{"id":366778,"date":"2026-10-27T06:30:00","date_gmt":"2026-10-27T05:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=366778"},"modified":"2026-10-27T03:25:06","modified_gmt":"2026-10-27T02:25:06","slug":"le-contrat-social-francais-est-casse-comment-le-reparer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/10\/27\/le-contrat-social-francais-est-casse-comment-le-reparer\/","title":{"rendered":"Le contrat social fran\u00e7ais est cass\u00e9. Comment le r\u00e9parer ?"},"content":{"rendered":"\n
Testez\u00a0<\/em>le Grand Continent. Les id\u00e9es et les analyses qu\u2019on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bient\u00f4t partout. Dans votre bo\u00eete mail\u00a0\u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n De quelque fa\u00e7on qu\u2019on d\u00e9finisse ce contrat social, il est clair qu\u2019il n\u2019est plus \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Ce qui est frappant, dans la derni\u00e8re p\u00e9riode, c\u2019est \u00e0 quel point tous les membres du corps politique, si j\u2019ose dire, tous les organes, tous les muscles, tous les os se s\u00e9parent progressivement les uns des autres. Il n\u2019y a plus de principe synth\u00e9tique pour nous rassembler.<\/p>\n\n\n\n Le contrat social fran\u00e7ais reposait sur le principe g\u00e9n\u00e9ral de la politique moderne, le r\u00e9gime repr\u00e9sentatif : il y a un peuple civique, les droits de ses membres sont prot\u00e9g\u00e9s par un \u00c9tat de droit, et dans ce cadre la repr\u00e9sentation politique permet de confier la direction du pays \u00e0 la force politique, \u00e0 l\u2019orientation, aux acteurs qui ont le soutien de la majorit\u00e9. C\u2019\u00e9tait donc le contrat majoritaire, norm\u00e9 par l\u2019\u00c9tat de droit et appuy\u00e9 sur le peuple politique, d\u00e9fini par l\u2019appartenance nationale. Aujourd\u2019hui, toutes les parties de ce que vous appelez le contrat social fran\u00e7ais sont paralys\u00e9es, ou en tout cas se sont s\u00e9par\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Il n\u2019y a plus de principe majoritaire, parce qu\u2019il n\u2019y a plus de majorit\u00e9, ni r\u00e9elle, ni m\u00eame potentielle. C\u2019est l\u00e0 un facteur majeur de la situation : ce qui fournissait l\u2019\u00e9nergie, l\u2019axe et le ballast de notre r\u00e9gime fait d\u00e9faut. L\u2019\u00c9tat de droit, qui servait \u00e0 r\u00e9guler les exc\u00e8s, d\u00e9rives ou imprudences du r\u00e9gime majoritaire, pr\u00e9tend maintenant d\u00e9cider, au moins n\u00e9gativement, du contenu m\u00eame des politiques. Il tient le gouvernement et le l\u00e9gislateur en lisi\u00e8re. Et bien s\u00fbr, le peuple civique, au lieu d\u2019\u00eatre regard\u00e9 comme la source premi\u00e8re de la l\u00e9gitimit\u00e9 politique et le cadre naturel de la vie politique, a subi un processus de d\u00e9l\u00e9gitimation m\u00e9thodique. L\u2019id\u00e9e que le peuple national pourrait avoir le droit de se gouverner lui-m\u00eame a \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e d\u2019indignit\u00e9 par l\u2019opinion \u00e9clair\u00e9e qui nous oriente et nous dirige. Ainsi, les trois grandes composantes de notre dispositif politique ne sont plus op\u00e9rationnelles : la premi\u00e8re est absente, la deuxi\u00e8me hypertrophi\u00e9e, la troisi\u00e8me suspecte et d\u00e9cri\u00e9e.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Il est difficile de porter un jugement dans la mesure o\u00f9, pour une bonne part, les mandats d\u2019Emmanuel Macron n\u2019ont fait que prolonger une tendance. Cette tendance, c\u2019\u00e9tait la fin de l\u2019alternance majoritaire, ou plut\u00f4t le passage d\u2019une alternance significative entre droite et gauche \u00e0 une alternance au fond d\u00e9corative. Que la gauche ou la droite f\u00fbt au pouvoir, c\u2019\u00e9tait en gros la m\u00eame politique qui \u00e9tait men\u00e9e, justifi\u00e9e et norm\u00e9e par la construction et plus encore la phras\u00e9ologie europ\u00e9enne. Avec ce coup d\u2019\u0153il qu\u2019il faut lui reconna\u00eetre, Emmanuel Macron saisit le moment propice et ramassa la mise : il fut \u00e9lu sur le projet de faire en m\u00eame temps les deux politiques, puisqu\u2019elles allaient dans la m\u00eame direction. C\u2019\u00e9tait plausible et tentant, m\u00eame s\u2019il y avait quelque audace \u00e0 pr\u00e9senter comme une \u00ab r\u00e9volution \u00bb une d\u00e9marche qui consistait \u00e0 pousser \u00e0 son terme une tendance depuis longtemps av\u00e9r\u00e9e.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Alors, qu\u2019a-t-il fait ? Ce que je lui reprocherais, c\u2019est de ne s\u2019\u00eatre jamais interrog\u00e9 sur la situation, sur l\u2019\u00e9tat r\u00e9el, du pays qu\u2019il gouvernait. Il a fait usage des facilit\u00e9s de gouvernement l\u00e9gu\u00e9es par la Ve R\u00e9publique, des ressources symboliques de notre vieux et grand pays, mais pour faire quoi ? Emport\u00e9 par sa propre vitesse, il n\u2019a jamais fait que survoler ce pays. Il ne s\u2019inscrit dans aucune famille politique, ou spirituelle, de la France, ce qui n\u2019a rien de d\u00e9shonorant, mais cela l\u2019a priv\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u2019orientation partag\u00e9s dont m\u00eame les plus talentueux ont besoin. Il a per\u00e7u plus vite que les autres l\u2019\u00e9puisement des partis historiques sans \u00eatre capable, ni d\u2019ailleurs d\u00e9sireux, d\u2019en fonder un nouveau. Il a montr\u00e9 un talent parfois surnaturel pour s\u2019adapter aux situations et se tirer des mauvais pas, mais sa course sur les cr\u00eates l\u2019a conduit jusqu\u2019\u00e0 cette fatale dissolution qui a fait \u00e0 notre R\u00e9publique d\u00e9j\u00e0 vacillante un mal qu\u2019il ne mesure toujours pas.<\/p>\n\n\n\n Je ne sais pas, mais soit ! On a pu \u00e9voquer son saint-simonisme. Il me semble pourtant qu\u2019il ne s\u2019est gu\u00e8re appuy\u00e9 sur les comp\u00e9tences de cette haute administration, qu\u2019il a mis \u00e0 mal ses grands corps, qu\u2019il a montr\u00e9 au moins une certaine pr\u00e9f\u00e9rence pour les cabinets de conseil\u2026 Quelle que f\u00fbt la partie concern\u00e9e de notre organisation collective, il a voulu la \u00ab faire bouger \u00bb, sans beaucoup de r\u00e9flexion pr\u00e9alable, et convaincu que sa virtuosit\u00e9 suffirait \u00e0 tout. D\u2019o\u00f9 l\u2019hostilit\u00e9 presque imm\u00e9diate qu\u2019il a suscit\u00e9e. Cette hostilit\u00e9 fut parfois aveugle et surexcit\u00e9e, mais son d\u00e9dain, ou son effronterie, \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ses contradicteurs, m\u00eame les plus modestes, ont aliment\u00e9 ce rejet. Au bout du compte, il n\u2019est plus soutenu, je dirais, que par cette partie de la bourgeoisie \u00e9duqu\u00e9e et dipl\u00f4m\u00e9e pour laquelle il incarne toujours, et malgr\u00e9 tout, le \u00ab gouvernement des meilleurs \u00bb. Ses talents ne sont pas contestables, mais il n\u2019a pas fait l\u2019effort de saisir les caract\u00e8res toujours pertinents de notre histoire nationale ni d\u2019analyser s\u00e9rieusement l\u2019\u00e9tat et le fonctionnement de notre r\u00e9gime.\u00a0<\/p>\n\n\n\n On dira, et ce n\u2019est pas faux, que ces d\u00e9faillances sont celles de la classe politique fran\u00e7aise depuis quarante ans : la gauche oubliant le peuple des travailleurs, la droite oubliant la nation, elle s\u2019est jet\u00e9e dans une construction europ\u00e9enne aussi ambitieuse qu\u2019ind\u00e9termin\u00e9e, sans se rendre compte que le pays ne la suivait pas, ou tr\u00e8s mollement, dans cette entreprise, dont la classe qui la conduisait ne savait d\u2019ailleurs pas en quoi elle consistait pr\u00e9cis\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n Je me suis vant\u00e9 d\u2019\u00eatre l\u2019un des inventeurs de cette expression… Ce qui est tr\u00e8s frappant, c\u2019est que ce secteur de l\u2019opinion ne parvient pas \u00e0 concevoir qu\u2019on ne partage pas ses \u00e9vidences. En faisant de l\u2019adh\u00e9sion, et de l\u2019adh\u00e9sion enthousiaste, \u00e0 l\u2019entreprise europ\u00e9enne le test de la comp\u00e9tence intellectuelle et morale des citoyens, on a exclu de la cit\u00e9 l\u00e9gitime d\u2019innombrables citoyens qui avaient des objections, des r\u00e9serves ou des doutes, plus ou moins pertinents mais qui ne m\u00e9ritaient pas le m\u00e9pris \u00e9crasant du \u00ab bon parti \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n La vie politique de notre pays a \u00e9t\u00e9 progressivement immobilis\u00e9e et st\u00e9rilis\u00e9e par cette incapacit\u00e9 \u00e0 accepter le d\u00e9saccord et \u00e0 accueillir l\u2019objection. Voyez avec quelle facilit\u00e9, avec quel sentiment d\u2019\u00e9vidence et de bon droit, la classe politique a d\u00e9cid\u00e9 de ne pas tenir compte du r\u00e9f\u00e9rendum de 2005. Pour beaucoup de Fran\u00e7ais, ce fut un moment d\u00e9cisif de rupture avec leurs dirigeants. Qu\u2019on ne veuille tenir aucun compte du vote limpide de 55 % des Fran\u00e7ais, ni de celui, aussi net, des Hollandais, que deux pays aussi diff\u00e9rents politiquement l\u2019un de l\u2019autre disent au m\u00eame moment la m\u00eame chose \u00e0 leur classe politique et que celle-ci n\u2019en tienne aucun compte, comment ne pas voir l\u00e0 l\u2019une des sources majeures des divisions qui nous paralysent ?<\/p>\n\n\n\n Pendant plus de vingt ans, la classe politique a gouvern\u00e9 tant bien que mal malgr\u00e9 la s\u00e9cession du peuple, ou d\u2019une bonne partie de celui-ci. Aujourd\u2019hui elle s\u2019av\u00e8re purement et simplement incapable de gouverner, alors que le ressentiment populaire est d\u2019autant plus virulent que la condition du grand nombre se d\u00e9grade d\u2019une mani\u00e8re criante. Les partis qui se veulent les expressions de la col\u00e8re du peuple n\u2019ont quant \u00e0 eux fait aucun effort pour instruire et guider celle-ci, se contentant de l\u2019aviver et de l\u2019exploiter. Leur victoire \u00e9lectorale, que les sondages semblent annoncer, sonnera la revanche des m\u00e9pris\u00e9s, mais elle ne promet aucune refondation de notre contrat politique, tant les nouveaux gouvernants putatifs, qui n\u2019ont pas pens\u00e9 \u00e0 s\u2019y pr\u00e9parer, seront incapables de faire face aux demandes, parfois contradictoires, d\u2019un corps civique impatient, douloureux, exc\u00e9d\u00e9, et plus divis\u00e9 que jamais. <\/p>\n\n\n\n Le fonctionnement d\u2019un r\u00e9gime repr\u00e9sentatif repose sur une articulation fine de la relation entre gouvernants et gouvern\u00e9s. Il exige une certaine confiance du peuple dans ses repr\u00e9sentants et un certain sentiment de responsabilit\u00e9 des gouvernants \u00e0 l\u2019endroit du peuple qui les a \u00e9lus. Cet \u00e9change ne se fait plus depuis longtemps. D\u00e8s lors que les gouvernants s\u2019estiment responsables principalement devant le projet europ\u00e9en et les \u00ab valeurs \u00bb qu\u2019ils en d\u00e9clarent ins\u00e9parables, ils s\u2019exon\u00e8rent des obligations inscrites dans la d\u00e9finition m\u00eame de notre r\u00e9gime. L\u2019op\u00e9ration repr\u00e9sentative est obscurcie et fauss\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Union europ\u00e9enne n\u2019a cess\u00e9 de dire qu\u2019elle faisait ce qu\u2019elle ne faisait pas et ne voulait pas faire. Depuis des d\u00e9cennies les partisans de l\u2019Union ont eu tous les pouvoirs et les ont exerc\u00e9s sans obstacle. Je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 relev\u00e9, ils ont d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9 syst\u00e9matiquement toute critique un peu rigoureuse de la mani\u00e8re dont l\u2019Europe se construisait. Tous les pouvoirs pour quoi faire ? Officiellement pour construire cette Europe qui seule aurait la force de d\u00e9fendre des nations europ\u00e9ennes trop faibles d\u00e9sormais dans un monde dont elles ne sont plus le centre. Or, que voyons-nous ? Une Europe incapable de se d\u00e9fendre par ses propres forces.<\/p>\n\n\n\n Quand on pr\u00e9tend construire un nouveau corps politique, on se soucie d\u2019abord d\u2019\u00eatre capable de d\u00e9fendre ce que l\u2019on construit. Or la classe politique a agi comme si cela ne la concernait pas. Elle avait des valeurs \u00e0 diffuser, des droits \u00e0 mettre en \u0153uvre, la compatibilit\u00e9 des int\u00e9r\u00eats \u00e0 organiser, mais elle n\u2019avait rien \u00e0 d\u00e9fendre.<\/em> <\/p>\n\n\n\n La comparaison avec la fondation des \u00c9tats-Unis est instructive. Les \u00c9tats am\u00e9ricains, quand ils ont d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019unir plus \u00e9troitement, ont constitu\u00e9 des institutions propres \u00e0 l\u2019Union : une Pr\u00e9sidence, un S\u00e9nat, une Chambre des repr\u00e9sentants. O\u00f9 est l\u2019ex\u00e9cutif europ\u00e9en ? Il n\u2019existe pas. O\u00f9 sont les repr\u00e9sentants \u00e9lus du peuple europ\u00e9en ? Ils n\u2019existent pas puisqu\u2019il n\u2019y a pas de peuple europ\u00e9en. C\u2019est donc l\u2019institution la plus d\u00e9pourvue de l\u00e9gitimit\u00e9 propre, la plus d\u00e9pendante de n\u00e9gociations opaques entre les divers \u00c9tats europ\u00e9ens, bref la Commission, qui se trouve charg\u00e9e de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral europ\u00e9en. Comment penser qu\u2019un dispositif institutionnel aussi mal form\u00e9 pourrait jamais produire une communaut\u00e9 politique ?<\/p>\n\n\n\n Je ne rejette pas du tout l\u2019argument selon lequel, compte tenu de l\u2019\u00e9tat du monde, nos nations sont d\u00e9sormais trop faibles et doivent donc unir leurs forces. Simplement, je soutiens que, si l\u2019on veut faire une union politique, il faut tenir compte de la r\u00e9alit\u00e9 politique et s\u2019appuyer sur elle. Or, la r\u00e9alit\u00e9 politique de l\u2019Europe, ce sont encore et toujours les nations. Preuve en est que tout ce qui advient d\u2019important dans la vie de l\u2019Union europ\u00e9enne telle qu\u2019elle est, d\u00e9pend encore principalement des nations membres. Cro\u00eet-on qu\u2019elles finiront par se fondre dans une Union dont elles restent n\u00e9cessairement les principaux acteurs ? L\u2019Europe possible et d\u00e9sirable sera l\u2019\u0153uvre commune de nos nations ou ne sera pas.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re grande sp\u00e9cificit\u00e9 de la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine tient \u00e0 la g\u00e9ographie : les \u00c9tats-Unis sont un empire continental pour ainsi dire illimit\u00e9 tandis que les Europ\u00e9ens ont, et savent qu\u2019ils ont, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux des voisins dont ils doivent tenir compte.<\/p>\n\n\n\n Ce qui s\u2019est appel\u00e9 l\u2019Europe r\u00e9sulte des actions r\u00e9ciproques des nations qui se sont construites les unes avec les autres, certaines pr\u00e9coces comme l\u2019Angleterre et la France, d\u2019autres tard venues \u00e0 l\u2019unit\u00e9, comme l\u2019Allemagne ou l\u2019Italie, en se faisant la guerre, en n\u00e9gociant, en d\u00e9terminant soigneusement leurs fronti\u00e8res, en se m\u00e9prisant, en s\u2019admirant, en s\u2019imitant, etc. Les Europ\u00e9ens ont toujours d\u00fb tenir compte du voisin. Ce qui fit la vie europ\u00e9enne au long des si\u00e8cles, ce fut la rivalit\u00e9 et l\u2019\u00e9mulation entre des puissances qui, si elles \u00e9taient in\u00e9gales, tendaient \u00e0 se reconna\u00eetre r\u00e9ciproquement. Elles ne contestaient pas l\u2019existence<\/em> de leurs voisins m\u00eame si cette loi non \u00e9crite de la politique europ\u00e9enne a connu des exceptions, sp\u00e9cialement dans le cas de la Pologne. Je laisse de c\u00f4t\u00e9 ici l\u2019entreprise hitl\u00e9rienne qui sort enti\u00e8rement du cadre.<\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats-Unis n\u2019ont jamais rencontr\u00e9 d\u2019\u00e9gal, m\u00eame approximatif, dans leurs parages. Ils se sont d\u00e9velopp\u00e9s dans une perspective tout de suite continentale, s\u2019\u00e9tendant vers l\u2019ouest jusqu\u2019au Pacifique, vers le Sud jusqu\u2019\u00e0 s\u2019emparer de la moiti\u00e9 du Mexique, et \u00e0 soumettre les pays d\u2019Am\u00e9rique centrale \u00e0 un contr\u00f4le direct ou indirect, politique ou \u00e9conomique. Les \u00c9tats-Unis se d\u00e9clar\u00e8rent tr\u00e8s t\u00f4t les protecteurs et suzerains des deux Am\u00e9riques. La pulsion imp\u00e9riale s\u2019exer\u00e7a de mani\u00e8re irr\u00e9guli\u00e8re mais resta toujours tr\u00e8s puissante. On doit mentionner bien s\u00fbr la la guerre hispano-am\u00e9ricaine de 1898 qui vit les \u00c9tats-Unis s\u2019emparer des restes de l\u2019empire espagnol, avec les Philippines. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est en 1917 que les \u00c9tats-Unis deviennent l\u2019axe de l\u2019ordre international quand ils interviennent de mani\u00e8re d\u00e9cisive dans la Grande guerre. \u00c0 partir de 1945 s\u2019ouvre la longue p\u00e9riode d\u2019un empire am\u00e9ricain qui prend au s\u00e9rieux ses responsabilit\u00e9s d\u2019empire et, si j\u2019ose dire, r\u00e9gularise sa situation. On parle aujourd\u2019hui, avec une nostalgie un peu complaisante, d\u2019un \u00ab empire des r\u00e8gles \u00bb. En tout cas, si cet empire restait toujours gag\u00e9 sur la force am\u00e9ricaine \u2013 militaire, \u00e9conomique et financi\u00e8re \u2013 et attentif \u00e0 ses int\u00e9r\u00eats, la classe dirigeante am\u00e9ricaine montra assez d\u2019intelligence politique pour faire preuve d\u2019une certaine impartialit\u00e9 dans l\u2019administration des r\u00e8gles, et m\u00eame d\u2019une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 certaine pour aider l\u2019Europe d\u00e9vast\u00e9e \u00e0 se reconstruire.<\/p>\n\n\n\n Si je dois caract\u00e9riser d\u2019un mot l\u2019action de Donald Trump, je dirai qu\u2019elle traduit la r\u00e9volte de la nation am\u00e9ricaine \u2013 d\u2019une partie importante de celle-ci \u2013 contre l\u2019empire am\u00e9ricain, contre cet empire \u00e0 la fois des r\u00e8gles, des valeurs et de la force militaire, que la nation am\u00e9ricaine ne se sent plus capable de porter. La partie de l\u2019opinion que Trump repr\u00e9sente consid\u00e8re que les Am\u00e9ricains ont gaspill\u00e9 leur \u00e9nergie et leur argent, blood and treasure<\/em>, pour des causes qui ne les concernent pas, et qu\u2019il est temps que l\u2019Am\u00e9rique rentre chez elle et s\u2019occupe de ses propres affaires. Mais rentrer chez soi et s\u2019occuper de ses propres affaires, c\u2019est retrouver certains r\u00e9flexes anciens mais toujours disponibles, en particulier l\u2019impulsion dominatrice dans les deux Am\u00e9riques, vers le Nord (Canada), vers le Sud (Cuba, Venezuela). Ce recentrement sur l\u2019empire continental implique une retraite n\u00e9cessairement chaotique des zones les plus expos\u00e9es de l\u2019empire mondial (Moyen-Orient, Europe). Il y a donc une certaine rationalit\u00e9 et m\u00eame coh\u00e9rence dans la d\u00e9marche internationale de Trump. Cette coh\u00e9rence est plus qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 obscurcie par le discours accompagnateur, qui n\u2019\u00e9chappe \u00e0 l\u2019odieux que par l\u2019absurde, mais elle est r\u00e9elle. Elle a des cons\u00e9quences dommageables pour l\u2019Europe et d\u00e9sastreuses pour l\u2019Ukraine, mais ce qu\u2019elle a de rationnel est plus \u00e0 craindre que ce qu\u2019elle a d\u2019odieux, car la r\u00e9orientation que Trump a donn\u00e9e \u00e0 la politique am\u00e9ricaine risque d\u2019\u00eatre durable. <\/p>\n\n\n\n La suggestion du secr\u00e9taire \u00e0 la Guerre am\u00e9ricain, \u00e9cart\u00e9e par Trump lui-m\u00eame, ne me para\u00eet pas particuli\u00e8rement digne d\u2019int\u00e9r\u00eat. Dans une atmosph\u00e8re politique d\u00e9j\u00e0 sans freins ni filtres, il veut se distinguer dans l\u2019outrance et l\u2019outrage. Quel que soit le jugement que l\u2019on porte sur la peine de mort, traiter une ex\u00e9cution capitale comme un spectacle \u00e0 diffuser en direct et auquel on convie le public, cela trahit une sensibilit\u00e9 morale pour le moins d\u00e9grad\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Tenir \u00e0 montrer qu\u2019on ne respecte vraiment rien<\/em>, c\u2019est une \u00e9trange d\u00e9marche de la part de quelqu\u2019un qui se vante de vouloir restaurer la moralit\u00e9 traditionnelle. Je n\u2019ai pas v\u00e9rifi\u00e9, mais je ne pense pas que cette demande du secr\u00e9taire \u00e0 la Guerre ait \u00e9veill\u00e9 beaucoup de sympathie, m\u00eame dans l\u2019opinion conservatrice am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai fait l\u2019exp\u00e9rience de beaucoup d\u2019Europ\u00e9ens qui voient soudain le foss\u00e9 se creuser avec l\u2019interlocuteur am\u00e9ricain qui semblait jusque-l\u00e0 si proche, d\u00e8s que la question du droit de porter des armes vient sur le tapis, et qu\u2019ils d\u00e9couvrent que pour l\u2019ami am\u00e9ricain le droit de porter des armes, ou en tout cas d\u2019avoir chez soi des armes disponibles pour l\u2019autod\u00e9fense, va en somme de soi. <\/p>\n\n\n\n Nous ne devrions pas \u00eatre aussi \u00e9tonn\u00e9s, car la possibilit\u00e9 de ce d\u00e9saccord est inscrite de fait dans la matrice de la politique moderne. Vous avez \u00e9voqu\u00e9 le nom de Thomas Hobbes : c\u2019est en effet dans son L\u00e9viathan <\/em>qu\u2019est d\u00e9gag\u00e9e de la mani\u00e8re la plus claire et la plus frappante la rationalit\u00e9 en m\u00eame temps que la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat moderne. S\u2019il n\u2019y a pas de pouvoir capable de mettre en ordre le commun, chacun est juge de la meilleure fa\u00e7on de se d\u00e9fendre lui-m\u00eame contre son voisin toujours mena\u00e7ant. C\u2019est alors la guerre de tous contre tous, plus pr\u00e9cis\u00e9ment de chacun contre chacun, car chacun a le droit de faire ce qu\u2019il juge n\u00e9cessaire pour se d\u00e9fendre du risque de la mort violente aux mains des autres. Il pourra toujours plaider la l\u00e9gitime d\u00e9fense : il allait m\u2019attaquer ! Comment sortir de cette guerre de chacun contre chacun ? Il faut et il suffit que chacun renonce \u00e0 exercer son droit de se d\u00e9fendre pour en confier l\u2019exercice \u00e0 une instance unique, qui sera habilit\u00e9e \u00e0 d\u00e9fendre le droit \u00e9gal de tous les citoyens \u00e0 ne pas risquer leur vie \u00e0 tout moment \u2013 \u00e0 vivre en paix. Toute la l\u00e9gitimit\u00e9 et la raison d\u2019\u00eatre de l\u2019\u00c9tat r\u00e9side dans la mission que chacun lui confie de d\u00e9fendre sa vie, de telle sorte que tous sont d\u00e9fendus \u00e9galement.<\/p>\n\n\n\n On voit la difficult\u00e9 : pour d\u00e9fendre mon droit \u00e0 la vie, mais aussi \u00e0 la libert\u00e9 de mouvement ins\u00e9parable de la vie, je donne un pouvoir exorbitant \u00e0 l\u2019\u00c9tat. C\u2019est rationnel cependant, parce qu\u2019au lieu de craindre tout le monde tout le temps, je n\u2019ai plus qu\u2019un seul objet de crainte, l\u2019\u00c9tat souverain. Il a tous les pouvoirs, mais il n\u2019a pas de motif plausible de s\u2019attaquer \u00e0 ceux qui l\u2019ont autoris\u00e9 \u00e0 leur donner la loi. Comme l\u2019a \u00e9crit un fameux commentateur de Hobbes, la crainte \u00ab hom\u00e9opathique \u00bb de l\u2019\u00c9tat a remplac\u00e9 la crainte panique de tous et de chacun. Le \u00ab monopole de la violence l\u00e9gitime \u00bb permet aux citoyens de vivre, non pas sans crainte, mais avec une crainte incomparablement plus \u00ab vivable \u00bb qu\u2019elle ne serait en l\u2019absence de l\u2019\u00c9tat.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Que faire si l\u2019\u00c9tat ne me d\u00e9fend pas, ou me d\u00e9fend mal ? Ou, pire, s\u2019il me demande de risquer ma vie pour le d\u00e9fendre lui ? Hobbes r\u00e9pond ainsi \u00e0 la difficult\u00e9 : si l\u2019\u00c9tat me demande de risquer ma vie pour le d\u00e9fendre, il rompt en un sens le contrat qui nous lie. J\u2019ai donc le droit de d\u00e9fendre moi-m\u00eame mon droit \u00e0 la vie, en pratique de d\u00e9serter pour \u00e9chapper aux risques du champ de bataille. Ce n\u2019est pas honorable, dit-il, mais on ne peut pas dire que ce soit injuste, parce que toute la justice de l\u2019\u00c9tat consiste dans la protection qu\u2019il me doit.<\/p>\n\n\n\n Ce d\u00e9tour par Hobbes permet de saisir plus nettement la racine du d\u00e9saccord entre les Europ\u00e9ens et les Am\u00e9ricains. Les Europ\u00e9ens postulent que, d\u00e8s lors que l\u2019\u00c9tat a re\u00e7u le monopole de la violence l\u00e9gitime, nous n\u2019avons plus d\u2019occasion l\u00e9gitime de prendre en main notre d\u00e9fense. Nous lui avons confi\u00e9 toute <\/em>notre d\u00e9fense. Quant \u00e0 ce qu\u2019on appelle la \u00ab l\u00e9gitime d\u00e9fense \u00bb, les Europ\u00e9ens la regardent avec suspicion. La justice, particuli\u00e8rement en France, r\u00e9pugne \u00e0 la consid\u00e9rer comme une excuse valide.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Ces jours-ci dans notre pays m\u00eame, nous redoutons que les commer\u00e7ants pill\u00e9s se fassent justice eux-m\u00eames. Nous voyons l\u00e0 une remise en cause de l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat en un sens plus grave que celle commise par les d\u00e9linquants. Aux \u00c9tats-Unis, c\u2019est la m\u00eame chose mais c\u2019est diff\u00e9rent. Certes l\u2019institution publique est cens\u00e9e me d\u00e9fendre, c\u2019est bien la mission que je lui ai confi\u00e9e, mais si elle n\u2019est pas l\u00e0, si elle n\u2019est pas disponible, je garde toujours, en derni\u00e8re instance, le droit de me d\u00e9fendre moi-m\u00eame, et donc de disposer des armes n\u00e9cessaires. C\u2019est bien le m\u00eame dispositif l\u00e9gal et moral, mais interpr\u00e9t\u00e9 diff\u00e9remment. <\/p>\n\n\n\n Les citoyens am\u00e9ricains ont plus que nous le sentiment que le droit et le pouvoir de l\u2019\u00c9tat sont enracin\u00e9s dans le droit et le pouvoir de chacun de se d\u00e9fendre lui-m\u00eame. Nous avons plus qu\u2019eux le sentiment qu\u2019en gardant pour nous, comme en r\u00e9serve, un droit plus ou moins constitutionnel de nous d\u00e9fendre nous-m\u00eames, nous mettrions en danger la moralit\u00e9 et la dignit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat, nous retomberions dans un \u00e9tat pr\u00e9-moral, l\u2019\u00e9tat de nature.<\/p>\n\n\n\n La question se pose, et elle se pose, si j\u2019ose dire, terriblement. J\u2019ai peine \u00e0 y r\u00e9pondre. J\u2019appartiens \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration qui a enti\u00e8rement \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la guerre, qui l\u2019a enti\u00e8rement ignor\u00e9e. Les boomers<\/em> en France sont la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration qui n\u2019a jamais connu la guerre sous aucune forme. Or la possibilit\u00e9 de la guerre, le risque ou la menace de la guerre, sont revenus dans la conscience des Europ\u00e9ens. Il est possible qu\u2019ils aient bient\u00f4t \u00e0 se d\u00e9fendre, y compris par la force militaire, contre une entreprise conqu\u00e9rante conduite par la Russie. Non, le possible est d\u00e9j\u00e0 r\u00e9el, nous avons \u00e0 nous d\u00e9fendre contre une telle entreprise, elle est d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Cela bouleverse le m\u00e9tabolisme moral de l\u2019Europe. Je ne vous apprends rien, l\u2019Europe s\u2019est construite \u2013 dans la mesure o\u00f9 elle s\u2019est construite \u2013 sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle \u00e9tait pour les citoyens europ\u00e9ens l\u2019assurance de la paix \u2013 d\u2019une paix dont on n\u2019imaginait pas qu\u2019elle puisse \u00eatre rompue. Cette paix trouvait sa garantie et son gage dans la r\u00e9conciliation entre les nations europ\u00e9ennes, particuli\u00e8rement entre l\u2019Allemagne et la France. On ne prenait pas en compte ce qui se trouve et se passe en dehors des pays membres de l\u2019Union. Quant aux dangers majeurs, le soin en \u00e9tait laiss\u00e9 aux \u00c9tats-Unis. Pour les dangers mineurs, les \u00c9tats europ\u00e9ens, en pratique la France ou le Royaume-Uni, pouvaient s\u2019en charger. Ainsi l\u2019Union en tant que telle a laiss\u00e9 les questions de d\u00e9fense soit aux \u00c9tats-Unis, soit aux \u00c9tats membres. Dans la conscience de soi de l\u2019Union europ\u00e9enne, la d\u00e9fense contre l\u2019ennemi ext\u00e9rieur ne tient aucune place.<\/p>\n\n\n\n Reconna\u00eetre aujourd\u2019hui qu\u2019elle fait face \u00e0 un risque s\u00e9rieux de guerre, c\u2019est pour l\u2019Europe admettre sinon la vacuit\u00e9 du moins la p\u00e9remption de sa promesse la plus captivante, celle qui avait le plus marqu\u00e9 les consciences des citoyens europ\u00e9ens. Ce serait cependant une erreur fatale de vouloir convertir subitement l\u2019Europe-garantie-de-paix en une Europe-pr\u00eate-\u00e0-la-guerre. Ce serait provoquer le ressentiment et le refus d\u2019une large majorit\u00e9 des citoyens europ\u00e9ens. Puisque la perspective de la guerre, pour les individus comme pour les groupes, est n\u00e9cessairement l\u2019occasion d\u2019un examen de conscience, l\u2019attaque russe doit \u00eatre l\u2019occasion d\u2019un tel examen. Si la guerre menace, plus encore si elle est d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9e, elle r\u00e9clame l\u2019inventaire urgent de nos ressources mat\u00e9rielles et morales. Si l\u2019on s\u2019appr\u00eate \u00e0 demander aux jeunes citoyens europ\u00e9ens d\u2019\u00eatre pr\u00eats \u00e0 risquer leur vie, il faut \u2013 excusez la solennit\u00e9 du propos \u2013 consid\u00e9rer s\u00e9rieusement les ressorts de l\u2019\u00e2me humaine. <\/p>\n\n\n\n Reprenons. Les Europ\u00e9ens sont confront\u00e9s \u00e0 une menace qui peut devenir mortelle. L\u2019Europe doit donc d\u00e9gager des forces suffisantes et une r\u00e9solution suffisante pour faire face \u00e0 cette menace. Cela ne peut se faire au nom de \u00ab l\u2019Europe et ses valeurs \u00bb, en recyclant pour la guerre la rh\u00e9torique qui promettait la paix perp\u00e9tuelle. Ce qui donnera \u00e0 l\u2019Europe la force de se d\u00e9fendre, c\u2019est de redonner voix aux nations, comme la n\u00e9cessit\u00e9 est en train de nous y pousser. Les Polonais, les Baltes, les Norv\u00e9giens, les Su\u00e9dois, se pr\u00e9parent effectivement \u00e0 la guerre, ils ont d\u00e9j\u00e0 pris des d\u00e9cisions co\u00fbteuses et courageuses, eux sont d\u00e9j\u00e0 pr\u00eats ou presque pour l\u2019\u00e9preuve.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Nous les aidons, comme nous aidons l\u2019Ukraine, dans la limite de nos moyens, qui sont modestes, et de notre r\u00e9solution, qui reste \u00e0 confirmer. Je crois, ou je veux croire, que dans les diff\u00e9rents pays de l\u2019Europe menac\u00e9e, le sentiment de la patrie est encore vivace, ou en tout cas susceptible d\u2019\u00eatre r\u00e9veill\u00e9 par une parole politique directe et sinc\u00e8re, au service d\u2019une action politique et militaire coh\u00e9rente et vigoureuse, afin de d\u00e9fendre la patrie, et par l\u00e0-m\u00eame l\u2019Europe, dans le cadre d\u2019une alliance des nations europ\u00e9ennes. La ressource morale au nom de laquelle on peut demander aux citoyens de risquer leur vie, c\u2019est encore et toujours la patrie. Il n\u2019y en a pas d’autre.<\/p>\n\n\n\n Cela demande beaucoup de discernement, et m\u00eame de d\u00e9licatesse, de la part de ceux qui nous gouvernent. Diviser les citoyens, que ce soit au nom de l\u2019Europe, ou au nom de la France, d\u00e9signer des \u00ab tra\u00eetres \u00bb, c\u2019est la derni\u00e8re chose \u00e0 faire. Il s\u2019agit d\u2019obtenir que la d\u00e9fense contre l\u2019agression russe recueille le plus d\u2019adh\u00e9sions possible. \u00c9vitons de discr\u00e9diter moralement d\u2019embl\u00e9e ceux qui ne sont pas de notre avis. Il faut expliquer pourquoi et \u00e0 quel point la Russie est une menace, et une menace telle que seule une pr\u00e9paration militaire s\u00e9rieuse, c\u2019est-\u00e0-dire qui nous rende capables de faire la guerre si les choses en viennent l\u00e0, peut y r\u00e9pondre. Nos gouvernants doivent faire un effort soutenu pour persuader le corps civique de ces n\u00e9cessit\u00e9s, sans profiter de l\u2019occasion pour marquer des points faciles contre l\u2019adversaire politique.<\/p>\n\n\n\n Je crois que beaucoup d\u2019Europ\u00e9ens, m\u00eame s\u2019ils r\u00e9prouvent sinc\u00e8rement l\u2019agression russe, ne se rendent pas compte \u00e0 quel point l\u2019\u00e9crasement de l\u2019Ukraine serait une catastrophe pour l\u2019ensemble de l\u2019Europe. On entend parfois de sots ricanements : \u00ab Alors nous allons voir bient\u00f4t les chars russes sur les Champs-\u00c9lys\u00e9es ! \u00bb Ce qui est en jeu en ce moment, c\u2019est la survie de l\u2019Ukraine. Poutine est en train de d\u00e9truire l\u2019Ukraine, c\u2019est ce qu\u2019il veut faire et il le fait.\u00a0<\/p>\n\n\n\n La destruction de l\u2019Ukraine signifie la mise en danger de l\u2019ensemble europ\u00e9en sur toute la longueur de la ligne de d\u00e9marcation. Il est donc urgent que l\u2019Europe d\u00e9gage suffisamment de forces pour aider les Ukrainiens \u00e0 faire \u00e9chouer son entreprise, ainsi que les ressources morales n\u00e9cessaires pour conduire un effort militaire durable et de grande ampleur. Ces ressources, elle doit les puiser d\u2019abord dans le sentiment patriotique des diff\u00e9rentes nations europ\u00e9ennes, nations alli\u00e9es dans un ensemble de civilisation qui veut se d\u00e9fendre en mobilisant ses parties constituantes, ses \u00ab pierres vivantes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n L\u2019optimisme tocquevillien \u00e9tait tout de m\u00eame un optimisme prudent, parce que pour lui le mouvement naturel de la d\u00e9mocratie allait vers une sorte de \u00ab despotisme doux \u00bb, c\u2019est son expression. Pour l\u2019\u00e9viter, il faut d\u00e9velopper un art de la d\u00e9mocratie. Et l\u2019art de la d\u00e9mocratie, c\u2019est l\u2019art de tirer le meilleur parti du gouvernement repr\u00e9sentatif, de calibrer judicieusement le dispositif institutionnel, d\u2019encourager les associations, de pr\u00e9server l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits sans \u00e9touffer les vertus et les talents, de cultiver une langue capable de dire ce qui est au lieu de le noyer dans des abstractions… Nous parlons l\u00e0 d\u2019un art oubli\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Je voudrais mentionner un point important \u00e0 ce propos. Nous subissons et nous validons constamment une terrible simplification, ou calcification, du langage. Nous ne savons plus parler des probl\u00e8mes collectifs autrement que dans le langage des droits. Il y a des sujets sur lesquels le langage des droits est parfaitement pertinent, mais il y a beaucoup de questions o\u00f9 il doit \u00eatre compl\u00e9t\u00e9 par un autre langage, une autre approche des choses. On ne peut pas simplement dire : il y a des droits humains illimit\u00e9s, et la t\u00e2che de la politique est simplement de garantir l\u2019\u00e9galit\u00e9 de ces droits humains illimit\u00e9s. Que deviennent alors les droits du citoyen ? Peut-on simplement dissoudre les droits du citoyen dans les droits de l\u2019homme ? Vous savez comme moi que poser cette question est consid\u00e9r\u00e9 comme un d\u00e9lit ou peu s\u2019en faut dans l\u2019\u00e9tat pr\u00e9sent de l\u2019opinion.\u00a0<\/p>\n\n\n\n En r\u00e9action \u00e0 cette hypertrophie des droits humains, on met en avant des affirmations \u00ab identitaires \u00bb, des identit\u00e9s dont tout le sens r\u00e9side dans cette affirmation m\u00eame. Et on le fait au nom d\u2019un autre droit humain, le droit d\u2019avoir une identit\u00e9… Cela fait un droit de plus, comme si nous en manquions ! C\u2019est surtout se simplifier abusivement la t\u00e2che. Cette \u00ab identit\u00e9 \u00bb que l\u2019on affirme si vigoureusement, c\u2019est en g\u00e9n\u00e9ral un \u00ab commun \u00bb qui r\u00e9clamerait, pour \u00eatre propos\u00e9 utilement, d\u2019\u00eatre analys\u00e9 en termes politiques et moraux pr\u00e9cis. Il est vrai que le commun ne peut pas \u00eatre simplement le cadre des droits, qu\u2019il a une consistance politique et morale, qu\u2019il comporte des \u00ab contenus de vie \u00bb, mais cela doit \u00eatre d\u00e9gag\u00e9 et articul\u00e9 finement au lieu d\u2019\u00eatre affirm\u00e9 comme un bloc \u00e0 prendre ou \u00e0 laisser.<\/p>\n\n\n\n Tocqueville redoutait le go\u00fbt des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques pour les abstractions. Voyez dans quelles bandelettes d\u2019abstractions la question de l\u2019\u00e9ducation est enserr\u00e9e parmi nous. \u00ab Droit \u00e0 une \u00e9ducation de qualit\u00e9 \u00bb, \u00ab \u00e9galit\u00e9 des chances \u00bb, \u00ab l\u2019\u00e9cole pour corriger les in\u00e9galit\u00e9s \u00bb… Toutes ces formules tournent \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie du sujet qu\u2019elles effleurent tout en l\u2019\u00e9vitant soigneusement. Elles ne nous disent rien du contenu d\u00e9sirable de l\u2019\u00e9ducation. Par exemple : quelle place donner \u00e0 l\u2019apprentissage de\u00a0la langue ? Comment l\u2019enseigner ? La langue fran\u00e7aise est abandonn\u00e9e, humili\u00e9e, saccag\u00e9e de toutes parts. Quel art de la d\u00e9mocratie si l\u2019art d\u2019\u00e9crire et de parler est perdu ? On entend \u00e0 la radio quelques phrases de Georges Pompidou ou de Fran\u00e7ois Mitterrand, et on se dit : comme il parlait bien, comme il a trouv\u00e9 le mot juste, comme il l\u2019a bien plac\u00e9 ! Cette finesse du propos n\u2019\u00e9tait pas seulement le talent ou la vertu d\u2019une personne, mais l\u2019expression d\u2019un pays qui avait ma\u00eetris\u00e9 l\u2019art politique de la d\u00e9mocratie. L\u2019avons-nous perdu ? Je suis affol\u00e9 par la volubilit\u00e9 et la pr\u00e9cipitation de la plupart des hommes politiques que j\u2019\u00e9coute \u00e0 la radio le matin. Est-ce qu\u2019ils s\u2019adressent \u00e0 quelqu\u2019un ? On a l\u2019impression qu\u2019ils ont un stock de substantifs \u00e0 faire entendre, comme on \u00e9met des signaux, sans se soucier de les faire servir \u00e0 un propos qui exigerait des verbes.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Seul l\u2019art de la d\u00e9mocratie, avec le bon usage de notre langue qu\u2019il suppose, peut nous permettre de \u00ab recoudre \u00bb ensemble les constituants de notre r\u00e9gime qui se sont s\u00e9par\u00e9s : un peuple politique<\/a> dans le cadre national, qui n\u2019exclut pas une union plus \u00e9troite entre les nations europ\u00e9ennes ; un \u00c9tat de droit qui ne se substitue pas au l\u00e9gislateur ni au gouvernement ; enfin une repr\u00e9sentation politique qui r\u00e9tablisse un honn\u00eate \u00e9change entre la confiance des gouvern\u00e9s et le sentiment de responsabilit\u00e9 des gouvernants. Est-il encore temps de r\u00e9parer ce dispositif, qui est le chef-d\u2019\u0153uvre en grand p\u00e9ril de la politique moderne ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" De Hobbes \u00e0 Tocqueville, les secrets d\u2019un art politique oubli\u00e9 : la d\u00e9mocratie<\/p>\n","protected":false},"author":40,"featured_media":366780,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":28,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"staff":[4757],"editorial_format":[4854],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-366778","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","staff-guillaume-erner","editorial_format-entretiens","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":366780,"excerpt":"De Hobbes \u00e0 Tocqueville, les secrets d\u2019un art politique oubli\u00e9 : la d\u00e9mocratie","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nQue vous inspire le contrat social fran\u00e7ais, dans le moment que nous traversons ?<\/h3>\n\n\n\n
Quel bilan feriez-vous du macronisme<\/strong> ? Comment jugez-vous cette formule politique, ni de droite ni de gauche, devenue en r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s vite autre chose ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Il est pourtant le repr\u00e9sentant de la haute administration, c\u2019est une tradition fran\u00e7aise.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Il y a aujourd\u2019hui une campagne pr\u00e9sidentielle, avec, disons, trois options. L\u2019expression d\u2019\u00ab extr\u00eame centre \u00bb, pour ce qu\u2019on appelle d\u00e9sormais le bloc central, vous para\u00eet-elle fond\u00e9e ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Quand vous parlez des critiques que l\u2019on peut adresser \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne \u00e0 quoi pensez-vous ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Ce qui est singulier, justement, c\u2019est de voir la divergence entre les \u00c9tats-Unis et les \u00c9tats d\u2019Europe. Comment jugez-vous le pouvoir de Donald Trump et la mani\u00e8re dont s\u2019exerce la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Parmi les derni\u00e8res surench\u00e8res trumpiennes, il y en a une sur laquelle je voulais votre regard, parce que j\u2019avais le souvenir des pages que vous y consacriez dans La Raison des nations<\/em> : la volont\u00e9 de rendre publiques les ex\u00e9cutions capitales, apr\u00e8s qu\u2019une ex\u00e9cution s\u2019est, l\u00e0 encore, tr\u00e8s mal d\u00e9roul\u00e9e aux \u00c9tats-Unis.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Ce que vous \u00e9criviez dans <\/strong>La Raison des nations<\/em><\/strong>, c\u2019est que la peine de mort aux \u00c9tats-Unis \u00e9tait indissociable d\u2019une lecture du pacte hobbesien tr\u00e8s diff\u00e9rente de la n\u00f4tre, et d\u2019une tout autre conception de la l\u00e9gitime d\u00e9fense. Pourriez-vous d\u00e9velopper ce point, d\u2019autant que la France est traumatis\u00e9e par un \u00e9pisode o\u00f9 se pose justement la question de la protection des biens\u2026<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Cela r\u00e9sonne aussi de mani\u00e8re diff\u00e9rente aujourd\u2019hui, puisque l\u2019Europe se consid\u00e8re comme agress\u00e9e par la Russie. La question du droit de se d\u00e9fendre, c\u2019est-\u00e0-dire de s\u2019armer, et plus exactement de risquer la vie, non pas de la population, mais d\u2019une partie de nos enfants, comme l\u2019a dit un militaire fran\u00e7ais, se pose. Qu\u2019est-ce que cela vous donne \u00e0 penser ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
En quel sens ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Vous \u00eates un grand lecteur de Tocqueville. Il y a dans les premi\u00e8res pages de <\/strong>De la d\u00e9mocratie en Am\u00e9rique<\/em><\/strong><\/a>, une sorte de confiance providentielle dans l\u2019\u00e9galisation des conditions et dans le sentiment du semblable. Peut-on encore partager ce sentiment aujourd\u2019hui ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n