{"id":362911,"date":"2026-10-06T08:21:59","date_gmt":"2026-10-06T06:21:59","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=362911"},"modified":"2026-10-06T08:25:53","modified_gmt":"2026-10-06T06:25:53","slug":"lere-de-la-guerre-politique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/10\/06\/lere-de-la-guerre-politique\/","title":{"rendered":"L’\u00e8re de la guerre politique"},"content":{"rendered":"\n
Testez <\/em>le Grand Continent. Les id\u00e9es et les analyses qu\u2019on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bient\u00f4t partout. Dans votre bo\u00eete mail \u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Depuis plusieurs ann\u00e9es, la terminologie de la \u00ab guerre hybride \u00bb s\u2019est install\u00e9e dans le d\u00e9bat public europ\u00e9en avec une force telle qu\u2019elle joue un r\u00f4le majeur dans la prochaine \u00e9lection pr\u00e9sidentielle fran\u00e7aise. Plusieurs candidats putatifs ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 vis\u00e9s par des op\u00e9rations d\u2019ing\u00e9rence en provenance de la Russie <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, tandis que la directrice de la Direction g\u00e9n\u00e9rale de la S\u00e9curit\u00e9 Int\u00e9rieure (DGSI) a r\u00e9cemment alert\u00e9 sur une probable recrudescence d\u2019actions hybrides \u00ab plus directes et violentes \u00bb d\u2019ici \u00e0 avril 2027 <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00ab L\u2019\u2019hybridit\u00e9 \u00bb est donc sur toutes les l\u00e8vres, au point qu\u2019elle risque fort de constituer l\u2019un de ces concepts qui d\u00e9finissent une \u00e9poque et un imaginaire et sur lesquels les historiens de demain se pencheront.<\/p>\n\n\n\n Apparu dans les ann\u00e9es 2000 <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/sup>pour d\u00e9signer la combinaison de modes de combat r\u00e9guliers et irr\u00e9guliers (notamment par le Hezbollah), le terme de guerre hybride s\u2019est ensuite transform\u00e9 \u00e0 la faveur de la r\u00e9volution num\u00e9rique pour d\u00e9signer les nouveaux moyens de subversion permis par la num\u00e9risation des soci\u00e9t\u00e9s ouvertes. Il a fini par englober tout ce qui r\u00e9sulte de l\u2019exploitation des failles de cette mise en r\u00e9seau du monde : hacking et ing\u00e9rences informationnelles bien s\u00fbr, mais aussi pratiques juridiques agressives (lawfare<\/em>) ou sabotages d\u2019infrastructures physiques permettant la circulation des flux dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la prosp\u00e9rit\u00e9 repose plus que jamais sur le mouvement des biens et des personnes. Dans un monde aussi interconnect\u00e9 que le n\u00f4tre, l\u2019hybridit\u00e9 a rapidement fini par d\u00e9signer \u00e0 peu pr\u00e8s tout moyen de coercition, de subversion ou d\u2019agression situ\u00e9 sous le seuil susceptible de provoquer un conflit arm\u00e9. De la m\u00eame mani\u00e8re, si le terme se voulait \u00e0 l\u2019origine universel, il d\u00e9signe d\u00e9sormais quasi exclusivement les op\u00e9rations de d\u00e9stabilisation conduites par la Russie sur le continent europ\u00e9en, tandis qu\u2019il n\u2019est presque jamais utilis\u00e9 pour d\u00e9signer les agressions commises par d\u2019autres \u00c9tats. Autrement dit, la terminologie de l\u2019hybridit\u00e9 dans son acception actuelle est \u00e0 la fois hyper-extensive et hyper-restrictive, si bien qu\u2019elle introduit plus de confusion qu\u2019elle n\u2019en dissipe. Ce ne serait pas n\u00e9cessairement un probl\u00e8me si elle n\u2019\u00e9tait pas aujourd\u2019hui massivement utilis\u00e9e par l\u2019Union europ\u00e9enne et l\u2019OTAN dans leur communication politique comme dans leurs r\u00e9flexions doctrinales <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, jouant par l\u00e0 un r\u00f4le important dans la d\u00e9finition des politiques publiques de protection des citoyens.<\/p>\n\n\n\n Le probl\u00e8me ne rel\u00e8ve donc pas de la simple querelle terminologique, puisque la \u00ab guerre hybride \u00bb participe \u00e0 vider la question des ing\u00e9rences de sa substance politique. Elle la r\u00e9duit \u00e0 un face-\u00e0-face entre techniciens de la subversion, du sabotage ou du renseignement, qu\u2019ils soient europ\u00e9ens ou russes, d\u00e9fenseurs ou agresseurs. Dans son sens commun\u00e9ment admis, elle r\u00e9duit l\u2019horizon des menaces qui peuvent \u00eatre envisag\u00e9es et anticip\u00e9es, aussi bien en termes de vecteurs que d\u2019acteurs capables de les mobiliser. En t\u00e9moigne par exemple la surrepr\u00e9sentation des \u00e9tudes, par ailleurs n\u00e9cessaires \u00e0 la bonne information du public, qui se focalisent sur les effets et les pratiques plut\u00f4t que sur les causes et les objectifs des ing\u00e9rences. On en sait beaucoup aujourd\u2019hui sur l\u2019identit\u00e9 des acteurs qui les organisent, sur leurs moyens, sur les id\u00e9es qu\u2019ils entendent propager dans nos espaces publics. En revanche, peu de recherches tentent de replacer ces op\u00e9rations et les acteurs qui en sont responsables dans leurs contextes sociologiques, g\u00e9ographiques et historiques, afin de mieux comprendre leurs repr\u00e9sentations du monde et, in fine<\/em>, leurs objectifs. Au lieu de cela, nous voyons prolif\u00e9rer les matrices quantitatives et autres typologies techniques qui, au lieu d\u2019\u00e9largir notre champ de vision, le restreignent. La guerre hybride, tout comme la question des ing\u00e9rences \u00e9trang\u00e8res, appara\u00eet alors comme un probl\u00e8me essentiellement technique, devant \u00eatre g\u00e9r\u00e9 par des techniciens. Cette vision nous condamne \u00e0 une r\u00e9ponse champ par champ (cyber vs. cyber, d\u00e9sinformation vs. influence, etc.), technique, d\u00e9politis\u00e9e et globalement inefficace. En t\u00e9moigne le foisonnement d\u2019outils informatiques promettant de lutter contre les ing\u00e9rences, ou encore la banalisation d\u2019un vocabulaire issu de la m\u00e9decine et de l\u2019\u00e9pid\u00e9miologie pour les d\u00e9crire : certains parlent ainsi \u00ab d\u2019infod\u00e9mies \u00bb et proposent m\u00eame de d\u00e9velopper des \u00ab vaccins informationnels \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n La terminologie de l\u2019hybridit\u00e9 dans son acception actuelle est \u00e0 la fois hyper-extensive et hyper-restrictive, si bien qu\u2019elle introduit plus de confusion qu\u2019elle n\u2019en dissipe.<\/p>Jonathan Guiffard, Kevin Limonier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ainsi, avec la terminologie de la \u00ab guerre hybride \u00bb, nous, Europ\u00e9ens, nous auto-limitons dans la perception que nous avons des menaces bien r\u00e9elles qui p\u00e8sent sur nos syst\u00e8mes politiques, sociaux et \u00e9conomiques. Elle nous emp\u00eache de voir que les adversaires de l\u2019Europe ne cherchent pas uniquement \u00e0 d\u00e9stabiliser des \u00c9tats et des administrations, mais bien \u00e0 subvertir des syst\u00e8mes politiques ainsi que les valeurs sur lesquelles ils sont fond\u00e9s \u2013 ce qui est beaucoup plus grave. Autrement dit, la guerre hybride et son jargon expert occultent, par une technicisation \u00e0 outrance, la dimension fondamentalement politique<\/em> de ce \u00e0 quoi nous sommes collectivement confront\u00e9s. Elle nous condamne en outre \u00e0 \u00eatre perp\u00e9tuellement surpris : nos d\u00e9cideurs et nos opinions publiques se trouvent r\u00e9guli\u00e8rement dans un \u00e9tat de sid\u00e9ration face \u00e0 des op\u00e9rations qui n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 anticip\u00e9es parce que le logiciel prospectif dans lequel nous nous enfermons ne le permet tout simplement pas.<\/p>\n\n\n\n La question du d\u00e9passement de la terminologie de l’hybridit\u00e9 n’est pas une lubie conceptuelle, mais une n\u00e9cessit\u00e9 strat\u00e9gique \u00e0 laquelle nous entendons contribuer en proposant de revenir \u00e0 une autre approche : celle de la guerre politique. <\/p>\n\n\n\n Il ne s\u2019agit pas d\u2019op\u00e9rer un simple changement d’\u00e9tiquette. L\u00e0 o\u00f9 l’hybridit\u00e9 se d\u00e9finit par des moyens qui ont tendance \u00e0 s\u2019\u00e9tendre et \u00e0 se diversifier ind\u00e9finiment, la guerre politique se d\u00e9finit par une intention et une d\u00e9cision : celle prise par un \u00c9tat de chercher la subversion politique et id\u00e9ologique d’un syst\u00e8me adverse. Dans cette optique, les moyens mobilis\u00e9s (d\u00e9sinformation, sabotage, financement occulte ou influence \u00e9conomique) ne sont jamais que des outils au service de cette fin. Ce n’est donc pas un \u00e9tat latent des relations internationales, mais un choix, une d\u00e9cision qui peut \u00eatre combattue et arr\u00eat\u00e9e. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment ce d\u00e9placement, des moyens vers l’intention, qui permet d’englober dans une m\u00eame cat\u00e9gorie d’analyse des acteurs que l’hybridit\u00e9, de par sa focale technique, a toujours tenus s\u00e9par\u00e9s : la Russie bien s\u00fbr, mais aussi les \u00c9tats-Unis de Donald Trump, et peut-\u00eatre demain la Chine.<\/p>\n\n\n\n Pour discerner les contours de cette guerre politique, il est n\u00e9cessaire de se situer au niveau de la t\u00e9l\u00e9ologie des op\u00e9rations d\u2019ing\u00e9rence, c\u2019est-\u00e0-dire de questionner leurs fins plut\u00f4t que leurs moyens. Nous savons, par exemple, que les tentatives d\u2019ing\u00e9rences actuelles, et plus largement les op\u00e9rations de d\u00e9stabilisation commises par la Russie en Europe depuis 2022, ont pour objectif principal d\u2019amoindrir par tous les moyens la volont\u00e9 des Europ\u00e9ens \u00e0 aider l\u2019Ukraine <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et donc d\u2019influencer les choix strat\u00e9giques que nous ferons pour garantir notre s\u00e9curit\u00e9 dans les d\u00e9cennies \u00e0 venir. <\/p>\n\n\n\n Cet objectif, qui n\u2019est que la d\u00e9clinaison conjoncturelle depuis 2022 d\u2019une guerre politique engag\u00e9e par Moscou d\u00e8s 2011-2012, s\u2019ins\u00e8re dans celui, plus vaste et plus ancien, qui consiste pour la Russie \u00e0 rechercher un affaiblissement des syst\u00e8mes d\u00e9mocratiques europ\u00e9ens en favorisant l\u2019\u00e9rosion de la confiance des citoyens dans leurs institutions. Nous savons \u00e9galement que les partis politiques qui sont en d\u00e9faveur d\u2019une aide massive de l\u2019Europe \u00e0 l\u2019Ukraine sont aussi, pour une large part, ceux qui sont les plus hostiles au lib\u00e9ralisme politique qui caract\u00e9rise la philosophie sur laquelle s\u2019est b\u00e2ti le projet europ\u00e9en depuis plus d\u2019un demi-si\u00e8cle <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Or, ces partis et ces mouvements, que Marl\u00e8ne Laruelle qualifie d\u2019illib\u00e9raux <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ne sont pas uniquement soutenus par la Russie : ils le sont \u00e9galement de plus en plus clairement par l\u2019administration Trump et une partie de l\u2019extr\u00eame droite nationaliste am\u00e9ricaine, si bien que l\u2019on commence \u00e0 voir appara\u00eetre de v\u00e9ritables convergences russo-am\u00e9ricaines. Un exemple est celui des \u00e9lections hongroises d\u2019avril 2026 <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, au cours desquelles l\u2019ancien Premier ministre Viktor Orb\u00e1n, finalement sorti perdant, a re\u00e7u le soutien du dispositif d\u2019influence de la Russie, mais aussi celui, explicite, des responsables am\u00e9ricains, soutien qui s\u2019est notamment manifest\u00e9 par une visite du vice-pr\u00e9sident J.D. Vance \u00e0 Budapest<\/a>. <\/p>\n\n\n\n L\u00e0 o\u00f9 l’hybridit\u00e9 se d\u00e9finit par des moyens qui ont tendance \u00e0 s\u2019\u00e9tendre et \u00e0 se diversifier ind\u00e9finiment, la guerre politique se d\u00e9finit par une intention et une d\u00e9cision.<\/p>Jonathan Guiffard, Kevin Limonier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Certains lecteurs ou lectrices pourront consid\u00e9rer que mettre sur le m\u00eame plan la Russie de Vladimir Poutine et les \u00c9tats-Unis de Donald Trump rel\u00e8ve de la provocation. Apr\u00e8s tout, la Russie se livre depuis 2014 \u00e0 une politique expansionniste et imp\u00e9rialiste profond\u00e9ment d\u00e9stabilisatrice, quand les \u00c9tats-Unis restent, pour l\u2019heure, un alli\u00e9 historique des \u00c9tats europ\u00e9ens avec lesquels ils partagent des int\u00e9r\u00eats et des valeurs. Malgr\u00e9 la d\u00e9rive trumpienne et l\u2019\u00e9rosion du syst\u00e8me politique traditionnel actuellement \u00e0 l\u2019\u0153uvre, les \u00c9tats-Unis demeurent une grande d\u00e9mocratie o\u00f9 de nombreux contre-pouvoirs fonctionnent, quand la Russie a sombr\u00e9 depuis longtemps dans un autoritarisme si prononc\u00e9 qu\u2019il a interdit au seul parti d\u2019opposition hors-syst\u00e8me, Yabloko, de pr\u00e9senter des candidats aux \u00e9lections l\u00e9gislatives de septembre 2026 <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Notre but n\u2019est pas de mettre sur le m\u00eame plan la Russie et les \u00c9tats-Unis en tant qu\u2019\u00c9tats, car il est \u00e9vident que leurs relations avec l\u2019Europe sont historiquement fond\u00e9es sur des structures, des valeurs et des dynamiques fort diff\u00e9rentes. Ceci \u00e9tant dit, nous constatons une convergence grandissante de vues et de pratiques, qui conduit responsables russes et ultraconservateurs am\u00e9ricains \u00e0 soutenir les m\u00eames mouvements politiques, avec des m\u00e9thodes parfois similaires. <\/p>\n\n\n\n L\u2019administration Trump, encourag\u00e9e en cela par les milliardaires de la Silicon Valley, ne fait ainsi aucun myst\u00e8re de son hostilit\u00e9 \u00e0 toute forme de r\u00e9gulation du num\u00e9rique, de protection de l\u2019environnement, de redistribution des richesses ou encore de d\u00e9fense des minorit\u00e9s ethniques ou de genre. Le D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat a m\u00eame r\u00e9cemment ouvert des financements<\/a> \u00e0 des organisations europ\u00e9ennes sur la base de leurs orientations politiques pro-MAGA : le think-tank Western Arc (France) y a candidat\u00e9 <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>, tandis qu\u2019une subvention de cinq millions de dollars \u00e9tait envisag\u00e9e (et depuis retir\u00e9e) pour la Free Speech Union (Royaume-Uni) <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans les ann\u00e9es 2010, la Russie avait fait exactement la m\u00eame chose. Par exemple, l\u2019Institut de la D\u00e9mocratie et la Coop\u00e9ration (IDC) <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span> avait pour objectif de soutenir des initiatives qui, d\u00e9j\u00e0, se caract\u00e9risaient par une ligne \u00ab souverainiste \u00bb ( c’est-\u00e0-dire anti-europ\u00e9enne), extractiviste, et, m\u00eame si l\u2019on ne le disait pas encore \u00e0 l\u2019\u00e9poque, illib\u00e9rale. Aujourd\u2019hui, on assiste m\u00eame \u00e0 des formes de coordination entre la base militante du trumpisme et les acteurs russes de l\u2019ing\u00e9rence. Citons ici un exemple qui a concern\u00e9 personnellement l\u2019un des auteurs du pr\u00e9sent travail : apr\u00e8s une enqu\u00eate de terrain en Moldavie au moment des \u00e9lections l\u00e9gislatives de septembre 2025, deux chercheurs fran\u00e7ais ont \u00e9t\u00e9 accus\u00e9s par plusieurs blogs, sites et comptes de r\u00e9seaux sociaux \u00e0 la fois russes et MAGA d\u2019\u00eatre des agents de d\u00e9stabilisation \u00e0 la solde de l\u2019\u00c9lys\u00e9e. Les \u00e9l\u00e9ments de langage, en tous points similaires entre les comptes russes et am\u00e9ricains, montraient une coordination \u00e9vidente. <\/p>\n\n\n\n Au fond, la Russie et l\u2019administration Trump poursuivent un objectif commun : celui de la finlandisation de l\u2019Europe, une expression r\u00e9activ\u00e9e en 2022 par l\u2019\u00e9crivaine estono-finlandaise Sofi Oksanen. Elle entendait par l\u00e0 expliquer que la Russie cherchait \u00e0 faire \u00e0 l\u2019Europe ce que l\u2019URSS et les \u00c9tats-Unis avaient impos\u00e9 \u00e0 son pays durant la guerre froide : le fait d\u2019\u00eatre une non-puissance, ou plut\u00f4t un non-sujet des rapports de forces internationaux, faisant des Finlandais les spectateurs de leur propre destin. Dans son article <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Sofi Oksanen accusait bien entendu la Russie de rechercher un tel objectif. Aujourd\u2019hui, il semblerait que l\u2019administration Trump, engag\u00e9e dans de nombreux bras de fer avec Bruxelles, m\u00e9prisant ouvertement les institutions europ\u00e9ennes et pr\u00e9f\u00e9rant le dialogue bilat\u00e9ral, poursuive la m\u00eame ambition : celle de limiter au maximum la capacit\u00e9 des Europ\u00e9ens \u00e0 s\u2019organiser collectivement pour prendre en main leur destin et peser dans la marche du monde.<\/p>\n\n\n\n\n\n Malgr\u00e9 cette t\u00e9l\u00e9ologie commune, il serait inexact de dire que les objectifs strat\u00e9giques des deux pays \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019Europe convergent strictement. Alors que Moscou cherche \u00e0 briser un projet d\u2019unit\u00e9 et de coh\u00e9sion pour exercer de nouveau une domination territoriale sur ce qu\u2019elle consid\u00e8re comme ses marges g\u00e9ographiques, Washington veut r\u00e9aligner l\u2019Europe sur son agenda strat\u00e9gique. Le premier casse et divise pour retrouver une marge de man\u0153uvre et d\u2019action devant lui permettre de r\u00e9affirmer son id\u00e9ologie et son r\u00f4le r\u00e9gional, alors que le deuxi\u00e8me contraint et influence pour modeler son environnement strat\u00e9gique en fa\u00e7onnant des alli\u00e9s qui lui ressemblent. Ce remodelage passe par des actions qui ressemblent parfois furieusement aux ing\u00e9rences dont Moscou est coupable, comme l\u2019ont montr\u00e9 le soutien affich\u00e9 par Elon Musk \u00e0 l\u2019AfD allemande<\/a> <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, les campagnes d\u2019influence MAGA en ligne ou les op\u00e9rations d\u2019influence au Groenland <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mis en perspective avec les actions russes sur le continent, nous voyons appara\u00eetre des int\u00e9r\u00eats partag\u00e9s pour des m\u00eames acteurs, que ce soit en Hongrie, en Allemagne, au Royaume-Uni ou ailleurs. Autrement dit, il existe une certaine convergence des luttes qui permet d\u2019affirmer que l\u2019Europe est menac\u00e9e par la tenaille illib\u00e9rale que lui imposent la Russie, l\u2019administration Trump et ses alli\u00e9s de l\u2019extr\u00eame droite am\u00e9ricaine, plut\u00f4t que par des actions \u00ab hybrides \u00bb dont la d\u00e9finition \u00e9chappe \u00e0 tout le monde.<\/p>\n\n\n\n Ce n’est donc pas un \u00e9tat latent des relations internationales, mais un choix, une d\u00e9cision qui peut \u00eatre combattue et arr\u00eat\u00e9e.<\/p>Jonathan Guiffard, Kevin Limonier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n On pourra nous objecter que tout ceci n\u2019est pas nouveau, et qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 largement d\u00e9montr\u00e9 que le mouvement MAGA entretient depuis pr\u00e8s de dix ans une v\u00e9ritable porosit\u00e9 avec les acteurs de l\u2019ing\u00e9rence russe, qui ont cherch\u00e9 \u00e0 en favoriser l\u2019essor <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En revanche, le fait que cette administration Trump, contrairement \u00e0 la pr\u00e9c\u00e9dente, cherche \u00e0 d\u00e9clencher une guerre politique en d\u00e9ployant une large panoplie de moyens, notamment f\u00e9d\u00e9raux, pour parvenir \u00e0 ses fins id\u00e9ologiques, constitue une nouveaut\u00e9. Si nous pouvons esp\u00e9rer qu’elle ne soit que passag\u00e8re, cette d\u00e9cision s\u2019inscrit dans une parent\u00e9 entre Moscou et Washington qui n\u2019a rien de circonstanciel. En effet, les \u00c9tats-Unis et la Russie partagent une g\u00e9n\u00e9alogie doctrinale de la guerre politique h\u00e9rit\u00e9e d’un si\u00e8cle de rivalit\u00e9 sovi\u00e9to-am\u00e9ricaine, qui, combin\u00e9e \u00e0 d\u2019autres facteurs, a conduit dans un cas comme dans l\u2019autre \u00e0 une privatisation des dispositifs d\u2019ing\u00e9rence. Ces derniers se concentrent d\u00e9sormais sur les m\u00eames leviers pour d\u00e9stabiliser l\u2019Europe : l\u2019exploitation des d\u00e9pendances strat\u00e9giques \u00e0 l\u2019\u00e8re num\u00e9rique d\u2019une part, et l\u2019instrumentalisation de la col\u00e8re sociale d\u2019autre part. <\/p>\n\n\n\n La situation \u00e0 laquelle l’Europe fait face aujourd’hui n\u2019est en effet pas nouvelle. Les pratiques contemporaines d’ing\u00e9rence sont le produit d’une longue confrontation entre Moscou et Washington, au cours de laquelle chacun a observ\u00e9, imit\u00e9 et perfectionn\u00e9 les m\u00e9thodes de l’autre. C’est de ce \u00ab dialogue \u00bb conflictuel que proc\u00e8de le r\u00e9pertoire d’actions que nous connaissons et que nous d\u00e9signons souvent sous le vocable de \u00ab guerre hybride \u00bb. La nouveaut\u00e9 tient \u00e0 ce que ses deux artisans se retrouvent d\u00e9sormais, face \u00e0 l’Europe, du m\u00eame c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Le premier acte du dialogue conflictuel ayant donn\u00e9 naissance \u00e0 la guerre politique se d\u00e9roule dans la Russie bolchevique des ann\u00e9es 1920. Le 11 janvier 1923, Unszlicht, directeur adjoint de la GPU (l\u2019anc\u00eatre du KGB), cr\u00e9e le premier bureau en charge de la dezinformatsiya<\/em>. Ses activit\u00e9s d\u00e9butent par une vaste campagne de d\u00e9sinformation aupr\u00e8s des exil\u00e9s monarchistes russes et des services de renseignement europ\u00e9ens dans le but de les inciter \u00e0 ne pas intervenir militairement contre l\u2019URSS, notamment lors de l\u2019op\u00e9ration Trust, men\u00e9e par Artouzov <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>, chef du contre-espionnage. Confiants du fait de leurs premiers succ\u00e8s, les services de renseignement bolch\u00e9viques puis sovi\u00e9tiques multiplient les op\u00e9rations d\u2019influence et de d\u00e9sinformation jusqu\u2019\u00e0 la Seconde Guerre mondiale, d\u00e9veloppant ainsi une exp\u00e9rience consid\u00e9rable et pionni\u00e8re dans ce domaine.<\/p>\n\n\n\n C\u00f4t\u00e9 am\u00e9ricain, la r\u00e9ponse \u00e0 cet activisme des Sovi\u00e9tiques dans le champ de la d\u00e9stabilisation des d\u00e9mocraties d\u2019Europe de l\u2019Ouest est \u00e9labor\u00e9e par George Kennan apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Directeur de la planification politique et conseiller du d\u00e9partement d’\u00c9tat sous le pr\u00e9sident Truman, consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des pionniers de la lutte contre la \u00ab menace communiste \u00bb, celui-ci cherche la strat\u00e9gie qui permettra aux \u00c9tats-Unis de riposter sans risquer le d\u00e9clenchement d\u2019un conflit mondial, a fortiori \u00e0 l\u2019\u00e8re nucl\u00e9aire. Il avance ainsi en 1947 le concept de political warfare<\/em> (guerre politique), s\u2019inspirant explicitement des enseignements de Clausewitz et de L\u00e9nine selon lesquels il est possible d\u2019utiliser d\u2019autres moyens que ceux de la guerre conventionnelle pour lutter contre un adversaire. Dans un m\u00e9mo classifi\u00e9 de fin avril 1948 qui lance officiellement la guerre politique am\u00e9ricaine, intitul\u00e9 \u00ab Inauguration de la guerre politique organis\u00e9e \u00bb, il indique que \u00ab L\u00e9nine a si bien synth\u00e9tis\u00e9 les enseignements de Marx et de Clausewitz que la conduite de la guerre politique par le Kremlin est devenue la plus aboutie et la plus efficace de toute l’histoire<\/em> \u00bb <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le concept de guerre politique tranche avec le pass\u00e9 en ce qu\u2019il ne distingue plus un temps de paix et un temps de guerre, mais laisse entrevoir l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une guerre men\u00e9e contre un ennemi d\u00e9sign\u00e9 et son syst\u00e8me id\u00e9ologique. <\/p>\n\n\n\n La guerre politique est rapidement traduite en directive officielle et comporte deux dimensions : ouverte et clandestine. La dimension ouverte cherche \u00e0 mobiliser des moyens financiers, politiques et diplomatiques pour \u00e9viter que des pays \u00e9trangers ne deviennent communistes et basculent sous le contr\u00f4le de Moscou. Elle inclut par exemple la propagande politique ouverte, dite \u00ab blanche \u00bb, qui correspond peu ou prou \u00e0 la communication strat\u00e9gique d\u2019aujourd\u2019hui. La dimension clandestine cherche \u00e0 mobiliser des moyens secrets pour \u00e9viter ces basculements, allant de l\u2019ing\u00e9rence politique et \u00e9lectorale au soutien \u00e0 des groupes arm\u00e9s irr\u00e9guliers ou \u00e0 de la propagande, dite \u00ab noire \u00bb, cherchant \u00e0 influencer les perceptions des opinions publiques cibl\u00e9es par de la m\u00e9sinformation, de la d\u00e9sinformation ou de la compromission. George Kennan devient ainsi un ardent promoteur des op\u00e9rations clandestines de la CIA, tout juste cr\u00e9\u00e9e en 1947 et bras arm\u00e9 de cette guerre politique.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Europe est menac\u00e9e par la tenaille illib\u00e9rale que lui imposent la Russie, l\u2019administration Trump et ses alli\u00e9s de l\u2019extr\u00eame droite am\u00e9ricaine.<\/p>Jonathan Guiffard, Kevin Limonier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pendant la guerre froide, de nombreuses op\u00e9rations am\u00e9ricaines ont relev\u00e9 de cette guerre politique act\u00e9e par le pr\u00e9sident Truman et par plusieurs de ses successeurs contre l\u2019URSS et l\u2019expansion du communisme international : soutien \u00e9conomique, subversion (coup d\u2019\u00c9tat de 1953 en Iran), ing\u00e9rences \u00e9lectorales (financement de partis d\u00e9mocrates chr\u00e9tiens en Italie et en France), financement de groupes arm\u00e9s (r\u00e9seaux Stay-Behind <\/em>en Europe occidentale ; Contras au Nicaragua), etc.<\/p>\n\n\n\n C\u00f4t\u00e9 sovi\u00e9tique, la doctrine am\u00e9ricaine de la guerre politique a constitu\u00e9 une source d\u2019inspiration majeure pour le KGB, qui se l\u2019est appropri\u00e9e sous le nom de lutte contre la \u00ab subversion id\u00e9ologique \u00bb tout au long des ann\u00e9es 1960. En effet, bien que les services sovi\u00e9tiques soient les d\u00e9positaires de l\u2019h\u00e9ritage tch\u00e9kiste, le moment historique que vit l\u2019URSS apr\u00e8s la mort de Staline n\u00e9cessite la cr\u00e9ation de nouveaux outils de lutte contre l\u2019adversaire am\u00e9ricain. Le XXe Congr\u00e8s du PCUS en 1956, en ouvrant la voie \u00e0 la d\u00e9stalinisation de la soci\u00e9t\u00e9, inaugure une \u00e8re qu\u2019Alexandre Zinoviev a qualifi\u00e9e de \u00ab lib\u00e9rale \u00bb, avec des r\u00e9pressions moindres et une ouverture du pays un peu plus importante qu\u2019auparavant. Il en a r\u00e9sult\u00e9 l\u2019\u00e9mergence de mouvements intellectuels, politiques et civiques que le KGB a rapidement identifi\u00e9s comme des tentatives de d\u00e9stabilisations orchestr\u00e9es par les Am\u00e9ricains dans le cadre de leur guerre politique. C\u2019est notamment le cas de la dissidence. N\u00e9 apr\u00e8s que des prisonniers politiques amnisti\u00e9s ont racont\u00e9 l\u2019extr\u00eame barbarie du goulag, ce mouvement prot\u00e9iforme est rapidement vu par les autorit\u00e9s sovi\u00e9tiques comme une op\u00e9ration am\u00e9ricaine de d\u00e9stabilisation directement inspir\u00e9e de la doctrine Kennan <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le KGB voit m\u00eame la main de l\u2019adversaire dans la r\u00e9volte ouvri\u00e8re de Novotcherkassk de juin 1962, pourtant provoqu\u00e9e par une hausse des prix et r\u00e9prim\u00e9e dans le sang. On va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 affirmer que L\u2019Archipel du Goulag<\/em>, le monument litt\u00e9raire de Soljenitsyne, est une \u0153uvre command\u00e9e par la CIA pour d\u00e9cr\u00e9dibiliser le r\u00e9gime sovi\u00e9tique et pour entamer la confiance que les partis communistes occidentaux pouvaient avoir en l\u2019URSS. En juillet 1967, une 5e direction du KGB est m\u00eame cr\u00e9\u00e9e \u00e0 l\u2019initiative de Iouri Andropov <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span> afin de lutter contre cette \u00ab subversion id\u00e9ologique \u00bb toujours vue comme une ing\u00e9rence \u00e9trang\u00e8re plut\u00f4t que comme une cons\u00e9quence des probl\u00e8mes \u00e9conomiques, politiques et sociaux auxquels le pays \u00e9tait alors confront\u00e9. Autrement dit, les services et le gouvernement sovi\u00e9tiques faisaient une lecture conspirationniste du monde et des crises internes que connaissait alors l\u2019URSS.<\/p>\n\n\n\n Cette lecture conspirationniste n\u2019a pas disparu avec la chute de l\u2019Union sovi\u00e9tique, bien au contraire. La Russie contemporaine est largement h\u00e9riti\u00e8re de cette repr\u00e9sentation parano\u00efaque des relations internationales, qui consid\u00e8re la disparition de l\u2019URSS comme le succ\u00e8s d\u2019une op\u00e9ration occidentale de d\u00e9stabilisation, bien plus que comme l\u2019\u00e9chec d\u2019un syst\u00e8me politique et \u00e9conomique incapable de se r\u00e9former. C\u2019est cette vision conspirationniste de l\u2019histoire qui est aujourd\u2019hui d\u00e9fendue par Vladimir Poutine et son entourage, qui ont interpr\u00e9t\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re les r\u00e9volutions de couleur, les printemps arabes, ou encore la r\u00e9volution de Maidan \u00e0 Kiev. En 2011-2012, lorsque des dizaines de milliers de Russes sont descendus dans les rues pour r\u00e9clamer l\u2019alternance d\u00e9mocratique et refuser le 3e mandat pr\u00e9sidentiel de Vladimir Poutine, c\u2019est encore une fois la main de la guerre politique et de la subversion id\u00e9ologique qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9e <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Or, cette fois-ci, le Kremlin a consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une menace directe \u00e0 la survie physique du r\u00e9gime et de ses membres. Aussi la d\u00e9cision a-t-elle \u00e9t\u00e9 prise de retourner l\u2019arme de l\u2019adversaire contre lui : les premi\u00e8res usines \u00e0 troll et les premi\u00e8res tentatives de soutien \u00e0 des partis populistes occidentaux sont apparues imm\u00e9diatement apr\u00e8s cette vague de manifestations in\u00e9dites par leur ampleur. Depuis, le mouvement est all\u00e9 crescendo : d\u00e9cr\u00e9dibilisation de la r\u00e9volution ukrainienne de 2014, soutien \u00e0 la guerre civile dans le Donbass, ing\u00e9rences massives dans les \u00e9lections am\u00e9ricaines de 2016 et tentatives d\u2019influence lors de plusieurs r\u00e9f\u00e9rendums europ\u00e9ens (Brexit, Catalogne, etc) \u2026 La liste des op\u00e9rations men\u00e9es par la Russie depuis lors est extr\u00eamement longue et se diversifie de jour en jour, avec une pr\u00e9f\u00e9rence notable mais non exclusive pour les mouvements souverainistes de gauche, de droite et d\u2019extr\u00eame droite. In fine, la Russie a adopt\u00e9 une forme de \u00ab contre-diversion id\u00e9ologique \u00bb, elle-m\u00eame h\u00e9rit\u00e9e de la guerre politique am\u00e9ricaine, comme logiciel d\u2019action offensive depuis pr\u00e8s de 15 ans.<\/p>\n\n\n\n Si la Russie a relanc\u00e9 la guerre politique en 2011-2012, les \u00c9tats-Unis ont quant \u00e0 eux renou\u00e9 avec cette pratique strat\u00e9gique en 2025, comme l\u2019\u00e9nonce la Strat\u00e9gie de s\u00e9curit\u00e9 nationale<\/a> <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les anciens modes op\u00e9ratoires ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9activ\u00e9s, mais une m\u00e9thode relativement nouvelle est apparue : la coop\u00e9ration accrue entre acteurs publics du renseignement et op\u00e9rateurs priv\u00e9s poursuivant des buts \u00e9conomiques ou politiques. Autrement dit, la guerre politique repose d\u00e9sormais, \u00e0 Washington comme \u00e0 Moscou, sur une privatisation du dispositif s\u00e9curitaire, qui se met aussi au service d\u2019une comp\u00e9tition politique et \u00e9conomique interne.<\/p>\n\n\n\n Les pratiques de la guerre politique am\u00e9ricaine sont multiples et vari\u00e9es, raison pour laquelle il convient de prendre de la hauteur pour caract\u00e9riser cette strat\u00e9gie : diplomatie coercitive ; soutien politique et financier \u00e0 des partis ou des figures politiques ; ing\u00e9rence dans les processus \u00e9lectoraux ; mise en place clandestine de m\u00e9dias, partis ou syndicats diffusant ses id\u00e9es ; conf\u00e9rences organis\u00e9es pour diffuser ses id\u00e9es ; forges de faux documents ; recrutement d\u2019agents d\u2019influence et de journalistes ; d\u00e9sinformation et propagande ; agit-prop et troubles \u00e0 l\u2019ordre public ; soutien \u00e0 des groupes arm\u00e9s irr\u00e9guliers ; sabotage, etc. La multiplicit\u00e9 des pratiques impose donc de regarder l\u2019acteur initial et son intention politique, plut\u00f4t que de se perdre dans l\u2019analyse fine de toutes les tactiques. Le National Security Council<\/em> sert de lieu de coordination depuis 1947, ce qui lui conf\u00e8re un r\u00f4le central dans la construction d\u2019 une vision globale de la guerre politique men\u00e9e dans les domaines ouvert et clandestin. Le degr\u00e9 d\u2019intensit\u00e9 de cette guerre politique pourra ainsi se mesurer \u00e0 l\u2019aune de la mobilisation ou non des acteurs institutionnels clandestins pour la mener.<\/p>\n\n\n\n S\u2019il ne reste que deux ans et demi de mandat au pr\u00e9sident Trump, il reste plusieurs d\u00e9cennies d\u2019avenir politique \u00e0 J.D. Vance, Marco Rubio et Elon Musk. <\/p>Jonathan Guiffard, Kevin Limonier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour remplir ses objectifs, la Maison-Blanche peut s\u2019appuyer sur des acteurs d\u00e9di\u00e9s aux strat\u00e9gies ouvertes pour les uns, et aux strat\u00e9gies clandestines pour les autres. Dans le domaine ouvert, le D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat est l\u2019entit\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9e. Durant la guerre froide, celui-ci chapeautait et finan\u00e7ait de nombreuses entit\u00e9s pour accro\u00eetre l\u2019influence am\u00e9ricaine et contester le communisme, telles qu\u2019USAID, pour l\u2019aide au d\u00e9veloppement, des programmes d\u2019assistance, tels que le Plan Marshall, des programmes d\u2019influence, tels que la bourse acad\u00e9mique Fulbright ou l\u2019International Visitor Leadership Program <\/em>(IVLP). Dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, si le soft power<\/em> est rest\u00e9 une dimension centrale de sa pratique, il ne s\u2019inscrivait pas express\u00e9ment dans une perspective de guerre politique car il ne cherchait plus la subversion agressive d\u2019un syst\u00e8me id\u00e9ologique adverse. Avec le retour de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025, le DoS a \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 genoux par le D\u00e9partement de l\u2019efficacit\u00e9 gouvernementale (DOGE), puis plac\u00e9 sous la responsabilit\u00e9 de Marco Rubio, devenu Secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat et Conseiller \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale. Il convient de noter qu\u2019une telle double responsabilit\u00e9 est in\u00e9dite depuis Henry Kissinger et qu\u2019elle illustre bien le retour de la convergence entre l\u2019outil diplomatique et la s\u00e9curit\u00e9 nationale, caract\u00e9ristique de la guerre politique. Le D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat a d\u00e9sormais retrouv\u00e9 un r\u00f4le politique actif en s\u2019impliquant officiellement dans les affaires politiques internes des Europ\u00e9ens, comme l\u2019illustre la d\u00e9marche, en mai 2025, de deux conseillers du D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat aupr\u00e8s d\u2019une magistrate fran\u00e7aise, pour recueillir des arguments contre la condamnation de Marine Le Pen <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Dans le domaine secret ou clandestin, deux entit\u00e9s en particulier peuvent \u00eatre mobilis\u00e9es : la CIA, pour les op\u00e9rations de guerre politique, et le Commandement des op\u00e9rations sp\u00e9ciales des \u00c9tats-Unis (SOCOM), pour les op\u00e9rations d\u2019influence militaire. Selon l’Executive Order 12333 la CIA est la seule \u00e0 pouvoir mener des op\u00e9rations clandestines. Or, si depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la CIA construit un arsenal cyber et m\u00e8ne des op\u00e9rations clandestines ponctuelles, notamment \u00e0 des fins d\u2019influence, ce n\u2019est que depuis le premier mandat de Trump qu\u2019elle a repris les op\u00e9rations de propagande de masse <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et c\u2019est seulement depuis le second mandat qu\u2019elle se place dans une perspective de guerre politique : elle a, par exemple, \u00e9t\u00e9 missionn\u00e9e pour identifier les forces et responsables politiques groenlandais favorables \u00e0 une int\u00e9gration aux \u00c9tats-Unis <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ainsi, si la CIA est davantage connue pour avoir form\u00e9 des groupes arm\u00e9s irr\u00e9guliers en Afghanistan ou en Syrie dans une perspective de contre-terrorisme, elle d\u00e9tient une exp\u00e9rience consid\u00e9rable de la guerre politique via des entit\u00e9s telles que des partis politiques, des m\u00e9dias, des associations, des syndicats, etc. Le livre White Malice <\/em>de Susan Williams <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/em>qui retrace les op\u00e9rations de subversion politique au Congo et au Ghana nouvellement d\u00e9colonis\u00e9s, illustre parfaitement ces modes op\u00e9ratoires. Notons qu\u2019ils sont assez peu partag\u00e9s par les services de renseignement europ\u00e9ens plut\u00f4t habitu\u00e9s \u00e0 renseigner et \u00e0 entraver des menaces s\u00e9curitaires qu\u2019\u00e0 r\u00e9aliser des op\u00e9rations politiques d\u2019influence et de subversion politique.<\/p>\n\n\n\n Une caract\u00e9ristique de ce renouveau de la guerre politique est aussi la mobilisation d\u2019acteurs priv\u00e9s, soutenus politiquement et\/ou financi\u00e8rement, parfois de mani\u00e8re ouverte mais le plus souvent de mani\u00e8re clandestine. Par leur nature ind\u00e9pendantes ou distinctes des structures \u00e9tatiques, ces derniers sont plus convaincants et permettent de brouiller les lignes en offrant un d\u00e9ni plausible : les influenceurs et les partis sont toujours plus efficaces si leur lien avec un \u00c9tat n\u2019est pas connu, et les hommes d\u2019affaires deviennent ainsi des relais et des vecteurs de confiance plus discrets et moins engageants sur le plan diplomatique. <\/p>\n\n\n\n Ces r\u00e9seaux interpersonnels sont d\u00e9sormais devenus centraux dans la guerre politique am\u00e9ricaine. En effet, l\u2019existence d\u2019une base politique structur\u00e9e, dite MAGA, qui dispose d\u00e9j\u00e0 de modes op\u00e9ratoires d\u2019influence rod\u00e9s et efficaces, pouvant servir de chambre d\u2019\u00e9cho aux op\u00e9rations politiques am\u00e9ricaines, se combine avec la structuration de r\u00e9seaux politiques et affairistes trumpistes qui n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 se mobiliser, d\u2019initiative ou sur demande, pour influencer des acteurs \u00e9trangers. \u00c0 ce titre, la mobilisation au Groenland de plusieurs r\u00e9seaux d\u2019entrepreneurs proches de Trump et ayant, pour certains, \u00e9t\u00e9 membres de l\u2019administration lors du premier mandat, est r\u00e9v\u00e9latrice. Cette action d\u2019ing\u00e9rence a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9e par les services de renseignement danois d’op\u00e9ration clandestine <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La nomination du gouverneur de Louisiane, Jeff Landry, comme envoy\u00e9 sp\u00e9cial<\/a> pour le Groenland <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ou les rencontres r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de responsables du D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat avec les ind\u00e9pendantistes de l\u2019Alberta Prosperity Project<\/em><\/a> au Canada en 2025, en sont d\u2019autres illustrations <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ceux-ci obtiennent ainsi des r\u00e9tributions politiques et \u00e9conomiques contre leur engagement personnel, les objectifs de la guerre politique actuelle ayant une dimension fondamentalement \u00e9conomique dans les domaines du num\u00e9rique, des m\u00e9taux critiques et de l\u2019\u00e9nergie.<\/p>\n\n\n\n On retrouve en Russie une dynamique similaire o\u00f9 services de l\u2019\u00c9tat et entrepreneurs agissent sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9, le tout dans un syst\u00e8me o\u00f9 les pr\u00e9rogatives r\u00e9galiennes sont largement ouvertes au priv\u00e9. Ainsi, l\u2019un des principaux artisans de la guerre politique russe contemporaine n\u2019est ni un service sp\u00e9cial ou de renseignement, mais bien un entrepreneur \u2013 Evgueni Prigojine. Disparu \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2023 dans un accident d\u2019avion suspect<\/a>, celui que l\u2019on surnommait le Cuisinier de Poutine avait invent\u00e9 un v\u00e9ritable mod\u00e8le \u00e9conomique de la guerre politique russe. Son empire, ou plut\u00f4t la galaxie d\u2019entreprises qu\u2019il d\u00e9tenait et dirigeait, ont fourni \u00e0 l\u2019\u00c9tat russe une bonne partie de ses capacit\u00e9s en la mati\u00e8re entre 2014 et 2023. Il incarnait ainsi la figure de l\u2019entrepreneur d\u2019influence <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>, c’est-\u00e0-dire de l\u2019acteur priv\u00e9 faisant fructifier un capital le plus souvent \u00e9conomique en accompagnant le \u00ab retour \u00bb g\u00e9opolitique de la Russie dans de nombreuses r\u00e9gions du monde o\u00f9 l\u2019URSS avait eu une pr\u00e9sence affirm\u00e9e. Dans de tr\u00e8s nombreux cas, ce \u00ab retour \u00bb a pris la forme d\u2019op\u00e9rations plus ou moins vastes de d\u00e9stabilisation afin de favoriser un changement de r\u00e9gime ou de majorit\u00e9 politique. Ce fut le cas dans plusieurs pays d\u2019Afrique, mais aussi en Europe, o\u00f9 de nombreux partis nationalistes, r\u00e9actionnaires, n\u00e9o-conservateurs et souverainistes, ont fait l\u2019objet de soutiens appuy\u00e9s, et aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 d\u2019importantes ing\u00e9rences russes dans le processus \u00e9lectoral des pr\u00e9sidentielles de 2016 ont \u00e9t\u00e9 document\u00e9es par l\u2019enqu\u00eate du procureur sp\u00e9cial Robert Mueller et par le S\u00e9nat am\u00e9ricain <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si elles ont permis d\u2019appuyer Donald Trump dans une proportion qui reste difficile \u00e0 d\u00e9finir, ces ing\u00e9rences ont surtout cr\u00e9\u00e9 un alignement id\u00e9ologique et des liens solides entre la sph\u00e8re MAGA et les acteurs russes de l\u2019ing\u00e9rence \u2013 liens qui continuent de prosp\u00e9rer aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n\n\n Depuis la mort de Prigojine en 2023, l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me sur lequel s\u2019appuie l\u2019\u00c9tat russe pour mener sa guerre politique est davantage contr\u00f4l\u00e9 par les organes officiels, plus sp\u00e9cifiquement les services de renseignement. Il est d\u2019ailleurs fort probable que l\u2019explosion en plein vol du jet priv\u00e9 qui transportait l\u2019entrepreneur ait \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9e par les services de s\u00e9curit\u00e9 russes afin de briser le quasi monopole qu\u2019il exer\u00e7ait sur de nombreuses capacit\u00e9s d\u2019ing\u00e9rence et de guerre politique. Souvenons-nous que deux mois avant sa mort, il prenait les armes avec ses troupes et organisait dans le sud de la Russie une mutinerie<\/a> qui aurait pouss\u00e9 Vladimir Poutine \u00e0 fuir pr\u00e9emptivement Moscou.<\/p>\n\n\n\n Cet \u00e9cosyst\u00e8me administratif et financier a donc \u00e9t\u00e9 repens\u00e9 afin d\u2019\u00e9viter que ne se reproduise une telle situation de monopole. Les entrepreneurs d\u2019influence et autres politekhnolog<\/em> (spin doctors <\/em>en bon fran\u00e7ais) <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span> sont ainsi mis en concurrence les uns avec les autres, soumis \u00e0 un syst\u00e8me de distribution de financements qui s\u2019est consid\u00e9rablement bureaucratis\u00e9. L\u2019\u00c9tat russe a ainsi cr\u00e9\u00e9 plusieurs op\u00e9rateurs charg\u00e9s de distribuer l\u2019argent public \u00e0 tout un ensemble de start-up et de soci\u00e9t\u00e9s de conseil en communication qui se sont sp\u00e9cialis\u00e9es dans les ing\u00e9rences <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce syst\u00e8me, s\u2019il a pour objectif d\u2019\u00e9viter que ne se recr\u00e9ent des oligopoles, facilite \u00e9galement la coordination avec les services de renseignement, au premier rang desquels la Direction g\u00e9n\u00e9rale des renseignements (GRU). Selon une s\u00e9rie de documents ayant fuit\u00e9 du Kremlin et de plusieurs entreprises sp\u00e9cialis\u00e9es dans les ing\u00e9rences, la \u00ab tour de contr\u00f4le \u00bb de tout ce syst\u00e8me se situerait au Kremlin, dans les bureaux du premier chef adjoint de l\u2019administration pr\u00e9sidentielle, Sergue\u00ef Kirienko. D\u2019apr\u00e8s de nombreux documents qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9s par divers collectifs de journalistes <\/span>La guerre politique au prisme de la convergence russo-am\u00e9ricaine<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La guerre politique, un produit de la rivalit\u00e9 sovi\u00e9to-am\u00e9ricaine<\/h2>\n\n\n\n
La guerre politique en sous-traitance : Moscou et Washington en miroir<\/h2>\n\n\n\n
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