{"id":45917,"date":"2019-09-01T16:06:27","date_gmt":"2019-09-01T14:06:27","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=45917"},"modified":"2019-09-01T16:37:20","modified_gmt":"2019-09-01T14:37:20","slug":"le-tournant-de-jackson-hole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/09\/01\/le-tournant-de-jackson-hole\/","title":{"rendered":"Le tournant de Jackson Hole"},"content":{"rendered":"\n

Le symposium de Jackson Hole est le moment qui met le mieux au jour les accords et cacophonies entre les grands acteurs de la politique \u00e9conomique mondiale \u2013 et en particulier les banquiers centraux. Pendant trois jours, quelques dizaines de banquiers centraux et \u00e9conomistes savamment choisis se sont donc rendus dans les montagnes du Wyoming pour accorder, ou non, leurs violons du 22 au 24 ao\u00fbt derniers <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, autour du th\u00e8me \u00ab Les d\u00e9fis de la politique mon\u00e9taire \u00bb. Si l\u2019\u00e9v\u00e9nement est g\u00e9n\u00e9ralement un bon indicateur pour comprendre la position de la Banque F\u00e9d\u00e9rale am\u00e9ricaine (Fed), le mill\u00e9sime 2019 a surtout fait l\u2019objet d\u2019un r\u00e9cital remarqu\u00e9, prononc\u00e9 par Mark Carney, gouverneur de la Banque d\u2019Angleterre.<\/p>\n\n\n\n

Son mandat \u00e0 la t\u00eate de la \u00ab Vieille Dame de la rue Threadneedle \u00bb \u00e9tant bient\u00f4t chose du pass\u00e9 \u2013 il se termine le 31 janvier 2020 \u2013 Carney a choisi de prononcer un discours qui se veut une vision du futur de la politique mon\u00e9taire. Apr\u00e8s une introduction o\u00f9, contexte oblige, il \u00e9voque bri\u00e8vement le Brexit, le gouverneur adopte une structure chronologique ternaire : \u00e0 court terme, les banquiers centraux doivent jouer au mieux les cartes qui sont en leur possession, jusqu\u2019\u00e0 leurs limites, dans leurs choix de politique mon\u00e9taire ; \u00e0 moyen terme, ils doivent travailler \u00e0 am\u00e9liorer le syst\u00e8me financier international actuel ; \u00e0 long terme, c\u2019est l\u2019architecture financi\u00e8re elle-m\u00eame qui doit \u00eatre modifi\u00e9e de fond en comble. Le tout prononc\u00e9 avec plusieurs belles m\u00e9taphores fil\u00e9es : celle du voisinage \u2013 nous ne devons pas seulement g\u00e9rer notre maison, mais aussi coop\u00e9rer avec nos voisins \u2013 ou encore celle des cartes \u00e0 jouer que nous devons sans cesse rebattre.<\/p>\n\n\n\n

Profitant de l’occasion de pouvoir s\u2019\u00e9loigner de l\u2019actualit\u00e9 la plus imm\u00e9diate, Le Grand Continent<\/em> a choisi de traduire et de commenter, outre la pr\u00e9sentation g\u00e9n\u00e9rale des d\u00e9fis de politique mon\u00e9taire, surtout la cinqui\u00e8me partie de cette allocution, qui s\u2019attache au temps le plus lointain de l\u2019action publique \u2013 mais qui en dit sans doute le plus sur le contemporain. Les ma\u00eetres-mots de l\u2019allocution concernent tour \u00e0 tour la coordination entre les \u00c9tats, les marges de man\u0153uvre de la politique mon\u00e9taire et la pr\u00e9dominance du dollar.<\/p>\n\n\n\n

La position de Carney est tr\u00e8s originale : pour concurrencer la position du dollar, encore monnaie internationale h\u00e9g\u00e9monique alors que le poids des \u00c9tats-Unis dans l\u2019\u00e9conomie mondiale a fortement d\u00e9cru depuis des d\u00e9cennies, celle-ci \u00e9tant devenue multipolaire, et alors que la monnaie chinoise, le Yuan, a un r\u00f4le international encore \u00e9mergent, il s\u2019agit d\u2019\u00e9tudier la piste d\u2019une crypto-monnaie internationale, digitale, d\u00e9centralis\u00e9e. Un pav\u00e9 dans la mare du calme de Jackson Hole et de la tradition des banques centrales.<\/p>\n\n\n\n

I – Les d\u00e9fis de la politique mon\u00e9taire dans le cadre de l’actuel syst\u00e8me mon\u00e9taire et financier international (SMFI)<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Lorsque Ben Bernanke a pris sa retraite \u00e0 la t\u00eate de la Fed, son allocution de cl\u00f4ture aux gouverneurs des banques centrales de la BRI a fix\u00e9 comme objectif de rem\u00e9dier aux profondes failles du syst\u00e8me mon\u00e9taire et financier international (ci-apr\u00e8s, le \u00ab SMFI \u00bb). Six ans plus tard, avec ma retraite en tant que gouverneur \u00e0 l’horizon, je vais \u00ab faire avancer les choses \u00bb en me concentrant sur la fa\u00e7on dont la nature du SMFI remet en question la politique mon\u00e9taire.<\/p>\n\n\n\n

Depuis des d\u00e9cennies, l’opinion g\u00e9n\u00e9rale est que les pays peuvent parvenir \u00e0 la stabilit\u00e9 des prix et minimiser la variabilit\u00e9 excessive de la production en adoptant des cibles d’inflation flexibles et des taux de change flottants. Les gains d\u00e9coulant de la coordination des politiques ont \u00e9t\u00e9 jug\u00e9s au mieux modestes, et les pays ont \u00e9t\u00e9 pri\u00e9s de garder leurs maisons en ordre.<\/p>\n\n\n\n

Ce consensus est de plus en plus intenable pour plusieurs raisons. La mondialisation n’a cess\u00e9 d’accro\u00eetre l’impact des d\u00e9veloppements internationaux sur toutes nos \u00e9conomies. Cela a rendu encore plus critique toute d\u00e9viation par rapport aux hypoth\u00e8ses de base de l’opinion canonique. En particulier, l’augmentation de la tarification dans la devise dominante (NdT : c\u2019est-\u00e0-dire en dollars) r\u00e9duit les propri\u00e9t\u00e9s d’absorption des chocs des taux de change flexibles et modifie l’arbitrage entre la volatilit\u00e9 de l’inflation et celle de la production, auquel sont confront\u00e9s les responsables de la politique mon\u00e9taire. Et plus fondamentalement, on assiste au d\u00e9veloppement d\u2019une asym\u00e9trie d\u00e9stabilisatrice au sein du SMFI. Alors que l’\u00e9conomie mondiale se r\u00e9organise, le dollar am\u00e9ricain demeure aussi important que lorsque Bretton Woods s’est effondr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Carney revient d\u2019abord ici sur les fondements de l\u2019organisation du syst\u00e8me mon\u00e9taire et financier international tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 depuis la fin de l\u2019\u00e9talon change-or issu de Bretton-Woods en 1971, bien r\u00e9sum\u00e9 par J. Murray (2011). Depuis les ann\u00e9es 1970, la plupart des \u00e9conomistes pensent g\u00e9n\u00e9ralement que la coordination entre les \u00c9tats a peu d\u2019effets r\u00e9els : en particulier, c\u2019est \u00e0 travers le taux de change, lorsqu\u2019il est flexible, que subit chaque \u00c9tat pris individuellement, que les ajustements se font – la monnaie nationale se d\u00e9pr\u00e9cie ou s\u2019appr\u00e9cie en cas de choc macro\u00e9conomique. Certains \u00e9conomistes, comme Rogoff (1985), Frankel et Rockett (1988) ou Oudiz et Sachs (1984) ont m\u00eame mis en avant les cons\u00e9quences n\u00e9gatives que pouvait avoir la coop\u00e9ration et se sont faits les d\u00e9fenseurs de la discipline de march\u00e9 de chaque acteur individuel comme meilleur garant de la stabilit\u00e9 mon\u00e9taire et \u00e9conomique des \u00c9tats.<\/p>\n\n\n\n

Carney souligne cependant les limites d\u2019une telle vision dans le monde actuel, en axant sa r\u00e9flexion particuli\u00e8rement sur l\u2019h\u00e9g\u00e9monie du dollar. Il explique ainsi que, comme de nombreux \u00e9changes sont libell\u00e9s directement en dollars dans certains secteurs (\u00e9nergie, dont le p\u00e9trole, biens alimentaires ou manufactur\u00e9s, etc.), la question de l\u2019absorption par les taux de change de la monnaie nationale des \u00c9tats avec telle autre monnaie n\u2019a plus lieu d\u2019\u00eatre : ce sont les vicissitudes du dollar lui-m\u00eame qui s\u2019imposent \u00e0 l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique des \u00c9tats. Enfin, et l\u00e0 est sans doute la principale incoh\u00e9rence du monde contemporain : alors que le poids des \u00c9tats-Unis dans l\u2019\u00e9conomie mondiale a fortement d\u00e9cru depuis les ann\u00e9es 1970, au profit de l\u2019\u00e9mergence de nouvelles puissances, le dollar est toujours omnipr\u00e9sent \u00e0 la fois dans le commerce mondial et dans les r\u00e9serves de change des principaux \u00c9tats.<\/p>\n\n\n\n

La combinaison de ces facteurs signifie que l’\u00e9volution de la situation aux \u00c9tats-Unis a d’importantes retomb\u00e9es sur les r\u00e9sultats commerciaux et les conditions financi\u00e8res des pays, m\u00eame ceux qui sont relativement peu expos\u00e9s directement \u00e0 l’\u00e9conomie am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n

Cette dynamique accro\u00eet aujourd’hui les risques d’un trappe \u00e0 liquidit\u00e9 mondiale. En particulier, le SMFI abaisse structurellement le taux d’int\u00e9r\u00eat d’\u00e9quilibre mondial, not\u00e9 r*, et ce :<\/p>\n\n\n\n