{"id":55299,"date":"2019-12-31T15:52:14","date_gmt":"2019-12-31T14:52:14","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=55299"},"modified":"2020-01-08T15:33:57","modified_gmt":"2020-01-08T14:33:57","slug":"2010-2019-un-tour-deurope-litteraire-de-la-decennie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/12\/31\/2010-2019-un-tour-deurope-litteraire-de-la-decennie\/","title":{"rendered":"2010-2019 : un tour d\u2019Europe litt\u00e9raire de la d\u00e9cennie."},"content":{"rendered":"\n
Depuis deux mois, Le Grand Continent publie chaque semaine le compte-rendu d\u2019un ouvrage de litt\u00e9rature paru r\u00e9cemment dans une aire linguistique europ\u00e9enne. Alors que les ann\u00e9es dix du XXIe si\u00e8cle s\u2019ach\u00e8vent, nous avons demand\u00e9 \u00e0 nos correspondants <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> dans chacun de ces pays de donner, au terme d\u2019un sondage, les trois livres qui leur semblaient les plus \u201cimportants\u201d de la d\u00e9cennie pour chacune de ces langues. Que faut-il entendre par l\u00e0 ? Il s\u2019agit \u00e0 chaque fois de s\u00e9lections personnelles, qui ne pr\u00e9tendent pas \u00e0 une objectivit\u00e9, de toute mani\u00e8re illusoire, mais cherchent plut\u00f4t \u00e0 d\u00e9crire des \u0153uvres qui ont su le mieux capter et r\u00e9v\u00e9ler au public l\u2019imaginaire politique, esth\u00e9tique et symbolique qui caract\u00e9rise la tranche de l\u2019histoire humaine que repr\u00e9sente une d\u00e9cennie.Un constat s\u2019impose : trop peu d\u2019entre eux ont \u00e9t\u00e9 traduits dans d\u2019autres langues europ\u00e9ennes. \u00c0 titre d\u2019exemple, sur les 27 livres non-fran\u00e7ais de notre s\u00e9lection, 8 seulement ont \u00e9t\u00e9 traduits et publi\u00e9s en France, soit moins d\u2019un tiers. L\u2019activit\u00e9 \u00e9ditoriale et litt\u00e9raire europ\u00e9enne, plus foisonnante que jamais, exige de nous un regain d\u2019int\u00e9r\u00eat pour les litt\u00e9ratures qui nous entourent et contribuent, de fa\u00e7on parfois silencieuse, \u00e0 la poursuite du vieil id\u00e9al de la R\u00e9publique des Lettres. Herta M\u00fcller, Immer derselbe Schnee und immer derselbe Onkel<\/em> [Toujours la m\u00eame neige et toujours le m\u00eame oncle], Hanser, 2011<\/strong> Josefine Klougart, Stigninger og fald <\/em>[Pentes et rampes], Rosinante, 2010<\/strong> Rafael Chirbes, En la orilla, <\/em>Anagrama, 2013 [Traduction fran\u00e7aise : Sur le rivage<\/em>, \u00c9ditions Rivages, 2015]<\/strong> Emmanuel Carr\u00e8re, Le Royaume<\/em>, P.O.L., 2014<\/strong> Szil\u00e1rd Borb\u00e9ly (1964-2014), Nincstelenek : m\u00e1r elment a Mesij\u00e1s ?<\/em>, Kalligram, 2013 [Traduction fran\u00e7aise : La mis\u00e9ricorde des coeurs, <\/em>trad. Agn\u00e8s J\u00e1rf\u00e1s, Christian Bourgois, 2015]<\/strong> Elena Ferrante, L\u2019amica geniale<\/em>, Edizioni E\/O, 2011-2014 <\/em>[Traduction fran\u00e7aise : L\u2019amie prodigieuse I-IV<\/em>, Gallimard, 2014-2019]<\/strong> Karl Ove Knausg\u00e5rd, Min Kamp 6<\/em> [Mon Combat, livre 6], Oktober, 2011<\/strong> Joanna Bator, Ciemno, prawie noc<\/em> [Il fait noir, presque nuit], WAB, 2012<\/strong> Mircea C\u0103rt\u0103rescu, Solenoid<\/em>, Editura Humanitas, 2015 [Traduction fran\u00e7aise : Sol\u00e9no\u00efde<\/em>, \u00c9ditions Noir sur Blanc, 2019]<\/strong> Beate Grimsrud, En d\u00e5re fri <\/em>[Un fou en libert\u00e9], Albert Bonniers F\u00f6rlag, 2010<\/strong> Panorama d’une d\u00e9cennie de litt\u00e9rature europ\u00e9enne au travers d’une s\u00e9lection de 30 ouvrages en 10 langues.<\/p>\n","protected":false},"author":570,"featured_media":55302,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1728],"tags":[],"geo":[],"class_list":["post-55299","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts","staff-mathieu-roger-lacan"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n
Apr\u00e8s vous avoir livr\u00e9 ce panorama de la litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019\u00e9chelle pertinente, le Grand Continent prolongera en 2020 et dans la d\u00e9cennie \u00e0 venir son engagement pour la refondation de ce r\u00eave d\u2019un dialogue litt\u00e9raire \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne.
Bonne ann\u00e9e et bonne lecture !<\/span><\/p>\n\n\n\nAllemand<\/span><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Dans ce r\u00e9cit \u00e0 la fois intime et m\u00e9moriel, la Prix Nobel de litt\u00e9rature 2009 propose une immersion aussi fine et pr\u00e9cise que d\u00e9routante dans son enfance et sa jeunesse dans la Roumanie de Ceau\u0219escu. Le travail litt\u00e9raire de Herta M\u00fcller se partage entre la prose et les recueils de \u201ccollages\u201d, ces derniers constituants \u00e0 la fois des po\u00e8mes (des assemblages de mots) et des objets tabulaires, semblables \u00e0 des cartes postales. Son parcours, d\u2019un petit village roumain \u00e0 la po\u00e9sie germanophone et \u00e0 la sc\u00e8ne litt\u00e9raire europ\u00e9enne et mondiale, place dans les pas de Paul Celan. Ce r\u00e9cit en prose se fonde sur la description minutieuse d\u2019un quotidien morne sous l\u2019\u0153il du r\u00e9gime et de la police, dans une \u00e9poque d\u00e9sormais abolie. Il donne en quelque sorte une clef de lecture pour aborder dans toute son ampleur l\u2019\u0153uvre incroyablement riche de M\u00fcller, tout en alliant, dans un geste commun \u00e0 de nombreux contextes litt\u00e9raires europ\u00e9ens au fil de la d\u00e9cennie qui vient de s\u2019\u00e9couler : celui de r\u00e9verb\u00e9rer, au travers d\u2019une histoire personnelle, l\u2019histoire et les tensions de toute une soci\u00e9t\u00e9 et de toute \u00e9poque r\u00e9volues.
Elfriede Jelinek, Schatten (Eurydike sagt)<\/em>, Rowohlt Theater Verlag, 2013<\/strong> [Traduction fran\u00e7aise : Ombre. Eurydice parle<\/em>, trad. Sophie Andr\u00e9 Herr, L\u2019Arche, 2018]<\/strong>
L\u2019ombre de ce long monologue th\u00e9\u00e2tral \u00e9crit par l\u2019Autrichienne Elfriede Jelinek, Prix Nobel de litt\u00e9rature 2004, est celle d\u2019une Eurydice des temps modernes, dont la voix d\u00e9routante s\u2019affirme au fil des pages. Telle Winnie, l\u2019h\u00e9ro\u00efne de Beckett, Eurydice rappelle dans les Enfers les objets qui l\u2019entourent – en particulier ses v\u00eatements, \u00e9toffes d\u2019apparat et vestiges d\u2019une f\u00e9minit\u00e9 brim\u00e9e par la pr\u00e9sence d\u2019un Orph\u00e9e qui lui vole sa lumi\u00e8re. Car dans le mythe, Eurydice est l\u2019\u00e9ternelle silencieuse face \u00e0 un Orph\u00e9e qui charme le monde. Jelinek offre \u00e0 cette ombre un espace litt\u00e9raire pour que sa parole se d\u00e9ploie \u00e0 contre courant du mythe, dans cet entre-deux que constitue le voyage aux Enfers.
Robert Seethaler, Eine Ganzes Leben<\/em>, Hanser Berlin, 2014<\/strong> [Traduction fran\u00e7aise : Une Vie enti\u00e8re<\/em>, trad. \u00c9lisabeth Landes, Sabine Wespieser \u00e9diteur, 2015]<\/strong>
Le r\u00e9cit minimaliste de l\u2019Autrichien Robert Seethaler d\u00e9crit l\u2019existence simple, solitaire, faite d\u2019\u00e9preuves et de douleurs accept\u00e9es la t\u00eate haute, d\u2019un homme que la duret\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 rurale, la splendeur des montagnes autrichiennes, l\u2019exp\u00e9rience de la guerre puis la transformation des vall\u00e9es en stations de ski balloteront, et recouvrirons finalement, sans donner de destin ni de m\u00e9moire particuli\u00e8res \u00e0 cette vie minuscule<\/em>. Jouant \u00e0 la fois de la pudeur empathique d\u2019un Pierre Michon et de l\u2019esth\u00e9tique d\u00e9pouill\u00e9e des peintures de la vie rurale du Suisse Jacques Chessex, l\u2019\u00e9criture de Seethaler dans Une Vie enti\u00e8re<\/em> se dote d\u2019une charge empathique, \u00e9thique et narrative, sans c\u00e9der ni au mis\u00e9rabilisme ni \u00e0 la froideur d\u00e9sincarn\u00e9e, deux \u00e9cueils fr\u00e9quemment emprunt\u00e9s par la litt\u00e9rature de notre \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\nDanois<\/span><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est le paysage de l\u2019enfance, mais aussi la cadence de sa prose po\u00e9tique, qui ont donn\u00e9 le titre au premier roman de Josefine Klougart qui a vite gagn\u00e9 l\u2019\u00e9pith\u00e8te de \u201dla Virginia Woolf de la Scandinavie\u201d. \u00c0 travers la perception d\u2019une jeune fille et par de longues chaines de m\u00e9taphores originales, mais jamais mani\u00e9ristes, le roman nous donne une peinture d\u2019un paysage, d\u2019une famille, de la chute d\u2019une m\u00e8re, des r\u00eaves d\u00e9\u00e7us de l\u2019enfant et de la naissance d\u2019une conscience po\u00e9tique.
\u00a0
Kim Leine, Profeterne i Evighedsfjorden <\/em>[Les proph\u00e8tes du Fjord de l\u2019\u00c9ternit\u00e9], Gyldendal, 2012<\/strong>
Ce roman historique monumentale nous m\u00e8ne au Groenland \u00e0 la fin du 18\u00e8me si\u00e8cle. \u00c0 travers son protagoniste, le pasteur humaniste et rousseauiste Morten Falck, nous comprenons l\u2019absurdit\u00e9 du projet de la colonisation. La grande force de Leine est sa fa\u00e7on naturaliste de sugg\u00e9rer l\u2019existence corporelle de ses personnages historiques : les pulsions, les liquides, les organes, les sensations qui hantent les corps humains, les perruques poudr\u00e9es qui grouillent de puces.\u00a0\u00a0
\u00a0
Helle Helle, De <\/em>[Elles], Oktober, 2018<\/strong>
Helle Helle est la reine de la prose minimaliste en Scandinavie. Sa prose subtile est une c\u00e9l\u00e9bration de la po\u00e9sie du banal. Son roman le plus r\u00e9cent, et peut-\u00eatre le plus excellent, est l\u2019histoire d\u2019une m\u00e8re et une fille qui vont se s\u00e9parer, la fille pour entrer dans la vie adulte, la m\u00e8re pour mourir. Rien n\u2019est dit et tout et dit. Le chagrin et l\u2019humour s\u2019accompagnent et sont aussi discrets l\u2019un que l\u2019autre<\/p>\n\n\n\nEspagnol<\/span><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Le roman s\u2019ouvre sur la d\u00e9couverte d’un corps dans le marais d’Olba. Le protagoniste, Esteban, a \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de fermer l’atelier de menuiserie qu’il poss\u00e9dait, laissant au ch\u00f4mage ceux qui travaillaient pour lui. Tout en prenant soin de son p\u00e8re en phase terminale, Esteban enqu\u00eate sur les raisons de la ruine qu’il assume dans son double r\u00f4le de victime et de bourreau, et parmi les d\u00e9combres duquel on trouve les valeurs qui ont r\u00e9gi tout une soci\u00e9t\u00e9, un monde et une \u00e9poque. Le roman nous oblige \u00e0 regarder cet espace boueux qui a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, bien que pendant des ann\u00e9es personne n’ait sembl\u00e9 vouloir l’occuper, \u00e0 la fois lieu d’utilisation et ab\u00eeme o\u00f9 les crimes ont \u00e9t\u00e9 cach\u00e9s et les consciences priv\u00e9es et publiques ont \u00e9t\u00e9 emport\u00e9es. H\u00e9ritier de V\u00e1squez Montalb\u00e1n et de la meilleure tradition du r\u00e9alisme noir, le style de Chirbes est soutenu par un langage direct et un ton obsessionnel qui accroche le lecteur d\u00e8s la premi\u00e8re ligne en faisant de lui un complice.
Aixa de la Cruz, Cambiar de idea <\/em>[Changer d’avis], Caballo de Troya, 2019<\/strong>
Cambiar de idea<\/em> raconte l\u2019entr\u00e9e d\u2019une femme dans la trentaine, et sa lutte profonde avec sa condition de mortelle et avec ses frustrations. D\u2019un r\u00e9cit de soi fond\u00e9 sur une exp\u00e9rience assez commune de d\u00e9sillusion post-adolescente, Aixa de la Cruz fait une exploration sinc\u00e8re des d\u00e9sirs et des peurs qui traversent les femmes, la soci\u00e9t\u00e9, les id\u00e9ologies, la famille, l\u2019amour. Moins qu\u2019une autofiction, il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une exhortation, profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans notre \u00e9poque, \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer la vie comme conflit et comme changement.
Marta Sanz, Daniela Astor y la caja negra <\/em>[Daniela Astor et la bo\u00eete noire], <\/em>Anagrama, 2015<\/strong>
Le dernier ouvrage de Marta Sanz est un roman qui, en alternant la narration \u00e0 la premi\u00e8re personne et le faux ton de documentaire, questionne les limites de l\u2019intimit\u00e9, de la pudeur et du sens de lib\u00e9ration du corps f\u00e9minin. On y explore la fa\u00e7on dont la r\u00e9alit\u00e9 et ses repr\u00e9sentations sont li\u00e9es, et ces repr\u00e9sentations semblant souvent \u00e9crites dans une langue \u00e9trang\u00e8re que, dans ce livre, Marta Sanz fait sienne gr\u00e2ce \u00e0 un puissant m\u00e9lange de violence et de tendresse, d’humour et de sens critique. Daniela Astory y la caja negra<\/em> parle des m\u00e9tamorphoses, de l’h\u00e9ritage et de la m\u00e9moire du corps. De rivalit\u00e9 et de solidarit\u00e9. C’est un roman sur la transition qui choisit un point de vue avec lequel elle n’avait pas encore \u00e9t\u00e9 racont\u00e9e : celui des questions que se posent les femmes, de leur agitation et de leurs belles images.<\/p>\n\n\n\nFran\u00e7ais<\/span><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Les ann\u00e9es dix de notre si\u00e8cle ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par un retour, aussi bien dans l\u2019actualit\u00e9 la plus tragique que dans la r\u00e9flexion litt\u00e9raire et philosophique, \u00e0 la question du religieux, \u00e0 sa pr\u00e9gnance, \u00e0 son acceptation, \u00e0 sa radicalit\u00e9 parfois, \u00e0 sa visibilit\u00e9 dans notre espace public. Cette toile de fond de la d\u00e9cennie n\u2019est pas sans rapport avec le geste d\u2019\u00e9criture de Carr\u00e8re dans Le Royaume<\/em>, qui pourtant la d\u00e9place et la transcende largement. La gen\u00e8se de ce r\u00e9cit tient dans une double trajectoire : celle d\u2019un immense saut \u2014 d\u2019une parabole \u2014 \u00e0 la fois esth\u00e9tique, philosophique, historique et \u00e9thique vers les derni\u00e8res d\u00e9cennies du Ier si\u00e8cle apr\u00e8s J\u00e9sus-Christ, sur les pas des premiers chr\u00e9tiens, Paul, Jacques, Luc ; et celle d\u2019un retour r\u00e9flexif sur une p\u00e9riode de trois ans pendant laquelle, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, Carr\u00e8re, d\u00e9sormais agnostique, a pratiqu\u00e9 avec ferveur le culte catholique. Le r\u00e9cit joue aussi bien sur l\u2019\u00e9rudition que sur l\u2019humour pour nous replonger dans cet horizon historique et religieux si lointain, \u00e0 l\u2019aube de notre \u00e8re, acqu\u00e9rant par l\u00e0 une profondeur intuitive et empathique magistrale.\u00a0
Annie Ernaux, M\u00e9moire de fille<\/em>, Gallimard, 2016<\/strong>
Annie Ernaux remonte le fil de son pass\u00e9 : elle n\u2019est pas encore La Femme gel\u00e9e<\/em> (paru en 1981) mais une jeune adolescente, d\u00e9j\u00e0 ardente lectrice et monitrice d\u2019une colonie de vacances \u00e0 ses \u00e9t\u00e9s perdus. C\u2019est le r\u00e9cit d\u2019une \u00ab premi\u00e8re fois \u00bb, des fausses vanit\u00e9s masculines et de la d\u00e9tresse f\u00e9minine perdue entre les deux \u00e9cueils soci\u00e9taux qui la menacent : la \u00ab salope \u00bb et la \u00ab coinc\u00e9e \u00bb. D\u2019une amourette au grand amour, l\u2019\u00e9criture d\u2019Ernaux sonde avec compassion, avec humour et parfois avec m\u00e9pris, les \u00e9tats de l\u2019\u00e2me mais surtout du corps de celle qu\u2019elle \u00e9tait alors. Cette premi\u00e8re fois d\u00e9\u00e7ue, comme elles le sont souvent, a vocation \u00e0 porter un projet de vie et un projet d\u2019\u00e9criture : ce n\u2019est ainsi plus \u00ab il \u00e9tait une fois \u00bb mais \u00ab il y aura une fois \u00bb, pour reprendre la formule d\u2019Andr\u00e9 Breton. Ce n\u2019est plus tant l\u2019histoire d\u2019un jeune homme qui \u00ab n\u2019\u00e9tait pas son genre \u00bb que celle d\u2019une \u0153uvre \u00e0 venir, marqu\u00e9e par la conscience visc\u00e9rale de son propre corps.\u00a0
Virginie Despentes, Vernon Subutex<\/em>, Grasset, 2015-2017<\/strong>
Cycle romanesque tr\u00e9pidant, la saga de ce disquaire mis \u00e0 la rue est un des ph\u00e9nom\u00e8nes litt\u00e9raires de la d\u00e9cennie. Virginie Despentes hypnotise ses lecteurs par son style incisif et un regard profond\u00e9ment juste et sans piti\u00e9 sur la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine : des producteurs
des beaux quartiers aux marginaux des Buttes-Chaumont, toute une bande h\u00e9t\u00e9roclite se constitue autour du pouvoir magn\u00e9tique de Subutex, dernier d\u00e9positaire d\u2019un enregistrement in\u00e9dit de la star du rock Alex Bleach. Dans un Paris o\u00f9 l\u2019anonymat est menac\u00e9 par les rencontres fortuites et les r\u00e9apparitions de personnages fascin\u00e9s par le mal, Despentes est \u00e0 la crois\u00e9e entre le cynisme d\u2019un Bret Easton Ellis et l\u2019impertinence d\u2019un Jean Genet. <\/p>\n\n\n\nHongrois<\/span><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Symbole d\u2019une tendance r\u00e9cente de la litt\u00e9rature hongroise<\/a> \u00e0 interroger la m\u00e9moire des d\u00e9cennies sombres de la guerre et de l\u2019apr\u00e8s-guerre, l\u2019unique roman du po\u00e8te Szil\u00e1rd Borb\u00e9ly nous plonge dans les confins ruraux de la Hongrie, douze ans apr\u00e8s la r\u00e9pression des insurrections de 1956. M\u00ealant un style chirurgical et un regard impitoyable sur les r\u00e9alit\u00e9s sociales et humaines douloureuses, ce roman devient \u00e9galement, \u00e0 travers les diff\u00e9rents personnages de la famille qu\u2019il met en sc\u00e8ne (le p\u00e8re fils du seul survivant juif du village, la m\u00e8re fille d\u2019un koulak), une fresque r\u00e9flexive sur toute l\u2019histoire du XXe si\u00e8cle en Hongrie.
N\u00e1das P\u00e9ter, Vil\u00e1gl\u00f3 r\u00e9szletek : eml\u00e9klapok egy elbesz\u00e9l\u0151 \u00e9let\u00e9b\u0151l<\/em> [D\u00e9tails glorieux : souvenirs d\u2019un narrateur], <\/em>Budapest, Jelenkor, 2017<\/strong>
En analysant ses propres souvenirs, des images qui lui restent ou des histoires qu\u2019on lui a racont\u00e9es, le narrateur part \u00e0 la recherche de leurs sources. Il les d\u00e9compose pour les nettoyer de toutes d\u00e9figurations et puis les recomposer et remettre \u00e0 leur place dans sa vie personnelle et dans la vie de son monde. Des descriptions et des histoires poignantes, une investigation des correspondances cach\u00e9es se croisent dans l\u2019oeuvre monumentale d\u2019un des plus grands \u00e9crivains hongrois contemporains, P\u00e9ter N\u00e1das (n\u00e9 en 1942).
Zsuzsa Tak\u00e1cs, A Vak Rem\u00e9ny<\/em> [Aveugle Esp\u00e9rance], Budapest, Magvet\u0151, 2018<\/strong>
Zsuzsa Tak\u00e1cs (n\u00e9e en 1938) est une po\u00e8te et \u00e9crivaine, laur\u00e9ate de nombreux prix litt\u00e9raires. <\/em>R\u00e9compens\u00e9 par le Prix Aegon en 2019, A Vak Rem\u00e9ny<\/em> est le recueil de ses \u0153uvres po\u00e9tiques compl\u00e8tes, habit\u00e9 par une voix pure et h\u00e9sitante qui d\u00e9voile la d\u00e9pendance existentielle et corporelle, la vie et la mort, l\u2019amour et la naissance, les formes de la passion, la vie de la femme. Son po\u00e8me, Ha van lelk\u00fcnk<\/em> [\u201cSi conscience est encore\u201d] \u00e9tait en 2017 le po\u00e8me le plus lu et comment\u00e9 sur internet.<\/p>\n\n\n\nItalien<\/span><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Il existe un paradoxe litt\u00e9raire italien. Le pays demeure en t\u00eate des classements internationaux de l\u2019influence culturelle, pourtant son patrimoine universellement accessible n\u2019a pas de forme litt\u00e9raire. L\u2019art figuratif, la musique, le design, la mode, la cuisine sont imm\u00e9diatement capables de capturer des imaginaires et des tendances internationales, alors que la position de la litt\u00e9rature italienne est plus complexe. Elle demeure souvent une litt\u00e9rature mineure, parfois provinciale, incapable d\u2019int\u00e9grer les tendances internationales.
On ne devra donc pas s\u2019\u00e9tonner si le seul ph\u00e9nom\u00e8ne litt\u00e9raire mondial de la litt\u00e9rature italienne \u00e0 avoir marqu\u00e9 les ann\u00e9es dix, L\u2019Amica geniale<\/em>, autobiographie \u00e0 la recherche d\u2019un auteur, pr\u00e9sente une meilleure qualit\u00e9 litt\u00e9raire dans la traduction que dans sa version originale, gr\u00e2ce notamment \u00e0 son \u00e9ditrice, Ann Goldstein. Comme avec la musique d\u2019Albano ou de Toto Cotugno, L\u2019Amica geniale<\/em> installe un r\u00e9gime de r\u00e9ception diff\u00e9rent \u00e0 l\u2019\u00e9tranger.
Roberto Calasso, L\u2019impronta dell\u2019editore<\/em> [L\u2019art de l\u2019\u00e9diteur], Adelphi, 2013<\/strong>
Le livre de Roberto Calasso n\u2019a pas, en tant que tel, marqu\u00e9 la d\u00e9cennie, mais sa maison d\u2019\u00e9dition milanaise, Adelphi, para\u00eet \u00eatre l\u2019entreprise plus impressionnante du panorama \u00e9ditorial europ\u00e9en \u2014 et ce petit livre donne la clef et la g\u00e9n\u00e9alogie de son geste : un \u00e9diteur, c\u2019est l\u2019auteur d\u2019une \u00ab forme, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9tudier et de juger comme avec un livre, dont chaque livre composerait un paragraphe \u00bb.
Antonio Scurati, M. Il figlio del secolo<\/em> [M. Le fils du si\u00e8cle], Bompiani, 2019<\/strong>
Objet complexe, situ\u00e9 quelque part entre le travail d\u2019archive et le journalisme \u00e0 la recherche de correspondances ou d\u2019\u00e9chos contemporains, le premier tome de cette t\u00e9tralogie qui entreprend de suivre la carri\u00e8re de Benito Mussolini de son ascension \u00e0 sa chute a d\u00e9rout\u00e9 les historiens \u00e0 cause d\u2019une s\u00e9rie d\u2019inexplicables erreurs factuelles, mais a frapp\u00e9 l\u2019imaginaire. Peut-\u00eatre parce qu\u2019apr\u00e8s tout le fascisme demeure une de <\/p>\n\n\n\nNorv\u00e9gien<\/span><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Pendant la d\u00e9cennie 2010, le champ litt\u00e9raire norv\u00e9gien s\u2019est particuli\u00e8rement tourn\u00e9 vers la relation entre fiction et non-fiction. La manifestation la plus c\u00e9l\u00e8bre de cette tendance est la s\u00e9rie Mon Combat<\/em> de Karl Ove Knausg\u00e5rd, qui a pris une situation o\u00f9 le narrateur serait \u00ab fatigu\u00e9 de la fiction \u00bb comme point de d\u00e9part d’un roman autobiographique de 3000 pages, se terminant par un essai de 400 pages sur Hitler (que le titre \u00e9voque de fa\u00e7on perturbante) dans le volume final.
Dag Solstad, Det uoppl\u00f8selige episke element i Telemark i perioden 1591\u20131896<\/em> [L’\u00e9l\u00e9ment \u00e9pique et insoluble du T\u00e9l\u00e9mark pendant la p\u00e9riode 1591-1896], Oktober, 2013<\/strong>
Le Telemark<\/em> de Dag Solstad a explor\u00e9 les possibilit\u00e9s du roman non fictionnel sous un angle diff\u00e9rent. Le plus important \u00e9crivain norv\u00e9gien depuis les ann\u00e9es 1960 y parle de sa famille dont l\u2019histoire a plus de 400 ans, mais assure ne pas imaginer d\u2019arri\u00e8re-plans psychologiques et de vies int\u00e9rieures pour ses personnages : \u00ab pas d’inventions \u00bb, proclame Solstad au d\u00e9but du roman.
Vigdis Hjorth, Arv og milj\u00f8 <\/em>[H\u00e9ritage et testament], Cappelen Damm, 2016<\/strong>
Le Testament<\/em> de Vigdis Hjorth a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 lu dans le paradigme de la \u00ab litt\u00e9rature du r\u00e9el \u00bb ou \u00ab litt\u00e9rature de la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb (\u00ab virkelighetslitteratur<\/em> \u00bb en norv\u00e9gien). Le roman de Hjorth sur les suites complexes de la mort d’un p\u00e8re a fait place \u00e0 un d\u00e9bat sur la relation entre la litt\u00e9rature et les mod\u00e8les vivants qui a fait la une des journaux pendant des mois et qui a suscit\u00e9 sa propre r\u00e9ponse sous la forme d’un roman \u00e9crit par la s\u0153ur de Hjorth.
Au cours de la d\u00e9cennie 2010-2019, la litt\u00e9rature norv\u00e9gienne s’est export\u00e9e et a \u00e9t\u00e9 traduite \u00e0 un degr\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent. Knausgaard, Hjorth et Solstad ont tous \u00e9t\u00e9 traduits en plusieurs langues et ont \u00e9t\u00e9 salu\u00e9s par la critique internationale. Et bien que le Telemark<\/em> lui-m\u00eame n’ait pas \u00e9t\u00e9 traduit, son rayonnement \u00e0 l\u2019\u00e9tranger a \u00e9t\u00e9 incontestable : l\u2019am\u00e9ricaine Lydia Davis, ma\u00eetresse du genre de la nouvelle et laur\u00e9ate du Man Booker Prize a appris elle-m\u00eame le norv\u00e9gien en utilisant uniquement le livre de Solstad comme guide. <\/p>\n\n\n\nPolonais<\/span><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
R\u00e9compens\u00e9 par le prix litt\u00e9raire Nike et appuy\u00e9 par la Prix Nobel de litt\u00e9rature 2018 Olga Tukarczuk, le roman de Joanna Bator, marqu\u00e9e par sa formation de philosophe et par sa connaissance intime du Japon, s\u2019inscrit dans une d\u00e9marche qui semble fr\u00e9quente dans le champ litt\u00e9raire polonais des ann\u00e9es 10 du XXIe si\u00e8cle : lier un \u00e9pisode personnel \u00e0 une immersion dans un pass\u00e9 \u00e0 la fois personnel et collectif<\/a>. En effet, l\u2019enqu\u00eate initiale, celle d\u2019une journaliste revenue dans son village d\u2019enfance pour \u00e9crire un reportage sur des enl\u00e8vements d\u2019enfants, bascule dans une m\u00e9ditation sur sa propre vie, et bient\u00f4t sur une r\u00e9flexion collective sur une soci\u00e9t\u00e9 polonaise travers\u00e9e par des peurs et des questionnements spirituels, linguistiques, \u00e9thiques et politiques.
Weronika Murek, Uprawa ro\u015blin po\u0142udniowych metod\u0105 Miczurina<\/em> [La culture des plantes m\u00e9ridionales par la m\u00e9thode Michurin], Czarne, 2015<\/strong>
L\u2019ouvrage de Weronika Murek rejoint des pr\u00e9occupations communes de la litt\u00e9rature polonaise et des anciens pays du bloc sovi\u00e9tique \u2014 la recherche d\u2019identit\u00e9, la peinture du passage du temps, la qu\u00eate d\u2019une reconnaissance de soi dans un paysage o\u00f9 les signes ne font plus sens \u2014, tout interdisant toute forme de reconnaissance par une surcharge d\u2019imagination radicale. En construisant une fresque fourmillante de personnages, de lieux, de situations incongrues, elle parvient \u00e0 reproduire \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une vaste fantaisie litt\u00e9raire ce que Freud nomme l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9<\/em> (Das Unheimlich<\/em>), subtil et troublant m\u00e9lange entre le familier et l\u2019inconnu.\u00a0
Karol Modzelewski, Zaje\u017adzimy koby\u0142\u0119 historii. Wyznania poobijanego je\u017ad\u017aca, Wydawnictwo Iskry<\/em>, <\/em>2013 [Traduction fran\u00e7aise : Nous avons fait galoper l’histoire : confessions d’un cavalier us\u00e9<\/em>, Maison des Sciences de l’Homme, 2018]<\/strong>
Dans le sillage d\u2019un mouvement tr\u00e8s pr\u00e9gnant dans la Pologne de nos ann\u00e9es dix, qui consiste \u00e0 faire retour sur la p\u00e9riode communiste et \u00e0 entrelacer l\u2019histoire collective et l\u2019aventure individuelle pour chercher des rep\u00e8res dans le temps pr\u00e9sent, une place particuli\u00e8re doit \u00eatre faite \u00e0 l\u2019autobiographie du militant communiste puis dissident Karol Modzelewski. Ce vieux cavalier de l\u2019opposition au r\u00e9gime socialiste, qui a particip\u00e9 \u00e0 la fondation de Solidarno\u015b\u0107 avec Lech Wa\u0142\u0119sa, retrace dans le d\u00e9tail son exp\u00e9rience de l\u2019histoire politique de la Pologne, des ann\u00e9es 1940 \u00e0 aujourd\u2019hui. Par ses r\u00e9flexions sur son cheminement propre, il s\u2019int\u00e8gre au mouvement plus large de renouvellement des approches historiographique qui a lieu en Pologne depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es et contribue \u00e0 le nourrir. <\/p>\n\n\n\nRoumain<\/span><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
La litt\u00e9rature roumaine des ann\u00e9es dix semble se caract\u00e9riser par un trait principal : elle accompagne et m\u00eame d\u00e9passe les autres arts (notamment les arts du spectacle) dans la tentative de donner un sens et une meilleure compr\u00e9hension aux presque cinq d\u00e9cennies de r\u00e9gime communiste.
Le livre de Mircea C\u0103rt\u0103rescu, Solenoid<\/em> (derni\u00e8re s\u00e9lection Prix M\u00e9dicis 2019), certainement celui qui a le plus marqu\u00e9 la d\u00e9cennie, fut \u00e0 la fois acclam\u00e9 et critiqu\u00e9. Roman postmoderniste, syncr\u00e9tique, il a comme toile de fond l\u2019univers scolaire du communisme des ann\u00e9es 1980. Dans les mots de Ioana P\u00e2rvulescu, c\u2019est un portrait de l’artiste en homme m\u00fbr, le plus incroyable roman roumain des vingt-cinq derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/em> Consid\u00e9r\u00e9 comme le plus grand \u00e9crivain roumain contemporain, le nom de Mircea C\u0103rt\u0103rescu a \u00e9t\u00e9 plusieurs fois \u00e9voqu\u00e9 pour le prix Nobel de litt\u00e9rature.
Ioana P\u00e2rvulescu (ed.), \u0218i eu am tr\u0103it \u00een comunism <\/em>[Moi aussi j\u2019ai v\u00e9cu sous le communisme], Humanitas, 2015<\/strong>
Ioana P\u00e2rvulescu r\u00e9ussit un exercice hors pair avec le livre \u0218i eu am tr\u0103it \u00een comunism<\/em>. Ce volume collectif, qui pourrait avoir comme fil rouge les vers de Bacovia, \u00d4 triste pays si riche d’humour, <\/em>r\u00e9unit 360 petites histoires (souvenirs) \u00e9crites par 95 auteurs. Il d\u00e9crit brillamment l\u2019absurdit\u00e9 de la vie de tous les jours sous le r\u00e9gime communiste roumain : manque de libert\u00e9, de nourriture, files d\u2019attente, peur n\u00e9vrotique d\u2019autrui.
Gabriel Liiceanu, Dragul meu turnator<\/em> [Mon cher cafteur], Humanitas, 2013<\/strong>
Gabriel Liiceanu, figure active dans l\u2019espace publique post-communiste, explore dans Dragul meu turnator, <\/em>les voix m\u00e9connues de la supervision totale qui a caract\u00e9ris\u00e9 le r\u00e9gime de Ceau\u0219escu. Que se passe-t-il lorsque le d\u00e9lateur et la personne d\u00e9nonc\u00e9e se retrouvent face-\u00e0-face, 35 plus tard ? L\u2019auteur pr\u00e9sente son livre comme une r\u00e9ponse \u00e0 la question \u00ab Pourquoi la Roumanie est-elle comme elle est depuis 23 ans ? \u00bb<\/p>\n\n\n\nSu\u00e9dois<\/span><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Le mot \u00ab d\u00e5re \u00bb signifie idiot, lunatique ou fou. Le roman d\u00e9crit une jeune femme, Eli, qui souffre d’une psychose s\u00e9v\u00e8re : elle a quatre voix masculines dans sa t\u00eate \u2014 celles d\u2019Espen, Erik, Emil et du Prince Eugen \u2014 qui essaient de la contr\u00f4ler. Bien que r\u00e9guli\u00e8rement intern\u00e9e et en lutte permanente contre sa maladie, elle est une \u00e9crivaine \u00e0 succ\u00e8s, qui voyage et donne des conf\u00e9rences. Le style de Grimsrud est tout \u00e0 fait original, sans effort, drastique et \u00e9mouvant. Elle est n\u00e9e en Norv\u00e8ge, mais vit et travaille en Su\u00e8de depuis plusieurs d\u00e9cennies, traduisant elle-m\u00eame son travail en norv\u00e9gien, langue dans laquelle elle est \u00e9galement une \u00e9crivaine tr\u00e8s lue.
Athena Farrokzhad, Vitsvit<\/em>, Albert Bonniers F\u00f6rlag, 2013 <\/strong>
Farrokzhad est n\u00e9e en Iran en 1983 et a grandi \u00e0 G\u00f6teborg. Sa voix a un poids politique en Su\u00e8de, notamment par son travail pour l’\u00e9ducation avec d\u2019autres \u00e9crivains \u00e0 l’\u00e9cole Biskops Arn\u00f6. Publi\u00e9 en 2013 chez Albert Bonniers F\u00f6rlag, Vitsvit<\/em> est un po\u00e8me \u00e9pique narratif, qui raconte l\u2019histoire d\u2019une famille, tout en traitant de la r\u00e9volution, de la migration, de la violence, du racisme structurel et de la \u201cblancheur\u201d. Traduit en anglais, danois, norv\u00e9gien, roumain, hongrois, croate, allemand et bi\u00e9lorusse, ce livre a eu un grand impact sur la sc\u00e8ne litt\u00e9raire su\u00e9doise. Il a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 pour le th\u00e9\u00e2tre, tant pour la radio que pour la sc\u00e8ne.
Sara Stridsberg, Beckomberga<\/em>, Ode till min familj, Albert Bonniers F\u00f6rlag, 2014 <\/strong> [Traduction fran\u00e7aise : Beckomberga<\/em>, Ode \u00e0 ma famille<\/em>, Gallimard, 2016]<\/strong>
N\u00e9e en 1972, Stridsberg est une romanci\u00e8re de premier plan, dont l’\u0153uvre a inspir\u00e9 de nombreux nouveaux \u00e9crivains, en particulier des femmes. Elle prend souvent pour sujet les personnes d\u00e9favoris\u00e9es, pauvres ou marginalis\u00e9es ou autrement vuln\u00e9rables, en particulier les jeunes filles comme dans Darling River<\/em>, inspir\u00e9 par le roman de Nabokov Lolita, ou L’Antarctique de l’amour<\/em><\/a>, o\u00f9 la narratrice est une jeune femme assassin\u00e9e. \u00c0 Beckomberga \u2014 nom d’un immense h\u00f4pital psychiatrique qui existait auparavant aux alentours de Stockholm \u2014, nous rencontrons une adolescente, Jackie, dont le p\u00e8re est un patient de l’h\u00f4pital. Il est tr\u00e8s charismatique, suicidaire, et va \u00e0 des f\u00eates avec les m\u00e9decins et d’autres patients. Jackie lui rend visite \u00e0 l’h\u00f4pital et rencontre d’autres patients, que l\u2019autrice d\u00e9peint tous avec dignit\u00e9, humanit\u00e9 et prudence, mais sans sentimentalisme. Le style de Stridsberg est onirique, a\u00e9rien, fait d\u2019associations libres, d’une grande beaut\u00e9, mais tout \u00e0 fait r\u00e9aliste. L\u2019autrice su\u00e9doise Birgitta Trotzig (1929-2011) pourrait \u00eatre une source d’inspiration dans sa qu\u00eate existentielle sur le d\u00e9sespoir et la douleur. Marguerite Duras pourrait en \u00eatre une autre pour ses repr\u00e9sentations de la sexualit\u00e9 de la jeune fille.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"