{"id":363466,"date":"2026-10-20T06:13:57","date_gmt":"2026-10-20T04:13:57","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=363466"},"modified":"2026-10-20T06:14:32","modified_gmt":"2026-10-20T04:14:32","slug":"le-piege-italien-de-la-politique-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/10\/20\/le-piege-italien-de-la-politique-francaise\/","title":{"rendered":"Le pi\u00e8ge italien de la politique fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"\n

D\u00e9couvrez <\/em>Le Grand Continent. Des id\u00e9es et des analyses que l\u2019on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bient\u00f4t partout. Dans votre bo\u00eete mail \u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n

Si l\u2019histoire de la R\u00e9publique italienne est jalonn\u00e9e de d\u00e9cisions prises en dehors de ses fronti\u00e8res, il ne faut pas appr\u00e9hender celles-ci comme relevant uniquement de la politique \u00e9trang\u00e8re. La formation des majorit\u00e9s, les choix \u00e9conomiques et le fonctionnement des institutions ont \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment influenc\u00e9s par l\u2019ancrage dans le camp occidental, la participation \u00e0 l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne, les accords mon\u00e9taires, l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019euro, et plus r\u00e9cemment, le Plan national de relance et de r\u00e9silience (PNRR). La notion de \u00ab contrainte externe \u00bb est souvent associ\u00e9e \u00e0 ces derniers facteurs, mais elle m\u00e9rite d\u2019\u00eatre interrog\u00e9e : elle pourrait donner une image trop simplifi\u00e9e d\u2019un pays recevant des instructions de l\u2019\u00e9tranger\u00a0\u2013\u00a0une image bien tentante pour les complotistes de tous bords.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Les classes dirigeantes italiennes ont souvent recherch\u00e9 et n\u00e9goci\u00e9 elles-m\u00eames les engagements internationaux. Elles voyaient l\u00e0 une voie pour gagner des ressources, de la cr\u00e9dibilit\u00e9 et une continuit\u00e9 d\u2019orientation difficile \u00e0 garantir via la politique int\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n

Une premi\u00e8re d\u00e9finition pertinente de la \u00ab contrainte externe \u00bb a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e par Emidio Diodato. Il date la premi\u00e8re occurrence de ce terme \u00e0 l\u2019ann\u00e9e 1953. Celui-ci appara\u00eet dans le rapport annuel de la Banque d\u2019Italie. On identifiait alors l\u2019organisation europ\u00e9enne comme une opportunit\u00e9 pour l\u2019Italie de limiter ses erreurs de politique \u00e9conomique. Mais ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir des analyses apport\u00e9es par Guido Carli que cette notion est devenue une v\u00e9ritable clef de lecture de l\u2019histoire de la R\u00e9publique italienne.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019autonomie d\u2019un \u00c9tat peut \u00eatre limit\u00e9e par la contrainte externe, mais sa capacit\u00e9 d\u2019action peut s\u2019en trouver augment\u00e9e. De m\u00eame, le report d\u2019une r\u00e9forme peut \u00eatre rendu certes plus co\u00fbteux, mais des r\u00e9sistances internes \u2013 sinon ind\u00e9passables \u2013 peuvent \u00eatre surmont\u00e9es. Ou encore, si la contrainte externe peut servir d\u2019alibi pour l\u00e9gitimer une mesure qui serait dict\u00e9e pr\u00e9tendument par l\u2019Union ou par les march\u00e9s, elle permet aussi la protection d\u2019un choix strat\u00e9gique contre les al\u00e9as de la politique nationale. L\u2019impact de la contrainte externe sur la R\u00e9publique italienne ne peut donc pas \u00eatre saisi seulement en se questionnant sur la part de souverainet\u00e9 c\u00e9d\u00e9e. Il faut plus largement observer par qui cette contrainte a \u00e9t\u00e9 choisie, dans quel but, avec quelles marges de n\u00e9gociation et pour quels r\u00e9sultats pour les citoyens.<\/p>\n\n\n\n

Au moment du tournant de Maastricht, Carli n\u2019avait pas seulement per\u00e7u l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne comme un ensemble d\u2019obligations \u00e0 respecter, mais plus encore, comme un instrument vecteur de transformations pour la classe dirigeante italienne <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La d\u00e9finition de Diodato se distingue de l\u2019id\u00e9e commun\u00e9ment partag\u00e9e selon laquelle tout \u00c9tat subirait des pressions internationales. Il per\u00e7oit au contraire la contrainte externe comme un choix politique pris au sein d\u2019un ordre plus large, afin que celui-ci influe ensuite, comme par ruissellement, sur les d\u00e9cisions internes. Comment expliquer sa force ? Si une majorit\u00e9 peut changer ou si le gouvernement peut tomber, les trait\u00e9s, les r\u00e8gles communes, les m\u00e9canismes des march\u00e9s financiers et leur cr\u00e9dibilit\u00e9 sont quant eux, p\u00e9rennes. Une d\u00e9cision prise au niveau international modifie ainsi progressivement les marges possibles \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale. Elle n\u2019\u00e9limine pas les alternatives, mais alt\u00e8re leur co\u00fbt, et rend plus difficile \u00e0 adopter celles qui sont incompatibles avec les obligations souscrites.<\/p>\n\n\n\n

Pour Carli, recourir \u00e0 ce m\u00e9canisme r\u00e9pondait \u00e0 une lecture pessimiste de la situation du pays. En effet, selon lui, la classe politique italienne avait pour habitude de reporter les r\u00e9formes n\u00e9cessaires au contr\u00f4le des d\u00e9penses, car toute tentative se heurtait aussit\u00f4t au refus des groupes concern\u00e9s. Obtenir un consensus afin de mettre en place des mesures \u00e0 long terme \u00e9tait devenu tr\u00e8s difficile. Pour sortir de cette impasse politique, avait ainsi \u00e9merg\u00e9 l\u2019id\u00e9e de soumettre l\u2019Italie \u00e0 des obligations europ\u00e9ennes dont la force \u00e9tait suffisante pour contraindre le pays \u00e0 suivre une discipline financi\u00e8re en permanence , et non seulement en situation d\u2019urgence. Selon Carli, sans cette contrainte juridique internationale jouant le r\u00f4le de pression, la classe politique ne se serait sans doute pas attel\u00e9e \u00e0 l\u2019assainissement des comptes <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est sur ce point que Diodato observe \u00e0 la fois la pertinence, mais aussi l\u2019ambivalence de la lecture de Carli. Faire le choix de la \u00ab contrainte externe \u00bb ne se limite pas \u00e0 se positionner en faveur du march\u00e9 unique. Dans l\u2019approche de Carli, celle-ci devient plus encore une man\u0153uvre politique pour fa\u00e7onner un dispositif institutionnel permettant de transformer les r\u00e8gles de l\u2019\u00e9conomie italienne. L\u2019ancrage europ\u00e9en devrait suffire \u00e0 soutenir une discipline mon\u00e9taire et budg\u00e9taire, une r\u00e9duction des d\u00e9penses, des privatisations et des r\u00e9formes du travail et des retraites. Or, dans le projet lib\u00e9ral de Carli, plus qu\u2019un ancrage, le cadre europ\u00e9en donne, d\u2019en haut, des directives \u00e0 un pays jug\u00e9 r\u00e9fractaire aux r\u00e9formes et influence ainsi directement la structure \u00e9conomique g\u00e9n\u00e9rale. En ce sens, on pourrait qualifier le projet de Carli de \u00ab jacobin \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Maastricht ne repr\u00e9sentait ainsi pas seulement un trait\u00e9 ratifi\u00e9, mais un texte \u00e0 la port\u00e9e constitutionnelle. Par ce transfert de la souverainet\u00e9 mon\u00e9taire et de la surveillance des politiques budg\u00e9taires, le rapport entre d\u00e9cision politique et r\u00e8gle \u00e9conomique s\u2019en trouvait modifi\u00e9. Le r\u00f4le du technocrate ne se limitait ainsi pas \u00e0 fournir des comp\u00e9tences au gouvernement, il garantissait plus encore la continuit\u00e9 des engagements pris au niveau europ\u00e9en, partant du principe que le syst\u00e8me repr\u00e9sentatif n\u2019\u00e9tait pas en capacit\u00e9 de l\u2019assurer. Cela soul\u00e8ve une question d\u00e9mocratique. La \u00ab contrainte externe \u00bb peut certes permettre de corriger des erreurs et de tenir des engagements sur le long terme, elle permet donc de renforcer la capacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. Cependant, en se substituant en permanence \u00e0 la d\u00e9lib\u00e9ration et \u00e0 la responsabilit\u00e9 politique, celle-ci pourrait vider de leur sens les choix soumis aux \u00e9lecteurs.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Avec Gaetano Quagliariello, dans Il Principe e la Repubblica, <\/em>nous avons <\/em>d\u00e9velopp\u00e9 une analyse permettant de replacer ce m\u00e9canisme de la \u00ab contrainte externe \u00bb au sein d\u2019une histoire institutionnelle plus large. Examiner la Constitution, ainsi que les comp\u00e9tences formelles des organes de la R\u00e9publique, ne suffit pas \u00e0 la comprendre <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il faut aussi \u00e9tudier sa constitution mat\u00e9rielle\u00a0\u2013\u00a0\u00e0 savoir, les relations effectives entre les partis, les gouvernements, les appareils administratifs, les corps interm\u00e9diaires, ou encore les pouvoirs supranationaux. Ce cadre d\u2019analyse permet d\u2019examiner les trait\u00e9s et les alliances non pas comme une toile de fond immuable, mais comme des outils capables d\u2019influer sur l\u2019orientation politique d\u2019un pays et ses rapports de force internes. Ainsi, bien que la \u00ab contrainte externe \u00bb ne se trouve pas inscrite au sein m\u00eame d\u2019une institution nationale, cette derni\u00e8re peut avoir des cons\u00e9quences directes sur l\u2019action des forces politiques\u00a0\u2013\u00a0m\u00eame les plus radicales, comme nous le verrons plus loin. La \u00ab contrainte externe \u00bb a donc une valeur \u00ab pr\u00e9-politique \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Avant la contrainte externe<\/h2>\n\n\n\n

Il faut retracer l\u2019histoire de l\u2019\u00e9mergence de la R\u00e9publique pour comprendre la forte imbrication entre \u00e9chelle nationale et internationale, dans le cas italien. La jeune R\u00e9publique na\u00eet dans un contexte de forte d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la sc\u00e8ne internationale. Pays vaincu, l\u2019Italie est alors engag\u00e9e dans la reconstruction et se situe sur la ligne de fracture de la Guerre froide. Sa stabilit\u00e9 d\u00e9mocratique d\u00e9pend tr\u00e8s fortement de ses relations avec les \u00c9tats-Unis, de l’aide am\u00e9ricaine, du choix atlantiste et du lancement de l’int\u00e9gration europ\u00e9enne. \u00c0 ce titre, les \u00e9lections de 1948 sont tr\u00e8s repr\u00e9sentatives de cette forte imbrication entre jeux politiques internes et d\u00e9bats internationaux. Parmi les enjeux du scrutin, l\u2019avenir de l\u2019aide am\u00e9ricaine et l\u2019appartenance de l\u2019Italie au camp occidental \u00e9taient particuli\u00e8rement importants. Pour autant, on ne peut r\u00e9duire Alcide De Gasperi \u00e0 un simple ex\u00e9cutant de d\u00e9cisions politiques qui ne lui appartiendraient pas. Il s\u2019est au contraire, plus qu\u2019aucun de ses successeurs, saisi de ce positionnement pour restituer au pays sa cr\u00e9dibilit\u00e9 et retrouver une marge de man\u0153uvre. <\/p>\n\n\n\n

Le populisme n\u2019a pas disparu gr\u00e2ce \u00e0 la contrainte externe, mais celle-ci a limit\u00e9 la traduction imm\u00e9diate en choix gouvernementaux.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

C\u2019est pour cette raison que Diodato nous invite \u00e0 sortir d\u2019une lecture o\u00f9 la politique \u00e9trang\u00e8re de la Premi\u00e8re R\u00e9publique se r\u00e9duirait \u00e0 une d\u00e9marche passive d\u2019\u00e9quilibres internes ou d\u00e9pendante d\u2019une volont\u00e9 ext\u00e9rieure. Pour ce pays sorti vaincu de la guerre, les espaces offerts par le multilat\u00e9ralisme ont permis de n\u00e9gocier, d\u2019obtenir une reconnaissance et de d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats. Rejoindre les institutions \u00e9conomiques internationales et participer \u00e0 la construction europ\u00e9enne n\u2019impliquait pas seulement des contraintes, mais offrait aussi des possibilit\u00e9s nouvelles. La politique \u00e9trang\u00e8re a ainsi jou\u00e9 un r\u00f4le majeur dans l\u2019\u00e9dification d\u2019une grande \u00e9conomie industrielle en Italie. Mettre l\u2019int\u00e9gration internationale au service de la strat\u00e9gie nationale a m\u00eame \u00e9t\u00e9 une question capitale, de la fin des ann\u00e9es 1940 jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950. <\/p>\n\n\n\n

Les choix de politique \u00e9conomique et industrielle de l\u2019Italie jusque dans les ann\u00e9es 1970 ne peuvent toutefois pas \u00eatre d\u00e9crits sans faire la distinction entre \u00ab contrainte externe \u00bb (vincolo esterno) et \u00ab contrainte ext\u00e9rieure \u00bb (vincolo estero). Giovanni Farese explique en effet que parler de \u00ab contrainte ext\u00e9rieure \u00bb correspond davantage \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de cette p\u00e9riode. Celle-ci fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre n\u00e9cessaire avec les comptes \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Expliquons le m\u00e9canisme : pour une \u00e9conomie devant importer des mati\u00e8res premi\u00e8res, de l\u2019\u00e9nergie, des technologies et des biens d\u2019\u00e9quipement, il est n\u00e9cessaire de se procurer des devises, soit par les exportations, soit via d\u2019autres recettes. Ainsi, si un \u00e9cart se creuse entre les importations et la production de devises, la politique de d\u00e9veloppement men\u00e9e peut \u00eatre interrompue ou ralentie. L\u2019\u00e9quilibre de la balance des paiements est donc essentiel, et agit comme une contrainte. Celle-ci ne d\u00e9coule pas d\u2019une r\u00e8gle qui serait \u00e9dict\u00e9e par une organisation internationale, mais est ici li\u00e9e \u00e0 la position de l\u2019\u00e9conomie italienne au sein des \u00e9changes et des paiements mondiaux.<\/p>\n\n\n\n

Des d\u00e9cisions qui pouvaient appara\u00eetre comme relevant de l\u2019interne \u00e9taient ainsi directement impact\u00e9es par la contrainte ext\u00e9rieure : une expansion industrielle avait pour cons\u00e9quence l\u2019augmentation des besoins en importations ; la balance des paiements pouvait aussi \u00eatre mise \u00e0 mal par une acc\u00e9l\u00e9ration de la demande ; ou encore, la croissance pouvait \u00eatre appel\u00e9e \u00e0 \u00eatre frein\u00e9e ou les priorit\u00e9s de production \u00e0 \u00eatre modifi\u00e9es pour r\u00e9pondre \u00e0 la d\u00e9fense n\u00e9cessaire de la monnaie. Ajoutons aussi l\u2019impact du contexte international\u00a0\u2013\u00a0les relations commerciales ou la disponibilit\u00e9 des financements\u00a0\u2013 sur les d\u00e9cisions internes. Ces divers facteurs ne dictaient pas \u00e0 eux seuls une politique : le choix de comment r\u00e9agir et sur quels groupes sociaux faire peser les co\u00fbts revenait aux gouvernements. Toutefois, ces derniers ne pouvaient pas passer outre cet enjeu d\u2019\u00e9quilibre ext\u00e9rieur <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Si cette distinction entre \u00ab contrainte ext\u00e9rieure \u00bb et \u00ab contrainte externe \u00bb permet une meilleure lecture, il ne faut cependant pas y voir une grille de lecture pour d\u00e9limiter de fa\u00e7on rigide deux \u00e9poques :\u00a0l\u2019Italie de l\u2019apr\u00e8s-guerre a \u00e9t\u00e9 orient\u00e9e par les accords internationaux, par exemple ; et l\u2019Italie de l\u2019apr\u00e8s 1970 est aussi soumise \u00e0 la balance des paiements. Cette distinction est davantage op\u00e9rante pour identifier un changement dans l\u2019interpr\u00e9tation politique de cette contrainte. La \u00ab contrainte ext\u00e9rieure \u00bb se pose comme une condition \u00e9conomique ; tandis que la \u00ab contrainte externe \u00bb se d\u00e9finira \u00e0 l\u2019\u00e9poque europ\u00e9enne comme un engagement institutionnel pris de fa\u00e7on d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e pour influer sur les choix nationaux. Il y a donc une continuit\u00e9 de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre : toutes deux prennent acte d\u2019une interd\u00e9pendance. Mais, dans le cas de la \u00ab contrainte externe \u00bb, on ne se limite pas \u00e0 acter l\u2019interd\u00e9pendance, on tente de la transformer en r\u00e8gle de conduite interne\u00a0\u2013\u00a0ce qui ne se produit d\u2019ailleurs pas sans peine et sans heurts en mati\u00e8re de l\u00e9gitimit\u00e9 politique.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

L\u2019Europe comme discipline<\/h2>\n\n\n\n

On peut identifier l\u2019adh\u00e9sion au Syst\u00e8me mon\u00e9taire europ\u00e9en (SME), d\u00e9cid\u00e9e en 1978 et effective d\u00e8s 1979, comme le tournant. Le lien entre la politique \u00e9conomique italienne et les choix des partenaires s\u2019est en effet trouv\u00e9 resserr\u00e9 par cet engagement \u00e0 contenir les fluctuations de la lire vis-\u00e0-vis des autres monnaies participantes. \u00catre attentif \u00e0 l\u2019inflation, aux salaires, aux d\u00e9penses et \u00e0 la cr\u00e9dibilit\u00e9 de la politique budg\u00e9taire men\u00e9e devient essentiel pour d\u00e9fendre le taux de change. Il ne s\u2019agit donc pas seulement d\u2019une question technique, puisque cela a un impact sur le co\u00fbt des d\u00e9cisions nationales et r\u00e9duit \u00e9galement la possibilit\u00e9 d\u2019en reporter ind\u00e9finiment les cons\u00e9quences. <\/p>\n\n\n\n

La multiplicit\u00e9 de ces enjeux a \u00e9t\u00e9 mise en \u00e9vidence par les d\u00e9bats autour de l\u2019adh\u00e9sion au SME. \u00c0 la Banque d\u2019Italie, on craignait que la perte de marges mon\u00e9taires ne s\u2019accompagne pas d\u2019une discipline budg\u00e9taire suffisante. Du c\u00f4t\u00e9 des forces politiques, on s\u2019inqui\u00e9tait des effets possibles sur les d\u00e9penses publiques et la politique salariale : le Parti communiste (PCI) s\u2019\u00e9tait oppos\u00e9 \u00e0 une adh\u00e9sion imm\u00e9diate, tandis que le Parti socialiste (PSI) s\u2019\u00e9tait abstenu. La crise de la majorit\u00e9 de solidarit\u00e9 nationale (1976-1979) s\u2019en trouva aggrav\u00e9e. Si une marge de fluctuation plus large que pour les autres monnaies fut obtenue pour la lire\u00a0\u2013\u00a0signe de n\u00e9gociations sur les conditions d\u2019engagement\u00a0\u2013, adh\u00e9rer impliquait n\u00e9anmoins que l\u2019\u00e9tude des choix pris au sein du pays ne pouvait se faire sans tenir compte des promesses europ\u00e9ennes.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le fonctionnement de la contrainte externe peut \u00eatre observ\u00e9 de mani\u00e8re concr\u00e8te \u00e0 travers le SME. Par exemple, celui-ci augmente le co\u00fbt des politiques incompatibles avec un engagement commun, fournit des arguments aux gouvernements pour faire passer une r\u00e9forme ou exiger des sacrifices, renforce les institutions garantes de la stabilit\u00e9, ou encore contraint les partis \u00e0 g\u00e9rer des cons\u00e9quences qui d\u00e9passent le seul cadre national. Le SME n\u2019efface donc pas les conflits politiques, mais en modifie le terrain : discuter des objectifs n\u2019est plus suffisant, il faut aussi d\u00e9battre de la mani\u00e8re dont on op\u00e8re pour les concilier avec les obligations d\u00e9j\u00e0 contract\u00e9es au niveau europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n

M\u00eame si le \u00ab divorce \u00bb entre le Tr\u00e9sor et la Banque d\u2019Italie en 1981 d\u00e9coule d\u2019une d\u00e9cision interne, celui-ci s\u2019inscrit dans ce contexte en pleine mutation. Lib\u00e9r\u00e9e de l\u2019obligation d\u2019acheter les titres non plac\u00e9s, la banque centrale gagnait en autonomie, mais le co\u00fbt de la dette devenait d\u2019autant plus visible. Il faut aussi souligner que le renforcement de la discipline mon\u00e9taire ne s\u2019accompagnait pas de fa\u00e7on syst\u00e9matique du d\u00e9veloppement d\u2019une capacit\u00e9 chez les partis \u00e0 corriger les d\u00e9penses ou \u00e0 r\u00e9former le budget. Tout au long de la d\u00e9cennie, un \u00e9cart s\u2019est ainsi creus\u00e9\u00a0\u2013 les m\u00e9canismes rendant les limites plus strictes, \u00e9voluant plus rapidement que les pratiques politiques pour s\u2019y adapter.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Il ne faut donc pas voir l\u2019Italie des ann\u00e9es 1980 comme un acteur passif de l\u2019int\u00e9gration. En 1985, \u00e0 la faveur de la pr\u00e9sidence italienne de la Communaut\u00e9, Bettino Craxi a contribu\u00e9 \u00e0 surmonter les oppositions \u00e0 l\u2019Acte unique europ\u00e9en. Mais si le pays n\u2019a cess\u00e9 de se chercher une place au sein du projet communautaire, l’avancement du march\u00e9 unique appelait avec urgence \u00e0 adapter l\u2019\u00e9conomie, le syst\u00e8me financier et l\u2019administration\u00a0\u2013\u00a0ce qui n\u2019a \u00e9t\u00e9 abord\u00e9 que partiellement. On peut ainsi voir ces ann\u00e9es comme une occasion manqu\u00e9e pour mieux g\u00e9rer la contrainte externe : si le cadre europ\u00e9en \u00e9voluait, on ne pouvait en dire autant des mauvaises habitudes persistantes, prises en interne. Loin d\u2019\u00eatre per\u00e7ue comme un moteur pour moderniser l\u2019\u00c9tat, la contrainte externe \u00e9tait de plus en plus v\u00e9cue comme un cadre auquel il fallait se conformer au strict minimum.<\/p>\n\n\n\n

Maastricht : le pari de Carli<\/h2>\n\n\n\n

La d\u00e9marche de Carli atteint son point culminant en 1992, avec le trait\u00e9 de Maastricht. La perspective de la monnaie unique et les crit\u00e8res de convergence qui l\u2019accompagnent placent l\u2019engagement europ\u00e9en au centre de la vie politique et \u00e9conomique nationale. L\u2019Italie doit se pr\u00e9parer au transfert de sa politique mon\u00e9taire au niveau supranational, et \u00e0 l\u2019encadrement de sa politique budg\u00e9taire par des obligations communes.<\/p>\n\n\n\n

Le trait\u00e9 de Maastricht intervient \u00e0 un moment extr\u00eamement difficile pour l\u2019Italie : la fin de la guerre froide l\u2019a priv\u00e9e de ses rep\u00e8res internationaux, tandis que la r\u00e9unification allemande, la guerre du Golfe, l\u2019\u00e9clatement de la Yougoslavie et la crise albanaise ont affaibli sa position de puissance r\u00e9gionale moyenne. La Premi\u00e8re R\u00e9publique traverse en outre une crise \u00e0 la fois financi\u00e8re, politique et judiciaire.<\/p>\n\n\n\n

Selon Diodato, pour Carli le choix de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne permettait donc de r\u00e9pondre \u00e0 cette double crise : celle des finances publiques et celle de la place de l\u2019Italie sur la sc\u00e8ne internationale. La construction europ\u00e9enne devait fournir un cadre stable au pays, et le faire ainsi \u00e9chapper au d\u00e9clin provoqu\u00e9 par les d\u00e9rives budg\u00e9taires et l\u2019immobilisme de la classe politique. Carli esp\u00e9rait \u00e9galement que les contraintes propres au cadre europ\u00e9en remplissent une fonction p\u00e9dagogique : la discipline, d\u2019abord v\u00e9cue comme quelque chose d\u2019impos\u00e9, ferait na\u00eetre de nouvelles habitudes au sein de la classe dirigeante, jusqu\u2019\u00e0 devenir la norme. <\/p>\n\n\n\n

Il s\u2019agissait donc d\u2019obtenir par le biais de la contrainte internationale ce que la comp\u00e9tition politique ordinaire n\u2019avait pas permis d\u2019atteindre. Or, une telle strat\u00e9gie revient \u00e0 confier aux technocrates et aux institutions ind\u00e9pendantes un r\u00f4le d\u00e9cisif dans la d\u00e9finition de l’orientation \u00e9conomique, ce dont on ne peut que souligner la dimension probl\u00e9matique. Si le choix est bien politique, sa mise en \u0153uvre est pr\u00e9sent\u00e9e, elle, comme une n\u00e9cessit\u00e9 technique. Cela permet aux gouvernements de revendiquer le m\u00e9rite de l\u2019int\u00e9gration \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne, tout en se d\u00e9lestant de toute responsabilit\u00e9 quant aux mesures prises pour respecter les obligations qui d\u00e9coulent de cette int\u00e9gration. La technocratie se voit ainsi confier la garde d\u2019engagements qui ne sont pas neutres, et que les majorit\u00e9s politiques pourraient \u00eatre tent\u00e9es de remettre en cause <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Mais en septembre 1992, la crise de la lire d\u00e9montre que, tout en ayant souscrit \u00e0 un engagement, l\u2019Italie n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eate \u00e0 le tenir. La sortie du SME, la d\u00e9valuation et les mesures d’urgence du gouvernement Amato mettent en lumi\u00e8re le retard accumul\u00e9 par le pays. L\u2019engagement europ\u00e9en, loin d\u2019effacer ces faiblesses structurelles, rend leur co\u00fbt plus visible. \u00c0 la suite de cette crise, les gouvernements successifs vont faire de l\u2019adoption de la monnaie unique et donc de l’assainissement des comptes un objectif structurant.<\/p>\n\n\n\n

Les gouvernements et la contrainte<\/h2>\n\n\n\n

La Deuxi\u00e8me R\u00e9publique na\u00eet donc dans un cadre d\u00e9j\u00e0 fa\u00e7onn\u00e9 par les choix europ\u00e9ens. Pour le centre-gauche, l’entr\u00e9e dans l’euro incarne la rigueur financi\u00e8re, la fiabilit\u00e9 et la modernisation n\u00e9cessaires \u00e0 la normalisation italienne. Le gouvernement Prodi poursuit cet objectif, tout en essayant de maintenir la coh\u00e9sion au sein d\u2019une majorit\u00e9 divis\u00e9e sur la protection sociale, les r\u00e9formes \u00e9conomiques et certains volets de la politique \u00e9trang\u00e8re. Mais si l\u2019objectif est atteint, les contradictions perdurent. <\/p>\n\n\n\n

Il s\u2019agissait donc d\u2019obtenir par le biais de la contrainte internationale ce que la comp\u00e9tition politique ordinaire n\u2019avait pas permis d\u2019atteindre.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pour Diodato, le pays a souffert de l\u2019incapacit\u00e9 de la classe dirigeante \u00e0 transformer un projet marqu\u00e9 par la rigueur europ\u00e9enne en une proposition conciliant stabilit\u00e9 et croissance. Autrement dit, la discipline budg\u00e9taire ne pouvait pas \u00e0 elle seule tenir lieu de strat\u00e9gie de d\u00e9veloppement. <\/p>\n\n\n\n

Demeuraient des probl\u00e8mes \u00e0 r\u00e9soudre \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale, la question de la productivit\u00e9, de la taille des entreprises, de l\u2019innovation, de la qualit\u00e9 de l\u2019administration et de la capacit\u00e9 industrielle. Le retard italien est survenu progressivement : le d\u00e9clin de secteurs de la grande industrie et la transformation insuffisante du mod\u00e8le de production ont fragilis\u00e9 le pays, alors m\u00eame que l\u2019\u00e9conomie s\u2019internationalisait et que l\u2019union mon\u00e9taire demandait une plus grande capacit\u00e9 d\u2019adaptation. Si l\u2019Euro garantissait une stabilit\u00e9 et une appartenance \u00e0 une zone mon\u00e9taire partag\u00e9e, celui-ci ne dictait pas o\u00f9 il fallait investir et quelles r\u00e9formes \u00e9taient \u00e0 mener.<\/p>\n\n\n\n

La contrainte europ\u00e9enne a ainsi pris des sens diff\u00e9rents, suivant les bords politiques. Du c\u00f4t\u00e9 du centre-gauche, on l\u2019a vue notamment comme une garantie de cr\u00e9dibilit\u00e9 et comme un instrument de modernisation. Le centre-droit a au contraire davantage soulign\u00e9 les limites qu\u2019imposait Maastricht, et demandait une plus grande marge de man\u0153uvre au niveau national. Leur opposition ne portait donc pas sur une diff\u00e9rence de point de vue sur le multilat\u00e9ralisme en tant que tel \u2013 les deux camps consid\u00e9rant la contrainte comme un instrument de la politique \u00e9trang\u00e8re italienne \u2013, mais davantage sur la valeur donn\u00e9e au cadre europ\u00e9en et la possibilit\u00e9 plus ou moins grande de pouvoir s\u2019affranchir de sa logique. Malgr\u00e9 leur lecture diff\u00e9rente, l\u2019un et l\u2019autre ont eu pour d\u00e9fi de concilier \u00e0 la fois stabilit\u00e9 financi\u00e8re, croissance \u00e9conomique et consensus social. <\/p>\n\n\n\n

La crise de la dette souveraine n\u2019a fait qu\u2019accro\u00eetre la difficult\u00e9 de cette \u00e9quation. En 2011, le spread<\/em> est devenu un enjeu politique inconnu jusque-l\u00e0 de la plupart des \u00e9lecteurs. Plus qu\u2019une mesure du co\u00fbt relatif de la dette, l\u2019\u00e9cart de rendement des titres d\u2019\u00c9tat \u00e9tait r\u00e9v\u00e9lateur du niveau de cr\u00e9dibilit\u00e9 du gouvernement et de sa capacit\u00e9 \u00e0 tenir ses engagements. \u00c0 l\u2019affaiblissement de la majorit\u00e9 parlementaire, se sont ajout\u00e9es les pressions venant aussi bien des march\u00e9s, des institutions europ\u00e9ennes que de la Banque centrale europ\u00e9enne. C\u2019est dans ce contexte marqu\u00e9 par une marge de man\u0153uvre tr\u00e8s r\u00e9duite qu\u2019est n\u00e9 le gouvernement Monti alors soutenu par une large majorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Cet \u00e9pisode politique est pertinent, car il met en \u00e9vidence l\u2019aspect le plus controvers\u00e9 de la contrainte externe. En effet, si le fonctionnement des proc\u00e9dures constitutionnelles n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 interrompu \u2013 la formation du gouvernement a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9e par le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, et la confiance a \u00e9t\u00e9 vot\u00e9e par le Parlement \u2013, les d\u00e9cisions prises ont \u00e9t\u00e9 per\u00e7ues par une partie de l\u2019opinion publique comme ayant \u00e9t\u00e9 impos\u00e9es par une situation d\u2019urgence et pens\u00e9es en dehors du cadre habituel du d\u00e9bat d\u00e9mocratique. Si l\u2019Italie a gagn\u00e9 en cr\u00e9dibilit\u00e9 sur le plan international durant cette p\u00e9riode d\u2019aust\u00e9rit\u00e9, le co\u00fbt social de l\u2019ajustement ainsi que la fragilit\u00e9 de son \u00e9conomie ont \u00e9veill\u00e9 une r\u00e9action populiste tr\u00e8s forte. <\/p>\n\n\n\n

On pourrait d\u00e9crire cet \u00e9pisode comme l\u2019entr\u00e9e de l\u2019Italie dans une spirale de \u00ab d\u00e9-d\u00e9mocratisation \u00bb. Il ne faut pas voir ici l\u2019effondrement de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale, mais plut\u00f4t le risque de sa perte d\u2019efficacit\u00e9 si les d\u00e9cideurs nationaux ne parviennent pas \u00e0 convertir les engagements pris en opportunit\u00e9s pour le pays. Mais encore faut-il pouvoir identifier les d\u00e9cisions in\u00e9vitables et celles encore contestables. Exercice devenu difficile pour des \u00e9lecteurs, confront\u00e9s \u00e0 des gouvernements attribuant \u00e0 l\u2019Europe des choix dont ils ne veulent pas prendre la responsabilit\u00e9, ou \u00e0 des oppositions se targuant d\u2019ignorer des obligations qui resteront pourtant toujours valables en cas de victoire \u00e9lectorale. La d\u00e9mocratie ne se trouve donc pas seulement affaiblie par la contrainte externe, mais aussi par l\u2019incapacit\u00e9 de la politique \u00e0 la g\u00e9rer et \u00e0 en rendre compte.<\/p>\n\n\n\n

Populistes et eurosceptiques se sont \u00e9galement saisis de cette fracture pour y puiser leur force. Les \u00e9lections de 2018 ont marqu\u00e9 une rupture avec l\u2019id\u00e9e selon laquelle la cr\u00e9dibilit\u00e9 europ\u00e9enne serait \u00e0 elle seule une r\u00e9ponse suffisante aux probl\u00e8mes du pays. N\u00e9 de l\u2019accord entre le Mouvement 5 \u00c9toiles et la Ligue, le gouvernement Conte I a \u0153uvr\u00e9 pour plus de libert\u00e9 en mati\u00e8re de politique \u00e9conomique et a contest\u00e9 certains postulats de l\u2019ordre \u00e9tabli. Malgr\u00e9 ces aspirations, un \u00e9cart est apparu entre la volont\u00e9 de s\u2019opposer \u00e0 une contrainte et la capacit\u00e9 \u00e0 gouverner un \u00c9tat y \u00e9tant soumis. Une n\u00e9gociation permanente \u00e9tait requise par la n\u00e9cessit\u00e9 de financer la dette, les relations avec la Commission, la stabilit\u00e9 de l\u2019Euro et la r\u00e9action des march\u00e9s. Ces facteurs n\u2019excluaient pas toute alternative, mais rendaient co\u00fbteuses celles qui allaient \u00e0 l\u2019encontre des engagements fondamentaux de l\u2019Italie.<\/p>\n\n\n\n

La contrainte externe a ainsi eu pour cons\u00e9quence de mod\u00e9rer les forces. Celles l\u2019ayant vivement critiqu\u00e9e durant leur campagne \u00e9lectorale se sont retrouv\u00e9es \u00e0 gouverner dans des marges plus \u00e9troites. Elles ont donc \u00e9t\u00e9 appel\u00e9es \u00e0 r\u00e9viser leurs objectifs, \u00e0 n\u00e9gocier avec les institutions europ\u00e9ennes et \u00e0 \u00e9valuer leurs promesses en prenant en compte la viabilit\u00e9 financi\u00e8re. Loin d\u2019\u00eatre lin\u00e9aire, cette adaptation ne s\u2019est pas r\u00e9alis\u00e9e sans conflit. Toutefois, la responsabilit\u00e9 gouvernementale appara\u00eet l\u00e0 comme un temporisateur des positions les plus radicales venant se heurter aux engagements difficilement r\u00e9vocables et \u00e0 des co\u00fbts imm\u00e9diatement perceptibles.<\/p>\n\n\n\n

On peut observer la m\u00eame dynamique apr\u00e8s 2022, mais sous des formes diff\u00e9rentes. Malgr\u00e9 la victoire d\u2019une coalition compos\u00e9e de forces depuis longtemps critiques envers l\u2019Union, aucune rupture avec l\u2019ancrage europ\u00e9en et atlantique de l\u2019Italie n\u2019est advenue. L\u2019action du gouvernement Meloni a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par la recherche de cr\u00e9dibilit\u00e9 internationale, la prudence dans les premiers choix budg\u00e9taires, les relations avec le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique et la n\u00e9cessit\u00e9 de respecter les engagements du PNRR. La contrainte externe n\u2019est pas le seul facteur ayant contribu\u00e9 \u00e0 cette position plus mod\u00e9r\u00e9e, il faut aussi ajouter l\u2019impact des choix politiques, des incitations institutionnelles et des consid\u00e9rations strat\u00e9giques. Mais on ne peut nier le fait que l\u2019ensemble des engagements pris par l\u2019Italie a r\u00e9duit la marge de man\u0153uvre pour une rupture radicale. <\/p>\n\n\n\n

Le PNRR <\/strong>change la donne<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

La contrainte europ\u00e9enne a pris une nouvelle forme, suite au Plan national de relance et de r\u00e9silience. L\u2019obtention des ressources d\u00e9pend toujours du respect des d\u00e9lais et de l\u2019atteinte d\u2019objectifs v\u00e9rifiables. En revanche, la logique ne se r\u00e9duit plus \u00e0 celle de la discipline budg\u00e9taire. Financements communs, r\u00e9formes, investissements et \u00e9valuation de r\u00e9sultats sont combin\u00e9s par \u00ab Next Generation EU \u00bb. Il ne s\u2019agit plus seulement d\u2019identifier les limites que l\u2019\u00c9tat doit respecter, mais aussi de s\u2019interroger sur ce que l\u2019on parvient concr\u00e8tement \u00e0 r\u00e9aliser \u00e0 partir des ressources disponibles.<\/p>\n\n\n\n

La d\u00e9mocratie ne se trouve pas seulement affaiblie par la contrainte externe, mais aussi par l\u2019incapacit\u00e9 de la politique \u00e0 la g\u00e9rer et \u00e0 en rendre compte.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

C\u2019est pourquoi Nicola Lupo propose de d\u00e9crire le PNRR comme un processus \u00ab euro-national \u00bb : le cadre commun est fix\u00e9 par les institutions de l\u2019Union, tandis que le plan de chaque \u00c9tat membre est d\u00e9fini \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale. Chaque \u00c9tat choisit les mesures et les priorit\u00e9s et fixe l\u2019organisation pour les mettre en \u0153uvre. L\u2019\u00e9valuation du plan, le suivi des engagements et de leur avancement, ainsi que la v\u00e9rification de la r\u00e9alisation des objectifs, se font avec le concours de la Commission. Le Conseil est quant \u00e0 lui charg\u00e9 d\u2019approuver ou d\u2019apporter d\u2019\u00e9ventuelles modifications. Bruxelles n\u2019impose pas un ordre unilat\u00e9ralement, celui-ci se construit de concert avec les institutions nationales qui sont indispensables \u00e0 la prise d\u2019engagements et \u00e0 leur mise en \u0153uvre <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Lupo pr\u00e9f\u00e8re ainsi parler d\u2019\u00ab auto-engagement \u00bb, dans le cadre du PNRR. L\u2019Italie, par exemple, a choisi de pr\u00e9senter le plan, elle en a d\u00e9fini le contenu, tout en respectant les priorit\u00e9s et les proc\u00e9dures communes. Le respect des d\u00e9lais et des modalit\u00e9s de contr\u00f4le sont donc essentiels pour acc\u00e9der aux ressources, et la modification de ses engagements ne peut pas s\u2019effectuer unilat\u00e9ralement. La formule classique de Carli est tr\u00e8s diff\u00e9rente \u00e0 cet \u00e9gard. Ici, l\u2019engagement n\u2019est pas seulement un levier pour rendre plus difficile la r\u00e9alisation d’une politique jug\u00e9e irresponsable, celui-ci imbrique \u00e9galement les financements, la programmation administrative et les r\u00e9sultats attendus au sein d\u2019un m\u00eame circuit d\u00e9cisionnel, auquel Rome et Bruxelles prennent part.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Un malentendu sur la souverainet\u00e9 peut aussi \u00eatre \u00e9vit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 cette lecture. Que l\u2019Italie participe aux institutions europ\u00e9ennes ou bien qu\u2019elle ait choisi de prendre certains engagements, ne rend pas n\u00e9gligeables les limites qui en d\u00e9coulent. Si, une fois le plan approuv\u00e9, les gouvernements successifs doivent s\u2019adapter aux objectifs et d\u00e9lais qu\u2019ils n\u2019ont pas d\u00e9finis seuls, ces limites ne font cependant pas de l\u2019Italie un acteur sans aucune volont\u00e9. Pr\u00e9cisons \u00e9galement que le plan a \u00e9t\u00e9 plusieurs fois ren\u00e9goci\u00e9, corrig\u00e9 et ajust\u00e9 en concertation avec la Commission europ\u00e9enne. <\/p>\n\n\n\n

Il existe deux mani\u00e8res pour la classe politique d\u2019interpr\u00e9ter le PNRR. Une premi\u00e8re serait de l\u2019appr\u00e9hender comme un calendrier d\u2019obligations \u00e0 remplir, sans quoi les versements europ\u00e9ens seraient interrompus. Cette lecture reproduit la logique du \u00ab minimum n\u00e9cessaire \u00bb d\u00e9j\u00e0 observ\u00e9e au cours de pr\u00e9c\u00e9dentes \u00e9tapes de l\u2019int\u00e9gration. Une seconde mani\u00e8re serait de voir ce plan comme un vecteur d\u2019int\u00e9gration, permettant de stimuler les capacit\u00e9s de programmation, de coordination et de mise en \u0153uvre, ainsi que de transformer une contrainte convenue en une ressource de gouvernance. L’\u00e9preuve s’est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e particuli\u00e8rement rude pour un \u00c9tat dont bien des difficult\u00e9s ne tiennent pas tant \u00e0 la possibilit\u00e9 formelle de d\u00e9cider qu’\u00e0 la capacit\u00e9 de mener une d\u00e9cision \u00e0 son terme. L\u2019\u00e9cart entre l\u2019annonce d\u2019un engagement et sa r\u00e9alisation a \u00e9t\u00e9 rendu encore plus visible, en raison de la contrainte de r\u00e9sultats. Et \u00e0 elle seule, cette derni\u00e8re contrainte ne garantissait pas non plus le succ\u00e8s de chaque engagement. Cette nouvelle \u00ab m\u00e9thode de gouvernance \u00bb potentielle se caract\u00e9rise ainsi par une int\u00e9gration plus forte de la contrainte externe dans la dynamique institutionnelle. Que dire de son \u00e9volution ? Un bilan plus complet pourra \u00eatre dress\u00e9 lorsque l\u2019on saura si des dispositifs tels que \u00ab Next Generation EU \u00bb resteront ponctuels ou au contraire de plus en plus fr\u00e9quents et institutionnalis\u00e9s.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

L’Italie, la France et la prudence face \u00e0 la contrainte externe<\/h2>\n\n\n\n

Pour conclure ce parcours de l\u2019histoire italienne, on a pu observer une \u00e9volution de la fonction de la contrainte externe. S\u00e9curit\u00e9 et moyens de reconstruction ont \u00e9t\u00e9 offerts \u00e0 la R\u00e9publique de l\u2019apr\u00e8s-guerre, gr\u00e2ce \u00e0 son ancrage international. Ce dernier a pris un caract\u00e8re de plus en plus disciplinaire, du SME \u00e0 Maastricht. L\u2019ann\u00e9e 2011 a ensuite \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par la mise en \u00e9vidence, face \u00e0 la pression conjointe des march\u00e9s et des institutions europ\u00e9ennes, des risques que pr\u00e9sentait une politique incapable de pr\u00e9venir la crise. Cette contrainte a enfin pris la forme d\u2019un programme partag\u00e9 \u00e0 travers le PNRR. Au sein de ce programme, la mise \u00e0 disposition de ressources et la capacit\u00e9 \u00e0 respecter les engagements pris \u2013 y compris par l\u2019Italie \u2013 sont tous deux li\u00e9s. Ainsi, \u00e0 chacune de ces \u00e9tapes, la contrainte n\u2019a jamais remplac\u00e9 int\u00e9gralement le choix national, elle a plut\u00f4t eu un impact profond sur le co\u00fbt des alternatives. <\/p>\n\n\n\n

Un \u00e9cart est apparu entre la volont\u00e9 de s\u2019opposer \u00e0 une contrainte et la capacit\u00e9 \u00e0 gouverner un \u00c9tat y \u00e9tant soumis.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La mod\u00e9ration des forces appara\u00eet comme l\u2019un de ses effets politiques les plus marquants. Si les populistes et les eurosceptiques promettaient une rupture avec l\u2019ordre europ\u00e9en, le cas italien montre qu\u2019une fois arriv\u00e9s au gouvernement, ces derniers n\u2019ont pu mettre en \u0153uvre leurs promesses. Se heurtant \u00e0 des trait\u00e9s, des alliances, des \u00e9ch\u00e9ances de dette, des attentes d\u2019investisseurs, plus r\u00e9cemment aux engagements du PNRR, ils ont certes pu contester certaines r\u00e8gles et n\u00e9gocier des marges de flexibilit\u00e9, mais ils n\u2019ont pas pu agir en pr\u00e9tendant que ces liens n\u2019existaient pas. Dans les ann\u00e9es \u00e0 venir, sans doute, il faudra aussi ajouter les engagements de SAFE, auxquels ils se heurteront \u00e9galement. Pour quel r\u00e9sultat ? Il en est r\u00e9sult\u00e9 une adaptation r\u00e9aliste, parfois accompagn\u00e9e d\u2019une rh\u00e9torique plus conflictuelle que les d\u00e9cisions effectivement prises. Le populisme n\u2019a donc pas disparu gr\u00e2ce \u00e0 la contrainte externe, mais celle-ci a limit\u00e9 la traduction imm\u00e9diate en choix gouvernementaux. Ce m\u00e9canisme n\u2019a pas toujours bien fonctionn\u00e9, mais celui-ci s\u2019est impos\u00e9 au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie de l\u2019histoire italienne comme un dispositif prudent face aux forces arriv\u00e9es au pouvoir. Il sous-tend d\u00e9sormais la constitution mat\u00e9rielle de la R\u00e9publique italienne <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La contrainte externe appara\u00eet comme une clef de lecture utile pour la France d\u2019aujourd\u2019hui\u00a0\u2013\u00a0sans pour autant pr\u00e9sumer que son avenir reproduira celui de l\u2019Italie. Son poids politique europ\u00e9en, sa tradition \u00e9tatique, ses ressources diplomatiques sont diff\u00e9rents, mais le lien entre d\u00e9cisions internes et jugement ext\u00e9rieur se retrouve resserr\u00e9 face \u00e0 l\u2019instabilit\u00e9 parlementaire, les difficult\u00e9s budg\u00e9taires et la pression sur les titres d\u2019\u00c9tat. Le projet de budget pour 2027 pr\u00e9sent\u00e9 par le gouvernement fran\u00e7ais vise \u00e0 r\u00e9duire le d\u00e9ficit, mais ce dernier doit faire face \u00e0 un Parlement divis\u00e9 et \u00e0 une opposition \u00e0 des mesures impopulaires. D\u00e9but octobre 2026, le rendement des obligations d\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais \u00e0 dix ans fr\u00f4lait les 5 %, tandis que la dette publique s\u2019\u00e9levait \u00e0 environ 119 % du produit int\u00e9rieur brut au deuxi\u00e8me trimestre. Ces chiffres sont le signe d\u2019une forte pression qui s\u2019exerce sur les choix du gouvernement, sans pour autant annoncer une insolvabilit\u00e9 imminente.<\/p>\n\n\n\n

Dans le cas italien, Mario Draghi a toujours \u00e9t\u00e9 vu comme une sorte de Janus \u00e0 deux visages : il \u00e9tait d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019homme du \u00ab pilote automatique \u00bb mettant en \u0153uvre les r\u00e9formes sugg\u00e9r\u00e9es par l\u2019Union consid\u00e9rant qu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019alternative possible ; et de l\u2019autre, l\u2019homme du \u00ab whatever it takes \u00bb d\u00e9fendant l\u2019euro et les pays les plus expos\u00e9s \u00e0 la sp\u00e9culation comme son propre pays. Que dit-il de la situation fran\u00e7aise aujourd\u2019hui ? Il ne change pas d\u2019approche. Son regard est le m\u00eame que celui pos\u00e9 sur l\u2019Italie : l\u2019Union est \u00e0 la fois un rem\u00e8de amer, et une opportunit\u00e9 pour amortir des situations qui pourraient sinon d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer.<\/p>\n\n\n\n

Que nous dit l\u2019exp\u00e9rience italienne des forces fran\u00e7aises qui critiquent aujourd\u2019hui l\u2019Union et promettent une augmentation des d\u00e9penses ? Celles-ci ne devraient pas manquer de se confronter \u00e0 des obstacles en cas d\u2019arriv\u00e9e au pouvoir. Il est possible pour une majorit\u00e9 de contester les priorit\u00e9s europ\u00e9ennes, de choisir la mani\u00e8re dont elle r\u00e9partit l\u2019ajustement budg\u00e9taire, ou encore de n\u00e9gocier avec ses partenaires. Financer l\u2019\u00c9tat, convaincre les investisseurs d\u2019acheter ses titres, se conformer aux r\u00e8gles communes auxquelles elle a elle-m\u00eame contribu\u00e9, reste toutefois toujours n\u00e9cessaire. Le m\u00e9canisme de mod\u00e9ration observ\u00e9 en Italie pourrait ainsi s\u2019appliquer aussi en France, si la pression sur les comptes et les rendements persistait. Il ne faut pas comprendre ce m\u00e9canisme comme une conversion id\u00e9ologique des forces populistes ou eurosceptiques, mais comme une adaptation pragmatique face aux limites effectives auxquelles se confronte l\u2019action gouvernementale.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Il ne faudrait cependant pas conclure de ces \u00e9pisodes de l\u2019histoire politique italienne que la contrainte externe pourrait r\u00e9soudre le probl\u00e8me politique latent. Si elle permet \u00e0 la fois de contenir une rupture soudaine et d\u2019inciter les gouvernants \u00e0 reconna\u00eetre la r\u00e9alit\u00e9 des comptes et des engagements, elle ne peut cependant se substituer \u00e0 une majorit\u00e9 capable de d\u00e9cider <\/strong>qui doit supporter les co\u00fbts de l\u2019assainissement, quels investissements sont \u00e0 pr\u00e9server et comment rendre cr\u00e9dible une perspective de croissance. La l\u00e9gitimit\u00e9 politique n\u00e9cessaire pour surmonter les fractures sociales et la polarisation politique ne peut pas non plus \u00eatre garantie par la contrainte externe \u00e0 elle seule. En effet, celle-ci permet de temp\u00e9rer les promesses radicales, sans pour autant produire des r\u00e9sultats tangibles socialement et politiquement. Un foss\u00e9 entre la politique et les \u00e9lecteurs peut m\u00eame se creuser. Imposer une ligne depuis l\u2019ext\u00e9rieur n\u2019est donc pas la fonction la plus utile de la contrainte externe. Celle-ci permet surtout de confronter les classes dirigeantes aux cons\u00e9quences de leurs promesses, et de rendre compte publiquement de leurs choix.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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