{"id":48973,"date":"2019-10-10T21:39:38","date_gmt":"2019-10-10T19:39:38","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=48973"},"modified":"2019-10-17T22:39:36","modified_gmt":"2019-10-17T20:39:36","slug":"le-joker-cest-toi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/10\/10\/le-joker-cest-toi\/","title":{"rendered":"Le Joker, c’est toi"},"content":{"rendered":"\n
Attention ! Cet article contient des informations sur l’histoire et le d\u00e9nouement du film Joker.<\/em><\/p>\n\n\n\n \u00ab Tu fais ce que tout homme sain d’esprit ferait dans ta situation : tu deviens fou. \u00bb Ce sont les mots que le Joker adresse au commissaire Gordon dans une c\u00e9l\u00e8bre aventure de Batman \u00e9crite par Alan Moore, The Killing Joke<\/em>.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est cette histoire que Todd Phillips semble vouloir raconter dans son film Joker<\/em>, en la m\u00e9langeant d\u2019\u00e9videntes allusions au cin\u00e9ma de Martin Scorsese : l’histoire d’un homme qui devient un criminel psychopathe parce qu’il a subi trop d’abus et de d\u00e9ceptions. Et c’est encore cette histoire que le r\u00e9alisateur ne parvient pas \u00e0 raconter : rien dans la succession des petits et des grands malheurs qui frappent Arthur Fleck ne semble vraiment justifier sa m\u00e9tamorphose, \u00e0 part peut-\u00eatre un ancien traumatisme d\u2019enfance qui a eu lieu avant le d\u00e9but du film.<\/p>\n\n\n\n Ce n’est certainement pas une \u00ab mauvaise journ\u00e9e \u00bb qui fait vriller son destin. Les \u00e9l\u00e9ments du drame sont tous donn\u00e9s d\u2019entr\u00e9e de jeu, sa folie est d\u00e9j\u00e0 clam\u00e9e sur tous les toits. Alors quelle est exactement la trag\u00e9die de ce Joker ? Tout au plus, celle du syst\u00e8me de sant\u00e9 au moment o\u00f9 s\u2019effondre l’empire am\u00e9ricain, qui est d\u00e9crit comme dans un film de Ken Loach : la sc\u00e8ne la plus terrifiante est celle de la coupe sanglante\u2026 dans le budget du centre o\u00f9 Fleck \u00e9tait trait\u00e9. C\u2019est une grande d\u00e9ception pour ceux qui, amateur des bandes dessin\u00e9es, s’attendaient \u2013 au moins \u00e0 la fin \u2013 \u00e0 un v\u00e9ritable carnage, conforme \u00e0 la vocation de ce personnage \u00e0 faire le mal pour le mal. C’est triste \u00e0 dire, mais \u00e0 aucun moment dans le film, pas m\u00eame dans les derni\u00e8res minutes, on ne trouve quoi que ce soit qui ressemble \u00e0 ce que le Joker devrait \u00eatre. Alors pourquoi au juste Warner Bros. nous a-t-elle vendu une \u00ab histoire d’origine \u00bb ?<\/p>\n\n\n\n Le probl\u00e8me objectif du film de Todd Phillips est qu’il ne montre pas ce qu’il pr\u00e9tend montrer et ne d\u00e9montre pas ce qu’il pr\u00e9tend d\u00e9montrer : l’\u00e9cart entre ses fins et ses moyens est flagrant. Mais le fait qu’il ait r\u00e9ussi \u00e0 cr\u00e9er l’illusion d’\u00eatre le film sur \u00ab comment la soci\u00e9t\u00e9 produit un fou criminel \u00bb \u2013bien qu\u2019il y soit parvenu en mobilisant un efficace paratexte \u2013 , ce qu\u2019il n\u2019est absolument pas, prouve ce qu\u2019un effet de sens est capable de produire, gr\u00e2ce \u00e0 une sorte de trompe-l’\u0153il conceptuel.<\/p>\n\n\n\n Warner Bros. a transform\u00e9 le personnage du Joker de la m\u00eame mani\u00e8re que les m\u00e9dias mis en sc\u00e8ne dans le film. En ce sens, c\u2019est une \u0153uvre int\u00e9ressante, beaucoup plus en tout cas que lorsqu\u2019il essaie de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Moore ou Scorsese. En effet, il faut l\u00e2cher l’intrigue principale et se concentrer sur l’intrigue secondaire, qui se d\u00e9veloppe progressivement pour culminer dans le final : de ce point de vue, Joker<\/em> est une fable qui montre comment une personne affect\u00e9e d\u2019un trouble psychologique peut devenir un symbole politique puissant, aussi bien dans le film que dans notre monde.<\/p>\n\n\n\n Il n’est donc pas surprenant qu’il y ait une controverse sur les risques de l’\u00e9mulation, puisqu’il s’agit pr\u00e9cis\u00e9ment d’un film sur l’\u00e9mulation. Le Joker incarne la vengeance de tous ceux que la soci\u00e9t\u00e9 qualifie de rat\u00e9s \u2013 le milliardaire Thomas Wayne parle de \u00ab clowns \u00bb \u00e0 leur sujet \u2013 contre ceux que l\u2019on consid\u00e8re comme des gagnants. Plus que la bande dessin\u00e9e The Killing Joke<\/em>, alors, nous vient \u00e0 l’esprit le groupe dont Moore a emprunt\u00e9 le nom : The Killing Joke. Dans le premier morceau de la face B de leur album de 1986, ils chantaient ainsi \u00ab l’amour des masses \u00bb :<\/p>\n\n\n\n \u201cThey fight and play in timeless rivalry<\/em> \u00ab Tu fais ce que tout homme sain d’esprit ferait dans ta situation : tu deviens fou. \u00bb Qu’arrive-t-il \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 cette situation se g\u00e9n\u00e9ralise, lorsque c’est la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame qui produit la d\u00e9tresse mentale ? Si le protagoniste du Joker se pr\u00eate \u00e0 devenir un symbole, c’est parce que, malgr\u00e9 son histoire personnelle, faite d’abus depuis son plus jeune \u00e2ge, il nous ressemble beaucoup \u00e0 bien d’autres \u00e9gards. Arthur Fleck est un incompris, comme tout le monde. Son r\u00eave est de devenir un com\u00e9dien, un com\u00e9dien de stand-up comme on dit. Mais il aurait pu r\u00eaver d’\u00eatre musicien, \u00e9crivain, sportif ou entrepreneur et cela ne changerait rien. Bref, rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 ce que tout le monde puisse s’identifier au personnage jou\u00e9 par Joaquin Phoenix.<\/p>\n\n\n\n Le comique qui tente de percer est un genre qui a inspir\u00e9 un nombre particuli\u00e8rement \u00e9lev\u00e9 de com\u00e9dies, irr\u00e9m\u00e9diablement am\u00e8res : du King of Comedy <\/em>en Scorsese, \u00e0 qui Todd Philipps rend hommage, au moins r\u00e9ussi Funny People<\/em> de Judd Apatow, en passant par l’exemple italien de Kamikazen – Last Night in Milan<\/em>, qui en 1987 mettait en sc\u00e8ne la lutte pour la survie d’un groupe de comiques qui deviendraient presque tous c\u00e9l\u00e8bres dans les ann\u00e9es 1990. Plus r\u00e9cemment, cependant, c’est une bande dessin\u00e9e (une bande dessin\u00e9e dans laquelle il n\u2019y a pas de super-h\u00e9ros), qui a racont\u00e9 de la mani\u00e8re la plus incisive que l’entrelacement des aspirations et des incertitudes, des d\u00e9ceptions et des difficult\u00e9s, dans lequel se d\u00e9battent ceux qui tentent de faire carri\u00e8re sur le march\u00e9 hautement concurrentiel de la com\u00e9die : la nouvelle Killing and Dying<\/em> contenue dans l’anthologie du m\u00eame nom par Adrian Tomine.<\/p>\n\n\n\n L’auteur californien raconte l’histoire d’une jeune fille qui, tout comme Arthur Fleck, est convaincue d’avoir un talent, dont elle est probablement d\u00e9nu\u00e9e, et qui se condamne au malheur en essayant d\u2019arriver dans le monde. Dans la m\u00eame anthologie, une autre histoire tourne autour de la m\u00eame question d’une mani\u00e8re encore plus paradoxale : c’est l’histoire d’un homme qui se sp\u00e9cialise dans un art de sa propre invention, qu’il appelle \u00ab hortisculpture \u00bb, qui consiste \u00e0 sculpter des buissons, et pour lequel il n\u2019existe aucune demande, aucun int\u00e9r\u00eat. Maintenant, imaginez un monde dans lequel tous les sculpteurs de buisson auraient d\u00e9cid\u00e9 de prendre leurs s\u00e9cateurs et leurs r\u00e2teaux pour faire la r\u00e9volution et vous aurez plus ou moins une id\u00e9e de la mani\u00e8re dont notre soci\u00e9t\u00e9 finira par s\u2019effondrer.<\/p>\n\n\n\n
The people clamour for a loser<\/em>
With joy and sorrow mixed we realize<\/em>
That peace shall come by sacrifice<\/em>
Why do we love them ?<\/em>
Love of the masses\u201d<\/em><\/p>\n\n\n\n