{"id":360383,"date":"2026-09-28T19:55:47","date_gmt":"2026-09-28T17:55:47","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=360383"},"modified":"2026-09-28T19:55:53","modified_gmt":"2026-09-28T17:55:53","slug":"leon-xiv-a-metz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/09\/28\/leon-xiv-a-metz\/","title":{"rendered":"L\u00e9on XIV \u00e0 Metz"},"content":{"rendered":"\n
\u00c0 Metz, la ville natale de Robert Schuman, L\u00e9on XIV d\u00e9crit un monde o\u00f9 \u00ab les relations humaines, et entre les \u00c9tats, sont de plus en plus barbares \u00bb, o\u00f9 \u00ab la valeur de la parole donn\u00e9e est m\u00e9pris\u00e9e \u00bb et o\u00f9 \u00ab on se vante plut\u00f4t du mensonge et de la tromperie \u00bb. <\/p>\n\n\n\n
Face au retour de la guerre sur le continent, qu’il qualifie de nouveau \u00ab massacre inutile \u00bb, il exhorte les citoyens \u00e0 \u00ab se m\u00e9fier de l\u2019illusion du r\u00e9armement \u00bb. <\/p>\n\n\n\n
Il d\u00e9fend l\u2019h\u00e9ritage des p\u00e8res fondateurs du projet europ\u00e9en, le respect des trait\u00e9s et la patience n\u00e9cessaire \u00e0 la r\u00e9alisation d’\u00ab acquis concrets \u00bb, par opposition \u00e0 la soif de domination. Il revient sur le th\u00e8me des racines chr\u00e9tiennes, mais sans en faire un \u00ab crit\u00e8re confessionnel exclusif \u00bb. Il salue saint Beno\u00eet comme un autre p\u00e8re de l\u2019Europe, affirmant que \u00ab sans cette fondation monastique, la civilisation europ\u00e9enne telle que nous la connaissons n\u2019existerait pas \u00bb. <\/p>\n\n\n\n
Au Moyen \u00c2ge, les Guelfes se rang\u00e8rent aux c\u00f4t\u00e9s du pape contre l\u2019empereur. Face \u00e0 de nouveaux empires qui bafouent le droit et se nourrissent de visions messianiques ou apocalyptiques, le premier pape am\u00e9ricain pr\u00e9sente ici la doctrine d\u2019une Europe guelfe fond\u00e9e sur l’autorit\u00e9, la dignit\u00e9 et l\u2019esp\u00e9rance plut\u00f4t que sur la puissance. Nous publions et commentons ce discours important.<\/p>\n\n\n\n
Monsieur le Pr\u00e9sident, Monsieur le Cardinal,<\/p>\n\n\n\n
Distingu\u00e9es Autorit\u00e9s civiles et religieuses, <\/p>\n\n\n\n
Cette simple formule de salutation protocolaire qui r\u00e9unit les autorit\u00e9s civiles et religieuses rev\u00eat une signification particuli\u00e8re \u00e0 Metz. Annex\u00e9e par l\u2019Allemagne en 1871, la Moselle a \u00e9t\u00e9 exclue de la loi de 1905 sur la s\u00e9paration de l\u2019\u00c9glise et de l\u2019\u00c9tat. Elle rel\u00e8ve toujours du Concordat de 1801, conclu entre Bonaparte et Pie VII. Cet accord, confirm\u00e9 par le Conseil constitutionnel en 2013, pr\u00e9voit que l\u2019\u00c9tat prend en charge les traitements des ministres des cultes reconnus (catholique, luth\u00e9rien, r\u00e9form\u00e9 et juif). Il pr\u00e9voit \u00e9galement que le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique nomme l\u2019\u00e9v\u00eaque de Metz (et l\u2019archev\u00eaque de Strasbourg) avec l\u2019approbation du Saint-Si\u00e8ge ; sa nomination est annonc\u00e9e au Journal officiel. <\/p>\n\n\n\n
Mesdames et Messieurs,<\/p>\n\n\n\n
Je suis tr\u00e8s heureux de me trouver ici, dans cette ville historique, carrefour au c\u0153ur du continent, pour une rencontre au titre \u00e9vocateur : \u00ab Aux racines de l\u2019Europe pour la paix et l\u2019unit\u00e9 \u00bb. Je vous remercie pour les aimables paroles qui viennent de m\u2019\u00eatre adress\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n
L\u2019expression \u00ab racines de l\u2019Europe \u00bb fait r\u00e9f\u00e9rence au d\u00e9bat des ann\u00e9es 2000, lorsque le Jean-Paul II avait demand\u00e9, en vain, qu\u2019une r\u00e9f\u00e9rence aux racines chr\u00e9tiennes soit inscrite dans la Constitution europ\u00e9enne. Alors que ce th\u00e8me \u00e9tait central pour Beno\u00eet XVI, Fran\u00e7ois l\u2019a abord\u00e9 d\u2019un \u0153il plus critique, alarm\u00e9 par son ton \u00ab triomphaliste \u00bb. En 2016, il avait d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 La Croix<\/em> qu\u2019il craignait le ton parfois \u00ab triomphaliste ou vindicatif \u00bb de ce discours, susceptible de se transformer en \u00ab colonialisme \u00bb. En reprenant cette expression, L\u00e9on XIV cherche \u00e0 concilier une demande identitaire avec une vision de l\u2019ouverture vers la transcendance qui sous-tend les valeurs communes. <\/p>\n\n\n\n Le titre propos\u00e9 s\u2019inspire sans aucun doute de la figure du v\u00e9n\u00e9rable Robert Schuman, auquel nous souhaitons aujourd\u2019hui rendre un hommage particulier dans ce centre qui porte son nom, et surtout ici, en Moselle o\u00f9 il a longtemps v\u00e9cu, o\u00f9 il repose et dont il a longtemps \u00e9t\u00e9 le repr\u00e9sentant \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale. <\/p>\n\n\n\n Schuman est n\u00e9 en 1886, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la Lorraine faisait partie de l’Allemagne. En 1919, il est devenu citoyen fran\u00e7ais et repose depuis 1963 pr\u00e8s de Metz. Sa terre natale a chang\u00e9 plusieurs fois d\u2019appartenance et c\u2019est de cette exp\u00e9rience des fronti\u00e8res qu\u2019il a d\u00e9clar\u00e9 avoir puis\u00e9 l\u2019inspiration pour sa vision de la r\u00e9conciliation. En 2021, l\u2019\u00c9glise lui a d\u00e9cern\u00e9 le titre de \u00ab V\u00e9n\u00e9rable \u00bb, premi\u00e8re \u00e9tape vers une \u00e9ventuelle canonisation.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est de cette r\u00e9gion avec ses tribulations, au XIXe et au XXe si\u00e8cle, qu\u2019il a puis\u00e9 l\u2019inspiration pour contribuer \u00e0 fa\u00e7onner l\u2019Europe d\u2019aujourd\u2019hui et de demain, \u00e0 travers sa tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9claration du 9 mai 1950. Celle-ci est \u00e0 la fois point de d\u00e9part et d\u2019arriv\u00e9e de son engagement pour la r\u00e9conciliation et l\u2019unit\u00e9 du continent europ\u00e9en, qui a marqu\u00e9 toute sa vie.<\/p>\n\n\n\n Nous voulons entreprendre aujourd\u2019hui, par la pens\u00e9e, un voyage qui commence aux racines de l\u2019Europe, pour aboutir \u00e0 son pr\u00e9sent, et se tourner vers l\u2019avenir. Et nous nous demandons de quelle mani\u00e8re Robert Schuman a \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9 par l\u2019histoire de cette terre, dont il \u00e9tait le fils, et comment il a fondamentalement contribu\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner l\u2019Europe moderne, au point d\u2019en \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00ab p\u00e8re fondateur \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le terme \u00ab p\u00e8res fondateurs \u00bb d\u00e9signe canoniquement Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi (cit\u00e9 dans la suite du discours) Jean Monnet<\/a> et Robert Schuman. <\/p>\n\n\n\n Il est toujours difficile de donner une d\u00e9finition de l\u2019Europe, tant pour le pr\u00e9sent que pour le pass\u00e9. L\u2019Europe a progressivement pris conscience d\u2019elle-m\u00eame dans les p\u00e9riodes historiques de la civilisation hell\u00e9nistique, de l\u2019Empire romain, puis de la diffusion du christianisme, en int\u00e9grant, au fil du temps, de nouvelles cultures telles que, entre autres, les cultures germaniques et slaves ; jusqu\u2019\u00e0 englober des r\u00e9gions de plus en plus vastes.<\/p>\n\n\n\n Le pape semble dire que l\u2019Europe progresse par \u00e9largissements successifs, avec le double legs en miroir hell\u00e9no-romain et jud\u00e9o-chr\u00e9tien (qu\u2019on pourrait aussi bien d\u00e9crire comme hell\u00e9no-juif et romano-chr\u00e9tien). Pour le philosophe conservateur fran\u00e7ais R\u00e9mi Brague, tr\u00e8s influent sous le pontificat de Beno\u00eet XVI (Europe, la voie romaine)<\/em>, la civilisation europ\u00e9enne et occidentale se d\u00e9finit par cette double filiation ou reconnaissance de dettes : dette des Romains envers la culture grecque qu\u2019ils ont adopt\u00e9e alors m\u00eame que la Gr\u00e8ce \u00e9tait vaincue politiquement, dette du christianisme envers le juda\u00efsme \u00e0 travers la lecture de la Premi\u00e8re Alliance, l\u2019histoire du peuple isra\u00e9lite, comme proph\u00e9tie de la Nouvelle Alliance \u00e9vang\u00e9lique, m\u00eame s\u2019il n\u2019a pas toujours \u00e9vit\u00e9 l\u2019\u00e9cueil oxymorique de l\u2019antijuda\u00efsme chr\u00e9tien. <\/p>\n\n\n\n L\u2019Europe se comprend donc comme une r\u00e9alit\u00e9 culturelle et historique avant m\u00eame d\u2019\u00eatre une r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9ographique. Au fil des si\u00e8cles, elle a pris de nouveaux contours et de nouvelles d\u00e9finitions, passant par des p\u00e9riodes de croissance, des crises profondes, et de nouvelles renaissances. Une constante, que l\u2019on peut discerner dans son long et tumultueux parcours historique, r\u00e9side dans le fait que l\u2019Europe s\u2019est \u00e9panouie et a progress\u00e9 lorsqu\u2019elle a su tirer parti des aspects positifs de son pass\u00e9, et les re-proposer sous des formes nouvelles et cr\u00e9atives gr\u00e2ce \u00e0 la rencontre avec l\u2019autre. La civilisation europ\u00e9enne est, en effet, \u00e9galement le fruit de rencontres s\u00e9culaires, m\u00eame si celles-ci n\u2019ont pas toujours \u00e9t\u00e9 faciles. Il suffit de penser \u00e0 la pr\u00e9sence de la culture arabe dans la p\u00e9ninsule ib\u00e9rique, ou \u00e0 la projection du Vieux Continent dans le Nouveau Monde, ce qui g\u00e9n\u00e9ra, parfois douloureusement, de nouvelles synth\u00e8ses sur le continent am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n\n\n Mais pour comprendre cette longue histoire, on ne peut passer sous silence un autre p\u00e8re de l\u2019Europe : saint Beno\u00eet, que le saint Pape Paul VI a proclam\u00e9 son Patron en 1964, le qualifiant de \u00ab messager de paix, artisan de l\u2019union, ma\u00eetre de civilisation \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019aide aux pauvres, aux malades, aux personnes \u00e2g\u00e9es ; l\u2019\u00e9ducation des enfants et les universit\u00e9s ; les h\u00f4pitaux et la m\u00e9decine ; l\u2019architecture et l\u2019ing\u00e9nierie ; le d\u00e9veloppement des sciences ; le droit et l\u2019organisation des villes et des \u00c9tats eux-m\u00eames : tant de choses, en Europe, ont \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment influenc\u00e9es par saint Beno\u00eet et ses moines ! Sans ce terreau monastique, la civilisation europ\u00e9enne, telle que nous la connaissons, n\u2019existerait pas. <\/p>\n\n\n\n Saint Beno\u00eet de Nursie (,480-547) consid\u00e9r\u00e9 comme le p\u00e8re du monachisme occidental, a \u00e9t\u00e9 proclam\u00e9 saint patron de l’Europe par le pape Paul VI en 1964. En associant ce fondateur spirituel du VIe si\u00e8cle aux fondateurs politiques du XXe, le pape propose une g\u00e9n\u00e9alogie chr\u00e9tienne de la civilisation europ\u00e9enne. L\u2019Europe a en effet compt\u00e9 au cours de l\u2019histoire plusieurs milliers de monast\u00e8res qui ont adopt\u00e9 la r\u00e8gle b\u00e9n\u00e9dictine (sans d\u2019ailleurs forc\u00e9ment appartenir au sens strict \u00e0 l\u2019ordre de saint Beno\u00eet : c\u2019est aussi le cas des Cisterciens, etc.) et qui, comme l\u2019a rappel\u00e9 le cardinal Aveline, ont jou\u00e9 un r\u00f4le majeur dans le d\u00e9frichement des terres et l\u2019exploitation foresti\u00e8re, la progression des techniques agricoles, etc. <\/p>\n\n\n\n Ici, \u00e0 Metz, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u0153uvre, entre autres, de saint Chrodegang, se respira un esprit b\u00e9n\u00e9dictin de fraternit\u00e9, de communion et de partage. C\u2019est d\u2019ici que le chant gr\u00e9gorien s\u2019est r\u00e9pandu dans les territoires carolingiens, apportant harmonie et beaut\u00e9 \u00e0 tout le continent.<\/p>\n\n\n\n \u00c9v\u00eaque de Metz au VIIIe si\u00e8cle, saint Chrodegang a diffus\u00e9 le chant gr\u00e9gorien dans tout l\u2019Empire Carolingien. Le chant gr\u00e9gorien se place sous le patronage du pape saint Gr\u00e9goire Ier le Grand (590-604), quatri\u00e8me P\u00e8re majeur de l\u2019Eglise d\u2019Occident, et grand codificateur de la liturgie romaine, mais lui est en r\u00e9alit\u00e9 post\u00e9rieur. <\/p>\n\n\n\n On ne peut donc pas parler de l\u2019Europe sans \u00e9voquer le christianisme. Robert Schuman en \u00e9tait lui-m\u00eame conscient lorsqu\u2019il affirmait : \u00ab Le christianisme a enseign\u00e9 l\u2019\u00e9galit\u00e9 de nature de tous les hommes, fils d\u2019un m\u00eame Dieu, rachet\u00e9s par le m\u00eame Christ, sans distinction de race, de couleur, de classe ou de profession. Il a fait reconna\u00eetre la dignit\u00e9 du travail et l\u2019obligation pour tous de s\u2019y soumettre. Il a reconnu la primaut\u00e9 des valeurs int\u00e9rieures qui, seules, ennoblissent l\u2019homme. La loi universelle de l\u2019amour et de la charit\u00e9 a fait de tout homme notre prochain, et c\u2019est sur elle que reposent depuis lors les relations sociales dans le monde chr\u00e9tien. <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb <\/p>\n\n\n\n Rest\u00e9 c\u00e9libataire, Robert Schuman, qui avait h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 entrer dans les ordres avant d\u2019opter pour le barreau se distingue en effet par une vie extr\u00eamement aust\u00e8re et pieuse : il assiste \u00e0 la messe tous les jours, r\u00e9cite en priv\u00e9 la liturgie des Heures, s\u2019ab\u00eeme en lectures spirituelles. Il appara\u00eet particuli\u00e8rement proche de la spiritualit\u00e9 b\u00e9n\u00e9dictine et de la liturgie tridentine. \u00c0 ses d\u00e9buts en politique, alors que l\u2019Alsace-Moselle est int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 l\u2019Empire allemand, il appara\u00eet aussi tr\u00e8s proche du Zentrum<\/em>, le grand parti confessionnel du Centre catholique. <\/p>\n\n\n\n Un autre p\u00e8re fondateur de l\u2019Europe contemporaine, Alcide De Gasperi, lui fait \u00e9cho en mettant l\u2019accent sur \u00ab l\u2019h\u00e9ritage europ\u00e9en commun \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab cette morale unitaire qui exalte la figure et la responsabilit\u00e9 de la personne humaine, avec son \u00e9lan de fraternit\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique, son respect du droit h\u00e9rit\u00e9 des anciens, son culte de la beaut\u00e9 affin\u00e9 au fil des si\u00e8cles, et sa volont\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9 et de justice aiguis\u00e9e par une exp\u00e9rience mill\u00e9naire \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Cf. Alcide De Gasperi, La nostra patria Europa. Discorso alla Conferenza Parlamentare Europea,<\/em> 21 avril 1954, in : Alcide De Gasperi e la politica internazionale,<\/em> Cinque Lune, Rome, vol. III, p. 437-440, 1990. Les points communs entre Alcide De Gasperi (1881-1954) et Schuman, qui appartiennent \u00e0 la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration, \u00e9prouv\u00e9e par la Grande Guerre, apparaissent en effet nombreux : De Gasperi est aussi issu d\u2019une terre disput\u00e9e entre Autriche et Italie, le Trentin Haut-Adige ; tr\u00e8s pieux, il s\u2019engage d\u2019abord dans le mouvement \u00e9tudiant catholique, puis dans le Parti populaire italien (PPI) de Don Sturzo, premier parti de masse d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien en Italie. Initialement marqu\u00e9 par une attitude prudente \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Mussolini (de m\u00eame que Schuman votera d\u2019abord les pleins pouvoirs au mar\u00e9chal P\u00e9tain), Alcide de Gasperi fait ensuite plus r\u00e9solument le choix de la r\u00e9sistance et participe \u00e0 la Reconstruction nationale comme pr\u00e9sident du Conseil. Il r\u00e9pond favorablement \u00e0 l\u2019appel de Schuman du 9 mai. <\/p>\n\n\n\n Loin d\u2019\u00eatre un crit\u00e8re confessionnel exclusif, la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la dette de la culture europ\u00e9enne envers le christianisme permet de mieux comprendre combien l\u2019ouverture au transcendant est toujours une dimension constitutive de la personne humaine et une source vivante de civilisation.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 cet \u00e9gard, l\u2019article 17 du trait\u00e9 sur le fonctionnement de l\u2019Union europ\u00e9enne rev\u00eat une grande importance. Il encourage \u00ab un dialogue ouvert, transparent et r\u00e9gulier avec les \u00e9glises \u00bb, tout \u00ab en respectant et ne pr\u00e9jugeant pas du statut dont elles b\u00e9n\u00e9ficient \u00bb dans les \u00c9tats membres. La la\u00efcit\u00e9 qui r\u00e9git la vie des \u00c9tats n\u2019implique pas seulement le caract\u00e8re non confessionnel des institutions civiles, mais suppose une v\u00e9ritable collaboration entre les parties prenantes, ainsi que le respect, par les autorit\u00e9s \u00e9tatiques et communautaires, de l\u2019autonomie des \u00c9glises et la promotion de leur libert\u00e9 d\u2019organisation, d\u2019expression et de culte.<\/p>\n\n\n\n L’article 17 du Trait\u00e9 sur le Fonctionnement de l’Union europ\u00e9enne, qui trouve son origine dans une d\u00e9claration annex\u00e9e au Trait\u00e9 d’Amsterdam de 1997 et qui a \u00e9t\u00e9 rendu contraignant par le Trait\u00e9 de Lisbonne de 2009, engage l\u2019Union \u00e0 mener un dialogue \u00ab r\u00e9gulier, ouvert et transparent \u00bb avec les \u00c9glises. Il laisse \u00e0 chaque \u00c9tat membre la libert\u00e9 de d\u00e9finir son propre mod\u00e8le de relations avec les confessions religieuses. Le pape fonde sur ce principe sa conception d\u2019une \u00ab la\u00efcit\u00e9 coop\u00e9rative \u00bb, proche de la \u00ab saine la\u00efcit\u00e9 \u00bb pr\u00f4n\u00e9e par Beno\u00eet XVI. Selon cette approche, l\u2019\u00c9tat reste non interventionniste, sans pour autant ignorer les questions religieuses, et garantit l\u2019autonomie des \u00c9glises. Ici se manifeste aussi l\u2019approche concordataire et dialoguante des rapports entre \u00c9glises, \u00c9tat et institutions communautaires, qui est majoritaire dans les \u00c9tats de l\u2019Union europ\u00e9enne, le mod\u00e8le la\u00efque \u00e0 la fran\u00e7aise apparaissant plus singulier. <\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit de remonter \u00e0 la source des valeurs qui constituent le fondement de la coexistence civile, \u00e0 savoir \u00ab les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inali\u00e9nables de la personne humaine, ainsi que la libert\u00e9, la d\u00e9mocratie, l\u2019\u00e9galit\u00e9 et l\u2019\u00c9tat de droit \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n Dans le contexte multiculturel d\u2019aujourd\u2019hui, l\u2019affirmation de l\u2019universalit\u00e9 de ces valeurs, essentielle pour sa survie, passe \u00e0 la foi par une red\u00e9couverte de ses racines et par l\u2019ouverture au dialogue avec l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n Avec d\u2019autres \u00c9tats, le Vatican a d\u00e9fendu l\u2019inscription dans le pr\u00e9ambule du trait\u00e9 constitutionnel europ\u00e9en, puis du trait\u00e9 de Lisbonne, de la mention des \u201cracines chr\u00e9tiennes de l\u2019Europe\u201d, mais s\u2019est heurt\u00e9 \u00e0 l\u2019opposition ferme de la France de Jacques Chirac, au nom d\u2019une conception plus stricte de la neutralit\u00e9 religieuse. <\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 sociale et politique pour red\u00e9couvrir la place centrale de la personne humaine et donner une consistance r\u00e9elle \u00e0 des mots tels que libert\u00e9, d\u00e9mocratie, paix et unit\u00e9. \u00c0 cette fin, se r\u00e9v\u00e8le pr\u00e9cieuse l\u2019invitation du pape Fran\u00e7ois \u00e0 appr\u00e9cier la complexit\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 europ\u00e9enne dans toute la richesse de ses traditions et de ses sensibilit\u00e9s, en relevant \u00ab le d\u00e9fi d\u2019une harmonie constructive, lib\u00e9r\u00e9e d\u2019h\u00e9g\u00e9monies \u00bb.<\/p>\n\n\n\n\n\n Discours au Conseil de l\u2019Europe<\/em>, 25 novembre 2014. Le discours du pape Fran\u00e7ois au Parlement europ\u00e9en contre les \u00ab h\u00e9g\u00e9monies \u00bb, prononc\u00e9 dans un tout autre contexte qui para\u00eet aujourd\u2019hui plut\u00f4t paisible, prend r\u00e9trospectivement un caract\u00e8re proph\u00e9tique, dans un contexte d\u2019accroissement ind\u00e9niable de la menace russe et de sa vell\u00e9it\u00e9 d\u2019h\u00e9g\u00e9monie sur son flanc oriental.<\/p>\n\n\n\n Ce double mouvement, de ressourcement et de dialogue, permettra \u00e9galement de retrouver un juste \u00e9quilibre entre les droits eux-m\u00eames, ainsi qu\u2019entre les droits et les devoirs, car \u2013 comme le rappelait toujours le pape Fran\u00e7ois \u2013 \u00ab au concept de droit, celui \u2013 aussi essentiel et compl\u00e9mentaire \u2013 de devoir, ne semble plus associ\u00e9, de sorte qu\u2019on finit par affirmer les droits individuels sans tenir compte que tout \u00eatre humain est li\u00e9 \u00e0 un contexte social dans lequel ses droits et devoirs sont connexes \u00e0 ceux des autres et au bien commun de la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Discours au Parlement europ\u00e9en,<\/em> de Fran\u00e7ois, le 25 novembre 2014 : Acta Apostolicae Sedis<\/em> 106, p. 997, 2014. La r\u00e9f\u00e9rence au discours de Fran\u00e7ois devant le Parlement europ\u00e9en \u00e0 Strasbourg est ici assez habile, car elle installe ici un pape Fran\u00e7ois aux accents plut\u00f4t conservateurs ou wojtyliens : \u00e0 une conception extensive des droits de l\u2019homme, fondateurs des libert\u00e9s, est ici pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e classiquement l\u2019articulation des droits et des devoirs de l\u2019homme. <\/p>\n\n\n\n L\u2019Europe contemporaine, en effet, se trouve face \u00e0 une nouvelle \u00e9tape de sa longue histoire de rencontres, avec l\u2019arriv\u00e9e sur le continent de nombre d\u2019hommes et de femmes fuyants les th\u00e9\u00e2tres de guerre et de pers\u00e9cution, ou en recherche d\u2019une vie meilleure loin de la pauvret\u00e9 et de la mis\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Comme je l\u2019ai dit lors de ma r\u00e9cente visite aux \u00eeles Canaries, en Espagne : \u00ab La dignit\u00e9 humaine exige des voies l\u00e9gales et s\u00fbres, le secours et l\u2019assistance, la coop\u00e9ration r\u00e9elle contre les trafiquants, la protection effective des victimes, des processus s\u00e9rieux d\u2019accueil et d\u2019int\u00e9gration, et des politiques qui permettent \u00e0 chaque personne de vivre dignement sur sa propre terre \u00bb .<\/p>\n\n\n\n Les voyages apostoliques d\u2019un pape sont souvent li\u00e9s. Chacun d\u2019entre eux cherche \u00e0 s’inscrire dans le th\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral de son pontificat et les discours, pr\u00e9par\u00e9s en collaboration avec la Secr\u00e9tairerie d\u2019\u00c9tat, se font \u00e9cho pour former un ensemble coh\u00e9rent d\u2019enseignements. Ici, le pape L\u00e9on XIV revient sur les paroles qu\u2019il a prononc\u00e9es aux \u00eeles Canaries <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, principale destination de la route atlantique en provenance d\u2019Afrique de l\u2019Ouest, l\u2019une des plus meurtri\u00e8res. Il appelle \u00e0 la mise en place de voies l\u00e9gales, \u00e0 la lutte contre les trafiquants d\u2019\u00eatres humains et \u00e0 une v\u00e9ritable int\u00e9gration, dans la lign\u00e9e des quatre verbes du pape Fran\u00e7ois (accueillir, prot\u00e9ger, promouvoir et int\u00e9grer). Il ajoute \u00e9galement un appel \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9, car les migrants doivent eux aussi \u00ab adopter l\u2019esprit de la terre d\u2019accueil \u00bb : il s\u2019agit ici d\u2019une petite inflexion par rapport au discours du pape Fran\u00e7ois, qui insistait davantage sur l\u2019inconditionnalit\u00e9 de l\u2019asile. <\/p>\n\n\n\n Mais tout cela ne serait pas encore suffisant : accueillir une personne, c\u2019est l\u2019int\u00e9grer comme dans sa propre famille, en lui offrant la possibilit\u00e9 de d\u00e9velopper ses talents, ses capacit\u00e9s et sa sensibilit\u00e9, mais aussi d\u2019entrer dans l\u2019esprit de la maison. Il faut saisir la port\u00e9e historique de ce qui est en train de se passer, c\u2019est-\u00e0-dire une rencontre in\u00e9dite entre peuples et cultures qui appelle \u00e0 la red\u00e9couverte cr\u00e9ative de nos racines et, en m\u00eame temps, \u00e0 une \u00e9coute attentive de l\u2019autre. L\u2019universalit\u00e9 des valeurs fondatrices de l\u2019Europe nous assure que ce dialogue est possible, et qu\u2019il pourra donner un fondement solide \u00e0 nos soci\u00e9t\u00e9s, permettant d\u2019\u0153uvrer plus efficacement pour la paix et pour un monde r\u00e9concili\u00e9.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Entrer dans l\u2019esprit de la maison \u00bb sonne comme un plaidoyer pour l\u2019int\u00e9gration des personnes migrantes ; par la reconnaissance du caract\u00e8re \u00ab in\u00e9dit \u00bb de la \u00ab rencontre entre peuples et cultures \u00bb, il s\u2019agit aussi, dans le langage diplomatique du Saint-Si\u00e8ge, de prendre acte, mezzo voce,<\/em> de la massivit\u00e9 des flux migratoires vers l\u2019Europe, tout en d\u00e9fendant bien s\u00fbr l\u2019hospitalit\u00e9 et le dialogue, et non une politique de rejet. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette lucidit\u00e9 qui inspira des hommes comme Schuman pour surmonter l\u2019opposition entre identit\u00e9s culturelles et pour donner naissance aux institutions europ\u00e9ennes, au terme de l\u2019immense trag\u00e9die de la Seconde Guerre mondiale qui avait mis en \u00e9vidence combien le mal commis par l\u2019homme est grand lorsqu\u2019il estime ne rencontrer aucun obstacle \u00e0 l\u2019exercice de son pouvoir.<\/p>\n\n\n\n Robert Schuman, qui a connu des fronti\u00e8res en constante \u00e9volution, a contribu\u00e9 \u00e0 jeter les bases d\u2019une Europe consciente de l\u2019urgence d\u2019abattre les murs qui la d\u00e9chiraient. Sa formation chr\u00e9tienne lui a inculqu\u00e9 la valeur de l\u2019\u00e9galit\u00e9, sans distinction de race ou de classe sociale, et lui a enseign\u00e9 la dignit\u00e9 du travail. La succession de diff\u00e9rentes souverainet\u00e9s nationales lui a inculqu\u00e9 l\u2019importance du droit international et la valeur de la parole donn\u00e9e. Ayant grandi dans un contexte o\u00f9 l\u2019orgueil et l\u2019esprit de revanche semblaient pr\u00e9valoir, Schuman s\u2019est engag\u00e9 en faveur de la paix et de la fraternit\u00e9 entre les peuples qui, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre longtemps affront\u00e9s, reconnaissaient enfin qu\u2019ils avaient besoin les uns des autres.<\/p>\n\n\n\n L\u2019engagement de Schuman en faveur de la r\u00e9conciliation franco-allemande lui valut en son temps de tr\u00e8s vives attaques de ses adversaires politiques, en particulier communistes, o\u00f9 le rappel de ses origines mixtes mosellanes, germaniques et luxembourgeoises n\u2019\u00e9tait jamais bien loin, de m\u00eame que l\u2019accusation infond\u00e9e de collaboration, alors que Schuman v\u00e9cut la majeure partie de l\u2019Occupation dans la clandestinit\u00e9. Dans les milieux gaullistes \u00e9galement, on pr\u00eata un temps l\u2019oreille \u00e0 ces l\u00e9gendes, avant que le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, pourtant peu suspect de sympathie personnelle pour Schuman, ne reprenne \u00e0 son compte l’\u0153uvre de r\u00e9conciliation franco-allemande avec le trait\u00e9 de l\u2019\u00c9lys\u00e9e (1963). <\/p>\n\n\n\n Quels sont donc les enseignements de Robert Schuman \u00e0 l\u2019Europe et au monde d\u2019aujourd\u2019hui ? Tout d\u2019abord, un profond d\u00e9sir de paix. Aujourd\u2019hui, malheureusement, la guerre a refait surface, m\u00eame en Europe : un nouveau \u00ab massacre inutile \u00bb, qui fait chaque jour d\u2019innombrables victimes civiles. <\/p>\n\n\n\n L’expression \u00ab massacre inutile \u00bb vient de Beno\u00eet XV qui l’a utilis\u00e9e en temps r\u00e9el pour d\u00e9crire la Grande Guerre <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et s\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs expos\u00e9 \u00e0 une incompr\u00e9hension mutuelle des bellig\u00e9rants qui l\u2019avaient accus\u00e9 d\u2019\u00eatre un pape \u00ab Boche \u00bb ou \u00ab francophile \u00bb Le pape l’applique \u00e0 la guerre qui a refait surface en Europe, une r\u00e9f\u00e9rence implicite \u00e0 la guerre en Ukraine, m\u00eame si, de mani\u00e8re un peu surprenante, le mot \u00ab d\u2019Ukraine \u00bb n\u2019appara\u00eet pas dans son discours, au contraire de celui tenu par le pr\u00e9sident Macron. Le pape met en garde contre l’illusion du r\u00e9armement, un th\u00e8me central de son pontificat depuis son appel \u00e0 une \u00ab paix sans armes et fond\u00e9e sur le d\u00e9sarmement \u00bb en 2025. \u00c0 l’inverse de Fran\u00e7ois, qui avait choqu\u00e9 Kiev avec ses propos sur \u00ab les aboiements de l\u2019OTAN aux portes de la Russie \u00bb, L\u00e9on XIV a fait preuve d\u2019une solidarit\u00e9 bien plus claire envers l\u2019Ukraine.<\/p>\n\n\n\n Et aujourd\u2019hui encore, comme en 1950, les paroles contenues dans la d\u00e9claration Schuman restent d\u2019actualit\u00e9 : \u00ab La contribution qu\u2019une Europe organis\u00e9e et vivante peut apporter \u00e0 la civilisation est indispensable au maintien de relations pacifiques. \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> Il est n\u00e9cessaire de s\u2019engager dans un dialogue patient, de faire preuve de courage dans la n\u00e9gociation et d\u2019\u00eatre pr\u00eat \u00e0 sacrifier certaines positions pour le bien sup\u00e9rieur de la paix.<\/p>\n\n\n\n\n\n Certes, la recherche de la paix en Europe, tout comme dans le monde entier, ne doit pas \u00eatre confondue avec un ir\u00e9nisme na\u00eff. Au contraire, les paroles de Schuman sont plus que jamais d\u2019actualit\u00e9 : \u00ab La paix mondiale ne saurait \u00eatre sauvegard\u00e9e sans des efforts cr\u00e9ateurs \u00e0 la mesure des dangers qui la menacent. \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> Il faut toutefois se garder de l\u2019illusion du r\u00e9armement. \u00ab Ce n\u2019est pas un hasard si les appels r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u00e0 l\u2019augmentation des d\u00e9penses militaires et les choix qui en d\u00e9coulent sont pr\u00e9sent\u00e9s par de nombreux gouvernants avec la justification du danger repr\u00e9sent\u00e9 par les autres \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Favoriser la paix est une \u0153uvre active. Aujourd\u2019hui, il faut se demander si nous d\u00e9ployons r\u00e9ellement des \u00ab efforts cr\u00e9atifs \u00bb pour favoriser la paix mondiale, ou si nous cherchons simplement \u00e0 \u00ab endiguer l\u2019h\u00e9morragie de la guerre \u00bb et \u00e0 mieux nous pr\u00e9parer \u00e0 celles que nous supposons devoir encore venir.<\/p>\n\n\n\n Ici, le pape se tient sur une ligne de cr\u00eate : il sait que la position en faveur de la paix du Saint-Si\u00e8ge, par le fait m\u00eame qu\u2019elle tente d\u2019adopter un point de vue non-situ\u00e9, s\u2019expose \u00e0 l\u2019accusation d\u2019ir\u00e9nisme ; cependant, cette volont\u00e9 de d\u00e9samorcer le proc\u00e8s en ir\u00e9nisme ou en id\u00e9alisme n\u2019est pas suffisante pour que L\u00e9on XIV endosse l\u2019appel au r\u00e9armement europ\u00e9en, non certes par hostilit\u00e9 envers l\u2019Europe, mais par d\u00e9sir de ne pas appara\u00eetre comme le d\u00e9fenseur d\u2019une seule aire civilisationnelle, mais celui de la paix mondiale : il rappelle que le point de vue du pape est n\u00e9cessairement mondial, et non europ\u00e9en. Dans l\u2019appel au d\u00e9ploiement \u00ab d\u2019efforts cr\u00e9atifs \u00bb en vue de la paix, s\u2019exprime peut-\u00eatre aussi une discr\u00e8te ouverture de la diplomatie du Saint-Si\u00e8ge en vue de n\u00e9gociations avec la Russie, m\u00eame si aucun signe de bonne volont\u00e9 n\u2019a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment donn\u00e9, tant s\u2019en faut. <\/p>\n\n\n\n L\u2019Europe selon Schuman est un continent o\u00f9 l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re dialoguer plut\u00f4t que s\u2019affronter par les armes ; o\u00f9 l\u2019on met en commun les ressources pour faire en sorte que \u00ab toute guerre (\u2026) devienne non seulement impensable, mais mat\u00e9riellement impossible \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Europe selon Schuman repose sur le respect du droit international qui, contrairement aux droits nationaux, ne peut \u00eatre impos\u00e9 de force par un \u00c9tat, mais repose sur le principe universellement reconnu selon lequel pacta sunt servanda<\/em>. <\/p>\n\n\n\n En fran\u00e7ais : \u00ab Les engagements doivent \u00eatre respect\u00e9s. \u00bb Le pape d\u00e9fend dans ce passage le multilat\u00e9ralisme contre la loi de plus fort (\u00ab les relations humaines, et entre les \u00c9tats, sont de plus en plus barbares \u00bb) et les mensonges en politique, en esquissant un lien entre le droit canonique m\u00e9di\u00e9val, Grotius qui \u00e9tendit au XVIIIe si\u00e8cle ce principe aux relations entre \u00c9tats et le Convention de Vienne de 1969 qui en fit la r\u00e8gle cardinale du droit des trait\u00e9s. Il s\u2019agit aussi d\u2019une critique implicite des puissances qui bafouent les trait\u00e9s, au premier chef la Russie qui a viol\u00e9 en Ukraine l\u2019int\u00e9grit\u00e9 des fronti\u00e8res europ\u00e9ennes qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait pourtant formellement engag\u00e9e \u00e0 garantir par le m\u00e9morandum de Budapest (1994). <\/p>\n\n\n\n Ce principe est pr\u00e9cieusement conserv\u00e9 par la l\u00e9gislation particuli\u00e8re de cette r\u00e9gion, qui couvre aussi les relations entre l\u2019\u00c9tat et l\u2019\u00c9glise catholique sur la base du Concordat de 1801 entre le Saint-Si\u00e8ge et la France, toujours en vigueur.<\/p>\n\n\n\n Le pape d\u00e9fend ici le Concordat de 1801 conclu entre Napol\u00e9on Bonaparte et Pie VII, et amend\u00e9 par les Articles organiques napol\u00e9oniens puis sous la Restauration ; il ne s\u2019agit ici pas tant d\u2019une prise de position contre la loi de 1905, dont l\u2019\u00c9glise s\u2019est de longue date accommod\u00e9e, que d\u2019un appel au maintien des sp\u00e9cificit\u00e9s concordataires en contexte pr\u00e9-\u00e9lectoral (de nombreux partis de gauche se proposant dans leur programme de les abolir au profit d\u2019une application stricte de la la\u00efcit\u00e9) ; outre que les habitants d\u2019Alsace et de Moselle associent souvent le Concordat au \u00ab droit local \u00bb, la l\u00e9gislation sociale plus g\u00e9n\u00e9reuse d\u2019inspiration bismarckienne, ces m\u00eames populations se montrent tr\u00e8s attach\u00e9es au Concordat, et les tentatives de normalisation du Cartel des gauches en 1924 n\u2019ont abouti qu\u2019\u00e0 l\u2019expression du \u00ab malaise alsacien \u00bb face \u00e0 l\u2019\u00c9tat central fran\u00e7ais dans l\u2019Entre-deux-Guerres.<\/p>\n\n\n\n Le droit international et le multilat\u00e9ralisme soulignent l\u2019\u00e9galit\u00e9 effective des \u00c9tats dans leurs relations mutuelles et constituent le meilleur antidote \u00e0 la volont\u00e9 de domination, qui est \u00e0 l\u2019origine de tout conflit. Aujourd\u2019hui, les relations humaines, et entre les \u00c9tats, sont de plus en plus barbares. La valeur de la parole donn\u00e9e est m\u00e9pris\u00e9e ; on se vante plut\u00f4t du mensonge et de la tromperie. L\u2019Europe peut mettre fin \u00e0 cette spirale gr\u00e2ce au respect de l\u2019autre qu\u2019elle a su cultiver et pr\u00e9server, puisqu\u2019elle a largement d\u00e9montr\u00e9 au cours des quatre-vingts derni\u00e8res ann\u00e9es qu\u2019il est possible de faire valoir des opinions, des revendications et des int\u00e9r\u00eats divergents, en se rencontrant plut\u00f4t qu\u2019en s\u2019affrontant.<\/p>\n\n\n\n L\u2019adjectif \u00ab barbare \u00bb est fort : il s\u2019agit ici d\u2019une critique \u00e0 peine voil\u00e9e de l\u2019aventurisme guerrier de Donald Trump et de Vladimir Poutine, de la dissimulation en politique ext\u00e9rieure, comme de la brutalisation associ\u00e9e au retour des Empires. L\u00e9on XIV r\u00e9-endosse ici son r\u00f4le d\u2019ultime avocat du multilat\u00e9ralisme, dans un monde qui semble pourtant en \u00eatre sorti. <\/p>\n\n\n\n Schuman nous rappelle qu\u2019il faut toujours faire preuve de r\u00e9alisme et de courage : \u00ab L\u2019Europe \u2014 affirmait-il \u2014 ne se fera pas d\u2019un coup, ni dans une construction d\u2019ensemble : elle se fera par des r\u00e9alisations concr\u00e8tes cr\u00e9ant d\u2019abord une solidarit\u00e9 de fait. \u00bb Il ne faut jamais perdre confiance en notre capacit\u00e9 \u00e0 progresser, m\u00eame si les pas franchis sont parfois petits et presque imperceptibles. La pr\u00e9tention moderne d\u2019\u00ab avoir tout, tout de suite \u00bb ne correspond pas \u00e0 l\u2019histoire et la culture europ\u00e9ennes qui, au contraire, enseignent la valeur du temps et de la patience. C\u2019est par de petits pas que l\u2019on peut donner vie \u00e0 cette solidarit\u00e9 effective qui implique que personne ne se sente abandonn\u00e9 ou oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n D\u00e9claration Schuman, Paris, 9 mai 1950. Il a en effet souvent \u00e9t\u00e9 soulign\u00e9 qu\u2019un des facteurs imm\u00e9diats de la r\u00e9ussite du projet europ\u00e9en a r\u00e9sid\u00e9 \u00e0 la fois dans la modestie initiale et la grande concr\u00e9tude du plan propos\u00e9 par Schuman : instituer une Communaut\u00e9 europ\u00e9enne du charbon et de l\u2019acier sous la garantie d\u2019une autorit\u00e9 commune, c\u2019\u00e9tait rendre impossible la monopolisation par une seule puissance en Europe occidentale des deux minerais et alliages les plus n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019industrie de l\u2019armement. L\u00e9on XIV semble ici d\u00e9fendre la construction europ\u00e9enne telle qu\u2019elle s\u2019est progressivement \u00e9difi\u00e9e, dans une politique des petits pas qu\u2019il \u00e9rige au rang de marqueur civilisationnel. <\/p>\n\n\n\n En vous livrant ces r\u00e9flexions, je pense avant tout aux jeunes, appel\u00e9s \u00e0 construire l\u2019Europe d\u2019aujourd\u2019hui et de demain. Comme le faisait d\u00e9j\u00e0 remarquer Schuman : : \u00ab Que cette id\u00e9e d\u2019une Europe r\u00e9concili\u00e9e, unie et forte soit d\u00e9sormais le mot d\u2019ordre pour les jeunes g\u00e9n\u00e9rations, d\u00e9sireuses de servir une humanit\u00e9 enfin affranchie de la haine et de la peur, qui r\u00e9apprend, apr\u00e8s de trop longs d\u00e9chirements, la fraternit\u00e9 chr\u00e9tienne. <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb<\/p>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n
\r\n <\/picture>\r\n \n
\r\n <\/picture>\r\n \n