{"id":363305,"date":"2026-10-08T07:40:31","date_gmt":"2026-10-08T05:40:31","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=363305"},"modified":"2026-10-08T07:41:55","modified_gmt":"2026-10-08T05:41:55","slug":"marco-rubio-invente-loccident-de-trump","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/10\/08\/marco-rubio-invente-loccident-de-trump\/","title":{"rendered":"Marco Rubio invente l\u2019Occident de Trump"},"content":{"rendered":"\n

La doctrine occidentaliste du nouveau trumpisme pourrait bien avoir trouv\u00e9 son texte fondateur. Le discours prononc\u00e9 ce mercredi 7 octobre par Marco Rubio sur la Pnyx fait \u00e9cho \u00e0 celui que le secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain avait tenu lors de la conf\u00e9rence de Munich<\/a>, et marque un nouveau tournant dans la concurrence avec J. D. Vance pour la d\u00e9finition de l\u2019apr\u00e8s Trump.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

En f\u00e9vrier 2025 \u00e0 Munich, le vice-pr\u00e9sident avait inaugur\u00e9 ce format par un discours sur le changement de r\u00e9gime<\/a> d’une duret\u00e9 in\u00e9dite dans la relation transatlantique. Il accusait l’Europe de trahir ses propres principes et sugg\u00e9rait au futur chancelier Fr\u00e9d\u00e9ric Merz assis \u00e0 quelques m\u00e8tres une alliance jusqu\u2019alors impensable avec l\u2019extr\u00eame droite allemande. Comme avec son discours de Munich, Rubio apporte une autre tonalit\u00e9, plus conciliante, \u00e0 ce renversement politique en revendiquant la direction intellectuelle du mouvement.<\/p>\n\n\n\n

En f\u00e9vrier, le secr\u00e9taire d’\u00c9tat faisait de l\u2019effondrement \u00ab un choix \u00bb et sommait l’Europe de refuser le \u00ab d\u00e9clin contr\u00f4l\u00e9 de l\u2019Occident \u00bb. \u00c0 Ath\u00e8nes, il ancre cet appel dans une Antiquit\u00e9 fantasm\u00e9e o\u00f9 la civilisation grecque devient un miroir, car la \u00ab conna\u00eetre, c’est nous conna\u00eetre nous-m\u00eames \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

L\u00e9onidas, Achille, Alexandre et Cort\u00e9s s\u2019inscrivent ainsi dans une lign\u00e9e convergente, puisque \u00ab les qualit\u00e9s qui conduisirent Alexandre \u00e0 conqu\u00e9rir tout le monde connu r\u00e9apparurent chez C\u00e9sar, puis chez Charlemagne, et chez Cort\u00e9s \u00bb. C’est un Occident conqu\u00e9rant \u00ab n\u00e9 \u00e0 Ath\u00e8nes, form\u00e9 par Rome, baptis\u00e9 dans la chr\u00e9tient\u00e9 \u00bb dont Washington se veut d\u00e9sormais le d\u00e9positaire et l’arbitre. L’alternative est pos\u00e9e sans nuance. L’Occident doit choisir entre \u00ab la poursuite assum\u00e9e de la puissance nationale \u00bb et un avenir \u00ab d’atrophie, de servitude et de d\u00e9clin \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Le cadre politique n’a pourtant pas chang\u00e9 depuis que la Strat\u00e9gie de s\u00e9curit\u00e9 nationale am\u00e9ricaine<\/a> de d\u00e9cembre 2025 a explicitement fait de \u00ab l\u2019effacement civilisationnel \u00bb la pr\u00e9misse d\u2019un changement de r\u00e9gime et d\u2019une strat\u00e9gie de recolonisation. <\/p>\n\n\n\n

Le d\u00e9cor grec qui donne \u00e0 ce discours une dimension iconique et historique doit \u00eatre lu dans ce cadre. \u00c0 l’arri\u00e8re-plan, l’Acropole, baign\u00e9e d’une lumi\u00e8re cr\u00e9pusculaire, appuie le discours civilisationnel du secr\u00e9taire d’\u00c9tat. Elle se pr\u00e9sente comme une m\u00e9taphore du d\u00e9clin de l’Occident \u2014 cet Abendland<\/em> (\u00ab terre du couchant \u00bb) que l\u2019administration Trump entend relever.<\/p>\n\n\n\n

Ce geste a de nombreux \u00e9chos straussiens. Comme Leo Strauss, Rubio cherche chez les Anciens le rem\u00e8de \u00e0 une crise de la modernit\u00e9. Mais alors que Strauss consid\u00e9rait Ath\u00e8nes et J\u00e9rusalem comme une tension irr\u00e9ductible et f\u00e9conde, le secr\u00e9taire d’\u00c9tat les fusionne en une seule g\u00e9n\u00e9alogie et voit dans l\u2019histoire am\u00e9ricaine une synth\u00e8se d\u00e9finitive. Les n\u00e9oconservateurs form\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cole straussienne tiraient des Anciens un droit naturel universel qu’ils entendaient exporter avec la d\u00e9mocratie. Rubio n’en retient qu’un d\u00e9tournement r\u00e9actionnaire qui minimise l’h\u00e9ritage d\u00e9mocratique au profit de l’excellence aristocratique, cens\u00e9e permettre aux \u00c9tats-Unis de conserver leur statut de puissance en produisant une nouvelle \u00e9lite d\u00e9barrass\u00e9e des contraintes d\u00e9mocratiques.<\/p>\n\n\n\n

Rappelons enfin le contexte politique de ce discours. Fin septembre, le Wall Street Journal<\/em> rapportait des propos tenus en mars \u00e0 Ath\u00e8nes par l’ambassadrice am\u00e9ricaine, Kimberly Guilfoyle. \u00c9voquant la chute du gouvernement roumain d’Ilie Bolojan, elle aurait assur\u00e9 \u00e0 un ministre grec Stavros Papastavrou que Washington pouvait en faire autant dans n’importe quel pays. Ce dernier lui aurait r\u00e9pondu qu’aucune puissance ne pouvait remplacer un gouvernement choisi par les \u00e9lecteurs grecs. Son avocat conteste cette version, mais l’affaire vaut \u00e0 l’ambassadrice, ancienne compagne de Donald Trump Jr., une enqu\u00eate lanc\u00e9e le 1er octobre par le d\u00e9mocrate Gregory Meeks.<\/p>\n\n\n\n

De la Roumanie<\/a> \u00e0 l’Allemagne<\/a>, le Kremlin et la Maison-Blanche soutiennent les m\u00eames forces d’extr\u00eame droite. Le discours d’Ath\u00e8nes esquisse la doctrine de cette convergence : celle d’un Nord global qui d\u00e9finit la civilisation occidentale par la puissance et la recolonisation. <\/p>\n\n\n\n

Reste la question que pose le journaliste du Die Zeit<\/em>, J\u00f6rg Lau : \u00ab Pourquoi les Europ\u00e9ens autorisent-ils les adversaires de l’Union \u00e0 utiliser leur patrimoine comme accessoire de sc\u00e8ne pour leur propagande ? \u00bb <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 moins d’un mois des \u00e9lections de mi-mandat aux \u00c9tats-Unis et \u00e0 la veille d’une ann\u00e9e \u00e9lectorale o\u00f9 la Gr\u00e8ce, l’Espagne, l’Italie, la Pologne et la France \u00e9liront leurs dirigeants dans un contexte d’ing\u00e9rence intense, cette question n’a rien de superficiel.<\/p>\n\n\n\n

Il y a de grandes ruines partout dans le monde. Ce sont souvent des lieux o\u00f9 l’histoire semble s’\u00eatre \u00e9puis\u00e9e : les vestiges de cultures lointaines, sorties depuis longtemps de la m\u00e9moire vivante.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 Munich, Rubio \u00e9voquait d\u00e9j\u00e0 les ruines de 1945<\/a>. L’ouverture de son discours sur la Pnyx reprend un topos qui va de Gibbon \u00e0 Spengler jusqu\u2019aux Hommes au milieu des ruines <\/em>de Julius Evola. Si la proph\u00e9tie du d\u00e9clin de l\u2019Occident<\/a> sert souvent de socle id\u00e9ologique \u00e0 l’assaut contre la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale, les ruines du Parth\u00e9non t\u00e9moignent pourtant d’un choc des civilisations paradoxal. Transform\u00e9 en poudri\u00e8re par les Ottomans, le temple a saut\u00e9 en 1687 sous un obus v\u00e9nitien, tir\u00e9 par une arm\u00e9e de la Sainte Ligue chr\u00e9tienne. <\/p>\n\n\n\n

Mais l’Acropole est diff\u00e9rente.<\/p>\n\n\n\n

Depuis des milliers d’ann\u00e9es, la civilisation qui a b\u00e2ti ce qui se dresse derri\u00e8re moi captive l’imagination du monde occidental. Des g\u00e9n\u00e9rations de nos hommes d’\u00c9tat, de nos artistes et de nos philosophes se sont tourn\u00e9es vers elle, avec \u00e9merveillement et avec une crainte respectueuse.<\/p>\n\n\n\n

Le temps a tendance \u00e0 \u00e9mousser les sens. Les grandes victoires comme les d\u00e9faites catastrophiques semblent se r\u00e9duire \u00e0 une note de bas de page dans un manuel, un fait de plus que nos \u00e9coliers apprennent puis oublient. Mais les Grecs de l’Antiquit\u00e9 exercent sur notre m\u00e9moire une emprise presque mystique. Ils nous rappellent \u00e0 eux, encore et encore.<\/p>\n\n\n\n

En 480 av. J.-C., les arm\u00e9es de Xerx\u00e8s sont arriv\u00e9es dans cette ville et ont mis le feu \u00e0 ses sanctuaires. La plupart des Ath\u00e9niens avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9s par bateau vers une \u00eele voisine. Mais une poign\u00e9e d’entre eux avait refus\u00e9 de quitter leur foyer. Ils se sont barricad\u00e9s dans la forteresse rocheuse de l’Acropole pour livrer un dernier combat extraordinaire. Ils ont fait rouler d’\u00e9normes pierres du haut des falaises sur les envahisseurs perses et ont tenu en \u00e9chec, pendant des jours, le plus grand empire de l’\u00e9poque. Ils ont fini par \u00eatre submerg\u00e9s. Les Perses pill\u00e8rent les temples, incendi\u00e8rent les sanctuaires et ras\u00e8rent l’Acropole. Mais, \u00e0 leur retour, les Ath\u00e9niens ont rassembl\u00e9 les d\u00e9bris de l’ancienne Acropole et les ont enterr\u00e9s dans la colline o\u00f9 elle s’\u00e9tait dress\u00e9e. Quelques d\u00e9cennies plus tard, sous P\u00e9ricl\u00e8s, ils \u00e9lev\u00e8rent le Parth\u00e9non.<\/p>\n\n\n\n

L’\u00e9cho de l’affrontement entre Perses et Grecs assum\u00e9 par ce discours est largement relev\u00e9 sur les r\u00e9seaux sociaux qui pointent les impasses de la guerre men\u00e9e par l’administration Trump en Iran. Le r\u00e9cit de Rubio repose pourtant sur un contresens. H\u00e9rodote raconte en effet que ceux qui \u00e9taient rest\u00e9s croyaient que le \u00ab rempart de bois \u00bb promis par la Pythie contre les Perses d\u00e9signait la palissade de l’Acropole, alors que le strat\u00e8ge ath\u00e9nien Th\u00e9mistocle avait compris qu\u2019il s’agissait de la flotte. Le geste qui sauva Ath\u00e8nes fut donc l’inverse de celui que Rubio exalte : abandonner la ville pour combattre sur mer. Notons d\u2019ailleurs que la victoire de Salamine fut celle des th\u00e8tes, les citoyens les plus pauvres qui tenaient les rames.<\/p>\n\n\n\n

Depuis vingt-cinq si\u00e8cles, le Parth\u00e9non est rest\u00e9 debout. Des empires se sont \u00e9lev\u00e9s et effondr\u00e9s dans son ombre. Et la descendance des hommes qui l’ont b\u00e2ti, les fils d’Ath\u00e8nes et de Rome, a port\u00e9 leur civilisation jusqu’aux confins de la Terre.<\/p>\n\n\n\n

Deux si\u00e8cles et demi apr\u00e8s la fondation de la R\u00e9publique am\u00e9ricaine, \u00e0 l’autre bout du monde, je me tiens ici aujourd’hui en tant que secr\u00e9taire d’\u00c9tat de cette R\u00e9publique et arri\u00e8re-petit-fils de colons venus d’Espagne dans le Nouveau Monde. Je viens t\u00e9moigner d’une dette que nul \u00e9coulement du temps, nulle distance ne pourra jamais \u00e9teindre.<\/p>\n\n\n\n

L’histoire de l’Am\u00e9rique, l’histoire de mon pays, porte partout les empreintes de l’Antiquit\u00e9. La Gr\u00e8ce est litt\u00e9ralement grav\u00e9e dans l’architecture de notre gouvernement : dans les colonnes immenses, dans les d\u00f4mes et les monuments de notre capitale. La ville o\u00f9 notre Constitution est n\u00e9e, Philadelphie, porte elle-m\u00eame un nom grec.<\/p>\n\n\n\n

Les hommes qui ont fond\u00e9 mon pays \u00e9taient fascin\u00e9s par l’h\u00e9ritage que nous avons re\u00e7u du v\u00f4tre. Ils connaissaient remarquablement bien l’histoire et avaient une conscience aigu\u00eb de la place unique qu’ils y occupaient. Mais aucune autre \u00e9poque du pass\u00e9 ne retenait leur attention et leur imagination autant que l’Antiquit\u00e9. Beaucoup de gens sont surpris d’apprendre que l’auteur le plus souvent cit\u00e9 dans les Federalist Papers<\/em> n’est pas un philosophe des Lumi\u00e8res ni un th\u00e9oricien politique. Non, c’est Plutarque, le biographe grec des grands hommes de la Gr\u00e8ce et de Rome.<\/p>\n\n\n\n

Point particuli\u00e8rement \u00e9tonnant du discours. Dans son \u00e9tude de r\u00e9f\u00e9rence sur la litt\u00e9rature politique am\u00e9ricaine de la fin du XVIIIe si\u00e8cle, Donald Lutz estime que Montesquieu repr\u00e9sente 8,3 % des citations alors que Plutarque s\u2019arr\u00eate \u00e0 1,5 %. Dans les Federalist Papers<\/em> eux-m\u00eames, Madison appelle Montesquieu l’oracle que l’on consulte toujours sur la s\u00e9paration des pouvoirs. Surtout, les Fondateurs lisaient la Gr\u00e8ce comme un contre-mod\u00e8le. \u00ab Si chaque citoyen ath\u00e9nien avait \u00e9t\u00e9 un Socrate, chaque assembl\u00e9e ath\u00e9nienne n’en aurait pas moins \u00e9t\u00e9 une foule \u00bb, \u00e9crit par exemple Madison.<\/p>\n\n\n\n

On a beaucoup \u00e9crit et beaucoup dit sur l’influence de la Gr\u00e8ce antique sur les id\u00e9es des P\u00e8res fondateurs am\u00e9ricains, et d’ailleurs sur tous les philosophes et hommes d’\u00c9tat Occidentaux qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s. La plupart d’entre nous connaissent l’histoire dans ses grandes lignes. Ath\u00e8nes nous a donn\u00e9 la d\u00e9mocratie. Platon et Aristote nous ont donn\u00e9 la philosophie occidentale. Nos id\u00e9es du droit, de la vertu, de la citoyennet\u00e9 et du gouvernement r\u00e9publicain se sont form\u00e9es dans les cit\u00e9s grecques. M\u00eame une grande partie de notre vocabulaire politique, des mots comme d\u00e9mocratie, tyrannie, et le mot \u00ab politique \u00bb lui-m\u00eame, est n\u00e9e ici.<\/p>\n\n\n\n

Tout cela est vrai. Mais ce que nous devons \u00e0 ce lieu, en tant qu’Am\u00e9ricains et en tant qu’Occidentaux, est en r\u00e9alit\u00e9 bien plus profond. Ces institutions et ces id\u00e9es \u00e9taient l’expression ext\u00e9rieure de qualit\u00e9s plus fondamentales que l’on voit chez les Grecs anciens, des qualit\u00e9s qu’on ne peut r\u00e9duire \u00e0 aucun syst\u00e8me ni aucune th\u00e9orie politique.<\/p>\n\n\n\n

Ce passage est sans doute l\u2019un des plus frappants du discours de Rubio. Dans sa r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Ath\u00e8nes, ce dernier minimise l\u2019h\u00e9ritage d\u00e9mocratique au profit de celui, plus aristocratique, de l\u2019excellence \u00e9thique. Ce glissement fait \u00e9cho au tournant \u00e9litiste du second trumpisme sur le plan id\u00e9ologique : les \u00c9tats-Unis ne pourront garder leur statut de puissance qu\u2019en produisant une nouvelle \u00e9lite d\u00e9barrass\u00e9e des contraintes d\u00e9mocratiques. On retrouve cette id\u00e9e aussi bien chez les postlib\u00e9raux, comme Patrick Deneen avec son concept d\u2019aristopopulisme<\/a>, que chez les id\u00e9ologues de la tech <\/em>comme Alex Karp et sa d\u00e9fense d\u2019une r\u00e9publique technocratique<\/a>, mais aussi chez les straussiens de la c\u00f4te ouest (voir infra<\/em>).<\/p>\n\n\n\n

C’est ici, \u00e0 Ath\u00e8nes, que se sont pleinement r\u00e9alis\u00e9s pour la premi\u00e8re fois tous les traits essentiels qui allaient d\u00e9finir l’Occident : une individualit\u00e9 farouche et une ambition sans rel\u00e2che ; l’audace de l’exploration et de l’invention ; la soif de d\u00e9couverte, d’aventure, de risque et de gloire. Une curiosit\u00e9 insatiable pour le monde et les principes qui le r\u00e9gissent, une faim de conna\u00eetre les myst\u00e8res de la nature et de saisir les secrets du cosmos. Une impatience face \u00e0 l’id\u00e9e m\u00eame d’impossibilit\u00e9, qui se heurte \u00e0 toutes les fronti\u00e8res et \u00e0 toutes les limites et s’efforce de scruter les profondeurs de l’inconnu.<\/p>\n\n\n\n

Cet \u00e9loge de l\u2019esprit classique a de quoi \u00e9tonner, puisqu’il ne semble pas correspondre \u00e0 la mesure que suppose la s\u014dphrosun\u0113<\/em> antique. En penchant plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de l’hybris, Rubio semble ici simplement d\u00e9tourner l\u2019esprit scientifique au profit d\u2019une d\u00e9fense de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration technologique. C\u2019est un glissement que l\u2019on retrouve chez Peter Thiel<\/a>, et qui \u00e9voque<\/a> la base id\u00e9ologique de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration r\u00e9actionnaire de l\u2019IPO de SpaceX : \u00ab Construire les syst\u00e8mes et les technologies n\u00e9cessaires pour rendre la vie multiplan\u00e9taire, comprendre la v\u00e9ritable nature de l\u2019univers et \u00e9tendre la lumi\u00e8re de la conscience jusqu\u2019aux \u00e9toiles. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Ce n’\u00e9taient pas seulement les formules ou les pr\u00e9ceptes d’une \u00e9cole philosophique particuli\u00e8re. C’\u00e9tait le caract\u00e8re d’un peuple, exprim\u00e9 dans ses traditions, ses r\u00e9cits, son imagination ; dans les qualit\u00e9s qu’il exigeait de ses citoyens ; dans ce pour quoi il vivait, combattait et mourait.<\/p>\n\n\n\n

Les conna\u00eetre, c’est nous conna\u00eetre nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n

Ce qui s’est \u00e9panoui ici, en ce lieu, c’est le d\u00e9sir occidental de mettre au jour tout ce que l’ignorance, les t\u00e9n\u00e8bres et la distance avaient cach\u00e9 \u00e0 l’esprit humain. Les Grecs n’ont pas seulement fa\u00e7onn\u00e9 l’histoire ; ils nous ont donn\u00e9 l’histoire elle-m\u00eame. Une grande partie de ce que nous savons de nombreuses civilisations anciennes provient presque enti\u00e8rement des r\u00e9cits d’explorateurs et d’historiens grecs. Ils ne se contentaient pas de relater l’histoire de leur propre peuple : ils partaient au loin observer et consigner les sagas de peuples et de cultures \u00e9trangers \u00e0 travers le monde.<\/p>\n\n\n\n

L\u00e0 o\u00f9 d’autres regardaient vers l’int\u00e9rieur, les Grecs furent les premiers \u00e0 tourner leur regard vers l’ext\u00e9rieur, \u00e0 poursuivre le frisson et la gloire de voir tout ce qui \u00e9tait \u00e9trange et nouveau. C’est ce trait qui allait pousser l’Occident \u00e0 cr\u00e9er et \u00e0 b\u00e2tir ce que d’autres ne pouvaient pas, et qui nous a distingu\u00e9s de tant d’autres cultures et civilisations o\u00f9 la stabilit\u00e9 et la subsistance \u00e9taient les fins les plus hautes de la vie.<\/p>\n\n\n\n

Mais nous n’h\u00e9ritons pas seulement des Grecs l’ambition d’explorer l’inconnu ; nous h\u00e9ritons d’eux la conviction que l’inconnu peut \u00eatre connu. La certitude que le monde peut \u00eatre cartographi\u00e9, mesur\u00e9, relev\u00e9 et compris. Et qu’il existe un ordre rationnel du cosmos, gouvern\u00e9 par certaines lois fondamentales, des lois que l’homme peut observer et que l’esprit peut parvenir \u00e0 comprendre.<\/p>\n\n\n\n

Ce fut le fondement de l’esprit occidental : nos math\u00e9matiques, notre science, notre m\u00e9decine. Notre philosophie, notre \u00e9thique et notre religion. Cela a pr\u00e9par\u00e9 le terrain sur lequel l’\u00c9vangile de J\u00e9sus-Christ trouverait un sol fertile en Europe et s’\u00e9panouirait en l’empire de la chr\u00e9tient\u00e9. Ce fut le fondement des richesses de la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne, d’Augustin, de Thomas d’Aquin et de toute la tradition du droit naturel.<\/p>\n\n\n\n

Cela a donn\u00e9 naissance \u00e0 une civilisation marqu\u00e9e non seulement par une culture commune, mais par une anthropologie commune : une vision commune de l’homme et de sa place dans l’univers. Ses descendants partageraient non seulement l’id\u00e9e d’un ordre naturel, mais une compr\u00e9hension singuli\u00e8re de la vertu ; du destin et de la fatalit\u00e9 ; du vrai, du bien et du beau ; d’un code qui dicte comment les hommes doivent vivre ; de normes et d’id\u00e9aux objectifs vers lesquels tendre.<\/p>\n\n\n\n

Pour les Grecs de l’Antiquit\u00e9, la qu\u00eate de l’excellence \u00e9tait le principe m\u00eame de l’existence humaine. Ils organisaient toute la vie civique autour de la joute, de l’ambition, de la comp\u00e9tition : en philosophie et en po\u00e9sie, en sculpture et au th\u00e9\u00e2tre, dans l’athl\u00e9tisme et l’art, dans la guerre et l’art de gouverner. La cit\u00e9 grecque classique \u00e9tait une ar\u00e8ne o\u00f9 les grands hommes s’\u00e9prouvaient et faisaient leurs preuves, aiguisant leur potentiel dans une lutte perp\u00e9tuelle : \u00eatre le meilleur, le plus fort, le plus beau, s’effor\u00e7ant de se rapprocher toujours un peu plus de la perfection.<\/p>\n\n\n\n

Je sais qu’aux oreilles modernes, ce mode de vie que je viens de d\u00e9crire peut sembler \u00e9trange, voire cruel. L’id\u00e9al de nombreuses id\u00e9ologies de notre temps est devenu, franchement, un monde de s\u00e9curit\u00e9 parfaite, sans risque ni \u00e9chec, sans la gloire de la victoire ni la honte de la d\u00e9faite. Trop souvent aujourd’hui, nous b\u00e2tissons vers le bas. Nous concevons nos normes de mani\u00e8re \u00e0 ce que personne ne perde ; nous nous soucions davantage du confort des plus faibles que du potentiel des meilleurs. Nous prenons en otage ce qu’il y a de plus exceptionnel parmi nous au profit du moyen, de l’ordinaire, du m\u00e9diocre.<\/p>\n\n\n\n

Les hommes qui ont fait le Parth\u00e9non b\u00e2tissaient vers le haut. Ils tenaient que l’aspiration la plus haute et la plus noble de la vie \u00e9tait de surpasser tous les autres, de s’efforcer d’\u00eatre le meilleur en toute chose. Les cit\u00e9s grecques antiques \u00e9taient pleines de passions intenses et de rivalit\u00e9s, de factions et de conflits. Mais de cette lutte constante pour se distinguer est n\u00e9e la grande floraison de l’art, de la philosophie et de l’\u00e9nergie politique et intellectuelle qui allait transformer un ensemble de cit\u00e9s m\u00e9diterran\u00e9ennes en berceau de la plus grande civilisation du monde.<\/p>\n\n\n\n

Ce long passage, et m\u00eame l\u2019ensemble du discours de Rubio, pr\u00e9sente des \u00e9chos straussiens. Ce n\u2019est pas \u00e9tonnant, car Leo Strauss est l\u2019une des principales r\u00e9f\u00e9rences intellectuelles du conservatisme am\u00e9ricain. N\u00e9anmoins, il faut d\u00e9celer ici la marque d\u2019un courant qui en propose une lecture h\u00e9t\u00e9rodoxe : les \u00ab straussiens de la c\u00f4te ouest \u00bb. Le fondateur de ce courant, Harry Jaffa, donne une interpr\u00e9tation nationaliste du straussisme. Selon lui, l\u2019Am\u00e9rique des P\u00e8res fondateurs aurait produit une synth\u00e8se d\u2019Ath\u00e8nes (la Raison) et de J\u00e9rusalem (la R\u00e9v\u00e9lation), parachevant par la m\u00eame occasion l\u2019histoire de l\u2019Occident, alors que Strauss lui-m\u00eame voyait une tension irr\u00e9ductible entre Ath\u00e8nes et J\u00e9rusalem. Comme le d\u00e9crit<\/a> Laura K. Field dans Furious Minds, les straussiens de la c\u00f4te ouest ont jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif dans la recomposition id\u00e9ologique de la droite \u00e9tats-unienne \u00e0 travers leur think tank, le Claremont Institute. L\u2019exemple le plus frappant est certainement Michael Anton, ancien directeur du Policy Planning \u00e0 la Maison Blanche et principal r\u00e9dacteur de la National Security Strategy. Si Strauss a pu inspirer les n\u00e9oconservateurs, les Claremonters engagent une forme de d\u00e9tournement r\u00e9actionnaire du straussisme, dont on trouve la forme la plus extr\u00eame chez Costin Alamariu<\/a> (Bronze Age Pervert).<\/p>\n\n\n\n

Le thumos<\/em>, comme l’appelaient les Grecs anciens, le feu de la passion, la force, le courage, la fiert\u00e9, est le c\u0153ur d’une grande civilisation. <\/p>\n\n\n\n

Chez Hom\u00e8re, le thumos<\/em> d\u00e9signe l’ardeur qui pousse le h\u00e9ros au combat. Dans La R\u00e9publique<\/em>, Platon en fait la part de l’\u00e2me qui s’indigne et veut \u00eatre honor\u00e9e, et qui est utile tant qu’elle ob\u00e9it \u00e0 la raison, comme le chien ob\u00e9it au berger, mais qui devient dangereuse d\u00e8s qu’elle s’en affranchit. L\u2019usage qu\u2019en fait Rubio s’inspire de la r\u00e9actualisation de Francis Fukuyama et n\u00e9glige sa dimension plus philosophique. La notion de thumos<\/em> est \u00e9galement pris\u00e9e par les straussiens de la c\u00f4te ouest<\/a>, comme Harvey Mansfield, auteur de Manliness, qui fait l’apologie d’une virilit\u00e9 classique fond\u00e9e sur l’excellence morale.<\/p>\n\n\n\n

Et sans lui ? Sans lui, les nations perdent la volont\u00e9 de combattre, la volont\u00e9 de se d\u00e9passer, la volont\u00e9 de survivre.<\/p>\n\n\n\n

Aujourd’hui, une trop grande partie de l’Occident a oubli\u00e9 cette qualit\u00e9. Avec le temps, nous, Occidentaux, en sommes venus \u00e0 avoir honte de ce qui faisait de nous des \u00eatres d’exception. Nous \u00e9tions g\u00ean\u00e9s que nos r\u00e9ussites nous distinguent du reste du monde. Notre prosp\u00e9rit\u00e9 est devenue, d’une mani\u00e8re ou d’une autre, une source de culpabilit\u00e9. Nous ne croyions plus m\u00e9riter ni avoir gagn\u00e9 notre grandeur.<\/p>\n\n\n\n

Le mot \u00ab nationalisme \u00bb est devenu un gros mot. Alors nous avons abattu nos monuments ; nous avons condamn\u00e9 notre propre histoire. <\/p>\n\n\n\n

Ce passage nationaliste (qui \u00e9voque la controverse du d\u00e9boulonnage des statues, tr\u00e8s importante \u00e0 la fin du mandat Trump I) correspond \u00e0 l\u2019esprit des Claremonters<\/em>, mais fait \u00e9galement \u00e9cho au national-conservatisme de Yoram Hazony<\/a>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Et en trop d’endroits, nous avons appris \u00e0 nos enfants \u00e0 avoir honte des pays dont ils h\u00e9riteraient. Ce faisant, nous avons ouvert nos fronti\u00e8res, d\u00e9localis\u00e9 notre industrie et laiss\u00e9 nos arm\u00e9es d\u00e9p\u00e9rir et se d\u00e9grader.<\/p>\n\n\n\n

Et d’ann\u00e9e en ann\u00e9e, nous semblions d\u00e9localiser toujours plus notre souverainet\u00e9, transf\u00e9rant nos d\u00e9cisions \u00e0 des bureaucraties mondiales hors de notre contr\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n

Mais d’autres n’ont \u00e9t\u00e9 que trop heureux de combler le vide que nous laissions, le vide laiss\u00e9 par notre faiblesse. Et \u00e0 mesure que la confiance de l’Occident vacillait, ses adversaires et ses rivaux devenaient plus offensifs, accumulant leur propre richesse et leur propre puissance \u00e0 notre place.<\/p>\n\n\n\n

Et aujourd’hui, nous voici \u00e0 la crois\u00e9e des chemins. Car la prochaine d\u00e9cennie et les d\u00e9cisions que nous prendrons \u00e9criront l’histoire du si\u00e8cle \u00e0 venir. La voie que nous choisirons d\u00e9terminera si l’Occident conserve sa place \u00e0 la t\u00eate du monde ou se r\u00e9signe \u00e0 un avenir d’atrophie, de servitude et de d\u00e9clin. Soit nous choisissons d’agir maintenant, soit nous perdrons jusqu’\u00e0 la possibilit\u00e9 d’agir.<\/p>\n\n\n\n

Sous la pr\u00e9sidence de Donald Trump, les \u00c9tats-Unis ont fait leur choix. Nous choisissons la poursuite assum\u00e9e, sans excuses, de la puissance nationale : reprendre le contr\u00f4le de nos cha\u00eenes d’approvisionnement critiques, r\u00e9industrialiser notre \u00e9conomie, reconstruire notre d\u00e9fense, nous battre pour dominer les technologies et les industries de l’avenir.<\/p>\n\n\n\n

Nous choisissons de conqu\u00e9rir de nouvelles fronti\u00e8res : dans la fabrication de pointe et la superintelligence ; dans les drones, les armes et la guerre ; dans les puces, les minerais, le cyber et tous les autres domaines du possible humain. Lib\u00e9rer notre \u00e9nergie, reconstruire nos usines, renvoyer nos astronautes sur la Lune et ouvrir une nouvelle \u00e8re d’exploration spatiale.<\/p>\n\n\n\n

Ce passage reprend l\u2019imaginaire des nouvelles fronti\u00e8res technologiques, mobilis\u00e9 par plusieurs figures de la tech <\/em>am\u00e9ricaine. En 2009, Thiel \u00e9voquait trois fronts : l\u2019espace, le cyberespace et la mer.<\/p>\n\n\n\n

Malgr\u00e9 tous leurs nobles id\u00e9aux, les Grecs anciens n’\u00e9taient pas na\u00effs. Ils savaient que les nations ont des int\u00e9r\u00eats. Ils savaient que l’art de gouverner exige prudence et diplomatie, mais aussi la capacit\u00e9 de recourir \u00e0 la force quand la prudence et la diplomatie \u00e9chouent. Ils savaient que la puissance exige non seulement les moyens de se d\u00e9fendre, mais aussi la cr\u00e9dibilit\u00e9 d’\u00eatre pr\u00eat \u00e0 s’en servir.<\/p>\n\n\n\n

C’est cette conception classique de la politique et de l’art de gouverner que l’administration Trump entend retrouver, non seulement pour notre pays, mais pour l’ensemble de notre civilisation.<\/p>\n\n\n\n

Nous croyons que l’Europe peut sortir de son long sommeil et raviver le feu qui fut allum\u00e9 ici il y a des mill\u00e9naires.<\/p>\n\n\n\n

Il y a d\u00e9j\u00e0 des signes.<\/p>\n\n\n\n

Sur tout ce continent, nous assistons \u00e0 ce que nous esp\u00e9rons \u00eatre les pr\u00e9mices d’un basculement g\u00e9n\u00e9rationnel : des d\u00e9penses de d\u00e9fense qui s’envolent, une multitude de nouveaux partenariats et programmes, une hausse de la fabrication et de la production, dans le prolongement des engagements historiques de d\u00e9fense pris l’an dernier \u00e0 La Haye.<\/p>\n\n\n\n

Ce passage illustre bien la relation ambigu\u00eb du trumpisme au continent europ\u00e9en. Si ses attaques sont frontales \u00e0 l\u2019\u00e9gard du d\u00e9clin du continent, il semble toujours nourrir l\u2019espoir d\u2019une subversion r\u00e9actionnaire. Pensons \u00e0 Steve Bannon et son Movement<\/em>, mais aussi aux positions de Curtis Yarvin<\/a>, ou encore au discours de Vance \u00e0 Munich en 2025<\/a>.<\/p>\n\n\n\n

La Gr\u00e8ce est au c\u0153ur de ce basculement. Le peuple de cette nation s’est montr\u00e9 une fois de plus un ami indispensable de l’Europe comme des \u00c9tats-Unis, sur tous les sujets, de l’\u00e9nergie \u00e0 la migration en passant par la d\u00e9fense, o\u00f9 la Gr\u00e8ce a \u00e9t\u00e9 un alli\u00e9 mod\u00e8le.<\/p>\n\n\n\n

Et nous esp\u00e9rons sinc\u00e8rement que toute l’Europe suivra votre exemple.<\/p>\n\n\n\n

Si les passions ont parfois mis \u00e0 l’\u00e9preuve les liens d’affection entre les \u00c9tats-Unis et l’Europe, il ne faut pas les laisser se rompre. Ensemble, nous devons renforcer une alliance capable d’affronter les menaces de notre temps.<\/p>\n\n\n\n

Et nous le pouvons. Car nous ne pensons pas que l’amiti\u00e9 transatlantique soit un jeu \u00e0 somme nulle. <\/p>\n\n\n\n

Choisir le Parth\u00e9non, financ\u00e9 en partie par le tr\u00e9sor de la Ligue de D\u00e9los, pour vanter une alliance \u00ab qui n’est pas un jeu \u00e0 somme nulle \u00bb rel\u00e8ve de l’acte manqu\u00e9 ou de l\u2019inculture crasse. La ligue ath\u00e9nienne est l’exemple canonique d’une coalition qui se transforme en syst\u00e8me d\u2019exploitation et de tribut et dont Thucydides a expos\u00e9 dans les pages du dialogue m\u00e9lien la logique imp\u00e9riale auto-destructrice.<\/p>\n\n\n\n

Choisir le Parth\u00e9non, financ\u00e9 en partie par le tr\u00e9sor de la Ligue de D\u00e9los, pour vanter une alliance \u00ab qui n’est pas un jeu \u00e0 somme nulle \u00bb rel\u00e8ve de l’acte manqu\u00e9 ou de l\u2019inculture crasse. La ligue ath\u00e9nienne est l’exemple canonique d’une coalition qui se transforme en syst\u00e8me d\u2019exploitation et de tribut et dont Thucydides a expos\u00e9 dans les pages du dialogue m\u00e9lien la logique imp\u00e9riale.<\/p>\n\n\n\n

Bien au contraire : notre vision est celle d’une alliance dont la force est sup\u00e9rieure \u00e0 la somme de ses parties. C’est une vision que nous avons vue \u00e0 l’\u0153uvre le mois dernier encore, dans un accord in\u00e9dit entre les \u00c9tats-Unis, le Danemark et le Groenland, un accord qui va remodeler l’Arctique et renforcer la s\u00e9curit\u00e9 de toute l’OTAN. Les trois partenaires sont sortis vainqueurs de cet accord. Toute l’Europe, l’OTAN et les \u00c9tats-Unis en sont sortis plus s\u00fbrs, plus forts et mieux prot\u00e9g\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Nous voulons gagner ensemble. Nous devons gagner ensemble.<\/p>\n\n\n\n

Il est devenu \u00e0 la mode de croire qu’une politique \u00e9trang\u00e8re \u00e9clair\u00e9e consiste \u00e0 faire passer la communaut\u00e9 mondiale avant son propre peuple. L\u00e0 encore, je crois que nous avons beaucoup \u00e0 apprendre des hommes de la Gr\u00e8ce antique. Ils savaient qu’il n’y avait rien d’\u00e9go\u00efste ni de mal \u00e0 \u00eatre loyal envers sa nation, ni \u00e0 se battre pour d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats avant tout.<\/p>\n\n\n\n

Ils croyaient, ardemment, en l’id\u00e9al du grand homme : l’individu exceptionnel qui atteint l’immortalit\u00e9 par ses propres actes. Mais ils croyaient que la gloire et la renomm\u00e9e se gagnaient en luttant, en se sacrifiant et en accomplissant de grandes choses pour une cause plus grande que soi. Le h\u00e9ros r\u00e9current du monde grec antique \u00e9tait l’homme pr\u00eat \u00e0 payer n’importe quel prix pour une cause digne de sa loyaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

On le voit chez Socrate, qui refusa de renoncer \u00e0 la qu\u00eate de la v\u00e9rit\u00e9, m\u00eame au prix de sa vie. On le voit dans la r\u00e9sistance l\u00e9gendaire des 300 Spartiates qui, encercl\u00e9s et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment inf\u00e9rieurs en nombre face aux immenses arm\u00e9es de la Perse, refus\u00e8rent la possibilit\u00e9 de se sauver et choisirent de combattre jusqu’au dernier plut\u00f4t que d’abandonner leur poste ou leur devoir. Et on le voit dans le mythe \u00e9pique d’Achille, \u00e0 qui l’on offre de rentrer chez lui et de vivre une vie longue et paisible, mais qui choisit de rester \u00e0 Troie et de p\u00e9rir en qu\u00eate d’une gloire \u00e9ternelle.<\/p>\n\n\n\n

Ce sont ces qualit\u00e9s qui allaient fa\u00e7onner l’imaginaire moral de l’Occident. Du martyr chr\u00e9tien qui refusa de trahir sa foi au patriote qui donna sa vie pour son pays ; de saint Thomas More \u00e0 la bataille de l’Alamo, jusqu’aux immortels derniers mots de la D\u00e9claration d’ind\u00e9pendance des \u00c9tats-Unis : \u00ab Nous engageons mutuellement les uns envers les autres nos vies, nos fortunes et notre honneur sacr\u00e9. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

C’est des Grecs que l’Occident a h\u00e9rit\u00e9 son sens du devoir : une loyaut\u00e9 ind\u00e9fectible envers son code, sa cause, son pays. Nos h\u00e9ros, les h\u00e9ros de l’Occident, sont ceux qui choisissent de rester fid\u00e8les \u00e0 leur devoir pr\u00e9cis\u00e9ment quand c’est le plus difficile et le plus douloureux : l’homme li\u00e9 par sa parole, le soldat qui n’abandonne pas son poste, le capitaine, le proverbial capitaine, qui sombre avec son navire.<\/p>\n\n\n\n

Cela n’a rien \u00e0 voir avec ce que nous voyons, aujourd’hui encore, par exemple chez des fanatiques comme les mollahs radicaux d’Iran, dont le culte de la mort c\u00e9l\u00e8bre des enfants kamikazes comme des h\u00e9ros nationaux et pr\u00e9sente le martyre comme une fin en soi.<\/p>\n\n\n\n

Nos h\u00e9ros peuvent \u00eatre pr\u00eats \u00e0 mourir pour leur cause, mais nos h\u00e9ros ne vouent pas un culte \u00e0 la mort. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que nous accordons du prix \u00e0 la vie que nous reconnaissons l’h\u00e9ro\u00efsme de ceux qui pr\u00e9f\u00e8rent la sacrifier plut\u00f4t que de trahir leurs principes. Nous tenons pour acquise la conception occidentale de ces choses, l’h\u00e9ro\u00efsme, l’honneur, le devoir. Nous supposons qu’elles sont en quelque sorte universelles, communes \u00e0 tous les peuples, \u00e0 toutes les \u00e9poques et en tous lieux. Elles ne le sont pas. Elles sont le produit d’un caract\u00e8re singulier, un caract\u00e8re qui est n\u00e9 ici et a fa\u00e7onn\u00e9 toute l’histoire de la civilisation qui a suivi. Une civilisation que nous devons aujourd’hui nous battre pour d\u00e9fendre avec la m\u00eame passion que nos anc\u00eatres.<\/p>\n\n\n\n

Aux hommes qui ont b\u00e2ti le Parth\u00e9non ont succ\u00e9d\u00e9 les architectes de la chr\u00e9tient\u00e9 europ\u00e9enne, qui ont \u00e9lev\u00e9 les cath\u00e9drales de Milan, de Cologne et de Florence. La qu\u00eate de la perfection de la forme humaine qui animait les sculpteurs grecs trouva une nouvelle expression chez Michel-Ange. La recherche de la structure de l’univers par les philosophes grecs fut reprise par Copernic, puis Galil\u00e9e, puis Kepler, et Newton.<\/p>\n\n\n\n

C’est la soif de connaissances nouvelles qui a donn\u00e9 naissance \u00e0 la premi\u00e8re exp\u00e9dition de Magellan autour du monde, \u00e0 la d\u00e9couverte des Am\u00e9riques par Colomb et, finalement, au voyage d’Apollo 11 vers la Lune. Et les qualit\u00e9s qui conduisirent Alexandre \u00e0 conqu\u00e9rir tout le monde connu r\u00e9apparurent chez C\u00e9sar, puis chez Charlemagne, et chez Cort\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Et en Am\u00e9rique, cette m\u00eame tradition s’est red\u00e9couverte. Une terre ouverte et sauvage devint le th\u00e9\u00e2tre d’une grande renaissance de l’imagination et de l’ambition occidentales. <\/p>\n\n\n\n

L’aspiration grecque \u00e0 de nouveaux horizons devint l’esprit pionnier am\u00e9ricain, l’esprit de la Fronti\u00e8re. La civilisation d’Ath\u00e8nes et de Rome transforma une jeune R\u00e9publique du littoral en un empire continental.<\/p>\n\n\n\n

Les plus grands Am\u00e9ricains de chaque g\u00e9n\u00e9ration ont port\u00e9 les traits reconnaissables entre tous de leurs anc\u00eatres : n\u00e9s \u00e0 Ath\u00e8nes, form\u00e9s par Rome, baptis\u00e9s dans la chr\u00e9tient\u00e9, endurcis dans la fournaise de l’Europe m\u00e9di\u00e9vale, dot\u00e9s du g\u00e9nie anglais pour la libert\u00e9, puis port\u00e9s de l’autre c\u00f4t\u00e9 de l’Atlantique pour rena\u00eetre sur les rivages d’un nouveau monde.<\/p>\n\n\n\n

Ensemble, nous devons maintenant red\u00e9couvrir cet esprit. Nous sommes \u00e0 un point d’inflexion, non seulement dans l’histoire de ma nation, mais dans l’histoire de notre civilisation tout enti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

Les menaces auxquelles nous faisons face aujourd’hui sont tout aussi r\u00e9elles qu’elles l’\u00e9taient sur la sc\u00e8ne dramatique de l’Antiquit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Les int\u00e9r\u00eats nationaux n’ont pas disparu devant les institutions internationales. La guerre n’a pas disparu simplement parce que nous pr\u00e9f\u00e9rions la paix. D’autres \u00c9tats ont continu\u00e9 \u00e0 s’armer, \u00e0 chercher de l’influence, \u00e0 se disputer territoires, technologies, ressources, march\u00e9s, \u00e9nergie et puissance.<\/p>\n\n\n\n

Et aujourd’hui, la guerre est de retour. La rivalit\u00e9 entre grandes puissances est de retour. La vuln\u00e9rabilit\u00e9, l’agression, le terrorisme, tout un univers de nouvelles menaces et de nouvelles attaques sont de retour.<\/p>\n\n\n\n

Ce passage illustre bien la rupture g\u00e9opolitique d\u00e9fendue par la seconde administration Trump, et clairement expos\u00e9e dans la National Security <\/em>Strat\u00e9gi<\/i>e, dont le principal r\u00e9dacteur semble avoir \u00e9t\u00e9 Michael Anton.<\/a> Cette vision mercantiliste et imp\u00e9rialiste rompt \u00e0 la fois avec l\u2019isolationnisme sur lequel Trump avait fait campagne d\u00e8s 2016, mais aussi avec l\u2019interventionnisme n\u00e9oconservateur. Cette logique du retour aux empires s’inscrit dans une perspective de confrontation avec la Chine, comme l’a bien d\u00e9crit Arnaud Orain<\/a> dans Le Monde confisqu\u00e9<\/em> (Flammarion, 2025).<\/p>\n\n\n\n

Nous devons donc reconstruire nos institutions et nos alliances pour affronter ensemble ces menaces. Leur but n’est pas d’abolir la souverainet\u00e9 des nations qui les composent, mais de la d\u00e9fendre. Et les nations n’ont pas besoin de renoncer \u00e0 leur identit\u00e9 propre pour reconna\u00eetre leurs int\u00e9r\u00eats communs.<\/p>\n\n\n\n

Nous avons construit un mod\u00e8le de cela avec nos partenaires ici, en Gr\u00e8ce : dans nos partenariats de d\u00e9fense, dans l’\u00e9nergie et la technologie, dans notre ambition commune de prot\u00e9ger les fronti\u00e8res de l’Europe contre les menaces de la migration de masse.<\/p>\n\n\n\n

Notre amiti\u00e9 remonte aux toutes premi\u00e8res ann\u00e9es de ma nation. Quand la Gr\u00e8ce se souleva en 1821 pour recouvrer son ind\u00e9pendance apr\u00e8s des si\u00e8cles de domination ottomane, les Am\u00e9ricains reconnurent quelque chose de familier dans ce combat. Trois ans plus tard, le grand homme d’\u00c9tat am\u00e9ricain Daniel Webster pronon\u00e7a devant le Congr\u00e8s un c\u00e9l\u00e8bre discours qui contribua \u00e0 porter la cause de la r\u00e9volution grecque devant les repr\u00e9sentants de la jeune R\u00e9publique am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n

La r\u00e9solution de Webster demandait en 1824 l\u2019envoi d\u2019un commissaire aupr\u00e8s des insurg\u00e9s grecs. En se heurtant \u00e0 la ligne de non-intervention alors d\u00e9fendue par Quincy Adams, elle ne n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Il commen\u00e7a par attirer leur attention sur tout ce qui les entourait. Voici ce qu’il dit dans son discours : \u00ab Cette forme libre de gouvernement, cette assembl\u00e9e populaire\u2026 Cette pratique du libre d\u00e9bat et de la discussion publique, cette joute des esprits\u2026 Jusqu’\u00e0 l’\u00e9difice m\u00eame o\u00f9 nous sommes r\u00e9unis, ces colonnes bien proportionn\u00e9es, cette architecture orn\u00e9e, tout nous rappelle que la Gr\u00e8ce a exist\u00e9, et que nous sommes, comme le reste de l’humanit\u00e9, grandement ses d\u00e9biteurs. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Ces mots sont aussi vrais aujourd’hui qu’au jour o\u00f9 il les a prononc\u00e9s. Et nous tous, non seulement les Am\u00e9ricains, mais aussi les Europ\u00e9ens et nos amis de tout l’Occident, devons r\u00e9apprendre les le\u00e7ons que nos anc\u00eatres ont tir\u00e9es de ce lieu et de son histoire.<\/p>\n\n\n\n

L’histoire de la Gr\u00e8ce ne nous offre pas seulement un aper\u00e7u de nos institutions sous leurs formes premi\u00e8res. L’histoire de la Gr\u00e8ce nous montre une image de nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n

Elle nous montre que nous sommes les h\u00e9ritiers de grands h\u00e9ros, et que nous devrions \u00eatre fiers, intens\u00e9ment fiers, de nos origines. Nous devrions nous \u00e9merveiller de ce que nos anc\u00eatres ont fa\u00e7onn\u00e9 sur cette terre. L’histoire de notre civilisation est la plus grande histoire que l’humanit\u00e9 ait jamais connue. <\/p>\n\n\n\n

Cette phrase illustre clairement le caract\u00e8re occidentaliste du discours civilisationnel de Rubio. Il faut n\u00e9anmoins noter que la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019Occident n\u2019est plus, comme au temps du n\u00e9oconservatisme du d\u00e9but du si\u00e8cle, d\u00e9fendue sur la base de valeurs d\u00e9mocratiques et lib\u00e9rales mais au nom de son caract\u00e8re h\u00e9ro\u00efque \u2013 m\u00eame aristocratique. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une interpr\u00e9tation clairement r\u00e9actionnaire de l\u2019occidentalisme.<\/p>\n\n\n\n

Et elle a commenc\u00e9 ici, avec les premiers hommes et les premi\u00e8res femmes de l’Occident. D’eux, nous pouvons retrouver les vertus, le courage et la force d’affronter les dangers de notre temps.<\/p>\n\n\n\n

Merci.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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