{"id":363205,"date":"2026-10-07T18:57:59","date_gmt":"2026-10-07T16:57:59","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=363205"},"modified":"2026-10-07T19:07:13","modified_gmt":"2026-10-07T17:07:13","slug":"apres-l-epreuve-de-la-preuve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/10\/07\/apres-l-epreuve-de-la-preuve\/","title":{"rendered":"Apr\u00e8s l\u2019\u00e9preuve de la preuve"},"content":{"rendered":"\n

Testez\u00a0<\/em>le Grand Continent. Les id\u00e9es et les analyses qu\u2019on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bient\u00f4t partout. Dans votre bo\u00eete mail\u00a0\u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n

La th\u00e9orie politique classique voyait dans les d\u00e9bats de la sph\u00e8re publique \u00e0 la fois le reflet et le rempart de la d\u00e9mocratie. Cet espace semble plut\u00f4t devenu le lieu o\u00f9 nous assistons, atterr\u00e9s, \u00e0 l’effondrement, lent et pourtant brutal, de son architecture.<\/p>\n\n\n\n

Certains penseurs, comme Chantal Mouffe, objecteraient que la situation est moins grave qu’il n’y para\u00eet : le polemos<\/em> serait la forme ordinaire, agonistique, du d\u00e9bat d\u00e9mocratique. Le conflit, et non le consensus, en serait l’\u00e9tat normal, voire souhaitable. Contre ce que Mouffe appelle l’illusion d\u00e9lib\u00e9rative de Habermas, le conflit serait constitutif de toute politique authentique car les d\u00e9saccords profonds ne se r\u00e9solvent jamais par la discussion rationnelle : ils sont vou\u00e9s \u00e0 s’affronter durablement. Loin d’\u00eatre un dysfonctionnement \u00e0 corriger, le conflit est la substance m\u00eame du politique, tant les hommes et les femmes, leurs int\u00e9r\u00eats et leurs valeurs, sont d\u2019une irr\u00e9ductible pluralit\u00e9 (ce que Mouffe nomme le pluralisme agonistique<\/em>). En ce sens, le conflit politique est \u00ab tragique \u00bb : il oppose des points de vue inconciliables.<\/p>\n\n\n\n

S’il en est ainsi, de deux choses l’une : ou bien notre espace public ne souffre d’aucun mal, ou bien ce qui, en lui, rel\u00e8ve de la pathologie doit s’analyser non comme un \u00e9chec du consensus, mais comme une pathologie du d\u00e9saccord lui-m\u00eame<\/em>. Mouffe le laisse entendre lorsqu’elle distingue l’agonisme, relation entre adversaires qui se reconnaissent mutuellement le droit d’exister, de l’antagonisme, division ami\/ennemi qui m\u00e8ne \u00e0 la guerre civile. Dans une d\u00e9mocratie pluraliste, l’opposant n’est pas un ennemi \u00e0 abattre mais un adversaire l\u00e9gitime : on conteste vigoureusement ses id\u00e9es, jamais son droit \u00e0 les d\u00e9fendre. D’o\u00f9 la question : quand l’adversaire devient-il ennemi ? Et, plus fondamentalement, qu’est-ce qui, dans l’architecture informationnelle de l’espace public actuel, rend ce passage possible ? Si le mal tient moins \u00e0 notre incapacit\u00e9 \u00e0 nous accorder qu’\u00e0 un d\u00e9saccord devenu pathologique, c’est la fabrique m\u00eame des controverses qu’il faut examiner.<\/p>\n\n\n\n

Pour en saisir les m\u00e9canismes, je pose un axiome : la d\u00e9fense d\u2019une cause juste doit suivre la v\u00e9rit\u00e9 des faits, non la devancer ni l\u2019ignorer. Je proc\u00e9derai de fa\u00e7on inductive et empirique, en comparant deux controverses, l’affaire Dreyfus et la querelle sur la qualification de g\u00e9nocide appliqu\u00e9e \u00e0 la guerre de Gaza, pour mettre au jour l’infrastructure du d\u00e9bat contemporain et, par l\u00e0, le malaise qui ronge l’espace public. La comparaison se justifie d’autant mieux que l’affaire Dreyfus pr\u00e9sente tous les traits des pol\u00e9miques violentes : deux camps clairement identifi\u00e9s, une presse engag\u00e9e, une polarisation qui traverse la soci\u00e9t\u00e9 jusqu’au sein des familles, des accusations morales de part et d’autre, des tentatives d’assassinat (contre Labori, l’avocat de Dreyfus, et contre Dreyfus lui-m\u00eame), peut-\u00eatre m\u00eame un meurtre (la mort de Zola, asphyxi\u00e9 en 1902 par une chemin\u00e9e obstru\u00e9e, n’\u00e9tait peut-\u00eatre pas accidentelle). L’Affaire r\u00e9unissait ainsi tous les ingr\u00e9dients de la polarisation, jusqu’\u00e0 la violence ; et le clivage, loin de se limiter aux intellectuels, traversait la France enti\u00e8re. Dernier point commun : les deux affaires engagent, chacune \u00e0 sa mani\u00e8re, la question de l’antis\u00e9mitisme, l’une \u00e0 l’\u00e9chelle nationale, l’autre \u00e0 l’\u00e9chelle mondiale. Si profondes que soient leurs diff\u00e9rences, elles se ressemblent assez pour que leur rapprochement soit instructif.<\/p>\n\n\n\n

La v\u00e9rit\u00e9, un enjeu r\u00e9el et v\u00e9rifiable<\/h2>\n\n\n\n

En septembre 1894, le contre-espionnage militaire fran\u00e7ais intercepta \u00e0 l’ambassade d’Allemagne \u00e0 Paris un document anonyme, le \u00ab bordereau \u00bb, lettre manuscrite annon\u00e7ant la livraison de documents militaires confidentiels. Elle prouvait qu’un tra\u00eetre, au sein de l’arm\u00e9e, renseignait l’Allemagne, ennemie de la France depuis la guerre de 1870.<\/p>\n\n\n\n

L’affaire Dreyfus reposait sur une question pr\u00e9cise, factuelle, susceptible d’\u00eatre tranch\u00e9e : Dreyfus \u00e9tait-il coupable d’espionnage ? Pour y r\u00e9pondre, on mobilisa documents, expertises graphologiques, t\u00e9moignages et preuves mat\u00e9rielles. La pol\u00e9mique portait sur des faits tangibles et, surtout, chacun les tenait pour v\u00e9rifiables. La meilleure preuve de cet accord \u00e9pist\u00e9mologique : nombre d’acteurs chang\u00e8rent d’avis en cours de route <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Georges Picquart, le glorieux antis\u00e9mite<\/h3>\n\n\n\n

L’officier Georges Picquart partageait les pr\u00e9jug\u00e9s antis\u00e9mites de l’arm\u00e9e de son temps. Nomm\u00e9 en 1895 \u00e0 la t\u00eate du contre-espionnage militaire (la \u00ab section de statistique \u00bb), il vit surgir des \u00e9l\u00e9ments nouveaux. En mars 1896, on retrouva dans la corbeille \u00e0 papier de l’attach\u00e9 militaire allemand, Schwartzkoppen, une carte-t\u00e9l\u00e9gramme d\u00e9chir\u00e9e (un \u00ab petit bleu \u00bb) adress\u00e9e au commandant Esterhazy, qui r\u00e9v\u00e9lait ses relations avec l’Allemagne. Picquart compara l’\u00e9criture d’Esterhazy \u00e0 celle du bordereau, la pi\u00e8ce qui avait fait condamner Dreyfus : elles \u00e9taient identiques. Le bordereau \u00e9tait de la main d’Esterhazy. Picquart se procura ensuite le dossier secret communiqu\u00e9 ill\u00e9galement aux juges du conseil de guerre et d\u00e9couvrit qu’il ne contenait presque rien de probant : la plupart des pi\u00e8ces \u00e9taient sans rapport avec Dreyfus ou abusivement interpr\u00e9t\u00e9es. Il en conclut \u00e0 l’innocence du capitaine.<\/p>\n\n\n\n

Lorsqu’il fit part de sa d\u00e9couverte \u00e0 son sup\u00e9rieur, le g\u00e9n\u00e9ral Gonse, celui-ci s’en aga\u00e7a : l’affaire \u00e9tait close, on n’allait pas la rouvrir au seul motif que l’homme \u00e9tait innocent. Picquart refusa de s’incliner ; pour le faire taire, on l’exp\u00e9dia en Tunisie. Craignant pour sa vie, il confia en secret ses d\u00e9couvertes, en 1897, \u00e0 son avocat, Louis Leblois ; elles parvinrent ainsi au vice-pr\u00e9sident du S\u00e9nat, Auguste Scheurer-Kestner.<\/p>\n\n\n\n

Esterhazy, traduit devant un conseil de guerre, fut acquitt\u00e9 le 11 janvier 1898, et Picquart arr\u00eat\u00e9 au moment m\u00eame o\u00f9 Zola publiait J’accuse<\/em>. Le 22 septembre 1898, on l’enferma \u00e0 la prison militaire du Cherche-Midi, celle-l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 Dreyfus avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenu avant son proc\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n

Picquart, dont le r\u00f4le fut d\u00e9cisif, n’avait au d\u00e9part aucune sympathie pour Dreyfus : il le croyait coupable, tenait \u00e0 l’arm\u00e9e et entendait d\u00e9fendre sa version. S’il changea d’avis, ce fut pour des raisons purement documentaires. Il offre le cas exemplaire d’un homme conduit par les faits contre ses int\u00e9r\u00eats et, surtout, contre ses convictions<\/em>. Les preuves l’ont contraint intellectuellement avant de l’engager moralement. La r\u00e9action de ses sup\u00e9rieurs (\u00e9touffer ses d\u00e9couvertes, fabriquer de nouveaux faux, puis l’emprisonner) ne fit que confirmer que la condamnation de Dreyfus reposait sur un mensonge. Il faut rendre hommage \u00e0 cet homme qui sut placer la v\u00e9rit\u00e9 au-dessus de sa loyaut\u00e9 envers l’institution qu’il servait comme de ses propres pr\u00e9jug\u00e9s antis\u00e9mites.<\/p>\n\n\n\n

Jean Jaur\u00e8s, une conversion id\u00e9ologique<\/h3>\n\n\n\n

La trajectoire de Jaur\u00e8s, plus complexe, est politiquement plus instructive. D’abord indiff\u00e9rent, voire r\u00e9ticent, \u00e0 la cause de Dreyfus, il n’\u00e9tait pas tout \u00e0 fait exempt de l’antis\u00e9mitisme ambiant. Sa grille de lecture socialiste lui faisait voir dans l’Affaire une querelle bourgeoise entre un riche officier juif et l’institution militaire, deux parties dont aucune ne repr\u00e9sentait la classe ouvri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

Mais \u00e0 mesure que la culpabilit\u00e9 d’Esterhazy devenait difficile \u00e0 nier et que les man\u0153uvres de l’\u00e9tat-major apparaissaient au grand jour, Jaur\u00e8s comprit que la coalition antidreyfusarde (l’arm\u00e9e, l’\u00c9glise, les monarchistes) incarnait les forces r\u00e9actionnaires que le socialisme devait vaincre. L’Affaire devint pour lui un combat pour la R\u00e9publique. Il se plongea dans les comptes rendus des proc\u00e8s et publia, \u00e0 l’automne 1898, Les Preuves<\/em>, d\u00e9montage m\u00e9thodique de l’accusation. Il y montrait notamment que le dossier secret avait \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9 aux juges \u00e0 l’insu de l’avocat de Dreyfus, au m\u00e9pris des r\u00e8gles les plus \u00e9l\u00e9mentaires de l’\u00c9tat de droit. \u00ab Nous tenons \u00e0 fournir au prol\u00e9tariat les \u00e9l\u00e9ments de discussion et de preuve<\/em> que nous avons recueillis \u00bb, \u00e9crivait-il dans la pr\u00e9face (c’est nous qui soulignons). Chez lui aussi, les preuves venaient d’abord, l’imp\u00e9ratif moral ensuite. Il faut, l\u00e0 encore, rendre hommage \u00e0 Jaur\u00e8s, qui sut changer de lorgnette politique et r\u00e9viser ses cat\u00e9gories d\u2019analyse. <\/p>\n\n\n\n

\u00c9mile Zola, de l’observateur \u00e0 l’acteur<\/h3>\n\n\n\n

Zola suivait l’Affaire avec un malaise croissant. Il bascula \u00e0 l’automne 1897, apr\u00e8s avoir entendu Scheurer-Kestner et pris connaissance du dossier \u00e9tablissant l’innocence de Dreyfus. Il comprit qu’il fallait un choc spectaculaire pour sortir l’opinion de l’impasse. Sa lettre ouverte visait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 provoquer un proc\u00e8s en diffamation, o\u00f9 les preuves seraient expos\u00e9es au grand jour. Plus encore que les faits, c’est leur dissimulation<\/em> qui le mit en mouvement : il la jugeait moralement intol\u00e9rable.<\/p>\n\n\n\n

Le colonel Henry avait fabriqu\u00e9 des faux pour suppl\u00e9er \u00e0 l’indigence du dossier authentique. Quand ils furent d\u00e9masqu\u00e9s, en ao\u00fbt 1898, et qu’il se donna la mort dans sa cellule du Mont-Val\u00e9rien, nombre d’antidreyfusards furent \u00e9branl\u00e9s. L’Affaire se termina par une gr\u00e2ce (1899), une loi d’amnistie (1900) et un arr\u00eat de la Cour de cassation de 1906 qui annulait le verdict sans renvoi devant une nouvelle juridiction.\u00a0Si leurs motivations furent plus politiques que morales, les institutions n\u2019en durent pas moins c\u00e9der devant le faisceau des preuves : Dreyfus fut r\u00e9habilit\u00e9 la m\u00eame ann\u00e9e. Si la pol\u00e9mique prit fin pour l’essentiel, c’est qu’elle avait eu un objet clair et d\u00e9limit\u00e9, et qu’elle avait ob\u00e9i aux r\u00e8gles de l’administration de la preuve.<\/p>\n\n\n\n

Dans l’affaire Dreyfus, les faits occup\u00e8rent le premier plan et finirent par emporter la conviction, sinon du camp antidreyfusard, du moins de beaucoup de ceux qui auraient pu rester indiff\u00e9rents. La fraude institutionnelle (pi\u00e8ces fabriqu\u00e9es, huis clos, faux t\u00e9moignages) avait m\u00eame pr\u00e9cipit\u00e9 l’effondrement de la position antidreyfusarde : chaque fraude r\u00e9v\u00e9l\u00e9e discr\u00e9ditait l’\u00e9difice entier, car chaque camp ne tenait que par sa fiabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique. Le camp antidreyfusard s\u2019\u00e9tait finalement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 indiff\u00e9rent au r\u00e9gime de la preuve, alors m\u00eame que celle-ci l’avait emport\u00e9 dans les institutions<\/em> (la Cour de cassation, la R\u00e9publique).<\/p>\n\n\n\n

La figure de l’intellectuel : sa naissance et sa l\u00e9gitimit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n

Le substantif \u00ab intellectuel<\/a> \u00bb s’est impos\u00e9 pendant l’affaire Dreyfus. Les antidreyfusards, Barr\u00e8s en t\u00eate, l’employ\u00e8rent pour railler Zola et les signataires des p\u00e9titions dreyfusardes : sous leur plume, le mot \u00e9tait p\u00e9joratif. L’Affaire a ainsi invent\u00e9 la figure de l’intellectuel qui d\u00e9fend d’un m\u00eame mouvement la v\u00e9rit\u00e9 et les principes moraux qui s’y rattachent, devenus indissociables.<\/p>\n\n\n\n

Cette figure repose sur une autorit\u00e9 d’un type particulier. Zola n’est ni juriste, ni militaire, ni homme politique : c’est un romancier c\u00e9l\u00e8bre, qui intervient au nom de la comp\u00e9tence morale que lui valent ses romans naturalistes et sa peinture du monde ouvrier. Son J’accuse<\/em> tire sa force de ce qu’il n’est pas partie prenante au conflit, comme pouvaient l\u2019\u00eatre Bernard Lazare ou Mathieu Dreyfus. Il n’est pas juif, pas plus que la plupart des d\u00e9fenseurs de Dreyfus, d\u2019Anatole France \u00e0 Jaur\u00e8s, de Charles P\u00e9guy \u00e0 Octave Mirbeau, pour n\u2019en citer que quelques-uns ; quant aux origines juives de Proust, par sa m\u00e8re, elles n’ont rien \u00e0 voir avec son engagement. Ces intellectuels pouvaient se pr\u00e9senter de fa\u00e7on convaincante comme \u00e9trangers au groupe auquel Dreyfus \u00e9tait assign\u00e9, donc d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s (beaucoup avaient plus \u00e0 perdre qu’\u00e0 gagner \u00e0 d\u00e9fendre un capitaine juif). Une telle position d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e<\/em> pouvait, du m\u00eame coup, pr\u00e9tendre \u00e0 l\u2019universel.<\/p>\n\n\n\n

Zola n’\u00e9tait pas seulement c\u00e9l\u00e8bre : il \u00e9tait moralement s\u00e9rieux<\/em>, au sens o\u00f9 l’entendait le XIXe si\u00e8cle. Les Rougon-Macquart<\/em> avaient fait de lui l’enqu\u00eateur impavide de la v\u00e9rit\u00e9 sociale, et son autorit\u00e9 litt\u00e9raire se convertissait en autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique. Rares \u00e9taient ceux qui pouvaient s’adresser \u00e0 la nation enti\u00e8re, et cette raret\u00e9 donnait du poids \u00e0 chaque voix ; celle de Zola pouvait atteindre un public d’ind\u00e9cis.<\/p>\n\n\n\n

La lenteur, condition du s\u00e9rieux<\/h2>\n\n\n\n

L’Affaire dura douze ans, de 1894 \u00e0 1906. Douze ann\u00e9es durant, les arguments s’accumul\u00e8rent, les preuves \u00e9merg\u00e8rent peu \u00e0 peu, les positions \u00e9volu\u00e8rent, et certains chang\u00e8rent de camp apr\u00e8s avoir examin\u00e9 les faits. Les comptes rendus st\u00e9nographiques des audiences permettaient au public de suivre les d\u00e9bats mot pour mot ; on lisait brochures et livres. La pol\u00e9mique avait de la profondeur parce qu’elle avait du temps.<\/p>\n\n\n\n

Douze ans, c’est assez pour \u00e9branler en profondeur la vie politique. L’Affaire creusa le foss\u00e9 entre r\u00e9publicains et antir\u00e9publicains ; elle contribua m\u00eame \u00e0 souder le camp r\u00e9publicain. Elle fut prise si au s\u00e9rieux que plusieurs personnalit\u00e9s de premier plan durent se retirer \u00e0 mesure que la v\u00e9rit\u00e9 se faisait jour : le chef d’\u00e9tat-major Boisdeffre d\u00e9missionna au lendemain des aveux d’Henry, en ao\u00fbt 1898, et le ministre de la Guerre Cavaignac quelques jours plus tard. L\u00e0 encore, la lenteur du processus et la gravit\u00e9 de ces d\u00e9missions attestaient le s\u00e9rieux de l\u2019Affaire. <\/p>\n\n\n\n

L’affaire du \u00ab g\u00e9nocide \u00bb \u00e0 Gaza<\/h2>\n\n\n\n

Je parle d’\u00ab affaire \u00bb \u00e0 propos de l’accusation de g\u00e9nocide \u00e0 Gaza parce que, comme dans le cas Dreyfus, une accusation d’une extr\u00eame gravit\u00e9 est port\u00e9e, cette fois contre un \u00c9tat. Port\u00e9e devant la justice, largement contest\u00e9e, elle semble \u00e0 beaucoup motiv\u00e9e par l\u2019antis\u00e9mitisme. Elle dresse l\u2019un contre l\u2019autre deux camps politiques fortement antagonistes et suscite manifestations et violences antis\u00e9mites. L\u2019accusation n\u2019est plus la haute trahison, mais le \u00ab crime des crimes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Cat\u00e9gorie juridique et morale, le g\u00e9nocide a souvent \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli apr\u00e8s coup<\/em>. Le g\u00e9nocide arm\u00e9nien n’a gu\u00e8re \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 comme tel pendant des d\u00e9cennies. La Shoah n’a \u00e9t\u00e9 pleinement prise en compte que des ann\u00e9es apr\u00e8s les faits. Au Rwanda, en 1994, pendant que les massacres se d\u00e9roulaient, les responsables occidentaux s’ing\u00e9niaient \u00e0 \u00e9viter le mot et parlaient d’\u00ab actes de g\u00e9nocide \u00bb pour se soustraire \u00e0 leurs obligations juridiques. Il a fallu des ann\u00e9es de proc\u00e9dure pour que le g\u00e9nocide de Srebrenica soit juridiquement \u00e9tabli. Le sch\u00e9ma se r\u00e9p\u00e8te : l’atrocit\u00e9 se produit, les preuves s’accumulent pendant des mois ou des ann\u00e9es, chercheurs et juristes d\u00e9battent des d\u00e9finitions, les institutions finissent par juger, quand elles le font. Le mot \u00ab g\u00e9nocide \u00bb arrivait tard, lourdement, au terme d’une longue d\u00e9lib\u00e9ration et sur la foi de preuves massives \u2013 si certains nient encore Srebrenica, ce n’est pas faute de preuves. Sur quoi repose donc l’accusation selon laquelle la riposte massive d’Isra\u00ebl \u00e0 Gaza serait un g\u00e9nocide ?<\/p>\n\n\n\n

Analyse de la base probatoire des accusations de g\u00e9nocide contre Isra\u00ebl<\/h2>\n\n\n\n

L’affaire Dreyfus s’est d\u00e9roul\u00e9e dans un monde o\u00f9 la dissimulation des faits<\/em> \u00e9tait le principal obstacle \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. L’arm\u00e9e cachait des documents, fabriquait des preuves, contr\u00f4lait ce que le public pouvait savoir. La force rh\u00e9torique de Picquart et de Zola venait de la r\u00e9v\u00e9lation<\/em> : voici ce qu’ils ont cach\u00e9 ! Celle-ci avait une valeur \u00e0 la fois probatoire et morale, car la dissimulation faisait scandale.<\/p>\n\n\n\n

Gaza pose le probl\u00e8me inverse, celui d’une surabondance de documentation : images satellites, t\u00e9moignages, bilans des victimes, requ\u00eates d\u00e9pos\u00e9es devant la CIJ, enqu\u00eates de l’ONU, vid\u00e9os film\u00e9es. L’obstacle n’est pas le manque de preuves, mais l’impossibilit\u00e9 pour chacune d’elles de devenir d\u00e9cisive dans un espace informationnel satur\u00e9 et fragment\u00e9, o\u00f9 chaque document est aussit\u00f4t enr\u00f4l\u00e9 dans un cadre moral pr\u00e9\u00e9tabli. C’est pourquoi l’architecture juridique du g\u00e9nocide a pu \u00eatre ignor\u00e9e, et le verdict rendu par l\u2019opinion publique <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le seuil juridique de l’\u00ab intention g\u00e9nocidaire \u00bb est extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9<\/h3>\n\n\n\n

Pour \u00eatre fond\u00e9e, l\u2019accusation doit \u00e9tablir le dolus specialis<\/em>, l’intention sp\u00e9cifique et d\u00e9montrable de d\u00e9truire un groupe comme tel<\/em>, et non comme la cons\u00e9quence in\u00e9vitable d’op\u00e9rations militaires, si horrifiants qu’en soient les r\u00e9sultats.<\/p>\n\n\n\n

Selon une jurisprudence internationale bien \u00e9tablie, les actes g\u00e9nocidaires doivent viser d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la destruction du groupe. Le glissement d’un crit\u00e8re volitif (vouloir la destruction) vers un crit\u00e8re cognitif (la pr\u00e9voir comme probable) a permis de brouiller la question centrale de l’accusation, celle de l’intention, s’agissant de la responsabilit\u00e9 d’un \u00c9tat <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. M\u00eame pr\u00e9visible, un grand nombre de victimes civiles ne constitue pas juridiquement un g\u00e9nocide si l’intention n’est<\/em> pas de d\u00e9truire le groupe. Or, faute d’enqu\u00eate officielle men\u00e9e \u00e0 son terme, nous ignorons toujours quels furent les ordres et les intentions de l\u2019arm\u00e9e, et si la mort des civils fut voulue en tant que telle (les dommages collat\u00e9raux, si douloureux soient-ils, ne rel\u00e8vent pas du g\u00e9nocide).<\/p>\n\n\n\n

Un usage s\u00e9lectif et d\u00e9contextualis\u00e9 des d\u00e9clarations comme preuves<\/h3>\n\n\n\n

Pour \u00e9tablir l’intention, l’Afrique du Sud, qui a saisi la CIJ, s’est appuy\u00e9e sur un recueil de d\u00e9clarations de responsables politiques isra\u00e9liens. L’\u00e9quipe juridique isra\u00e9lienne a r\u00e9pliqu\u00e9 qu’il s’agissait de propos sortis de leur contexte, de simples \u00ab affirmations \u00e9parses \u00bb. Amos Yadlin, ancien chef du renseignement militaire isra\u00e9lien, a jug\u00e9 l’accusation infond\u00e9e : l’objectif, selon lui, \u00e9tait de d\u00e9truire le Hamas, non les Palestiniens <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. John Spencer, officier am\u00e9ricain \u00e0 la retraite et sp\u00e9cialiste de la guerre urbaine, tout en reconnaissant l’ampleur des destructions, a soutenu qu’Isra\u00ebl ne commettait pas de g\u00e9nocide, en invoquant \u00ab la masse de preuves de ce qu’Isra\u00ebl fait pour pr\u00e9server les infrastructures, la vie civile, pour fournir des services \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Le rapport d’Amnesty International publi\u00e9 en d\u00e9cembre 2024 concluait, lui, au g\u00e9nocide. Il s’appuyait pour cela largement sur des d\u00e9clarations de responsables politiques, en grande partie d\u00e9pourvus d\u2019autorit\u00e9 sur Tsahal, et n\u2019accordait aucun poids aux \u00e9l\u00e9ments contraires : les rappels de l’avocat g\u00e9n\u00e9ral militaire de Tsahal sur le devoir des soldats de respecter le droit de la guerre, les comptes rendus d\u00e9classifi\u00e9s du cabinet ordonnant \u00e0 l’arm\u00e9e d’accro\u00eetre l’aide humanitaire \u00e0 Gaza, ou les avertissements enjoignant \u00e0 la population civile d\u2019\u00e9vacuer ses habitations. La section isra\u00e9lienne d\u2019Amnesty International, la plus proche des \u00e9v\u00e9nements et du terrain, avait quant \u00e0 elle d\u00e9savou\u00e9 le rapport de l\u2019organisation m\u00e8re apr\u00e8s sa publication. Ce d\u00e9saccord ne donna lieu \u00e0 aucune discussion, \u00e0 aucune d\u00e9lib\u00e9ration sur les m\u00e9thodes d\u2019analyse et de recueil des preuves : l\u2019antenne isra\u00e9lienne fut suspendue pour deux ans en janvier 2025, et elle est aujourd\u2019hui d\u00e9finitivement ferm\u00e9e.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Retenir les citations incendiaires de seconds couteaux en \u00e9cartant tous les \u00e9l\u00e9ments contraires est un vice probatoire, d’autant que les indices attestent une destruction massive autant qu\u2019une politique syst\u00e9matique allant en sens inverse (l’arm\u00e9e isra\u00e9lienne a par exemple autoris\u00e9 la distribution de vaccins, ou tent\u00e9 d’\u00e9carter les civils du danger par des milliers de messages d’avertissement). L’accusation de g\u00e9nocide exige une lente accumulation de preuves d\u2019intention, qui \u00e9mergera peut-\u00eatre au terme de l\u2019enqu\u00eate mais fait pour l’instant d\u00e9faut. Ce que nous savons en revanche avec certitude, c\u2019est qu\u2019assez d\u2019\u00e9l\u00e9ments contredisent la th\u00e8se du g\u00e9nocide pour que nous puissions dire, avec l\u2019humilit\u00e9 n\u00e9cessaire devant une accusation aussi grave : nous ne savons pas s’il y a eu g\u00e9nocide. <\/p>\n\n\n\n

La confusion entre crimes de guerre et g\u00e9nocide<\/h3>\n\n\n\n

Isra\u00ebl a vraisemblablement commis de graves violations du droit international humanitaire, mais celles-ci ne constituent pas, en elles-m\u00eames, un g\u00e9nocide. Son repr\u00e9sentant juridique, Christopher Staker, a soutenu devant la CIJ que \u00ab les morts in\u00e9vitables et la souffrance humaine propres \u00e0 tout conflit ne constituent pas en soi un comportement d\u00e9montrant de mani\u00e8re plausible une intention g\u00e9nocidaire \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Des chercheurs du Centre Begin-Sadat de l’universit\u00e9 Bar-Ilan ont fait valoir que, pour prouver le g\u00e9nocide, les accusateurs d’Isra\u00ebl devraient d\u00e9montrer qu’il a cherch\u00e9 \u00e0 maximiser<\/em> les pertes civiles, et que les nombreuses mesures prises pour les r\u00e9duire, si imparfaites soient-elles, rendent l’accusation intenable. Ni les violations probables du droit de la guerre ni la d\u00e9cision, si catastrophique f\u00fbt-elle, de bloquer l’aide humanitaire pendant onze semaines au printemps 2025 ne constituent un g\u00e9nocide. Danny Orbach, historien de la guerre \u00e0 l’Universit\u00e9 h\u00e9bra\u00efque de J\u00e9rusalem et principal auteur de l’\u00e9tude, a affirm\u00e9 que l’accusation \u00ab est intenable au regard des mesures prises par Isra\u00ebl pour r\u00e9duire les pertes civiles, m\u00eame si Tsahal n’a pas cherch\u00e9 \u00e0 minimiser les dommages collat\u00e9raux dans 100 % des cas, et m\u00eame si ces mesures n’ont pas toujours \u00e9t\u00e9 efficaces \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce qui heurte la sensibilit\u00e9 morale et humanitaire ne vaut pas, en tant que tel, verdict juridique. Cette distinction, pourtant \u00e9l\u00e9mentaire, nous ne savons plus la faire.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Assouplir le g\u00e9nocide<\/h3>\n\n\n\n

Quand les preuves sont bancales, reste un rem\u00e8de : \u00e9largir et assouplir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la d\u00e9finition du g\u00e9nocide. Pour que la guerre \u00e0 Gaza puisse \u00eatre qualifi\u00e9e de g\u00e9nocide, Amnesty International a explicitement critiqu\u00e9 comme \u00ab trop \u00e9troite \u00bb la d\u00e9finition retenue par la jurisprudence internationale, notamment les crit\u00e8res de la CIJ, qui rendraient tr\u00e8s difficile la qualification de g\u00e9nocide dans un conflit arm\u00e9. Elle lui a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 une approche plus \u00ab souple \u00bb, d\u00e9duisant l’intention de sch\u00e9mas de comportement, de d\u00e9clarations de responsables et de l’ampleur des destructions. \u00c0 propos du crit\u00e8re de la CIJ, selon lequel l’intention g\u00e9nocidaire doit \u00eatre la seule conclusion raisonnable que l’on puisse tirer des faits, le rapport d\u00e9clare : \u00ab Comme expos\u00e9 ci-dessous, Amnesty International consid\u00e8re qu’il s’agit d’une interpr\u00e9tation trop \u00e9troite de la jurisprudence internationale, qui exclurait de fait toute conclusion de g\u00e9nocide dans le contexte d’un conflit arm\u00e9. \u00bb Amnesty a donc \u00e9cart\u00e9 le crit\u00e8re jurisprudentiel de r\u00e9f\u00e9rence et l’a remodel\u00e9 pour faire entrer l’action militaire \u00e0 Gaza dans son propre sc\u00e9nario. Le proc\u00e9d\u00e9 laisse songeur.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le rapport affirme en outre n’avoir \u00ab trouv\u00e9 aucune preuve, dans aucun des cas, de l’existence d’une cible militaire l\u00e9gitime sur le lieu de l’attaque ou \u00e0 proximit\u00e9 \u00bb. Mais ne pas trouver trace d’un objectif militaire ne prouve pas que l’intention<\/em> \u00e9tait de frapper des civils, encore moins de commettre un g\u00e9nocide. L’absence de preuve d’une cible militaire ne vaut pas preuve que les civils \u00e9taient vis\u00e9s : Amnesty tient pourtant l’une pour l’\u00e9quivalent de l’autre, au prix d’un sophisme probatoire \u00e9l\u00e9mentaire.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

L’\u00e9trange d\u00e9formation de l’ordonnance de la CIJ<\/h3>\n\n\n\n

La principale source de confusion dans le d\u00e9bat public tient \u00e0 ce que l’ordonnance en indication de mesures conservatoires rendue par la CIJ le 26 janvier 2024 a \u00e9t\u00e9 lue comme une d\u00e9cision sur le fond. La Cour l’\u00e9crit pourtant elle-m\u00eame : \u00ab \u00c0 ce stade de la proc\u00e9dure, [\u2026] la Cour n’est pas appel\u00e9e \u00e0 se prononcer d\u00e9finitivement sur le point de savoir si les droits que l’Afrique du Sud souhaite voir prot\u00e9g\u00e9s existent. Il lui faut seulement d\u00e9terminer si les droits que l’Afrique du Sud revendique et dont elle sollicite la protection sont plausibles. \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> Juger une pr\u00e9tention \u00ab plausible \u00bb, ce qui suffit pour ordonner des mesures conservatoires, ce n’est pas \u00e9tablir qu’un g\u00e9nocide a eu lieu, c’est seulement reconna\u00eetre que la question m\u00e9rite d’\u00eatre examin\u00e9e (et je suis la premi\u00e8re \u00e0 exiger que cet examen se fasse). L’ordonnance a n\u00e9anmoins \u00e9t\u00e9 largement re\u00e7ue comme un verdict, ce qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait en rien.<\/p>\n\n\n\n

Le 29 avril 2026, Karim Khan, procureur de la CPI alors en cong\u00e9, a accord\u00e9 un entretien remarqu\u00e9 au journaliste Mehdi Hasan, pour sa plateforme Zeteo. Hasan l’a press\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises de d\u00e9clarer que les actions d’Isra\u00ebl \u00e0 Gaza constituaient un g\u00e9nocide. Khan, qui n’a rien d’un sympathisant d’Isra\u00ebl (c’est lui qui a requis en 2024 les mandats d’arr\u00eat contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant), s’y est refus\u00e9 : \u00ab Il faudrait \u00eatre un procureur imprudent pour agir simplement sous la pression de la clameur. On agit sur la base de preuves. \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n

Khan refusait d\u2019ent\u00e9riner le verdict de g\u00e9nocide, signifiant peut-\u00eatre ainsi que les preuves n’\u00e9taient pas encore r\u00e9unies<\/em>. Quand Hasan a object\u00e9 qu’\u00ab \u00e0 peu pr\u00e8s tous les experts \u00bb parlent de g\u00e9nocide, il a tenu bon : \u00ab aucun crime n’est exclu si les preuves sont l\u00e0 \u00bb, a-t-il affirm\u00e9, sans pour autant dire que ces preuves existaient.<\/p>\n\n\n\n

Cette d\u00e9claration aurait d\u00fb produire deux effets : suspendre l’accusation jusqu’\u00e0 ce que la Cour ait achev\u00e9 ses travaux, et d\u00e9placer la discussion vers la proportionnalit\u00e9 de la riposte isra\u00e9lienne et ses violations du droit de la guerre. Il n’en a rien \u00e9t\u00e9 ; journaux et r\u00e9seaux sociaux ont \u00e0 peine relev\u00e9 la mise au point. Le camp de l’accusation est en r\u00e9alit\u00e9 indiff\u00e9rent<\/em> aux proc\u00e9dures judiciaires, aux d\u00e9finitions juridiques et aux preuves effectives. Ces proc\u00e9dures, qui \u00e9taient au c\u0153ur de l’affaire Dreyfus, ont ici discr\u00e8tement disparu. On leur pr\u00e9f\u00e8re l\u2019infamie que charrie un mot lourd d\u2019histoire. <\/p>\n\n\n\n

La vitesse de l’information<\/h2>\n\n\n\n

Quelques jours \u00e0 peine apr\u00e8s le d\u00e9but de la riposte isra\u00e9lienne, en octobre 2023, des universitaires, des militants et des intellectuels parlaient d\u00e9j\u00e0 de g\u00e9nocide. D\u00e8s le 13 octobre, Raz Segal, historien isra\u00e9lien des g\u00e9nocides alors peu connu, qualifiait dans Jewish Currents<\/em> les op\u00e9rations isra\u00e9liennes de \u00ab cas d’\u00e9cole de g\u00e9nocide \u00bb. Formul\u00e9e presque au lendemain du d\u00e9clenchement de la guerre, cette th\u00e8se fut aussit\u00f4t prise au s\u00e9rieux par des m\u00e9dias et des militants.<\/p>\n\n\n\n

Le 29 d\u00e9cembre 2023, moins de trois mois apr\u00e8s le d\u00e9but de la guerre, l’Afrique du Sud saisissait la CIJ sur le fondement de la Convention de 1948 pour la pr\u00e9vention et la r\u00e9pression du crime de g\u00e9nocide, soutenant qu’Isra\u00ebl commettait un g\u00e9nocide contre les Palestiniens de Gaza. (Seul pr\u00e9c\u00e9dent plus rapide : l\u2019Ukraine, qui saisit la CIJ deux jours apr\u00e8s l\u2019invasion russe, mais pr\u00e9cis\u00e9ment pour d\u00e9noncer l\u2019usage abusif que Poutine faisait de l\u2019accusation de g\u00e9nocide.)<\/p>\n\n\n\n

Con\u00e7ue pour des processus institutionnels lents, l’architecture juridique de la Convention se trouvait d\u00e9ploy\u00e9e \u00e0 une vitesse pour laquelle elle n’avait jamais \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e. \u00c0 peine la riposte \u00e0 Gaza engag\u00e9e, le mot \u00e9tait prononc\u00e9, et appliqu\u00e9 avec autorit\u00e9 \u00e0 une situation notoirement plong\u00e9e dans le brouillard de la guerre.<\/p>\n\n\n\n

Le J’accuse<\/em> de Zola tirait en partie sa puissance de ce qu’il venait apr\u00e8s plus de trois ann\u00e9es d’accumulation de documents, d’appels rejet\u00e9s, de preuves de falsification et de d\u00e9couvertes \u00e9touff\u00e9es. Dreyfus \u00e9tait un seul homme, son dossier \u00e9tait simple, et pourtant il fallut trois ans pour que la v\u00e9rit\u00e9 se fasse jour. L\u2019intervention de Zola couronnait un long processus probatoire, et son autorit\u00e9 tenait aussi \u00e0 ce caract\u00e8re tardif.<\/p>\n\n\n\n

Les accusations concernant Gaza sont survenues avec une rapidit\u00e9 stup\u00e9fiante, au d\u00e9but de la guerre, et non en son milieu ou \u00e0 son terme. C’est pourquoi elles donnent le sentiment d\u2019avoir fait fi de la notion m\u00eame de preuve. Entendons-nous : cette pr\u00e9cocit\u00e9 n’est pas toujours un tort, puisque la Convention vise justement \u00e0 permettre l’alerte pr\u00e9coce, pour que le \u00ab plus jamais \u00e7a \u00bb ne reste pas un regret r\u00e9trospectif. Mais une alerte n’est pas une accusation. L’accusation, elle, criminalise une entit\u00e9 sans porter le poids d’une preuve qu’elle n’a pas encore assembl\u00e9e, dans un environnement informationnel qui n’attend plus qu’elle le soit.<\/p>\n\n\n\n

Avec cette documentation en temps r\u00e9el, l’esprit d’enqu\u00eate cesse d’op\u00e9rer. Images satellites, d\u00e9clarations film\u00e9es de responsables isra\u00e9liens, bilans quotidiens des victimes : le dossier semblait se constituer de lui-m\u00eame, publiquement et instantan\u00e9ment, comme s’il portait en lui sa propre \u00e9vidence et rendait l’enqu\u00eate superflue. Lors des g\u00e9nocides pr\u00e9c\u00e9dents, il avait fallu exhumer patiemment les documents. Ici, ils se diffusaient d’eux-m\u00eames, et l\u2019interpr\u00e9tation n’avait plus qu’\u00e0 puiser sans effort dans le vieux r\u00e9servoir des st\u00e9r\u00e9otypes antis\u00e9mites. <\/p>\n\n\n\n

Ce d\u00e9ploiement rapide a effac\u00e9 les distinctions entre d\u00e9faut de proportionnalit\u00e9, crimes de guerre, crimes contre l’humanit\u00e9 et g\u00e9nocide. Une fois entr\u00e9 dans la circulation des militants, des r\u00e9seaux et des m\u00e9dias, le terme perdait sa d\u00e9finition juridique pour devenir une accusation infamante. Prof\u00e9r\u00e9, il devenait difficile \u00e0 contester sans \u00eatre accus\u00e9 de \u00ab n\u00e9gationnisme \u00bb. Investi d’une autorit\u00e9 morale performative, il frappait d’ill\u00e9gitimit\u00e9 les conditions \u00e9l\u00e9mentaires de l\u2019exercice de la justice : la suspension du jugement jusqu\u2019au verdict, le scrupule \u00e9pist\u00e9mologique, la capacit\u00e9 de mettre en balance des \u00e9l\u00e9ments contradictoires dans une situation aussi complexe que la guerre. <\/p>\n\n\n\n

L’effondrement de l’intellectuel faisant autorit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n

Autre diff\u00e9rence frappante avec l’affaire Dreyfus : la position sociale de ceux qui accusent. Sous la IIIe R\u00e9publique, c’\u00e9tait l’arm\u00e9e qui produisait des faux grossiers et des preuves si fragiles qu’on put les contester efficacement. Dans l’affaire de Gaza, c’est le camp qui se dit h\u00e9ritier des dreyfusards (tout un \u00e9cosyst\u00e8me d’ONG et de sp\u00e9cialistes des g\u00e9nocides, relay\u00e9 par des m\u00e9dias, des blogueurs, des tiktokeurs et des militants) qui ignore les preuves.<\/p>\n\n\n\n

Cet \u00e9cosyst\u00e8me a instantan\u00e9ment amplifi\u00e9 des jugements pr\u00e9liminaires, court-circuitant la d\u00e9lib\u00e9ration qu’ils appellent normalement. Des chercheurs comme Segal ou Bartov, s’estimant habilit\u00e9s \u00e0 trancher, ont soustrait l’accusation \u00e0 toute d\u00e9lib\u00e9ration (le second, il est vrai, est entr\u00e9 dans le d\u00e9bat un peu plus tard que le premier).<\/p>\n\n\n\n

En quelques semaines, le mot g\u00e9nocide est pass\u00e9 des m\u00e9dias aux associations universitaires, aux ONG et \u00e0 l’ONU. Par un m\u00e9canisme typique de ce que les sociologues appellent l’isomorphisme institutionnel (l’imitation), doubl\u00e9 de l\u2019autorit\u00e9 symbolique que conf\u00e8re le statut universitaire, les militants se sont ralli\u00e9s \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 produite par les institutions. Objectiv\u00e9e par des requ\u00eates judiciaires mal interpr\u00e9t\u00e9es, des rapports d’ONG qui ont transform\u00e9 la d\u00e9finition du g\u00e9nocide, et la r\u00e9p\u00e9tition sans fin des trolls sur les r\u00e9seaux sociaux, l’\u00e9tiquette de g\u00e9nocide est devenue un fait \u00e9tabli. Ensemble, ces organisations produisent ce qui semble une \u00e9vidence<\/em> mais n\u2019est qu\u2019un effet d\u2019autorit\u00e9 : on reconna\u00eet l\u00e0 ce que Berger et Luckmann ont appel\u00e9 la construction sociale de la r\u00e9alit\u00e9 <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Cette r\u00e9alit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 produite par une infrastructure juridique et savante pr\u00e9existante<\/em> : une communaut\u00e9 de sp\u00e9cialistes des g\u00e9nocides, de juristes internationaux et d’organisations de d\u00e9fense des droits humains, pr\u00eate \u00e0 appliquer rapidement ce cadre. La Convention sur le g\u00e9nocide, la CIJ, tout l’appareil du droit international humanitaire pouvaient \u00eatre mobilis\u00e9s \u00e0 la demande. Si l’Afrique du Sud a pu d\u00e9poser sa requ\u00eate en quelques semaines, c’est en partie parce que le genre m\u00eame de cette requ\u00eate \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9. Raz Segal et Omer Bartov ont soutenu que ce qui se produisait r\u00e9pondait aux d\u00e9finitions juridiques et historiques du g\u00e9nocide, mais ils raisonnaient \u00e0 partir de la th\u00e9orie et de leur opinion, non des faits et des d\u00e9cisions de justice. Bartov, qui affirmait en novembre 2023 qu\u2019il n\u2019y avait pas encore de g\u00e9nocide, changea ensuite d\u2019avis. Dans une tribune du New York Times<\/em> au titre curieux \u00ab Je suis sp\u00e9cialiste des g\u00e9nocides. Je le reconnais quand je le vois \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l’historien de la Shoah affirmait, du haut de sa chaire universitaire, qu’il voyait<\/em> un g\u00e9nocide. En r\u00e9alit\u00e9, il n’avait rien vu : il ne pouvait entrer \u00e0 Gaza, le gouvernement isra\u00e9lien en ayant interdit l\u2019acc\u00e8s aux journalistes comme aux chercheurs. Il s’appuyait sur des d\u00e9clarations de dirigeants isra\u00e9liens et sur les images des destructions massives \u00e0 Gaza, h\u00f4pitaux, universit\u00e9s, \u00e9coles, mosqu\u00e9es, sites patrimoniaux, stations d’\u00e9puration et terres agricoles. Il y voyait une politique visant \u00e0 rendre impossible \u00ab la renaissance de la vie palestinienne \u00bb, confondant les ravages et les effets de la guerre avec l\u2019intention g\u00e9nocidaire. Effets et intentions doivent demeurer des cat\u00e9gories analytiques distinctes. Ces chercheurs ne sont vraisemblablement pas antis\u00e9mites. Ils ont projet\u00e9 leurs cat\u00e9gories analytiques sur un \u00e9v\u00e9nement confus, et journaux et r\u00e9seaux sociaux, souvent anim\u00e9s d\u2019intentions malveillantes, se sont empress\u00e9s de recycler leurs affirmations.<\/p>\n\n\n\n

Ce processus de projection est bien connu des sciences sociales. Le psychologue Nick Haslam a propos\u00e9 la notion d\u2019\u00ab extension conceptuelle \u00bb (concept creep<\/em>) pour d\u00e9crire l’\u00e9largissement de certaines notions, horizontalement (\u00e0 de nouveaux ph\u00e9nom\u00e8nes) et verticalement (\u00e0 des cas moins graves) <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ainsi le \u00ab traumatisme \u00bb s’applique-t-il d\u00e9sormais indiff\u00e9remment \u00e0 la famille, au travail ou \u00e0 la guerre, ce qui rend le concept \u00e0 la fois vague et d\u00e9mesur\u00e9ment large. Le \u00ab g\u00e9nocide \u00bb semble \u00e0 son tour suivre une voie similaire. Pourquoi cette extension conceptuelle ? Quatre traits de la sociologie des communaut\u00e9s scientifiques l’expliquent. Les int\u00e9r\u00eats professionnels<\/em> : \u00e9largir un concept, c’est disposer de davantage d’\u00e9v\u00e9nements \u00e0 \u00e9tudier et \u00e0 enseigner, organiser plus de colloques, obtenir plus de citations et un plus grand \u00e9cho public. L’entrepreneuriat moral<\/em> : Howard Becker a forg\u00e9 le concept d’entrepreneurs de morale pour d\u00e9signer les acteurs, experts et militants, qui s’emploient \u00e0 faire reconna\u00eetre des probl\u00e8mes sociaux comme de graves menaces morales et y gagnent influence et ressources <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les structures d’incitation<\/em> : le monde universitaire r\u00e9compense la nouveaut\u00e9 et la pertinence plus que la rigueur terminologique <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Titularisation, promotion, financements et politiques \u00e9ditoriales des revues valorisent les th\u00e8ses nouvelles, sensationnelles ou socialement pertinentes davantage que la pr\u00e9cision conceptuelle ou la r\u00e9plication. Les disciplines universitaires comme corporations<\/em> : le sociologue Randall Collins a soutenu que les disciplines universitaires fonctionnent comme des corporations, o\u00f9 th\u00e9ories et concepts constituent un capital culturel servant \u00e0 tracer des fronti\u00e8res, \u00e0 rivaliser pour le statut et \u00e0 alimenter l’inflation des dipl\u00f4mes. Les chercheurs \u00e9tendent leur domaine pour accro\u00eetre l’influence de leur corporation <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Fait notable, la revendication de justice sociale et la radicalit\u00e9 des intellectuels vont de pair avec la croissance exponentielle des r\u00e9tributions financi\u00e8res dans l’espace public. Zola avait pris des risques immenses : il dut s’exiler en Angleterre et paya peut-\u00eatre son engagement de sa vie. Mais un Zola, un Drumont ou un Maurras d\u2019aujourd\u2019hui s’enrichirait gr\u00e2ce \u00e0 une audience mondiale, au circuit international des conf\u00e9rences, aux blogs, aux podcasts et \u00e0 un r\u00e9seau d’organisations et de donateurs (La France juive<\/em> de Drumont connut plus d’une centaine de tirages d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e et La Libre Parole <\/em>fut \u00e9galement un succ\u00e8s commercial ; mais ce furent l\u00e0 des exceptions). Le militantisme des intellectuels est \u00e9troitement li\u00e9 au fait que les id\u00e9es circulent d\u00e9sormais sur un march\u00e9 hautement structur\u00e9 o\u00f9 des publics partisans r\u00e9tribuent les id\u00e9es qui les confortent. Le plaidoyer et la d\u00e9nonciation, de tous bords politiques, \u00ab rapportent \u00bb davantage, car ils activent des r\u00e9seaux, des organisations et des publics pr\u00eats \u00e0 payer pour une opinion.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La fragmentation de l’espace public<\/h2>\n\n\n\n

Autre trait caract\u00e9ristique : la fragmentation de l’espace public. Au temps de l\u2019affaire Dreyfus, une cinquantaine de journaux se faisaient concurrence ; on compte aujourd\u2019hui des milliers de sources d\u2019information, chacune avec son public. Un Zola d’aujourd’hui ne serait c\u00e9l\u00e9br\u00e9 que par les convaincus, et ignor\u00e9 ou moqu\u00e9 par les autres. L’autorit\u00e9 a migr\u00e9 vers des podcasteurs aux millions d’auditeurs, des auteurs de Substack aux lectorats fid\u00e8les, des blogueurs. Ces figures confortent<\/em> des communaut\u00e9s existantes plus qu’elles ne convertissent<\/em> des adversaires. Zola, lui, atteignait des gens qui ne le croyaient pas. Cette capacit\u00e9 d\u2019adopter un autre point de vue, de changer de position, semble compromise : dans un espace fragment\u00e9, la parole sert surtout \u00e0 fournir \u00e0 chacun des arguments pour justifier sa position pr\u00e9alable.<\/p>\n\n\n\n

Parce que le public est si fragment\u00e9, une intervention \u00e0 la Zola serait dilu\u00e9e au lieu d’\u00eatre explosive. Paradoxalement, la d\u00e9mocratisation de la parole l’a d\u00e9valu\u00e9e : quand tout le monde a une tribune, le signal devient bruit. L’autorit\u00e9 morale et intellectuelle exige une raret\u00e9 et un s\u00e9rieux qui ont disparu.<\/p>\n\n\n\n

Internet expose toute autorit\u00e9 \u00e0 la contestation de gens sans titres mais \u00e0 l’audience immense. D\u00e8s qu’une figure \u00e0 la Zola prend la parole, mille voix s’\u00e9l\u00e8vent, non pour discuter l’argument, mais pour mettre en cause les motivations de l’orateur, ses financements cach\u00e9s, son identit\u00e9 ethnique, ses d\u00e9clarations pass\u00e9es. On attaque la personne<\/em>, les preuves<\/em> sont secondaires.<\/p>\n\n\n\n

Chaque camp tient les faits pour \u00e9vidents et soup\u00e7onne l’autre de mentir ou d’avoir subi un lavage de cerveau. L’espace psychologique o\u00f9 une intervention \u00e0 la Zola pourrait op\u00e9rer supposait un public incertain<\/em> des faits, pr\u00eat \u00e0 douter, susceptible d’\u00eatre persuad\u00e9. Ce public n\u2019existe plus, il s\u2019est \u00e0 la fois rigidifi\u00e9 dans ses convictions et diffract\u00e9 dans son \u00e9parpillement spatial et social. <\/p>\n\n\n\n

Coh\u00e9rence et incoh\u00e9rence id\u00e9ologiques<\/h2>\n\n\n\n

Dreyfusards et antidreyfusards n’\u00e9taient pas simplement \u00ab pour \u00bb ou \u00ab contre \u00bb Dreyfus. Ils incarnaient deux visions du monde coh\u00e9rentes et \u00e9labor\u00e9es : d’un c\u00f4t\u00e9 les valeurs r\u00e9publicaines, les droits individuels, la s\u00e9paration de l’\u00c9glise et de l’\u00c9tat ; de l’autre le nationalisme, l’autorit\u00e9 militaire, la religion et l’antis\u00e9mitisme comme doctrine politique. Ces positions avaient une profondeur philosophique. On pouvait comprendre l\u2019id\u00e9ologie des antidreyfusards tout en les combattant.<\/p>\n\n\n\n

Les controverses contemporaines fonctionnent autrement. Ce sont de vastes parapluies sous lesquels s’abritent des groupes h\u00e9t\u00e9roclites.<\/p>\n\n\n\n

En apparence, le camp propalestinien, celui de l’accusation de g\u00e9nocide, semble id\u00e9ologiquement coh\u00e9rent : progressiste, postcolonial, solidaire du Sud global, profond\u00e9ment m\u00e9fiant envers la puissance occidentale. Mais \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s, cette coh\u00e9rence s’effrite. On y trouve des militants de gauche qui appliquent des grilles anti-imp\u00e9rialistes pour combattre l\u2019extr\u00eame droite ; des sympathisants ou compagnons de route islamistes aux motivations religieuses et nullement \u00e9mancipatrices ; des d\u00e9fenseurs lib\u00e9raux des droits humains, attach\u00e9s au cadre du droit international ; des universitaires postcoloniaux pour qui la cause palestinienne est le dernier cas non r\u00e9solu de colonialisme classique ; de jeunes tiktokeurs \u00e0 l’engagement humanitaire, port\u00e9 par les r\u00e9seaux sociaux, et aux connaissances historiques limit\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Ces groupes partagent une r\u00e9alit\u00e9, celle du g\u00e9nocide, pour des raisons parfois incompatibles. L’universaliste la\u00efque et l’islamiste ne sont pas des alli\u00e9s naturels ; le juriste lib\u00e9ral et le penseur anti-occidental n’ont pas grand-chose en commun sur le plan philosophique. Ce qui les r\u00e9unit, c’est l’objet de leur opposition, non un projet commun. Le camp pro-isra\u00e9lien, coalition tout aussi fractur\u00e9e, souffre de la m\u00eame incoh\u00e9rence. On y trouve des n\u00e9oconservateurs pour qui Isra\u00ebl est une ligne de front de la civilisation occidentale face \u00e0 l’islamisme ; des chr\u00e9tiens \u00e9vang\u00e9liques anim\u00e9s par des engagements th\u00e9ologiques envers Isra\u00ebl ; des sionistes de gauche angoiss\u00e9s par les pertes civiles mais refusant, pour l\u2019heure, la qualification de g\u00e9nocide ; des communaut\u00e9s juives agissant avant tout sous l’effet du traumatisme historique et de la peur existentielle ; des juifs de droite qui justifient la politique du gouvernement isra\u00e9lien ; des nationalistes d\u2019extr\u00eame droite, en Europe et en Am\u00e9rique, qui soutiennent Isra\u00ebl parce qu’ils projettent sur le pays leur propre hostilit\u00e9 envers les populations musulmanes.<\/p>\n\n\n\n

Dans les deux cas, ce qui fait tenir ensemble des groupes si disparates, c’est la haine : l’objet ha\u00ef les soude bien plus que le discours. Une haine nourrit l’autre, si bien que haine et contre-haine semblent devenues le ciment de ces camps et le r\u00e9gime ordinaire de l’espace public.<\/p>\n\n\n\n

Le contraste historique est parlant. La coalition dreyfusarde n\u2019allait pas sans tensions : anarchistes, socialistes, r\u00e9publicains mod\u00e9r\u00e9s, et m\u00eame quelques catholiques lib\u00e9raux s\u2019y c\u00f4toyaient. Mais en s’organisant, elle s’est trouv\u00e9 une vision et une d\u00e9finition, la l\u00e9galit\u00e9 r\u00e9publicaine, devenue sa v\u00e9ritable langue commune.<\/p>\n\n\n\n

Dans le d\u00e9bat sur Gaza, rien de tel. Ou plut\u00f4t, si une langue commune s’\u00e9labore \u00e0 mesure que la controverse se d\u00e9ploie, c’est celle de l’antisionisme, concept politiquement pauvre et inepte, incapable de fournir un socle philosophique ou moral.<\/p>\n\n\n\n

Conclusion : le divorce entre v\u00e9rit\u00e9 et justice<\/h2>\n\n\n\n

On cite souvent l’affaire Dreyfus comme le mod\u00e8le de la controverse d\u00e9mocratique, parce qu’elle montre une soci\u00e9t\u00e9 capable de se diviser sur une question de justice, puis de se corriger. L\u2019Affaire fut loin d\u2019\u00eatre parfaite, mais elle demeure exemplaire en ce qu\u2019elle a op\u00e9r\u00e9 la synth\u00e8se de la justice et de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie. Ce qui manque aux controverses contemporaines, c\u2019est le d\u00e9sir m\u00eame d\u2019un socle factuel, une figure d’autorit\u00e9 intellectuelle d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e, le primat de l\u2019enqu\u00eate sur la conviction.<\/p>\n\n\n\n

L’accusation de g\u00e9nocide mobilise un r\u00e9seau dense d’organisations, de chercheurs, d’institutions et d’ONG qui agissent en symbiose et sont capables de cr\u00e9er, par synergie et par isomorphisme, une r\u00e9alit\u00e9 puissante, des cat\u00e9gories qui semblent aller de soi. Elle s’est construite en ignorant les r\u00e8gles \u00e9l\u00e9mentaires de la preuve. L’affaire Dreyfus, elle, avait \u00e9t\u00e9 rendue possible par une architecture de la sph\u00e8re publique o\u00f9 des intellectuels d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s analysaient des preuves sur un temps institutionnel long. <\/p>\n\n\n\n

Cette \u00e9conomie morale a disparu dans l’affaire de Gaza. Le lien entre le fait d\u00e9montr\u00e9<\/em> et la r\u00e9ponse morale<\/em> s’est rompu. Les convictions morales pr\u00e9c\u00e8dent les faits, trop de faits se disputent le statut d’argument d\u00e9finitif, et trop d’acteurs confondent l’expertise avec l’autorit\u00e9 que leur conf\u00e8re une institution. La nouvelle architecture de l’information permet de rallier des publics fragment\u00e9s autour de r\u00e9alit\u00e9s \u00e9motionnelles<\/em> qui envahissent l\u2019espace psychique. C\u2019est cette conversion des valeurs en pseudo-factualit\u00e9 qui caract\u00e9rise le d\u00e9bat contemporain.<\/p>\n\n\n\n

La pol\u00e9mique dreyfusienne se d\u00e9ployait encore dans l’espace du logos<\/em>, de l’argumentation raisonn\u00e9e. Certains d\u00e9saccords peuvent \u00eatre tranch\u00e9s, et sont en cela plus rationnels que d’autres. Les controverses contemporaines (sur le climat, les vaccins, l’immigration, l’identit\u00e9) se d\u00e9roulent de plus en plus sur le terrain de l’identit\u00e9 et de l’affect ; elles en deviennent \u00e0 la fois plus intenses et moins solubles. Portant sur des valeurs, des identit\u00e9s et des visions morales du monde, elles ne peuvent par principe \u00eatre tranch\u00e9es. Il n’existe plus d’\u00e9quivalent du bordereau<\/em> qu’on puisse soumettre \u00e0 l’examen. La question du g\u00e9nocide \u00e0 Gaza a \u00e9t\u00e9 convertie en une controverse morale, noy\u00e9e dans un salmigondis de faits. La force du camp dreyfusard tenait au lien \u00e9troit qu’il avait nou\u00e9 entre v\u00e9rit\u00e9 et justice : la morale ne pouvait se s\u00e9parer de l’\u00e9pist\u00e9mologie. Le camp qui se veut aujourd’hui celui de la justice est devenu indiff\u00e9rent \u00e0 la preuve et \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. En dissociant les deux, il a vid\u00e9 ses revendications de leur substance et les a r\u00e9duites \u00e0 une simple gesticulation. Il rejoint en cela le camp antidreyfusard, qui ne changea pas d\u2019opinion parce qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, il se moquait de la v\u00e9rit\u00e9. Ceux qui croient avoir h\u00e9rit\u00e9 des dreyfusards ressemblent davantage \u00e0 ces derniers. Eux aussi, au fond, se moquent de la v\u00e9rit\u00e9. Leur demande de justice n\u2019est qu\u2019une rh\u00e9torique creuse, sans profondeur ni gravitas<\/em>. Employ\u00e9 de fa\u00e7on trop large, trop l\u00e2che, trop rapide, le mot g\u00e9nocide fonctionne davantage comme un signe de ralliement politique que comme une qualification juridique et morale. Il y a l\u00e0 un grave d\u00e9voiement de notre vocabulaire et du politique lui-m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n

Signe du d\u00e9sarroi de notre \u00e9poque : il ne nous reste plus qu’\u00e0 nous en remettre aux tribunaux, en esp\u00e9rant qu\u2019ils feront leur travail sans pr\u00e9jug\u00e9s. D\u2019ici l\u00e0, il nous faut pleurer les morts et suspendre notre jugement. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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