{"id":359786,"date":"2026-09-25T18:36:04","date_gmt":"2026-09-25T16:36:04","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=359786"},"modified":"2026-09-25T18:56:54","modified_gmt":"2026-09-25T16:56:54","slug":"pourquoi-gauche-on-aime-poutine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/09\/25\/pourquoi-gauche-on-aime-poutine\/","title":{"rendered":"Pourquoi \u00e0 gauche on aime Poutine&#160;?"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Ilya Boudra\u00eftskis et Ilya Matveev sont deux chercheurs en histoire et science politique, respectivement \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Helsinki et \u00e0 Berkeley. Ils sont aussi \u2013 et surtout \u2013 parmi les grands noms de la gauche russe.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Militants anti-guerre, contributeurs et cr\u00e9ateurs d\u2019une s\u00e9rie de m\u00e9dias d\u2019opposition, ils se sont distingu\u00e9s par une s\u00e9rie de publications sur l\u2019\u00e9tat des forces de gauche dans l\u2019espace post-sovi\u00e9tique et sur l\u2019\u00e9conomie politique de l\u2019imp\u00e9rialisme russe.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>En septembre 2026, ils font para\u00eetre aux presses universitaires de Stanford leur ouvrage <\/em>Russia&rsquo;s New Imperialism&#160;: Capital and Ideology<em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-1-359786' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote note-digits-1'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/09\/25\/pourquoi-gauche-on-aime-poutine\/#easy-footnote-bottom-1-359786' title='Ilya Budraitskis, Ilya Matveev, Russia\u2019s New Imperialism Capital and Ideology, Stanford University Press, septembre 2026.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui part de l\u2019invasion de l\u2019Ukraine pour repenser l\u2019imp\u00e9rialisme russe de l\u2019\u00e8re post-sovi\u00e9tique en pr\u00eatant une attention particuli\u00e8re \u00e0 l\u2019articulation entre int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques et desseins id\u00e9ologiques.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"non-subscribers-only\"><em>Pour d\u00e9couvrir les id\u00e9es et les analyses qu\u2019on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bient\u00f4t partout. <em>Testez\u00a0<\/em><\/em>le Grand Continent. <em>Dans votre bo\u00eete mail\u00a0<a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/offre-abonnement\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">\u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Pourquoi, selon vous, plusieurs forces politiques \u00e0 gauche en Europe ont-elles toujours du mal \u00e0 reconna\u00eetre\u00a0l\u2019imp\u00e9rialisme russe&#160;? En quoi votre lecture se distingue-t-elle des diff\u00e9rentes mani\u00e8res existantes d\u2019appr\u00e9hender le fait imp\u00e9rial et des analyses concurrentes de la politique russe d\u2019aujourd\u2019hui&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Matveev<\/span>Nous nous inscrivons en effet dans les d\u00e9bats de la gauche actuelle. Or, au sein de celle-ci, on constate trop souvent que le cas russe n\u2019est pas reconnu comme un imp\u00e9rialisme. Au contraire, notre livre propose de le prendre d\u2019embl\u00e9e et sans \u00e9quivoque pour ce qu\u2019il est&#160;: un imp\u00e9rialisme \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Il existe en effet un certain paradoxe. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, m\u00eame l\u2019analyse la plus superficielle suffit \u00e0 \u00e9tablir le caract\u00e8re imp\u00e9rialiste du r\u00e9gime russe. La rh\u00e9torique de Vladimir Poutine va r\u00e9p\u00e9tant qu\u2019il s\u2019agit de r\u00e9cup\u00e9rer les \u00ab&#160;terres originelles&#160;\u00bb du pays, mais aussi que les Russes et les Ukrainiens ne forment qu\u2019un seul peuple et devraient, par cons\u00e9quent, former un seul \u00c9tat \u2013 ou \u00e0 la rigueur deux \u00c9tats li\u00e9s aussi \u00e9troitement que possible. Il est donc \u00e9vident que la Russie m\u00e8ne une politique \u00e9trang\u00e8re agressive \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019Ukraine et de nombreux pays de l\u2019espace post-sovi\u00e9tique, et on ne peut nier le caract\u00e8re imp\u00e9rialiste de cette politique.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-small\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/08\/38355.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"828\"\n        data-pswp-height=\"1242\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/08\/38355-125x188.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/08\/38355-330x495.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 375px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/08\/38355-125x188.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Ilya Budraitskis, Ilya Matveev, <em>Russia\u2019s New Imperialism Capital and Ideology<\/em>, Stanford University Press, septembre 2026.<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>Pourtant, certains auteurs de gauche soutiennent que la Russie n\u2019exporte pas assez de capitaux et ne correspond pas exactement \u00e0 la d\u00e9finition l\u00e9niniste de l\u2019imp\u00e9rialisme. D\u2019autres vont jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9peindre en victime d\u2019un imp\u00e9rialisme am\u00e9ricain pr\u00eat \u00e0 tout pour \u00e9tendre l\u2019OTAN vers l\u2019Est et face aux incursions duquel la Russie ne ferait qu\u2019entreprendre des actions d\u00e9fensives. Le d\u00e9clenchement de la guerre en Ukraine ne serait \u00e0 ce titre qu\u2019une guerre pr\u00e9ventive et d\u00e9fensive contre l\u2019OTAN.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Malheureusement, il existe donc tout un pan de la gauche internationale qui refuse de consid\u00e9rer l\u2019imp\u00e9rialisme russe comme un imp\u00e9rialisme. Il s\u2019agit tant\u00f4t d\u2019une position politiquement orient\u00e9e, traduisant une absence de volont\u00e9 de condamner le r\u00e9gime poutinien, tant\u00f4t d\u2019un v\u00e9ritable angle mort th\u00e9orique. Dans cette seconde perspective, l\u2019imp\u00e9rialisme ne pourrait \u00eatre qu\u2019occidental, la politique des autres pays ne pouvant donc pas relever de cette appellation&#160;: elle pourrait \u00eatre violente, agressive, accapareuse, mais jamais \u00ab&#160;imp\u00e9rialiste&#160;\u00bb au sens propre du terme, faute de correspondre \u00e0 certains crit\u00e8res \u00e9conomiques syst\u00e9miques.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre livre prend le contre-pied de cette approche. Nous avons constat\u00e9 qu\u2019elle emp\u00eachait trop d\u2019auteurs de gauche, y compris les plus inform\u00e9s et pertinents, de proposer une analyse correcte des \u00e9v\u00e9nements en cours. Je rappelle qu\u2019\u00e0 la veille du 24 f\u00e9vrier 2022, il y avait encore des groupes de personnes qui niaient purement et simplement la possibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019une invasion de l\u2019Ukraine, et avec la plus grande fermet\u00e9. Parmi ces groupes se trouvaient notamment \u2013 et en bonne place \u2013 certains auteurs de gauche pr\u00eats \u00e0 proclamer bruyamment qu\u2019une telle invasion \u00e9tait impossible, inimaginable. Leur r\u00e9action s\u2019explique largement par la c\u00e9cit\u00e9 th\u00e9orique que nous \u00e9voquons dans le livre&#160;: comment la Russie pourrait-elle attaquer si l\u2019imp\u00e9rialisme est un ph\u00e9nom\u00e8ne exclusivement occidental&#160;? Si seul l\u2019Occident est offensif, tandis que le reste de la plan\u00e8te ne fait que se d\u00e9fendre&#160;?<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Il est \u00e9vident que la Russie m\u00e8ne une politique \u00e9trang\u00e8re agressive \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019Ukraine et de nombreux pays de l\u2019espace post-sovi\u00e9tique, et on ne peut nier le caract\u00e8re imp\u00e9rialiste de cette politique.<\/p><cite>Ilya Matveev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Lorsque l\u2019invasion s\u2019est effectivement produite, j\u2019ai lu dans la revue britannique <em>Salvage<\/em>, cofond\u00e9e par China Mi\u00e9ville, une analyse \u00e9ditoriale assez d\u00e9velopp\u00e9e et int\u00e9ressante de la situation en cours, mais dans laquelle la Russie figurait uniquement comme un miroir de l\u2019Occident. En invoquant des pr\u00e9textes humanitaires pour attaquer l\u2019Ukraine, elle ne ferait qu\u2019imiter les pratiques de l\u2019Occident \u2013 en Serbie par exemple. Cette analyse n\u2019est pas enti\u00e8rement erron\u00e9e, mais il en ressort que l\u2019imp\u00e9rialisme russe serait, en d\u00e9finitive, de la m\u00eame nature que la politique \u00e9trang\u00e8re agressive des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour nous, il y a l\u00e0 un probl\u00e8me inextricablement politique et th\u00e9orique. Nous avons donc voulu faire ressortir les sp\u00e9cificit\u00e9s de l\u2019imp\u00e9rialisme russe, \u00e0 commencer par celles qui le distinguent de l\u2019imp\u00e9rialisme am\u00e9ricain, afin de permettre aux analyses critiques de mieux le reconna\u00eetre et de le combattre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Quel est l\u2019apport de ce paradigme analytique&#160;? Que nous r\u00e9v\u00e8le-t-il sur l\u2019\u00e9tat actuel de&nbsp;la politique russe&#160;?&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Boudra\u00eftskis<\/span>Dans les d\u00e9bats relatifs \u00e0 l\u2019imp\u00e9rialisme, comme dans les usages courants de ce terme, on tend g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 r\u00e9duire le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 des motifs purement \u00e9conomiques. Dans cette perspective, l\u2019agression imp\u00e9rialiste est analys\u00e9e au prisme d\u2019une conception de l\u2019\u00c9tat comme \u00ab&#160;agent&#160;\u00bb ou comme simple \u00ab&#160;comit\u00e9 ex\u00e9cutif&#160;\u00bb de la classe dirigeante, dont il recevrait une sorte de \u00ab&#160;commande&#160;\u00bb pour la redistribution des march\u00e9s ext\u00e9rieurs, qu\u2019il ex\u00e9cuterait au moyen de l\u2019expansion militaire. \u00c0 nos yeux, cette d\u00e9finition classique de l\u2019imp\u00e9rialisme m\u00e9rite d\u2019\u00eatre profond\u00e9ment revisit\u00e9e, \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019aune de la guerre russo-ukrainienne, mais aussi au regard des diverses aventures militaires imp\u00e9rialistes du monde d\u2019aujourd\u2019hui, notamment en Iran.<\/p>\n\n\n\n<p>En nous appuyant sur le cas russe, nous proc\u00e9dons ainsi \u00e0 une r\u00e9vision importante de la th\u00e9orie de l\u2019imp\u00e9rialisme. Nous revenons aux sources m\u00eames de ce d\u00e9bat, au tournant des XIXe et XXe si\u00e8cles, lorsque l\u2019imp\u00e9rialisme \u00e9tait encore envisag\u00e9 selon deux registres&#160;: un registre \u00e9conomique et un registre politique. Cette perspective duale implique que l\u2019imp\u00e9rialisme ne rel\u00e8ve pas seulement d\u2019une forme de rationalit\u00e9 \u00e9conomique, mais aussi d\u2019une nouvelle rationalit\u00e9 politique de l\u2019\u00c9tat, laquelle ne co\u00efncide pas toujours \u2013 et parfois pas du tout \u2013 avec les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques proprement dits. Il suffit d\u2019observer la politique imp\u00e9rialiste de l\u2019Empire colonial britannique&#160;: bien souvent, celle-ci a rev\u00eatu un caract\u00e8re totalement irrationnel du point de vue \u00e9conomique. Elle s\u2019explique bien davantage par une sorte de basculement de l\u2019\u00c9tat vers une logique d\u2019expansion infinie. Nous nous appuyons \u00e9galement sur la c\u00e9l\u00e8bre analyse de l\u2019imp\u00e9rialisme propos\u00e9e par Hannah Arendt dans <em>Les Origines du totalitarisme<\/em>. Dans cet ouvrage, elle attire l\u2019attention sur ce basculement de la rationalit\u00e9 \u00e9tatique, c\u2019est-\u00e0-dire ce moment o\u00f9 l\u2019expansion continue de l\u2019\u00c9tat, d\u2019abord simple moyen, devient peu \u00e0 peu une fin en soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Du point de vue de l\u2019histoire de l\u2019imp\u00e9rialisme russe post-sovi\u00e9tique, il nous a sembl\u00e9 utile de distinguer deux p\u00e9riodes qui correspondent \u00e0 cette dimension \u00e9conomiquement rationnelle de l\u2019imp\u00e9rialisme et \u00e0 cette dimension politiquement rationnelle, \u00e0 savoir politiquement et id\u00e9ologiquement motiv\u00e9e. Nous montrons que, si la politique men\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9gard des pays de l\u2019espace post-sovi\u00e9tique au cours des deux premiers mandats de Vladimir Poutine peut \u00eatre envisag\u00e9e comme une politique d\u2019expansion \u00e9conomique, de promotion des int\u00e9r\u00eats du grand capital russe, l\u2019ann\u00e9e 2014 marque \u00e0 l\u2019inverse un tournant vers une logique d\u2019un nouvel ordre, qui ne s\u2019explique plus seulement par les motivations \u00e9conomiques. De fait, \u00e0 partir de 2014, le capital russe n\u2019a cess\u00e9 de p\u00e2tir de la politique expansionniste russe, sans que cela emp\u00eache l\u2019\u00c9tat de mener des interventions toujours plus agressives dans l\u2019espace post-sovi\u00e9tique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous consid\u00e9rons donc que le r\u00e9gime poutinien a renonc\u00e9 en 2014 \u00e0 cette posture \u00ab&#160;pragmatique&#160;\u00bb au sens de la th\u00e9orie des relations internationales, une posture \u00e9conomiquement rationnelle, mais aussi tout \u00e0 fait cynique, au sens o\u00f9 elle r\u00e9duit le politique \u00e0 de purs jeux d\u2019int\u00e9r\u00eat, sans le moindre fondement moral. De fait, c\u2019est bien sous cet angle que la plupart des chercheurs analysaient le premier poutinisme, celui de la p\u00e9riode 2000-2014.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de cette date, nous sommes donc pass\u00e9s \u00e0 un \u00c9tat nouveau, caract\u00e9ris\u00e9 par une expansion militaire agressive et par la primaut\u00e9 du politique sur les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques. Ce tournant marque aussi la transition de ce que nous appelons une \u00ab&#160;id\u00e9ologie partielle&#160;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire une id\u00e9ologie pragmatique, subordonnant le politique \u00e0 de purs int\u00e9r\u00eats, vers une \u00ab&#160;id\u00e9ologie totale&#160;\u00bb, autrement dit une vision du monde \u00e0 la fois globale et coh\u00e9rente, sur laquelle se mod\u00e8lent d\u00e9sormais les actions de la politique \u00e9trang\u00e8re russe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Si toute cette politique \u00e9trang\u00e8re est \u00e9conomiquement irrationnelle, comment cette&nbsp;conversion des \u00e9lites russes a-t-elle pu se produire et selon quelles dynamiques&#160;?&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Boudra\u00eftskis<\/span>C\u2019est une transition d\u2019autant plus difficile \u00e0 analyser qu\u2019il existait d\u00e9j\u00e0 des pr\u00e9alables. Certains fragments de cette \u00ab&#160;id\u00e9ologie totale&#160;\u00bb sont, en r\u00e9alit\u00e9, d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents dans les ann\u00e9es 2000. Ainsi de la notion de \u00ab&#160;monde russe&#160;\u00bb, qui voit le jour d\u00e8s les tout premiers pas de Poutine \u00e0 la pr\u00e9sidence. De m\u00eame, la repr\u00e9sentation voulant que l\u2019effondrement de l\u2019Union sovi\u00e9tique ait \u00e9t\u00e9 \u00ab&#160;la plus grande catastrophe g\u00e9opolitique du XXe si\u00e8cle&#160;\u00bb, dont les cons\u00e9quences n\u00e9fastes devraient \u00eatre surmont\u00e9es au plus vite, appara\u00eet assez t\u00f4t, tout comme l\u2019id\u00e9e qu\u2019il existerait un \u00ab&#160;Occident collectif&#160;\u00bb anim\u00e9 par des projets d\u2019annihilation de la Russie. Toutes ces id\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 formul\u00e9es d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, notamment dans des <em>think tanks<\/em> proches du Kremlin. Toutefois, elles \u00e9taient encore loin d\u2019exercer une influence d\u00e9terminante sur la prise de d\u00e9cision politique. Cette \u00e9poque, la premi\u00e8re d\u00e9cennie du poutinisme, restait domin\u00e9e par une id\u00e9ologie cynique des int\u00e9r\u00eats purs&#160;: une id\u00e9ologie, donc, au sens de vision id\u00e9ologique de la r\u00e9alit\u00e9, mais qui ne renvoyait pas \u00e0 une th\u00e9orie bien arr\u00eat\u00e9e. Il ne s\u2019agissait certainement pas d\u2019une id\u00e9ologie intellectuelle, mais d\u2019une id\u00e9ologie tir\u00e9e de l\u2019exp\u00e9rience, de la pratique, et en priorit\u00e9 du grand partage post-sovi\u00e9tique des propri\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00c9tat, du banditisme capitaliste des ann\u00e9es 1990 et des structures bureaucratiques de la fin de l\u2019\u00e8re sovi\u00e9tique&#160;: autant d\u2019exp\u00e9riences partag\u00e9es par l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9lite dirigeante de la g\u00e9n\u00e9ration de Vladimir Poutine. Il s\u2019en est d\u00e9gag\u00e9 une id\u00e9ologie pratique et cynique, reposant sur l\u2019id\u00e9e d\u2019un droit du plus fort, d\u2019un droit naturel du plus fort.<\/p>\n\n\n\n<p>Les ann\u00e9es 2011-2014 ont jou\u00e9 ici un r\u00f4le important, avec les manifestations de la place Bolotna\u00efa \u00e0 Moscou, qui ont repr\u00e9sent\u00e9 un d\u00e9fi important pour le r\u00e9gime avant le troisi\u00e8me mandat pr\u00e9sidentiel de Vladimir Poutine, puis les Printemps arabes, qui ont convaincu l\u2019\u00e9lite russe que l\u2019Occident fomentait de toute part des plans de changement de r\u00e9gime, y compris en Russie, et enfin les \u00e9v\u00e9nements de Ma\u00efdan, sorte de clef de vo\u00fbte qui a permis \u00e0 toutes les pi\u00e8ces du puzzle de s\u2019assembler. L\u2019id\u00e9ologie cynique qui pr\u00e9valait jusqu\u2019alors a re\u00e7u sa premi\u00e8re formulation intellectuelle en se nourrissant de l\u2019ensemble des id\u00e9es conservatrices, r\u00e9actionnaires et imp\u00e9riales qui avaient m\u00fbri au cours des ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Matveev<\/span>J\u2019ajouterais ici que le cadre dominant d\u2019analyse du r\u00e9gime poutinien a longtemps \u00e9t\u00e9 celui de la kleptocratie&#160;: c\u2019est notamment ce qu\u2019on lit dans le livre classique de Karen Dawisha, <em>Putin\u2019s Kleptocracy<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-2-359786' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote note-digits-1'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/09\/25\/pourquoi-gauche-on-aime-poutine\/#easy-footnote-bottom-2-359786' title='Karen Dawisha, &lt;em&gt;Putin\u2019s Kleptocracy&amp;#160;: Who Owns Russia&amp;#160;?&lt;\/em&gt;, New York, Simon &amp;amp; Schuster, 2014.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En science politique, on parlait alors de <em>rent-seeking<\/em>, la recherche de rente, en l\u2019occurrence, par le vol. Cette explication \u00e9tait-elle fond\u00e9e&nbsp;&#160;? Bien s\u00fbr&#160;: une part consid\u00e9rable de l\u2019action des proches cercles du pr\u00e9sident russe, et de Vladimir Poutine lui-m\u00eame, s\u2019explique avant tout par une soif d\u2019enrichissement mat\u00e9riel sans fin, sans compter que la corruption joue un r\u00f4le absolument central dans l\u2019histoire du r\u00e9gime russe.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais cette lecture soul\u00e8ve imm\u00e9diatement une question&#160;: si la Russie est une kleptocratie, pourquoi le r\u00e9gime poutinien a-t-il d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment accept\u00e9 que ses actifs en Occident soient confisqu\u00e9s&#160;? D\u2019abord en 2014, puis de mani\u00e8re beaucoup plus radicale avec la guerre en Ukraine, qui a fait perdre \u00e0 la classe dirigeante russe une bonne partie de ses biens en Occident. Si le vol est la motivation premi\u00e8re, pourquoi l\u2019\u00e9lite russe a-t-elle accept\u00e9 de se laisser d\u00e9poss\u00e9der&#160;? Dans une perspective strictement \u00ab&#160;kleptocratique&#160;\u00bb, la logique aurait voulu qu\u2019il n\u2019y e\u00fbt jamais de guerre. \u00c0 moins, bien s\u00fbr, qu\u2019il ne s\u2019agisse d\u2019une kleptocratie particuli\u00e8rement stupide. Or, Poutine ne pouvait pas ignorer que les actifs russes seraient gel\u00e9s, que tous les yachts, les manoirs et les autres biens des oligarques, du pr\u00e9sident et de ses proches, seraient confisqu\u00e9s. Il ne pouvait pas l\u2019ignorer, mais il a tout de m\u00eame franchi ce pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Comment, d\u00e8s lors, concilier ces lectures&#160;?&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Matveev<\/span>Il me semble qu\u2019on peut le faire de la mani\u00e8re suivante. Le fondement de cette logique kleptocratique est la pulsion de voler pour vaincre ses ennemis, de les d\u00e9sarmer d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, de r\u00e9cup\u00e9rer des biens par tous les moyens, y compris par la force. C\u2019est une prise de contr\u00f4le, un <em>raid<\/em>, conform\u00e9ment \u00e0 la notion de <em>re\u00efderstvo<\/em> si centrale dans le capitalisme russe sauvage des ann\u00e9es 1990-2000. Le <em>re\u00efderstvo<\/em>, c\u2019est ce que l\u2019on appelle en anglais un <em>hostile takeover<\/em>, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019il s\u2019accompagne d\u2019un recours \u00e0 des moyens de coercition, des hommes de main aux milices priv\u00e9es en passant par les soci\u00e9t\u00e9s de s\u00e9curit\u00e9. Or, la logique sous-jacente est binaire&#160;: soit je prends, soit on me prend. Avec le temps, il me semble que Vladimir Poutine et une partie de son entourage ont fini par consid\u00e9rer la Russie elle-m\u00eame comme une sorte d\u2019acteur \u00e0 part enti\u00e8re devant soit r\u00e9aliser des prises de contr\u00f4le hostiles, soit en subir. Autrement dit, soit l\u2019Am\u00e9rique proc\u00e8de \u00e0 un <em>hostile takeover<\/em> de la Russie, soit la Russie en op\u00e8re un sur un autre territoire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Il s\u2019agit donc aussi d\u2019une question d\u2019imaginaire social et politique&#160;?&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Matveev<\/span>Tout \u00e0 fait. L\u2019imaginaire s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 dans cette direction. Et Vladimir Poutine ne cesse de nous le confirmer. Rappelez-vous sa remarque sur \u00ab&#160;les orques et les ours polaires&#160;\u00bb devant des enseignants. Il affirmait qu\u2019au p\u00f4le Nord, les orques \u00ab&#160;se jettent en meute&#160;\u00bb sur les ours et \u00ab&#160;les mangent comme du menu fretin&#160;\u00bb. Il s\u2019agissait d\u2019expliquer aux enfants pour qu\u2019ils comprennent \u00ab&#160;pourquoi nous menons l&rsquo;op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale&#160;\u00bb. Face aux menaces de prise de contr\u00f4le hostile des orques contre les ours, ces derniers devaient en r\u00e9aliser une contre les orques. Celui qui frappe le premier est le seul \u00e0 survivre, tandis que les autres se font d\u00e9vorer. Lorsque cette logique se syst\u00e9matise, elle prend la forme de ce que nous appelons une \u00ab&#160;id\u00e9ologie totale&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Dans une perspective strictement \u00ab&#160;kleptocratique&#160;\u00bb, la logique aurait voulu qu\u2019il n\u2019y e\u00fbt jamais de guerre.<\/p><cite>Ilya Matveev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Ainsi, quand les \u00c9tats-Unis annoncent qu\u2019ils n\u2019entendent d\u00e9vorer ou conqu\u00e9rir personne, mais trouver un compromis, comment Vladimir Poutine le per\u00e7oit-il&#160;? Il n\u2019y voit qu\u2019un mensonge, une tromperie de plus, sans autre finalit\u00e9 que celle de prendre le contr\u00f4le de la Russie. Et cette perception n\u2019appelle qu\u2019une r\u00e9action&#160;: faire mine de n\u00e9gocier, mentir en permanence comme on suspecte l\u2019adversaire de le faire, mais pour mieux pr\u00e9parer une action directe, une intimidation qui fera bien comprendre \u00e0 l\u2019adversaire que la Russie est pr\u00eate \u00e0 tout.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En partant de cette logique, on commence \u00e0 comprendre comment l\u2019\u00e9lite russe a pu se d\u00e9cider \u00e0 entreprendre de telles actions. Il faut montrer sa force et d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats, sans quoi on sera d\u00e9vor\u00e9, d\u00e9truit, an\u00e9anti. Vladimir Poutine s\u2019exprime constamment dans ces termes. Toutes ses allocutions s\u2019inscrivent dans une rh\u00e9torique existentielle, quel que soit le sujet&#160;: il ne peut \u00e9voquer l\u2019intelligence artificielle sans y associer la survie m\u00eame de la Russie&#160;; de m\u00eame avec l\u2019invasion de l\u2019Ukraine.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ici qu\u2019intervient le dernier \u00e9l\u00e9ment, lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019expliquer les motifs qui pousseraient l\u2019Occident \u00e0 mentir et tromper la Russie pour mieux la d\u00e9vorer. \u00c0 ce moment pr\u00e9cis, les ouvrages des id\u00e9ologues comme Ivan Iline ou Aleksandr Douguine trouvent toute leur utilit\u00e9. On y puise des th\u00e9ories expliquant pourquoi l\u2019Occident hait tant la Russie. Et on se met ainsi en mesure d\u2019enrober de constructions th\u00e9oriques l\u2019id\u00e9e simpliste d\u2019o\u00f9 part toute la politique russe&#160;: soit tu d\u00e9vores, soit on te d\u00e9vore.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Boudra\u00eftskis<\/span>Pr\u00e9cisons aussi que, lorsque l\u2019on parle d\u2019ordinaire du noyau d\u2019une id\u00e9ologie, on postule qu\u2019elle doit pr\u00e9senter un caract\u00e8re doctrinal et une certaine coh\u00e9rence. Mais le rapport entre ce que nous appelons \u00ab&#160;l\u2019id\u00e9ologie de premier niveau&#160;\u00bb et celle de \u00ab&#160;second niveau&#160;\u00bb se construit d\u2019une tout autre mani\u00e8re. Il existe dans l\u2019\u00e9lite russe une conviction&#160;: celle qu\u2019il y a des lois de la nature \u2013 qui seraient aussi des lois de l\u2019histoire, cette confusion effa\u00e7ant la diff\u00e9rence entre nature et histoire \u2013 dont nous tirerions nos enseignements les plus vitaux. Ces \u00ab&#160;&nbsp;v\u00e9rit\u00e9s de la vie&nbsp;&#160;\u00bb n\u2019ont donc vocation qu\u2019\u00e0 \u00eatre confirm\u00e9es par tout ce qui les suit. Les th\u00e8ses de Douguine, d\u2019Iline ou encore de Soljenitsyne tirent donc leur validit\u00e9 du fait m\u00eame qu\u2019elles ne nous apprennent rien de fondamentalement nouveau. On n\u2019apprend rien de la lecture des tomes de Douguine&#160;; on n\u2019y trouve que la confirmation d\u2019une vision du monde d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablie, mais qui n\u2019avait pas encore re\u00e7u de mise en forme intellectuelle et rh\u00e9torique ad\u00e9quate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Du m\u00eame coup, on comprend mieux la nature de l\u2019influence r\u00e9elle de Douguine ou des autres id\u00e9ologues. Ils ne sont pas per\u00e7us comme des penseurs \u00e0 l\u2019origine de quoi que ce soit d\u2019original, comme des ma\u00eetres \u00e0 penser, mais, tout au plus, comme ceux qui enseignent \u00e0 Poutine ce qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 lui-m\u00eame compris sans le formuler explicitement. En ce sens, leur r\u00f4le est second, sans \u00eatre pour autant secondaire, tant cette composante intellectuelle finit, \u00e0 un certain stade, par acqu\u00e9rir une importance r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Pourquoi est-ce pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019Ukraine qui en est venue \u00e0 occuper cette position centrale&nbsp;dans la politique imp\u00e9rialiste russe&#160;? Quelle place y jouent les motifs id\u00e9ologiques&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Boudra\u00eftskis<\/span>Il existe toute une s\u00e9rie de raisons. Tout d\u2019abord, des raisons socio-\u00e9conomiques qui font de l\u2019agression russe une sorte de prolongement des processus d\u00e9j\u00e0 enclench\u00e9s dans les ann\u00e9es 2000 au niveau des relations entre la Russie et l\u2019Ukraine. Mais il existe aussi une composante politique et id\u00e9ologique li\u00e9e au fait que, dans cet imaginaire imp\u00e9rial, l\u2019Ukraine appara\u00eet v\u00e9ritablement comme une partie de la Russie historique. Selon cette logique, les processus internes, la politique int\u00e9rieure ukrainienne, sont per\u00e7us comme le reflet ou l\u2019anticipation de l\u2019avenir de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie elle-m\u00eame. C\u2019est pour cette raison que les \u00e9v\u00e9nements de Ma\u00efdan ont \u00e9t\u00e9 per\u00e7us comme un acte relevant, en quelque sorte, de la politique \u00e9trang\u00e8re russe&#160;: une avanc\u00e9e de l\u2019Occident vers les fronti\u00e8res de la Russie \u2013 non seulement au sens militaire, mais aussi au sens mental, au sens de l\u2019imaginaire politique \u2013 et un d\u00e9fi lanc\u00e9 au r\u00e9gime russe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame du pays. En ce sens, il n\u2019existait pas, au sein de cette conscience id\u00e9ologique, de fronti\u00e8re nette entre Ma\u00efdan et les manifestations de la place Bolotna\u00efa, car tout cela relevait d\u2019un seul et m\u00eame processus, d\u2019une sorte de guerre informationnelle et mentale men\u00e9e par l\u2019Occident contre la Russie, fond\u00e9e sur l\u2019implantation de \u00ab&#160;fausses valeurs&#160;\u00bb. Et l\u2019id\u00e9e m\u00eame de l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Ukraine constitue une \u00ab&#160;&nbsp;fausse valeur&nbsp;&#160;\u00bb au m\u00eame titre que l\u2019id\u00e9e que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie devrait, elle aussi, conna\u00eetre des \u00e9lections transparentes et une alternance du pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Matveev<\/span>Sans compter que l\u2019Ukraine est aussi le n\u0153ud o\u00f9 l\u2019imp\u00e9rialisme russe rencontre le nationalisme russe. Car l\u2019Ukraine n\u2019est pas une simple marche imp\u00e9riale lointaine que l\u2019on contr\u00f4lerait pour ses ressources ou pour toute autre finalit\u00e9 purement instrumentale \u2013 par exemple, celle de contenir une invasion occidentale. L\u2019Ukraine est per\u00e7ue comme une partie de la nation russe, une nation \u00e0 trois t\u00eates, comme on le lisait d\u00e9j\u00e0 dans des th\u00e9ories anciennes, de l\u2019\u00e9poque pr\u00e9r\u00e9volutionnaire. Autrement dit, elle fait figure de composante essentielle de la puissance russe elle-m\u00eame. Si l\u2019on retire l\u2019Ukraine de cette \u00e9quation, c\u2019est tout l\u2019\u00e9difice de ce que ses thurif\u00e9raires appellent la \u00ab&#160;Russie historique&#160;\u00bb qui s\u2019effondre. Dans cet imaginaire fonci\u00e8rement nationaliste, la nation russe inclut, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, la nation ukrainienne, pas n\u00e9cessairement sous la forme d\u2019une seule et m\u00eame nation, mais en tout \u00e9tat de cause dans une logique nationale unitaire. Et c\u2019est pourquoi, lorsque l\u2019Ukraine devient totalement hostile \u00e0 la Russie, c\u2019est la Russie elle-m\u00eame qui se perd, qui devient en quelque sorte \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Ukraine acquiert ainsi la valeur d\u2019un <em>last stand<\/em>, comme l\u2019a \u00e9crit Andrei Tsygankov d\u00e8s 2015 dans un article sur la Crim\u00e9e&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-3-359786' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote note-digits-1'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/09\/25\/pourquoi-gauche-on-aime-poutine\/#easy-footnote-bottom-3-359786' title='Andrei Tsygankov, \u00ab&amp;#160;Vladimir Putin\u2019s last stand&amp;#160;: the sources of Russia\u2019s Ukraine policy&amp;#160;\u00bb, &lt;em&gt;Post-Soviet Affairs&lt;\/em&gt;, vol. 31, n\u00b04, 2015, p. 279-303.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il y formulait tr\u00e8s justement les choses en disant que, dans cette perspective, perdre l\u2019Ukraine signifiait tout perdre, perdre la Russie elle-m\u00eame. Sans l\u2019Ukraine, il n\u2019y aurait plus de Russie&#160;; il n\u2019y aurait plus qu\u2019une \u00ab&#160;F\u00e9d\u00e9ration de Russie&#160;\u00bb, quelque chose que Vladimir Poutine consid\u00e8re comme assez douteux et ind\u00e9finissable. S\u2019il juge que l\u2019effondrement de l\u2019Union sovi\u00e9tique a \u00e9t\u00e9 \u00ab&#160;la plus grande catastrophe g\u00e9opolitique&#160;\u00bb du XXe si\u00e8cle, c\u2019est que l\u2019Union sovi\u00e9tique co\u00efncidait avec la Russie historique. Or, ce n\u2019est pas r\u00e9ellement le cas de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et cela le serait encore moins si l\u2019Ukraine se transformait en un \u00c9tat hostile \u00e0 la Russie. Une Ukraine pleinement \u00ab&#160;amie&#160;\u00bb avec la Russie, comme l\u2019est aujourd\u2019hui le B\u00e9larus, serait \u00e0 la rigueur acceptable&#160;: la nation \u00e0 trois t\u00eates pourrait encore survivre sous une forme \u00e9clat\u00e9e. Mais une Ukraine hostile, qui adh\u00e9rerait \u00e0 l\u2019OTAN ou dans laquelle triompheraient les \u00ab&#160;valeurs g\u00e9oculturelles \u00e9trang\u00e8res, la d\u00e9bauche et le satanisme qui r\u00e8gnent en Occident&#160;\u00bb, signerait la perte de la Russie. Telle est bien la source de l\u2019obsession de Vladimir Poutine et de nombre de ses proches pour l\u2019Ukraine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>On n\u2019apprend rien de la lecture des tomes de Douguine&#160;; on n\u2019y trouve que la confirmation d\u2019une vision du monde d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablie.<\/p><cite>Ilya Boudra\u00eftskis<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Dans les faits, on pourrait pourtant se demander \u00e0 quel titre la fronti\u00e8re ukrainienne devrait rev\u00eatir cette importance sp\u00e9cifique. M\u00eame si, admettons, l\u2019Ukraine adh\u00e9rait \u00e0 l\u2019OTAN (ce qui a toujours \u00e9t\u00e9 et reste encore une hypoth\u00e8se d\u2019une probabilit\u00e9 quasi nulle), en quoi la fronti\u00e8re ukrainienne serait-elle diff\u00e9rente de celle des pays baltes, des \u00c9tats membres de l\u2019OTAN situ\u00e9s \u00e0 la fronti\u00e8re russe&#160;? Pourquoi s\u2019abstient-on de d\u00e9ployer des missiles \u00e0 ogives nucl\u00e9aires dans les pays baltes&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00eame remarque s\u2019applique au march\u00e9 ukrainien&#160;: pour quelle raison repr\u00e9senterait-il un int\u00e9r\u00eat vital pour l\u2019\u00e9conomie russe&#160;? Pourquoi a-t-il fallu pousser l\u2019Ukraine \u00e0 int\u00e9grer \u00e0 tout prix l\u2019union douani\u00e8re avec la Russie, ce qui est pr\u00e9cis\u00e9ment le point de d\u00e9part de Ma\u00efdan et des \u00e9v\u00e9nements qui ont suivi&#160;? Ma\u00efdan a commenc\u00e9 \u00e0 cause des initiatives agressives de la Russie, entreprises d\u00e8s 2013, lorsqu\u2019elle a voulu contraindre l\u2019Ukraine \u00e0 int\u00e9grer ce qui est devenu l\u2019Union \u00e9conomique eurasiatique. Or, de nombreuses \u00e9tudes \u00e9conomiques que nous discutons dans notre livre d\u00e9montrent que, m\u00eame si l\u2019Ukraine avait effectivement int\u00e9gr\u00e9 cette union douani\u00e8re, cette d\u00e9cision n\u2019aurait rien chang\u00e9 de fondamental pour l\u2019\u00e9conomie russe. Cela n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 la Russie d\u2019en faire une question de principe, une priorit\u00e9 nationale, un sujet obsessionnel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Pourquoi&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Matveev<\/span>Une fois de plus, cette obsession s\u2019explique par l\u2019imaginaire nationaliste selon lequel, sans l\u2019Ukraine, la Russie n\u2019existe plus. Sans l\u2019Ukraine, il n\u2019y aurait plus qu\u2019une structure informe, ultime sympt\u00f4me d\u2019une d\u00e9faite historique absolue. D\u2019autant plus que Vladimir Poutine est convaincu qu\u2019il existe une continuit\u00e9 historique de l\u2019\u00c9tat russe, de cette grande Russie historique qui a toujours inclus l\u2019Ukraine, qui a exist\u00e9 pendant mille ans et risque de prendre fin. C\u2019est cette logique qui le conduit \u00e0 consid\u00e9rer que, pour conserver le contr\u00f4le de l\u2019Ukraine, il faut \u00eatre pr\u00eat \u00e0 sacrifier tout et n\u2019importe quoi. Ici r\u00e9side la source de son radicalisme, de son refus obstin\u00e9 de toute n\u00e9gociation face \u00e0 un conflit qui s\u2019enlise depuis longtemps et qui ne profite \u00e0 personne. Cet objectif rev\u00eat pour lui un caract\u00e8re absolu. Sans l\u2019Ukraine, c\u2019est la fin de tout. Il ne s\u2019agirait donc pas seulement d\u2019une d\u00e9faite personnelle, mais de la fin d\u2019une civilisation russe mill\u00e9naire.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Observe-t-on \u00e0 l\u2019heure actuelle des fissures dans le syst\u00e8me russe&#160;?&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Matveev<\/span>La tendance la plus importante aujourd\u2019hui se trouve du c\u00f4t\u00e9 de la population russe. Celle-ci n\u2019a jamais pleinement adopt\u00e9 la logique imp\u00e9rialiste et nationaliste d\u00e9fendue par Vladimir Poutine. Son article de 2021 sur l\u2019unit\u00e9 des Russes et des Ukrainiens entrait d\u00e9j\u00e0 en conflit avec ce que croit \u2013 et, plus fondamentalement, ce \u00e0 quoi s\u2019int\u00e9resse \u2013 l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 de la population russe. Dans l\u2019ensemble, cette derni\u00e8re assimile la Russie \u00e0 la F\u00e9d\u00e9ration de Russie. L\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab&#160;Russie historique&#160;\u00bb et d\u2019une Ukraine rev\u00eatant une importance existentielle est loin de dominer dans la population, tant avant la guerre qu\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>La guerre elle-m\u00eame a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un certain soutien, mais d\u2019un soutien, en r\u00e9alit\u00e9, assez limit\u00e9. Les sondages disponibles, r\u00e9alis\u00e9s selon diverses m\u00e9thodologies, confirment que les Russes sont plut\u00f4t oppos\u00e9s \u00e0 la guerre, favorables \u00e0 des n\u00e9gociations, y compris avec des concessions mutuelles, et qu\u2019ils ne souhaitent pas non plus y participer eux-m\u00eames \u2013 surtout ces derniers temps. Lorsqu\u2019on les interroge sur leur propension \u00e0 partir au front, de plus en plus de Russes sont pr\u00eats \u00e0 r\u00e9pondre par la n\u00e9gative, alors que la norme sociale les poussait jusqu\u2019alors \u00e0 r\u00e9pondre&#160;: \u00ab&#160;Oui, si je suis appel\u00e9&#160;\u00bb. Aujourd\u2019hui, m\u00eame cette r\u00e9ponse-l\u00e0 a chang\u00e9. En somme, la guerre n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s populaire et le devient de moins en moins. La population est lasse des difficult\u00e9s que la guerre lui inflige \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la vie quotidienne ainsi que des drames qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re \u2013 la perte de proches, de parents, d\u2019amis.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si les \u00e9lections \u00e0 la Douma n\u2019avaient aucune chance de d\u00e9boucher sur quoi que ce soit d\u2019int\u00e9ressant, puisque ces \u00e9lections parfaitement contr\u00f4l\u00e9es sont devenues d\u00e9nu\u00e9es de sens, on observe tout de m\u00eame une certaine forme de politisation. Dans cet environnement r\u00e9pressif, il n\u2019existe aucune possibilit\u00e9 d\u2019exprimer ouvertement son m\u00e9contentement, mais il n\u2019existe pas non plus de v\u00e9ritable soutien au r\u00e9gime. Aussi la frustration manifeste de la soci\u00e9t\u00e9 russe se cherche-t-elle des voies d\u2019expression.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la raison pour laquelle tout le monde s\u2019est soudain accroch\u00e9 au parti Iabloko, une formation qui a toujours \u00e9t\u00e9 faible et marginale. Un sondage a montr\u00e9 que pr\u00e8s de 24&#160;% de la population se d\u00e9clarait pr\u00eate \u00e0 voter pour ce parti qui, depuis les ann\u00e9es 1990, n\u2019a jamais d\u00e9pass\u00e9, ni m\u00eame approch\u00e9, la barre des 10&#160;% lors d\u2019\u00e9lections nationales. Que Iabloko puisse recueillir 24&#160;% des intentions de vote est tout simplement inconcevable. Si c\u2019est pourtant le cas, c\u2019est que Iabloko est devenu le symbole de la position anti-guerre. Il n\u2019y a donc rien de surprenant \u00e0 ce que le parti ait \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9 des bulletins de vote, exclu du scrutin, tant la moindre br\u00e8che dans l\u2019appareil risquerait de d\u00e9verser aussit\u00f4t l\u2019ensemble du m\u00e9contentement accumul\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Les r\u00e9actions que l\u2019on observe en Arm\u00e9nie, en Azerba\u00efdjan ou dans certains pays d\u2019Asie&nbsp;centrale sont-elles le signe d\u2019un affaiblissement de l\u2019imp\u00e9rialisme russe&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Boudra\u00eftskis<\/span>De toute \u00e9vidence, nous assistons \u00e0 un affaiblissement de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie russe dans l\u2019espace post-sovi\u00e9tique. Outre la puissance \u00e9conomique de la Russie et les liens \u00e9conomiques h\u00e9rit\u00e9s, cette h\u00e9g\u00e9monie reposait aussi sur un h\u00e9ritage culturel commun. Or, puisque la Russie a transform\u00e9 la question culturelle en argument d\u2019expansion militaire, d\u00e8s lors qu\u2019elle a fait de la langue russe, autrefois simple instrument de <em>soft power<\/em>, un argument militaire, en pr\u00e9tendant que l\u2019arm\u00e9e russe serait l\u00e9gitime \u00e0 intervenir partout o\u00f9 l\u2019on parle russe pour \u00ab&#160;d\u00e9fendre&#160;\u00bb les droits des russophones, il est clair qu\u2019il ne reste plus rien de cette h\u00e9g\u00e9monie sp\u00e9cifique. Ainsi, des \u00c9tats comme le Kazakhstan, o\u00f9 subsiste une population russophone relativement importante et \u00e0 proximit\u00e9 des fronti\u00e8res russes, commencent \u00e0 s\u2019inqui\u00e9ter s\u00e9rieusement pour leur int\u00e9grit\u00e9 territoriale. Ils cherchent donc \u00e0 obtenir des garanties suppl\u00e9mentaires de s\u00e9curit\u00e9 en nouant des relations avec d\u2019autres centres de puissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Un ph\u00e9nom\u00e8ne analogue se produit dans le Caucase du Sud, o\u00f9 la question de l\u2019influence \u00e9conomique russe se transforme en facteur de pression directe. On assiste ainsi \u00e0 une dislocation d\u00e9finitive de l\u2019espace post-sovi\u00e9tique en tant qu\u2019espace d\u2019h\u00e9g\u00e9monie non militaire de la Russie, h\u00e9rit\u00e9e de l\u2019Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Dans un contexte d\u2019\u00e9lections importantes en Europe, notamment en France, dans quels&nbsp;termes serait-il pertinent de placer la question de l\u2019imp\u00e9rialisme russe au centre des&nbsp;d\u00e9bats&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Matveev <\/span>Il y a deux options \u00e0 consid\u00e9rer. Premi\u00e8re option&#160;: la Russie repr\u00e9sente une menace&nbsp;&#160;; il faut donc s\u2019en prot\u00e9ger d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre. Politiquement, cela place la gauche face \u00e0 des dilemmes difficiles. En effet, qu\u2019est-ce que cela signifie dans les faits&nbsp;&#160;? Faut-il soutenir le secteur militaire, favoriser la militarisation&nbsp;&#160;? Le cas \u00e9ch\u00e9ant, sous quelle forme, d\u00e8s lors que l\u2019on parle bien d\u2019industries d\u2019armement et que la gauche a toujours \u00e9t\u00e9 favorable \u00e0 la d\u00e9militarisation&nbsp;&#160;? C\u2019est une question difficile \u00e0 tous les niveaux. Deuxi\u00e8me option&#160;: il n\u2019existe aucune menace russe&nbsp;&#160;; ce n\u2019est l\u00e0 qu\u2019un \u00e9pouvantail agit\u00e9 par la classe dirigeante afin de justifier la suppression des acquis sociaux des travailleurs fran\u00e7ais ou europ\u00e9ens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 notre sens, l\u2019option juste est malheureusement la premi\u00e8re. Pour l\u2019Europe, la menace russe est bien r\u00e9elle. Peut-\u00eatre pas directement pour la France, mais pour l\u2019Europe dans son ensemble, que Poutine consid\u00e8re comme son ennemi. Son objectif consiste \u00e0 fracturer l\u2019unit\u00e9 europ\u00e9enne afin de contraindre chaque pays, pris isol\u00e9ment, \u00e0 consentir toutes les concessions possibles dans ses n\u00e9gociations avec la Russie, y compris sur le plan militaire. Cela pourrait aboutir, par exemple, \u00e0 faire sortir de l\u2019OTAN tous les pays qui l\u2019ont rejoint depuis les ann\u00e9es 1990, ou encore \u00e0 une r\u00e9duction g\u00e9n\u00e9rale des arm\u00e9es europ\u00e9ennes, voire \u00e0 une pr\u00e9sence militaire russe dans certains pays d\u2019Europe de l\u2019Est. En somme, une remise en cause radicale de l\u2019ensemble de l\u2019ordre mondial.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-on simplement balayer cela d\u2019un revers de main&#160;? Nous pensons que non et tout notre livre soutient qu\u2019il est impossible d\u2019ignorer la menace russe, tout comme il est impossible d\u2019\u00e9viter le d\u00e9bat sur la militarisation. S\u2019y opposer aveugl\u00e9ment revient \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter une erreur d\u00e9j\u00e0 commise une premi\u00e8re fois, avant le 24 f\u00e9vrier, lorsqu\u2019on r\u00e9p\u00e9tait que l\u2019invasion de l\u2019Ukraine \u00e9tait tout bonnement impossible. Forts de cette exp\u00e9rience pass\u00e9e, nous avons toutes les raisons de prendre au s\u00e9rieux la menace russe et d\u2019\u00e9viter de repousser toute proposition de renforcement de la d\u00e9fense europ\u00e9enne comme une absurdit\u00e9 impos\u00e9e par les partis dominants.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Europe va \u00eatre amen\u00e9e \u00e0 s\u2019inventer une nouvelle place dans le monde. \u00c0 l\u2019heure actuelle, elle d\u00e9pend encore trop des \u00c9tats-Unis, acteur imp\u00e9rialiste s\u2019il en est, comme nous l\u2019avons encore vu r\u00e9cemment en Iran. L\u2019Europe se retrouve perp\u00e9tuellement entra\u00een\u00e9e dans les aventures des \u00c9tats-Unis, sur lesquels elle persiste \u00e0 faire reposer sa propre s\u00e9curit\u00e9. Elle doit renforcer sa propre s\u00e9curit\u00e9 pour s\u2019\u00e9manciper de cette d\u00e9pendance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Plus largement, il me semble que l\u2019Europe n\u2019est un acteur imp\u00e9rialiste que dans la mesure o\u00f9 elle demeure subordonn\u00e9e aux \u00c9tats-Unis. Si certains \u00e9l\u00e9ments imp\u00e9rialistes issus d\u2019une histoire longue sont loin d\u2019avoir disparu, \u00e0 commencer par ceux de la France en Afrique, il me semble que l\u2019imp\u00e9rialisme europ\u00e9en existe avant tout dans le cadre d\u2019un imp\u00e9rialisme transatlantique. Une Europe v\u00e9ritablement ind\u00e9pendante pourrait tout \u00e0 fait devenir autre chose, s\u2019arracher au fait imp\u00e9rial lui-m\u00eame.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><span class=\"lgc-highlight-text\">Ilya Boudra\u00eftskis<\/span>En m\u00eame temps, notre livre cherche \u00e0 rompre avec les tendances \u00e0 l\u2019exotisation de la Russie qui dominent le plus souvent le d\u00e9bat public, autrement dit avec l\u2019id\u00e9e que la Russie porterait en elle une histoire mill\u00e9naire de \u00ab&#160;despotisme oriental&#160;\u00bb, qui s\u2019exprimerait aujourd\u2019hui dans les actes de Vladimir Poutine. Comme il faut rompre avec l\u2019id\u00e9e que la Russie aurait \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement l\u00e9s\u00e9e apr\u00e8s l\u2019effondrement de l\u2019Union sovi\u00e9tique et chercherait simplement \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer son d\u00fb. En r\u00e9alit\u00e9, nous montrons que ce processus d\u2019id\u00e9ologisation n\u2019a rien d\u2019unique. Il tient certes, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, \u00e0 la conjonction de circonstances historiques sp\u00e9cifiques au cas russe et \u00e0 l\u2019\u00e9volution propre du r\u00e9gime poutinien, mais il constitue \u00e9galement le reflet de tendances globales plus larges.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Une Europe v\u00e9ritablement ind\u00e9pendante pourrait tout \u00e0 fait devenir autre chose, s\u2019arracher au fait imp\u00e9rial lui-m\u00eame.&nbsp;<\/p><cite>Ilya Matveev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, la description de l\u2019id\u00e9ologie poutinienne et du lien entre ses deux niveaux (l\u2019articulation d\u2019un cynisme extr\u00eame avec des id\u00e9es messianiques et autres \u00ab&#160;valeurs traditionnelles&#160;\u00bb) n\u2019a rien d\u2019unique non plus. On pourrait y rattacher bien des processus observables en Europe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce titre, la mont\u00e9e du Rassemblement national, de l\u2019AfD en Allemagne et d\u2019autres partis d\u2019extr\u00eame droite europ\u00e9ens s\u2019explique moins par une tentative du Kremlin de les instrumentaliser pour faire \u00e9clater l\u2019Union europ\u00e9enne que par le poids de repr\u00e9sentations id\u00e9ologiques communes qui les rapprochent objectivement de la Russie poutinienne. L\u2019adversaire de Poutine n\u2019est donc pas simplement l\u2019Union en tant que projet militaire, \u00e9conomique ou politique, mais aussi en tant qu\u2019elle est id\u00e9ologiquement porteuse de valeurs suppos\u00e9ment \u00ab&#160;\u00e9trang\u00e8res&#160;\u00bb, des valeurs qui, du point de vue de Vladimir Poutine, seraient \u00ab&#160;hypocrites&#160;\u00bb, car elles masqueraient une r\u00e9alit\u00e9 authentique faite de lois naturelles ou historiques, selon lesquelles chaque pays v\u00e9ritablement souverain, chaque v\u00e9ritable \u00ab&#160;pr\u00e9dateur&#160;\u00bb, serait en droit d\u2019obtenir son d\u00fb et d\u2019atteindre ses fins propres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au fond, l\u2019objectif de Vladimir Poutine, tel qu\u2019il l\u2019envisage, consiste \u00e0 restituer \u00e0 chaque grande nation europ\u00e9enne sa souverainet\u00e9 authentique. Des pays tels que l\u2019Allemagne ou la France seraient ainsi appel\u00e9s \u00e0 redevenir r\u00e9ellement souverains. \u00c0 l\u2019inverse, ceux qui ne peuvent se targuer d\u2019une souverainet\u00e9 v\u00e9ritable, comme la plupart des pays d\u2019Europe de l\u2019Est, devraient redevenir ce qu\u2019ils ont toujours \u00e9t\u00e9 et sont au fond d\u2019eux-m\u00eames, \u00e0 savoir des colonies de telle ou telle grande nation. Cette logique repr\u00e9sente bel et bien le c\u0153ur de la politique \u00e9trang\u00e8re russe et elle s\u2019inscrit aujourd\u2019hui dans la dynamique plus large du tournant vers la droite et l\u2019extr\u00eame droite qui s\u2019op\u00e8re en Europe et dans le reste du monde.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment l\u2019anti-imp\u00e9rialisme occidental peut emp\u00eacher de voir l\u2019imp\u00e9rialisme 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