{"id":364562,"date":"2026-10-17T07:28:21","date_gmt":"2026-10-17T05:28:21","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=364562"},"modified":"2026-10-17T07:31:42","modified_gmt":"2026-10-17T05:31:42","slug":"portraits-de-la-generation-sacrifiee-du-donbass","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/10\/17\/portraits-de-la-generation-sacrifiee-du-donbass\/","title":{"rendered":"Portraits de la g\u00e9n\u00e9ration sacrifi\u00e9e du Donbass"},"content":{"rendered":"\n
Testez <\/em>le Grand Continent. Les id\u00e9es et les analyses qu\u2019on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bient\u00f4t partout. Dans votre bo\u00eete mail \u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n En Occident, l\u2019invasion russe de 2022 a eu un effet que ni Ma\u00efdan, ni la guerre du Donbass n\u2019avaient suffi \u00e0 produire : faire conna\u00eetre l\u2019Ukraine et la placer au centre de l\u2019attention internationale. \u00c0 cette date, les r\u00e9gions de l\u2019Est du pays sortaient pourtant de huit ans d\u2019un conflit de basse intensit\u00e9 qui a boulevers\u00e9 l\u2019existence de ses habitants, \u00e0 commencer par ceux des territoires occup\u00e9s<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Depuis f\u00e9vrier 2016, la photojournaliste Marion P\u00e9h\u00e9e travaille sur les cons\u00e9quences de ce conflit sur les populations civiles \u00e0 travers un angle in\u00e9dit : la trajectoire d\u2019un groupe d\u2019adolescents de Chtchastia suivis pendant dix ans de part et d\u2019autre des fronti\u00e8res politiques, sociales et culturelles. Depuis l\u2019occupation de cette ville du Donbass par l\u2019arm\u00e9e russe, la bande autrefois soud\u00e9e s\u2019est dispers\u00e9e entre l\u2019Ukraine, les territoires occup\u00e9s, la Russie et l\u2019\u00e9tranger : certains sont devenus soldats dans l\u2019arm\u00e9e ukrainienne, d\u2019autres dans l\u2019arm\u00e9e russe ; plusieurs ont trouv\u00e9 la mort.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s avoir re\u00e7u le prix de l\u2019Union des Photographes Professionnels en 2022 et \u00e9t\u00e9 nomin\u00e9e la m\u00eame ann\u00e9e pour le prix \u00ab Courage in Journalism \u00bb de The Economist<\/em>, ce travail sur le Donbass a valu \u00e0 Marion P\u00e9h\u00e9e de remporter la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste en 2025. Nous revenons avec elle sur les drames et les paradoxes de cette g\u00e9n\u00e9ration fa\u00e7onn\u00e9e par la guerre.<\/p>\n\n\n\n Marion P\u00e9h\u00e9e<\/span>Mon arriv\u00e9e \u00e0 Chtchastia en avril 2016 s\u2019est faite un peu par hasard. Il se trouve que j\u2019\u00e9tais en Ukraine pour rendre visite \u00e0 une amie qui travaillait \u00e0 l\u2019Institut fran\u00e7ais de Kiev. Et c\u2019est dans ce cadre que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019int\u00e9resser \u00e0 une organisation, l\u2019association Vostok SOS, qui venait en aide aux d\u00e9plac\u00e9s internes. Ses membres r\u00e9alisaient des missions dans le Donbass et m\u2019ont propos\u00e9 de les accompagner. C\u2019est un souci de logistique sur la route qui nous a contraints \u00e0 nous arr\u00eater dans l\u2019oblast de Louhansk, pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 Chtchastia \u2013 une ville dont le nom signifie ironiquement \u00ab bonheur \u00bb en ukrainien et en russe. <\/p>\n\n\n\n On m\u2019a d\u00e9pos\u00e9e chez un professeur d\u2019histoire, qui enseignait justement au lyc\u00e9e de la ville, un endroit dans lequel j\u2019allais bient\u00f4t passer de longues heures dans le cadre de mes entretiens. En discutant avec moi, il a rapidement \u00e9voqu\u00e9 des jeunes de la ville qui s\u2019\u00e9taient engag\u00e9s dans un bataillon de volontaires deux ans plus t\u00f4t, alors qu\u2019ils n\u2019avaient que quatorze ans. Cette histoire m\u2019a sembl\u00e9 incroyable, j\u2019ai aussit\u00f4t voulu en savoir davantage. Peu \u00e0 peu, l\u2019id\u00e9e de raconter leur histoire \u00e0 travers la photographie s\u2019est impos\u00e9e \u00e0 moi. Toutefois, je crois avoir d\u00e9but\u00e9 assez maladroitement. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, je sortais d\u2019un master de photographie et d\u2019art contemporain et travaillais au mus\u00e9e Jacquemart-Andr\u00e9. Je n\u2019avais donc aucun rapport avec le photojournalisme. J\u2019\u00e9tais arriv\u00e9e sur le terrain sans projet d\u00e9termin\u00e9, et encore moins avec l\u2019id\u00e9e d\u2019y travailler pendant les dix prochaines ann\u00e9es de ma vie.<\/p>\n\n\n\n Finalement, je suis rest\u00e9e plus longtemps que pr\u00e9vu, h\u00e9berg\u00e9e par le professeur d\u2019histoire en question. Il m\u2019a racont\u00e9 l\u2019histoire de la ville, mais aussi sa propre arrestation par les s\u00e9paratistes pro-russes en 2014, avec un passage en prison durant plusieurs mois. Il m\u2019a \u00e9galement parl\u00e9 de ses deux filles qui pr\u00eataient main-forte dans l\u2019arm\u00e9e, en tant que volontaires dans le bataillon Aidar. Sur le coup, je ne saisissais pas exactement ce qui les avait amen\u00e9es \u00e0 s\u2019engager. <\/p>\n\n\n\n Plus tard, des jeunes de Chtchastia m\u2019ont expliqu\u00e9 que l\u2019arm\u00e9e \u00e9tait tr\u00e8s pr\u00e9sente dans cette ville qui avait fait l\u2019objet d\u2019intenses combats en 2014. \u00c0 leurs yeux, il y avait quelque chose d\u2019excitant, et m\u00eame de \u00ab cool \u00bb, \u00e0 fr\u00e9quenter les militaires, \u00e0 se montrer \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s. Ces adolescents n\u2019\u00e9taient gu\u00e8re mus par des sentiments patriotiques. Pour eux, l\u2019essentiel \u00e9tait surtout de se donner un statut, en \u00ab tra\u00eenant \u00bb avec les figures les plus populaires de la ville. L\u2019un d\u2019eux se vantait m\u00eame d\u2019\u00eatre mont\u00e9 sur un char lorsqu\u2019il \u00e9tait \u00e2g\u00e9 de quatorze ans et d\u2019avoir re\u00e7u des bonbons ainsi que des douilles vides. <\/p>\n\n\n\n Intrigu\u00e9e par ces rencontres et ces d\u00e9couvertes, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de revenir plus longuement \u00e0 Chtchastia quelques mois plus tard, au milieu de l\u2019\u00e9t\u00e9, pour t\u00e2cher de mieux comprendre les dynamiques locales. Que signifiait le fait d\u2019avoir quinze ou vingt ans dans cette ville ? Quelle vie y menait-on, quels d\u00e9sirs d\u2019avenir pouvait-on s\u2019autoriser ?<\/p>\n\n\n\n\n Kharkiv, Ukraine, mars 2026<\/p> Sveta marche dans les rues de Kharkiv. Derri\u00e8re elle, se dresse le b\u00e2timent de l\u2019administration r\u00e9gionale, situ\u00e9 sur la place de la Libert\u00e9 et lourdement bombard\u00e9 en mars 2022. Toutes les fen\u00eatres ont \u00e9t\u00e9 souffl\u00e9es et les plafonds gravement endommag\u00e9s, voire enti\u00e8rement d\u00e9truits par endroit. \u00ab En 2014, j\u2019avais 13 ans, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 comprendre qu\u2019il se passait quelque chose quand l\u2019arm\u00e9e ukrainienne est arriv\u00e9e dans la ville pour lib\u00e9rer Chtchastia. Les bombardements \u00e9taient tr\u00e8s intenses, le bruit \u00e9tait tellement surprenant pour moi, j\u2019ai eu tr\u00e8s peur. Je me souviens de deux frappes : la premi\u00e8re, j\u2019ai saign\u00e9 du nez de peur ; et la seconde, j\u2019\u00e9tais sous des couvertures, les vitres ont explos\u00e9. Et le lendemain, l\u2019arm\u00e9e ukrainienne est rentr\u00e9e dans la ville. \u00bb<\/p>\n Sveta vit seule \u00e0 Kharkiv et cumule deux emplois : elle travaille comme vendeuse dans une bijouterie et g\u00e8re une boutique en ligne d\u2019\u00e9lectronique. Elle a fait ses \u00e9tudes sup\u00e9rieures pour \u00eatre assistante sociale \u00e0 Kharkiv. \u00ab Je me sens bien ici, je suis tranquille. J\u2019aime \u00e9norm\u00e9ment cette ville : elle est agr\u00e9able et propre, les gens sont super, il n\u2019y a pas de discrimination et il y a beaucoup de d\u00e9plac\u00e9s internes \u00bb.<\/p>\n<\/div> <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Je ne parlais ni russe, ni ukrainien. Les adolescents de la ville ne parlaient eux-m\u00eames ni anglais, ni fran\u00e7ais. Par un nouveau hasard, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 aid\u00e9e par l\u2019un d\u2019eux, sorti de nulle part, qui parlait espagnol. Je bricolais comme je le pouvais. J\u2019errais dans la ville en lan\u00e7ant des regards et des sourires \u00e0 tous les jeunes pour t\u00e2cher de cr\u00e9er du lien. Valya a \u00e9t\u00e9 l\u2019une des premi\u00e8res \u00e0 s\u2019amuser de ma pr\u00e9sence. Elle m\u2019a embarqu\u00e9e dans son groupe d\u2019amis o\u00f9 j\u2019ai fait la rencontre de Vova, puis d\u2019une s\u00e9rie d\u2019autres jeunes. Ils ne comprenaient pas bien ce qui m\u2019avait amen\u00e9e \u00e0 Chtchastia \u2013 et j\u2019avais moi-m\u00eame du mal \u00e0 le formuler \u2013, mais ils prenaient plaisir \u00e0 se faire photographier. C\u2019est ainsi que j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 plusieurs voyages en 2016 et 2017, pour revenir p\u00e9riodiquement leur rendre visite.<\/p>\n\n\n\n Difficile \u00e0 dire : ils n\u2019\u00e9voquaient ni Ma\u00efdan, ni la Crim\u00e9e. Ils avaient alors entre 16 et 18 ans. Toutes ces questions n\u2019\u00e9taient pas imm\u00e9diatement pr\u00e9sentes pour eux. Beaucoup me disaient m\u00eame qu\u2019ils se sentaient davantage \u00ab \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la guerre \u00bb qu\u2019au milieu de celle-ci. Il y avait presque quelque chose de ludique dans tous ces \u00e9v\u00e9nements : une jeune fille m\u2019a racont\u00e9 que les jeunes de la ville s\u2019amusaient \u00e0 crier tant\u00f4t \u00ab Gloire \u00e0 l\u2019Ukraine \u00bb, tant\u00f4t \u00ab Gloire aux s\u00e9paratistes \u00bb. L\u2019un d\u2019eux a m\u00eame essay\u00e9 d\u2019arracher un drapeau de l\u2019Ukraine. <\/p>\n\n\n\n\n Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016<\/p> Valya, Vova, Sergue\u00ef, Dasha, Kostia et Nina (de gauche \u00e0 droite) discutent sur un banc. Apr\u00e8s l\u2019invasion \u00e0 grande \u00e9chelle, les jeunes de Chtchastia se souviennent : \u00ab Aucun d\u2019entre nous n\u2019avait vraiment de parents, aucun n\u2019avait d\u2019argent. On \u00e9tait avec les grands-parents, qui ne voulaient pas quitter leur maison et n\u2019avaient nulle part o\u00f9 aller. Eux survivaient dans la peur. Nous on vivait ! […] On jouait \u00e0 choisir son camp ! On buvait en criant \u201cGloire \u00e0 l\u2019Ukraine\u201d, \u201cGloire aux s\u00e9paratistes\u201d, et on riait. L\u2019un d\u2019entre nous a voulu arracher le drapeau ukrainien et hisser le drapeau de Louhansk en plein jour. C\u2019\u00e9taient des jeux que l\u2019on croyait sans cons\u00e9quences. \u00bb<\/span><\/p>\n<\/div> <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n En somme, ils s\u2019amusaient, faisaient les quatre cents coups, sans percevoir tout \u00e0 fait la port\u00e9e de la guerre \u00e0 leurs portes. En 2014, certains \u00e9coutaient des chansons qui glorifiaient la Novorossija, les R\u00e9publiques populaires de Louhansk et de Donetsk. Pour eux, c\u2019\u00e9tait tout simplement les tubes du moment. Tout cela leur semblait tr\u00e8s loin ; ils vivaient ce quotidien de mani\u00e8re l\u00e9g\u00e8re, comme une sorte de jeu sans cons\u00e9quences, \u00e0 la mani\u00e8re de n\u2019importe quelle personne de leur \u00e2ge en Europe de l\u2019Ouest \u2013 \u00e0 cela pr\u00e8s qu\u2019ils \u00e9taient en Ukraine. Depuis, les choses ont bien chang\u00e9, cette insouciance a disparu. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, certains jeunes avaient \u00e9t\u00e9 pay\u00e9s une poign\u00e9e de hryvnia par les s\u00e9paratistes pour d\u00e9samorcer des pi\u00e8ges pos\u00e9s par l\u2019arm\u00e9e ukrainienne ; aujourd\u2019hui, l\u2019un d\u2019entre eux sert dans cette m\u00eame arm\u00e9e. Il faut dire que beaucoup de ces adolescents \u00e9taient livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames, parfois sans parents, souvent d\u00e9scolaris\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de ne retire rien \u00e0 leur attachement au territoire. La plupart manifestaient leur intention de rester dans cette ville, qui n\u2019offrait pourtant pas de r\u00e9elles perspectives. Vivre \u00e0 Chtchastia, cela signifiait, soit travailler \u00e0 la centrale \u00e9lectrique, soit entrer dans l\u2019arm\u00e9e. J\u2019avais le sentiment que certains habitaient la ville un peu comme un devoir, du fait de la pr\u00e9sence russe \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de distance. Il y avait donc une forme d\u2019ambigu\u00eft\u00e9, qui se retrouvait aussi dans leurs tatouages aux armoiries de l\u2019Ukraine ou dans leurs bracelets aux couleurs du drapeau ukrainien. Si la politisation ne ressortait pas clairement, puisqu\u2019elle se m\u00e2tinait de jeux et d\u2019insouciance, elle transparaissait tout de m\u00eame dans certains signaux. <\/p>\n\n\n\n En passant du temps dans leur lyc\u00e9e, j\u2019ai d\u00e9couvert un cours intitul\u00e9 \u00ab D\u00e9fense de la M\u00e8re Patrie \u00bb, qui consistait essentiellement \u00e0 monter et d\u00e9monter des kalachnikovs le plus vite possible. Sur les murs du lyc\u00e9e, on trouvait aussi des affiches avec le visage de Poutine au milieu d\u2019une cible. Mais, \u00e0 nouveau, il y avait un d\u00e9calage entre le discours qu\u2019on attendait d\u2019eux et leur rapport personnel \u00e0 toutes ces r\u00e9alit\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n\n Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, novembre 2016<\/p> Portrait de Viktor dans sa chambre d\u2019internat du lyc\u00e9e Taras Chevtchenko. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, cet \u00e9l\u00e8ve souhaitait quitter la ville pour aller vivre \u00e0 Kharkiv. Aujourd\u2019hui mari\u00e9, il vit \u00e0 Odessa o\u00f9 il reste clo\u00eetr\u00e9 chez lui, craignant d\u2019\u00eatre recrut\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e ukrainienne. \u00ab C\u2019est difficile d\u2019\u00eatre un homme de 26 ans aujourd\u2019hui en Ukraine \u00bb.<\/p>\n<\/div> <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n La situation n\u2019avait plus rien \u00e0 voir. Naturellement, je ne pouvais plus me rendre \u00e0 Chtchastia, d\u00e9sormais occup\u00e9e par l\u2019arm\u00e9e russe. Les enjeux de s\u00e9curit\u00e9 \u00e9taient sans commune mesure. Il faut dire qu\u2019en 2016-2017, j\u2019\u00e9tais, moi aussi, habit\u00e9e par une forme d\u2019insouciance. Aujourd\u2019hui, au-del\u00e0 m\u00eame de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 physique dans un pays en guerre, la diffusion de mes photos d\u2019archives, celles d\u2019avant 2022, est devenue une source de risque pour certains jeunes qui r\u00e9sident encore dans les territoires occup\u00e9s ou qui y ont de la famille et des amis. Il m\u2019est devenu impossible de raconter certaines histoires, de montrer certaines personnes. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019invasion \u00e0 grande \u00e9chelle, les choses \u00e9taient beaucoup plus fluides.<\/p>\n\n\n\n Plus largement, lorsque j\u2019ai rouvert ce dossier il y a plus de quatre ans, d\u00e9but 2022, mon travail a d\u2019embl\u00e9e pris la forme d\u2019une v\u00e9ritable enqu\u00eate. Sur ce terrain que j\u2019avais inaugur\u00e9 de mani\u00e8re assez improvis\u00e9e, il fallait cette fois-ci que je proc\u00e8de avec m\u00e9thode pour retrouver la trace de mes contacts. Le point de d\u00e9part a \u00e9t\u00e9 une jeune fille, \u00e0 l\u2019\u00e9poque la seule \u00e0 figurer parmi mes contacts Instagram. Elle m\u2019a appris que son amie Valya avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e par l\u2019arm\u00e9e russe. Les soldats \u00e9taient arriv\u00e9s \u00e0 Chtchastia avec des listes d\u2019activistes et d\u2019anciens militaires de la ville. Valya, qui avait fait partie de l\u2019arm\u00e9e ukrainienne, avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e dans les premi\u00e8res heures de l\u2019invasion. J\u2019ai su par la suite qu\u2019elle avait pass\u00e9 dix jours en prison avant d\u2019\u00eatre rel\u00e2ch\u00e9e, mais que sa lib\u00e9ration avait \u00e9t\u00e9 suivie d\u2019une s\u00e9rie de nouvelles arrestations. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 regrouper des contacts gr\u00e2ce \u00e0 cette personne, puis sur les r\u00e9seaux sociaux, par t\u00e9l\u00e9phone, pendant des mois et des mois, jusqu\u2019\u00e0 ce que ma recherche se retrouve dans une impasse. Tous mes contacts m\u2019avaient livr\u00e9 les informations dont ils disposaient, je faisais du surplace. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler avec une personne sp\u00e9cialis\u00e9e dans l\u2019OSINT, qui m\u2019a aid\u00e9e \u00e0 collecter de nombreux renseignements pr\u00e9cieux. Bient\u00f4t, j\u2019ai appris que Valya avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e par l\u2019arm\u00e9e russe. On avait retrouv\u00e9 son corps tortur\u00e9 dans une for\u00eat de Chtchastia. C\u2019est aussi ce qui a motiv\u00e9 mon travail : la volont\u00e9 de savoir, de documenter ces crimes de guerre, mais aussi de transmettre l\u2019histoire et la m\u00e9moire de celles et ceux que j\u2019ai photographi\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n\n Ukraine, mai 2026<\/p> Une photo de Valya faite prisonni\u00e8re sur un groupe Telegram intitul\u00e9 : \u00ab Tu reconnais les Ukrainiens \u00e0 leur coiffure \u00bb. Ce groupe de discussion diffuse quotidiennement des images de soldats ukrainiens faits prisonniers, accompagn\u00e9es de contenus \u00e0 caract\u00e8re humiliant. La l\u00e9gende de la photo indique : \u00ab Il est r\u00e9jouissant de constater que ce ne sont pas seulement les militaires ukrainiens masculins qui ont fait le choix conscient de se rendre, mais aussi les femmes. La question reste ouverte : pourquoi sont-elles all\u00e9es l\u00e0-bas ? N\u00e9anmoins, certaines d\u2019entre elles d\u00e9posent les armes \u00e0 temps et l\u00e8vent les mains. L\u2019instinct de vie l\u2019emporte sur l\u2019instinct de mort. N\u00b01748 Valentina Konstantinovna Davronova, 22 ans. \u00bb<\/p>\n Apr\u00e8s dix jours de captivit\u00e9, Valya est rel\u00e2ch\u00e9e mais fr\u00e9quemment contr\u00f4l\u00e9e. Elle fr\u00e9quente de temps en temps les soldats de Chtchastia. C\u2019est ainsi qu\u2019elle passe la soir\u00e9e du 13 janvier 2023 avec eux au caf\u00e9 Raduga (arc-en-ciel, en russe). Cette nuit-l\u00e0, elle dispara\u00eet. Le 22 f\u00e9vrier 2023, sa m\u00e8re re\u00e7oit un appel d\u2019un enqu\u00eateur de la f\u00e9d\u00e9ration de Russie qui lui annonce que Valya a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9e dans la for\u00eat. \u00ab Il m\u2019a dit de faire sa reconnaissance par photo sinon je n\u2019allais pas y survivre. Elle avait le corps d\u00e9chiquet\u00e9 au couteau et la t\u00eate explos\u00e9e par une grenade. Elle \u00e9tait seulement en culotte. \u00bb<\/p>\n Le 7 mars 2025, le tribunal militaire de Rostov reconna\u00eet deux hommes coupables de son meurtre et les condamne \u00e0 12 et 18 ans de prison. Ils ont fait appel. L\u2019enqu\u00eate a \u00e9tabli qu\u2019au moins neuf autres militaires avaient entendu et vu Valya se faire torturer, sans intervenir.<\/p>\n<\/div> <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n J\u2019ai d\u2019abord retrouv\u00e9 Vova, l\u2019un de mes premiers contacts parmi la bande de Valya. Nos retrouvailles ont \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement touchantes. Pour eux, j\u2019\u00e9tais quelqu\u2019un de familier, mais aussi une personne d\u00e9positaire de leurs photographies d\u2019enfance et de jeunesse, donc d\u2019un mat\u00e9riau d\u2019autant plus pr\u00e9cieux d\u00e9sormais qu\u2019il n\u2019existe plus rien \u2013 ni cette ville, ni cette vie. <\/p>\n\n\n\n La derni\u00e8re fois que j\u2019avais photographi\u00e9 Vova, c\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019occasion de la f\u00eate de ses dix-huit ans avec ses amis. La m\u00eame ann\u00e9e, il s\u2019est engag\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e ukrainienne, et a pass\u00e9 huit ans dans les tranch\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n\n Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016<\/p> Vova f\u00eate ses 18 ans avec ses amis. \u00ab <\/span>C\u2019\u00e9tait la belle vie, \u00e0 boire, fumer, faire la f\u00eate. La vie libre. Ma belle vie s\u2019est termin\u00e9e l\u2019ann\u00e9e de mes dix-huit ans<\/span> \u00bb. Ce soir-l\u00e0, ils sont<\/span> une dizaine d\u2019amis \u00e0 boire, rire, fumer, s\u2019enlacer, se chercher et s\u2019embrasser.<\/span> Quinze jours plus tard, Vova s\u2019est engag\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e, il est parti au combat<\/span> dans la r\u00e9gion de Donetsk apr\u00e8s un mois de formation. En 2025, il dit sa frustration d\u2019\u00eatre mobilis\u00e9 dans cette r\u00e9gion, plut\u00f4t que de d\u00e9fendre sa ville et<\/span> sa r\u00e9gion.<\/span><\/p>\n<\/div> <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n En 2023, apr\u00e8s une blessure qui lui a fait perdre deux doigts, il est devenu formateur \u00e0 Zaporijjia. En le retrouvant en 2022, j\u2019ai bien s\u00fbr rencontr\u00e9 quelqu\u2019un de tr\u00e8s chang\u00e9. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il \u00e9tait mari\u00e9 et j\u2019ai profit\u00e9 d\u2019une permission pour le prendre en photo avec sa femme, \u00e0 leur domicile. Le lendemain matin, je l\u2019ai accompagn\u00e9 jusqu\u2019au bus qui le ramenait dans le Donbass. Je ne l\u2019ai revu qu\u2019un an plus tard, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital militaire de Dnipro, bless\u00e9 et d\u00e9truit \u2013 sa femme l\u2019avait quitt\u00e9 entre-temps. Il me disait : \u00ab La guerre m\u2019a m\u00eame pris cela. \u00bb Il \u00e9tait tr\u00e8s seul, et a t\u00e2ch\u00e9 de revenir \u00e0 la vie civile. Mais ce tournant \u00e9tait difficile pour quelqu\u2019un qui avait grandi et qui s\u2019\u00e9tait construit dans les tranch\u00e9es. Il \u00e9tait devenu incapable de trouver le sommeil dans le silence, apr\u00e8s des ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 s\u2019endormir sous les frappes.<\/p>\n\n\n\n\n Dnipro, Ukraine, f\u00e9vrier 2024<\/p> Lors d\u2019une consultation avec un m\u00e9decin pour le changement de son pansement. \u00ab Personne ne faisait attention \u00e0 mon \u00e2ge. On me lan\u00e7ait : \u201cTu es du Donbass ? En avant !\u201d \u00bb<\/p>\n Vova regarde sa main bless\u00e9e. Apr\u00e8s huit ann\u00e9es pass\u00e9es dans l\u2019arm\u00e9e, il se retrouve seul et d\u00e9sorient\u00e9 \u00e0 Dnipro. Il a grandi dans les tranch\u00e9es \u2013 une vie de guerre qui, aujourd\u2019hui encore, reste son seul rep\u00e8re. Pour la pr\u00e9server, pour ne pas l\u2019inqui\u00e9ter, Vova n\u2019a jamais avou\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re qu\u2019il avait rejoint l\u2019arm\u00e9e \u2013 ni qu\u2019il est d\u00e9sormais invalide. \u00ab Moins on sait, mieux on dort. Une m\u00e8re n\u2019a pas envie d\u2019imaginer son fils \u00e0 la guerre \u00bb.<\/p>\n<\/div> <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Plus largement, chez ceux que j\u2019ai retrouv\u00e9s en Ukraine, on peut distinguer deux profils : ceux qui ont int\u00e9gr\u00e9 l\u2019arm\u00e9e ukrainienne, comme Vova, et ceux qui craignent d\u2019\u00eatre mobilis\u00e9s, vivent terr\u00e9s chez eux, et passent leurs journ\u00e9es sur Telegram \u00e0 scruter les mouvements des recruteurs. Dans un cas comme dans l\u2019autre, il s\u2019agissait donc d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 dure, tr\u00e8s dure. J\u2019ai aussi contact\u00e9 certaines personnes dans les territoires occup\u00e9s, notamment \u00e0 Chtchastia. Pour ces derniers, la communication \u00e9tait rendue particuli\u00e8rement difficile par les blocages num\u00e9riques : m\u00eame Telegram \u00e9tait coup\u00e9. Lors de nos premi\u00e8res rencontres, les choses \u00e9taient beaucoup moins cloisonn\u00e9es. D\u00e9sormais, tous sont tr\u00e8s prudents sur les informations qu\u2019ils me transmettent. Certaines personnes m\u2019ont litt\u00e9ralement raccroch\u00e9 au nez parce que je touchais \u00e0 des questions sensibles : je pouvais moi-m\u00eame repr\u00e9senter un danger pour elles. <\/p>\n\n\n\n Malgr\u00e9 tout, certains osent aujourd\u2019hui encore s\u2019exprimer, dire \u00e0 quel point la vie est devenue compliqu\u00e9e, combien la libert\u00e9 dont ils jouissaient en Ukraine leur manque, \u00e0 commencer par la libert\u00e9 d\u2019expression, depuis qu\u2019ils vivent dans ce climat de peur. <\/p>\n\n\n\n\nComment vous est venue, \u00e0 l\u2019origine, l\u2019id\u00e9e de ce premier projet en terre ukrainiennne ? S\u2019inscrivait-elle dans une recherche ou un questionnement plus large ?<\/h3>\n\n\n\n
Dans le cadre de cette entr\u00e9e sur le terrain improvis\u00e9e, comment se sont op\u00e9r\u00e9es vos premi\u00e8res rencontres avec les jeunes ? <\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture> \n <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n Comment percevaient-ils les enjeux br\u00fblants du moment, les questions li\u00e9es \u00e0 la d\u00e9fense du territoire et au contr\u00f4le \u00e9conomique et politique de la r\u00e9gion ? <\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture> \n <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n Existait-il, \u00e0 l\u2019inverse, un encadrement institutionnel qui les rattachait plus \u00e9troitement \u00e0 l\u2019Ukraine ?<\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture> \n <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n Dix ans plus tard, qu\u2019est-ce qui vous a amen\u00e9 \u00e0 reprendre cette enqu\u00eate ? Dans quelles conditions s\u2019est fait ce retour sur le terrain ? <\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture> \n <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n Quelles trajectoires avaient suivi les autres jeunes que vous aviez rencontr\u00e9s quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t ? <\/h3>\n\n\n\n
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