{"id":50886,"date":"2019-12-02T10:34:00","date_gmt":"2019-12-02T09:34:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=50886"},"modified":"2021-03-17T17:35:45","modified_gmt":"2021-03-17T16:35:45","slug":"nous-avons-rencontre-gilles-boeuf","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/12\/02\/nous-avons-rencontre-gilles-boeuf\/","title":{"rendered":"Une urgence climatique, conversation avec le biologiste Gilles B\u0153uf"},"content":{"rendered":"\n
Scientifique de renomm\u00e9e internationale, ancien pr\u00e9sident du Mus\u00e9um national d\u2019histoire naturelle et ancien conseiller scientifique aupr\u00e8s de S\u00e9gol\u00e8ne Royal pendant la COP21, le biologiste Gilles Boeuf nous interpelle sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019agir ensemble dans la lutte contre le r\u00e9chauffement climatique. Il nous parle, entre autres, de la valeur de la nature et encourage les citoyens \u00e0 repenser leur relation au vivant pour mieux appr\u00e9hender l\u2019effondrement de la biodiversit\u00e9 qui nous guette.<\/em><\/p>\n\n\n\n D’abord, je pr\u00e9f\u00e8re rappeler que je suis un chercheur public qui n\u2019\u00e9tait pas du tout habitu\u00e9 aux sph\u00e8res politiques. Si j\u2019ai accept\u00e9 de prendre ce travail-l\u00e0, c\u2019est parce que nous avions trois buts particuliers avec S\u00e9gol\u00e8ne Royal. Le premier : faire parler de l\u2019oc\u00e9an. Nous avions vingt Conf\u00e9rences des parties \u00e0 la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) auparavant o\u00f9 jamais les parties n\u2019avaient parl\u00e9 d\u2019oc\u00e9an, probablement parce que personne ne vote dans l\u2019oc\u00e9an, ni n\u2019est \u00e9lu, alors m\u00eame que ce dernier est le principal r\u00e9gulateur du climat.<\/p>\n\n\n\n La seconde raison c\u2019\u00e9tait de faire parler de la biodiversit\u00e9, du vivant, en d\u00e9montrant que ce vivant est aujourd\u2019hui la meilleure r\u00e9v\u00e9lation du changement climatique. Franchement, qu\u2019avons-nous \u00e0 faire du changement climatique s\u2019il n\u2019y a pas de vie sur la terre ?<\/p>\n\n\n\n Enfin, le troisi\u00e8me point \u00e0 mettre en avant pour nous \u00e9tait le r\u00f4le des femmes. Pourquoi, comment, n\u2019avons-nous jamais parl\u00e9 des femmes dans les COP alors qu\u2019elles sont bien souvent les premi\u00e8res victimes des grands \u00e9v\u00e9nements climatiques ? Les Nations unies ont publi\u00e9 deux chiffres dans ce sens en 2015. D\u2019abord, dans les cas d\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9, 70 % des personnes touch\u00e9es sont des femmes <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pourquoi ? De la m\u00eame mani\u00e8re, pour toutes les grandes catastrophes naturelles (\u00e9ruption volcanique ou tsunami par exemple) 70 % des victimes sont des femmes <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pourquoi les femmes sont-elles les plus expos\u00e9es ? Ce sont de vraies questions qu\u2019il fallait que nous posions. C\u2019est pour cela que je suis venu \u00e0 la COP 21. <\/p>\n\n\n\n Je dirais qu\u2019avec le recul, nous avons r\u00e9ussi \u00e0 faire parler de ces sujets. Le discours sur les femmes du 8 d\u00e9cembre 2015 <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> est quand m\u00eame assez embl\u00e9matique. Aussi, et pour la premi\u00e8re fois, sur 21 rapports de la Conf\u00e9rence des parties, celui de la COP21 parle de l\u2019oc\u00e9an. Et puis le vivant a \u00e9t\u00e9 omnipr\u00e9sent ; \u00e0 pr\u00e9sent, il n\u2019y a plus aucune publication du GIEC qui ne mentionne une synth\u00e8se des effets du changement climatique sur le vivant et aussi, \u00e0 l\u2019inverse, des effets du vivant sur le changement climatique. Cela a \u00e9t\u00e9 a minima<\/em> une victoire diplomatique.<\/p>\n\n\n\n Deux ans apr\u00e8s la COP21, le pr\u00e9sident Macron, organise le Earth Planet Summit<\/em> \u00e0 l\u2019\u00eele S\u00e9guin et admet devant toute l\u2019assembl\u00e9e que nous ne prenons pas le chemin financier de la r\u00e9solution de l\u2019Accord de Paris ; depuis, nous n\u2019avons pas vu grand chose se produire. J\u2019attends donc toujours de voir des r\u00e9alisations pratiques et politiques en faveur d\u2019une meilleure gestion de l\u2019environnement.<\/p>\n\n\n\n \u00ab J\u2019attends toujours de voir des r\u00e9alisations pratiques et politiques en faveur d\u2019une meilleure gestion de l\u2019environnement. \u00bb<\/p>Gilles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement d\u00e9\u00e7u, dans le sens o\u00f9 je ne m\u2019attendais pas \u00e0 un renversement. Nous avons abord\u00e9 de nouveaux sujets, c\u2019est une victoire. En 2018, j\u2019ai re\u00e7u une invitation du MEDEF par exemple. C\u2019est int\u00e9ressant que le MEDEF invite un \u00e9cologue \u00e0 son \u00e9cole d\u2019\u00e9t\u00e9, c\u2019est nouveau ! Que Sciences Po Paris confie sa conf\u00e9rence inaugurale de 2019 \u00e0 un \u00e9cologue, c\u2019est tout nouveau aussi ! Je pense que notre principale r\u00e9ussite au moment de la COP21 a \u00e9t\u00e9 de faire comprendre aux gens que les questions li\u00e9es au changement climatique ne sont pas du tout des questions d\u2019\u00e9colos farfelus, mais qu\u2019elles sont li\u00e9es \u00e0 nos vies de tous les jours. Et la g\u00e9opolitique aujourd\u2019hui ne peut pas ne pas prendre en compte ces consid\u00e9rations.<\/p>\n\n\n\n Je suis un peu cynique et d\u00e9sabus\u00e9 quand je vois ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 Nagoya <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u2026 nous avons \u00e9crit des choses, nous avons \u00e9mis des id\u00e9es qui se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es irr\u00e9alistes. Donc je ne sais pas ce qui vaut davantage la peine, poser des contraintes imp\u00e9ratives pour que les parties soient plus incit\u00e9es \u00e0 pr\u00e9server le vivant, ou alors faire ce que Nicolas Hulot reprochait au gouvernement quand il l\u2019a quitt\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire n\u2019avancer qu\u2019\u00e0 petits pas ?<\/p>\n\n\n\n Peut-\u00eatre que nous ne pouvons avancer qu\u2019\u00e0 petits pas ; je pense qu\u2019il faut que nous soyons r\u00e9alistes. Par exemple, des efforts ont \u00e9t\u00e9 entrepris pour cr\u00e9er des r\u00e9serves naturelles et pr\u00e9server le vivant dans des zones comme la mer de Corail. Maintenant, il faut surveiller ces r\u00e9serves naturelles et s\u2019assurer que des activit\u00e9s humaines d\u00e9l\u00e9t\u00e8res pour l\u2019environnement ne se d\u00e9veloppent pas dans ces zones. C\u2019est la vraie question. Ce que nous n\u2019avons pas encore r\u00e9ussi, c\u2019est \u00e0 faire prendre visc\u00e9ralement en consid\u00e9ration les questions li\u00e9es \u00e0 la biodiversit\u00e9 par les citoyens. Et je pense que nous ne communiquons pas tr\u00e8s bien : ce ne sont pas des crises d\u2019extinction que nous vivons en ce moment, mais un effondrement du nombre d\u2019individus dans les populations vivantes. <\/p>\n\n\n\n Mon opinion d\u2019\u00e9cologue se situe plut\u00f4t en faveur de la mise en place de cadres contraignants, bien s\u00fbr. Mais comment pouvons-nous contraindre des \u00c9tats \u00e0 changer leur comportement, que ce soit la Russie, la Chine, la France (parlons de nous aussi), ou les chefs d\u2019\u00c9tats africains, les pays d\u2019Am\u00e9rique latine ? Je vais reprendre les mots de mon ami Edgar Morin<\/a> lorsqu\u2019il disait l\u2019autre jour en parlant de la fameuse crise des Gilets jaunes : \u00ab vous savez, quand on gouverne un pays en laissant une bonne partie des gens de c\u00f4t\u00e9, le premier gourou qui passe est le dernier qui gagne \u00bb. Et pourtant, ces gourous qui passent, en g\u00e9n\u00e9ral, n\u2019en ont rien \u00e0 faire de l\u2019environnement.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Ce ne sont pas des crises d\u2019extinction que nous vivons en ce moment, mais un effondrement du nombre d\u2019individus dans les populations vivantes. \u00bb<\/p>Gilles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il y a une notion importante de justesse, de justice aussi. Nous ne pouvons pas dire aux pays en d\u00e9veloppement \u00ab faites ceci, ne faites pas cela \u00bb alors que nous avons all\u00e8grement adopt\u00e9 des comportements polluants dans le pass\u00e9. Ce qui est assez dramatique, en termes d\u2019impact environnemental, c\u2019est qu\u2019ils les adoptent beaucoup plus vite que nous ne l\u2019avons fait. Donc, comment trouver un juste milieu ? Comment persuader, demain, des entreprises d\u2019\u00eatre plus vertueuses ? Il faut absolument imaginer un d\u00e9veloppement futur durable, certes, mais en offrant la possibilit\u00e9 aux pays en voie de d\u00e9veloppement de pouvoir se d\u00e9velopper. La question est : \u00e0 quel prix ? Comment ? Quand le pr\u00e9sident Modhi nous dit en Inde \u00ab j\u2019ai des milliards de tonnes de charbon sous les pieds, et j\u2019ai 400 millions d\u2019Indiens qui n\u2019ont pas acc\u00e8s au courant \u00e9lectrique \u00bb, c\u2019est facile de dire \u00ab non, n\u2019utilisez pas ce charbon \u00bb. Il faut revenir \u00e0 Edgar Morin et \u00e0 sa th\u00e9orie des complexes. On ne r\u00e9pond pas par des choses tr\u00e8s simples \u00e0 des choses tr\u00e8s complexes.<\/p>\n\n\n\n \u00ab On ne r\u00e9pond pas par des choses tr\u00e8s simples \u00e0 des choses tr\u00e8s complexes. \u00bb<\/p>Gilles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les lobbies<\/em> jouent un r\u00f4le puissant. Aujourd\u2019hui, il existe un puissant lobbying<\/em> de la part des mouvements \u00e9cologiques, il faut le dire aussi ! Le probl\u00e8me du lobbying<\/em>, au sens n\u00e9gatif o\u00f9 nous l\u2019entendons, pour les grandes entreprises, c\u2019est que ces gens sont irresponsables. Ils savent tr\u00e8s bien que ce qu\u2019ils pr\u00f4nent n\u2019est pas durable ni soutenable. Ils savent bien que nous interdirons un jour les pesticides. C\u2019est une \u00e9vidence, mais nous continuons de g\u00e9n\u00e9rer du profit avec les pesticides. Tant que vivront cette confusion, ces questions entre les gens charg\u00e9s de la protection de l\u2019environnement et les gens responsables de la vente de ces produits nocifs, les choses ne changeront pas. Au niveau agricole, nous ne pouvons pas tout jeter du jour au lendemain ; d\u2019autant que nous avons fortement encourag\u00e9 les agriculteurs \u00e0 utiliser ces produits chimiques nocifs pendant des ann\u00e9es. Et pourtant il faut imp\u00e9rativement cesser de tuer nos sols !<\/p>\n\n\n\n En fait, nous sommes dans un double probl\u00e8me. Il faut d\u2019abord observer la d\u00e9mographie. En 1945, quand tout cela d\u00e9marre, nous sommes 2,1 milliards d\u2019\u00eatres humains sur Terre ; nous arrivons aujourd\u2019hui \u00e0 8 milliards. Et puis, nous sommes sur la voie de l\u2019\u00e9puisement des ressources naturelles. Nous surp\u00eachons, nous surconsommons, nous surpolluons, nous surexploitons, nous diss\u00e9minons tout, partout. Nous ne pouvons pas continuer comme \u00e7a. Les pays d\u00e9velopp\u00e9s ont des int\u00e9r\u00eats non n\u00e9gligeables vis-\u00e0-vis de leur approvisionnement global, dans les pays qui font face \u00e0 des difficult\u00e9s politiques et \u00e9conomiques fortes aujourd\u2019hui. D\u2019o\u00f9 vient ce soja transg\u00e9nique qui alimente nos vaches ? De ces cultures que nous avons d\u00e9velopp\u00e9es en Am\u00e9rique latine. Il y a une forme de cynisme international sur ces questions-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n Une chose est certaine dans le cas des pesticides : nous ne nourrirons pas 8 milliards d\u2019\u00eatres humains avec des sols morts. Nous avons tu\u00e9 la moiti\u00e9 des sols, et nous savons tr\u00e8s bien qu\u2019il faut y r\u00e9instaurer de la vie. Pour cela, il faut que nous retrouvions des vers de terre, des collemboles, des acariens, et ce n\u2019est plus le cas. Nous voulons des coquelicots<\/a> : voil\u00e0, comment cela a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s joliment et tr\u00e8s pertinemment r\u00e9sum\u00e9. Le but d\u2019un paysan n\u2019est certes pas de faire pousser des coquelicots, mais d\u00e8s que vous en voyez quelques uns pousser, c\u2019est bon signe. Les solutions sont l\u00e0, bien connues, il faut interdire progressivement les produits nocifs pour les sols. Et il faut le faire avec le monde agricole.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Nous ne nourrirons pas 8 milliards d\u2019\u00eatres humains avec des sols morts. \u00bb<\/p>GIlles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Enfin, il faut que nous puissions nous rendre compte des ph\u00e9nom\u00e8nes non vertueux qui g\u00e9n\u00e8rent des d\u00e9gradations. Regardez le cas de la chlord\u00e9cone <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00e0 la Martinique. Pour gagner quelques centimes sur le prix des kilos de bananes, on a empoisonn\u00e9 l\u2019\u00eele pour deux si\u00e8cles. On ne peut d\u00e9sormais plus y manger un seul fruit de mer. C\u2019est d\u00e9mocratique, peut-\u00eatre, \u00e7a, comme prise de d\u00e9cision ? Le court-termisme politique est tr\u00e8s d\u00e9l\u00e9t\u00e8re \u00e0 ce niveau-l\u00e0. Les lobbies<\/em> y contribuent, bien \u00e9videmment. Donc, pour un \u00e9cologue, il faut s\u2019arr\u00eater un peu, r\u00e9fl\u00e9chir, avoir une vraie culture de l\u2019impact. C\u2019est tr\u00e8s important. Si je fais \u00e7a, qu\u2019est ce qu\u2019il va se passer ? C\u2019est la question \u00e0 se poser.<\/p>\n\n\n\n D\u2019abord, il faut trouver un mot plus simple : le meilleur synonyme c\u2019est \u00ab le vivant \u00bb. Il faut aussi lui donner une d\u00e9finition tr\u00e8s simple, comme celle que j\u2019avais int\u00e9gr\u00e9e dans ma le\u00e7on inaugurale au Coll\u00e8ge de France : la biodiversit\u00e9 est la partie vivante de la nature qui appartient \u00e0 la Terre.<\/em> Cette derni\u00e8re est bien s\u00fbr g\u00e9ophysique, physique, et c\u2019est l\u00e0 dessus que le vivant est apparu il y a 4 milliards d\u2019ann\u00e9es. Ce vivant est donc apparu sur quelque chose d\u2019ant\u00e9rieur. Il n\u2019est pas apparu \u00e0 partir de rien. C\u2019est quelque chose d\u2019int\u00e9ressant parce que si l\u2019on accepte que ce vivant, que la biodiversit\u00e9, est la partie vivante de la nature, on se pose deux questions : qu\u2019est-ce que l\u2019humain ? Il se nourrit exclusivement de la biodiversit\u00e9. Et surtout il ne coop\u00e8re qu\u2019avec elle. Le corps humain, c\u2019est autant de bact\u00e9ries que de cellules humaines. Un arbre, c\u2019est plus de biomasse de bact\u00e9ries ou de micro-organismes que de cellules d\u2019arbre, donc nous ne pouvons pas nous en passer. Je le dis \u00e0 qui veut l\u2019entendre : chaque matin, nous nous r\u00e9veillons apr\u00e8s avoir dormi avec un \u00e0 deux millions d\u2019acariens dans notre lit. Si nous admettons faire partie du vivant et ne pas \u00eatre \u00ab en dehors \u00bb, alors cela change tout, parce que d\u00e8s que nous agressons ce vivant, nous nous auto-agresserons et nous pouvons donc \u00eatre conscients. Ce n\u2019est pas tr\u00e8s malin pour une esp\u00e8ce qui s\u2019est appel\u00e9e \u00ab sapiens<\/em> \u00bb. Carl von Linn\u00e9, qui a appel\u00e9 les humains \u00ab sapiens<\/em> \u00bb en 1758 avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9nomm\u00e9 des animaux \u00ab atrox<\/em> \u00bb, \u00ab ferox<\/em> \u00bb, \u00ab horribilis<\/em> \u00bb. Vous voyez bien que cela traduit quand m\u00eame un rapport assez compliqu\u00e9 au vivant. <\/p>\n\n\n\n \u00ab Si nous admettons faire partie du vivant et ne pas \u00eatre \u00ab en dehors \u00bb, alors cela change tout, parce que d\u00e8s que nous agressons ce vivant, nous nous auto-agresserons et nous pouvons donc \u00eatre conscients. \u00bb<\/p>Gilles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le libre \u00e9change pourrait \u00eatre un levier pour la biodiversit\u00e9, tout d\u00e9pend de la formulation du texte et de ce que nous en faisons. Alors, \u00ab libre \u00bb, cela me g\u00eane un peu, parce qu\u2019il faut tout de m\u00eame des r\u00e8gles. Je ne suis pas un anticapitaliste de base, je suis un anti-capitalisme-non-encadr\u00e9, c\u2019est un peu diff\u00e9rent. La loi des march\u00e9s existe, oui ! Mais elle ne peut \u00eatre la seule loi qui d\u00e9cide de tout de fa\u00e7on p\u00e9remptoire. Le d\u00e9fi est tr\u00e8s clair et il est le m\u00eame pour une entreprise, pour une r\u00e9gion, pour un pays : c\u2019est \u00eatre heureux d\u2019y vivre, y avoir des enfants, des petits-enfants, des amis, d\u00e9velopper de l\u2019emploi sans d\u00e9truire l\u2019endroit dans lequel on habite. Le d\u00e9fi, il est l\u00e0. <\/p>\n\n\n\n Ma conclusion l\u00e0-dessus est toujours la m\u00eame : toute \u00e9conomie actuelle, stupide et suicidaire, qui consiste \u00e0 faire du profit en d\u00e9truisant la nature et le vivant ou en la surexploitant doit \u00eatre proscrite. Il est \u00e9vident que nous sommes arriv\u00e9s au bout de notre syst\u00e8me ! Continuer \u00e0 croire qu\u2019il nous faut une croissance infinie pour cr\u00e9er de l\u2019emploi n\u2019a pas de sens. Parce que le monde est fini : les terres dites \u00ab rares \u00bb le seront de plus en plus. Aujourd\u2019hui, quand nous consid\u00e9rons l\u2019effondrement du vivant, et non pas sa disparition, nous constatons avant tout un effondrement du vivant sauvage et l\u2019explosion du vivant domestique. Nous n\u2019avons jamais eu autant de poulets, de cochons, de vaches. Comme disait notre ami, Franck Courchamp, un \u00e9cologue d\u2019Orsay : \u00ab le seul gros animal qu\u2019il restera demain, c\u2019est la vache \u00bb. C\u2019est assez affligeant, quand m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n \u00ab Toute \u00e9conomie actuelle, stupide et suicidaire, qui consiste \u00e0 faire du profit en d\u00e9truisant la nature et le vivant ou en la surexploitant doit \u00eatre proscrite. \u00bb<\/p>Gilles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Nous ne pouvons pas discuter du libre-\u00e9change sans tenir compte des impacts environnementaux. C\u2019est facile pour nous, \u00c9tats d\u00e9velopp\u00e9s, parce que cela se passe plus facilement dans notre sens que dans l\u2019autre. Nous utilisons en France des produits qui viennent de zones du Br\u00e9sil ou d\u2019Argentine qui sont d\u00e9truites : \u00e0 quel co\u00fbt social ? Rappelez vous de Chico Mendes, ce d\u00e9fenseur de l\u2019Amazonie, qui disait jeune : \u00ab je d\u00e9fends mon travail \u00bb, r\u00e9colteur d\u2019h\u00e9v\u00e9as, de caoutchouc. Un peu plus \u00e2g\u00e9, il disait : \u00ab je d\u00e9fends la for\u00eat amazonienne \u00bb. Et \u00e0 la fin de sa vie, il a dit : \u00ab je d\u00e9fends l\u2019humanit\u00e9 \u00bb. Il a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 par les grands propri\u00e9taires terriens. Ce qu\u2019il nous montre, c\u2019est que nous ne pouvons pas tout acheter \u00e0 n\u2019importe quel prix, sans que cela se fasse au profit de la mis\u00e8re sociale et de l\u2019exploitation des peuples un peu partout sur la Terre. <\/p>\n\n\n\n Enfin, l\u2019une de choses que j\u2019ai beaucoup aim\u00e9es, dans le dernier rapport de l\u2019IPBES paru le 6 mai 2019 <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> est que certes, la biodiversit\u00e9 s\u2019effondre partout, mais que dans les milieux de vie des populations autog\u00e9r\u00e9es, elle s\u2019am\u00e9liore car ces populations savent comment pr\u00e9server la nature. C\u2019est encourageant ! <\/p>\n\n\n\n \u00ab La biodiversit\u00e9 s’effondre partout, sauf dans les milieux de vie des populations autog\u00e9r\u00e9es. \u00bb<\/p>Gilles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Encore une fois, cela d\u00e9pend de la fa\u00e7on dont ces accords sont \u00e9crits. S\u2019ils sont conclus dans le seul objectif de la maximisation des \u00e9changes et des profits, non. Regardons comment fait la nature. La nature, c\u2019est 4 milliards d\u2019ann\u00e9es de travail. Elle n\u2019est pas parfaite, mais elle travaille sans cesse sur elle-m\u00eame, elle en a le temps ; les choses se passent sur des temps beaucoup plus longs que la p\u00e9riode \u00e9conomique actuelle. Il faudrait qu\u2019on s\u2019en inspire beaucoup plus, y compris dans la gestion d\u2019entreprise, dans le management, un peu partout. Je crois qu\u2019il faut aussi revenir \u00e0 la question de la saisonnalit\u00e9 lorsque nous parlons de commerce international. Vous faites vos courses en ce moment : vos avocats viennent du Kenya ou du Mexique, les kiwis viennent de Nouvelle-Z\u00e9lande, est-ce que c\u2019est durable <\/em>\u00e7a ? <\/p>\n\n\n\n Quand le Medef m\u2019a invit\u00e9 en ao\u00fbt 2018, il m\u2019a donn\u00e9 le titre de mon intervention : \u00ab Sale temps pour la plan\u00e8te ! \u00bb Non, le sale temps n\u2019est pas pour la plan\u00e8te, il est pour les humains qui l\u2019habitent, car c\u2019est ce que nous en avons fait. Comment faire rimer \u00e9conomie et \u00e9cologie ? Les deux termes partagent pourtant la m\u00eame origine, eco-<\/em>, la maison. Ils devraient s\u2019assembler, mais ils ne le font pas du tout car on permet aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019\u00e9conomie <\/em>de cro\u00eetre en d\u00e9truisant l\u2019\u00e9cologie<\/em>, cela ne peut pas marcher. Ou bien vous interdisez le libre-\u00e9change, ou bien vous taxez les acteurs \u00e0 un niveau qui emp\u00eache de trouver un int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique \u00e0 la destruction \u00e9cologique. Je pr\u00e9f\u00e9rerais naturellement que les hommes ne le fassent pas, en pleine conscience, en pensant simplement \u00e0 l\u2019avenir de leurs enfants, de leurs petits-enfants, et \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 de leurs entreprises. <\/p>\n\n\n\n Vous avez tout \u00e0 fait raison : pour un \u00e9cologue, d\u00e9truire une mare \u00e0 grenouilles rares dans le Nord et la remplacer par des moutons dans la plaine de la Crau… Je suis dubitatif sur l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9cologique d\u2019une telle op\u00e9ration. La compensation est quelque chose qui devrait \u00eatre extr\u00eamement transitoire, je pr\u00e9f\u00e9rerais qu\u2019on ne d\u00e9truise plus. C\u2019est tr\u00e8s difficile \u00e0 manier.<\/p>\n\n\n\n D\u2019abord, la compensation n\u2019est pas respect\u00e9e : il existe aujourd\u2019hui beaucoup de projets pour lesquels elle est pr\u00e9vue, de l\u2019ordre du milliard d\u2019euros par an en France, mais on est loin de produire l\u2019impact souhait\u00e9. Ensuite, si les gens \u00e9taient suffisamment contraints pour payer le juste prix de ces compensations, ce serait un premier pas mais \u00e7a ne r\u00e8glerait pas l\u2019\u00e9tape d\u2019apr\u00e8s : comment les met-on efficacement en \u0153uvre ? Il faudrait des \u00e9cologues pour accompagner et conseiller les d\u00e9cideurs.<\/p>\n\n\n\n \u00ab La compensation est quelque chose qui devrait \u00eatre extr\u00eamement transitoire, je pr\u00e9f\u00e9rerais qu\u2019on ne d\u00e9truise plus. \u00bb<\/p>Gilles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Si l\u2019on consid\u00e8re la s\u00e9quence \u00c9viter, R\u00e9duire, Compenser (mesures ERC), je pr\u00e9f\u00e8re qu\u2019on s\u2019en tienne \u00e0 \u00ab \u00e9viter \u00bb. Et c\u2019est l\u00e0 que je reviens \u00e0 ce que je disais tout \u00e0 l\u2019heure, il faut que les d\u00e9cisions de d\u00e9veloppement soient prises collectivement et que le r\u00e9sultat soit b\u00e9n\u00e9fique \u00e0 la communaut\u00e9, \u00e0 la d\u00e9mocratie, et non pas \u00e0 quelques individus priv\u00e9s qui vont faire du profit le plus vite possible, sur un temps court et au d\u00e9triment des autres. Isma\u00efl Serageldin, qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque le pr\u00e9sident de la grande biblioth\u00e8que d\u2019Alexandrie, disait : \u00ab il n\u2019y a jamais eu autant de chercheurs dans les sph\u00e8res publiques et priv\u00e9es aujourd\u2019hui que dans toute l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9 et pourtant, le foss\u00e9 entre riches et pauvres ne fait que se creuser \u00bb. <\/em>C\u2019est l\u00e0 que je comprends que les gens aient envie de se f\u00e2cher et r\u00e9agissent. C\u2019est comme il y a 35 ans en France, lorsqu\u2019on a annonc\u00e9 qu\u2019on allait mener une r\u00e9volution des \u00e9nergies renouvelables, et qu\u2019on a confi\u00e9 cela \u00e0 deux institutions : l\u2019Institut fran\u00e7ais du p\u00e9trole et le Commissariat \u00e0 l\u2019\u00e9nergie atomique. Franchement ! <\/p>\n\n\n\n Pour un \u00e9cologue comme moi, c\u2019est difficile \u00e0 admettre. \u00c0 une \u00e9poque, nous pensions en termes de compensation, et nous allions dans la rue demander aux gens : \u00ab combien vous donnez pour sauver un rhinoc\u00e9ros ? \u00bb. Les gens r\u00e9pondaient en moyenne 20 euros ; apr\u00e8s une de mes conf\u00e9rences, j\u2019avais plut\u00f4t des r\u00e9ponses autour de 50 euros\u2026 C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s al\u00e9atoire. Ce n\u2019est pas comme \u00e7a qu\u2019on va r\u00e9pondre la question. <\/p>\n\n\n\n En revanche, et c\u2019est tr\u00e8s d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, il est vrai aussi que l\u2019animal vaut z\u00e9ro tant qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 abattu : en fait, la nature n\u2019a aujourd\u2019hui de valeur qu\u2019\u00e0 travers l\u2019usage que l\u2019humain en fait : il faut changer cela, c\u2019est clair. Il faut bien arriver \u00e0 une valeur, mais je ne sais pas si c\u2019est un prix. <\/p>\n\n\n\n Cela va \u00eatre difficile, car les gens n\u2019y sont pas pr\u00e9par\u00e9s. Nous-m\u00eames scientifiques, nous sommes effray\u00e9s : le changement climatique va beaucoup plus vite que ce qui \u00e9tait envisag\u00e9. Mais les populations n\u2019ont paradoxalement pas peur de la disparition du vivant. Aujourd\u2019hui, les gens que je rencontre me demandent : \u00ab \u00c0 quoi sert l\u2019escargot de Quimper ? l\u2019orchid\u00e9e ? le moustique ? \u00bb. Moi je leur r\u00e9ponds : \u00ab et vous, vous servez \u00e0 quoi ? \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Tout est anthropocentr\u00e9. Le plus gros d\u00e9faut de l\u2019humanit\u00e9, c\u2019est d\u2019abord de ne pas savoir avoir des relations avec le non-humain. L\u2019effondrement du vivant sauvage et l\u2019explosion du domestique le montrent bien : on accepte comme une normalit\u00e9 qu\u2019il n\u2019y ait plus de loups, de lions, de girafes, d\u2019hippopotames, de rhinoc\u00e9ros\u2026 Les gens n\u2019ont pas de probl\u00e8me \u00e0 se dire qu\u2019ils vivront sans. A contrario<\/em>, on croule sur nos poulets, nos vaches, nos chiens, nos chats. C\u2019est une vision tr\u00e8s anthropocentr\u00e9e. Il faut restaurer un dialogue entre l\u2019humain et le non-humain. D\u00e9j\u00e0 chez nous, au sein de l\u2019humanit\u00e9, c\u2019est catastrophique ! Quelle place fait-on aux femmes aujourd\u2019hui ? O\u00f9 est-ce qu\u2019on les \u00e9coute ? O\u00f9 sont-elles repr\u00e9sent\u00e9es ?<\/p>\n\n\n\n \u00ab Les populations n\u2019ont paradoxalement pas peur de la disparition du vivant. \u00bb<\/p>Gilles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il faut abandonner trois d\u00e9fauts des humains. D\u2019abord, l\u2019impr\u00e9voyance : la plus grosse erreur des humains a \u00e9t\u00e9 d\u2019inventer la machine \u00e0 vapeur sans r\u00e9fl\u00e9chir aux cons\u00e9quences. Qui s\u2019est demand\u00e9, lors du passage de la traction par le cheval \u00e0 la machine \u00e0 vapeur, que le fait de remettre dans le \u00ab syst\u00e8me Terre \u00bb ce charbon et ce p\u00e9trole extraits du sol, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre dangereux ? Nous payons aujourd\u2019hui le prix de cette impr\u00e9voyance. Plus de la moiti\u00e9 du CO2 que l\u2019on respire a plus de 100 ans. Cela va prendre un certain temps avant que le climat arr\u00eate de changer aussi vite. Il faut le dire aux gens. Voyez la v\u00e9locit\u00e9 du changement ! <\/p>\n\n\n\n Deuxi\u00e8mement, il faut tuer l\u2019arrogance et, troisi\u00e8mement la cupidit\u00e9. Il faut y penser et r\u00e9instaurer l\u2019entente cordiale, l\u2019harmonie avec le non-humain : cela passe notamment par le fait de savoir \u00e0 quoi sert le moustique. Et puis, pensez \u00e0 tout ce que vous avez fait depuis ce matin, qui ne sert absolument \u00e0 rien, mais qui donne du plaisir. C\u2019est extr\u00eamement important, nous n\u2019avons plus les crit\u00e8res de ce que sont la joie, le plaisir, le bien-\u00eatre, l\u2019envie de partager, l\u2019amour. On l\u2019a compl\u00e8tement oubli\u00e9. On ram\u00e8ne tout \u00e0 des aspects mat\u00e9riels : pourquoi les gens riches veulent toujours plus ? Parce que c\u2019est li\u00e9 \u00e0 la nature humaine m\u00eame. D\u00e8s que l\u2019humain est arriv\u00e9 quelque part, il a d\u00e9truit.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Nous payons aujourd\u2019hui le prix d’une impr\u00e9voyance. Plus de la moiti\u00e9 du CO2 que l\u2019on respire a plus de 100 ans. \u00bb<\/p>Gilles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je ne suis pas tr\u00e8s adepte de Rousseau. Le mythe du bon sauvage n\u2019existe pas au d\u00e9part. On arrive dans les \u00eeles, et on y d\u00e9truit tout ; on s\u2019approprie toutes les ressources et puis il n\u2019y reste plus rien. Maintenant, les peuples autochtones vivent diff\u00e9remment. Mais ce retour \u00e0 la nature promu par Rousseau est une id\u00e9e r\u00e9cente. \u00c0 l\u2019origine, l\u2019humain \u00e9voluait dans un environnement hostile. Cela a bascul\u00e9 \u00e0 la fin du XVIIIe et au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, quand on a r\u00e9alis\u00e9 que l\u2019homme agressait la nature et pas l\u2019inverse. Quelle est la premi\u00e8re inqui\u00e9tude, ou \u00ab intranquillit\u00e9 \u00bb, terme que j\u2019affectionne ? \u00c0 l\u2019origine, l\u2019intranquillit\u00e9 c\u2019\u00e9tait : \u00ab est-ce que je vais manger ce matin ? \u00bb, et deuxi\u00e8me question imm\u00e9diate, \u00ab est-ce que je ne vais pas \u00eatre mang\u00e9 aujourd\u2019hui ? \u00bb. On est sorti de ce paradigme, et on l\u2019a totalement oubli\u00e9. M\u00eame si des gens se demandent toujours s\u2019ils vont pouvoir manger et nourrir leurs enfants, y compris en France.<\/p>\n\n\n\n Mon premier conseil : posez-vous la question de ce que vous achetez. Contr\u00f4lez tout<\/em> ce que vous achetez. Va-t-on continuer ind\u00e9finiment \u00e0 acheter des produits agricoles qui peuvent contribuer \u00e0 diminuer votre esp\u00e9rance de vie ? On pourrait m\u2019opposer que c\u2019est une question de co\u00fbt, et c\u2019est vrai. Mais par exemple, la subvention europ\u00e9enne au productivisme agricole pour les c\u00e9r\u00e9ales s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 environ 8 milliards d\u2019euros ; pour le bio c\u2019est 150 millions d\u2019euros, soit 40 fois moins.<\/p>\n\n\n\n Autre point, sur l\u2019\u00e9ducation : demandez-vous comment vous consommez, comment vous discutez. Je pense que l\u2019un des drames majeurs depuis dix ans r\u00e9side dans le refus des consommateurs de payer au juste prix les produits agricoles, alors qu\u2019on est pourtant le reflet de ce que l\u2019on consomme. Il faut dire aux enfants que le syst\u00e8me ne va pas leur fournir tous les fruits de la terre au m\u00eame moment toute l\u2019ann\u00e9e, que ce n\u2019est pas possible, il y a des saisons. Je crois me souvenir qu\u2019une compagnie a\u00e9rienne a r\u00e9cemment mis en vente 100 000 billets d\u2019avion \u00e0 neuf euros. Qui paye pour \u00e7a ? Les subventions europ\u00e9ennes ? On pourrait m\u2019opposer que c\u2019est une belle initiative, notamment parce que les gens pauvres peuvent voyager. Oui, certes, mais comment l\u2019impact environnemental est-il pris en compte ? <\/p>\n\n\n\n \u00ab Mon premier conseil : posez-vous la question de ce que vous achetez. Contr\u00f4lez tout<\/em> ce que vous achetez. \u00bb<\/p>Gilles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Certaines questions n\u2019ont donc pas \u00e9t\u00e9 suffisamment prises en consid\u00e9ration, et il est clair qu\u2019aujourd\u2019hui la d\u00e9mographie en fait partie. Un jour viendra o\u00f9 on ne pourra pas avoir autant de voitures sur Terre. Quand j\u2019\u00e9tais jeune, on comptait environ une voiture pour deux foyers. Aujourd\u2019hui, on en compte environ trois ou quatre par foyer. Pour le transport a\u00e9rien, j\u2019ai pr\u00e9sid\u00e9 en 2018 le th\u00e8me \u00ab Performance environnementale \u00bb des Assises nationales du transport a\u00e9rien<\/a>. On m\u2019a dit que les avions faisaient de moins en moins de bruit, et c\u2019est tr\u00e8s bien. Ils consomment de moins en moins de k\u00e9ros\u00e8ne, et c\u2019est tr\u00e8s bien aussi. Ils \u00e9mettent de moins en moins de particules fines et de CO2, parfait. Mais selon le sc\u00e9nario actuel de croissance du secteur, les pr\u00e9visions du trafic a\u00e9rien pourraient doubler d\u2019ici \u00e0 2030. Ce n\u2019est absolument pas durable.<\/p>\n\n\n\n Les sciences participatives sont une de mes deux solutions fortes. \u00ab Science participative \u00bb signifie faire intervenir des citoyens avec soi. Croyez-moi, sur la sauvegarde du papillon ou des plantes \u00e0 Paris, beaucoup de projets et d\u2019associations fonctionnent bien, et tous les citoyens y jouent un r\u00f4le important. Nous sommes 2200 employ\u00e9s au Mus\u00e9um national d\u2019histoire naturelle, et il y a plus de 20 000 personnes qui nous appellent tous les jours : \u00ab j\u2019ai ramass\u00e9 mon premier pruneau \u00bb ; \u00ab j\u2019ai vu ma premi\u00e8re hirondelle \u00bb. C\u2019est tr\u00e8s fort, vous savez.<\/p>\n\n\n\n Le second outil qui, pour moi, est le plus puissant qui soit est ce qu\u2019on appelle la \u00ab bioinspiration \u00bb, ou le \u00ab biomim\u00e9tisme \u00bb. Cela signifie chercher dans le vivant des solutions technologiques \u00e0 nos questions. J\u2019\u00e9tais r\u00e9cemment \u00e0 la Mairie de Paris, pour la premi\u00e8re journ\u00e9e de Biomim\u2019 Expo<\/a>, la plus grosse exposition sur ces questions en France qui se d\u00e9roule chaque ann\u00e9e. Nous avons 400 entreprises avec nous aujourd\u2019hui. Elles sont all\u00e9es fabriquer du verre sans recourir \u00e0 des temp\u00e9ratures \u00e9lev\u00e9es, sans pression. Construire des trains beaucoup plus rapides et silencieux, qui consomment bien moins d\u2019\u00e9nergie. Fabriquer du b\u00e9ton arm\u00e9 beaucoup plus l\u00e9ger, recyclable, compostable, qui lorsqu\u2019il se d\u00e9forme sous le coup d\u2019un s\u00e9isme n\u2019\u00e9crase pas les gens en dessous car tout se casse. Tout cela est extr\u00eamement int\u00e9ressant.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Il y a litt\u00e9ralement 4 milliards d\u2019ann\u00e9es de R&D dans la nature. Mais pour en tirer parti, il faut tuer l\u2019arrogance, tuer l\u2019impr\u00e9voyance, et se dire : comment le vivant aurait-il fait dans ma situation ?<\/em> \u00bb<\/p>Gilles B\u0153uf<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le vivant a eu \u00e0 r\u00e9soudre tellement de d\u00e9fis avant nous. Il y a litt\u00e9ralement 4 milliards d\u2019ann\u00e9es de R&D dans la nature. Mais pour en tirer parti, il faut tuer l\u2019arrogance, tuer l\u2019impr\u00e9voyance, et se dire : \u00ab comment le vivant aurait-il fait dans ma situation ? \u00bb. Prenons le cas d\u2019une libellule. Elle p\u00e8se deux grammes, mais vole \u00e0 90 kilom\u00e8tres heure avec seulement deux watts d\u2019\u00e9nergie ! Elle encaisse 30 G d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration, c\u2019est-\u00e0-dire 30 fois l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la Terre et presque trois fois les G subis par un pilote de chasse \u2013 rien qu\u2019\u00e0 6 G nous serions nous-m\u00eames malades. Mais comment la libellule fait-elle ? De m\u00eame, certaines cyanobact\u00e9ries dans les flaques d\u2019eau ont presque 3,45 milliards d\u2019ann\u00e9es et ont r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l\u2019anthropisation et \u00e0 la pollution. Il faut bien comprendre que la nature ne maximise jamais les co\u00fbts et profits : elle optimise en permanence. Et surtout, jamais la nature ne produira une substance pour s\u2019auto-empoisonner. Elle peut produire des poisons tr\u00e8s puissants, bien s\u00fbr, mais elle invente des fa\u00e7ons de les d\u00e9grader. Nous avons invent\u00e9 peut-\u00eatre 100 000 mol\u00e9cules depuis les ann\u00e9es 1950, et personne ne sait encore les d\u00e9grader. C\u2019est l\u00e0 que la question int\u00e9ressante appara\u00eet avec Edgar Morin : le progr\u00e8s scientifique ou technique, c\u2019est bien, mais quel usage va-t-on en faire ? Morin r\u00e9pond justement que la conscience humaine de l\u2019usage de nos connaissances en est, somme toute, toujours au stade de son enfance <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Scientifique de renomm\u00e9e internationale, ancien pr\u00e9sident du Mus\u00e9um national d\u2019histoire naturelle et ancien conseiller scientifique aupr\u00e8s de S\u00e9gol\u00e8ne Royal pendant la COP21, le biologiste Gilles Boeuf nous interpelle sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019agir ensemble dans la lutte contre le r\u00e9chauffement climatique. Il nous parle, entre autres, de la valeur de la nature et encourage les citoyens \u00e0 repenser leur relation au vivant pour mieux appr\u00e9hender l\u2019effondrement de la biodiversit\u00e9 qui nous guette.<\/p>\n","protected":false},"author":175,"featured_media":53516,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-studies.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1730],"tags":[],"staff":[1799,2033],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[534],"class_list":["post-50886","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-energie-et-environnement","staff-alice-bustin","staff-eleonore-cecillon","geo-bulles"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\nVous \u00e9tiez <\/strong>\u00ab Conseiller oc\u00e9ans et biodiversit\u00e9<\/strong> \u00bb aupr\u00e8s de S\u00e9gol\u00e8ne Royal lors de la COP 21. Quatre ans apr\u00e8s, quel bilan faites-vous ? Quelles avanc\u00e9es la COP 21 a-t-elle permises ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
M\u00eame si moins expos\u00e9e m\u00e9diatiquement, la Convention sur la diversit\u00e9 biologique est le pendant des conf\u00e9rences climatiques concernant la Biodiversit\u00e9. La COP 15 de la CBD aura lieu en Chine en 2020. Cette COP sera le moment de d\u00e9finir le prochain cadre d\u2019actions pour les parties. Apr\u00e8s deux d\u00e9cennies d\u2019objectifs ambitieux mais non atteints et une volont\u00e9 politique \u00e0 la tra\u00eene concernant la biodiversit\u00e9, beaucoup d\u2019observateurs et d\u2019ONG esp\u00e8rent que ce sommet en Chine sera l\u2019occasion de tirer les le\u00e7ons du pass\u00e9 et parlent du <\/strong>\u00ab Sommet de la derni\u00e8re chance<\/strong> \u00bb.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Dans un contexte o\u00f9 les multinationales des pays d\u00e9velopp\u00e9s n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 op\u00e9rer un dumping<\/em> environnemental important, for\u00e7ant les pays les moins d\u00e9velopp\u00e9s \u00e0 choisir entre protection de l\u2019environnement ou rentr\u00e9es financi\u00e8res, comment pensez-vous qu\u2019il soit possible de sortir de cette impasse ? Quelle est la responsabilit\u00e9 des pays d\u00e9velopp\u00e9s ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Il semble que d\u00e9sormais, m\u00eame la sc\u00e8ne internationale soit devenue un lieu investi par les entreprises multinationales pour op\u00e9rer un lobbying<\/em> intense et saper les garde-fous inscrits dans les conventions internationales. Pensez vous que cela soit symptomatique du blocage actuel dans la lutte contre le changement climatique ? Les instances politiques sont-elles incapables de sortir du joug des industriels ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi la protection de la biodiversit\u00e9 est-elle trop souvent rel\u00e9gu\u00e9e en bas de l\u2019agenda politique international ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Libre \u00e9change et protection de la biodiversit\u00e9 sont-ils incompatibles ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Selon vous, il est donc imp\u00e9ratif de consid\u00e9rer \u00e0 la fois les impacts environnementaux et sociaux dans les accords de libre-\u00e9change ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Pensez-vous donc qu\u2019il y a une coh\u00e9rence entre accords de libre \u00e9change et protection environnementale ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Parmi les outils de protection de la biodiversit\u00e9 au niveau europ\u00e9en, la tendance est \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un march\u00e9 financier bas\u00e9 sur la compensation des destructions de la biodiversit\u00e9. Cela soul\u00e8ve beaucoup de questions philosophiques, scientifiques mais aussi d\u2019efficacit\u00e9. Qu\u2019en pensez-vous ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Donc vous ne pensez pas que la compensation soit la solution appropri\u00e9e ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Que pensez-vous de cette fa\u00e7on de g\u00e9rer la protection de la nature en fonction de ses <\/strong>\u00ab services \u00e9co-syst\u00e9miques<\/strong> \u00bb ? Quelle porte de sortie pour ne plus d\u00e9finir une politique de protection de la biodiversit\u00e9 centr\u00e9e sur l\u2019homme ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Selon vous, comment peut-on expliquer que l\u2019homme d\u00e9truise \u00e0 ce point son environnement ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Les citoyens se sentent souvent impuissants face aux changements actuels. La perte de la biodiversit\u00e9 est l\u2019un des marqueurs les plus visibles du r\u00e9chauffement et de la destruction de notre environnement proche. C\u2019est donc par un constat n\u00e9gatif \u2013 celui de son d\u00e9r\u00e8glement \u2013 que les citoyens semblent prendre conscience des modifications du climat. Comment inverser cette situation ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Comment donc, selon vous, pourrions-nous redonner un pouvoir d\u2019action positif aux citoyens ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n