L’Europe r\u00eav\u00e9e \u2013 ou le droit sans l’\u00c9tat<\/strong><\/h3>\n\n\n\nO\u00f9 l’on d\u00e9couvre en quelque sorte que l’id\u00e9alisme de certains penseurs fait finalement d’eux les vrais r\u00e9alistes de la construction europ\u00e9enne : plut\u00f4t que de chercher \u00e0 faire entrer les autres peuples et les autres cultures politiques dans le mod\u00e8le r\u00e9publicain fran\u00e7ais, ils s’engagent avec optimisme sur les voies qui m\u00e8nent \u00e0 l’\u00e9mergence d’une soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne. C’est justement sur ce pluralisme renforc\u00e9 par l’\u00e9largissement et sur la r\u00e9flexion autour de la notion tr\u00e8s rousseauiste de \u00ab souverainet\u00e9 \u00bb que cette deuxi\u00e8me famille de pens\u00e9e a d\u00e9velopp\u00e9 sa conception de l’Europe. Consid\u00e9rant que la finalit\u00e9 de la construction europ\u00e9enne serait d’offrir aux Etats contemporains une r\u00e9ponse \u00e0 leur impuissance nouvelle caus\u00e9e par la mondialisation \u00e9conomique, ils observent les limites contemporaines de la d\u00e9mocratie con\u00e7ue uniquement dans le cadre \u00e9troit de l’Etat nation. Et s’interrogent sur l’apparente contradiction entre \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb et \u00ab souverainet\u00e9 \u00bb, en ce sens que la substitution de la volont\u00e9 du peuple \u00e0 celle du prince maintient tout de m\u00eame l’individu dans la subordination \u00e0 un principe unique. Or la d\u00e9mocratie est d’abord une question de \u00ab structure politique qui permet aux individus de survivre en libert\u00e9 et de poursuivre des projets seuls, ou en communaut\u00e9 \u00bb (p. 63).<\/p>\n\n\n\n
N\u00e9okantiens, multiculturalistes, ir\u00e9nistes et cosmopolites, Jean-Marc Ferry ou G\u00e9rard Mairet se rattachent \u00e0 une tradition marqu\u00e9e par la pens\u00e9e allemande des Lumi\u00e8res, dont J\u00fcrgen Habermas, Ulrich Beck ou Norbert Elias repr\u00e9sentent les \u00e9l\u00e9ments contemporains les plus signifiants. Pour eux, la construction europ\u00e9enne est surtout un processus historique essentiel d’\u00e9volution vers l’Etat post-national. Parce que \u00ab pour \u00eatre r\u00e9elle et absolument d\u00e9sirable, la d\u00e9mocratie est par essence transnationale et cosmopolitique \u00bb (Mairet, cit\u00e9 p. 64), parce que le cadre d’exercice des droits individuels et de la d\u00e9mocratie ne peut plus simplement se limiter \u00e0 l’\u00e9troit Etat nation, l’Union europ\u00e9enne offre la chance d’un nouveau cadre politique pour l’exercice de la d\u00e9mocratie : la co-souverainet\u00e9 (Ferry), c’est-\u00e0-dire \u00ab le passage du droit politique au droit cosmopolitique \u00bb (p. 65). Ou, en d’autres termes, le droit des citoyens en dehors de chez eux.<\/p>\n\n\n\n
Quand il s’agit de penser le probl\u00e8me de la forme politique de l’UE, autrement dit de \u00ab l’\u00c9tat europ\u00e9en \u00bb, ce ne sont pas les mod\u00e8les classiques de la f\u00e9d\u00e9ration int\u00e9gr\u00e9e (contrairement \u00e0 Habermas, plus \u00ab fran\u00e7ais \u00bb sur ce sujet) qui ont la pr\u00e9f\u00e9rence, mais plut\u00f4t la construction d’un espace de paix et de libert\u00e9 o\u00f9 puisse s’exercer le droit comme vecteur du politique et comme source d’identit\u00e9 partag\u00e9e ; autrement dit, \u00ab l’Europe comme lieu de l’apprentissage de l’universel \u00bb (p. 77). \u00ab Objet politique non identifi\u00e9 \u00bb, disait Delors. Cette formule un peu facile a du vrai. Et rappelle que l’UE est le mode m\u00eame de gouvernance complexe d\u2019un monde en mutations profondes. Sinon f\u00e9d\u00e9rale, une r\u00e9publique d’Europe est possible en principe \u2013 mais en s’appuyant justement sur les multiples traditions nationales, et \u00ab con\u00e7ue comme un cadre de confrontation entre ces diff\u00e9rentes perspectives. Comme une troisi\u00e8me voie entre le repli national et l’int\u00e9gration supranationale, qui n’est qu’un simple changement d’\u00e9chelle, \u00ab d\u00e9velopp\u00e9e dans une sph\u00e8re civile europ\u00e9enne, sans homog\u00e9n\u00e9isation culturelle ni le paternalisme politique des \u00c9tats modernes \u00bb. (p. 74) Les nations restent ainsi le lieu premier d’exercice de la participation politique, mais \u00e0 ce droit national classique vient \u00ab se superposer un deuxi\u00e8me niveau de d\u00e9mocratisation au plan transnational \u00bb, qui permet l’\u00e9mergence d’une culture politique partag\u00e9e et un d\u00e9centrement des int\u00e9r\u00eats, des mentalit\u00e9s et des m\u00e9moires nationaux. (p. 75)<\/p>\n\n\n\n
Il fut un temps ou l\u2019Europe existait d\u00e9j\u00e0 dans la conscience de certains Europ\u00e9ens, o\u00f9 les r\u00e9seaux de p\u00e8lerins, de moines, de marchands, de princes, et d\u2019\u00e9tudiants formaient un espace commun \u2013 pour un petit nombre de gens qui appartenaient donc souvent aux \u00e9lites ; des \u00e9lites religieuses, aristocratiques, marchandes, ou universitaires pour qui l\u2019Europe \u00e9tait une r\u00e9alit\u00e9, un espace dans lequel ils pouvaient se d\u00e9placer \u00e0 leur aise, sans rencontrer d\u2019autres obstacles que les distances, les intemp\u00e9ries, les brigands, ou les dangers de la route\u2026 Aujourd\u2019hui, cette r\u00e9alit\u00e9 qui nous vient du Moyen Age est en passe de rena\u00eetre. L\u2019Europe contemporaine n\u2019est pas affaire d\u2019\u00e9lites pour autant : elle est affaire d\u2019initi\u00e9s \u2013 en ce sens qu\u2019elle est une exp\u00e9rience. L\u2019exp\u00e9rience du d\u00e9paysement, de la rencontre, de la diversit\u00e9, de la confrontation \u00e0 un autre horizon, \u00e0 des formes alternatives d\u2019approche du monde et des probl\u00e8mes nationaux ou locaux. L\u2019Europe ne se construit pas seulement dans les trait\u00e9s et le travail des institutions de l\u2019UE, mais aussi au niveau des citoyens, dans le mouvement incessant de ses \u00e9tudiants, enseignants et professeurs, ses businessmen et ses sportifs, ses fonctionnaires nationaux et internationaux, et ses travailleurs. Une soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne en construction.<\/p>\n\n\n\n
L’Europe manqu\u00e9e \u2013 le droit contre l’\u00c9tat<\/strong><\/h3>\n\n\n\nMais comment d\u00e9finir le citoyen europ\u00e9en ? A minima, comme le sugg\u00e8rent les trait\u00e9s, qui conservent la d\u00e9finition \u00ab nationale \u00bb de la citoyennet\u00e9 ? Ou vraiment universellement, en \u00e9tendant cette citoyennet\u00e9 \u00e0 tous les individus pr\u00e9sents (l\u00e9galement) sur le territoire de l’Union europ\u00e9enne ? C’est le combat de cette troisi\u00e8me famille de pens\u00e9e, dont l’activisme politique tente de traduire dans les faits les principes philosophiques. H\u00e9ritiers de la r\u00e9flexion de Claude Lefort, et du spinozisme politique, Etienne Balibar ou Etienne Tassin incarnent une version contemporaine et radicale du lib\u00e9ralisme politique de celui-ci, et voient dans l’universalisme absolu des droits de l’homme l’instrument privil\u00e9gi\u00e9 du combat d\u00e9mocratique : \u00ab une politique des droits de l’homme (\u2026) est une politique de l’universalisation des droits. \u00bb (Balibar, cit\u00e9 p. 85) R\u00e9habilitant la valeur heuristique et cr\u00e9atrice des conflits dans le cadre d\u00e9mocratique, et le traitement des in\u00e9galit\u00e9s et des injustices sociales et \u00e9conomiques par le combat des acteurs sociaux et politiques pour la reconnaissance de leurs droits, cette approche s’appuie sur la notion, lib\u00e9rale par excellence, de contre-pouvoir. Et elle con\u00e7oit ainsi l’UE comme le contre-pouvoir indispensable aux syst\u00e8mes nationaux. Ainsi les grands principes juridiques sur lesquels se fonde en th\u00e9orie comme en pratique la construction europ\u00e9enne auraient d\u00fb permettre de battre en br\u00e8che les politiques nationales discriminatoires. L’UE et le droit communautaire constituaient de ce point de vue un formidable horizon d’attente dans la lutte contre toutes les formes de discrimination et d’exclusion. Avec l’\u00e9dification d’une citoyennet\u00e9 transnationale, on pouvait esp\u00e9rer l’Europe en son ensemble plus d\u00e9mocratique que les nations qui la composent. Sans envisager la disparition de la nation, ni l’abolition des fronti\u00e8res, puisqu’il n’est pas sain d’appeler \u00e0 supprimer la distinction entre national et \u00e9tranger, l’Europe devait n\u00e9anmoins se penser comme borderland<\/em>, c’est-\u00e0-dire comme espace ouvert, affranchi de son socle identitaire, capable d’hospitalit\u00e9 absolue.<\/p>\n\n\n\nJusqu’\u00e0 ce que le mouvement d’int\u00e9gration europ\u00e9enne vienne compenser l’ouverture des fronti\u00e8res internes par la consolidation de la fronti\u00e8re externe\u2026 et provoquer le d\u00e9senchantement. L’espoir d’une Europe qui renouait avec sa nature d’espace-fronti\u00e8re s’est ab\u00eem\u00e9 en m\u00eame temps que les vagues d’immigrants bris\u00e9es \u00e0 Lampedusa ou sur les enceintes de Ceuta et Mellila. L’Europe borderland<\/em> devait se concevoir comme \u00ab une communaut\u00e9 d’accession \u00e0 la citoyennet\u00e9 \u00bb (p. 94) ; une citoyennet\u00e9 de r\u00e9sidence, et non d’appartenance. Elle devait ouvrir les chantiers de la d\u00e9mocratisation du syst\u00e8me judiciaire, de l’int\u00e9gration par le travail et des luttes contre toutes les formes de discrimination. Mais les leviers de la construction europ\u00e9enne se sont laiss\u00e9 reconqu\u00e9rir par les Etats membres, qui ont reproduit un fonctionnement et une mentalit\u00e9 \u00e9tatiques \u00e0 l’\u00e9chelle du continent. Et sur les fondations de cette \u00ab Forteresse Europe \u00bb, des Etats obnubil\u00e9s par leurs politiques d’immigration ou les menaces sur leur s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure ont \u00e9lev\u00e9 les murs d’une nouvelle alt\u00e9rit\u00e9, en contradiction profonde avec l’universalisme des principes qui inspirent la construction europ\u00e9enne.
Ces trois familles de pens\u00e9e ne se partagent pas le paysage intellectuel fran\u00e7ais \u00e0 parts \u00e9gales. Ainsi, l’Europe r\u00eav\u00e9e <\/em>manquait de traduction politique, ponctuellement incarn\u00e9e par les \u00e9cologistes tendance Cohn-Bendit, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9lection de Emmanuel Macron, tandis que les tenants de l’Europe manqu\u00e9e<\/em> se retrouvent principalement dans les rangs de la gauche radicale et militante. Mais ils y sont minoritaires par rapport aux remises en cause plus g\u00e9n\u00e9rales, et moins construites, qui soup\u00e7onnent les institutions europ\u00e9ennes d\u2019arri\u00e8re-pens\u00e9es id\u00e9ologiques r\u00e9dhibitoires et les accusent de propager la mondialisation n\u00e9olib\u00e9rale, forme contemporaine de la domination oligarchique in\u00e9galitaire inh\u00e9rente au capitalisme. En revanche, l’Europe d\u00e9sincarn\u00e9e<\/em> est aujourd’hui en France largement majoritaire, car elle est l’approche qui synth\u00e9tise le mieux les ambivalences de la perception de la construction europ\u00e9enne par la pens\u00e9e fran\u00e7aise, particuli\u00e8rement marqu\u00e9e par l\u2019imaginaire rousseauiste. Pr\u00e9dominant dans la culture politique d\u2019une certaine pens\u00e9e r\u00e9publicaine orpheline du peuple version Michelet, cet inconscient rousseauiste se retrouve aussi par exemple au c\u0153ur de la critique souverainiste voire eurosceptique de la construction europ\u00e9enne. Il a \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur du \u00ab consensus gaullo-mitterrandien \u00bb sur l’Europe qui a r\u00e9gn\u00e9 sur la politique fran\u00e7aise pendant 40 ans. De cet inconscient a jailli le rejet si brutal des formes de la construction europ\u00e9enne en 2005, lorsqu’on a pris conscience en France, que l’Europe n’\u00e9tait pas une simple extension de la \u00ab Grande Nation \u00bb, et que les partenaires avaient eux aussi une culture politique originale.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"G\u00e9n\u00e9alogie de l’arrogance fran\u00e7aise.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":50831,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"staff":[1971],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-50830","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","staff-edouard-gaudot","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n
La pens\u00e9e fran\u00e7aise \u00e0 l'\u00e9preuve de l'Europe | Le Grand Continent<\/title>\n\n\n\n\n\n\n\n\n\n\n\n\t\n\t\n\t\n\n\n\n\n\t\n\t\n\t\n