{"id":363540,"date":"2026-10-10T09:31:49","date_gmt":"2026-10-10T07:31:49","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=363540"},"modified":"2026-10-10T09:31:56","modified_gmt":"2026-10-10T07:31:56","slug":"un-seul-ciel-pour-tous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/10\/10\/un-seul-ciel-pour-tous\/","title":{"rendered":"Xi Jinping et le probl\u00e8me du Ciel"},"content":{"rendered":"\n
D\u00e9couvrez <\/em>Le Grand Continent. Des id\u00e9es et des analyses que l\u2019on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bient\u00f4t partout. Dans votre bo\u00eete mail \u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Depuis le d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, un mot vieux de trois mill\u00e9naires, oubli\u00e9 du lexique r\u00e9publicain puis communiste, fait son retour dans les d\u00e9bats intellectuels de la R\u00e9publique populaire de Chine et affleure jusque dans la phras\u00e9ologie officielle : tianxia<\/em>, \u00ab ce qui est sous le Ciel \u00bb. Il d\u00e9signait autrefois l’espace terrestre soumis \u00e0 la loi du Ciel \u00e0 travers son unique mandataire, le souverain r\u00e9gnant depuis le centre du monde. R\u00e9investi avec un opportunisme qui s’accommode d’incoh\u00e9rences, le Tout-sous-le-Ciel de l’antique royaut\u00e9 des Zhou sert aujourd’hui \u00e0 dire ce que la Chine pense d’elle-m\u00eame, de l’Occident et de l’ordre mondial qu’elle appelle de ses v\u0153ux. Derri\u00e8re ce nouvel universalisme se tient une conviction presque aussi ancienne : l’unit\u00e9 serait la seule condition de l’ordre, de la paix et de la puissance.<\/p>\n\n\n\n De la royaut\u00e9 de l’\u00e2ge du bronze \u00e0 la chute de l’empire en 1911, tianxia<\/em> a d\u00e9sign\u00e9 une \u00e9tendue aux contours flous, sur laquelle s’exer\u00e7ait l’autorit\u00e9 rituelle et morale du souverain. Le tianxia<\/em> est ce qu’une dynastie \u00ab obtient \u00bb ou \u00ab perd \u00bb au gr\u00e9 du mandat c\u00e9leste (tianming<\/em>), doctrine forg\u00e9e par les chefs des Zhou pour l\u00e9gitimer leur victoire sur le peuple Shang vers 1045 avant notre \u00e8re : le Ciel confie le mandat \u00e0 un homme vertueux et le retire \u00e0 ses descendants s’ils viennent \u00e0 d\u00e9m\u00e9riter. Les contr\u00e9es situ\u00e9es hors de l’espace o\u00f9 rayonne la vertu du souverain lui renouvellent leur all\u00e9geance par le tribut. Le mot recouvre ainsi \u00e0 la fois une cosmologie morale et un id\u00e9al de suj\u00e9tion universelle.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la fin de la dynastie des Qing, au d\u00e9but du si\u00e8cle dernier, cette construction id\u00e9ologique se heurte aux canonni\u00e8res et aux trait\u00e9s in\u00e9gaux. Liang Qichao (1873-1929) et les r\u00e9formateurs de sa g\u00e9n\u00e9ration reprochent \u00e0 leurs a\u00een\u00e9s d’avoir v\u00e9cu dans un imaginaire p\u00e9rim\u00e9 : \u00e0 force de se croire le centre du monde civilis\u00e9, les Chinois ont ignor\u00e9 la loi darwinienne de la concurrence entre \u00c9tats-nations. Il faut donc inventer d’urgence ce qui manque au pays : un nom, des fronti\u00e8res, une langue nationale, une ethnie majoritaire, une histoire continue et un anc\u00eatre fondateur, l’Empereur Jaune. L’historien am\u00e9ricain Joseph Levenson a r\u00e9sum\u00e9 l’histoire intellectuelle de la Chine moderne par ce passage du tianxia<\/em> au guojia<\/em>, l’\u00c9tat-nation.<\/p>\n\n\n\n Depuis une vingtaine d’ann\u00e9es, le mouvement s’inverse. Devenue un \u00c9tat-nation prosp\u00e8re et puissant, la Chine r\u00e9habilite le pass\u00e9 imp\u00e9rial contre lequel elle s’\u00e9tait construite. Encore faut-il nuancer ce rejet : la R\u00e9publique populaire avait rejet\u00e9 le r\u00e9gime, qualifi\u00e9 de \u00ab f\u00e9odal \u00bb, tout en conservant scrupuleusement les territoires des Qing. L’h\u00e9riti\u00e8re des fronti\u00e8res imp\u00e9riales en retrouve \u00e0 pr\u00e9sent la rh\u00e9torique. Trois voix se font entendre : le discours officiel, qui n’emploie gu\u00e8re tianxia<\/em> que dans des citations classiques et lui pr\u00e9f\u00e8re la \u00ab communaut\u00e9 de destin pour l’humanit\u00e9 \u00bb ; les philosophes et les juristes, qui font du tianxia<\/em> un syst\u00e8me ; enfin, leurs contradicteurs, qui appartiennent eux aussi au milieu universitaire. Ces th\u00e9oriciens valent mieux que de simples propagandistes, et leurs critiques de l’Occident portent souvent juste, sans qu\u2019ils d\u00e9montrent pour autant la viabilit\u00e9 de leur propre projet.<\/p>\n\n\n\n Il suffit d’un seul trait horizontal pour \u00e9crire le plus imp\u00e9rieux des chiffres : l’Un, la r\u00e9alit\u00e9 premi\u00e8re, la totalit\u00e9 en germe. Pendant les Royaumes combattants (Ve-IIIe si\u00e8cle av. J.-C.), il devient le seul point de ralliement d’un monde engag\u00e9 dans une guerre totale. Le roi Xiang de Liang demande \u00e0 Mencius comment le monde trouvera son assise ; \u00ab Par l’unit\u00e9 \u00bb, r\u00e9pond le philosophe sectateur de Confucius. Et qui pourra l’unifier ? \u00ab Celui qui ne prend pas plaisir \u00e0 tuer. \u00bb La seconde r\u00e9ponse fut sans doute moins \u00e9cout\u00e9e que la premi\u00e8re. Les \u00e9coles rivales ne d\u00e9battent plus de la fin, seulement des moyens : les armes ou la vertu. L’\u00e9chec de l’ordre multipolaire des Printemps et Automnes, avec ses alliances, ses serments, ses otages et ses h\u00e9g\u00e9mons, les a convaincus qu’il n’y aurait de paix que par l’absorption de tous les royaumes sous le r\u00e8gne d’un seul. Les Printemps et Automnes du sieur L\u00fc<\/em>, compil\u00e9s \u00e0 la veille de l’unification imp\u00e9riale formulent la d\u00e9clinaison du principe : une arm\u00e9e a besoin d’un (unique) g\u00e9n\u00e9ral et un pays d’un (seul) prince \u2014 le monde du Fils du Ciel \u2014, car l’unit\u00e9 produit l’ordre et la dualit\u00e9 ne g\u00e9n\u00e8re que le chaos.<\/p>\n\n\n\n\n\n Certes, nul ne se m\u00e9fiera a priori d’un \u00e9loge de l’unit\u00e9, de l’harmonie ou de la grande Concorde. La difficult\u00e9 commence quand l’id\u00e9al se loge dans des institutions marqu\u00e9es par deux mille ans d’id\u00e9ologie imp\u00e9riale, puis par un r\u00e9gime r\u00e9pressif. Les lettr\u00e9s ont d\u00e9battu de la meilleure mani\u00e8re de gouverner l’empire, et Huang Zongxi (1610-1695) a pu d\u00e9noncer l’empereur qui traite le monde comme son bien propre ; mais ces controverses restaient internes \u00e0 la monarchie. Entre l’Un et le chaos, le tiers \u00e9tait exclu. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment cet espace m\u00e9dian que la modernit\u00e9 politique occidentale s’est efforc\u00e9e d’inventer avec le pluralisme et l’\u00e9quilibre des pouvoirs.<\/p>\n\n\n\n Le texte qui donne au r\u00e9cit contemporain sa forme canonique est le rapport pr\u00e9sent\u00e9 par Xi Jinping au 19e Congr\u00e8s du Parti, en octobre 2017. On y lit une t\u00e9l\u00e9ologie en trois temps : plong\u00e9e dans les malheurs depuis la guerre de l’Opium, la nation chinoise s’est relev\u00e9e, puis enrichie, pour devenir enfin puissante. Le rapport attribue ces \u00e9tapes au Parti seul ; ses commentateurs y liront les noms de Mao, de Deng et de Xi. La Chine se rapproche d\u00e9sormais du centre de la sc\u00e8ne mondiale et offre aux pays qui veulent se d\u00e9velopper sans perdre leur ind\u00e9pendance une \u00ab option enti\u00e8rement nouvelle \u00bb, une \u00ab sagesse chinoise \u00bb et une \u00ab solution chinoise \u00bb. Au milieu du si\u00e8cle, elle sera une puissance socialiste moderne, \u00ab prosp\u00e8re, puissante, d\u00e9mocratique, civilis\u00e9e, harmonieuse et belle \u00bb : le troisi\u00e8me adjectif n’est pas le moins audacieux.<\/p>\n\n\n\n L’inflexion autoritaire se cristallise dans une formule emprunt\u00e9e \u00e0 Mao : \u00ab Parti, gouvernement, arm\u00e9e, peuple, \u00e9tudes ; est, ouest, sud, nord, centre : le Parti dirige tout. \u00bb En chinois courant, les cinq orients veulent simplement dire \u00ab partout \u00bb. Mais l’oreille rompue \u00e0 l\u2019esprit lettr\u00e9 y pressent encore un cosmogramme, l’un de ces sch\u00e9mas anciens o\u00f9 le monde s’ordonne autour d’un centre. L\u00e0 o\u00f9 si\u00e9geait le Fils du Ciel a pris place le Parti. Le rapport du Congr\u00e8s d\u00e9cline ensuite l’unit\u00e9 \u00e0 toutes les \u00e9chelles. Les ethnies sont appel\u00e9es \u00e0 se serrer \u00ab comme les graines d’une grenade \u00bb et les religions \u00e0 se \u00ab siniser \u00bb. Face \u00e0 Ta\u00efwan, nul ne sera autoris\u00e9, en aucun temps et sous aucune forme, \u00e0 d\u00e9tacher la moindre parcelle du territoire. Au dehors, la Chine promet de ne jamais rechercher l’h\u00e9g\u00e9monie et de b\u00e2tir une \u00ab communaut\u00e9 de destin pour l’humanit\u00e9 \u00bb. Dans sa p\u00e9roraison, le rapport cite le Livre des Rites<\/em> : \u00ab Quand la grande Voie pr\u00e9vaut, ce qui est sous le Ciel appartient \u00e0 tous \u00bb. Le rapport se conclut par le rappel des 9,6 millions de kilom\u00e8tres carr\u00e9s du territoire national : le monde qui est \u00e0 tous a tout de m\u00eame les fronti\u00e8res indiscutables de la R\u00e9publique populaire.<\/p>\n\n\n\n Le plus dou\u00e9 des artisans de cette greffe de l’ordre c\u00e9leste sur l’\u00c9tat moderne est le philosophe Zhao Tingyang, n\u00e9 en 1961, dont Le Syst\u00e8me du Tout-sous-le-Ciel<\/em> (paru pour la premi\u00e8re fois en 2005) a donn\u00e9 au d\u00e9bat sa forme philosophique. Zhao n’appartient pas \u00e0 l’appareil, mais ses th\u00e8ses \u00e9pousent si bien les ambitions du r\u00e9gime que celui-ci n’a gu\u00e8re eu besoin de les commanditer. Son diagnostic est celui d’un monde rest\u00e9 proche de l’\u00e9tat de nature hobbesien, o\u00f9 des \u00c9tats coexistent dans l’anarchie. Il y oppose un ordre \u00ab sans dehors \u00bb (wuwai<\/em>), au sein duquel aucune nation ne pourrait plus faire peser sur les autres le co\u00fbt de ses actes, o\u00f9 chacun chercherait \u00e0 r\u00e9duire l’hostilit\u00e9 avant d’accro\u00eetre son gain, et o\u00f9 nul ne progresserait sans que tous progressent avec lui. L’Occident, \u00e0 ses yeux, n’a connu qu’une politique de l’ennemi, du partage chr\u00e9tien entre fid\u00e8les et pa\u00efens au \u00ab choc des civilisations \u00bb, et un imp\u00e9rialisme devenu, avec l’h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine, \u00ab mondialis\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\nDu Tout-sous-le-Ciel \u00e0 la nation, et vice-versa<\/h2>\n\n\n\n
Le chiffre du bon gouvernement<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLe plan de vol vers une \u00ab nouvelle \u00e8re \u00bb<\/h2>\n\n\n\n
Un monde sans dehors<\/h2>\n\n\n\n