{"id":54097,"date":"2019-12-06T18:14:41","date_gmt":"2019-12-06T17:14:41","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=54097"},"modified":"2019-12-06T19:26:50","modified_gmt":"2019-12-06T18:26:50","slug":"pain-damertume","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/12\/06\/pain-damertume\/","title":{"rendered":"Pain d\u2019amertume"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Il y a des livres artistiquement incontestables, ceux que nous v\u00e9n\u00e9rons, avec \u00e9merveillement et gratitude, comme des classiques. Leur force litt\u00e9raire \u00e9blouissante ouvre des horizons d\u2019expression habit\u00e9s par un nouveau sens, jamais dit et surtout dicible uniquement avec ces mots, dans la singularit\u00e9 topologique \u00e9tablie par leur concat\u00e9nation dans un univers textuel. Ce sont des \u0153uvres-monde qui font partie int\u00e9grante de notre exp\u00e9rience de la r\u00e9alit\u00e9, dans lesquelles nous demeurons longtemps et sur lesquelles nous revenons toujours, comme le voyageur sur les destinations qu\u2019il aime&#160;; contrairement au touriste, il ne se limite pas \u00e0 visiter les lieux de son errance, mais il y s\u00e9journe et y retourne r\u00e9guli\u00e8rement, en int\u00e9grant le temps comme facteur d\u00e9terminant de son exploration de l\u2019espace.<br><br>A c\u00f4t\u00e9 des classiques, il y a des bons livres qui ne viennent pas faire partie de notre exp\u00e9rience de la r\u00e9alit\u00e9, mais contribuent \u00e0 la fa\u00e7onner&#160;: ce sont des \u0153uvres qui nous accompagnent dans notre pr\u00e9sence au monde, nous aidant \u00e0 trouver des rep\u00e8res, des cl\u00e9s de lecture dans le flou sombre et opaque de l\u2019histoire. Nous ne demandons pas \u00e0 ces \u0153uvres la splendeur de la beaut\u00e9, l\u2019\u00e9piphanie du sujet, mais un peu de lumi\u00e8re dans les longues nuits d\u2019hiver de notre incompr\u00e9hension, dans l\u2019obscurit\u00e9 de cette chose \u00e0 la fois famili\u00e8re et \u00e9tonnamment ind\u00e9chiffrable qu\u2019est l\u2019\u00eatre humain. Parfois, ce qui en \u00e9mane n\u2019est qu\u2019un faisceau de lumi\u00e8re intermittente (comme celui d\u2019un phare) qui laisse le paysage dans les t\u00e9n\u00e8bres, mais indique une position&#160;: c\u2019est ici que nous sommes et c\u2019est \u00e0 partir de la ponctualit\u00e9 radicale o\u00f9 nous nous trouvons que le chemin se d\u00e9finit, l\u2019immobilit\u00e9 se brise.<br> <br>Afonso Reis Cabral, \u00e9crivain portugais tr\u00e8s jeune et tr\u00e8s pr\u00e9coce, qui peut d\u00e9j\u00e0 se vanter d\u2019une carri\u00e8re respect\u00e9e, nous donne avec son deuxi\u00e8me roman, <em>P\u00e3o de A\u00e7ucar <\/em>(<em>Pain de Sucre<\/em>), l\u2019un de ces bons livres qui nous aident \u00e0 marcher, o\u00f9 l\u2019\u00e9criture est au service d\u2019une passion du savoir et de la compr\u00e9hension qui s\u2019impose comme grammaire \u00e9thique universelle de la litt\u00e9rature, raison civile et spirituelle de sa vocation humaniste la plus noble, la plus ancienne et la plus authentique.<br><br>Roman de fiction consacr\u00e9 \u00e0 une terrible histoire criminelle, l\u2019\u0153uvre, laur\u00e9ate du prix Jos\u00e9 Saramago 2019, actualise la grande tradition du <em>true crime<\/em>, inaugur\u00e9e de mani\u00e8re exemplaire par Truman Capote avec le fulminant et gla\u00e7ant <em>De sang-froid<\/em>. Comme dans Capote, les faits sont authentiques et portent sur un crime brutal et absurde, mais contrairement \u00e0 la pr\u00e9tention d\u2019adh\u00e9rence totale \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 historique avanc\u00e9e de fa\u00e7on probl\u00e9matique par l\u2019auteur am\u00e9ricain, l\u2019auteur portugais rejette par principe toute ambition de (pseudo)objectivit\u00e9. La cl\u00e9 pour comprendre la r\u00e9alit\u00e9 qui peut nous donner une \u00e9criture romanesque n\u2019est pas la reconstruction historiographique mais la reconstruction imaginative de l\u2019exp\u00e9rience humaine \u00e9paissie dans des faits que l\u2019historien peut d\u00e9crire, le journaliste rapporter, le psychologue et le sociologue expliquer, le juge examiner et juger, mais que l\u2019\u00e9crivain veut tout \u00ab&#160;simplement&#160;\u00bb comprendre. \u00c0 quel type de rationalit\u00e9 faut-il recourir lorsque nous rencontrons des circonstances qui nous semblent totalement insens\u00e9es, un gouffre de violence excessive, gratuite et contradictoire au point de para\u00eetre totalement illogique&#160;? La pathologie psychiatrique ou sociologique est un label-refuge dans de tels cas, ce qui permet d\u2019archiver l\u2019incident dans une taxonomie mais \u00e9loigne, plut\u00f4t que de la promouvoir, la possibilit\u00e9 de lui donner un sens&#160;: l\u2019\u00eatre humain qui r\u00e9tr\u00e9cit comme l\u2019objet de la maladie n\u2019est plus sujet, il est retir\u00e9 de la charit\u00e9 herm\u00e9neutique de l\u2019interlocution, ferm\u00e9 dans le d\u00e9sert de l\u2019incommunicabilit\u00e9. Ce que ce non-plus-sujet fait, n\u2019a pas de voix, c\u2019est un segment pur du r\u00e9el inscrit dans des langages ali\u00e8nes. Le crime est enterr\u00e9 dans la maladie mentale en tant que ph\u00e9nom\u00e8ne, exempt\u00e9 de \u00ab&#160;l\u2019indignit\u00e9&#160;\u00bb de l\u2019acte, sortant de l\u2019agora publique de la raison, pour se perdre dans les brumes du d\u00e9lire. Le compartimentage est un outil essentiel de l\u2019ordre social, comme l\u2019a d\u00e9montr\u00e9 Foucault une fois pour toutes, mais le prix \u00e0 payer pour le pouvoir de garantir la coh\u00e9sion du corps social est souvent la violence du renoncement \u00e0 la fatigue du sens. Et c\u2019est ici que la litt\u00e9rature peut intervenir, acceptant le d\u00e9fi, si difficile qu\u2019il para\u00eet impossible, d\u2019articuler l\u2019horreur en mots, de restituer la dignit\u00e9 de sujet tant au criminel comme \u00e0 la victime (souvent gomm\u00e9e comme son bourreau par la noirceur de l\u2019inexplicable), de retisser une pr\u00e9sence d\u2019humanit\u00e9 dans le vide creus\u00e9 par l\u2019absurde.<br> <br>Le <em>P\u00e3o de A\u00e7\u00facar<\/em> du titre est le nom de la carcasse d\u2019un b\u00e2timent inachev\u00e9 et abandonn\u00e9 qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve, moignon d\u00e9sol\u00e9 d\u2019un projet naufrag\u00e9, dans une rue p\u00e9riph\u00e9rique de la ville de Porto, dans le Nord du Portugal. Il devait h\u00e9berger un centre commercial, maintenant il ne sert que de garage et d\u2019abri \u00e0 la v\u00e9g\u00e9tation sauvage d\u2019une ville trop pauvre et trop occup\u00e9e \u00e0 suivre le rythme de la croissance pour pouvoir prendre soin de ceux qui sont laiss\u00e9s pour compte, arr\u00eat\u00e9s par la maladie, les difficult\u00e9s sociales, la marginalit\u00e9. Ce b\u00e2timent-fant\u00f4me, monument avort\u00e9 du consum\u00e9risme joyeux, est devenu la patrie de Gisberta, transsexuelle br\u00e9silienne sans abri, toxicomane et malade du SIDA, qui vit dans une cabane en plastique et en carton dissimul\u00e9e dans la cave de l\u2019immeuble. Il est aussi devenu le refuge secret de trois pr\u00e9adolescents, d\u2019environs douze ans, h\u00f4tes d\u2019une institution d\u2019aide aux mineurs en difficult\u00e9, \u00e0 la recherche des murs oubli\u00e9s sur lesquels inscrire le cri silencieux des graffitis. Le moment venu, in\u00e9vitablement, les chemins se croisent. Les enfants deviennent amis avec cette femme. Ils lui rendent visite r\u00e9guli\u00e8rement, lui pr\u00e9parent des repas improvis\u00e9s, se proclament ses protecteurs, dans un \u00e9change d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 des besoins&#160;: ils ont la force de la jeunesse, de la sant\u00e9 et du groupe, elle a l\u2019infinie douceur des m\u00e8res perdues, pr\u00e9sentes seulement dans le r\u00eave. Mais un jour le groupe grandit. Les trois enfants se vantent avec les compagnons du centre d\u2019assistance de garder un secret, d\u2019\u00eatre les d\u00e9tenteurs de quelque chose d\u2019inhabituel, absolument exceptionnel&#160;: ce sont les amis d\u2019un \u00ab&#160;homme aux seins&#160;\u00bb. En \u00e9tant convertie en nouvelle, en atout dans la dure n\u00e9gociation d\u2019identit\u00e9 qui r\u00e9git la coexistence des adolescents dans le centre, une communaut\u00e9 sans r\u00e8gles ni autorit\u00e9, qui conna\u00eet seulement la contrainte et le pouvoir, la domination de ce qui est plus fort parce qu\u2019il est plus violent, plus cynique et plus cruel, Gisberta perd nom et individualit\u00e9. Elle devient un monstre de foire, spectacle anormal \u00e0 sacrifier au voyeurisme de ceux qui sont priv\u00e9s de toute possibilit\u00e9 de contemplation, <em>freak<\/em> marginal et vuln\u00e9rable, bon \u00e0 \u00eatre sacrifi\u00e9 en tant que bouc \u00e9missaire id\u00e9al pour la coh\u00e9sion de la meute \u2014 conform\u00e9ment \u00e0 la th\u00e9orie girardienne selon laquelle le groupe social, dans sa forme pr\u00e9-contractuelle, maintient son unit\u00e9 en exer\u00e7ant une violence collective envers un membre ou une minorit\u00e9 faible. Pendant une semaine, un groupe de jeunes \u00e2g\u00e9s de 12 \u00e0 16 ans se rend quotidiennement dans l\u2019enfer de la cave du \u00ab&#160;P\u00e3o de A\u00e7\u00facar&#160;\u00bb pour battre brutalement Gisberta. En la croyant morte, ils se d\u00e9barrassent de son corps en le jetant dans un lac souterrain cr\u00e9\u00e9 par un ruisseau qui coule sous les fondations du palais, un ab\u00eeme spectrale dans lequel le sol s\u2019effondre. M\u00eame les trois protecteurs de Gisberta participent au massacre&#160;: leur amiti\u00e9 envers elle s\u2019est transform\u00e9e en violence meurtri\u00e8re.<br> <br>Dix ans apr\u00e8s cet \u00e9v\u00e9nement atroce, Afonso Reis Cabral \u00e9crit un livre sur ce qui s\u2019est pass\u00e9 pour tenter de comprendre comment une victime peut se transformer en bourreau, comment une demande d\u2019affection peut se transformer en une pulsion de mort, l\u2019innocence bless\u00e9e s\u2019\u00e9chouant sur la pure cruaut\u00e9 destructrice. Et c\u2019est le c\u0153ur des sans-c\u0153ur que l\u2019auteur rach\u00e8te de cet ab\u00eeme dans lequel il a \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9 avec le pauvre corps de la femme, en mettant ainsi en mot le vertige de l\u2019aphasie \u00e0 laquelle ces pauvres gar\u00e7ons ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s par la pauvret\u00e9, l\u2019abandon, par la solitude bureaucratique dans laquelle la gestion institutionnelle des cas de n\u00e9cessit\u00e9 peut emmurer vivants les \u00ab&#160;b\u00e9n\u00e9ficiaires&#160;\u00bb de l\u2019aide d\u2019\u00c9tat. Ne pas juger, ne pas expliquer, simplement essayer de comprendre ne signifie pas absoudre, diminuer la gravit\u00e9 de ce qui est arriv\u00e9, mais le traduire en cette grammaire de l\u2019humain qu\u2019est la parole, dans laquelle les non-raisons acqui\u00e8rent non pas une justification, mais un sens. Donner un sens \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement est le seul radeau dans lequel il est possible de sauver de la violence gratuite cette solidarit\u00e9 avec l\u2019humanit\u00e9 du coupable qui est une condition essentielle parce que lui aussi rende \u00e0 la victime la dignit\u00e9 de la fraternit\u00e9 offens\u00e9e et d\u00e9ni\u00e9e, parce qu\u2019il reconnaisse le mal dont il \u00e9tait l\u2019auteur et l\u2019instrument. L\u2019un des enfants impliqu\u00e9s dans le massacre de Gisberta, l\u2019un des amis qui l\u2019ont trahie, en la livrant \u00e0 la meute puis en participant \u00e0 son ex\u00e9cution, vole un autobus municipal avant d\u2019\u00eatre identifi\u00e9 par la police, pour y peindre au spray une meute de chiens d\u00e9cha\u00een\u00e9e sur un pauvre corps abattu. Ce n\u2019est qu\u2019en r\u00e9inscrivant le graffiti de sa propre humanit\u00e9 dans le mur sale d\u2019une violence insens\u00e9e que le coupable peut survivre et demander pardon en m\u00eame temps que la justice, s\u2019il est vrai que la culpabilit\u00e9 est un fardeau trop lourd d\u00e9charg\u00e9 sur lui par une soci\u00e9t\u00e9 qui ne tient pas la foi avec ses propres promesses, ses projets, ses ambitions, dans laquelle les id\u00e9aux sont r\u00e9tr\u00e9cis \u00e0 des slogans, la l\u00e9galit\u00e9 devient une pellicule de protection de l\u2019indiff\u00e9rence et de l\u2019hypocrisie. Des enfants plac\u00e9s dans le centre d\u2019accueil financ\u00e9 par l\u2019\u00c9tat, on a d\u00e9couvert par la suite qu\u2019ils \u00e9taient soumis \u00e0 diverses formes d\u2019intimidation et de s\u00e9vices (notamment sexuels), totalement \u00e0 leur merci, gouvern\u00e9s uniquement par un ensemble de calendriers et de proc\u00e9dures, dissous dans l\u2019anonymat d\u2019un service administratif qui r\u00e9duit l\u2019enfance \u00e0 une donn\u00e9e bureaucratique.<br><br>Dans le moignon de b\u00e9ton du \u00ab&#160;P\u00e3o de A\u00e7\u00facar&#160;\u00bb, dans cette eau boueuse et infect\u00e9e dans laquelle pourrissent les fondements de ce qui a \u00e9t\u00e9 entrepris mais jamais accompli, les marginaux \u2014 la transsexuelle sans abri, les enfants sans famille \u2014 se rencontrent et consomment le rite sacrificiel de l\u2019expiation par procuration, n\u00e9cessaire au maintien du lien social. Gisberta est sacrifi\u00e9 pour garantir l\u2019unit\u00e9 de la meute, la seule forme de socialit\u00e9 accord\u00e9e aux fils de personne d\u2019une enfance d\u00e9ni\u00e9e. La soci\u00e9t\u00e9 qui expulse ses membres non conformes et donc inutilisables \u2014 en tant que force de travail, en tant que force de reproduction, en tant que force de formation \u2014 se clone dans une myriade de soci\u00e9t\u00e9s parall\u00e8les dans lesquelles la seule loi est pr\u00e9cis\u00e9ment celle de la force, \u00e9rig\u00e9e en crit\u00e8re discriminant d\u2019appartenance, manifest\u00e9e dans son essence brutalement animale de pulsion de survie, d\u00e9symbolis\u00e9e en vecteur de mort.<br> <br> La litt\u00e9rature doit ralentir la perception, a d\u00e9clar\u00e9 le grand critique russe Viktor Chklovski, questionner l\u2019automatisme de nos dispositifs r\u00e9ceptifs, modul\u00e9s sur la performance maximale, con\u00e7ue comme plein respect des normes de l\u2019exp\u00e9rience cognitive socialement \u00e9tablies. Dans ce mod\u00e8le, la cl\u00e9 de l\u2019efficacit\u00e9 r\u00e9side dans la rapidit\u00e9 de r\u00e9action et d\u2019application des r\u00e8gles apprises. La perception \u2014 sensorielle, ph\u00e9nom\u00e9nale et herm\u00e9neutique \u2014 de la r\u00e9alit\u00e9 devient un dispositif technique, d\u2019autant plus puissant qu\u2019il est rapide, car le but de cette proc\u00e9dure automatis\u00e9e est de reconna\u00eetre et non de d\u00e9couvrir, de confirmer et non de probl\u00e9matiser. Ce n\u2019est qu\u2019en renversant ce mod\u00e8le, en ralentissant la perception afin de mettre en \u00e9vidence l\u2019artificialit\u00e9 des sch\u00e9mas de signification qui lui sont culturellement associ\u00e9s, que la capacit\u00e9 d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 cognitive intrins\u00e8que \u00e0 la d\u00e9couverte du non-per\u00e7u, de la nouveaut\u00e9 latente dans la diversit\u00e9 neutralis\u00e9e par la g\u00e9n\u00e9ralisation, est remise en mouvement. Ralentir devient la cl\u00e9 pour comprendre qu\u2019il y a quelque chose de non vu et de non compris dans notre exp\u00e9rience de la r\u00e9alit\u00e9, dont le d\u00e9chiffrement n\u00e9cessite du temps et de la passivit\u00e9, les deux composantes essentielles de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique. Pour cette raison, la litt\u00e9rature est un grand operateur (anti-technique) de ralentissement, un dispositif pour bloquer, ou du moins perturber la vitesse de conversion des donn\u00e9es en codes pr\u00e9\u00e9tablis, en soulignant son inad\u00e9quation, en laissant au r\u00e9el le temps d\u2019imposer son irr\u00e9ductibilit\u00e9 aux connaissances que nous poss\u00e9dons, en stimulant l\u2019effort de compr\u00e9hension, d\u2019enqu\u00eater sur la dissonance.<br><br>L\u2019ali\u00e9nation produite par le ralentissement en tant que cl\u00e9 de la compr\u00e9hension et de l\u2019innovation cognitive est le grand royaume de la litt\u00e9rature, un discours qui fait de la marginalit\u00e9 et de la fictionnalit\u00e9 de son propre univers le moyen de d\u00e9tecter et de mettre en \u00e9vidence la partialit\u00e9 et l\u2019artificialit\u00e9 de l\u2019univers culturel du savoir socialement reconnu (de l\u2019<em>acceptabilit\u00e9<\/em> des codes \u00e9pist\u00e9miques, \u00e9thiques et symboliques). C\u2019est pourquoi la litt\u00e9rature est le grand t\u00e9lescope qui nous aide \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer la portion de r\u00e9el cach\u00e9 par la routine du socialement et scientifiquement correct, qui nous \u00e9veille \u00e0 l\u2019effort de compr\u00e9hension \u2014 engagement qui ne peut \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 aucun savoir \u2014, et au plus profond de la complexit\u00e9 humaine. La vraie litt\u00e9rature n\u2019explique pas, ne juge pas, ne d\u00e9finit pas. Elle nous invite \u00e0 nous arr\u00eater et \u00e0 regarder, \u00e0 trouver le sens l\u00e0 o\u00f9 nous ne le trouvons pas. Elle nous oblige \u00e0 sonder les eaux pollu\u00e9es cach\u00e9es sous les promesses naufrag\u00e9es de notre soci\u00e9t\u00e9 pour en racheter un pauvre corps tortur\u00e9 et l\u2019innocence qui s\u2019est noy\u00e9e avec lui. Ni \u00e0 l\u2019un ni \u00e0 l\u2019autre la litt\u00e9rature ne redonnera la vie, mais en les d\u00e9posant aux pieds de notre pi\u00e9t\u00e9 et de notre responsabilit\u00e9, elle leur restitue la dignit\u00e9 de l\u2019humain, qui leur a \u00e9t\u00e9 d\u00e9ni\u00e9e par la violence d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 construite sur la force qui expulse les petits, les faibles, les malades, les \u00e9trangers comme des rebuts inutiles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec son deuxi\u00e8me roman <em>P\u00e3o de a\u00e7\u00facar<\/em>, le jeune, mais d\u00e9j\u00e0 reconnu, auteur portugais Afonso Reis Cabral, nous plonge dans les tr\u00e9fonds de l\u2019\u00e2me humaine par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une histoire criminelle terrible \u2013 et pourtant vraie. 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