{"id":358180,"date":"2026-09-17T06:00:00","date_gmt":"2026-09-17T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=358180"},"modified":"2026-09-16T21:22:51","modified_gmt":"2026-09-16T19:22:51","slug":"une-souverainete-technologie-selective","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/09\/17\/une-souverainete-technologie-selective\/","title":{"rendered":"Pour une souverainet\u00e9 technologie s\u00e9lective"},"content":{"rendered":"\n
Pour pr\u00e9parer votre rentr\u00e9e, testez <\/em>le Grand Continent. Les id\u00e9es et les analyses qu\u2019on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bient\u00f4t partout. Dans votre bo\u00eete mail \u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Le 12 juin 2026 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, la Maison-Blanche d\u00e9ployait des restrictions \u00e0 l\u2019exportation limitant drastiquement l\u2019acc\u00e8s des entreprises et des personnes \u00e9trang\u00e8res aux mod\u00e8les d\u2019intelligence artificielle les plus avanc\u00e9s du g\u00e9ant Anthropic. Du jour au lendemain, l\u2019Europe perdait la possibilit\u00e9 d\u2019utiliser l\u2019une des IA les plus puissantes au monde, sur laquelle nombre de ses entreprises commen\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 s\u2019appuyer. Il a suffi d\u2019une d\u00e9cision soudaine de l\u2019administration Trump pour r\u00e9v\u00e9ler le co\u00fbt exorbitant de la d\u00e9pendance du continent vis-\u00e0-vis de cette technologie de pointe am\u00e9ricaine <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019acc\u00e8s a depuis \u00e9t\u00e9 r\u00e9tabli mais cet incident a apport\u00e9 une \u00e9ni\u00e8me preuve que les \u00c9tats-Unis ne sont pas fiables ni comme alli\u00e9s, ni comme partenaires, et il a rendu urgente l\u2019aspiration europ\u00e9enne \u00e0 une plus grande souverainet\u00e9 technologique, devenue un \u00e9l\u00e9ment clef de la comp\u00e9titivit\u00e9 et de la s\u00e9curit\u00e9 du continent. <\/p>\n\n\n\n Pourtant, le d\u00e9bat sur cette question est souvent marqu\u00e9 par des aspirations irr\u00e9alistes et impossibles \u00e0 concr\u00e9tiser. L\u2019objectif de l\u2019Europe ne peut en effet pas \u00eatre une souverainet\u00e9 technologique totale mais une souverainet\u00e9 s\u00e9lective. Le d\u00e9fi strat\u00e9gique qui se pose ne consiste donc pas \u00e0 \u00e9liminer toutes<\/em> les d\u00e9pendances, mais \u00e0 distinguer celles qui sont les plus importantes, celles qui peuvent \u00eatre r\u00e9duites, celles qui doivent \u00eatre att\u00e9nu\u00e9es et celles qu\u2019il faut g\u00e9rer habilement afin que l\u2019Europe puisse d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats et ses valeurs.<\/p>\n\n\n\n La qu\u00eate europ\u00e9enne d\u2019autonomie strat\u00e9gique, y compris en mati\u00e8re de souverainet\u00e9 technologique, ne date ni de l\u2019explosion de l\u2019IA, ni de la coupure d\u2019Anthropic. Les inqui\u00e9tudes concernant la d\u00e9pendance excessive de l\u2019Europe vis-\u00e0-vis des \u00c9tats-Unis et de la Chine n\u2019ont cess\u00e9 de cro\u00eetre au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie. Alors que l\u2019autonomie strat\u00e9gique avait commenc\u00e9 par \u00eatre un mot d\u2019ordre promu essentiellement par la France <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 que les autres capitales europ\u00e9ennes rejetaient comme une manifestation \u00ab dirigiste \u00bb de Paris \u2014 l\u2019importance de cet objectif politique fait d\u00e9sormais consensus parmi les dirigeants du continent. Lorsqu\u2019Emmanuel Macron en a soulign\u00e9 l\u2019importance lors du Sommet pour l\u2019action sur l\u2019intelligence artificielle \u00e0 Paris en f\u00e9vrier 2025, il n\u2019avait plus besoin de convaincre ses homologues. La seule question \u00e9tait de savoir combien de temps il faudrait pour l\u2019atteindre. <\/p>\n\n\n\n Cette ambition devient d\u2019autant plus pressante que les Europ\u00e9ens se trouvent pris en \u00e9tau entre les deux puissances qui dominent la fronti\u00e8re technologique en mati\u00e8re d\u2019IA. Sur l\u2019ensemble des indicateurs clefs, P\u00e9kin et Washington sont en effet \u00e0 juste titre pr\u00e9sent\u00e9s comme les leaders incontest\u00e9s, dominant toutes les couches de la pile technologique (la stack)<\/em>, des mod\u00e8les d\u2019IA aux semi-conducteurs en passant par les services cloud<\/em> et les centres de donn\u00e9es. Ils concentrent l\u2019essentiel des talents et attirent des sommes colossales d\u2019investissements. Largement distanc\u00e9e, l\u2019Europe est particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable. Ses entreprises poss\u00e8dent pourtant certains atouts, notamment des comp\u00e9tences de pointe en robotique. ASML \u2014 le fabricant n\u00e9erlandais de machines de lithographie sophistiqu\u00e9es utilis\u00e9es dans la fabrication de puces haut de gamme \u2014 est ainsi l\u2019une des entreprises les plus strat\u00e9giques dans la course \u00e0 l\u2019IA. Mais l\u2019\u00e9cart entre les capacit\u00e9s europ\u00e9ennes et celles des \u00c9tats-Unis ou de la Chine est d\u00e9j\u00e0 trop grand et il ne cesse de se creuser. <\/p>\n\n\n\n En raison de ces faiblesses relatives, l\u2019Europe est g\u00e9n\u00e9ralement pr\u00e9sent\u00e9e, au mieux, comme une spectatrice ou, au pire, comme une victime. Les gouvernements europ\u00e9ens et certaines entreprises ont longtemps choisi d\u2019ignorer ce retard en mati\u00e8re d\u2019innovation, s\u2019appuyant sur les technologies am\u00e9ricaines sans d\u00e9ployer d\u2019efforts soutenus pour r\u00e9duire leur d\u00e9pendance. Des ann\u00e9es durant, l\u2019Union a mis\u00e9 sur ses vastes pouvoirs r\u00e9glementaires en consid\u00e9rant qu\u2019ils suffiraient \u00e0 orienter le d\u00e9veloppement technologique conform\u00e9ment \u00e0 ses valeurs gr\u00e2ce \u00e0 une r\u00e9glementation protectrice des droits <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais la confiance dans la puissance normative de l\u2019Union a c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 la prise de conscience que l\u2019Europe ne peut se contenter d\u2019\u00eatre un arbitre dans un monde marqu\u00e9 par l\u2019escalade des guerres commerciales et technologiques, la d\u00e9t\u00e9rioration des relations transatlantiques et la mont\u00e9e des tensions <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Elle doit aussi \u00eatre un acteur \u00e0 part enti\u00e8re, d\u00e9fendant ses int\u00e9r\u00eats gr\u00e2ce \u00e0 des strat\u00e9gies offensives et d\u00e9fensives solides. Un contr\u00f4le souverain sur les technologies clefs telles que l\u2019IA est devenu indispensable pour prot\u00e9ger l\u2019\u00e9conomie, la s\u00e9curit\u00e9 et la d\u00e9mocratie du continent.<\/p>\n\n\n\n En 2024, le rapport de Mario Draghi<\/a> sur la comp\u00e9titivit\u00e9 avait mobilis\u00e9 les esprits \u00e0 travers le continent <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il y exposait les d\u00e9fis existentiels de l\u2019Europe et montrait combien un secteur technologique florissant \u00e9tait vital pour retrouver la comp\u00e9titivit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Cet objectif est \u00e9galement crucial pour la d\u00e9fense dans la mesure o\u00f9 il n\u2019y a pas de s\u00e9curit\u00e9 sans prosp\u00e9rit\u00e9. L\u2019invasion russe de l\u2019Ukraine et la perte de confiance dans les garanties de s\u00e9curit\u00e9 am\u00e9ricaines ont contraint les Europ\u00e9ens \u00e0 reconstruire leurs propres capacit\u00e9s militaires. Cela n\u00e9cessite des ressources consid\u00e9rables pour des \u00e9conomies qui doivent d\u00e9j\u00e0 composer avec des finances publiques endett\u00e9es et une croissance atone. C\u2019est donc \u00e0 juste titre que le rapport Draghi a plac\u00e9 la comp\u00e9titivit\u00e9 et la souverainet\u00e9 technologique au premier plan de l\u2019agenda politique. L\u2018acc\u00e9l\u00e9ration de la course \u00e0 l\u2019IA rend cet objectif encore plus urgent et d\u00e9terminant. <\/p>\n\n\n\n\n\n Une souverainet\u00e9 totale en mati\u00e8re d\u2019IA impliquerait un contr\u00f4le complet \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire compl\u00e8tement souverain \u2014 sur l\u2019ensemble de la stack<\/em>. Or celle-ci ne se limite pas \u00e0 la couche des mod\u00e8les, mais comprend aussi une infrastructure sophistiqu\u00e9e \u2014 centres de donn\u00e9es, services cloud<\/em> \u2014 ainsi que des semi-conducteurs, qui sont essentiels \u00e0 l\u2019entra\u00eenement des mod\u00e8les d\u2019IA de pointe et \u00e0 leur d\u00e9ploiement <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Un tel contr\u00f4le n\u00e9cessiterait \u00e9galement des ressources \u00e9nerg\u00e9tiques consid\u00e9rables pour alimenter les centres de donn\u00e9es, et la ma\u00eetrise de l\u2018approvisionnement en terres rares indispensables aux semi-conducteurs et autres composants mat\u00e9riels clefs <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Rappelons d\u2019abord une \u00e9vidence : si l\u2019on parle de course<\/em> \u00e0 l\u2019IA, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que ni les \u00c9tats-Unis ni la Chine ne disposent d\u2019une souverainet\u00e9 totale sur cette technologie et qu\u2019il est probable qu\u2019aucune des deux ne soit m\u00eame en mesure d\u2019y pr\u00e9tendre <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019IA repose en effet sur des cha\u00eenes d\u2019approvisionnement mondiales complexes, impossibles \u00e0 contr\u00f4ler ou nationaliser. La Chine reste ainsi d\u00e9pendante des semi-conducteurs \u00e9trangers et des \u00e9quipements n\u00e9cessaires \u00e0 leur fabrication. Les \u00c9tats-Unis ont quant \u00e0 eux refus\u00e9 de lui fournir les puces les plus avanc\u00e9es afin de pr\u00e9server leur avance dans l\u2019entra\u00eenement des mod\u00e8les d\u2019IA de pointe les plus puissants <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En retour, P\u00e9kin a su exploiter la d\u00e9pendance am\u00e9ricaine aux terres rares, for\u00e7ant l\u2019administration Trump \u00e0 assouplir ses contr\u00f4les \u00e0 l\u2019exportation de semi-conducteurs en \u00e9change d\u2019un acc\u00e8s \u00e0 ces min\u00e9raux essentiels <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les puces illustrent d\u2019ailleurs bien l\u2019ampleur de ces interd\u00e9pendances : les \u00c9tats-Unis dominent leur conception, Ta\u00efwan leur fabrication, les Pays-Bas certains \u00e9quipements clefs, le Japon les composants chimiques n\u00e9cessaires \u00e0 leur fabrication, la Cor\u00e9e les \u00ab m\u00e9moires \u00e0 semi-conducteurs \u00bb et la Chine les mati\u00e8res premi\u00e8res <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Chacun de ces pays pourrait arsenaliser le ou les goulets d\u2019\u00e9tranglement qu\u2019il contr\u00f4le pour peser dans la course \u00e0 l\u2019IA. Mais m\u00eame en le faisant agressivement, chacun restera vuln\u00e9rable \u00e0 l\u2019exploitation par d\u2019autres acteurs de la cha\u00eene d\u2019approvisionnement d\u2019un autre goulet d\u2019\u00e9tranglement <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Si ni les \u00c9tats-Unis, ni la Chine ne peuvent pr\u00e9tendre \u00e0 une souverainet\u00e9 totale en mati\u00e8re d\u2019IA, l\u2019Europe le peut encore moins. Le continent cumule bien plus de d\u00e9pendances et dispose de bien moins de ressources pour s\u2019en affranchir. Il serait du reste dangereux pour l\u2019Europe d\u2019adopter une approche maximaliste dans sa qu\u00eate de souverainet\u00e9 en mati\u00e8re d\u2019IA en se coupant volontairement et totalement des technologies am\u00e9ricaines et chinoises. Si les entreprises europ\u00e9ennes n\u2019ont pas acc\u00e8s aux meilleures technologies \u2014 qui, dans le domaine de l\u2019IA, restent souvent am\u00e9ricaines et chinoises \u2014, l\u2019adoption de cette technologie en Europe court le risque de ralentir <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019utilit\u00e9 r\u00e9elle de l\u2019IA d\u00e9pend en effet de la mani\u00e8re dont nous l\u2019int\u00e9grons dans divers secteurs. Or bon nombre des gains de productivit\u00e9 promis par l\u2019IA ne se sont pas encore concr\u00e9tis\u00e9s. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce niveau crucial de la stack<\/em>, celui de l\u2019application, que l\u2019Europe ne pr\u00e9sente pour l\u2019instant aucun d\u00e9savantage structurel inh\u00e9rent \u2014 \u00e0 condition qu\u2019elle conserve un acc\u00e8s fiable aux mod\u00e8les de pointe n\u00e9cessaires \u00e0 la transformation de son \u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n L\u2019objectif doit donc \u00eatre une souverainet\u00e9 technologique s\u00e9lective. L\u2019Europe doit se montrer strat\u00e8ge tout en restant r\u00e9aliste dans le choix des d\u00e9pendances avec lesquelles elle peut composer et de celles o\u00f9 elle doit r\u00e9duire les risques, que ce soit \u00e0 court, moyen ou long terme. <\/p>\n\n\n\n Elle devrait en priorit\u00e9 r\u00e9duire les d\u00e9pendances \u00e9trang\u00e8res les plus sensibles en mati\u00e8re de souverainet\u00e9 et donc les plus pr\u00e9judiciables si elles \u00e9taient utilis\u00e9es \u00e0 des fins hostiles, notamment en ce qui concerne les infrastructures essentielles et les services publics critiques. En parall\u00e8le, elle doit poursuivre avec ambition le d\u00e9veloppement de capacit\u00e9s intrins\u00e8ques accrues sur l\u2019ensemble de la pile technologique, en hi\u00e9rarchisant soigneusement ses investissements.<\/p>\n\n\n\n Comme d\u2019autres puissances qui n\u2019ont pas les moyens des \u00c9tats-Unis et de la Chine, l\u2019Europe est confront\u00e9e \u00e0 des choix strat\u00e9giques importants sur la mani\u00e8re de r\u00e9duire ses d\u00e9pendances technologiques. Des experts de Chatham House ont r\u00e9cemment propos\u00e9 une typologie de strat\u00e9gies alternatives pour les puissances moyennes : l\u2019alignement (alignment<\/em>), la couverture du risque (hedging<\/em>), la mise en commun des ressources (pooling<\/em>) ou la sp\u00e9cialisation <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019alignement consiste \u00e0 se ranger d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment du c\u00f4t\u00e9 des \u00c9tats-Unis ou de la Chine \u2014 et donc \u00e0 accepter une d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de l\u2019un mais pas de l\u2019autre \u2014 dans l\u2019espoir d\u2019obtenir un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 et d\u2019autres avantages. Le hedging<\/em><\/a> consiste \u00e0 s\u2019appuyer sur divers fournisseurs \u00e9trangers tout en cherchant \u00e0 d\u00e9velopper de mani\u00e8re s\u00e9lective des capacit\u00e9s propres. La strat\u00e9gie du pooling<\/em> vise \u00e0 \u00e9tablir des partenariats avec des pays partageant les m\u00eames valeurs afin d\u2019amplifier l\u2019influence collective de tous les participants. Enfin, la sp\u00e9cialisation implique d\u2019identifier des domaines restreints de la cha\u00eene d\u2019approvisionnement mondiale en IA dans lesquels le pays peut d\u00e9velopper des capacit\u00e9s autonomes, voire devenir un leader mondial, renfor\u00e7ant ainsi son pouvoir de n\u00e9gociation.<\/p>\n\n\n\n Si ces quatre strat\u00e9gies sont pr\u00e9sent\u00e9es comme exclusives, l\u2019Europe est id\u00e9alement positionn\u00e9e pour les combiner : l\u2019alignement et le hedging<\/em> pr\u00e9sentent des limites \u00e9videntes, mais la mise en commun des ressources et la sp\u00e9cialisation pourraient \u00eatre utilement mises \u00e0 profit.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Europe devrait d\u2019abord \u00e9viter de devenir trop d\u00e9pendante des \u00c9tats-Unis ou de la Chine. Par le pass\u00e9, l\u2019alignement sur Washington a pu constituer une strat\u00e9gie plausible, mais elle n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 optimale. Pendant des d\u00e9cennies, les Europ\u00e9ens se sont appuy\u00e9s sur de nombreuses technologies am\u00e9ricaines, rassur\u00e9s par les liens \u00e9conomiques, politiques et militaires \u00e9troits qui fondaient le partenariat transatlantique. Sous le second mandat de Donald Trump, les \u00c9tats-Unis sont devenus un partenaire de plus en plus impr\u00e9visible et peu fiable : droits de douane, attaques des lois et institutions d\u00e9mocratiques, menaces sur le Groenland et retrait des garanties de s\u00e9curit\u00e9. Ce tournant a contraint de nombreux Europ\u00e9ens \u00e0 conclure qu\u2019un alignement sur une puissance de plus en plus hostile au continent serait non seulement imprudent, mais dangereux <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le r\u00e9cent \u00e9pisode de la coupure d\u2019Anthropic r\u00e9v\u00e8le que les \u00c9tats-Unis sont \u00e0 la fois capables et dispos\u00e9s \u00e0 priver les Europ\u00e9ens de l\u2019acc\u00e8s aux technologies am\u00e9ricaines sans avertissement pr\u00e9alable, ni n\u00e9gociation.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, un rapprochement avec la Chine ne constitue gu\u00e8re une alternative attrayante. P\u00e9kin cherche ouvertement \u00e0 tirer profit des politiques impr\u00e9visibles des \u00c9tats-Unis en se pr\u00e9sentant comme un fournisseur de technologies plus stable et plus fiable. Mais la Chine a elle aussi montr\u00e9 qu\u2019elle n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 recourir \u00e0 la coercition \u00e9conomique. Sa mainmise sur les mati\u00e8res premi\u00e8res essentielles lui conf\u00e8re un pouvoir et un levier consid\u00e9rables. Elle en a d\u00e9j\u00e0 fait usage en imposant des contr\u00f4les \u00e0 l\u2019exportation, limitant ainsi l\u2019acc\u00e8s de l\u2019Europe aux terres rares, indispensables aux industries automobile, verte, num\u00e9rique et de d\u00e9fense du continent <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Enfin, la R\u00e9publique populaire reste un r\u00e9gime autoritaire, ce qui soul\u00e8ve d\u2019autres questions quant \u00e0 la d\u00e9pendance de l\u2019Europe vis-\u00e0-vis d\u2019acteurs dont le mod\u00e8le politique diff\u00e8re si fondamentalement du sien. <\/p>\n\n\n\n\n\n L\u2019Europe pourrait en revanche adopter une strat\u00e9gie de couverture du risque entre les \u00c9tats-Unis et la Chine, en utilisant de mani\u00e8re s\u00e9lective leurs technologies tout en \u00e9vitant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de devenir d\u00e9pendante d\u2019une source d\u2019approvisionnement unique. Cela lui permettrait de jouer les superpuissances l\u2019une contre l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n Lorsqu\u2019elle n\u00e9gocie l\u2019acc\u00e8s aux technologies am\u00e9ricaines et chinoises, l\u2019Europe devrait ainsi utiliser son vaste march\u00e9 comme un levier <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Chine et les \u00c9tats-Unis souhaitent et ont besoin d\u2019acc\u00e9der aux plus de 450 millions de consommateurs ais\u00e9s que compte l\u2019Europe. Les entreprises et les particuliers europ\u00e9ens constituent donc une source importante de revenus pour les d\u00e9veloppeurs am\u00e9ricains et chinois d\u2019IA, les incitant fortement \u00e0 desservir ce march\u00e9. Cet acc\u00e8s pourrait par exemple \u00eatre utilis\u00e9 pour n\u00e9gocier un statut de \u00ab partenaire de confiance \u00bb qui permettrait de pr\u00e9server l\u2019acc\u00e8s de l\u2019Europe \u00e0 l\u2019IA de fronti\u00e8re am\u00e9ricaine. Parall\u00e8lement, elle pourrait n\u00e9gocier des accords de transfert de technologie comme condition pr\u00e9alable \u00e0 l\u2019autorisation accord\u00e9e aux entreprises technologiques chinoises d\u2019investir ou d\u2019op\u00e9rer en Europe <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019objectif de cette strat\u00e9gie de couverture est d\u2019\u00e9viter une d\u00e9pendance excessive envers l\u2019un ou l\u2019autre, tout en renfor\u00e7ant sa position de n\u00e9gociation. <\/p>\n\n\n\n Le pooling<\/em> des capacit\u00e9s avec d\u2019autres puissances moyennes renforcerait encore davantage le pouvoir de n\u00e9gociation de l\u2019Europe face aux \u00c9tats-Unis et \u00e0 la Chine.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Europe dispose de nombreux alli\u00e9s et partenaires avec lesquels collaborer. Un partenariat plus \u00e9troit avec des pays partageant les m\u00eames valeurs qu\u2019elle comme l\u2019Australie, le Canada, la Cor\u00e9e du Sud et le Japon, renforcerait le poids collectif d\u2019une telle coalition de volontaires. Aucune de ces puissances moyennes ne souhaite en effet s\u2019aligner pleinement ni sur les \u00c9tats-Unis ni sur la Chine. Elles savent que, prises individuellement, elles pourraient devenir la cible de mesures de coercition \u00e9conomique de la part de l\u2019un ou l\u2019autre. Non seulement elles sont toutes confront\u00e9es \u00e0 des menaces communes, mais elles partagent \u00e9galement des valeurs qui leur permettent d\u2019\u00e9tablir une coop\u00e9ration fond\u00e9e sur la confiance et servant leurs int\u00e9r\u00eats mutuels. Ces pays disposent en outre de technologies clefs pouvant \u00eatre partag\u00e9es afin de r\u00e9duire leurs vuln\u00e9rabilit\u00e9s individuelles \u2014 qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9nergie, aux puces \u00e9lectroniques, aux mod\u00e8les open source<\/em>, ou encore \u00e0 la recherche ou aux march\u00e9s publics. Une telle collaboration leur permettrait de mettre en commun leurs ressources et de b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019\u00e9conomies d\u2019\u00e9chelle ainsi que de pr\u00e9cieuses capacit\u00e9s compl\u00e9mentaires, tout en offrant une meilleure r\u00e9sistance aux strat\u00e9gies coercitives de P\u00e9kin et Washington.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Union devrait identifier des domaines de sp\u00e9cialisation dans le but de devenir un leader industriel et un partenaire incontournable dans certains segments de la cha\u00eene de valeur de l\u2019IA. <\/p>\n\n\n\n Des entreprises comme ASML d\u00e9montrent d\u00e9j\u00e0 qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne peut jouer un r\u00f4le essentiel dans la course \u00e0 la fronti\u00e8re. L\u2019Europe devrait d\u00e9sormais rechercher de mani\u00e8re proactive d\u2019autres domaines o\u00f9 ses avantages pourraient \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9s, \u00e9tendus et convertis pour prendre des positions de leadership au niveau global. Ces domaines devraient b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019investissements suppl\u00e9mentaires, gr\u00e2ce \u00e0 une politique industrielle cibl\u00e9e, mais aussi en facilitant l\u2019afflux de capitaux priv\u00e9s. Outre ces strat\u00e9gies offensives, l\u2019Europe devrait prot\u00e9ger ces secteurs contre toute acquisition par des acteurs ext\u00e9rieurs, en limitant les investissements directs \u00e9trangers et m\u00eame en bloquant certaines acquisitions par des acteurs non europ\u00e9ens sur des secteurs strat\u00e9giques afin de garantir que ces capacit\u00e9s restent en Europe <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La possession de ces actifs clefs conf\u00e8re \u00e0 l\u2019Europe des avantages \u00e9conomiques \u00e9vidents, mais par-dessus tout un avantage strat\u00e9gique pour r\u00e9sister \u00e0 la coercition et n\u00e9gocier un acc\u00e8s pr\u00e9f\u00e9rentiel aux segments de la cha\u00eene de valeur de l\u2019IA qu\u2019elle ne contr\u00f4le pas.<\/p>\n\n\n\n L\u2019IA industrielle constitue un domaine naturel de sp\u00e9cialisation pour l\u2019Europe <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Contrairement \u00e0 l\u2019IA grand public, elle g\u00e9n\u00e8re des gains quasi imm\u00e9diats de productivit\u00e9 dans la robotique, l\u2019industrie manufacturi\u00e8re, la chimie et les mat\u00e9riaux, la logistique, la sant\u00e9, les syst\u00e8mes \u00e9nerg\u00e9tiques et les op\u00e9rations industrielles : pr\u00e9cis\u00e9ment les secteurs dans lesquels l\u2019Europe reste comp\u00e9titive \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. Alors que l\u2019attention s\u2019est jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment concentr\u00e9e sur les mod\u00e8les de langage et les agents, l\u2019IA industrielle au service de l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle offre de vastes opportunit\u00e9s que l\u2019Europe doit saisir.<\/p>\n\n\n\n Dans ce domaine, le continent b\u00e9n\u00e9ficie d\u00e9j\u00e0 d\u2019une tradition industrielle forte avec des g\u00e9ants mondiaux de l\u2019industrie manufacturi\u00e8re tels que Siemens, Schneider Electric, Bosch, BASF ou Airbus. Le continent reste un acteur de premier plan dans les secteurs n\u00e9cessitant une ing\u00e9nierie de pr\u00e9cision, notamment les composants a\u00e9rospatiaux, les robots industriels ou les dispositifs m\u00e9dicaux. Son expertise approfondie en ing\u00e9nierie et son vaste r\u00e9servoir de donn\u00e9es industrielles de haute qualit\u00e9 pourraient \u00eatre mis \u00e0 profit pour r\u00e9aliser des perc\u00e9es en mati\u00e8re d\u2019IA industrielle. S\u2019il est vrai que la Chine a fait de grands progr\u00e8s dans l\u2019application de l\u2019IA aux industries physiques et enregistr\u00e9 des avanc\u00e9es impressionnantes dans des secteurs comme la robotique <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>, elle n\u2019a pas gagn\u00e9 la partie. Nous aurions tort d\u2019abandonner compl\u00e8tement cette course \u00e0 \u00ab l\u2019IA incarn\u00e9e \u00bb \u00e0 la Chine. Au contraire, nous devrions int\u00e9grer de mani\u00e8re ambitieuse l\u2019IA dans les secteurs o\u00f9 nous disposons concr\u00e8tement d\u00e9j\u00e0 d\u2019entreprises et d\u2019une expertise mondialement reconnue. \u00c0 cet \u00e9gard, le fait qu\u2019il existe aujourd\u2019hui davantage de start-ups sp\u00e9cialis\u00e9es dans l\u2019IA industrielle en Europe qu\u2019aux \u00c9tats-Unis montre que nous avons d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 tirer parti de ces avantages <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces entreprises doivent d\u00e9sormais pouvoir se d\u00e9velopper en Europe et devenir des leaders mondiaux.<\/p>\n\n\n\n L\u2019usage scientifique de l\u2019IA, qui int\u00e8gre cette technologie aux processus de R&D, offre un autre champ prometteur pour le leadership mondial de l\u2019Europe en mati\u00e8re d\u2019intelligence artificielle. L\u2019excellence du continent en mati\u00e8re de recherche scientifique se pr\u00eate en effet \u00e0 des avanc\u00e9es dans des domaines tels que la chimie, la biologie et l\u2019industrie pharmaceutique. Notamment en s\u2019appuyant sur une r\u00e9glementation tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9e, l\u2019Europe pourrait se concentrer sur le d\u00e9veloppement de solutions d\u2019IA pour les secteurs r\u00e9glement\u00e9s qui exigent une technologie particuli\u00e8rement fiable. Ainsi, dans des secteurs tels que la banque et l\u2019assurance, la conformit\u00e9 et le caract\u00e8re explicable et v\u00e9rifiable des mod\u00e8les et applications d\u2019IA sont des \u00e9l\u00e9ments cruciaux. Les entreprises europ\u00e9ennes op\u00e8rent depuis longtemps dans ce cadre de contraintes et pourraient montrer la voie en exploitant l\u2019IA pour d\u00e9velopper des solutions permettant des processus de compliance<\/em> efficaces et fiables.<\/p>\n\n\n\n Enfin, les \u00e9volutions g\u00e9opolitiques ont conduit \u00e0 d\u2019importants investissements dans les entreprises de d\u00e9fense \u00e0 travers l\u2019Europe. Les technologies ax\u00e9es sur l\u2019IA physique telles que les drones peuvent constituer un secteur de sp\u00e9cialisation privil\u00e9gi\u00e9, tout comme les syst\u00e8mes bas\u00e9s sur l\u2019IA d\u00e9di\u00e9s \u00e0 la collecte de renseignements et \u00e0 la planification des op\u00e9rations sur le champ de bataille.<\/p>\n\n\n\n Au total, nous disposons bien d\u2019options strat\u00e9giques. Mais notre qu\u00eate de souverainet\u00e9 en mati\u00e8re d\u2019IA n\u00e9cessitera une combinaison de mesures de couverture, de mise en commun et de sp\u00e9cialisation. La bonne combinaison de ces strat\u00e9gies peut r\u00e9duire les vuln\u00e9rabilit\u00e9s de l\u2019Europe, \u00e0 la fois en g\u00e9rant les d\u00e9pendances existantes et en d\u00e9veloppant parall\u00e8lement des capacit\u00e9s propres en mati\u00e8re d\u2019IA.<\/p>\n\n\n\n\n\n Pour aborder les dilemmes strat\u00e9giques auxquels elle fait face, l\u2019Europe a besoin d\u2019une compr\u00e9hension claire de ses forces et de ses faiblesses. Elle doit s\u2019attaquer de toute urgence aux obstacles structurels \u00e0 la croissance, au premier rang desquels l\u2019int\u00e9gration insuffisante des march\u00e9s. L\u2019Union peut tenter de s\u2019inspirer \u2014 de mani\u00e8re s\u00e9lective \u2014 de certaines r\u00e9ussites des \u00c9tats-Unis et de la Chine, comme l\u2019int\u00e9gration fructueuse des march\u00e9s du capital-risque aux \u00c9tats-Unis ou l\u2019attention port\u00e9e par la Chine aux applications industrielles de l\u2019IA. Mais elle doit \u00e9galement avoir la confiance n\u00e9cessaire pour d\u00e9velopper l\u2019IA d\u2019une mani\u00e8re qui soit en accord avec les valeurs et les priorit\u00e9s strat\u00e9giques du continent.<\/p>\n\n\n\n La principale faiblesse actuelle de l\u2019Europe r\u00e9side dans la fragmentation de son march\u00e9<\/a>. Malgr\u00e9 des d\u00e9cennies d\u2019efforts l\u00e9gislatifs, le march\u00e9 unique reste incomplet, ce qui emp\u00eache les entreprises europ\u00e9ennes de se d\u00e9velopper et de tirer pleinement parti de ce vaste espace \u00e9conomique de 450 millions de consommateurs <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cela vaut tout particuli\u00e8rement pour les services num\u00e9riques. Trop pr\u00e9occup\u00e9e par les droits de douane impos\u00e9s par Donald Trump, l\u2019Union oublie parfois que son premier partenaire commercial, c\u2019est elle-m\u00eame. Elle doit achever de toute urgence l\u2019int\u00e9gration des march\u00e9s des capitaux afin que les start-ups sp\u00e9cialis\u00e9es dans l\u2019IA et les autres entreprises du continent puissent financer leur croissance <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si ces deux r\u00e9formes sont mises en \u0153uvre de mani\u00e8re ambitieuse, elles offrent la voie la plus prometteuse vers une plus grande souverainet\u00e9 technologique. <\/p>\n\n\n\n Au-del\u00e0 de la fragmentation, cette trajectoire vertueuse est souvent consid\u00e9r\u00e9e comme compromise par deux autres faiblesses r\u00e9elles. Premi\u00e8rement, l\u2019absence de capitaux pour financer les besoins en infrastructures de l\u2019\u00e9conomie de l\u2019IA limiterait la capacit\u00e9 de l\u2019Europe \u00e0 construire un \u00e9cosyst\u00e8me de pointe. Vu sous cet angle, l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 tirer parti de la r\u00e9volution d\u2019Internet continue de hanter un continent qui ne dispose pas de g\u00e9ants technologiques g\u00e9n\u00e9rant d\u2019importants flux de revenus pour financer le d\u00e9veloppement des infrastructures. Cette situation contraste fortement avec l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me des entreprises am\u00e9ricaines, qui peuvent quant \u00e0 elles mobiliser des capitaux colossaux pour financer le plus grand projet de d\u00e9veloppement d\u2019infrastructures de l\u2019histoire. Deuxi\u00e8mement, la propension de l\u2019Europe \u00e0 r\u00e9glementer la technologie est souvent per\u00e7ue comme un frein \u00e0 l\u2019innovation europ\u00e9enne <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les d\u00e9tracteurs de l\u2019\u00c9tat r\u00e9gulateur europ\u00e9en soulignent souvent que les entreprises am\u00e9ricaines ne sont pas soumises \u00e0 de telles r\u00e9glementations, ce qui leur laisse toute latitude pour innover. <\/p>\n\n\n\n Cependant, ces deux faiblesses per\u00e7ues peuvent aussi constituer des avantages pour l\u2019Europe. Premi\u00e8rement, si elle doit accro\u00eetre ses investissements dans les infrastructures d\u2019IA et construire des centres de donn\u00e9es, elle ne doit pas pour autant tenter de rivaliser avec le d\u00e9veloppement massif des infrastructures am\u00e9ricaines. Les principaux hyperscalers<\/em> de la Silicon Valley devraient investir 800 milliards de dollars dans les infrastructures d\u2019IA rien qu\u2019en 2026, alors qu\u2019ils se livrent \u00e0 une course effr\u00e9n\u00e9e pour maintenir l\u2019avance des \u00c9tats-Unis dans le d\u00e9veloppement de l\u2019IA de pointe. Une grande partie de ces investissements est consacr\u00e9e \u00e0 la construction de datacenters<\/em> o\u00f9 sont entra\u00een\u00e9s les mod\u00e8les les plus performants. Or, ce pari sur un mod\u00e8le d\u2019expansion \u00e0 forte intensit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique et en capital se heurte d\u00e9sormais \u00e0 une r\u00e9sistance croissante aux \u00c9tats-Unis et dans certaines autres r\u00e9gions du monde. La population am\u00e9ricaine se retourne massivement contre l\u2019IA<\/a> et se montre r\u00e9ticente \u00e0 accueillir des centres de donn\u00e9es gigantesques au sein de ses communaut\u00e9s <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces datacenters<\/em> consomment d\u2019immenses quantit\u00e9s d\u2019\u00e9nergie, au point de saturer en certains points la capacit\u00e9 du r\u00e9seau \u00e9lectrique existant et de faire grimper les prix de l\u2019\u00e9nergie pour des consommateurs d\u00e9j\u00e0 confront\u00e9s \u00e0 une inflation galopante et \u00e0 une crise du pouvoir d\u2019achat <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En r\u00e9ponse \u00e0 la d\u00e9t\u00e9rioration de l\u2019opinion publique aux \u00c9tats-Unis, de nombreux projets de datacenters<\/em> ont ainsi \u00e9t\u00e9 r\u00e9examin\u00e9s, suspendus, voire abandonn\u00e9s <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au-del\u00e0 des effets n\u00e9gatifs sur l\u2019environnement et les prix de l\u2019\u00e9nergie, les utilisateurs de l\u2019IA et certaines entreprises commencent \u00e0 s\u2019interroger sur les co\u00fbts li\u00e9s \u00e0 l\u2019utilisation de mod\u00e8les \u00e0 forte intensit\u00e9 capitalistique et donc plus on\u00e9reux. La proposition de valeur de l\u2019IA restant limit\u00e9e, de nombreuses entreprises se tournent d\u00e9sormais vers l\u2019IA chinoise, plus abordable et \u00ab suffisamment performante \u00bb <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>, reconnaissant que la plupart des t\u00e2ches ne n\u00e9cessitent pas de mod\u00e8les de pointe co\u00fbteux et peuvent \u00eatre r\u00e9alis\u00e9es avec une IA plus \u00e9conome en ressources. <\/p>\n\n\n\n Cette r\u00e9action du march\u00e9, conjugu\u00e9e \u00e0 l\u2019opinion publique, offre une le\u00e7on pr\u00e9cieuse \u00e0 l\u2019Europe. Le vaste boom des investissements am\u00e9ricains pourrait ne pas porter ses fruits \u2014 et m\u00eame s\u2019av\u00e9rer un gaspillage de ressources important. Le sentiment anti-IA grandissant<\/a> pourrait \u00e9galement freiner les ambitions am\u00e9ricaines en la mati\u00e8re ; c\u2019est un ph\u00e9nom\u00e8ne que l\u2019Europe pourrait encore \u00e9viter si elle d\u00e9ployait l\u2019IA avec plus de prudence et en tenant compte de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Le meilleur choix reste donc d\u2019investir avec prudence, dans le but de cr\u00e9er des mod\u00e8les \u00e9conomes en \u00e9nergie et en capital qui, sans atteindre les capacit\u00e9s de l\u2019IA de pointe, r\u00e9pondent \u00e0 une demande croissante, tant sur le march\u00e9 int\u00e9rieur qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n Une deuxi\u00e8me le\u00e7on pour l\u2019Europe est qu\u2019elle ne doit pas renoncer \u00e0 sa propension \u00e0 r\u00e9glementer l\u2019IA. La domination am\u00e9ricaine en mati\u00e8re de technologie ne s\u2019explique pas par son attachement au techno-libertarianisme, y compris \u00e0 une IA non r\u00e9glement\u00e9e <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au contraire, le succ\u00e8s am\u00e9ricain r\u00e9side dans son \u00e9cosyst\u00e8me technologique florissant, notamment sa culture entrepreneuriale audacieuse, son vaste march\u00e9 int\u00e9rieur, ses march\u00e9s de capitaux tr\u00e8s int\u00e9gr\u00e9s et son acc\u00e8s aux talents mondiaux <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce sont les caract\u00e9ristiques fondamentales de l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me technologique am\u00e9ricain qui ont ouvert la voie \u00e0 l\u2019ascension des entreprises technologiques am\u00e9ricaines au rang de leaders mondiaux \u2014 un ensemble de qualit\u00e9s que l\u2019Union n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 en mesure de reproduire \u00e0 ce jour. La Chine r\u00e9glemente \u00e9galement l\u2019IA et a d\u00e9montr\u00e9 comment r\u00e9glementation et innovation pouvaient coexister. Cela sugg\u00e8re en outre que l\u2019affinit\u00e9 de l\u2019Europe pour la r\u00e9glementation n\u2019est pas la raison pour laquelle le continent a pris du retard sur les \u00c9tats-Unis et la Chine dans la course technologique <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Par ailleurs, \u00e0 mesure que les capacit\u00e9s des mod\u00e8les d\u2019IA se d\u00e9veloppent, il n\u2019est plus strat\u00e9giquement indiqu\u00e9 ni politiquement envisageable de conf\u00e9rer aux entreprises du secteur de l\u2019IA un pouvoir illimit\u00e9 pour orienter l\u2019\u00e9volution de cette technologie. Le ressentiment et la m\u00e9fiance croissants du public \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019IA montrent que nous avons besoin d\u2019une gouvernance pr\u00e9visible et protectrice. Les pressions en faveur d\u2019une r\u00e9glementation s\u2019intensifient \u00e9galement aux \u00c9tats-Unis. Le populisme IA gagne du terrain, ce qui pourrait limiter le d\u00e9veloppement et l\u2019adoption de cette technologie aux \u00c9tats-Unis. Les grandes entreprises am\u00e9ricaines commencent d\u00e9sormais \u00e0 prendre conscience qu\u2019elles ne peuvent pas continuer \u00e0 d\u00e9velopper cette technologie sans l\u2019adh\u00e9sion de la soci\u00e9t\u00e9 <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il est \u00e9galement r\u00e9v\u00e9lateur que 145 projets de loi sur l\u2019IA aient \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9s au niveau des \u00c9tats am\u00e9ricains l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span>, refl\u00e9tant le soutien croissant du public en faveur d\u2019une plus grande r\u00e9gulation. <\/p>\n\n\n\n La r\u00e9glementation engendre la confiance \u2014 et la confiance dans l\u2019IA est essentielle \u00e0 l\u2019adoption g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de cette technologie par la soci\u00e9t\u00e9. La confiance est en soi une capacit\u00e9 strat\u00e9gique. Loin d\u2019\u00eatre un frein aux ambitions europ\u00e9ennes en mati\u00e8re d\u2019IA, un cadre r\u00e9glementaire stable est essentiel \u00e0 la concr\u00e9tisation de ces ambitions. Une meilleure r\u00e9glementation peut donc faciliter l\u2019adoption de l\u2019IA en Europe et g\u00e9n\u00e9rer la croissance \u00e9conomique dont le continent a tant besoin. Elle peut \u00e9galement constituer un avantage comparatif important pour l\u2019Europe, qui cherche \u00e0 se positionner comme leader d\u2019une IA de confiance.<\/p>\n\n\n\n\n\n Ceux qui voudraient une souverainet\u00e9 technologique pleine et totale de l\u2019Europe sont tout aussi peu constructifs que ceux qui se r\u00e9signent \u00e0 la vassalisation. La v\u00e9rit\u00e9 \u2014 d\u00e9rangeante \u2014 est que l\u2019Europe n\u2019atteindra pas cette souverainet\u00e9 dans un avenir proche, si tant est qu\u2019elle y parvienne un jour. Plus t\u00f4t les Europ\u00e9ens admettront cette r\u00e9alit\u00e9, plus t\u00f4t ils pourront commencer \u00e0 \u00e9laborer des strat\u00e9gies r\u00e9alistes et efficaces qui rendront le continent moins d\u00e9pendant et plus r\u00e9silient. L\u2019Europe ne peut pas \u00e9liminer toutes ses d\u00e9pendances, mais elle doit les g\u00e9rer avec sagesse. <\/p>\n\n\n\n Reconna\u00eetre que la souverainet\u00e9 technologique n\u2019est pas \u00e0 port\u00e9e de main ne signifie pas que nous soyons \u00e0 court d\u2019options. L\u2019Europe est un continent riche, regorgeant d\u2019\u00e9normes talents et d\u2019entreprises globales. Elle dispose d\u2019un vaste march\u00e9 int\u00e9rieur, d\u2019institutions stables, ainsi que d\u2019alli\u00e9s et de partenaires pr\u00e9cieux partout dans le monde. Ce dont l\u2019Europe a besoin aujourd\u2019hui, c\u2019est d\u2019un nouvel \u00e9tat d\u2019esprit. Nous ne devrions pas nous comporter comme si nous \u00e9tions \u00ab d\u00e9j\u00e0 convaincu[s] de [notre] propre d\u00e9clin \u00bb <\/span>L\u2019\u00e9mergence d\u2019un imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Pourquoi l\u2019Europe ne doit pas chercher \u00e0 \u00eatre totalement souveraine<\/h2>\n\n\n\n
Une strat\u00e9gie pour les puissances moyennes<\/h2>\n\n\n\n
Les alignements risqu\u00e9s<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Le hedging : une strat\u00e9gie de diversification<\/h3>\n\n\n\n
La mise en commun des capacit\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 de nouveaux partenariats<\/h3>\n\n\n\n
Sp\u00e9cialiser l\u2019Europe : de l\u2019IA industrielle \u00e0 la R&D en passant par la d\u00e9fense<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Tirer parti des erreurs am\u00e9ricaines<\/h3>\n\n\n\n
Une IA efficiente<\/h3>\n\n\n\n
Ma\u00eetriser la technologie et instaurer la confiance<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Une course \u00e0 l\u2019IA que l\u2019Europe peut gagner<\/h2>\n\n\n\n