{"id":366073,"date":"2026-10-25T06:00:00","date_gmt":"2026-10-25T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=366073"},"modified":"2026-10-24T20:42:56","modified_gmt":"2026-10-24T18:42:56","slug":"incroyable-histoire-dahmad-khan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/10\/25\/incroyable-histoire-dahmad-khan\/","title":{"rendered":"L\u2019incroyable histoire d\u2019Ahmad Khan"},"content":{"rendered":"\n

Testez <\/em>le Grand Continent. Les id\u00e9es et les analyses qu\u2019on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bient\u00f4t partout. Dans votre bo\u00eete mail \u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n

Comment avez-vous d\u00e9couvert l\u2019existence d’Ahmad Khan et de l\u2019histoire de ce voyage qui le conduisit \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle, du Gujarat jusqu\u2019\u00e0 Londres en passant par Paris ?<\/h3>\n\n\n\n

J\u2019ai d\u00e9couvert Ahmad Khan par hasard, en 2015, alors que je travaillais aux Archives du Minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res, \u00e0 La Courneuve. Je feuilletais, pour un autre projet, une liasse intitul\u00e9e \u00ab M\u00e9moires et documents Asie \u00bb \u2013 une sorte de pot-pourri contenant des documents du XVIIIe si\u00e8cle sur l\u2019Asie. Je suis alors tomb\u00e9 par hasard sur des papiers qui faisaient r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la pr\u00e9sence de deux voyageurs indiens \u00e0 Lyon en 1794.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9 par cette information dont je n\u2019avais jamais entendu parler, et cela a donn\u00e9 le coup d\u2019envoi de la recherche. Je me suis aper\u00e7u qu\u2019il existait d\u00e9j\u00e0 quelques travaux sur ces individus, mais aucun ne prenait en compte l\u2019ensemble de leur parcours. De l\u2019Inde \u00e0 Londres, puis leur retour, dans la perspective connect\u00e9e que j\u2019ai adopt\u00e9e. C\u2019est donc un bel exemple de s\u00e9rendipit\u00e9 scientifique qui est \u00e0 l\u2019origine de mon enqu\u00eate.<\/p>\n\n\n\n

Vous \u00e9voquez la trace archivistique de deux voyageurs indiens, et vous nous apprenez dans votre livre qu\u2019ils \u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 quatre \u00e0 avoir quitt\u00e9 l\u2019Inde pour l\u2019Europe. Mais votre ouvrage se concentre surtout sur l\u2019un d\u2019entre eux, Ahmad Khan. Pourquoi  ?<\/h3>\n\n\n\n\n\n
\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Rahul Markovits, L\u2019histoire d\u2019Ahmad Khan<\/em>, PUF, 2026.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Le livre est centr\u00e9 sur un protagoniste principal, Ahmad Khan, car lorsqu\u2019il arrive \u00e0 Paris au printemps 1794, il raconte son histoire au Comit\u00e9 de Salut Public. Mais dans ce r\u00e9cit, il s\u2019inclut dans un groupe plus large de voyageurs parti d\u2019Inde quelques ann\u00e9es auparavant.<\/p>\n\n\n\n

Ce groupe est compos\u00e9 des fils de Mu\u2018azzaz Khan, le dernier nawab (gouverneur exer\u00e7ant l\u2019autorit\u00e9 au nom de l\u2019empereur moghol) de Baroche, une ville portuaire du Gujarat. Ahmad Khan se pr\u00e9sente comme l\u2019un d\u2019entre eux. Il raconte \u00eatre parti pour Londres avec trois autres fr\u00e8res, dans l\u2019intention d\u2019y plaider leur cause aupr\u00e8s de la Compagnie des Indes orientales britanniques. Ils l\u2019accusent de les avoir spoli\u00e9s une vingtaine d\u2019ann\u00e9es auparavant en faisant la conqu\u00eate de leur ville.<\/p>\n\n\n\n

Quatre historiens sont particuli\u00e8rement mobilis\u00e9s dans votre introduction  : Carlo Ginzburg et Carlo Poni, qui rattachent votre entreprise \u00e0 la microhistoire, Sanjay Subrahmanyam qui l\u2019oriente du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019histoire connect\u00e9e, et Dipesh Chakrabarty qui l\u2019inscrit dans le sillage des \u00e9tudes postcoloniales. Comment situez-vous votre travail relativement \u00e0 ces h\u00e9ritages historiographiques  ?<\/h3>\n\n\n\n

C\u2019est en effet l\u2019un des enjeux du livre que de croiser ces approches. Mon livre est une enqu\u00eate multisitu\u00e9e qui rel\u00e8ve de ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui souvent la \u00ab microhistoire globale \u00bb \u2013 expression \u00e0 laquelle je pr\u00e9f\u00e8re celle, moins ambigu\u00eb peut-\u00eatre, de \u00ab microhistoire en mouvement \u00bb. Il s\u2019agit de suivre un petit groupe d\u2019individus au travers de leur p\u00e9r\u00e9grination gr\u00e2ce aux traces archivistiques qu\u2019ils ont laiss\u00e9es. Par le biais de ces quelques trajectoires individuelles, j\u2019essaie de poser des questions d\u2019ordre plus g\u00e9n\u00e9ral, de comprendre comment elles font \u00ab cas \u00bb : c\u2019est l\u2019h\u00e9ritage de la microhistoire.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019histoire connect\u00e9e a quant \u00e0 elle pour ambition de suivre les acteurs et les ph\u00e9nom\u00e8nes par-del\u00e0 les fronti\u00e8res historiographiques. Elle cherche \u00e0 r\u00e9tablir des connexions artificiellement \u00ab d\u00e9branch\u00e9es \u00bb par les d\u00e9coupages en histoires nationales ou aires culturelles. \u00c0 travers la trajectoire d\u2019Ahmad Khan, il s\u2019agit ainsi de faire dialoguer des historiographies qui trop souvent s’ignorent : l\u2019histoire de l\u2019Empire moghol, l\u2019histoire de la conqu\u00eate britannique en Inde, l\u2019histoire ottomane, l\u2019histoire des r\u00e9volutions atlantiques. L\u2019objectif est de prendre en compte la multiplicit\u00e9 des perspectives, en \u00e9vitant le biais eurocentrique.<\/p>\n\n\n\n

La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Dipesh Chakrabarty et \u00e0 son ouvrage Provincialiser l\u2019Europe<\/em> va dans le m\u00eame sens. Plus sp\u00e9cifiquement, elle permet de faire ressortir l\u2019enjeu fondamental que constituent la langue et la traduction dans ce type de recherche. Contre la fausse transparence qui na\u00eet de l\u2019oubli de la pluralit\u00e9 des langues, il s\u2019agit de restituer les op\u00e9rations de traduction qui conf\u00e8rent au langage son caract\u00e8re \u00ab translucide \u00bb. Cela permet de saisir la singularit\u00e9 d\u2019une exp\u00e9rience formul\u00e9e en d\u2019autres langues que les langues europ\u00e9ennes \u2013 en l\u2019occurrence en persan.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00ab  \u00c2ge des r\u00e9volutions  \u00bb dans le sous-titre de votre ouvrage renvoie autant \u00e0 une \u00e9poque qu\u2019\u00e0 une g\u00e9ographie : celle de l\u2019histoire atlantique. Or votre \u00e9tude porte sur le monde eurasiatique…<\/h3>\n\n\n\n

La notion d\u2019\u00ab \u00e2ge des r\u00e9volutions \u00bb est effectivement principalement mobilis\u00e9e en histoire atlantique, mais mon id\u00e9e \u00e9tait de faire un pas de c\u00f4t\u00e9 en l’\u00e9largissant vers l\u2019Asie. C\u2019est en cela que je m\u2019inspire des travaux de Christopher Bayly sur la \u00ab crise globale du XVIIIe si\u00e8cle \u00bb, o\u00f9 il connecte les r\u00e9volutions atlantiques aux difficult\u00e9s que rencontrent les empires safavide et moghol, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1720.<\/p>\n\n\n\n

Pour moi, il s\u2019agit aussi d\u2019insister sur le basculement g\u00e9opolitique que constitue la conqu\u00eate du Bengale par l\u2019East India Company, \u00e0 partir de 1757. C\u2019\u00e9tait une des provinces les plus riches de l\u2019Empire moghol, peupl\u00e9e de plus de 20 millions d\u2019habitants. Ce changement de souverainet\u00e9 d\u2019une r\u00e9gion peupl\u00e9e et prosp\u00e8re a des r\u00e9percussions bien au-del\u00e0 de l\u2019Asie. L\u2019onde de choc fut consid\u00e9rable. Ce voyage vers l\u2019Europe que retrace mon ouvrage est l\u2019une d\u2019entre elles.<\/p>\n\n\n\n

Vous avez donc d\u00e9couvert l\u2019existence d\u2019Ahmad Khan par le biais d\u2019un document attestant de son passage par la France en 1794. Comment et pourquoi y est-il parvenu  ?<\/h3>\n\n\n\n

Nous pouvons retracer son itin\u00e9raire gr\u00e2ce au r\u00e9cit qu\u2019il en a donn\u00e9 \u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 Paris en 1794, dans cette supplique qu\u2019il adresse au Comit\u00e9 de Salut Public.<\/p>\n\n\n\n

Tout commence en 1772, lorsque la Compagnie des Indes orientales britanniques, via sa pr\u00e9sidence de Bombay, s\u2019empare du port de Baroche, dans le Gujarat. C\u2019\u00e9tait un port prosp\u00e8re, actif notamment dans le commerce du coton. Le nawab local, Mu\u2018azzaz Khan, est alors destitu\u00e9, et meurt peu de temps apr\u00e8s. <\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
James Forbes, Baroche vue depuis la rivi\u00e8re Narmada<\/em>, gravure, 1813. \u00a9 Smithsonian Institution Libraries<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Ses fils sont alors de jeunes enfants. Mais une fois arriv\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, une quinzaine d\u2019ann\u00e9es plus tard, ils d\u00e9cident de se rendre \u00e0 Londres pour faire valoir leurs droits aupr\u00e8s de la Cour des directeurs de la Compagnie des Indes orientales. Leur objectif n\u2019\u00e9tait pas tant de se voir restituer le contr\u00f4le de Baroche que d\u2019obtenir une compensation financi\u00e8re pour le pr\u00e9judice subi.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019\u00e9tait une d\u00e9marche pour le moins t\u00e9m\u00e9raire !<\/h3>\n\n\n\n

Cela peut effectivement sembler audacieux voire d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Pourquoi aller \u00e0 Londres se plaindre aupr\u00e8s de ceux-l\u00e0 m\u00eames qui vous ont spoli\u00e9 ? Mais, r\u00e9trospectivement, ce n\u2019\u00e9tait pas si insens\u00e9 qu\u2019il y para\u00eet.<\/p>\n\n\n\n

D\u2019abord parce que dans la culture politique moghole, la possibilit\u00e9 de se plaindre aupr\u00e8s du souverain d\u2019un pr\u00e9judice que l\u2019on estime avoir subi \u00e9tait tr\u00e8s enracin\u00e9e. C\u2019\u00e9tait donc une r\u00e9action assez logique de la part de ces \u00e9lites indiennes.<\/p>\n\n\n\n

Ensuite, Ahmad Khan et ses compagnons \u00e9taient sans doute au fait qu\u2019au sein m\u00eame de la Compagnie, il y avait de forts clivages \u2013 notamment entre les agents d\u00e9ploy\u00e9s sur le terrain indien et ceux rest\u00e9s dans l\u2019administration centrale en m\u00e9tropole. L\u2019opportunit\u00e9 de l\u2019expansionnisme faisait d\u00e9bat. Certains \u00e0 Londres estimaient que le co\u00fbt des conqu\u00eates, aussi bien sur le plan financier que moral, \u00e9tait n\u00e9faste aux int\u00e9r\u00eats commerciaux britanniques.<\/p>\n\n\n\n

Sans doute, Ahmad et ses compagnons \u00e9taient-ils aussi inform\u00e9s de l\u2019impopularit\u00e9 de la Compagnie des Indes dans une partie de l\u2019opinion publique britannique. Ils esp\u00e9raient en tout cas jouer sur ces failles pour obtenir gain de cause.<\/p>\n\n\n\n

Concr\u00e8tement, comment font-ils pour rejoindre l\u2019Europe depuis le Gujarat ?<\/h3>\n\n\n\n

La principale route pour rallier l\u2019Europe depuis l\u2019Inde au XVIIIe si\u00e8cle est la route maritime via le Cap. C\u2019est celle qu’empruntent les navires marchands des puissances europ\u00e9ennes. Mais les fils de Mu\u2018azzaz Khan n\u2019ont, semble-t-il, pas les moyens ou les r\u00e9seaux pour pouvoir prendre place sur un navire europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n

Ils choisissent donc d\u2019emprunter la route terrestre : partis de Bombay, ils passent par Mascate, franchissent le d\u00e9troit d\u2019Ormuz pour arriver \u00e0 Bassora, porte d\u2019entr\u00e9e de l\u2019Empire ottoman qu\u2019ils traversent via Bagdad et Diyarbakir, avant d\u2019atteindre Constantinople. Puis, via Salonique, deux des fils arrivent \u00e0 Marseille. Un voyage de plusieurs milliers de kilom\u00e8tres effectu\u00e9 en bateau \u2013 pour traverser l\u2019oc\u00e9an Indien ou remonter le Tigre \u2013 ou bien, en caravanes. <\/p>\n\n\n\n

Cette route \u00e9tait aussi utilis\u00e9e par les Compagnies europ\u00e9ennes car elle pouvait \u00eatre plus rapide que la route maritime \u00e0 certains moments de l\u2019ann\u00e9e. Mais c\u2019\u00e9tait surtout la route des r\u00e9seaux musulmans \u2013 c\u2019est en grande partie gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019aide des r\u00e9seaux soufis que les fils de Mu\u2018azzaz Khan ont pu traverser l\u2019Empire ottoman.<\/p>\n\n\n\n

Et finalement, sur la route de l\u2019Angleterre, Ahmad Khan fait un passage beaucoup plus long que pr\u00e9vu par la France\u2026<\/h3>\n\n\n\n

Les voyageurs d\u00e9barquent \u00e0 Marseille au printemps 1793, ils d\u00e9cident ensuite de remonter la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne vers Paris. Le choix de couper par la France plut\u00f4t que de la contourner s\u2019explique facilement : c\u2019\u00e9tait la route la plus rapide et la plus directe en temps normal. Mais ce qui devait acc\u00e9l\u00e9rer le voyage va au contraire l\u2019enliser, car ils arrivent sans le savoir en pleine R\u00e9volution et en plein \u00e9clatement de la guerre entre la France et la Grande-Bretagne.<\/p>\n\n\n\n

Ce qui les arr\u00eate, toutefois, c\u2019est d\u2019abord la mort de l\u2019un d\u2019entre eux, pr\u00e8s d\u2019un an apr\u00e8s \u00eatre tomb\u00e9 malade \u00e0 Lyon. Pour ainsi dire, Ahmad Khan tombe d\u00e8s lors dans une \u00ab faille spatio-temporelle \u00bb. Alors qu\u2019il pensait avoir fait le plus dur de son itin\u00e9raire pour rallier la Grande-Bretagne, il va rester coinc\u00e9 en France pr\u00e8s de deux ans \u2013 d\u2019abord \u00e0 Lyon, puis \u00e0 Versailles.<\/p>\n\n\n\n

Mais l\u2019objectif d\u2019Ahmad Khan ne varie pas : il veut continuer sa route et, pour cela, doit obtenir le soutien des autorit\u00e9s qu\u2019il sollicite. \u00c0 la diff\u00e9rence des migrants actuels, c\u2019est un visiteur de passage qui ne cherche pas \u00e0 s\u2019installer mais \u00e0 rallier Londres, puis \u00e0 rentrer chez lui apr\u00e8s avoir, esp\u00e8re-t-il, obtenu gain de cause.<\/p>\n\n\n\n

Mais lorsqu\u2019il finit par arriver \u00e0 Paris au printemps 1794 et qu\u2019il demande au Comit\u00e9 de Salut Public de lui fournir les moyens de continuer son voyage, il se voit offrir l\u2019\u00ab hospitalit\u00e9 \u00bb, ce qui interrompt son voyage. Il se trouve ainsi contraint de s\u2019installer de longs mois \u00e0 Versailles.<\/p>\n\n\n\n

Les traces archivistiques laiss\u00e9es par Ahmad Khan prennent principalement la forme de suppliques adress\u00e9es aux autorit\u00e9s fran\u00e7aises et ottomanes. Ce sont des sources riches, mais probl\u00e9matiques. Car le requ\u00e9rant a tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 dire, ce qu\u2019il pense que les autorit\u00e9s ont envie d\u2019entendre, plut\u00f4t que la v\u00e9rit\u00e9.<\/h3>\n\n\n\n

En effet, mon travail s\u2019appuie principalement sur deux suppliques. Celle adress\u00e9e par Ahmad Khan au Comit\u00e9 de Salut public en avril 1794. Et une deuxi\u00e8me qu\u2019il adresse \u00e0 la chancellerie ottomane au printemps 1796, alors qu\u2019il est sur la route du retour en Inde.<\/p>\n\n\n\n

Ces suppliques se ressemblent, car, \u00e0 chaque fois, c\u2019est la m\u00eame histoire qui y est racont\u00e9e. Mais on rep\u00e8re de subtiles variations entre elles, en fonction des lieux, des interlocuteurs et de la langue dans laquelle elles sont \u00e9crites. Il m\u2019a donc fallu mener un travail de type philologique pour comprendre ce que ces subtiles variations impliquent dans la position des suppliants. L\u2019un des enjeux du livre a \u00e9t\u00e9 de mesurer ce que l\u2019on peut tirer d\u2019un tel travail aussi fin sur les textes, en termes d\u2019histoire sociale.<\/p>\n\n\n\n

Ce travail est compliqu\u00e9, car ces suppliques ne sont pas adress\u00e9es directement par Ahmad Khan aux autorit\u00e9s qu\u2019il sollicite. Elles passent par le biais d\u2019un interm\u00e9diaire \u2013 le plus souvent, Pierre-Marie Ruffin. C\u2019est lui qui traduit en fran\u00e7ais, depuis le persan (langue administrative de l\u2019Empire moghol, mais aussi langue de communication dans toute l\u2019Eurasie), la supplique d\u2019Ahmad Khan au Comit\u00e9 de Salut Public ; tandis qu\u2019il prend sur lui de r\u00e9diger directement en persan, la supplique aux autorit\u00e9s ottomanes.<\/p>\n\n\n\n

Pierre-Marie Ruffin est l\u2019autre h\u00e9ros de votre livre. Pouvez-vous nous en dire plus sur son parcours ?<\/h3>\n\n\n\n

Ruffin est ce qu\u2019on appelle un drogman<\/em> \u2013 un mot d\u00e9riv\u00e9 du turc terc\u00fcman<\/em>, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 de l\u2019aram\u00e9en via l\u2019arabe. Ce terme a aussi donn\u00e9 le mot \u00ab truchement \u00bb en fran\u00e7ais. Et il servait \u00e0 d\u00e9signer les interpr\u00e8tes au Levant. <\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Charles-Fran\u00e7ois-Gabriel Le Vachez, Vue de l’int\u00e9rieur du nouveau cirque du Palais-Royal et des ambassadeurs du Nabab-Tipou<\/em>, gravure, 1788. \u00a9 Gallica<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

N\u00e9 en 1742 \u00e0 Salonique o\u00f9 son p\u00e8re exer\u00e7ait lui-m\u00eame la fonction de drogman, Ruffin a \u00e9t\u00e9 form\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9cole des jeunes de langues de Paris, dans l\u2019actuel Lyc\u00e9e Louis-le-Grand, mais aussi sur le terrain \u00e0 Constantinople. En 1774, il est rappel\u00e9 en France pour exercer la charge de secr\u00e9taire interpr\u00e8te du roi dans les langues orientales. \u00c0 partir de cette position, il cumule les fonctions. Rattach\u00e9 \u00e0 la biblioth\u00e8que royale, il est aussi le \u00ab Monsieur Levant \u00bb du minist\u00e8re de la Marine, en charge de la correspondance avec Constantinople et l\u2019Afrique du Nord. En 1784 enfin, il est nomm\u00e9 professeur de langues turque et persane au Coll\u00e8ge royal.<\/p>\n\n\n\n

Lorsque Ahmad Khan arrive \u00e0 Paris en 1794, Ruffin \u00e9tait donc tout d\u00e9sign\u00e9 pour lui servir d\u2019interm\u00e9diaire et d\u2019interpr\u00e8te. Mais il fait plus que cela : il h\u00e9berge Ahmad Khan chez lui, \u00e0 son domicile personnel, \u00e0 Versailles. Il lui donne aussi des le\u00e7ons de fran\u00e7ais \u2013 on conserve d\u2019ailleurs une grande partie du mat\u00e9riel p\u00e9dagogique \u00e9labor\u00e9 par Ruffin \u00e0 destination d\u2019Ahmad Khan. La relation entre Ahmad Khan et Ruffin est au c\u0153ur de l\u2019ouvrage. Elle est particuli\u00e8rement riche, puisque la m\u00e9diation strictement linguistique se double d\u2019une relation d\u2019hospitalit\u00e9 \u2013 d\u2019accueillant \u00e0 h\u00f4te \u2013, et d\u2019une relation p\u00e9dagogique \u2013 de ma\u00eetre \u00e0 \u00e9l\u00e8ve.<\/p>\n\n\n\n

Ahmad Khan parvient finalement \u00e0 atteindre Londres en 1795. Qu\u2019obtient-il, une fois l\u00e0-bas ?<\/h3>\n\n\n\n

Quand Ahmad Khan arrive \u00e0 Londres en janvier 1795, il s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019un autre de ses fr\u00e8res, Ahid ud-din, perdu de vue \u00e0 Constantinople, est arriv\u00e9 avant lui. Il est pass\u00e9 par une autre route qui s\u2019est av\u00e9r\u00e9e plus rapide. Via Smyrne, Livourne et Toulon \u2013 au moment o\u00f9 ce port \u00e9tait occup\u00e9 par la flotte britannique.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 Londres, il met la pression sur la Cour des directeurs de la Compagnie des Indes orientales et obtient d\u2019elle un d\u00e9dommagement p\u00e9cuniaire.<\/p>\n\n\n\n

Cette d\u00e9cision semble surtout r\u00e9sulter de la volont\u00e9 de se d\u00e9barrasser de ces requ\u00e9rants indiens susceptibles de provoquer de l\u2019agitation et des pol\u00e9miques. Par leur pouvoir de nuisance, ils parviennent donc \u00e0 obtenir quelque chose : une petite pension d\u2019environ 200 roupies par mois pour chacun des quatre fr\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n

Cette histoire est int\u00e9ressante, car elle montre une capacit\u00e9 d\u2019action insoup\u00e7onn\u00e9e de la part d\u2019individus qui, bien qu\u2019issus des \u00e9lites indiennes, peuvent aussi \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des subalternes, du fait de la situation coloniale dans laquelle ils \u00e9voluent.<\/h3>\n\n\n\n

Les protagonistes de mon enqu\u00eate sont les fils d\u2019un nawab, donc ils sont issus de l\u2019\u00e9lite indienne. Notamment, le fait qu\u2019ils ma\u00eetrisent la culture \u00e9crite en t\u00e9moigne. Mais ce sont aussi et surtout des protagonistes qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leur capacit\u00e9 d\u2019action par la conqu\u00eate britannique. Ils en sont r\u00e9duits \u00e0 qu\u00e9mander protection et r\u00e9parations. C\u2019est donc malgr\u00e9 une histoire \u00ab par le bas \u00bb que j\u2019ai voulu \u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n

Pour l\u2019\u00e9lite colonis\u00e9e, acc\u00e9der au centre d\u00e9cisionnaire s\u2019av\u00e8re crucial. Dans la culture politique moghole, c\u2019\u00e9tait un aspect important : l\u2019\u00e9lite dialoguait en permanence avec le pouvoir central. Or ce lien de communication politique entre \u00e9lites et pouvoir central est rompu avec la prise de pouvoir de la Compagnie des Indes orientales. Donc, c\u2019est sans doute ce qui explique ce projet \u2013 se rendre \u00e0 Londres pour faire valoir ses droits et continuer en quelque sorte cette tradition de dialogue avec le pouvoir central.<\/p>\n\n\n\n

La Compagnie des Indes orientales se pr\u00e9sentait volontiers comme la continuatrice de l\u2019Empire moghol, mais Londres est \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres de l\u2019Inde. Dans son livre L\u2019Empire de la supervision<\/em>, Gildas Salmon a bien analys\u00e9 les enjeux de cette gouvernance \u00e0 distance<\/a>. Gouverner \u00e0 distance, pour la Compagnie des Indes orientales, consiste ainsi \u00e0 tenir \u00e0 distance : elle ne veut pas l\u2019arriv\u00e9e des \u00e9lites indiennes en Grande-Bretagne et fait en sorte de les d\u00e9courager d\u2019entreprendre un tel voyage. Par l\u00e0, on voit que la colonisation passe aussi par un contr\u00f4le des mobilit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Le fait qu\u2019Ahmad Khan et ses fr\u00e8res aient obtenu le versement de r\u00e9parations est surprenant \u00e0 plusieurs titres. D\u2019abord parce que le rapport de forces leur \u00e9tait a priori<\/em> d\u00e9favorable. Ensuite parce qu\u2019il fait commencer le d\u00e9bat sur les r\u00e9parations du colonialisme, non pas avec la d\u00e9colonisation, mais au moment m\u00eame de la conqu\u00eate coloniale.<\/h3>\n\n\n\n

Quand Ahid ud-din arrive \u00e0 Londres, il demande une r\u00e9paration pour le tort qu\u2019il a subi et produit pour cela un plaidoyer particuli\u00e8rement argument\u00e9. Dans ce texte, sans doute r\u00e9dig\u00e9 avec l\u2019aide d\u2019un avocat londonien, il d\u00e9crit de mani\u00e8re tr\u00e8s imag\u00e9e et frappante la spoliation dont sa famille a \u00e9t\u00e9 victime. Selon lui, une \u00ab \u00e9norme dette n\u00e9e de l\u2019avarice, poursuivie par la rapine et maintenue par la cruaut\u00e9, la violence et l\u2019injustice \u00bb \u00e9tait due \u00e0 sa famille. C\u2019est un document assez remarquable, qui r\u00e9sonne avec toute une production pamphl\u00e9taire hostile \u00e0 l\u2019expansion de la Compagnie publi\u00e9e dans les ann\u00e9es 1770 et 1780.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Thomas Malton le Jeune, East India House<\/em>, aquarelle sur contour grav\u00e9, 1799. \u00a9 collection Paul Mellon, Yale Center for British Art, Universit\u00e9 de Yale, New Haven, Connecticut.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

C\u2019est effectivement un cas tr\u00e8s int\u00e9ressant d\u2019un colonis\u00e9 qui soul\u00e8ve, d\u00e8s le XVIIIe si\u00e8cle, la question tr\u00e8s actuelle des r\u00e9parations. Ahid ud-din demande d\u2019\u00eatre indemnis\u00e9 pour les dommages que lui et les siens ont subi du fait de la spoliation coloniale. Et de la m\u00eame mani\u00e8re, tout au long du XIXe si\u00e8cle, malgr\u00e9 l\u2019hostilit\u00e9 de la Compagnie, des membres de l\u2019\u00e9lite moghole se rendent \u00e0 Londres pour plaider leur cause.<\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s le passage \u00e0 Londres, vient le temps du retour en Inde. C\u2019est par l\u00e0 que vous choisissez de commencer votre ouvrage en d\u00e9crivant la rencontre d\u2019Ahmad Khan avec le sultan ottoman Selim III. Pourquoi ce choix contraire \u00e0 la chronologie ?<\/h3>\n\n\n\n

Il m\u2019a sembl\u00e9 que Constantinople \u00e9tait un peu le point de bascule de cette histoire car les voyageurs y passent \u00e0 l\u2019aller puis au retour. Mais aussi, parce que cela permet de d\u00e9centrer le regard et de montrer que l\u2019Empire ottoman \u00e9tait alors dans la continuit\u00e9 du monde de cette \u00e9lite indienne. Ce n\u2019est que par la suite, en arrivant \u00e0 Marseille, qu\u2019ils basculent dans un monde diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n

Sur le plan narratif, cela donne \u00e0 l\u2019ouvrage la forme d\u2019une \u00ab composition en anneau \u00bb, pour reprendre le terme de Daniel Mendelsohn : un proc\u00e9d\u00e9 qui s\u2019appuie sur le flashback <\/em>pour densifier la narration. On fait passer une deuxi\u00e8me fois le lecteur l\u00e0 o\u00f9 il avait commenc\u00e9, mais enrichi de tout le savoir glan\u00e9 au fil de sa lecture.<\/p>\n\n\n\n

Ce passage \u00e0 Constantinople est aussi un moment o\u00f9 des soup\u00e7ons apparaissent quant au statut et au r\u00e9cit d\u2019Ahmad Khan ?<\/h3>\n\n\n\n

Lorsque Ahmad Khan repasse par Constantinople au retour, il est accueilli \u00e0 l\u2019ambassade de France, gr\u00e2ce encore une fois \u00e0 Ruffin qui y avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 entre-temps premier secr\u00e9taire. Il a donc la bonne fortune de le retrouver. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019envoy\u00e9 fran\u00e7ais \u00e0 la Porte l\u2019exhibe au c\u0153ur du cort\u00e8ge qui l\u2019emm\u00e8ne \u00e0 son entrevue avec le sultan S\u00e9lim III au palais de Topkapi en avril 1796. Or cela \u00e9veille les soup\u00e7ons du charg\u00e9 d\u2019affaires britannique \u00e0 Constantinople, John Spencer Smith. Pour lui, cet Indien qui voyage sous la protection des Fran\u00e7ais est \u00e9minemment suspect.<\/p>\n\n\n\n

Un autre r\u00e9cit se met alors en place qui fait d\u2019Ahmad Khan un espion \u00e0 solde des Fran\u00e7ais charg\u00e9 de faire parvenir des documents \u00e0 Tipu Sultan, le sultan de Mysore, grand ennemi des Britanniques en Inde.<\/p>\n\n\n\n

De fait, comme je le r\u00e9v\u00e8le dans mon livre, Ahmad Kahn cache quelque chose, mais ce n\u2019est pas ce que les Anglais pensent.<\/p>\n\n\n\n

Ahmad Khan est finalement arr\u00eat\u00e9 et emprisonn\u00e9 par les Britanniques \u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 Bombay en 1796. Il doit se soumettre \u00e0 plusieurs interrogatoires. \u00c0 la suite de quoi, on perd sa trace ?<\/h3>\n\n\n\n

On a conserv\u00e9 le verbatim des interrogatoires, qui permettent d\u2019envisager selon une perspective diff\u00e9rente son r\u00e9cit. Cette fois, il n\u2019en est plus tout \u00e0 fait ma\u00eetre, comme dans les suppliques soumises au fil du parcours : il doit tenter de se d\u00e9faire des soup\u00e7ons qui p\u00e8sent sur lui.<\/p>\n\n\n\n

Par la suite, Ahmad Khan dispara\u00eet plus ou moins. On pourrait soutenir qu\u2019il n\u2019existe comme acteur historique que lorsqu\u2019il entre dans des r\u00e9seaux de circulation. Lorsqu\u2019il en sort, il dispara\u00eet des radars historiographiques. Mais on ne perd pas totalement sa trace en v\u00e9rit\u00e9, comme je l\u2019ai pourtant longtemps cru : il reste dans l\u2019orbite de la Compagnie, et donc de ses archives.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019histoire, d\u2019ailleurs, se prolonge jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine, car les descendants des nawabs de Baroche ont longtemps touch\u00e9 une pension \u2013 cons\u00e9quence indirecte du p\u00e9riple d\u2019Ahmad Khan, de la part du Raj britannique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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