{"id":57375,"date":"2020-01-17T20:00:00","date_gmt":"2020-01-17T19:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=57375"},"modified":"2020-01-17T20:04:05","modified_gmt":"2020-01-17T19:04:05","slug":"pourquoi-filmer-le-monde-conversation-avec-jacques-audiard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/01\/17\/pourquoi-filmer-le-monde-conversation-avec-jacques-audiard\/","title":{"rendered":"\u00ab&#160;Pourquoi filmer le monde&#160;?&#160;\u00bb, conversation avec Jacques Audiard"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Il est assez commun de dire que votre cin\u00e9ma interroge le film de genre. Vous reconnaissez-vous dans cette \u00e9tiquette&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Oui, compl\u00e8tement. Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 me poser la question de faire mon premier film, <em>Regarde les hommes tomber<\/em>, il ne me venait alors pas \u00e0 l\u2019esprit de faire autre chose qu\u2019un film de genre. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, cela ne se faisait pas beaucoup au cin\u00e9ma. En France, le film de genre \u00e9tait plut\u00f4t r\u00e9serv\u00e9 aux balbutiements de la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9. Je pense aux productions de quelqu\u2019un comme Pierre Grimblat&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-1-57375' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/01\/17\/pourquoi-filmer-le-monde-conversation-avec-jacques-audiard\/#easy-footnote-bottom-1-57375' title='Homme de t\u00e9l\u00e9vision, Pierre Grimblat (1922-2006) est notamment le cr\u00e9ateur de &lt;em&gt;Navarro &lt;\/em&gt;ou de &lt;em&gt;L\u2019Instit&lt;\/em&gt;.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, par exemple. En arrivant \u00e0 la r\u00e9alisation, je me disais donc que cette chose l\u00e0 \u2014 le cin\u00e9ma de genre \u2014 n\u2019\u00e9tait pas vraiment pratiqu\u00e9e. Or selon moi, quand tu te mets \u00e0 quelque chose, tu y cherches les interstices, ce que les autres n\u2019ont pas vu, et l\u00e0, il y avait visiblement quelque chose. En sus de cela, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 form\u00e9 \u00e0 la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine, aux s\u00e9ries noires aussi. Mon p\u00e8re m\u2019avait assez largement initi\u00e9 \u00e0 tout cela. C\u2019\u00e9tait un grand amateur du roman noir am\u00e9ricain des ann\u00e9es 1930 aux ann\u00e9es 1950. Quoi qu\u2019il en soit, j\u2019avais une grande app\u00e9tence pour l\u2019esth\u00e9tique noire, et notamment celle du cin\u00e9ma am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Comment d\u00e9finir le cin\u00e9ma de genre&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Je pense que le film noir s\u2019assimile toujours au cin\u00e9ma B, ce cin\u00e9ma un peu impur dans l\u2019histoire du cin\u00e9ma mais qui produit des formes tr\u00e8s puissantes, parce qu\u2019il sait donner une vraie force aux choses les plus prosa\u00efques. Le genre est comme une bo\u00eete \u00e0 outils narrative et formelle dans laquelle tu vas piocher. L\u2019\u00e9norme avantage de cette bo\u00eete \u00e0 outils, c\u2019est que le public reconna\u00eet imm\u00e9diatement les outils que tu utilises, ce qui va te permettre de faire circuler d\u2019autres id\u00e9es \u00e0 travers ces mythes que tu reprends. En \u00e9tant compris tout de suite formellement, tu peux dire beaucoup de choses.<\/p>\n\n\n\n<p>Prenez n\u2019importe quel film noir des ann\u00e9es d\u2019avant-guerre ou d\u2019apr\u00e8s-guerre, il y a une esth\u00e9tique tr\u00e8s marqu\u00e9e qui se rapproche de l\u2019expressionnisme. <em>Gun Crazy<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-2-57375' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/01\/17\/pourquoi-filmer-le-monde-conversation-avec-jacques-audiard\/#easy-footnote-bottom-2-57375' title='&lt;em&gt;Gun Crazy&lt;\/em&gt; (1950) est un film de Joseph Lewis.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, par exemple, est un film extr\u00eamement inventif dans sa mani\u00e8re de styliser et de formaliser le r\u00e9cit. C\u2019est vif et rapide. Je crois que c\u2019est une caract\u00e9ristique du cin\u00e9ma de genre, la vitesse. Comme si ce type de cin\u00e9ma avait un certain coefficient de p\u00e9n\u00e9tration dans l\u2019air. C\u2019est le contraire d\u2019un film de m\u0153urs o\u00f9 tu prends ton temps et tu affines la psychologie de tes personnages. C\u2019est tr\u00e8s comportementaliste \u2013 <em>behavioriste<\/em>,<em> <\/em>pour le dire comme les am\u00e9ricains. Le cin\u00e9ma de genre, c\u2019est la force du mouvement. <\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vous r\u00e9f\u00e9rez-vous consciemment \u00e0 des films dans votre processus de travail&#160;? Les films que vous avez aim\u00e9s constituent-ils une forme de grammaire qui vous aide \u00e0 construire vos propres films&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Je crois qu\u2019au bout d\u2019un moment, ce type de cin\u00e9philie n\u2019a plus eu cours. Il a mut\u00e9. Quand on est assis sur un certain nombre de films que l\u2019on as vus et revus, ils sont comme m\u00e9tabolis\u00e9s&#160;; cela cr\u00e9e rapidement des sortes de plis dans ta lecture. \u00c0 un moment donn\u00e9, ma pratique de cin\u00e9aste est constitu\u00e9e de tous ces films. Parfois, je me rends compte que j\u2019ai tourn\u00e9 des choses qui sont des r\u00e9f\u00e9rences frappantes \u00e0 des films que j\u2019ai aim\u00e9s. J\u2019ai par exemple tourn\u00e9 la fin de <em>Dheepan <\/em>en toute bonne foi. Et puis au montage, quelque chose me taraudait, \u00e7a me rappelait un truc&#160;: c\u2019\u00e9tait la fin de <em>Taxi Driver<\/em>. Pourtant, je l\u2019avais fait en toute innocence.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Justement, avant d\u2019\u00eatre r\u00e9alisateur vous avez eu une carri\u00e8re d\u2019assistant monteur et de sc\u00e9nariste. Est-ce que cela a \u00e9t\u00e9 une continuit\u00e9 logique d\u2019arriver \u00e0 la r\u00e9alisation ou, au contraire cela a marqu\u00e9 une rupture&#160;? Est-ce diff\u00e9rent de monter et d\u2019\u00e9crire pour soi et de monter et d\u2019\u00e9crire pour les autres&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Oui, tr\u00e8s diff\u00e9rent, m\u00eame. Je m\u2019en suis aper\u00e7u quand je suis pass\u00e9 du sc\u00e9nario \u00e0 la r\u00e9alisation. Ce dont je me suis rendu compte, c\u2019est qu\u2019\u00e9crire pour les autres m\u2019a \u00e9norm\u00e9ment brid\u00e9. Je ne peux pas dire que j\u2019\u00e9tais un sc\u00e9nariste rebelle ou que j\u2019avais une pens\u00e9e si forte que les autres ne pouvaient pas la comprendre, mais ce qui m\u2019a fait passer \u00e0 la r\u00e9alisation, c\u2019est plut\u00f4t l\u2019insatisfaction que j\u2019\u00e9prouvais en tant que sc\u00e9nariste face \u00e0 mon propre travail. Je trouvais que les films que j\u2019\u00e9crivais n\u2019\u00e9taient pas tr\u00e8s bons, entre autres parce que je n\u2019arrivais pas bien \u00e0 en cerner tous les contours. Et si tu trouves que le film termin\u00e9 est moins bon que le sc\u00e9nario, c\u2019est terrible.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et pour le montage&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>J\u2019ai acc\u00e9d\u00e9 au montage par une femme qui \u00e9tait monteuse et qui tr\u00e8s gentiment m\u2019a guid\u00e9. \u00c0 ce moment-l\u00e0, je faisais beaucoup de super 8. C\u2019\u00e9tait format qui existait vraiment \u00e0 l\u2019\u00e9poque, avec des festivals d\u00e9di\u00e9s o\u00f9 tu te retrouvais \u00e0 loger chez l\u2019habitant avant de pr\u00e9senter ton film. J\u2019en ai pr\u00e9sent\u00e9s deux comme \u00e7a. C\u2019est comme \u00e7a que je suis arriv\u00e9 au montage et j\u2019ai tout de suite aim\u00e9 cela. Je voulais d\u00e9j\u00e0 faire du cin\u00e9ma, mais \u00e7a ne me serait pas venu \u00e0 l\u2019id\u00e9e de passer par le plateau. Ce n\u2019est que beaucoup plus tard que je me suis rendu compte que monter et \u00e9crire, c\u2019\u00e9tait le m\u00eame geste au cin\u00e9ma. J\u2019ai par exemple la m\u00eame relation de travail avec ma monteuse de toujours, Juliette Welfling, qu\u2019avec mon sc\u00e9nariste&#160;: le r\u00e9cit et sa construction y sont centraux.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>\u00ab&#160;Ce n\u2019est que beaucoup plus tard que je me suis rendu compte que monter et \u00e9crire, c\u2019\u00e9tait le m\u00eame geste au cin\u00e9ma.&#160;\u00bb<\/p><cite>Jacques Audiard<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Ce sens du r\u00e9cit, qui vient du montage et du sc\u00e9nario, impr\u00e8gne-t-il vos go\u00fbts de cin\u00e9phile&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>C\u2019est aussi difficile de r\u00e9pondre \u00e0 cette question que de donner la liste de mes films pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s ou de d\u00e9terminer quel est le moment que je pr\u00e9f\u00e8re dans l\u2019\u00e9laboration d\u2019un film. Je suis tr\u00e8s embarrass\u00e9 car ce que j\u2019aime vraiment ce n\u2019est pas tant le film que le cin\u00e9ma, ce m\u00e9dium extraordinaire. Dans ma pratique de cin\u00e9aste, je peux dire aujourd\u2019hui que je pr\u00e9f\u00e8re \u00e9crire. Cela requiert une attention \u00e0 la singularit\u00e9 que j\u2019aime beaucoup. Mais une fois que j\u2019ai dit cela, je sais aussi que je fais du cin\u00e9ma \u00e0 cause du tournage, ce moment o\u00f9 se collectivise le projet individuel. J\u2019aime que chaque maillon de la fabrique d\u2019un film, de l\u2019\u00e9criture au montage, soit ins\u00e9parable du pr\u00e9c\u00e9dent et du suivant et qu\u2019en m\u00eame temps chacune de ces \u00e9tapes exige une concentration radicalement diff\u00e9rente.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est grisant pour moi, qui ai une pens\u00e9e un peu instable.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vos deux derniers films, <em>Dheepan <\/em>et les <em>Fr\u00e8res Sisters<\/em>, sont partiellement ou compl\u00e8tement film\u00e9s dans une langue \u00e9trang\u00e8re. Cela complique-t-il votre travail de r\u00e9alisateur de tourner dans une autre langue<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>C\u2019est parfois une complication, mais c\u2019est aussi tr\u00e8s lib\u00e9rateur artistiquement. Avant cela, j\u2019\u00e9prouvais parfois une forme de lassitude \u00e0 tout comprendre. J\u2019avais parfois le d\u00e9sir de ne pas comprendre le dialogue et de juste le voir jouer. J\u2019ai eu besoin de quitter ma langue maternelle, de m\u2019en \u00e9chapper. Je crois que c\u2019\u00e9tait aussi une fa\u00e7on de mettre \u00e0 distance mon go\u00fbt de la lecture. En ne comprenant plus rien, je coupais les liens souterrains et tr\u00e8s profonds qui existent pour moi entre litt\u00e9rature et cin\u00e9ma. Cela me permettait aussi de revenir \u00e0 mon amour du cin\u00e9ma muet. Dans le cas de <em>Dheepan<\/em> je pense que c\u2019est tr\u00e8s clair. En y repensant, il y aussi quelque chose de cela dans <em>Un Proph\u00e8te <\/em>o\u00f9 un certain nombre de sc\u00e8nes sont tourn\u00e9es en corse. Pour les <em>Fr\u00e8res Sisters<\/em>, c\u2019\u00e9tait un peu diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sais qu\u2019au moment de commencer <em>Un Proph\u00e8te <\/em>et surtout <em>Dheepan<\/em>, je ressentais une forme de saturation \u00e0 l\u2019\u00e9gard de castings fran\u00e7ais qui pour moi ne r\u00e9pondent plus aux obligations d\u2019identification du cin\u00e9ma. Si je vais au cin\u00e9ma, je verrai des jeunes gens absoluments charmants mais que je connais comme mon pantalon. Et j\u2019avoue que <strong>j<\/strong>e suis un peu las\u00a0 de ces castings fran\u00e7ais, franco-fran\u00e7ais m\u00eame, qui ne r\u00e9pondent plus aux obligations d\u2019identification du cin\u00e9ma. En allant vers d\u2019autres langues, je ne voulais pas seulement filmer d\u2019autres couleurs de peau, d\u2019autres fa\u00e7ons de se v\u00eatir ou de s\u2019exprimer, je cherchais aussi des styles de jeu diff\u00e9rents. En faisant<em> Dheepan<\/em>, je ne comprenais rien et c\u2019\u00e9tait exaltant. Je donnais trois lignes de texte \u00e0 une traductrice, apr\u00e8s quoi les acteurs se concertaient bri\u00e8vement. Je disais \u201cmoteur\u201d et je ne comprenais rien du tout pendant que mes acteurs jouais ce que j\u2019avais \u00e9crit. C\u2019est de la musique&#160;: c\u2019est tr\u00e8s \u00e9mouvant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait quelque chose d\u2019universel dans leur expressivit\u00e9 dont j\u2019\u00e9tais s\u00fbr qu\u2019elle remplirait compl\u00e8tement l\u2019\u00e9cran.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et les <em>Fr\u00e8res Sisters <\/em>ont \u00e9t\u00e9 une exp\u00e9rience diff\u00e9rente&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Oui, notamment parce que faire ce film m\u2019a permis de r\u00e9soudre une vieille contradiction. Je n\u2019ai jamais eu envie de travailler aux \u00c9tats-Unis, parce que j\u2019en connais les lourdes contraintes, mais en revanche j\u2019ai toujours eu envie de travailler avec des acteurs am\u00e9ricains. <em>Sisters<\/em> c\u2019est une commande d\u2019acteur, une commande de John C. Reilly. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, je pr\u00e9sentais <em>De Rouille et d\u2019os<\/em> \u00e0 Toronto. Il est venu vers moi avec sa femme pour me proposer d\u2019adapter le bouquin de Dewitt. Sa femme \u00e9tant productrice, ils avaient d\u00e9j\u00e0 initi\u00e9 le projet de production.<\/p>\n\n\n\n<p>Assez vite, j\u2019ai compris pourquoi cette commande s\u2019engageait comme \u00e7a. John C. a essentiellement une carri\u00e8re de comique de second r\u00f4le, tr\u00e8s reconnu bien s\u00fbr, mais de second r\u00f4le. L\u00e0, il s\u2019achetait un r\u00f4le. Comme l\u2019industrie \u00e0 Hollywood est tr\u00e8s cloisonn\u00e9e, il est tr\u00e8s difficile de sortir d\u2019un tiroir quand tu y es, alors il est all\u00e9 chercher <em>extra muros<\/em> un r\u00e9alisateur europ\u00e9en qui aurait une esp\u00e8ce de petite renomm\u00e9e pour marquer un peu l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de son projet et de son ambition. En somme, c\u2019\u00e9tait \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>C\u2019est int\u00e9ressant de dire que vous \u00e9tiez per\u00e7u comme un r\u00e9alisateur europ\u00e9en, plut\u00f4t que fran\u00e7ais.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Je crois qu\u2019ils \u00e9taient contents de me rencontrer, d\u2019autant qu\u2019ils connaissaient tr\u00e8s bien le cin\u00e9ma que j\u2019avais fait et ils appr\u00e9ciaient vraiment. Mais c\u2019est vrai que \u00e7a aurait pu aussi \u00eatre un Italien. Ce qu\u2019il ne pouvait pas avoir, c\u2019\u00e9tait un Am\u00e9ricain, parce qu\u2019il n\u2019aurait pas eu le r\u00f4le qu\u2019il voulait.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Apr\u00e8s avoir fait ces films, voyag\u00e9 du corse au tamoul en passant par l\u2019anglais, \u00eates-vous attir\u00e9 par de nouvelles langues<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Non, je reviens au fran\u00e7ais qui me ram\u00e8nera au travail direct avec les com\u00e9diens. Je me dis que d\u00e9sormais je travaillerai diff\u00e9remment avec eux. Je ne sais pas trop comment exactement, mais je sais que je proc\u00e9derai diff\u00e9remment. Admettons que le cin\u00e9ma soit une affaire de repr\u00e9sentation et d\u2019identification, et posons-nous la question de ce que le cin\u00e9ma fran\u00e7ais montre et ne montre pas. C\u2019est \u00e0 ce prix-l\u00e0 qu\u2019on pourra s\u2019int\u00e9resser \u00e0 ce qu\u2019il ne montre pas.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Revenons alors \u00e0 cette question d\u2019\u00e9conomie. Est-ce difficile de passer d\u2019un tournage europ\u00e9en a un tournage am\u00e9ricain&#160;? Ou alors, \u00e9tant identifi\u00e9 comme r\u00e9alisateur europ\u00e9en, avez-vous pu travailler comme d\u2019habitude avec les acteurs am\u00e9ricains<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Il y a deux choses. D\u2019abord je savais que je ne voulais pas tourner aux \u00c9tats-Unis. On a fait des rep\u00e9rages l\u00e0-bas bien s\u00fbr\u2026 De Portland jusqu\u2019\u00e0 San Francisco, et nous sommes m\u00eame all\u00e9s rep\u00e9rer au Canada, dans l\u2019Alberta. Mais d\u00e8s qu\u2019on commence \u00e0 pr\u00e9voir le travail de pr\u00e9vision de la production, on sait que travailler l\u00e0-bas, ce sera l\u2019enfer&#160;; en tout cas mon id\u00e9e de l\u2019enfer. On a finalement d\u00e9cid\u00e9 avec Pascal Caucheteux, le producteur, de tourner en Espagne et en Roumanie. Donc \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e ce n\u2019\u00e9tait pas exactement un western spaghetti, mais c\u2019\u00e9tait un film compl\u00e8tement europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, il y a la question des acteurs am\u00e9ricains. C\u2019est incroyable de travailler avec eux parce que, et ce que je vais dire est assez cruel, ils travaillent \u00e9norm\u00e9ment. Rien ne leur \u00e9chappe&#160;: la voix, le corps\u2026 Quand ils viennent te voir sur le tournage ils te font une proposition de r\u00f4le int\u00e9grale. \u00c0 tel point qu\u2019on pourrait se demander s\u2019ils ne sont pas trop rigides, s\u2019il est possible de leur faire reprendre tel ou tel aspect de leur r\u00f4le. Mais la r\u00e9alit\u00e9 est qu\u2019ils travaillent tellement, qu\u2019ils peuvent bouger tout ce que tu veux, justement parce qu\u2019ils sont si forts.<\/p>\n\n\n\n<p>Par exemple, John C. pensait qu\u2019il fallait prendre tr\u00e8s au s\u00e9rieux son personnage de tueur, le penser en tueur granitique. Je lui ai r\u00e9pondu que cela pouvait \u00eatre plus complexe, qu\u2019il pouvait \u00e0 la fois avoir l\u2019innocence d\u2019un enfant de douze ans et lorsqu\u2019il tuait des gens de le faire \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un enfant qui ne saurait pas ce qu\u2019il fait. Jake Gyllenhaal aussi avait \u00e9norm\u00e9ment travaill\u00e9. Ils \u00e9taient tellement rod\u00e9s que je pouvais leur faire travailler des sc\u00e8nes \u00e9crites la veille. Avec Jake, on s\u2019entendait tr\u00e8s bien sur cet \u00e9tat de quasi improvisation.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et ces acteurs am\u00e9ricains \u00e9taient heureux de tourner dans un film europ\u00e9en&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Il faudrait leur poser la question. Mais je crois que oui.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Beaucoup de vos films sont des films d\u2019apprentissage. Qu\u2019est-ce qui vous inspire dans ce genre<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas si c\u2019est tellement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 que cela de ma part mais il s\u2019av\u00e8re que c\u2019est vraiment une constante. D\u2019abord, j\u2019aime beaucoup le principe du roman de formation o\u00f9 un personnage dot\u00e9 d\u2019un certain comportement observe le monde, \u00e9volue et voit sa vision du monde se modifier. Je trouve \u00e7a dramatiquement dramaturgiquement riche. Il y a aussi peut \u00eatre quelque chose d\u2019assez b\u00eatement moral&#160;: le roman d\u2019apprentissage est un antidote au fatalisme. Cette id\u00e9e que le personnage, d\u00e9couvrant des choses, va changer sa vision du monde, va faire bouger ses lignes, c\u2019est optimiste. Et puis finalement, c\u2019est un mod\u00e8le tr\u00e8s efficace pour un sc\u00e9nario.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>M\u00eame si le vecteur moral de certains de vos personnages les voit \u00e9voluer d\u2019une sorte de g\u00e9latine morale au mal. On pense notamment \u00e0 Tahar Rahim dans <em>Un Proph\u00e8te<\/em><\/strong>&#8230;<\/h3>\n\n\n\n<p>\u00c0 vrai dire, je pense que le film a \u00e9t\u00e9 mal lu. Pour moi, justement, \u00e0 la fin, c\u2019est un personnage vertueux. Vu ce qu\u2019il a appris, il sera plus vertueux que les autres. Pour moi, il s\u2019agit de quelqu\u2019un qui a \u00e9prouv\u00e9 dans son parcours la connerie de la violence. Il y aura certes recours, mais il aura jug\u00e9 la chose. Et je suis s\u00fbr que ce sera un beau-p\u00e8re absolument formidable, (<em>il rit<\/em>) qui ne laissera rien passer. C\u2019est une morale relative, mais je pense qu\u2019il est meilleur que les autres. Apr\u00e8s tout, il est entour\u00e9 de cons.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et il est meilleur que son mentor\u2026<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>\u00c0 tel point qu\u2019il l\u2019a jug\u00e9&#160;! Et tu\u00e9, d\u2019ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et le personnage de Mathieu Kassovitz<\/strong> <strong> dans <em>Un h\u00e9ros tr\u00e8s discret<\/em>, comment d\u00e9cririez-vous son itin\u00e9raire<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Vous touchez \u00e0 beaucoup de chose avec cette question mais j\u2019aurais du mal \u00e0 vous parler de l\u2019itin\u00e9raire de Kassovitz. Je me souviens d\u2019un critique qui m\u2019avait marqu\u00e9 en disant que c\u2019\u00e9tait un film \u00ab&#160;p\u00e9remptoire&#160;\u00bb. C\u2019est assez vrai\u2026 Il me semble qu\u2019<em>Un h\u00e9ros<\/em>, c\u2019est d\u2019abord un roman de Jean-Fran\u00e7ois Deniau et c\u2019est cela qui m\u2019avait enthousiasm\u00e9, son c\u00f4t\u00e9 post-hussard. Je viens d\u2019une culture de droite, dont je crois que le roman est un expos\u00e9 et une critique \u00e0 la fois. En fait, je voulais pousser l\u2019ironie encore plus loin, puisque nous avions le projet, avec Alexandre Desplat, d\u2019en faire un op\u00e9ra.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>C\u2019est une perspective assez r\u00e9jouissante\u2026 <\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Oui, mais m\u00eame si cela ne s\u2019est pas fait, il en subsiste tout de m\u00eame des vestiges dans le film. Les interm\u00e8des musicaux, par exemple. Mais c\u2019est vrai que l\u2019op\u00e9ra, les com\u00e9dies musicales, ce sont des choses qui me tiennent particuli\u00e8rement \u00e0 c\u0153ur. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, je crois qu\u2019on avait vu <em>Nixon in China<\/em>. Et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 j\u2019avais \u00e9t\u00e9 berc\u00e9 par l\u2019<em>Op\u00e9ra de Quat\u2019sous<\/em>. Et plus tard j\u2019ai ador\u00e9 la mise en sc\u00e8ne d\u2019<em>Einstein on the Beach <\/em>par Bob Wilson. Si cela n\u2019avait tenu qu\u2019\u00e0 moi, <em>Un h\u00e9ros tr\u00e8s discret <\/em>serait all\u00e9 encore plus loin&#160;: j\u2019aurais fait chanter les personnages.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 savoir comment je vois le destin du petit filou qu\u2019incarne Kassovitz&#8230; Pour moi, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t une fa\u00e7on d\u2019en finir avec l\u2019apr\u00e8s-guerre. Je suis n\u00e9 en 1952, je suis un pur enfant de cette p\u00e9riode et je viens d\u2019une famille o\u00f9 la culture \u00e9tait de droite. C\u2019\u00e9tait invraisemblable&#160;: la biblioth\u00e8que \u00e9tait tr\u00e8s large. J\u2019en suis heureusement vite revenu mais cela veut dire que j\u2019ai lu, enfant puis adolescent, des livres que mes contemporains n\u2019ont jamais lu et ne liront jamais. J\u2019ai lu Brasillach, par exemple. Et je crois que ce film \u00e9tait une mani\u00e8re d\u2019en finir avec tout cela.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s j\u2019ai vu <em>Le Chagrin et la piti\u00e9<\/em> en direct, je d\u00e9couvre <em>Lacombe Lucien<\/em> \u00e0 sa sortie, je lis Paxton lorsqu\u2019il est publi\u00e9. Cette grande remise en question on la prend en pleine figure. C\u2019est un moment o\u00f9 en finit avec le mensonge et je crois que Kassovitz est exactement cela dans <em>Un<\/em> <em>H\u00e9ros.<\/em> C\u2019est un menteur qui en finit avec le mensonge. Malheureusement, cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme cela du tout\u2026<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme une sorte de point-virgule ironique \u00e0 la fin d\u2019une grande p\u00e9riode de mise au point historique<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Non, pas du tout. Cela a \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme cynique, alors que c\u2019\u00e9tait surtout ironique. Deniau \u00e9tait cynique, tr\u00e8s cynique m\u00eame. Moi, pas du tout.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Travaillez-vous diff\u00e9remment selon que vous filmez une adaptation ou une cr\u00e9ation originale<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Non, je ne pense pas. Je pense que la sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture cin\u00e9matographique ou sc\u00e9naristique est qu\u2019elle doive n\u00e9cessairement \u00eatre adapt\u00e9e \u00e0 un <em>medium<\/em>. Un sc\u00e9nario est un objet de pure transition. On pourrait \u00e9videmment \u00e9diter des sc\u00e9narios non tourn\u00e9s mais cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec ce que l\u2019on entend g\u00e9n\u00e9ralement par l\u2019\u00e9criture. C\u2019est un objet qui est dirig\u00e9 vers la r\u00e9alisation, et seulement sa r\u00e9alisation. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019il s\u2019accomplit et qu\u2019il se dissout. Que l\u2019on ait l\u2019id\u00e9e originale ou qu\u2019on la trouve dans un roman, le travail sera le m\u00eame. Faire du cin\u00e9ma, c\u2019est savoir adapter. Et inversement, il faut toujours garder en t\u00eate que le cin\u00e9ma n\u2019a pas \u00eatre lu.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et quand vous lisez, r\u00e9fl\u00e9chissez-vous toujours \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019adapter le texte que vous avez entre les mains<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Non, absolument pas. Le cin\u00e9ma pourrait s\u2019arr\u00eater demain que je n\u2019arr\u00eaterais pas de lire beaucoup. Je s\u00e9pare compl\u00e8tement mon go\u00fbt pour la lecture et mon travail de cin\u00e9aste.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Alors comment choisissez-vous les \u0153uvres que vous adaptez&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>C\u2019est difficile \u00e0 dire. Il me semble que c\u2019est plut\u00f4t la litt\u00e9rature qui propose des images et leurs encha\u00eenements.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce moment par exemple, j\u2019adapte un auteur de bandes-dessin\u00e9es am\u00e9ricano-japonais, Adrian Tomine, que j\u2019ai d\u00e9couvert. Alors m\u00eame que j\u2019ai une culture tr\u00e8s lacunaire de ce genre, j\u2019ai eu tr\u00e8s envie d\u2019en faire quelque chose. Ce qu\u2019il y a d\u2019int\u00e9ressant chez Tomine, ce qui m\u2019a tent\u00e9, ce sont bien s\u00fbr le sujets sur lesquels il travaille. Mais encore plus que cela, c\u2019est sa mani\u00e8re de conclure ses histoires sans les terminer, dans un effet de suspension. Je suis fascin\u00e9 par les trous qu\u2019il laisse dans les cases. Il a une technique tr\u00e8s assum\u00e9e du <em>gap<\/em> vertigineux dans laquelle je vois tout \u00e0 coup la possibilit\u00e9 d\u2019une pratique d\u2019ellipse consid\u00e9rable. Et cela, le cin\u00e9ma sait bien le faire.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Cela voudrait dire qu\u2019il y aurait dans les textes que vous avez envie d\u2019adapter quelque chose d\u2019intrins\u00e8quement cin\u00e9matographique&#160;? Charge \u00e0 vous de le d\u00e9celer&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Oui, c\u2019est une impression d\u2019y voir quelque chose briller qui serait de l\u2019ordre du cin\u00e9ma. Et cela va attiser mon envie d\u2019en r\u00e9aliser une adaptation. Et parfois, ce sont aussi des personnages, l\u2019envie de mettre en mouvement des dessins de personnages&#8230;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et inversement, au cin\u00e9ma, cela vous arrive-t-il de voir dans les \u0153uvres originales quelque chose qui brille, qui soit de l\u2019ordre de la litt\u00e9rature&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Oui, bien s\u00fbr. Je pense que le cin\u00e9ma fran\u00e7ais, dans son enti\u00e8ret\u00e9, est litt\u00e9raire. Je l\u2019interpr\u00e8te comme un sentiment de la litt\u00e9rature qui se traduirait par la foi, le go\u00fbt et l\u2019amour d\u00e9bordant pour une culture, pour une langue\u2026 Godard, Truffaut sont des litt\u00e9raires pur jus. Il y a moins cet aspect-l\u00e0 dans d\u2019autres cin\u00e9mas, quoiqu\u2019on puisse peut-\u00eatre le trouver chez certains cin\u00e9astes italiens, par exemple.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la litt\u00e9rature, le roman tendent des pi\u00e8ges \u00e9normes au cin\u00e9ma. Si on pense par exemple \u00e0 la qualit\u00e9 fran\u00e7aise, qu\u2019on prend des cin\u00e9astes comme Claude Autant-Lara. Ils adaptaient des romans, mais tout donnait l\u2019impression d\u2019\u00eatre en carton. Bien s\u00fbr, cela pouvait produire du jeu d\u2019acteurs, des dialogues. Mais cela ne produit aucun jeu d\u2019images.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>En parlant d\u2019images, on sent dans votre cin\u00e9ma une filiation fran\u00e7aise, mais on retrouve aussi une forte inspiration am\u00e9ricaine.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Oui, sans doute, mais j\u2019ai beaucoup pens\u00e9 au cin\u00e9ma italien aussi. Quand je fais <em>Sur mes l\u00e8vres<\/em>, par exemple, j\u2019avais le sentiment de dessiner un personnage italien. Et ce qui a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s agr\u00e9able avec Vincent Cassel, c\u2019est que nous nous sommes tr\u00e8s bien entendus sur ce point. Lui-m\u00eame a eu aussi cette vibration. Et c\u2019est merveilleux de pouvoir dire tout \u00e0 coup \u00e0 un acteur&#160;: pense \u00e0 Gassman&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-3-57375' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/01\/17\/pourquoi-filmer-le-monde-conversation-avec-jacques-audiard\/#easy-footnote-bottom-3-57375' title='Vittorio Gassman (1922-2000), acteur iconique du cin\u00e9ma italien de l\u2019apr\u00e8s-guerre jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1980. Il a notamment jou\u00e9 dans seize films de Dino Risi'><sup>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, rappelle-toi les films de Risi&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-4-57375' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/01\/17\/pourquoi-filmer-le-monde-conversation-avec-jacques-audiard\/#easy-footnote-bottom-4-57375' title='Dino Risi, r\u00e9alisateur italien, n\u00e9 en 1916, et mort en 2008.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> et de voir que tout cela a un \u00e9cho imm\u00e9diat.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Cette cin\u00e9philie, c\u2019est une langue que vous parlez couramment sur les plateaux, avec les acteurs ou les techniciens<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Non. Ce jeu de r\u00e9f\u00e9rences est trop dangereux. Cette conversation avec Vincent par exemple, je l\u2019ai eue en partant d\u2019un angle tr\u00e8s large et en sachant qu\u2019il comprendrait imm\u00e9diatement ce que je voulais dire. Il y a beaucoup d\u2019implicite lorsqu\u2019on parle du jeu italien. Si c\u2019\u00e9tait du pur mim\u00e9tisme, que je montrais une sc\u00e8ne \u00e0 un acteur en lui disant de la reproduire \u00e0 la lettre, ce serait tr\u00e8s mal barr\u00e9&#160;!<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Apr\u00e8s l\u2019attribution du Lion d\u2019Or<\/strong> <strong>\u00e0<em> Roma<\/em><\/strong>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-5-57375' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/01\/17\/pourquoi-filmer-le-monde-conversation-avec-jacques-audiard\/#easy-footnote-bottom-5-57375' title='film am\u00e9ricano-mexicain r\u00e9alis\u00e9 par Alfonso Cuar\u00f3n, paru en 2018. Grand favori de la critique, il remporte le Lion d&amp;rsquo;or en 2018. Le film a aussi valu \u00e0 son auteur le &lt;em&gt;Golden Globe&lt;\/em&gt; du meilleur film en langue \u00e9trang\u00e8re et l\u2019Oscar du meilleur r\u00e9alisateur.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span><\/span><strong> en 2018, vous avez d\u00e9clar\u00e9 dans une interview \u00eatre tr\u00e8s en col\u00e8re de cette victoire symbolique de <em>Netflix<\/em>\u2026<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>(Il coupe) Mais ce n\u2019\u00e9tait pas contre Cuar\u00f3n qui est un type extraordinaire, doubl\u00e9 d\u2019un cin\u00e9aste absolument g\u00e9nial. Et <em>Roma<\/em> est un film formidable.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Dans la m\u00eame interview vous disiez aussi \u00eatre pr\u00eat \u00e0 travailler \u00e0 la fabrication \u00ab&#160;de r\u00e9cits et d\u2019images dans d\u2019autres formats&#160;\u00bb&#160;?<\/strong> <strong>Vous mentionniez notamment l\u2019op\u00e9ra tout \u00e0 l\u2019heure, et vous venez d\u2019achever le tournage des derniers \u00e9pisodes du <em>Bureau des l\u00e9gendes<\/em><\/strong>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-6-57375' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/01\/17\/pourquoi-filmer-le-monde-conversation-avec-jacques-audiard\/#easy-footnote-bottom-6-57375' title='S\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e fran\u00e7aise portant de fa\u00e7on document\u00e9e sur la pratique de l\u2019espionnage dans les services fran\u00e7ais, cr\u00e9\u00e9e par \u00c9ric Rochant en 2015, dont Jacques Audiard a r\u00e9alis\u00e9 deux \u00e9pisodes de la derni\u00e8re saison qui sort au printemps 2020.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span><\/span><strong>. La s\u00e9rie est-elle un de ces autres formats&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>De fait, oui, je le pense. Au sens strict m\u00eame, parmi les r\u00e9volutions qu\u2019op\u00e8re la s\u00e9rie, celle de la succession des \u00e9pisodes est tr\u00e8s r\u00e9ussie. Maintenant, le cin\u00e9ma est oblig\u00e9 de regarder vers la s\u00e9rie. Par exemple lorsque l\u2019on a cr\u00e9\u00e9 <em>Un Proph\u00e8te<\/em> avec Thomas Bidegain, mon co-sc\u00e9nariste pour ce film, on s\u2019est dit que pour un film de 2h30, on allait chapitrer le sc\u00e9nario, comme pour une s\u00e9rie, par th\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque de l\u2019\u00e2ge d\u2019or des s\u00e9ries, les <em>Soprano<\/em>, <em>The Wire<\/em>, par exemple\u2026 \u00cates-vous un amateur de s\u00e9ries<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Je n\u2019aime pas cela du tout. J\u2019en regarde uniquement sur recommandation ou prescription. Je ne dis pas cela par exc\u00e8s d\u2019intelligence, mais j\u2019ai l\u2019impression de comprendre vite et je m\u2019ennuie assez rapidement. Ce qui n\u2019emp\u00eache qu\u2019il y ait des choses remarquables \u00e0 y prendre, \u00e9videmment. Vous parliez par exemple de formats&#160;: la r\u00e9volution de la s\u00e9rie, c\u2019est le format en cinquante minutes. Tout doit \u00eatre concentr\u00e9 en cinquante-deux minutes avec la fin ouverte au bout, le <em>cliffhanger<\/em>. Si Hitchcock voyait des s\u00e9ries aujourd\u2019hui, il se flinguerait. Ce sont des \u00ab&#160;<em>talking postcards<\/em>&#160;\u00bb. Au fond, ce n\u2019est presque que du dialogue.<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde r\u00e9volution de la s\u00e9rie, c\u2019est la position du <em>showrunner<\/em>, qui est celui qui fabrique la chose. C\u2019est lui le cr\u00e9ateur, et le r\u00e9alisateur se voit attribuer une fonction d\u2019ex\u00e9cutant. La s\u00e9rie impose le primat du sc\u00e9nario sur la r\u00e9alisation.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>C\u2019est une victoire du mod\u00e8le cr\u00e9atif du cin\u00e9ma hollywoodien<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Oui, si l\u2019on veut puisque le d\u00e9partement des sc\u00e9naristes avaient d\u00e9j\u00e0 beaucoup de pouvoir \u00e0 Hollywood. Avec la s\u00e9rie, ils s\u2019imposent comme les seuls cr\u00e9ateurs. Ensuite, quand on voit ces \u00e9quipes de sc\u00e9naristes \u00e0 l\u2019\u0153uvre c\u2019est tr\u00e8s impressionnant. Par exemple, Rochant sur le <em>Bureau des l\u00e9gendes<\/em>. Mais il ne faut pas se leurrer, il y a l\u00e0 une r\u00e9volution copernicienne, par rapport \u00e0 nous, cin\u00e9astes dits \u00ab&#160;auteurs&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Y a-t-il cependant des s\u00e9ries qui \u00e9chappent \u00e0 cette loi d\u2019airain du sc\u00e9nariste-cr\u00e9ateur<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Oui, je pense que <em>True Detective <\/em>\u00e9tait une tentative de r\u00e9volutionner la r\u00e9volution. C\u2019\u00e9tait l\u2019id\u00e9e d\u2019un sc\u00e9nariste et d\u2019un r\u00e9alisateur unique. Mais cela ne tient qu\u2019en huit \u00e9pisodes\u2026 La premi\u00e8re saison est marquante, de ce point de vue-l\u00e0. C\u2019est du cin\u00e9ma d\u2019auteur adapt\u00e9 au format t\u00e9l\u00e9vis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et malgr\u00e9 cette aversion pour les s\u00e9ries, vous avez sign\u00e9 les deux derniers \u00e9pisodes du <em>Bureau des l\u00e9gendes<\/em>\u2026<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Oui. Je l\u2019ai fait car \u00c9ric Rochant m\u2019a appel\u00e9 et que j\u2019adore son travail. Il me  rappelle un pan d\u2019histoire, avec par exemple <em>Les Patriotes<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-7-57375' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/01\/17\/pourquoi-filmer-le-monde-conversation-avec-jacques-audiard\/#easy-footnote-bottom-7-57375' title='Film r\u00e9alis\u00e9 en 1993 qui raconte l\u2019itin\u00e9raire d\u2019un jeune Fran\u00e7ais juif au sein du Mossad'><sup>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui est un OVNI, d\u2019une originalit\u00e9 incroyable. J\u2019\u00e9tais donc touch\u00e9 qu\u2019il m\u2019appelle, et j\u2019avais envie de travailler avec lui, d\u2019autant plus que c\u2019est un incroyable sc\u00e9nariste.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et comment s\u2019est pass\u00e9e cette exp\u00e9rience de travail entre un sc\u00e9nariste-cr\u00e9ateur et  un r\u00e9alisateur-auteur<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Je n\u2019y croyais pas, \u00e0 l\u2019origine. En amont de la s\u00e9rie, j\u2019avais d\u00e9clar\u00e9 que la s\u00e9rie m\u2019int\u00e9ressait \u00e0 la condition que je n\u2019\u00e9crive pas. Or, cela ne s\u2019est pas pass\u00e9 ainsi du tout&#160;; non qu\u2019il y ait eu de la mauvaise foi de la part d\u2019\u00c9ric, mais \u00e0 cause de la d\u00e9fection de certains sc\u00e9naristes. On a commenc\u00e9 par travailler de mani\u00e8re tr\u00e8s coll\u00e9giale avec \u00c9ric avant qu\u2019il ne me dise que j\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement libre. Au d\u00e9but, \u00e9videmment, je n\u2019y croyais pas du tout&#160;: apr\u00e8s tout, je m\u2019appr\u00eatais \u00e0 filmer quelque chose dont je n\u2019avais m\u00eame pas choisi ne serait-ce que le sujet. Mais j\u2019ai effectivement \u00e9t\u00e9 libre de faire ce que je voulais. En plus, \u00c9ric \u00e9tait ext\u00e9nu\u00e9. Notre entente s\u2019est donc en quelque sorte faite sur notre enthousiasme \u00e0 l\u2019id\u00e9e de travailler ensemble et sur sa fatigue \u00e0 lui. Tout s\u2019est bien pass\u00e9, en somme.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et ce syst\u00e8me de production, avec sa puissance financi\u00e8re, a-t-il une force de s\u00e9duction<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>\u00c9videmment. Les plateaux \u00e9taient remplis d\u2019une \u00e9quipe consid\u00e9rable, tous les jours, en permanence, et le mat\u00e9riel \u00e9tait pl\u00e9thorique et extraordinaire Je n\u2019ai jamais eu acc\u00e8s \u00e0 \u00e7a. Si tu me donnes des outils, je veux absolument tout voir, faire tout fonctionner ensemble, ma\u00eetriser toutes les cam\u00e9ras\u2026 C\u2019est assez enivrant.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le format de la s\u00e9rie tel qu\u2019il se d\u00e9veloppe depuis deux d\u00e9cennies est-il le dernier coup de boutoir du syst\u00e8me de production industriel am\u00e9ricain dans le syst\u00e8me europ\u00e9en<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Je pense. J\u2019ai une th\u00e9orie extraordinairement pessimiste l\u00e0-dessus. Il y a eu, je crois, des avant-coureurs de cela. Daney&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-8-57375' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/01\/17\/pourquoi-filmer-le-monde-conversation-avec-jacques-audiard\/#easy-footnote-bottom-8-57375' title='Serge Daney, critique de films fran\u00e7ais n\u00e9 en 1944 et mort en 1992.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> parle m\u00eame de \u00ab&#160;mort du cin\u00e9ma&#160;\u00bb. Je pense que le cin\u00e9ma est mort, et qu\u2019on ne le sait pas. Pour moi, c\u2019est d\u00e9sormais datable&#160;: il s\u2019agit des ann\u00e9es 1980-1990, avec l\u2019arriv\u00e9e du num\u00e9rique. Et ce, pour une raison bien r\u00e9elle&#160;: pour exister, le film avait besoin du r\u00e9el. Il en avait besoin photographiquement, \u00ab&#160;argentiquement&#160;\u00bb. \u00c0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on rompt le pacte avec le r\u00e9el s\u2019installe l\u2019\u00e8re du doute. C\u2019est assez curieux&#160;: quand Scorsese et Coppola font une sorte de \u00ab&#160;philippique&#160;\u00bb contre les <em>Marvel<\/em>, ils ont raison. C\u2019est frappant, et puis venant d\u2019eux, la d\u00e9claration a du cachet, on l\u2019\u00e9coute. Mais on a tort de n\u2019\u00e9couter que cela. Il y a un point aveugle qu\u2019on ne cite jamais, le num\u00e9rique. Les environnements <em>Marvel<\/em>, tous ces univers synth\u00e9tiques ne sont possibles que parce que le num\u00e9rique a atteint cette possibilit\u00e9-l\u00e0. \u00c0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on peut substituer \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9, \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019objet autre chose qui sort du calculateur, quelque chose s\u2019est rompu dans la fabrique du fim. Ce n\u2019est plus du cin\u00e9ma. Du reste, on devrait demander conseil \u00e0 des lexicographes et appeler cela autrement. C\u2019est par paresse, que l\u2019on dit \u00ab&#160;cin\u00e9ma&#160;\u00bb. Il faudrait employer un autre mot.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>\u00ab&#160;Je pense que le cin\u00e9ma est mort, et qu\u2019on ne le sait pas.&#160;\u00bb<\/p><cite>Jacques Audiard<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>En m\u00eame temps, le trucage et les effets sp\u00e9ciaux, qui ont \u00e9t\u00e9 facilit\u00e9s et l\u00e9ch\u00e9s par le num\u00e9rique, font partie du cin\u00e9ma depuis les origines&#160;: il suffit de penser \u00e0 M\u00e9li\u00e8s. Le num\u00e9rique introduit-il vraiment une rupture qualitative<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit davantage d\u2019une rupture ontologique. Justement, ce ne sont pas des effets sp\u00e9ciaux d\u2019une autre nature. Bien s\u00fbr que Coppola et Scorsese ont raison lorsqu\u2019ils disent qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une industrialisation, d\u2019une industrialisation des r\u00e9cits. La cons\u00e9quence est terrible&#160;: on n\u2019a plus besoin du r\u00e9el. Le cin\u00e9ma \u2014 comme le roman avant lui \u2014 appara\u00eet et se d\u00e9veloppe \u00e0 une moment donn\u00e9 parce qu\u2019il remplit une fonction sociale \u2026 De la m\u00eame mani\u00e8re que le roman a \u00e9t\u00e9 le miroir de la soci\u00e9t\u00e9 pour une bourgeoisie dont il accompagnait l\u2019\u00e9mergence, le cin\u00e9ma a servi de miroir aux couches nouvelles qui acc\u00e9daient au loisir et pouvaient se payer un billet de cin\u00e9ma de temps \u00e0 autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cin\u00e9ma, c\u2019est le miroir de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle. D\u00e8s le d\u00e9but, le cin\u00e9ma am\u00e9ricain s\u2019industrialise&#160;: Hollywood appara\u00eet au d\u00e9but des ann\u00e9es 1910. Et \u00e0 quoi sert le cin\u00e9ma&#160;? \u00c0 identifier des peuple, \u00e0 raconter les nations. En France aussi, sous la IIIe R\u00e9publique, le cin\u00e9ma sert \u00e0 cela. Si l\u2019on dressait une typologie sociale de la France de l\u2019entre-deux guerres, il suffit de regarder un film de Pagnol. Si l\u2019on veut voir comment le prol\u00e9taire se repr\u00e9sentait, un film de Jean Gabin fera l\u2019affaire. C\u2019est une fonction tr\u00e8s claire. Godard ne dit pas autre chose que cela sur le renouveau du cin\u00e9ma italien en 1947.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense qu\u2019aujourd\u2019hui le cin\u00e9ma a conserv\u00e9 cette fonction dans des \u00c9tats o\u00f9 il est moins libre, comme la Chine ou l\u2019Iran. Les r\u00e9alisateurs de ces pays cherchent des types humains, se d\u00e9battent avec le r\u00e9el et inventent des nouveaux r\u00e9cits. Alors qu\u2019en Occident, cette fonction d\u2019identification par le r\u00e9cit est bris\u00e9e. \u00c0 la place, il reste des sortes de s\u00e9ries anim\u00e9es produites sur ordinateur.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Ne pensez-vous pas que le num\u00e9rique sera forc\u00e9ment frapp\u00e9 d\u2019obsolescence&#160;? Quand on revoit un film de super-h\u00e9ros un peu dat\u00e9 comme le <em>Spiderman<\/em> de Sam Raimi, on se rend compte que l\u2019appareillage num\u00e9rique est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9 mais que le film reste bon.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>En toute franchise, je n\u2019ai pas vu des palanqu\u00e9es de <em>Marvel<\/em>, mais ce film-l\u00e0, je me souviens tr\u00e8s bien avoir \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par une tentative extr\u00eamement agr\u00e9able d\u2019\u00e9rotisation.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, on s\u2019est habitu\u00e9s \u00e0 un dynamisme singulier de la lumi\u00e8re. La HD, par exemple a une lumi\u00e8re tr\u00e8s \u00e9lectrique \u00e0 dominante bleue, ou jaune parfois. Certes, la Kodak de l\u2019\u00e9poque \u00e9tait totalement fausse, mais elle nous disait sans cesse sa limite, et c\u2019est ce qui en faisait la beaut\u00e9, d\u2019une certaine mani\u00e8re&#160;: en granulation, en manque de pr\u00e9cision\u2026 Mais l\u00e0, je redoute que cette chose-l\u00e0 ne nous fournisse des r\u00e9flexes pavloviens.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi, jusqu\u2019\u00e0 vingt-cinq ans, ma culture cin\u00e9matographique est faite pour moiti\u00e9, sinon plus, de films en noir et blanc. Et dans ces films en noir et blanc, une bonne portion \u00e9taient sourds et muets. Or maintenant, on peut oublier le noir et blanc\u2026 Le public n\u2019est tellement plus accoutum\u00e9 \u00e0 l\u2019effort d\u2019imagination que repr\u00e9sente le noir et blanc qu\u2019il ne sait pas comment r\u00e9agir. Tout \u00e7a, c\u2019est termin\u00e9. Ou bien, de mani\u00e8re tr\u00e8s exceptionnelle, comme dans le cas de <em>Roma<\/em>&#160;; mais <em>Roma<\/em> adopte une position tr\u00e8s particuli\u00e8re. Il assume avec force, presqu\u2019avec fracas, de coller une claque \u00e0 Hollywood et de les envoyer se faire voir chez les Grecs \u2014 d\u2019autant qu\u2019il est chez <em>Netflix<\/em>, alors bon, il s\u2019en fout. (<em>Il rit<\/em>) J\u2019aimerais faire un film en noir et blanc, d\u2019ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vous y songez<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, j\u2019y pense. Toutefois il y a ce probl\u00e8me que ce qui paraissait naturel autrefois, semblerait artificiel aujourd\u2019hui. Il y aurait une pose un peu \u00ab&#160;chichiteuse&#160;\u00bb. Alors que si je le faisais, ce serait pour cette raison tr\u00e8s simple que les couleurs m\u2019encombrent. Filmer aujourd\u2019hui une rue dans Paris, c\u2019est assister \u00e0 un concours de laideur.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et pourquoi, en ce cas, ne pas assumer une forme de pose comme Tarantino qui d\u00e9cide de filmer les <em>Huit Salopards <\/em>en 70 millim\u00e8tres alors que personne ne l\u2019a fait depuis vingt ans<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Parce que je crois justement qu\u2019il y a chez Tarantino une culture f\u00e9tichiste qui est, selon moi, trop complexe. Personnellement, je le ferais pour des raisons tr\u00e8s simples&#160;: avec le noir et blanc, on peut gommer beaucoup de choses. Le centre de l\u2019image est mieux contr\u00f4lable.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vous avez invent\u00e9 beaucoup de personnages, et les avez fait \u00e9voluer \u00e0 l\u2019\u00e9cran. Y en a-t-il un qui emporte votre pr\u00e9f\u00e9rence&#160;? Un personnage f\u00e9tiche, peut-\u00eatre<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai aucun personnage f\u00e9tiche. J\u2019ai beaucoup aim\u00e9 tous mes personnages et j\u2019ai beaucoup aim\u00e9 les acteurs qui les ont interpr\u00e9t\u00e9s. Apr\u00e8s, je peux avoir des souvenirs plus pr\u00e9cis de plaisir de voir jouer une actrice ou un acteur. Vous savez, Enzo Ferrari a \u00e9crit des m\u00e9moires qui s\u2019appellaient <em>Mes joies terribles<\/em>. Je crois que ces moments sont des joies terribles de la sorte. Ce ne sont pas des personnages, mais des personnes, femmes et hommes, qui vont interpr\u00e9ter des personnages et les faire sortir d\u2019eux-m\u00eames et, quand cela se produit, c\u2019est pour moi toujours une chose exceptionnelle. J\u2019ai toujours le sentiment que c\u2019est pour moi qu\u2019ils font \u00e7a&#160;! On n\u2019en croit pas ses yeux.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Y a-t-il une question \u00ab&#160;tarte \u00e0 la cr\u00e8me&#160;\u00bb qui revient \u00e0 chacun de vos entretiens, qu\u2019on vous pose fr\u00e9quemment<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Non, pas vraiment. Longtemps on m\u2019a demand\u00e9 ce que cela faisait d\u2019\u00eatre le fils de mon p\u00e8re. Mais on me la pose de moins en moins, donc je me la pose \u00e0 moi-m\u00eame, et c\u2019est assez agr\u00e9able.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Enfin, y a-t-il une question que vous aimeriez qu\u2019on vous pose et qu\u2019on ne vous a jamais pos\u00e9e&#160;?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Ce serait la question que posait un num\u00e9ro hors-s\u00e9rie de <em>Lib\u00e9ration<\/em>, en 1987&#160;: \u00ab&#160;<em>Pourquoi filmer le monde&#160;?<\/em>&#160;\u00bb La r\u00e9ponse qui m\u2019avait marqu\u00e9, c\u2019\u00e9tait de m\u00e9moire&#160;: \u00ab&#160;pour cr\u00e9er des univers, et voir comment ils fonctionnent&#160;\u00bb. Il y a un aspect quasi-g\u00e9om\u00e9trique. Je sais que je fais du cin\u00e9ma et que je vais filmer, \u00e0 un moment donn\u00e9, parce que c\u2019est mon rapport avec le monde, c\u2019est tout. C\u2019est un rapport au collectif. C\u2019est comment, \u00e0 partir d\u2019un projet individuel, l\u2019on va le collectiviser, au point de le donner \u00e0 des gens que l\u2019on ne conna\u00eet pas. \u00c7a, c\u2019est int\u00e9ressant.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et le regard de ces gens que vous ne connaissez pas ne vous inqui\u00e8te pas<\/strong>&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Non, pas du tout. C\u2019est surtout une tr\u00e8s grande \u00e9motion, d\u00e8s que cela se passe sans moi. C\u2019est faire des choses qui vont se passer sans notre pr\u00e9sence. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a, \u00eatre romancier, d\u2019ailleurs&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le grand entretien cin\u00e9matographique (et litt\u00e9raire) de la rentr\u00e9e. 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