{"id":362278,"date":"2026-10-01T20:07:20","date_gmt":"2026-10-01T18:07:20","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=362278"},"modified":"2026-10-01T20:08:12","modified_gmt":"2026-10-01T18:08:12","slug":"selon-mario-draghi-leurope-ne-peut-plus-vivre-sans-croissance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/10\/01\/selon-mario-draghi-leurope-ne-peut-plus-vivre-sans-croissance\/","title":{"rendered":"Selon Mario Draghi l\u2019Europe ne peut plus vivre sans croissance"},"content":{"rendered":"\n

Mario Draghi vient de prononcer \u00e0 l’\u00c9cole polytechnique f\u00e9d\u00e9rale de Zurich la dixi\u00e8me conf\u00e9rence la Banque nationale suisse d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la m\u00e9moire de l’\u00e9conomiste Karl Brunner. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019ancien pr\u00e9sident de la BCE dresse un bilan particuli\u00e8rement pr\u00e9cis et dur. Le cadre mon\u00e9taire europ\u00e9en a r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 toutes les crises, mais il reposait sur une hypoth\u00e8se qui n\u2019est plus valable : on pensait que la croissance viendrait d\u2019ailleurs.<\/p>\n\n\n\n

Draghi part de ce qu’il appelle \u00ab la condition de Brunner \u00bb. \u00ab Une banque centrale ne peut pr\u00e9server la stabilit\u00e9 de la monnaie que si les gouvernements ma\u00eetrisent leur dette \u00bb, ce qui implique que l’\u00e9cart entre le taux pay\u00e9 sur la dette et la croissance soit positif (\u00ab r moins g \u00bb). Quand le premier d\u00e9passe la seconde, la dette grossit d’elle-m\u00eame. La tentation est alors de la faire financer par la Banque centrale. Dans les ann\u00e9es 2010, la BCE a invers\u00e9 seule cet \u00e9cart : \u00ab C’est l’ind\u00e9pendance, correctement exerc\u00e9e, qui a prot\u00e9g\u00e9 la construction. \u00bb Mais ce temps est r\u00e9volu : \u00ab une banque centrale qui porte la croissance n’est pas un arrangement durable, et cet arrangement ne tient plus aujourd’hui \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Selon Draghi, nous sommes entr\u00e9s dans une nouvelle phase, o\u00f9 m\u00eame la rigueur budg\u00e9taire ne suffit plus : \u00ab m\u00eame un gouvernement aux finances saines ne peut pas enti\u00e8rement ma\u00eetriser le co\u00fbt de ses emprunts \u00bb. Le co\u00fbt de l’argent se d\u00e9cide d\u00e9sormais \u00e0 Washington et dans les centres de donn\u00e9es de l’IA, en imposant un d\u00e9s\u00e9quilibre brutal pour l\u2019Europe qui \u00ab importe la totalit\u00e9 de la hausse des taux, mais seulement une fraction de la croissance. \u00bb Un seul levier demeure entre ses mains : \u00ab Des deux forces qui d\u00e9terminent la dette, le taux d’int\u00e9r\u00eat est de plus en plus fix\u00e9 hors d’Europe. La croissance est celle sur laquelle l’Europe peut encore agir. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

C’est \u00e0 partir de cette r\u00e9flexion d’\u00e9conomie mon\u00e9taire que l\u2019ancien pr\u00e9sident de la BCE livre l’un de ses discours les plus centr\u00e9s sur la croissance dont le mot ou le verbe revient plus de soixante fois. <\/p>\n\n\n\n

Draghi rappelle que les entreprises europ\u00e9ennes \u00ab croissent encore au rythme de leur \u00e9conomie d’origine \u00bb. Leur march\u00e9 national les limite, et les r\u00e9formes nationales n’y changeront rien, car elles \u00ab ne peuvent fournir l’\u00e9chelle dont d\u00e9pendent d\u00e9sormais la technologie\u2026 Seule l’int\u00e9gration le peut. \u00bb Il faut donc achever le march\u00e9 unique, un objectif poursuivi \u00ab depuis 1985 \u00bb, r\u00e9aliser l’union des march\u00e9s des capitaux et mutualiser l’effort sur les capacit\u00e9s de calcul pour l’IA, soit environ 100 milliards d’euros : \u00ab Cette somme est tout \u00e0 fait \u00e0 notre port\u00e9e. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

La conclusion sonne comme un avertissement aux capitales. Le cadre de Maastricht ne tiendra que si les l\u00e9gislateurs \u00ab assument pleinement la responsabilit\u00e9 de la croissance en tant qu’objectif de l’Union \u00bb. \u00c0 cette condition seulement, \u00ab croissance et ind\u00e9pendance se renforcent alors mutuellement \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re d\u00e9cennie  : la construction tient<\/h2>\n\n\n\n

Karl Brunner fut l\u2019un des \u00e9conomistes dont les id\u00e9es ont fa\u00e7onn\u00e9 ce qui allait devenir la constitution mon\u00e9taire de l\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n

En 1968, il a introduit le terme \u00ab mon\u00e9tarisme \u00bb dans le vocabulaire courant de l\u2019\u00e9conomie. Avec Milton Friedman et d\u2019autres, il a contribu\u00e9 \u00e0 r\u00e9tablir l\u2019id\u00e9e que l\u2019inflation est un ph\u00e9nom\u00e8ne mon\u00e9taire et que la responsabilit\u00e9 du niveau des prix incombe \u00e0 la banque centrale <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Mais Brunner \u00e9tait tout aussi clair sur les limites de cette responsabilit\u00e9. La banque centrale ne pouvait assurer seule la stabilit\u00e9 des prix. Il lui fallait une autorit\u00e9 budg\u00e9taire dont les incitations soient compatibles avec les siennes <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Si un gouvernement accusait des d\u00e9ficits permanents suffisamment importants pour que sa dette ne cesse d\u2019augmenter par rapport \u00e0 la production, la pression en faveur de la mon\u00e9tisation de cette dette s\u2019accentuerait. \u00c0 terme, les deux r\u00e9gimes ne pourraient coexister, et c\u2019est le r\u00e9gime mon\u00e9taire qui serait le plus susceptible de c\u00e9der <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

On retrouve ces id\u00e9es dans le trait\u00e9 de Maastricht. Celui-ci a conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 la BCE l\u2019ind\u00e9pendance et un objectif principal de stabilit\u00e9 des prix. Et il a instaur\u00e9 la s\u00e9paration entre politique mon\u00e9taire et politique budg\u00e9taire n\u00e9cessaire pour rendre cette ind\u00e9pendance durable : l\u2019interdiction du financement mon\u00e9taire, la clause de non-renflouement et la proc\u00e9dure concernant les d\u00e9ficits excessifs <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Que cette s\u00e9paration tienne en pratique d\u00e9pend toutefois d\u2019autre chose que des r\u00e8gles. Elle repose en d\u00e9finitive sur la relation entre le co\u00fbt de l\u2019emprunt et la croissance, ou, en abr\u00e9g\u00e9, r moins g <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Si le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019un gouvernement paie sur sa dette est sup\u00e9rieur au taux de croissance de l\u2019\u00e9conomie, le ratio d\u2019endettement augmente de lui-m\u00eame, \u00e0 moins que le gouvernement ne d\u00e9gage un exc\u00e9dent primaire. Plus l\u2019\u00e9cart est grand, plus l\u2019exc\u00e9dent n\u00e9cessaire est important, et plus la tentation est forte de faire pression sur la banque centrale pour qu\u2019elle mon\u00e9tise. Cette m\u00eame relation \u00e9tait au c\u0153ur de l\u2019analyse de Brunner lui-m\u00eame <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Le cadre europ\u00e9en reposait sur deux hypoth\u00e8ses implicites quant \u00e0 la mani\u00e8re dont r et g resteraient proches.<\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re \u00e9tait que la croissance serait assur\u00e9e par d\u2019autres politiques.<\/p>\n\n\n\n

La politique mon\u00e9taire \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme neutre \u00e0 long terme, et la politique budg\u00e9taire pouvait au mieux lisser le cycle. La croissance devait venir de l\u2019offre, en particulier de l\u2019ach\u00e8vement du march\u00e9 unique, et l\u2019union mon\u00e9taire \u00e9tait cens\u00e9e renforcer ces gains <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Les valeurs de r\u00e9f\u00e9rence des r\u00e8gles budg\u00e9taires de l\u2019Union supposaient que cette croissance serait relativement forte. Un d\u00e9ficit de 3 % du PIB ne stabilise la dette \u00e0 60 % du PIB que si la croissance nominale atteint 5 % par an. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, cela correspondait \u00e0 une croissance r\u00e9elle d\u2019environ 3 % et \u00e0 une inflation d\u2019environ 2 % <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Mais alors que la politique budg\u00e9taire \u00e9tait encadr\u00e9e par des r\u00e8gles explicites et des proc\u00e9dures d\u2019ex\u00e9cution, la croissance \u00e9tait largement consid\u00e9r\u00e9e comme acquise. Apr\u00e8s 1992, faute de calendrier commun, les progr\u00e8s du march\u00e9 unique ont ralenti et celui-ci n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 achev\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Les politiques structurelles nationales n\u2019\u00e9taient coordonn\u00e9es qu\u2019au moyen de recommandations d\u00e9pourvues de sanction.<\/p>\n\n\n\n

La seconde hypoth\u00e8se \u00e9tait qu\u2019une banque centrale remplissant sa mission et des gouvernements respectant les r\u00e8gles feraient, ensemble, baisser les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n\n\n\n

Une banque centrale cr\u00e9dible r\u00e9duit la prime que les investisseurs exigent au titre du risque d\u2019inflation. Des finances publiques saines r\u00e9duisent la prime qu\u2019ils exigent pour d\u00e9tenir de la dette publique. Ces deux primes diminuant, r se rapprocherait de g. Et des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat plus bas soutiendraient \u00e0 leur tour l\u2019investissement et la croissance, de sorte que le processus s\u2019entretiendrait de lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est, dans les grandes lignes, ce qui s\u2019est produit pendant la Grande Mod\u00e9ration, en deux temps.<\/p>\n\n\n\n

Dans les ann\u00e9es 1990, les gouvernements des \u00e9conomies avanc\u00e9es ont r\u00e9duit leurs d\u00e9ficits, tandis que les banques centrales ancraient les anticipations d\u2019inflation. Les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 long terme ont baiss\u00e9 de fa\u00e7on continue. Les primes de terme estim\u00e9es ont recul\u00e9 avec eux, et le plus nettement l\u00e0 o\u00f9 les banques centrales renfor\u00e7aient leur cadre de politique mon\u00e9taire <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Les pays qui se pr\u00e9paraient \u00e0 l\u2019euro en ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 doublement : de ce processus et de la convergence vers la monnaie unique. Les gouvernements d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 y adh\u00e9rer ont d\u00e9gag\u00e9 des exc\u00e9dents primaires compris en moyenne entre 2 % et 3 % du PIB \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La perspective de l\u2019euro a \u00e9limin\u00e9 le risque de d\u00e9valuation de leur dette. En 1999, les rendements \u00e0 long terme en Italie et en Espagne avaient baiss\u00e9 de plus de 8 points de pourcentage depuis le d\u00e9but de la d\u00e9cennie, pour s\u2019\u00e9tablir \u00e0 environ 4  %, contre une baisse d\u2019environ 3 points de pourcentage aux \u00c9tats-Unis <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Puis, au cours de la premi\u00e8re d\u00e9cennie de l\u2019euro, la croissance a suivi. La baisse des taux a stimul\u00e9 l\u2019activit\u00e9 surtout dans la p\u00e9riph\u00e9rie, \u00e0 mesure que les capitaux affluaient du c\u0153ur de la zone et que le cr\u00e9dit et l\u2019investissement se d\u00e9veloppaient. De 1999 \u00e0 2007, la zone euro a cr\u00fb d\u2019un peu plus de 2  % par an en termes r\u00e9els, un peu en de\u00e7\u00e0 des 3  % sur lesquels reposaient les r\u00e8gles budg\u00e9taires <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

Cette croissance a maintenu r \u00e0 proximit\u00e9 de g  : au cours de ces ann\u00e9es, l\u2019\u00e9cart entre le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat moyen de la dette publique de la zone euro et la croissance nominale s\u2019est \u00e9tabli en moyenne \u00e0 0,6 point de pourcentage <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La banque centrale pouvait remplir son mandat au moyen du seul taux directeur, et son ind\u00e9pendance n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 s\u00e9rieusement mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve.<\/p>\n\n\n\n

Mais la construction pr\u00e9sentait des signes d\u2019alerte.<\/p>\n\n\n\n

La croissance provenait davantage du cr\u00e9dit et de la convergence que des r\u00e9formes du march\u00e9 unique sur lesquelles le cadre avait mis\u00e9. Les exc\u00e9dents primaires de la fin des ann\u00e9es 1990 traduisaient un effort exceptionnel pour se qualifier pour l\u2019euro  : ils \u00e9taient tr\u00e8s sup\u00e9rieurs \u00e0 la moyenne observ\u00e9e depuis 1960, qui \u00e9tait proche de z\u00e9ro <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Une fois ces exc\u00e9dents dissip\u00e9s, la stabilit\u00e9 de la dette d\u00e9pendrait de la capacit\u00e9 de la croissance \u00e0 suivre le rythme des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n\n\n\n

Pendant une d\u00e9cennie, la construction a donc tenu. Mais elle n\u2019avait pas encore \u00e9t\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e par une p\u00e9riode au cours de laquelle r et g s\u2019\u00e9carteraient l\u2019un de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n

Les ann\u00e9es 2010  : la banque centrale agit pour prot\u00e9ger la construction<\/h2>\n\n\n\n

La crise financi\u00e8re, puis la crise des dettes souveraines qui l\u2019a suivie, ont constitu\u00e9 cette \u00e9preuve.<\/p>\n\n\n\n

La croissance qui reposait sur le cr\u00e9dit a disparu. Et les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat ont de nouveau diverg\u00e9 d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre, les investisseurs se mettant \u00e0 douter des finances publiques de plusieurs pays. L\u2019\u00e9cart entre r et g sur la dette de la zone euro s\u2019est creus\u00e9 pour atteindre 2,8 points de pourcentage sur la p\u00e9riode 2008-2011 <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La croissance s\u2019effondrant et r s\u2019\u00e9loignant de g, les autorit\u00e9s macro\u00e9conomiques ont d\u00fb intervenir et prendre en charge la croissance. Au cours de la premi\u00e8re phase de la crise financi\u00e8re, les gouvernements l\u2019ont fait. En 2009 et 2010, les politiques budg\u00e9taire et mon\u00e9taire \u00e9taient toutes deux fortement expansionnistes <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Mais d\u00e8s le d\u00e9but de la crise des dettes souveraines, les gouvernements s\u2019en sont remis \u00e0 la le\u00e7on des ann\u00e9es 1990, selon laquelle l\u2019assainissement budg\u00e9taire ferait baisser les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat. Certains sont all\u00e9s plus loin, convaincus qu\u2019il stimulerait aussi la croissance en r\u00e9tablissant la confiance dans les finances publiques <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019orientation budg\u00e9taire s\u2019est donc fortement resserr\u00e9e. Entre 2010 et 2013, le solde corrig\u00e9 des variations conjoncturelles de la zone euro s\u2019est resserr\u00e9 de 3,7  % du PIB <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pire, cela concernait aussi des pays qui ne subissaient pas la pression des march\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Or les conditions \u00e9taient d\u00e9sormais diff\u00e9rentes. Dans les ann\u00e9es 1990, le secteur priv\u00e9 s\u2019\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 mesure que les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat baissaient. En 2010, les banques et les entreprises se d\u00e9sendettaient et ne pouvaient combler le vide laiss\u00e9 par l\u2019\u00c9tat, si bien que les multiplicateurs budg\u00e9taires \u00e9taient exceptionnellement \u00e9lev\u00e9s <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Il en a r\u00e9sult\u00e9 que l\u2019assainissement a pes\u00e9 sur la croissance davantage que sur les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat. Du deuxi\u00e8me trimestre 2011 au premier trimestre 2013, la croissance a \u00e9t\u00e9 nulle ou n\u00e9gative pendant huit trimestres cons\u00e9cutifs. La production de la zone euro se situait alors environ 3,5  % en de\u00e7\u00e0 de son potentiel. Selon des simulations de la BCE, si la politique budg\u00e9taire avait contr\u00e9 le ralentissement, ce d\u00e9ficit de production aurait \u00e9t\u00e9 environ deux fois moins important <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Cette m\u00eame faiblesse de la demande s\u2019est r\u00e9percut\u00e9e sur la politique mon\u00e9taire, car son effet \u00e9tait d\u00e9sinflationniste pour l\u2019ensemble de la zone euro. L\u2019inflation sous-jacente est tomb\u00e9e \u00e0 0,6 % en janvier 2015, et les anticipations d\u2019inflation \u00e0 plus long terme ont recul\u00e9 \u00e0 environ 1,5 %. R\u00e9tablir la stabilit\u00e9 des prix exigeait que la politique mon\u00e9taire devienne tr\u00e8s expansionniste.<\/p>\n\n\n\n

La faiblesse de la croissance est ainsi entr\u00e9e dans le champ des pr\u00e9occupations de la banque centrale. Aucune autre politique ne soutenant la demande, relancer l\u2019\u00e9conomie \u00e9tait le canal par lequel la politique mon\u00e9taire pouvait ramener l\u2019inflation \u00e0 sa cible. Cela a oblig\u00e9 la banque centrale \u00e0 agir \u00e0 une \u00e9chelle, et avec des instruments auxquels elle n\u2019avait jamais eu recours.<\/p>\n\n\n\n

Les taux ont \u00e9t\u00e9 abaiss\u00e9s \u00e0 z\u00e9ro, puis en dessous. Si les march\u00e9s pensent que z\u00e9ro est un plancher, alors, une fois les taux \u00e0 z\u00e9ro, ils ne peuvent plus que monter, et cette anticipation se refl\u00e8te dans l\u2019ensemble de la courbe des taux. La suppression de ce plancher a donc eu un effet sup\u00e9rieur \u00e0 ce que laissait supposer l\u2019ampleur des baisses. \u00c0 son apog\u00e9e, la politique de taux n\u00e9gatifs aurait ajout\u00e9, selon les estimations, environ 0,3 point de pourcentage \u00e0 la croissance annuelle du PIB et 0,2 point \u00e0 l\u2019inflation <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Pour agir sur les taux \u00e0 plus long terme, la banque centrale a achet\u00e9 des actifs, surtout des obligations d\u2019\u00c9tat. Cela passait par un canal que Brunner, au cours de sa longue collaboration avec Allan Meltzer, avait contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper  : la politique mon\u00e9taire agit par l\u2019interm\u00e9diaire des prix relatifs de l\u2019ensemble des actifs, et non par un taux d\u2019int\u00e9r\u00eat unique <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Les actifs sont des substituts imparfaits les uns des autres. Lorsque la banque centrale ach\u00e8te des obligations \u00e0 long terme, les investisseurs qui les vendent se reportent sur d\u2019autres actifs  : obligations d\u2019autres \u00c9tats membres, obligations bancaires, dette d\u2019entreprises. La prime baisse sur l\u2019ensemble de ces actifs, et les conditions de financement s\u2019assouplissent dans toute l\u2019\u00e9conomie <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans la zone euro, o\u00f9 le march\u00e9 des obligations d\u2019\u00c9tat est fragment\u00e9 selon des lignes nationales, cet effet est m\u00eame plus fort.<\/p>\n\n\n\n

Ces mesures ont atteint leurs objectifs. \u00c0 leur apog\u00e9e, elles ont abaiss\u00e9 les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 long terme d\u2019environ 140 \u00e0 150 points de base <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u2019apr\u00e8s les estimations de la BCE, elles expliquent plus d\u2019un quart de la croissance de la zone euro entre 2015 et 2019. Sans elles, environ deux millions et demi de personnes de moins auraient eu un emploi, et l\u2019inflation serait devenue n\u00e9gative en 2016 <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

La crainte, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, \u00e9tait celle d\u2019une dominance budg\u00e9taire. Elle \u00e9tait infond\u00e9e, en principe comme en pratique.<\/p>\n\n\n\n

Elle \u00e9tait infond\u00e9e en principe, car les fondateurs du trait\u00e9 ont clairement trac\u00e9 la ligne  : la banque centrale ne peut pas pr\u00eater aux gouvernements, mais elle peut acheter et vendre leurs titres sur le march\u00e9 pour conduire la politique mon\u00e9taire. Ce qui distingue les deux, c\u2019est la finalit\u00e9 <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019inflation \u00e9tant tr\u00e8s inf\u00e9rieure \u00e0 la cible et en baisse, les achats de titres \u00e9taient indispensables pour remplir le mandat. Il s\u2019agissait d\u2019un exercice de dominance mon\u00e9taire. Si l\u2019inflation est un ph\u00e9nom\u00e8ne mon\u00e9taire, la responsabilit\u00e9 en incombe \u00e0 la banque centrale, qu\u2019elle soit trop \u00e9lev\u00e9e ou trop basse. La BCE a pleinement assum\u00e9 cette responsabilit\u00e9, comme l\u2019avaient voulu les fondateurs.<\/p>\n\n\n\n

La Cour de justice de l\u2019Union europ\u00e9enne a adopt\u00e9 la m\u00eame position. Elle a jug\u00e9 que ces achats relevaient de la politique mon\u00e9taire et, compte tenu des garanties dont ils \u00e9taient assortis, ne violaient pas l\u2019interdiction du financement mon\u00e9taire <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La crainte \u00e9tait \u00e9galement infond\u00e9e en pratique. Les achats n\u2019ont pas entra\u00een\u00e9 la banque centrale dans l\u2019orbite de la politique budg\u00e9taire. Ils ont supprim\u00e9 la condition dans laquelle la dominance budg\u00e9taire prend racine : un ratio d\u2019endettement qui augmente de lui-m\u00eame parce que r d\u00e9passe g, et, avec lui, la pression en faveur de la mon\u00e9tisation.<\/p>\n\n\n\n

En abaissant le co\u00fbt de l\u2019emprunt et en soutenant la croissance, la politique mon\u00e9taire a contribu\u00e9 \u00e0 inverser l\u2019\u00e9cart entre r et g, qui s\u2019est \u00e9tabli en moyenne \u00e0 moins 1 point de pourcentage entre 2015 et 2019 <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les d\u00e9ficits se r\u00e9duisant \u00e0 mesure que l\u2019\u00e9conomie se redressait, cela a suffi \u00e0 faire baisser le ratio d\u2019endettement de la zone euro de 93  % du PIB en 2014 \u00e0 84  % en 2019.<\/p>\n\n\n\n

Ces achats n\u2019ont pas non plus li\u00e9 les mains de la banque centrale lorsque l\u2019inflation est revenue, comme certains le craignaient. En 2022, elle a relev\u00e9 ses taux au rythme le plus rapide de son histoire, alors m\u00eame qu\u2019elle d\u00e9tenait un important portefeuille d\u2019obligations et subissait des pertes sur celui-ci <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est l\u2019ind\u00e9pendance, correctement exerc\u00e9e, qui a prot\u00e9g\u00e9 la construction et maintenu la s\u00e9paration entre politique mon\u00e9taire et politique budg\u00e9taire.<\/p>\n\n\n\n

Mais une banque centrale qui porte la croissance n\u2019est pas un arrangement durable, et cet arrangement ne tient plus aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n

Aujourd\u2019hui : des taux mondiaux, une croissance locale<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Deux forces sont aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019\u0153uvre, que la banque centrale ne peut pas, ou ne doit pas, compenser.<\/p>\n\n\n\n

Premi\u00e8rement, les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 long terme de la zone euro augmentent, et de plus en plus pour des raisons qui \u00e9chappent au contr\u00f4le de l\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n

Ces derniers mois, ils ont atteint leur plus haut niveau depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, en \u00e9voluant au m\u00eame rythme que les rendements des bons du Tr\u00e9sor am\u00e9ricain. Cela s\u2019inscrit dans une \u00e9volution de plus long terme. Les rendements \u00e0 long terme des \u00e9conomies avanc\u00e9es \u00e9voluent d\u00e9sormais de fa\u00e7on bien plus \u00e9troitement li\u00e9e qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 l\u2019euro a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et l\u2019an dernier, les facteurs mondiaux ont davantage fa\u00e7onn\u00e9 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 tr\u00e8s longue de la courbe de la zone euro qu\u2019au cours de toute autre ann\u00e9e de la derni\u00e8re d\u00e9cennie <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La construction n\u2019avait pas pr\u00e9vu cela. Elle supposait que les gouvernements qui maintenaient leurs finances en ordre seraient r\u00e9compens\u00e9s par un co\u00fbt d\u2019emprunt plus faible.<\/p>\n\n\n\n

La discipline budg\u00e9taire reste importante, mais elle ne peut pas prot\u00e9ger un gouvernement des variations des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat mondiaux. D\u00e9sormais, m\u00eame un gouvernement aux finances saines ne peut pas enti\u00e8rement ma\u00eetriser le co\u00fbt de ses emprunts.<\/p>\n\n\n\n

Une partie de la hausse des rendements refl\u00e8te l\u2019inflation. Des chocs d\u2019offre mondiaux ont de nouveau fait monter l\u2019inflation, derni\u00e8rement par la hausse des prix de l\u2019\u00e9nergie provoqu\u00e9e par le conflit avec l\u2019Iran et par la perte de capacit\u00e9s de raffinage en Russie et au Moyen-Orient.<\/p>\n\n\n\n

Comme les rendements \u00e0 long terme refl\u00e8tent l\u2019inflation attendue sur la dur\u00e9e de vie d\u2019une obligation, une inflation plus \u00e9lev\u00e9e les fait monter directement.<\/p>\n\n\n\n

La plus grande part refl\u00e8te l\u2019offre de dette, issue avant tout de la politique budg\u00e9taire, devenue procyclique dans presque toutes les grandes \u00e9conomies, et plus encore aux \u00c9tats-Unis. Cette ann\u00e9e, les \u00c9tats-Unis afficheront un d\u00e9ficit proche de 6  % du PIB et, \u00e0 politiques inchang\u00e9es, leur dette d\u00e9passera d\u2019ici 2030 son record de l\u2019apr\u00e8s-guerre <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019emprunt priv\u00e9 puise dans le m\u00eame r\u00e9servoir de capitaux. Les plus grandes entreprises technologiques am\u00e9ricaines devraient \u00e0 elles seules investir pr\u00e8s de 800 milliards de dollars cette ann\u00e9e, principalement dans des centres de donn\u00e9es pour l\u2019IA, soit environ un sixi\u00e8me de l\u2019investissement annuel total des entreprises am\u00e9ricaines. L\u2019investissement mondial dans les centres de donn\u00e9es pourrait d\u00e9passer 3 000 milliards de dollars d\u2019ici 2030 <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Une grande partie est financ\u00e9e par l\u2019endettement  : les \u00e9missions obligataires li\u00e9es \u00e0 l\u2019IA pourraient atteindre environ 300 milliards de dollars cette ann\u00e9e, soit \u00e0 peu pr\u00e8s un tiers des \u00e9missions nettes d\u2019obligations d\u2019entreprises am\u00e9ricaines <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019Europe contribue elle aussi \u00e0 l\u2019offre de dette, avec l\u2019expansion budg\u00e9taire allemande et un d\u00e9ficit fran\u00e7ais sup\u00e9rieur \u00e0 5  % du PIB. Il est peu probable que cette tendance s\u2019inverse. \u00c0 politiques inchang\u00e9es, le FMI \u00e9value \u00e0 environ 4,5  % du PIB d\u2019ici 2040 les d\u00e9penses suppl\u00e9mentaires auxquelles les \u00e9conomies avanc\u00e9es d\u2019Europe devront faire face au titre du vieillissement, de la d\u00e9fense et de la transition climatique. Cela repr\u00e9sente une hausse environ trois fois plus rapide qu\u2019au cours des deux d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dant la pand\u00e9mie <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Ayant davantage de dette \u00e0 long terme \u00e0 d\u00e9tenir, les investisseurs exigent une prime plus \u00e9lev\u00e9e pour la d\u00e9tenir.<\/p>\n\n\n\n

Dans les ann\u00e9es 2010, les achats de la banque centrale ont comprim\u00e9 la prime de terme, maintenant les rendements \u00e0 long terme de la zone euro bien en de\u00e7\u00e0 de ceux des \u00c9tats-Unis. Aujourd\u2019hui, avec une inflation sup\u00e9rieure \u00e0 la cible, elle ne peut plus le faire. Au contraire, en d\u00e9nouant ses achats pass\u00e9s, elle accro\u00eet la prime de terme, de 20 points de base suppl\u00e9mentaires dans la zone euro d\u2019ici la fin de la d\u00e9cennie <\/span>36<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Deuxi\u00e8mement, la croissance de la zone euro est d\u00e9sormais inf\u00e9rieure au taux d\u2019int\u00e9r\u00eat auquel elle est confront\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019impulsion imm\u00e9diate des d\u00e9ficits accrus et de l\u2019investissement dans l\u2019IA se fait surtout sentir aux \u00c9tats-Unis, qui ont aussi davantage \u00e0 gagner d\u2019une acc\u00e9l\u00e9ration de la croissance de la productivit\u00e9 si l\u2019IA tient ses promesses. L\u2019Europe importe la totalit\u00e9 de la hausse des taux, mais seulement une fraction de la croissance.<\/p>\n\n\n\n

Cet \u00e9cart n\u2019appara\u00eet pas encore dans la charge d\u2019int\u00e9r\u00eats. La dette \u00e9mise pendant la d\u00e9cennie de taux bas porte encore des coupons faibles, si bien que le taux moyen pay\u00e9 par les gouvernements, environ 2,25  %, reste nettement inf\u00e9rieur \u00e0 une croissance nominale d\u2019environ 3,5  % <\/span>37<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

Mais chaque ann\u00e9e, environ un sixi\u00e8me de cette dette est refinanc\u00e9 aux taux actuels, et le taux moyen augmente en cons\u00e9quence. La Commission pr\u00e9voit qu\u2019au d\u00e9but de la prochaine d\u00e9cennie, le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat moyen de la dette de la zone euro d\u00e9passera le taux de croissance <\/span>38<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Si les tendances actuelles se poursuivent, la croissance n\u2019augmentera pas suffisamment pour combler l\u2019\u00e9cart. Ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, les r\u00e9formes cens\u00e9es apporter la croissance sont rest\u00e9es inachev\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Le march\u00e9 unique des services est un objectif depuis 1985  ; pourtant, au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, les obstacles aux \u00e9changes de services au sein de l\u2019Europe n\u2019ont pas diminu\u00e9 plus vite que ceux auxquels se heurtent les entreprises ext\u00e9rieures <\/span>39<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019union des march\u00e9s des capitaux est \u00e0 l\u2019ordre du jour depuis plus de dix ans, et depuis 2014, les frictions auxquelles se heurte un \u00e9pargnant qui investit en actions dans un autre pays de la zone euro ont diminu\u00e9 deux fois moins que celles li\u00e9es \u00e0 un investissement aux \u00c9tats-Unis <\/span>40<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Enfin, la croissance de la productivit\u00e9 dans la zone euro est rest\u00e9e loin derri\u00e8re celle des \u00c9tats-Unis. Depuis 1999, la production horaire a progress\u00e9 \u00e0 un rythme environ deux fois moins rapide qu\u2019aux \u00c9tats-Unis, et depuis 2019 les taux de croissance ont encore diverg\u00e9  : 0,3  % par an dans la zone euro contre 1,8  % aux \u00c9tats-Unis <\/span>41<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Le besoin de croissance, et ce que peut faire la politique mon\u00e9taire<\/h2>\n\n\n\n

Le FMI a r\u00e9cemment expos\u00e9 ce qui attend l\u2019Europe si elle reste sur sa trajectoire actuelle.<\/p>\n\n\n\n

Si les gouvernements financent leurs besoins de d\u00e9penses accrus sans nouvel assainissement ni r\u00e9formes, le ratio d\u2019endettement europ\u00e9en moyen atteint 130  % du PIB d\u2019ici 2040. Pond\u00e9r\u00e9 par la taille des \u00e9conomies, il atteint 155  % <\/span>42<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Un certain assainissement budg\u00e9taire \u00e0 moyen terme est in\u00e9vitable. Mais s\u2019il doit passer uniquement par des r\u00e9ductions de d\u00e9penses et des hausses d\u2019imp\u00f4ts, il a peu de chances de produire le r\u00e9sultat n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n

Au cours des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies, un \u00e9pisode d\u2019assainissement typique en Europe a repr\u00e9sent\u00e9 au total 3 \u00e0 4  % du PIB. En pond\u00e9rant les pays par la taille de leur \u00e9conomie, ceux qui doivent s\u2019ajuster devraient aujourd\u2019hui am\u00e9liorer leur solde primaire d\u2019environ 6 \u00e0 7  % du PIB, soit pr\u00e8s de deux fois plus <\/span>43<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et m\u00eame l\u2019effort le plus modeste n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 politiquement facile.<\/p>\n\n\n\n

La capacit\u00e9 des gouvernements \u00e0 mener cet assainissement d\u00e9pend donc de la croissance. Des deux forces qui d\u00e9terminent la dette, le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat est de plus en plus fix\u00e9 hors d\u2019Europe. La croissance est celle sur laquelle l\u2019Europe peut encore agir.<\/p>\n\n\n\n

Un demi-point de pourcentage de croissance suppl\u00e9mentaire par an, maintenu jusqu\u2019en 2040, avec une partie des recettes suppl\u00e9mentaires \u00e9pargn\u00e9e, permettrait \u00e0 l\u2019Europe de parcourir environ un tiers du chemin vers une trajectoire d\u2019endettement soutenable. L\u2019effort restant serait alors proche de ce que l\u2019Europe a d\u00e9j\u00e0 su accomplir <\/span>44<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Une croissance de cet ordre est \u00e0 port\u00e9e de main. Une adoption rapide de l\u2019IA pourrait ajouter jusqu\u2019\u00e0 0,4 point de pourcentage \u00e0 la croissance de la productivit\u00e9 globale des facteurs au cours de la prochaine d\u00e9cennie <\/span>45<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et les r\u00e9formes nationales et celles du march\u00e9 unique pourraient ensemble ajouter environ un demi-point de pourcentage suppl\u00e9mentaire par an <\/span>46<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Sans cette croissance, les ratios d\u2019endettement continueront d\u2019augmenter d\u2019eux-m\u00eames, et la tentation sera de les financer par la banque centrale. L\u2019histoire donne \u00e0 penser que, plac\u00e9s devant le choix entre un resserrement budg\u00e9taire majeur et le financement mon\u00e9taire, les gouvernements se sont plus souvent tourn\u00e9s vers la banque centrale qu\u2019ils n\u2019ont pris eux-m\u00eames les d\u00e9cisions difficiles.<\/p>\n\n\n\n

Que peut donc faire la politique mon\u00e9taire ? La premi\u00e8re priorit\u00e9 est de ma\u00eetriser l\u2019inflation<\/p>\n\n\n\n

Dans une phase de d\u00e9t\u00e9rioration de la dynamique de la dette, les march\u00e9s commenceront \u00e0 mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve l\u2019engagement de la banque centrale. S\u2019ils en viennent \u00e0 douter que la stabilit\u00e9 des prix prime sur le financement des \u00c9tats, la prime d\u2019inflation r\u00e9appara\u00eetra, le co\u00fbt de l\u2019emprunt augmentera et les situations budg\u00e9taires se d\u00e9graderont.<\/p>\n\n\n\n

Ce cycle peut s\u2019auto-entretenir. Des finances publiques plus fragiles renforcent l\u2019anticipation d\u2019une mon\u00e9tisation future de la dette. Cette anticipation rel\u00e8ve les anticipations d\u2019inflation, qui font de nouveau monter le co\u00fbt de l\u2019emprunt, ce qui fragilise encore davantage les finances publiques. \u00c0 la limite, la banque centrale ne pourrait plus relever ses taux sans alimenter les anticipations de mon\u00e9tisation <\/span>47<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La seconde priorit\u00e9 est d\u2019\u00e9viter d\u2019affaiblir la croissance plus que n\u00e9cessaire. Face \u00e0 des chocs inflationnistes, la politique mon\u00e9taire ne peut pas aujourd\u2019hui prendre en charge la croissance, mais elle peut veiller \u00e0 ce que la trajectoire des taux directeurs ne soit pas plus \u00e9lev\u00e9e que ne l\u2019exige la stabilisation de l\u2019inflation \u00e0 moyen terme. Cela est compatible avec la priorit\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 la stabilit\u00e9 des prix.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019enjeu est important, car la croissance est sensible \u00e0 la trajectoire attendue des taux. Selon les estimations, la hausse des taux courts attendus depuis la fin de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re r\u00e9duira la croissance de 1,1 \u00e0 1,3 point de pourcentage au total sur la p\u00e9riode 2026-2028 <\/span>48<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces estimations sont ant\u00e9rieures \u00e0 la nouvelle hausse des taux attendus intervenue depuis la mi-ao\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n

Les effets d\u2019un resserrement mon\u00e9taire peuvent aussi durer plus longtemps que le resserrement lui-m\u00eame. La croissance de la productivit\u00e9 est g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9e comme le domaine r\u00e9serv\u00e9 des politiques structurelles et budg\u00e9taires, insensible \u00e0 la politique mon\u00e9taire. Pourtant, aux \u00c9tats-Unis comme dans la zone euro, environ la moiti\u00e9 de la croissance de la productivit\u00e9 depuis 1999 provient de l\u2019approfondissement du capital, qui d\u00e9pend du co\u00fbt du capital. En pesant sur l\u2019investissement et l\u2019innovation, une politique restrictive peut abaisser la productivit\u00e9 et la production potentielle pendant un certain temps <\/span>49<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Avec une croissance potentielle \u00e0 peine sup\u00e9rieure \u00e0 1  % <\/span>50<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019Europe dispose d\u2019une faible marge d\u2019erreur.<\/p>\n\n\n\n

Lorsque les chocs sont fr\u00e9quents et complexes, trouver la bonne trajectoire des taux est en grande partie une question de communication : les march\u00e9s doivent comprendre comment la banque centrale r\u00e9agira dans chaque sc\u00e9nario.<\/p>\n\n\n\n

La raison en est que les march\u00e9s n\u2019int\u00e8grent pas dans les prix une trajectoire unique des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat. Ils int\u00e8grent toutes les trajectoires qu\u2019ils jugent possibles, pond\u00e9r\u00e9es par leur probabilit\u00e9, et la trajectoire des taux observ\u00e9e aujourd\u2019hui en refl\u00e8te la moyenne.<\/p>\n\n\n\n

Si les march\u00e9s savent comment la banque centrale r\u00e9agira, l\u2019essentiel de ce poids se concentre sur une seule trajectoire. Dans le cas contraire, ils doivent envisager d\u2019autres r\u00e9actions : par exemple, que face \u00e0 des chocs d\u2019offre, les banques centrales se contentent de relever leurs taux au rythme de l\u2019inflation globale. Cette possibilit\u00e9 tire la moyenne vers le haut, et la trajectoire attendue des taux peut finir par \u00eatre plus \u00e9lev\u00e9e que ne l\u2019exige la stabilit\u00e9 des prix.<\/p>\n\n\n\n

Il est important, surtout \u00e0 un moment o\u00f9 les facteurs mondiaux jouent un r\u00f4le accru dans la hausse des rendements en Europe, de veiller \u00e0 ce que la trajectoire attendue des taux directeurs refl\u00e8te les intentions de la banque centrale, et non l\u2019incertitude quant \u00e0 sa mani\u00e8re de r\u00e9agir.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019importance accord\u00e9e aujourd\u2019hui \u00e0 la communication montre clairement que la comp\u00e9tence la plus n\u00e9cessaire est la capacit\u00e9 \u00e0 expliquer.<\/p>\n\n\n\n

Une voie vers le renouveau europ\u00e9en<\/h2>\n\n\n\n

Le principal moteur de la croissance \u00e0 long terme, \u00e0 savoir le d\u00e9veloppement et la diffusion des nouvelles technologies, \u00e9chappe \u00e0 l\u2019influence de toute banque centrale. La croissance devrait devenir un objectif explicite partag\u00e9 par tous les gouvernements.<\/p>\n\n\n\n

La r\u00e9ponse habituelle de l\u2019Europe, chaque pays agissant de son c\u00f4t\u00e9, ne suffira pas dans le monde auquel elle est d\u00e9sormais confront\u00e9e. Les r\u00e9formes nationales restent importantes, mais elles ne peuvent fournir l\u2019\u00e9chelle dont d\u00e9pendent d\u00e9sormais la technologie, et donc la croissance. Seule l\u2019int\u00e9gration le peut.<\/p>\n\n\n\n

Des travaux r\u00e9cents montrent ce que co\u00fbte l\u2019absence d\u2019\u00e9chelle <\/span>51<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Entre 2008 et 2023, l\u2019\u00e9cart entre la valeur des entreprises cot\u00e9es am\u00e9ricaines et europ\u00e9ennes est pass\u00e9 d\u2019environ 3 000 milliards \u00e0 34 000 milliards de dollars. Cet \u00e9cart n\u2019est pas le fait de quelques entreprises vedettes ni de diff\u00e9rences sectorielles. Il est le plus marqu\u00e9 parmi les jeunes entreprises et dans les secteurs o\u00f9 les rendements d\u2019\u00e9chelle sont les plus \u00e9lev\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Ces m\u00eames travaux en d\u00e9signent la cause. Les entreprises europ\u00e9ennes croissent encore au rythme de leur \u00e9conomie d\u2019origine : une hausse de 1 % du PIB d\u2019un pays est associ\u00e9e \u00e0 une hausse de 0,8 % du chiffre d\u2019affaires de ses entreprises, tandis que le chiffre d\u2019affaires des entreprises am\u00e9ricaines est sans rapport avec la taille de leur \u00c9tat d\u2019origine.<\/p>\n\n\n\n

Les r\u00e9formes supranationales sont donc devenues le levier le plus important pour la croissance. Un plan d\u00e9taill\u00e9 de mise en \u0153uvre de ces r\u00e9formes a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 dans le rapport sur la comp\u00e9titivit\u00e9 europ\u00e9enne, et une grande partie de celui-ci figure d\u00e9sormais dans la feuille de route commune de l\u2019Union <\/span>52<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La premi\u00e8re chose \u00e0 faire est de mettre en \u0153uvre cette feuille de route.<\/p>\n\n\n\n

Cela permettra aussi de financer les investissements dont l\u2019Europe a besoin dans la technologie, les \u00e9nergies propres et la d\u00e9fense, \u00e0 un moment o\u00f9 les finances publiques sont contraintes.<\/p>\n\n\n\n

Achever le march\u00e9 unique et l\u2019union des march\u00e9s des capitaux augmenterait le rendement du capital en Europe, qui, pour les grandes entreprises europ\u00e9ennes, est inf\u00e9rieur d\u2019environ un cinqui\u00e8me \u00e0 celui observ\u00e9 aux \u00c9tats-Unis <\/span>53<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Conjugu\u00e9 \u00e0 une politique mon\u00e9taire qui ne maintient pas les taux plus haut que n\u00e9cessaire, cela permettrait au secteur priv\u00e9 de prendre en charge une plus grande part de l\u2019investissement.<\/p>\n\n\n\n

Une plus grande part de l\u2019\u00e9pargne abondante de l\u2019Europe pourrait alors \u00eatre investie sur place, et davantage d\u2019\u00e9pargne \u00e9trang\u00e8re pourrait \u00eatre attir\u00e9e, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 les investisseurs cherchent \u00e0 se diversifier hors des actifs am\u00e9ricains. L\u2019an dernier, les \u00e9missions internationales de dette en euros ont atteint leur plus haut niveau depuis l\u2019introduction de la monnaie unique, et les entr\u00e9es de capitaux \u00e9trangers en portefeuille ont \u00e9t\u00e9 proches de leurs records historiques <\/span>54<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Une croissance plus rapide am\u00e9liorerait \u00e0 son tour l\u2019\u00e9quilibre entre croissance et taux d\u2019int\u00e9r\u00eat, ce qui d\u00e9gagerait des marges pour l\u2019investissement public sans compromettre la soutenabilit\u00e9 de la dette. Et la marge de man\u0153uvre budg\u00e9taire serait encore accrue si cet investissement \u00e9tait affect\u00e9 au niveau, national ou europ\u00e9en, o\u00f9 il est le plus efficace.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019IA en est aujourd\u2019hui l\u2019un des exemples les plus clairs. Un acc\u00e8s s\u00e9curis\u00e9 aux capacit\u00e9s de calcul profite \u00e0 tous les Europ\u00e9ens, et pourtant ces capacit\u00e9s sont insuffisantes lorsque chaque pays agit seul. L\u2019Union accueille moins de 5  % des capacit\u00e9s mondiales de calcul pour l\u2019IA. Selon une \u00e9tude r\u00e9cente, porter cette part \u00e0 15  % d\u2019ici 2030, soit \u00e0 peu pr\u00e8s le poids de l\u2019Union dans l\u2019\u00e9conomie mondiale, n\u00e9cessiterait environ 1 300 milliards d\u2019euros d\u2019investissements <\/span>55<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La part publique n\u00e9cessaire pour r\u00e9duire le risque de cet investissement, estim\u00e9e \u00e0 environ 100 milliards d\u2019euros, se pr\u00eate tout particuli\u00e8rement \u00e0 un financement par le budget europ\u00e9en. M\u00eame la totalit\u00e9 de ce montant ne repr\u00e9senterait qu\u2019environ 5  % du prochain budget, actuellement en cours de n\u00e9gociation, et \u00e9pargnerait les budgets nationaux pendant leur assainissement <\/span>56<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette somme est tout \u00e0 fait \u00e0 notre port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

La condition de Brunner reste valable  : une banque centrale ne peut pr\u00e9server la stabilit\u00e9 de la monnaie que si les gouvernements ma\u00eetrisent leur dette <\/span>57<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce qui a chang\u00e9, c\u2019est la mani\u00e8re de remplir cette condition. Un cadre budg\u00e9taire ne peut y parvenir seul lorsque la croissance est faible.<\/p>\n\n\n\n

Plus l\u2019int\u00e9gration progresse, plus la croissance peut se maintenir solidement au-dessus des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat, et mieux la banque centrale sera prot\u00e9g\u00e9e des pressions politiques. Croissance et ind\u00e9pendance se renforcent alors mutuellement.<\/p>\n\n\n\n

Il y a une g\u00e9n\u00e9ration, l\u2019Europe s\u2019est dot\u00e9e d\u2019une constitution mon\u00e9taire qui a r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 toutes les crises depuis. Elle repose sur une banque centrale ind\u00e9pendante ayant pour priorit\u00e9 claire la stabilit\u00e9 des prix, et sur la discipline budg\u00e9taire. Ce cadre reste le bon.<\/p>\n\n\n\n

Mais pour que cette constitution perdure, les l\u00e9gislateurs, au niveau national comme europ\u00e9en, doivent d\u00e9sormais assumer pleinement la responsabilit\u00e9 de la croissance en tant qu\u2019objectif de l\u2019Union. S\u2019ils le font, ils mettront l\u2019Europe sur la voie de son renouveau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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