\/em>. Au fil des musiques partag\u00e9es et des messages \u00e9chang\u00e9s, elle commence \u00e0 s\u2019ouvrir, jusqu\u2019au moment o\u00f9 son correspondant lui envoie le lien d\u2019<em>Amor fati<\/em> de Bertrand Cantat et lui propose de la rencontrer. Au lieu de r\u00e9pondre, elle jette son portable dans la machine \u00e0 laver et d\u00e9marre un programme \u00e0 90 degr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Les fragments de la vie quotidienne, les arr\u00eats sur image et les petites sc\u00e8nes que l\u2019\u00e9crivaine esquisse avec une finesse rare montrent les contradictions les plus p\u00e9nibles et douloureuses de notre Europe. Ils touchent le lecteur l\u00e0 o\u00f9 cela fait le plus mal. Comme par exemple le petit secret que, par peur de perdre son ami, Dina partage dans le second r\u00e9cit avec sa maman en allant vers l\u2019\u00e9cole. Son camarade de classe, Wassim, a pleur\u00e9 pendant la sieste car il avait voulu rentrer en Syrie pour aider sa famille qui ont des probl\u00e8mes \u00e0 cause d\u2019un m\u00e9chant monsieur qui y tue des enfants. Ou dans le premier r\u00e9cit, quand en arrivant \u00e0 l\u2019\u00e9cole peu apr\u00e8s leur arriv\u00e9e en Allemagne, la narratrice est t\u00e9moin avec Dina d\u2019une bagarre f\u00e9roce entre trois filles dans la cour de l\u2019\u00e9cole. Personne ne les arr\u00eate, et la narratrice ne sait pas quoi dire \u00ab&#160;\u00e0 part un <em>Halt&#160;! Stop&#160;!<\/em> faibles&#160;\u00bb puisque \u00ab&#160;en cours d\u2019allemand, on n\u2019a pas fait d\u2019exercices pour ces situations&#160;\u00bb. Ou quand avant de rentrer le soir, la troisi\u00e8me narratrice va dans les toilettes de la clinique. Il y fait noir et elle se sent terrifi\u00e9e d\u2019apercevoir, en dessous de la porte, des pieds. Il s\u2019agit de Lakshmi, sa coll\u00e8gue, jeune maman d\u2019un enfant de six mois qui tire son lait au seul endroit o\u00f9 elle peut \u00eatre seule et tranquille dans cet \u00ab&#160;environnement de travail favorable \u00e0 la famille&#160;\u00bb. Ou quand on lit l\u2019histoire de Baqil, ce Libanais, coll\u00e8gue de l\u2019h\u00f4pital, qui croit avoir perdu son fr\u00e8re dans un attentat \u00e0 la bombe en rentrant de l\u2019\u00e9cole en bus. C\u2019est aupr\u00e8s de lui, de cette autre personne bless\u00e9e, que la narratrice retrouve la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et l\u2019amour. Ou le moment o\u00f9 elle se rend compte que l\u2019enfant qu\u2019elle attend de Baqil \u00ab&#160;quand il sera grand, l\u2019agent de s\u00e9curit\u00e9 le suivra dans le magasin, et il ne pourra pas laisser son sac \u00e0 dos sans surveillance sur le si\u00e8ge&#160;\u00bb. Ou lorsqu\u2019une amie bosniaque qui \u00ab&#160;a fuit des tireurs d\u2019\u00e9lites et on sait pas encore de quoi&#160;\u00bb, raconte comment s\u2019est termin\u00e9 une histoire d\u2019amour \u00e0 peine d\u00e9but\u00e9e \u00e0 Fribourg&#160;: \u00ab&#160;J\u2019\u00e9tais persuad\u00e9e pendant quelques jours qu\u2019il soit Serbe ne comptait pas. Et qu\u2019on peut oublier. Mais je me suis tromp\u00e9e. On ne peut pas.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ces r\u00e9cits font entendre des voix de femmes de mani\u00e8re frappante, et portent en eux une certaine critique du monde o\u00f9 nous vivons, certes. N\u00e9anmoins, ils n\u2019accusent personne directement, et ne se veulent pas culpabilisateurs. Ils se contentent d\u2019enregistrer des moments et des sc\u00e8nes qui marquent le corps et l\u2019esprit des narratrices. Le tohu-bohu int\u00e9rieur \u00e0 l\u2019Europe que ces histoires font voir est en revanche le th\u00e9\u00e2tre du malaise et des peines de chacun. Le continent en vient \u00e0 former un patrimoine de traumatismes accumul\u00e9s, qui s\u2019enrichit et assure la p\u00e9rennisation de ses aspects les plus sombres sur le dos de la migration du dehors et de l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Europe. \u00c0 qui on y pose la question \u00e0 savoir d\u2019o\u00f9 il arrive et avec quel bagage, la r\u00e9ponse est unanime&#160;:<br><br>\u00ab&#160;<em>Ich komme aus Orten, wo es zu laut oder zu leise ist, um die Schreie zu h\u00f6ren.<\/em>&#160;\u00bb<br>\u00ab&#160;Je viens de r\u00e9gions o\u00f9 il y a trop de bruit ou bien trop de silence pour qu\u2019on entende les cris.&#160;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Moln\u00e1r T. 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