{"id":57922,"date":"2020-01-24T23:09:13","date_gmt":"2020-01-24T22:09:13","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=57922"},"modified":"2020-01-27T21:47:57","modified_gmt":"2020-01-27T20:47:57","slug":"eclats","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/01\/24\/eclats\/","title":{"rendered":"\u00c9clats"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Entretien avec Christophe Cognet<\/em><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Dans <em>\u00c9clats<\/em>, vous parlez de votre d\u00e9couverte traumatisante de <em>Nuit et Brouillard<\/em> au coll\u00e8ge alors que vous aviez douze ans. Est-il possible de pr\u00e9parer un enfant aux images la Shoah&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Je crois que dans les ann\u00e9es 1970 les choses \u00e9taient assez diff\u00e9rentes. Il y avait moins d\u2019images et, surtout, il n\u2019y avait pas d\u2019images num\u00e9riques. C\u2019\u00e9tait encore une \u00e9poque o\u00f9 les photographies \u00e9taient analogiques, argentiques. Je pense que l\u2019on a chang\u00e9 notre rapport aux images avec l\u2019innovation que repr\u00e9sente le num\u00e9rique. Cela se fait doucement, mais cette \u00e9volution me para\u00eet irr\u00e9versible. Quand j\u2019avais douze ans, cela n\u2019allait pas de soi de faire une photographie. Aujourd\u2019hui n\u2019importe quel enfant peut et sait utiliser le portable de ses parents (ou le sien) pour prendre des photos.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense donc que le choc qu\u2019on a eu en d\u00e9couvrant Nuit et brouillard, dans ma g\u00e9n\u00e9ration, \u00e9tait aussi li\u00e9 \u00e0 cette relative raret\u00e9 des images. Par exemple, je vais le dire de mani\u00e8re tr\u00e8s triviale, mais alors que nous entrions dans l\u2019adolescence, c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que nous voyions des nus \u00e0 l\u2019\u00e9cran. Les cadavres \u00e9taient nus. Il y avait tout un rapport \u00e0 la nudit\u00e9 qui \u00e9tait presqu\u2019aussi sid\u00e9rant pour nous que de voir des morts.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, je pense qu\u2019il n\u2019est plus possible de faire passer ce qu\u2019a \u00e9t\u00e9 la Shoah par des images. Dans un monde satur\u00e9 d\u2019images, je crois que la transmission passe par des r\u00e9cits, des lectures et l\u2019enseignement. Les images ne peuvent venir qu\u2019apr\u00e8s. Je crois que la parole, les r\u00e9cits, les faits \u2014 dans ce qu\u2019ils ont parfois de plus concret \u2014 peuvent avoir un poids extraordinaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout mon livre est nourri de l\u2019inqui\u00e9tude des images. Je ne fais pas beaucoup confiance aux vertus des images pour enseigner ou pour informer. Je le sais justement parce que je suis auteur d\u2019images. Les images sont profond\u00e9ment polys\u00e9miques et, seules, elles ne disent souvent pas grand-chose. Il faut leur faire dire des choses et je me dis qu\u2019il vaut mieux parfois les dire sans images. Quitte \u00e0 ensuite chercher ces images pour voir si elles apportent quelque chose d\u2019autre. Comme notre \u00e9poque est bombard\u00e9e d\u2019images qui n\u2019ont plus de valeur et qui ne laissent plus de traces, puisque le num\u00e9rique ne laisse plus de trace, alors m\u00eame que c\u2019\u00e9tait une vertu extr\u00eamement forte de l\u2019analogique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>La force des images que vous pr\u00e9sentez ne vient-elle pas de leur extr\u00eame raret\u00e9&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>En fait, il y a beaucoup d\u2019images des camps. Les SS avaient des services de documentation qui enregistraient toutes les \u00e9tapes de la construction des camps. Au d\u00e9but, il leur arrivait m\u00eame souvent de photographier les cadavres pour justifier de leurs \u00ab&#160;morts naturelles&#160;\u00bb aupr\u00e8s des familles. Et puis il y a tout un corpus de photographies amateur, prises par les SS et leurs familles autour des camps, puisqu\u2019il y avait de v\u00e9ritables petites villes autour. L\u2019extr\u00eame banalit\u00e9 de photos de d\u00e9jeuners de familles y c\u00f4toie des photos prises dans les camps ou depuis des miradors \u2013 aux alentours de  Buchenwald des sc\u00e8nes de pendaisons de d\u00e9tenus ont \u00e9t\u00e9 prises de mani\u00e8re amateur par un SS.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est tr\u00e8s rare, ce sont des photographies prises par des d\u00e9port\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des camps. La recherche que j\u2019ai faite a \u00e9t\u00e9 de voir ce qui \u00e9tait produit par ceux qui \u00e9taient enferm\u00e9s dans les camps. Que voyaient-ils&#160;? En fr\u00e9quentant leurs images, avait-on une perception diff\u00e9rente de la vie des d\u00e9tenus ou du syst\u00e8me concentrationnaire&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Mais j\u2019y reviens toujours, ces images appartiennent \u00e0 une \u00e9poque d\u00e9sormais r\u00e9volue. L\u2019\u00e8re de l\u2019image comme preuve ou comme trace de ce qui fut est r\u00e9volue. Avant le num\u00e9rique, une image \u2014 ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment, le n\u00e9gatif \u2014 \u00e9tait une trace physique. Barthes ne dit pas autre chose dans La chambre claire. Ces photos prises par les d\u00e9tenus sont des traces physiques, tr\u00e8s rares, de ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9 dans les camps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces images en \u00e9taient d\u2019autant plus pr\u00e9cieuses. J\u2019avais l\u2019impression d\u2019y voir l\u2019empreinte d\u2019un moment, aussi fugace et labile f\u00fbt-il. Ce sont les traces de  rencontres, de moments v\u00e9cus par les d\u00e9port\u00e9s dans les camps.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Comment avez-vous enqu\u00eat\u00e9 pour retrouver ces images&#160;? Et comment avez-vous travaill\u00e9&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>J\u2019y suis arriv\u00e9 par la rencontre avec un d\u00e9port\u00e9, Boris Taslitzky, qui \u00e9tait peintre et qui avait fait des dessins et aquarelles clandestines \u00e0 Buchenwald. Il m\u2019avait appris qu\u2019il existait aussi des photographies prises par les d\u00e9tenus. Il m\u2019a ouvert la voie. J\u2019ai travaill\u00e9 en ramenant ces images \u00e0 ceux qui les avaient prises. J\u2019ai beaucoup t\u00e2tonn\u00e9 pour savoir qui \u00e9taient ces photographes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre est issu d\u2019un projet de film qui le pr\u00e9c\u00e8de, qui s\u2019appelle \u00c0 pas aveugles \u2014 je le finis seulement maintenant. Je voulais ramener ces images \u00e0 d\u2019autres images, aux gestes de ceux qui avaient pris ces photos aujourd\u2019hui. Ce geste de r\u00e9alisateur a donn\u00e9 des effets diff\u00e9rents de ceux qu\u2019aurait obtenu un historien professionnel&#160;: cela apporte d\u2019autres choses, notamment dans le registre de la compr\u00e9hension sensible de la fabrique des images. Je crois que j\u2019ai regard\u00e9 ces images diff\u00e9remment. Je sais le poids d\u2019une image, le temps, l\u2019effort qu\u2019il faut pour en concevoir et en r\u00e9aliser une.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je regarde une image, je m\u2019interroge sur les conditions mat\u00e9rielles de sa fabrication. Quelles sont les circonstances de sa naissance, de son surgissement ou de sa conversation&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Et je pense qu\u2019encore maintenant on a une g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens qui sont trop peu form\u00e9s aux probl\u00e8mes que pose l\u2019image. Ils prennent souvent les images comme des illustrations de quelque chose, mais ils consid\u00e8rent rarement les images comme des sources intrins\u00e8quement probl\u00e9matiques. Par exemple, je suis sid\u00e9r\u00e9 d\u2019\u00eatre le premier \u00e0 remarquer que sur la s\u00e9rie des quatre photographies de Birkenau, la position du soleil n\u2019\u00e9tait pas la m\u00eame d\u2019une image \u00e0 l\u2019autre. Elles ont pourtant beaucoup circul\u00e9. On a \u00e9crit dessus. Mais personne n\u2019avait vu que la direction de la lumi\u00e8re n\u2019est sensiblement pas la m\u00eame dans les deux derni\u00e8res, et donc, contrairement \u00e0 ce que l\u2019on dit, ces quatre images ne peuvent avoir \u00e9t\u00e9 prises en un quart d\u2019heure.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis j\u2019ai d\u00fb beaucoup me documenter. \u00c0 la fois en lisant \u00e9norm\u00e9ment sur les camps, en rencontrant des resap\u00e9s et des historiens, et puis en me rendant sur place, en arpentant les sites des anciens camps. Je l\u2019avais d\u00e9j\u00e0 fait quand j\u2019avais travaill\u00e9 sur les peintures, mais pour les photographies c\u2019\u00e9tait encore plus important. Je voulais retrouver les endroits o\u00f9 elles avaient \u00e9t\u00e9 prises. Cela produit un effet extraordinaire lorsque l\u2019on y parvient \u2014 ce qui n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 le cas. Il y a comme un tremblement de temps qui se fait entre le lieu \u2013 qui a chang\u00e9 \u2013 et la photographie qui rappelle l\u2019apparence qu\u2019il avait autrefois. On ne sait plus dans quel temps on se trouve exactement. C\u2019est passionnant et cela aiguise notre perception des camps.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Justement, vous avez sillonn\u00e9 les camps pour faire ce travail. Comment avez-vous fait pour ne pas vous laisser compl\u00e8tement \u00e9craser par ces lieux&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Le fait d\u2019avoir quelque chose \u00e0 y faire, de vouloir produire une \u0153uvre qui rendrait en partie compte de ce qui s\u2019est pass\u00e9 dans ces camps, m\u2019a permis de traverser ces lieux. Mon ouvrage absorbait mes sensations. Quand je n\u2019\u00e9tais pas bien, je me rappelais pourquoi j\u2019\u00e9tais l\u00e0 et je me remettais dans ma propre bulle de travail. L\u2019\u00e9criture de ce livre me prot\u00e9geait tout en me permettant paradoxalement de mieux rencontrer le lieu. Tout ce travail d\u2019\u00e9criture et de cin\u00e9ma (avec le documentaire) m\u2019a donn\u00e9 une raison profonde d\u2019\u00eatre dans ces endroits. Apr\u00e8s, cela fait quinze ans que je travaille sur les camps et il m\u2019est bien s\u00fbr arriv\u00e9 de conna\u00eetre des moments extr\u00eamement douloureux \u2013 l\u2019abyme n\u2019est jamais loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mon processus d\u2019\u00e9criture, je me suis efforc\u00e9 de d\u00e9crire le plus clairement possible ce que je voyais. Je voulais \u00e9viter le langage m\u00e9taphorique, Je voulais vraiment trouver l\u2019expression la plus simple pour d\u00e9crire ces images et leur fabrication. Creuser les phrases, le plus nettement possible, \u00e9tait une mani\u00e8re d\u2019aller au bout de ce que ces photos disent. Quand bien m\u00eame on ne va jamais compl\u00e8tement au bout.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Aviez-vous un lecteur, ou plusieurs, en t\u00eate pendant que vous \u00e9criviez&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Je crois que j\u2019en avais mais qu\u2019ils ont chang\u00e9 en cours de route. Dans chaque endroit, j\u2019ai toujours en t\u00eate les rescap\u00e9s que j\u2019ai rencontr\u00e9, comme un rappel permanent qu\u2019il fallait que je sois pr\u00e9cis et attentif \u00e0 tout ce que j\u2019avan\u00e7ais, que je leur sois digne en quelque sorte. Et puis, en commen\u00e7ant \u00e0 \u00e9crire, je crois que je pensais surtout aux historiens et, progressivement, se sont substitu\u00e9s \u00e0 eux des \u00e9crivains.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Comment expliquer la quasi-normalit\u00e9 de certaines photos&#160;? Vous le faites par exemple remarquer \u00e0 propos de la photo d\u2019un four cr\u00e9matoire prise par Jean Brichaux.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>D\u2019abord une photo n\u2019est qu\u2019une photo. Le moment o\u00f9 on peut faire une photo dans les camps c\u2019est le moment o\u00f9 l\u2019on ne peut \u00eatre surpris en train de la faire. Donc forc\u00e9ment Jean Brichaux prend la photo quand il peut la prendre&#160;: ce ne peut \u00eatre \u00e0 un moment o\u00f9 un tas de cadavres est en train d\u2019\u00eatre charri\u00e9 ou quand des SS passent. Et puis, \u00e0 cause des r\u00e9cits qui ont \u00e9t\u00e9 donn\u00e9s des camps, on s\u2019attend \u00e0 ce que les camps soient sans cesse plong\u00e9s dans le bruit et la fureur. Mais il y avait aussi une sorte de normalit\u00e9 \u2014 presqu\u2019impensable pour nous \u2014 de ces endroits Pour quelqu\u2019un comme Brichaux qui \u00e9tait d\u00e9tenu depuis un moment, le fait que le four cr\u00e9matoire soit en activit\u00e9 et que, devant celui-ci, il y ait un prisonnier hagard, cela participait d\u2019une certaine normalit\u00e9. Il prend la photographie en faisant attention au cadre, il prend donc son temps. Et il peut le faire car il y avait des moments o\u00f9 l\u2019activit\u00e9 du camp ralentissait. M\u00eame au c\u0153ur de l\u2019entreprise de mort, il y avait des moments sans pr\u00e9cipitation, notamment lorsque les corps \u00e9taient en train d\u2019\u00eatre consum\u00e9s puisque c\u2019est un processus physique qui prend plusieurs heures. Et c\u2019est presqu\u2019encore plus terrible de se dire qu\u2019il y avait ces moments de lenteur. Et l\u00e0 je pense que l\u2019image apporte quelque chose, un doute ou une inqui\u00e9tude. Elle vient interroger ce que l\u2019on croit savoir, quelque chose que d\u2019autres images \u2014 je pense ici \u00e0 certains films de fiction sur la Shoah \u2014 nous font croire en nous disant que tout se passait dans l\u2019urgence. Ce que nous montre aussi ces photos, c\u2019est qu\u2019il y avait des temps morts dans les camps.<\/p>\n\n\n\n<p> <\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/E\u0301clats-Prises-de-vue-clandestines-des-camps-nazis.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"800\"\n        data-pswp-height=\"1171\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/E\u0301clats-Prises-de-vue-clandestines-des-camps-nazis-330x483.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/E\u0301clats-Prises-de-vue-clandestines-des-camps-nazis-690x1010.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/E\u0301clats-Prises-de-vue-clandestines-des-camps-nazis.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/E\u0301clats-Prises-de-vue-clandestines-des-camps-nazis-690x1010.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/E\u0301clats-Prises-de-vue-clandestines-des-camps-nazis.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" alt=\"Couverture livre \u00ab\u202fE\u0301clats. Prises de vue clandestines des camps nazis\u202f\u00bb, de Christophe Cognet\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/E\u0301clats-Prises-de-vue-clandestines-des-camps-nazis-125x183.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p> <\/p>\n\n\n\n<p>Les passages qui suivent, tous extraits d&rsquo;<a href=\"http:\/\/www.seuil.com\/ouvrage\/eclats-christophe-cognet\/9782021377927\"><em>\u00c9clats<\/em><\/a>, sont reproduits avec l&rsquo;aimable autorisation de l&rsquo;auteur et de l&rsquo;\u00e9diteur.<\/p>\n\n\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Extrait 1 &#8211; <em>L\u2019Univers concentrationnaire &#8211; 9, \u00ab&#160;Premi\u00e8re photographie&#160;\u00bb<\/em><\/h2>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-large\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/crematorium-non-reotuche\u0301.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2152\"\n        data-pswp-height=\"1420\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/crematorium-non-reotuche\u0301-330x218.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/crematorium-non-reotuche\u0301-690x455.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/crematorium-non-reotuche\u0301-1340x884.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 990px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" alt=\"Photo d&#039;un cr\u00e9matorium non retouch\u00e9\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/crematorium-non-reotuche\u0301-125x82.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>Notre regard est attir\u00e9 tout de suite par le b\u00e2timent en brique, imposant et aust\u00e8re, \u00e0 gauche du cadre&#160;: avec son toit en pente d\u2019o\u00f9 jaillit une longue chemin\u00e9e, on reconna\u00eet imm\u00e9diatement le cr\u00e9matorium. Le ciel nuageux occupe le tiers sup\u00e9rieur de l\u2019image&#160;; il est particuli\u00e8rement clair, mais on parvient \u00e0 d\u00e9celer la colonne de fum\u00e9e, plus claire encore, qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve pour sortir du cadre par la gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>Les fours cr\u00e9matoires sont donc en activit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Une palissade sombre cache l\u2019int\u00e9rieur de la cour du cr\u00e9matorium&#160;; elle rejoint le front de l\u2019\u00e9difice aux cinq fen\u00eatres carr\u00e9es toutes occult\u00e9es de l\u2019int\u00e9rieur&#160;: on ne peut rien voir ni dans le b\u00e2timent ni dans la cour, l\u00e0 o\u00f9 les cadavres \u00e9taient empil\u00e9s. \u00c0 gauche pointe l\u2019amorce d\u2019une baraque de plain-pied, sa fa\u00e7ade est un peu avanc\u00e9e par rapport \u00e0 celle du cr\u00e9matorium&#160;: il s\u2019agit de l\u2019un des Blocks de l\u2019atelier d\u2019\u00e9lectrom\u00e9canique int\u00e9gr\u00e9 au camp.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019arri\u00e8re-plan de l\u2019image est occup\u00e9 par la ligne noire d\u2019une for\u00eat, devant laquelle on devine \u00e0 peine les toits de l\u2019usine d\u2019armement Gustloff o\u00f9 travaillait une partie des d\u00e9tenus de Buchenwald.<\/p>\n\n\n\n<p>On distingue aussi, \u00e0 droite, la cl\u00f4ture ext\u00e9rieure du camp \u2013 les lignes de fils de fer barbel\u00e9s \u00e9lectrifi\u00e9s. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, au-dehors, se dresse un mirador massif, mur\u00e9, \u00e0 deux \u00e9tages, au toit pyramidal et aux grandes fen\u00eatres en belv\u00e9d\u00e8re. L\u2019ensemble de la sc\u00e8ne est cadr\u00e9 de loin&#160;: le mirador est \u00e0 une distance certaine, mais il demeure \u00e0 port\u00e9e de regard, en face de nous, nous indiquant \u00e0 quel point cette image a \u00e9t\u00e9 dangereuse \u00e0 prendre.<\/p>\n\n\n\n<p>On remarque dans un second temps les formes humaines dans l\u2019herbe, \u00e0 droite de l\u2019image&#160;: par petits groupes et jusqu\u2019au fond, des hommes sont \u00e9tendus. Ils paraissent se pr\u00e9lasser sous le soleil. Au plus pr\u00e8s de nous, l\u2019un plante ses coudes dans le sol pour relever son buste, il \u00e9tend une jambe et rel\u00e8ve l\u2019autre \u00e0 moiti\u00e9, dans une pose particuli\u00e8rement rel\u00e2ch\u00e9e&#160;; son corps est blanc, comme s\u2019il \u00e9tait torse nu. La t\u00eate tourn\u00e9e vers le ciel, il est peut-\u00eatre en train d\u2019inhaler une bouff\u00e9e de cigarette&#160;: dans le grain de la photographie, on devine comme une petite volute de fum\u00e9e au-dessus de son visage, et son avant-bras gauche est relev\u00e9 comme s\u2019il venait de porter une cigarette \u00e0 la hauteur de ses l\u00e8vres.<\/p>\n\n\n\n<p>Le contraste entre les deux parties de l\u2019image est saisissant&#160;: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un cr\u00e9matorium en activit\u00e9, de l\u2019autre, \u00e0 quelques m\u00e8tres en face, des hommes prennent le soleil dans des poses d\u00e9contract\u00e9es. Et ce qui est peut-\u00eatre la fum\u00e9e de la cigarette de l\u2019un d\u2019entre eux fait un \u00e9cho gla\u00e7ant \u00e0 celle, plus volumineuse, expuls\u00e9e par la chemin\u00e9e du sinistre b\u00e2timent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Extrait 2 &#8211; <em>L\u2019Univers concentrationnaire &#8211; 10, \u00ab&#160;Retouches&#160;\u00bb <\/em><\/h2>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-large\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/crematorium-retouche\u0301.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"1812\"\n        data-pswp-height=\"1116\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/crematorium-retouche\u0301-330x203.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/crematorium-retouche\u0301-690x425.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/crematorium-retouche\u0301-1340x825.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 990px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" alt=\"Photo d&#039;un cr\u00e9matorium retouch\u00e9\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/crematorium-retouche\u0301-125x77.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>\u00c0 son retour en France, fin avril 1945, lorsqu\u2019il avait d\u00e9velopp\u00e9 ces images clandestines et proc\u00e9d\u00e9 aux premiers tirages, Georges Ang\u00e9li avait pris conscience de la g\u00eane potentiellement suscit\u00e9e par ce face-\u00e0-face \u00e9tonnant. \u00c0 ses anciens camarades rescap\u00e9s de Buchenwald, aux m\u00e9moriaux et m\u00eame dans les albums qu\u2019il avait confectionn\u00e9s, il pr\u00e9sentait le plus souvent une version retouch\u00e9e de cette photographie du cr\u00e9matorium, o\u00f9 les corps \u00e9tendus dans l\u2019herbe avaient disparu sous des traits gribouill\u00e9s par ses soins \u00e0 m\u00eame chacune des \u00e9preuves. Il m\u2019en avait montr\u00e9 une lors de notre premi\u00e8re rencontre au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000&#160;: les ratures au stylo \u00e0 bille creusaient des sillons dans le papier photo. Le vieil homme rescap\u00e9 \u2013 il avait alors 80 ans \u2013 m\u2019avait affirm\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait du seul tirage de cette image encore en sa possession&#160;: les n\u00e9gatifs des onze photographies clandestines avaient \u00e9t\u00e9 perdus pendant le d\u00e9m\u00e9nagement d\u2019un imprimeur (sa fille me l\u2019a depuis confirm\u00e9 apr\u00e8s avoir fait l\u2019inventaire complet des archives de son p\u00e8re d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 2010).<\/p>\n\n\n\n<p>Le M\u00e9morial de Buchenwald conserve la seule \u00e9preuve existante non retouch\u00e9e de cette image. Le donateur n\u2019en est pas connu. Il est probable, mais pas certain, qu\u2019il s\u2019agisse de Georges Ang\u00e9li lui-m\u00eame&#160;; il en aurait fait don \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019un de ses retours sur les lieux, en 1950 et 1951, ou en 2001. L\u2019image sur l\u2019\u00e9preuve retouch\u00e9e est plus dense&#160;: on y distingue beaucoup plus nettement la colonne de fum\u00e9e \u2013 cette fois gris clair \u2013, dans le ciel devenu plus sombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions parl\u00e9 de ces retouches. Georges avait peur que cette image de d\u00e9tenus \u00e9tendus au soleil donne une id\u00e9e trompeuse du camp, en travestisse la r\u00e9alit\u00e9&#160;: si on pouvait se pr\u00e9lasser comme on le ferait dans un jardin ensoleill\u00e9, alors les conditions de vie n\u2019\u00e9taient pas si dures. Je lui avais dit qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas impossible pour nous \u2013 \u00ab&#160;nous&#160;\u00bb, ceux ext\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019univers concentrationnaire \u2013 de comprendre le comportement de ces d\u00e9port\u00e9s, harass\u00e9s par le labeur, la promiscuit\u00e9 et la faim, cherchant \u00e0 se reposer quand ils le pouvaient et l\u00e0 o\u00f9 ils le pouvaient \u2013 en l\u2019occurrence le dimanche apr\u00e8s-midi o\u00f9 ils n\u2019\u00e9taient pas astreints au travail obligatoire dans les \u00ab&#160;Kommandos&#160;\u00bb \u2013, et m\u00eame leur envie de profiter de la douceur offerte par les circonstances d\u2019un mois de juin cl\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais surtout, le face-\u00e0-face rend cette photographie particuli\u00e8rement signifiante&#160;: il semble normal aux d\u00e9tenus de ce camp de s\u2019alanguir aux abords d\u2019un cr\u00e9matorium en activit\u00e9, indiff\u00e9rents \u00e0 la mort, devenue si habituelle, si famili\u00e8re. Il faut songer aux odeurs f\u00e9tides d\u00e9gag\u00e9es par une telle activit\u00e9 mortuaire&#160;: dans L\u2019\u00c9criture ou la Vie, Jorge Semprun raconte comment la puanteur de la chair humaine br\u00fbl\u00e9e se r\u00e9pandait dans tout le haut du camp et faisait fuir jusqu\u2019aux oiseaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa version originale, cette image est sans doute l\u2019une des plus justes de la r\u00e9alit\u00e9 de la vie des prisonniers d\u2019un camp comme celui de Buchenwald&#160;: rien ne d\u00e9signe mieux la tragique banalit\u00e9 de la mort que cette concomitance.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais je n\u2019avais pas r\u00e9ussi \u00e0 convaincre Georges Ang\u00e9li. Il me faisait remarquer que la colonne de fum\u00e9e est difficilement visible&#160;: si cette image est donn\u00e9e \u00e0 voir telle quelle, sans notice ni commentaire, on ne l\u2019aper\u00e7oit pas. Il avait raison&#160;: sur le tirage non retouch\u00e9 de cette photographie, on la distingue mal dans le ciel clair. Georges disait aussi que pour acc\u00e9der \u00e0 ce regard \u00ab&#160;inform\u00e9&#160;\u00bb sur sa photographie, il fallait une connaissance d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9e de l\u2019univers du camp&#160;: son effet premier, lorsqu\u2019on discerne les gens alanguis devant le cr\u00e9matorium, para\u00eet dire le contraire. Il craignait plus que tout de fournir des arguments aux r\u00e9visionnistes, lesquels, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, redoublaient leurs voix naus\u00e9abondes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Extrait 3  &#8211; <em>L\u2019Univers concentrationnaire &#8211; 12, \u00ab&#160;Georges Ang\u00e9li&#160;\u00bb<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Georges Ang\u00e9li est n\u00e9 \u00e0 Bordeaux en 1920.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019une nature fragile, souffrant de maladies respiratoires, il effectue durant toute son enfance de longs s\u00e9jours dans des sanatoriums parisiens. D\u2019une \u00ab&#160;timidit\u00e9 maladive&#160;\u00bb, selon ses propres mots, il rentre en apprentissage, \u00e0 14 ans, chez un photographe, \u00e0 Lorient, o\u00f9 vivait sa famille.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque la guerre \u00e9clate, cinq ans plus tard, il devance l\u2019appel et s\u2019engage dans l\u2019arm\u00e9e pour une dur\u00e9e de trois ans, d\u00e9sireux de se battre sur le front. Mais le contexte de la \u00ab&#160;dr\u00f4le de guerre&#160;\u00bb maintient son unit\u00e9 \u00e0 Caen, et c\u2019est sans jamais avoir pu combattre qu\u2019il est emport\u00e9 avec toute sa troupe, durant la d\u00e9b\u00e2cle, jusqu\u2019\u00e0 Marseille, puis en Alg\u00e9rie. Malgr\u00e9 la signature de l\u2019armistice, il y reste presque deux ans, affect\u00e9 \u00e0 la base a\u00e9rienne de Blida, en tant que \u00ab&#160;militaire civil&#160;\u00bb, selon son expression \u2013 il faisait partie de cette arm\u00e9e fran\u00e7aise demeur\u00e9e sous le contr\u00f4le du r\u00e9gime du mar\u00e9chal P\u00e9tain. Georges \u00e9tait alors persuad\u00e9 \u00ab&#160;que l\u2019armistice de juin 1940 \u00e9tait une fa\u00e7on de se jouer de l\u2019Allemagne nazie&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est d\u00e9mobilis\u00e9 en juin 1942 et rejoint sa famille \u00e0 Lorient, o\u00f9 les bombardements incessants de la base a\u00e9rienne sous-marine les font fuir jusqu\u2019\u00e0 Chasseneuil-du-Poitou. L\u00e0, Georges trouve une place dans le laboratoire d\u2019un photographe de Poitiers \u2013 \u00ab&#160;c\u2019\u00e9tait un collabo&#160;\u00bb&#160;: il d\u00e9couvre ainsi la vie des Fran\u00e7ais sous l\u2019Occupation et leurs petits arrangements, loin de ce qu\u2019il avait imagin\u00e9 depuis l\u2019Alg\u00e9rie. Il aimerait rejoindre la R\u00e9sistance, mais, sans contact, et surtout toujours sous l\u2019emprise de sa grande timidit\u00e9, il ne tente rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est r\u00e9quisitionn\u00e9 en novembre 1942 par l\u2019organisation Todt, dans le cadre du Service du travail obligatoire, et affect\u00e9 au sein des \u00e9quipes de construction d\u2019une base sous-marine au port de La Rochelle, \u00e0 La Palice. Il commence \u00e0 mener des activit\u00e9s de r\u00e9sistance spontan\u00e9es en effectuant avec les autres ouvriers des petits actes de sabotage pour retarder l\u2019avanc\u00e9e du chantier, suivant les consignes diffus\u00e9es par Radio Londres&#160;: ils remplacent la graisse destin\u00e9e aux m\u00e9canismes d\u2019entra\u00eenement des grues par du sable pour les gripper, et ils ab\u00eement leurs outils, tout en tenant t\u00eate chaque fois que possible aux chefs de chantier allemands. Georges simule r\u00e9guli\u00e8rement des crises de paludisme \u2013 maladie contract\u00e9e en Alg\u00e9rie \u2013 pour se faire porter p\u00e2le. En avril 1943, profitant d\u2019une invitation \u00e0 un mariage, il parvient \u00e0 rejoindre un ami \u00e0 Pau, dans le but de traverser la fronti\u00e8re espagnole pour rejoindre ensuite Londres et les Forces fran\u00e7aises libres. \u00c0 Perpignan, il r\u00e9ussit \u00e0 trouver un r\u00e9seau de passeurs juifs et tente sa chance avec eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont arr\u00eat\u00e9s par la Gestapo dans le car les conduisant \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 la marche nocturne devait d\u00e9marrer \u2013 ils avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Georges Ang\u00e9li est emprisonn\u00e9 avec les autres \u2013 sept juifs, fran\u00e7ais et polonais, et trois officiers polonais \u2013, au Castillet \u00e0 Perpignan. Il est le seul du groupe \u00e0 \u00e9chapper aux interrogatoires de la Gestapo et \u00e0 leurs s\u00e9ances de torture, sans savoir pourquoi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est ensuite transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Compi\u00e8gne.<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u00e0, il est d\u00e9port\u00e9 avec 1 400 autres prisonniers, le 25 juin 1943, au sein du premier convoi parti de France pour Buchenwald.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s deux jours pass\u00e9s dans un wagon plomb\u00e9, il arrive \u00e0 la gare de Weimar, o\u00f9 il fait partie du petit groupe conduit \u00e0 Buchenwald en camion, exception particuli\u00e8rement favorable&#160;: \u00e0 cette \u00e9poque, la plupart des d\u00e9port\u00e9s parcouraient au pas de charge les sept kilom\u00e8tres en pente menant au camp de concentration construit sur l\u2019Ettersberg, la colline en hauteur de la ville, subissant les coups de schlague, les hurlements des SS et les aboiements de leurs chiens \u2013 leurs morsures aussi. Le supplice \u00e9tait tel que les prisonniers avaient surnomm\u00e9 cette voie \u00ab&#160;la route du sang&#160;\u00bb (\u00ab&#160;Blutstrasse&#160;\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>Sans m\u00e9fiance, il indique son vrai m\u00e9tier \u00e0 l\u2019\u00ab&#160;enregistrement&#160;\u00bb, photographe, sans chercher \u00e0 lui en substituer un autre suppos\u00e9 plus profitable, selon les rumeurs qui couraient parmi les arrivants, comme cuisinier ou ma\u00e7on. Il re\u00e7oit le n\u00b014824.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est ensuite plac\u00e9 en quarantaine pour la nuit dans le \u00ab&#160;petit camp&#160;\u00bb, o\u00f9 il d\u00e9couvre les conditions de vie \u00e9pouvantables des d\u00e9port\u00e9s parqu\u00e9s durablement dans cet enclos&#160;: ceux en attente longue d\u2019une affectation, et ceux consid\u00e9r\u00e9s comme inaptes au travail forc\u00e9, laiss\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames sans vivres ni assistance&#160;: les vieillards, les handicap\u00e9s, les bless\u00e9s et les infirmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, le jeune homme est conduit au service de l\u2019identification o\u00f9 chaque prisonnier est photographi\u00e9 de face et de profil avec son num\u00e9ro d\u2019immatriculation. Il est rep\u00e9r\u00e9 par un officier SS qui l\u2019interroge, chose tout \u00e0 fait surprenante, en fran\u00e7ais, pour v\u00e9rifier son statut de photographe. \u00ab&#160;Ce fut ma grande chance&#160;\u00bb, disait Georges Ang\u00e9li, car c\u2019est ainsi qu\u2019il est affect\u00e9 au service photographique du camp dirig\u00e9 alors par cet \u00ab&#160;Oberscharf\u00fchrer&#160;\u00bb (sergent-major) francophile et par un caporal SS autrichien, \u00ab&#160;Willy&#160;\u00bb. Les douze autres prisonniers affect\u00e9s \u00e0 ce \u00ab&#160;Kommando&#160;\u00bb sont tous allemands&#160;: communistes, t\u00e9moins de J\u00e9hovah, syndicalistes, antifascistes. Georges est le plus jeune et, surtout, il est le seul \u00e0 avoir de r\u00e9elles comp\u00e9tences photographiques. Il est bien accueilli, en particulier par le kapo, Edo Leitner, un prisonnier allemand, surnomm\u00e9 \u00ab&#160;Pep&#160;\u00bb, d\u00e9tenu l\u00e0 depuis 1937, date de la cr\u00e9ation du camp. \u00ab&#160;C\u2019\u00e9tait un communiste d\u2019une grande humanit\u00e9, qui parlait lui aussi fran\u00e7ais avec beaucoup d\u2019enthousiasme, et l\u2019esp\u00e9ranto. Je l\u2019aimais beaucoup.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ce \u00ab&#160;Kommando&#160;\u00bb \u00e9tait charg\u00e9 de faire les tirages des portraits d\u2019identification des d\u00e9tenus effectu\u00e9s \u00e0 leur arriv\u00e9e, et de photographier les diff\u00e9rentes phases d\u2019avancement des travaux dans le camp, en perp\u00e9tuelle croissance. Il servait \u00e9galement de magasin pour les nombreux SS du complexe de Buchenwald, qui venaient y acheter des pellicules et les faire d\u00e9velopper pour leurs besoins personnels.<\/p>\n\n\n\n<p>Le service, aussi, photographiait les morts dans la cour du cr\u00e9matorium, avec un num\u00e9ro d\u2019identification visible pour fournir la preuve de leur d\u00e9c\u00e8s, dans le cas d\u2019une demande des familles ou d\u2019institutions internationales comme la Croix- Rouge, en lui attribuant des causes \u00ab&#160;naturelles&#160;\u00bb ou \u00ab&#160;habituelles&#160;\u00bb \u2013 en r\u00e9alit\u00e9 ils avaient \u00e9t\u00e9 le plus souvent assassin\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Georges n\u2019a jamais particip\u00e9 \u00e0 des prises de vue&#160;: sa t\u00e2che \u00e9tait de rester au laboratoire pour r\u00e9aliser des tirages \u00e0 partir des n\u00e9gatifs d\u00e9velopp\u00e9s par un autre d\u00e9tenu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00catre assis toute la journ\u00e9e sans promiscuit\u00e9, dans un laboratoire moderne, chauff\u00e9, et y mener un travail peu \u00e9prouvant physiquement, repr\u00e9sentait une exception inou\u00efe \u00e0 Buchenwald. Georges Ang\u00e9li&#160;: \u00ab&#160;Je ne peux pas dire que j\u2019ai honte d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 dans ce Kommando, \u00e7a s\u2019est trouv\u00e9 comme \u00e7a, mais par rapport aux autres camarades, j\u2019avais conscience du privil\u00e8ge que j\u2019avais, sans avoir rien fait. J\u2019ai b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un r\u00e9gime de faveur absolu.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le camp, Georges est affect\u00e9 au Block 40, peupl\u00e9 essentiellement de prisonniers allemands aux conditions de vie moins dures que les autres. Situ\u00e9 non loin de la limite du \u00ab&#160;petit camp&#160;\u00bb, c\u2019est l\u2019un des rares b\u00e2timents \u00e0 \u00e9tage construit avec des fondations en b\u00e9ton. Il dispose de fen\u00eatres munies de volets, de ses propres sanitaires, et de po\u00eales en nombre suffisant pour assurer un chauffage convenable dans toutes les chambr\u00e9es. La majorit\u00e9 des autres Blocks o\u00f9 s\u2019entassaient les d\u00e9tenus \u00e9taient des baraques sans \u00e9tage con\u00e7ues pour abriter des chevaux&#160;: des constructions en bois sans fen\u00eatres ni sanitaires, glaciales l\u2019hiver, d\u2019une chaleur \u00e9touffante l\u2019\u00e9t\u00e9. Georges Ang\u00e9li&#160;: \u00ab&#160;Dans mon Block, tous avaient une vie un peu plus facile. Personne n\u2019y souffrait s\u00e9rieusement. J\u2019y ai eu assez \u00e0 manger, n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 battu et j\u2019ai pu laver mes v\u00eatements r\u00e9guli\u00e8rement. Tout cela \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate des conditions de vie p\u00e9nibles des autres prisonniers d\u2019autres Blocks, en particulier dans le \u201cpetit camp\u201d voisin.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ultime exception&#160;: le b\u00e2timent du service photographique \u00e9tant situ\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019enceinte du camp des prisonniers, \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres de la porte d\u2019entr\u00e9e principale, Georges Ang\u00e9li re\u00e7oit une carte de laissez-passer pour pouvoir franchir, seul, le poste de garde, dans un sens comme dans l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jeune photographe con\u00e7oit sinc\u00e8rement que son sort \u00ab&#160;l\u2019oblige&#160;\u00bb en quelque sorte vis-\u00e0-vis de ses camarades plus mal lotis. Mais il n\u2019a aucun lien dans le camp o\u00f9 s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e une organisation de r\u00e9sistance souterraine particuli\u00e8rement efficiente, structur\u00e9e par nationalit\u00e9s et domin\u00e9e alors par les communistes allemands. De toute fa\u00e7on \u00e0 cette \u00e9poque, fin 1943, les Fran\u00e7ais y sont rares et peu consid\u00e9r\u00e9s. Georges est \u00e0 l\u2019aff\u00fbt de tous les moyens \u00e0 sa port\u00e9e pour contrer la machine SS \u2013 m\u00eame de petits sabotages comme il en a fait sur le chantier de la base sous-marine de La Rochelle.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019occasion va lui en \u00eatre donn\u00e9e dans le laboratoire m\u00eame o\u00f9 il travaille.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Extrait 4 <em>&#8211; L&rsquo;Univers concentrationnaire &#8211;  39 \u00ab&#160;Distribution de soupe &#8211; Trois photographies&#160;\u00bb<\/em><\/h2>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-large\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Distribution-de-soupe-camp-de-concentration-scaled.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"2560\"\n        data-pswp-height=\"1851\">\n                                        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<\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>La premi\u00e8re photographie est prise en plong\u00e9e&#160;: un groupe de d\u00e9tenus \u2013 on distingue cinq t\u00eates \u2013 est assis en cercle compact en contrebas, sous la fen\u00eatre derri\u00e8re laquelle se terre le photographe&#160;; d\u2019autres se tiennent debout dans l\u2019all\u00e9e, marchant \u00e0 pas lents ou discutant en groupe. Deux sont assis sous les fen\u00eatres d\u2019en face. Toujours les m\u00eames tenues bigarr\u00e9es, on remarque les jambes nues de l\u2019un d\u2019entre eux, sortant d\u2019une sorte de bermuda. Un homme entre dans le Block, on devine \u00e0 son attitude qu\u2019il porte un seau.<\/p>\n\n\n\n<p>Rudolf Cisar a relev\u00e9 son appareil pour prendre les deux photographies suivantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous sont debout maintenant, certains se dirigent vers la grande gamelle en m\u00e9tal pos\u00e9e devant la fen\u00eatre, d\u2019autres, \u00e0 la fen\u00eatre et dans l\u2019encadrement de la porte, regardent loin vers la gauche, hors champ \u2013 peut-\u00eatre l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une autre livraison.<\/p>\n\n\n\n<p>Un d\u00e9tenu passe juste devant le r\u00e9cipient pos\u00e9 au sol&#160;; en le regardant, il l\u00e8ve la main \u00e0 la bouche. Deux autres se tiennent debout dans l\u2019all\u00e9e, ils ont une couverture autour de la taille \u2013 la tenue des malades de la dysenterie \u2013 et sont tourn\u00e9s \u00e9galement vers la gamelle. Dans le reflet de la fen\u00eatre derri\u00e8re laquelle se trouve Rudolf Cisar, \u00e0 droite en avant-plan, on aper\u00e7oit la silhouette d\u2019un homme qui porte sans effort un seau plus petit \u00e0 la main \u2013 il a l\u2019air l\u00e9ger, donc vide.<\/p>\n\n\n\n<p>La l\u00e9gende au dos de la photographie pr\u00e9cise l\u2019enjeu de la sc\u00e8ne&#160;: \u00ab&#160;Dans les grandes gamelles est pr\u00e9par\u00e9e la nourriture \u00e0 distribuer. Les malades portent une couverture autour de la taille et les employ\u00e9s de l\u2019infirmerie sont en ray\u00e9.&#160;\u00bb Le groupe, plus important, s\u2019est resserr\u00e9 dans la troisi\u00e8me prise de vue&#160;: entre quinze et vingt d\u00e9tenus, aux tenues disparates, sont r\u00e9unis, debout, ou pench\u00e9s aux fen\u00eatres&#160;; ils regardent tous la gamelle pos\u00e9e au sol devant la porte \u2013 il y en a peut-\u00eatre une autre, cach\u00e9e par les jambes des d\u00e9tenus&#160;: certains regards fixent un endroit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la premi\u00e8re. Le d\u00e9tenu aper\u00e7u pr\u00e9c\u00e9demment dans le reflet, porteur d\u2019un autre r\u00e9cipient, serait parvenu jusqu\u2019\u00e0 eux. Les bras ballants, les mains sur les hanches ou crois\u00e9es derri\u00e8re le dos, tous paraissent attendre. On distingue des pansements aux bras ou aux mains.<\/p>\n\n\n\n<p>Au dos&#160;: \u00ab&#160;Block 9 \u2013 les malades attendent la distribution de la nourriture.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e9trange&#160;: aucun ne tient un r\u00e9cipient \u00e0 la main, ils ne se sont pas plac\u00e9s en file pour d\u00e9terminer leur ordre de passage, et certains se tiennent \u00e0 l\u2019\u00e9cart du groupe mass\u00e9 au centre, regardant l\u2019action de loin.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ambiance de cette sc\u00e8ne ne correspond en rien aux r\u00e9cits de distribution de soupe rapport\u00e9s par les survivants des camps, tous concordants et relatant l\u2019effervescence qui y r\u00e9gnait et les petites bagarres livr\u00e9es pour trouver une bonne place dans la file, ni trop devant pour ne pas recevoir une ration trop liquide, trop claire \u2013 celles du haut de la soupe \u2013, ni trop derri\u00e8re pour \u00eatre s\u00fbr d\u2019arriver \u00e0 temps et d\u2019\u00eatre effectivement servi. Mais peut-\u00eatre que, au \u00ab&#160;Revier&#160;\u00bb de Dachau, la distribution se faisait plus calmement, dans une sorte de langueur accablante. Ou alors ces gamelles-l\u00e0 sont partiellement vides&#160;: les poses seraient le signe d\u2019un sentiment de circonspection, et les commentaires au dos des deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me photographies, celui d\u2019une ironie mordante de la part de Rudolf Cisar.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Extrait 5 &#8211; <em>L&rsquo;Univers concentrationnaire<\/em> &#8211; 51 \u00ab&#160;Le cr\u00e9matorium \u2014 Une photographie&#160;\u00bb<\/h2>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-large\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Eclats-image-concentrationnaire-Cognet.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"829\"\n        data-pswp-height=\"1135\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Eclats-image-concentrationnaire-Cognet-330x452.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Eclats-image-concentrationnaire-Cognet-690x945.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Eclats-image-concentrationnaire-Cognet.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 990px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" alt=\"Chemin\u00e9e cr\u00e9matorium camp de concentration\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/01\/Eclats-image-concentrationnaire-Cognet-125x171.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>La l\u00e9gende au dos de l\u2019image&#160;: \u00ab&#160;Prise de vue clandestine du Cr\u00e9matoire en action. Prise de vue faite par Jean Brichaux (Belge) du toit du DAW en 1944.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La longue chemin\u00e9e quadrangulaire s\u2019\u00e9l\u00e8ve dans le ciel blanc sur la moiti\u00e9 sup\u00e9rieure de l\u2019image \u2013 comme une saillie amplifi\u00e9e par le cadre vertical. On distingue tr\u00e8s nettement la fum\u00e9e qui s\u2019en \u00e9chappe, et son ombre, projet\u00e9e sur l\u2019un des c\u00f4t\u00e9s du conduit, dont elle redouble la noirceur&#160;: le cr\u00e9matorium est en activit\u00e9 ce jour-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, en dessous, figure le toit en tuiles, perc\u00e9 par deux lucarnes fa\u00eeti\u00e8res, surmontant la fa\u00e7ade sud du b\u00e2timent construit en brique. On aper\u00e7oit deux fen\u00eatres, et deux portes ouvertes. C\u2019est un \u00e9difice solide, massif et long \u2013 il d\u00e9borde le cadre des deux c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour prendre cette vue, Jean Brichaux avait pu sortir de l\u2019enceinte du camp des prisonniers gr\u00e2ce au laissez-passer du service d\u2019identification photographique&#160;: cette zone en \u00e9tait strictement s\u00e9par\u00e9e par des lignes de barbel\u00e9s \u2013 seuls les d\u00e9port\u00e9s affect\u00e9s \u00e0 ce \u00ab&#160;Kommando&#160;\u00bb pouvaient y acc\u00e9der. Cette photographie n\u2019est pas prise depuis le toit du \u00ab&#160;DAW&#160;\u00bb (l\u2019usine d\u2019armement), contrairement \u00e0 ce qu\u2019indique la l\u00e9gende. Jean Brichaux s\u2019est plac\u00e9 devant l\u2019ancien cr\u00e9matorium de Dachau, plus petit&#160;: ses deux fours ne suffisant plus \u00e0 br\u00fbler tous les cadavres du camp principal et de tous les autres camps satellites, un cr\u00e9matorium plus grand avait alors \u00e9t\u00e9 construit entre 1942 et 1943, contenant quatre fours \u2013 c\u2019est celui-ci dont le photographe cadre l\u2019ext\u00e9rieur. Et ce b\u00e2timent, appel\u00e9 le \u00ab&#160;baraquement X&#160;\u00bb, comprend \u00e9galement un autre ajout&#160;: une chambre \u00e0 gaz.<\/p>\n\n\n\n<p>Nulle trace sur la photographie de celle-ci \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du b\u00e2timent, ni de l\u2019industrie mortuaire dans la cour devant nous&#160;: on voit un banc avec dossier, un tonneau, des volets, et une planche en bois appuy\u00e9e contre le mur.<\/p>\n\n\n\n<p>Un d\u00e9tenu est debout devant l\u2019entr\u00e9e sur la droite de l\u2019image, seul, torse nu. Il ne remarque pas le photographe&#160;: il regarde vers la droite du cadre, hors champ. Les mains jointes derri\u00e8re le dos, un pied un peu en avant de l\u2019autre, il semble \u00eatre en attente, dans un instant de pause.<\/p>\n\n\n\n<p>Il para\u00eet sans doute normal \u00e0 ce prisonnier debout devant le \u00ab&#160;baraquement X&#160;\u00bb que Jean Brichaux prenne cette image&#160;: les photographes du service d\u2019identification venaient r\u00e9guli\u00e8rement dans cet enclos pour y photographier les morts.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soin apport\u00e9 \u00e0 la prise de vue \u2013 la rigueur du cadrage et la justesse de l\u2019exposition \u2013 d\u00e9note du temps relativement long qu\u2019y a consacr\u00e9 Jean Brichaux, et donc de la relative tranquillit\u00e9 dont il a su profiter.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi la solitude du d\u00e9tenu torse nu et son attitude sereine devant cette grande b\u00e2tisse ouverte sous le soleil, la zone d\u2019herbe en avant-plan de l\u2019image et la composition de la cour, forment-elles, avec la fum\u00e9e dans le ciel, un \u00e9trange tableau&#160;: tout y para\u00eet si paisible, si <em>normal<\/em> \u2013 comme dans la photographie du cr\u00e9matorium de Buchenwald prise par Georges Ang\u00e9li, \u00e0 cette m\u00eame \u00e9poque de l\u2019\u00e9t\u00e9 1944.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Extrait 6 &#8211; <em>Une zone de mise \u00e0 mort &#8211; 70 \u00ab&#160;Vocabulaire&#160;\u00bb<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Barbel\u00e9s, four cr\u00e9matoire, d\u00e9portation, Holocauste, mirador, Block, fosse, chambre \u00e0 gaz, bunker\u2026 Les mots et les expressions de la Shoah portent une charge \u00e9motionnelle \u00e9crasante. Chacun comporte, \u00e0 lui seul, l\u2019ensemble de ce champ lexical singulier, avec tout un pathos associ\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Les 100 Mots de la Shoah<\/em>, Tal Bruttmann et Christophe Tarricone notent en effet&#160;: \u00ab&#160;Chambre \u00e0 gaz, four cr\u00e9matoire ont frapp\u00e9 l\u2019entendement, tout comme les camps de concentration d\u00e9couverts dans les derniers mois de la guerre, et ils sont devenus les symboles de la \u201csolution finale\u201d \u00e0 laquelle ils renvoient imm\u00e9diatement. Pourtant, ces mots constituent des essentialisations qui occultent l\u2019extr\u00eame complexit\u00e9 d\u2019un \u00e9v\u00e9nement, r\u00e9sultat de politiques nazies successives, loin d\u2019une lecture t\u00e9l\u00e9ologique de l\u2019histoire qui ferait de la Shoah un \u00e9v\u00e9nement lin\u00e9aire et in\u00e9luctable.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019effet d\u2019essentialisation est encore plus saisissant lorsqu\u2019on use de mots \u00e9trangers au fran\u00e7ais&#160;: Sonderkommando, Auschwitz, Einsatzgruppen, F\u00fchrer, Muselmann, Gestapo, SS, Revier, Block, Kapo, Kommando\u2026 L\u2019emploi d\u2019un seul des termes de ce lexique sp\u00e9cifique, o\u00f9 se m\u00ealent des bribes de l\u2019argot des camps \u2013 la \u00ab&#160;Lagersprache&#160;\u00bb ayant cours dans l\u2019ensemble de l\u2019univers concentrationnaire \u2013 et des mots de l\u2019historiographie d\u2019apr\u00e8s, suffit \u00e0 nous plonger dans un \u00e9tat \u00e9motionnel fait de compassion et de crainte \u2013 ou de rejet, d\u2019\u00e9vitement, tant ils sont charg\u00e9s de ce pathos qui peut les recouvrir comme un nuage opaque.<\/p>\n\n\n\n<p>En m\u00eame temps, nous sommes tellement habitu\u00e9s \u00e0 les entendre que leur signification est devenue confuse, \u00e0 force d\u2019\u00eatre m\u00eal\u00e9s \u00e0 tout, \u00e0 force d\u2019\u00eatre entrem\u00eal\u00e9s. Comme si ces termes recouvraient leurs r\u00e9f\u00e9rents, ou s\u2019y substituaient, emp\u00eachant par l\u00e0 m\u00eame de nous les d\u00e9signer.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est d\u2019autant plus troublant que les nazis avaient eu la volont\u00e9 d\u2019effacer tout vestige du g\u00e9nocide des juifs, non seulement mat\u00e9riel, mais aussi linguistique, op\u00e9rant une \u00ab&#160;manipulation de la langue, qui par des termes administratifs abstraits et neutres, brouille les objectifs, les ordres et les consignes donn\u00e9s \u00e0 tous les \u00e9chelons de l\u2019appareil nazi&#160;: \u201csolution finale\u201d pour d\u00e9signer l\u2019annihilation, <em>Figuren<\/em> pour nommer les cadavres, \u201ctrains sp\u00e9ciaux\u201d, \u201ctrains normaux\u201d pour distinguer les uns des autres les convois vers les camps, <em>Sonderkommando<\/em> pour d\u00e9crire les hommes forc\u00e9s de faire fonctionner la machine d\u2019an\u00e9antissement, <em>Aktion<\/em> pour parler des rafles et des tris qui alimentaient les camps de la mort, <em>Einsatzgruppen<\/em> pour les d\u00e9tachements des assassinats de masse&#160;\u00bb, \u00e9crit Rachel Ertel.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce lexique fait aujourd\u2019hui partie int\u00e9grante d\u2019une sorte de sabir universel de l\u2019horreur absolue, constitu\u00e9 \u00e0 la fin du XXe  si\u00e8cle et compos\u00e9 en grande partie d\u2019allemand \u2013 la langue des bourreaux \u2013 et de l\u2019argot des camps, auquel ont \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9s des mots provenant d\u2019autres tyrannies (ceux des camps staliniens et des polices politiques des anciens pays du bloc de l\u2019Est en particulier). On pourrait presque dire qu\u2019il existe une sorte d\u2019esp\u00e9ranto des pires atrocit\u00e9s \u2013 les crimes contre l\u2019humanit\u00e9 \u2013, un \u00ab&#160;d\u00e9sesp\u00e9ranto&#160;\u00bb, commode pour figurer, dans un brouillage s\u00e9mantique aux sonorit\u00e9s \u00e0 nos oreilles barbares, l\u2019Indicible suppos\u00e9 d\u2019\u00e9v\u00e9nements inhumains pass\u00e9s ou pour hisser \u00e0 leur niveau d\u2019absolu de l\u2019horreur ceux qui surviennent aujourd\u2019hui \u2013 comme si les langues communes ne pouvaient en rendre compte.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, dans \u00ab&#160;S\u2019il y a de l\u2019irrepr\u00e9sentable&#160;\u00bb, Jacques Ranci\u00e8re remarque au contraire, apr\u00e8s avoir cit\u00e9 un passage de <em>L\u2019Esp\u00e8ce humaine<\/em> et un autre, en \u00e9cho, de <em>Madame Bovary<\/em>, o\u00f9 \u00ab&#160;s\u2019expriment selon la m\u00eame logique les petites perceptions ajout\u00e9es les unes aux autres et qui font sens de la m\u00eame mani\u00e8re, par leur mutisme, par leur appel \u00e0 une exp\u00e9rience auditive et visuelle minimale&#160;\u00bb, que \u00ab&#160;l\u2019exp\u00e9rience de Robert Antelme n\u2019est pas \u201cirrepr\u00e9sentable\u201d au sens o\u00f9 le langage n\u2019existerait pas pour le dire. Le langage existe, la syntaxe existe. Non pas comme langage ou syntaxe d\u2019exception, mais au contraire, comme mode d\u2019expression propre \u00e0 tout un r\u00e9gime de l\u2019art, au r\u00e9gime esth\u00e9tique des arts. Le probl\u00e8me serait plut\u00f4t inverse. Le langage qui traduit cette exp\u00e9rience ne lui est aucunement propre. Cette exp\u00e9rience d\u2019une d\u00e9shumanisation profonde se trouve tout naturellement \u00e0 se dire sur le m\u00eame mode que l\u2019identit\u00e9 flaubertienne entre l\u2019humain et l\u2019inhumain [\u2026]. Autrement dit, il n\u2019y a pas de langage propre du t\u00e9moignage&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019emploi du lexique de la Shoah et des camps de concentration est ainsi n\u00e9cessaire, car chacun de ses termes d\u00e9signe souvent, le plus s\u00fbrement, le r\u00e9f\u00e9rent auquel il renvoie, et, comme dans un effet boomerang, il permet justement de mettre en \u00e9vidence l\u2019entreprise d\u2019euph\u00e9misation nazie. Mais il s\u2019agit aussi de prendre en compte leurs \u00e9quivalents, leurs traductions \u2013 employer \u00ab&#160;chef de Block&#160;\u00bb pour \u00ab&#160;Kapo&#160;\u00bb par exemple \u2013, afin de ne pas abuser de leurs connotations si \u00e9crasantes, de leur pathos \u2013 parfois m\u00eame pour les d\u00e9samorcer, tout en restant pr\u00e9cis \u2013, et de se rappeler que, s\u2019il peut exister un lexique sp\u00e9cifique, il n\u2019y a pas de langage \u00ab&#160;sp\u00e9cial&#160;\u00bb qui essentialiserait les \u00e9v\u00e9nements. Tout est donc affaire de proportion et de mesure.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u00c0 Auschwitz, les cr\u00e9matoriums \u00e9taient associ\u00e9s dans un m\u00eame b\u00e2timent \u00e0 des chambres \u00e0 gaz, ce qui n\u2019\u00e9tait pas le cas dans d\u2019autres camps, comme Treblinka par exemple, camp d\u2019extermination aux plus de 800 000 morts et 60 survivants.<\/p>\n\n\n\n<p>Afin de pr\u00e9venir toute possibilit\u00e9 de confusion entre four cr\u00e9matoire et chambre \u00e0 gaz, confusion h\u00e9las courante, pour d\u00e9signer les cinq b\u00e2timents qui associaient chambres \u00e0 gaz et fours cr\u00e9matoires \u00e0 Auschwitz (le premier, num\u00e9rot\u00e9 I) et Birkenau (les quatre suivants, num\u00e9rot\u00e9s de II \u00e0 V), il m\u2019a sembl\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rable d\u2019en garder le nom en langue allemande, avec une majuscule, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un nom propre&#160;: Krematorium.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em>Le Grand Continent<\/em> publie six extraits du livre <em>\u00c9clats. 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