{"id":355785,"date":"2026-09-04T08:00:00","date_gmt":"2026-09-04T06:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=355785"},"modified":"2026-09-04T01:19:58","modified_gmt":"2026-09-03T23:19:58","slug":"sur-la-violence-speculative-de-lia","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/09\/04\/sur-la-violence-speculative-de-lia\/","title":{"rendered":"Sur la violence sp\u00e9culative de l\u2019IA"},"content":{"rendered":"\n
Profitez de la rentr\u00e9e en testant <\/em>le Grand Continent. Les id\u00e9es et les analyses qu\u2019on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bient\u00f4t partout. Dans votre bo\u00eete mail \u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Au cours de l’\u00e9t\u00e9 2025, mon fil d’actualit\u00e9 sur les r\u00e9seaux sociaux a \u00e9t\u00e9 inond\u00e9 d’images de foules d\u00e9sordonn\u00e9es se dirigeant vers les ports et les places europ\u00e9ennes pour les saccager <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ce sont de v\u00e9ritables vagues barbares qui s\u2019abattent sur les charmants Navigli<\/em> de Milan, capitale de la mode, en les r\u00e9duisant \u00e0 des tas d\u2019ordures. Elles prennent d\u2019assaut les c\u00e9l\u00e8bres Ramblas<\/em> de Barcelone et r\u00e9pandent des d\u00e9chets dans toute l\u2019Europe, de Liverpool \u00e0 Berlin en passant par Copenhague.<\/p>\n\n\n\n Rien de tout cela n\u2019est bien s\u00fbr \u00ab vrai \u00bb : il s’agit de vid\u00e9os g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par l’intelligence artificielle qui pr\u00e9tendent donner un aper\u00e7u de la vie dans les villes europ\u00e9ennes en 2050. Ces clips, r\u00e9alis\u00e9s selon les r\u00e8gles des formats courts tr\u00e8s populaires sur les r\u00e9seaux sociaux, s’inspirent du genre du voyage dans le temps film\u00e9 en POV (point de vue \u00e0 la premi\u00e8re personne). <\/p>\n\n\n\n\n\n Ces contenus reproduisent une grammaire visuelle reconnaissable et facilement reproductible : que l\u2019on se r\u00e9veille dans la Rome antique dans la peau d\u2019un gladiateur, au sein du Vatican dans les habits du pape ou dans le Paris du futur, ces images invitent \u00e0 \u00ab vivre \u00bb l\u2019histoire \u00e0 la premi\u00e8re personne, en tant que participant plut\u00f4t qu\u2019en tant que spectateur.<\/p>\n\n\n\n Peu importe que cette histoire soit totalement fictive, tant dans sa version pass\u00e9e que dans celle du futur : il s\u2019agit d\u2019une sorte de fast history<\/em> produite pour attirer l\u2019attention et r\u00e9colter des likes<\/em> plut\u00f4t que pour documenter ou informer. <\/p>\n\n\n\n Les producteurs de ces contenus se d\u00e9fendent en affirmant que leur objectif est de stimuler la curiosit\u00e9 du public et de l’inciter \u00e0 aller plus loin. Or, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans leur nature sp\u00e9culative assum\u00e9e que r\u00e9side le danger.<\/p>\n\n\n\n Ces vid\u00e9os peuvent difficilement \u00eatre confondues avec des images \u00ab r\u00e9elles \u00bb. Sur les plans esth\u00e9tique et narratif, elles sont ouvertement pr\u00e9sent\u00e9es comme des fictions qui r\u00e9inventent le pass\u00e9 ou imaginent des sc\u00e9narios alternatifs, pr\u00e9sents ou futurs. Elles ne cherchent donc pas \u00e0 tromper, \u00e0 la diff\u00e9rence des deep fakes<\/em>. Elles donnent plut\u00f4t une forme visible \u00e0 des fantasmes et \u00e0 des possibilit\u00e9s, les rapprochant ainsi de notre horizon perceptif, les rendant famili\u00e8res et, progressivement, concevables. La complexit\u00e9 d\u2019une p\u00e9riode historique est r\u00e9duite \u00e0 une tonalit\u00e9 \u00e9motionnelle, \u00ab \u00e0 l\u2019image de \u00bb (in the style of<\/em>), selon la formule d\u00e9sormais habituelle avec laquelle on prompt l\u2019IA pour g\u00e9n\u00e9rer des images : la nostalgie traduite en esth\u00e9tique, l\u2019id\u00e9alisation visuelle d\u2019une ann\u00e9e, 1922, qui co\u00efncide avec la mont\u00e9e du fascisme en Italie et le d\u00e9but de ses cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses que nous connaissons tous gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019histoire factuelle. Mais si le pass\u00e9 historique est reconstruit comme une ambiance esth\u00e9tique, l\u2019avenir est encore plus inqui\u00e9tant. Des th\u00e9ories du complot telles que celle du grand remplacement<\/a> ou des fantasmes sur la future soumission de l\u2019Europe \u00e0 une domination islamique non mieux pr\u00e9cis\u00e9e \u2014 la \u00ab dhimmitude \u00bb th\u00e9oris\u00e9e par Bat Ye’or, pseudonyme de Gis\u00e8le Littman, dans des ouvrages comme Eurabia<\/a> \u2014 acqui\u00e8rent, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019IA, une forme visuelle imm\u00e9diate et virale, encore renforc\u00e9e par des formats immersifs.<\/p>\n\n\n\n\n\n Lorsque j\u2019ai vu pour la premi\u00e8re fois les vid\u00e9os documentant les \u00e9v\u00e9nements survenus \u00e0 Ceuta<\/a> les 30 et 31 juillet, avec l\u2019arriv\u00e9e tragique de plus de 70 000 migrants<\/a> sur les c\u00f4tes de l’exclave espagnole, ces images m\u2019ont sembl\u00e9 \u00e9trangement famili\u00e8res. J\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 une sensation de d\u00e9j\u00e0-vu, comme si j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 assist\u00e9 \u00e0 ces \u00e9v\u00e9nements, comme si ces sc\u00e8nes avaient d\u00e9j\u00e0 d\u00e9fil\u00e9 sous mes yeux. Puis, je me suis souvenue des vid\u00e9os POV de 2025. <\/p>\n\n\n\n Des hordes de personnes prenant litt\u00e9ralement d\u2019assaut la c\u00f4te, des d\u00e9chets \u00e9parpill\u00e9s sur la plage et sur les places de la petite ville : la construction visuelle d\u2019un v\u00e9ritable assaut, d\u2019une prise, accompagn\u00e9e, dans de nombreux cas, de bandes sonores et d\u2019un langage \u00e9voquant explicitement le si\u00e8ge. En regardant et en revoyant ces vid\u00e9os factuelles de l\u2019\u00e9t\u00e9 2026, j\u2019ai compris ce qui \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 mon regard l\u2019\u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dent. Les vid\u00e9os subjectives avaient fonctionn\u00e9 comme une sorte d\u2019entra\u00eenement visuel. Elles ne m\u2019avaient pas convaincue de leur r\u00e9alit\u00e9, mais elles avaient silencieusement refa\u00e7onn\u00e9 mon regard, en conditionnant ma compr\u00e9hension des \u00e9v\u00e9nements, les rendant familiers et donc reconnaissables lorsqu\u2019ils se sont pr\u00e9sent\u00e9s sous forme d\u2019images factuelles. Comme une proph\u00e9tie visuelle qui n\u2019attendait que d\u2019\u00eatre valid\u00e9e par les bribes d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 empirique. C’est \u00ab normal \u00bb, c’est \u00ab naturel \u00bb que cela finisse ainsi : t\u00f4t ou tard, les migrants prendront d’assaut l’Europe. La nouvelle politique du regard, que les droites extr\u00eames du monde entier semblent avoir appris \u00e0 ma\u00eetriser avec une efficacit\u00e9 particuli\u00e8re, ne s’int\u00e9resse pas \u00e0 la repr\u00e9sentation du r\u00e9el, mais plut\u00f4t \u00e0 la fabrication de son anticipation strat\u00e9gique. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est l\u00e0 que se joue la v\u00e9ritable partie : il ne s\u2019agit pas de montrer le monde tel qu\u2019il est, mais d\u2019en rendre visibles certaines configurations possibles en les confiant aux formes esth\u00e9tiques les plus contemporaines et les plus omnipr\u00e9sentes, du photor\u00e9alisme synth\u00e9tique \u00e0 la slop<\/em> de l\u2019IA<\/a>, et en familiarisant le regard pour rendre leur r\u00e9alisation, d\u2019une certaine mani\u00e8re, in\u00e9vitable. La vid\u00e9o g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par l\u2019IA et partag\u00e9e par Donald Trump en f\u00e9vrier 2025, qui montrait la bande de Gaza d\u00e9vast\u00e9e par la guerre se transformant en une luxueuse station baln\u00e9aire, en est un exemple paradigmatique. Dans ces images, on ne voit ni sang, ni d\u00e9combres, ni destruction explicite. Au contraire, le cadre visuel mobilise le langage s\u00e9duisant de la prosp\u00e9rit\u00e9 et de la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration urbaine, pr\u00e9sentant un fantasme de paix qui se concr\u00e9tise \u00e0 travers des investissements immobiliers. La violence n\u2019appara\u00eet nulle part, et pourtant elle sous-tend silencieusement l\u2019ensemble du sc\u00e9nario. Sous la surface lisse de ces images se cache en effet un fondement tacite de g\u00e9nocide, de nettoyage ethnique et de d\u00e9portation forc\u00e9e : cet avenir radieux pr\u00e9suppose l\u2019\u00e9limination physique ou g\u00e9ographique de la majeure partie de la population de Gaza, une id\u00e9e d’ailleurs \u00e9voqu\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises par Trump lui-m\u00eame, et de mani\u00e8re encore plus explicite par Benjamin Netanyahu.<\/p>\n\n\n\n Lorsque la vid\u00e9o du projet \u00ab Gaza Riviera \u00bb<\/a> a commenc\u00e9 \u00e0 circuler, suscitant une vague d\u2019indignation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, elle a \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9e de satire grotesque, de fantasme orientaliste et d’\u00e9ni\u00e8me provocation dans le style d\u00e9sormais bien connu de Trump. Pourtant, lorsque le \u00ab Plan de paix pour Gaza en 20 points<\/a> \u00bb a \u00e9t\u00e9 officiellement pr\u00e9sent\u00e9 et approuv\u00e9 en octobre 2025 par une coalition internationale, rares ont \u00e9t\u00e9 ceux qui ont relev\u00e9 les similitudes.<\/p>\n\n\n\n Reformul\u00e9 dans un langage apparemment plus sobre et bureaucratique, son contenu ne s\u2019\u00e9cartait pas beaucoup de la vision g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par l\u2019IA : la paix y \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e comme une opportunit\u00e9 d\u2019investissement immobilier et de profit, privant les Palestiniens de tout droit de regard sur l\u2019avenir de leur terre et de leur propre vie.<\/p>\n\n\n\n Ce qui, peu de temps auparavant, semblait scandaleux avait franchi silencieusement \u2014 par la r\u00e9p\u00e9tition et la normalisation \u2014 le seuil qui s\u00e9pare l’imaginaire sp\u00e9culatif de la r\u00e9alit\u00e9 politique. Cela ne signifie toutefois pas que l\u2019IA g\u00e9n\u00e9rative soit la cause<\/em> du Plan de paix pour Gaza en 20 points, ni que les images se traduisent automatiquement en politiques sur le terrain.<\/p>\n\n\n\n Il en va de m\u00eame pour Ceuta. Les vid\u00e9os POV ne remplissent pas la fonction ouvertement propagandiste des deep fakes<\/em>, qui falsifient la r\u00e9alit\u00e9 ou tentent de s’y substituer. Elles l’anticipent plut\u00f4t : elles en construisent silencieusement certaines configurations possibles en les pr\u00e9sentant comme des visions sp\u00e9culatives, et donc comme des fictions apparemment inoffensives, qui sont difficiles \u00e0 classer comme de la propagande. On ne sait pas encore \u00e0 quels preuves le Premier ministre espagnol S\u00e1nchez fait r\u00e9f\u00e9rence lorsqu\u2019il accuse Isra\u00ebl ou la Russie d\u2019avoir contribu\u00e9 \u00e0 amplifier la crise de Ceuta par le biais de la d\u00e9sinformation. Ce qu’on sait, c\u2019est qu\u2019avec ces images de violence sp\u00e9culative, nous sommes confront\u00e9s \u00e0 quelque chose de plus subtil et sophistiqu\u00e9 que les fake news<\/em>, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que ces images ne s\u2019inscrivent pas imm\u00e9diatement dans le registre du factuel. Elles n’informent pas que quelque chose s\u2019est produit alors que ce n\u2019est pas le cas ; elles nous montrent ce qui pourrait se produire, en nous habituant \u00e0 reconna\u00eetre cette vision bien avant que cela n\u2019arrive.<\/p>\n\n\n\n S’il est difficile de remonter \u00e0 l’identit\u00e9 r\u00e9elle et aux affiliations politiques de leurs auteurs, leur orientation id\u00e9ologique appara\u00eet claire.<\/p>\n\n\n\n De cet univers d\u2019histoire synth\u00e9tique \u00e9merge la construction d\u2019un ennemi composite, capable de condenser en une seule figure des \u00e9l\u00e9ments souvent incompatibles entre eux, comme la d\u00e9fense des droits LGBTQ+ et l\u2019islam ultraconservateur, agr\u00e9ment\u00e9s de l\u2019activisme pro-palestinien et de la dictature absolue du v\u00e9ganisme. Dans l\u2019une de ces vid\u00e9os consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019Europe de demain, on peut voir, par exemple, un Moscou priv\u00e9 de Poutine qui se serait tragiquement islamis\u00e9, tandis qu\u2019une Ukraine sans Zelensky est imagin\u00e9e comme un lieu prosp\u00e8re, pacifi\u00e9 et d\u00e9mocratique.<\/p>\n\n\n\n Face \u00e0 cette menace, les partis cens\u00e9s sauver la \u00ab civilisation europ\u00e9enne \u00bb semble prendre les traits d’un bloc nationaliste, pro-Poutine et pro-Netanyahou, proche de l\u2019univers MAGA. Ce n\u2019est pas un hasard si les protagonistes de ces vid\u00e9os portent souvent des t-shirts arborant le slogan \u00ab Make America Great Again \u00bb, comme pour \u00e9voquer, par analogie, une pr\u00e9tendue grandeur europ\u00e9enne perdue : un continent id\u00e9alis\u00e9, ant\u00e9rieur aux migrations de masse et au multiculturalisme, dont l\u2019int\u00e9grit\u00e9 serait aujourd\u2019hui constamment menac\u00e9e. C\u2019est cette m\u00eame Europe mythifi\u00e9e qui refait surface dans l\u2019imaginaire trumpien, d\u2019Elon Musk<\/a> \u00e0 Marco Rubio<\/a> : non pas un lieu historique ayant r\u00e9ellement exist\u00e9, mais un pass\u00e9 imaginaire de civilisation grandiose en proie \u00e0 l\u2019islam et aux migrations.<\/p>\n\n\n\n Pour endiguer la barbarisation imminente du continent, il est donc propos\u00e9 de restaurer de pr\u00e9tendues valeurs europ\u00e9ennes, sugg\u00e9r\u00e9es visuellement \u00e0 travers l\u2019imaginaire synth\u00e9tique de l\u2019IA. L\u2019une de ces vid\u00e9os, intitul\u00e9e Tu te r\u00e9veilles \u00e0 Belgrade en 2050<\/em>, r\u00e9sume avec une efficacit\u00e9 particuli\u00e8re la recette pour survivre \u00e0 la redout\u00e9e conqu\u00eate musulmane, constituant ainsi une sorte de manuel visuel de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. On y voit un centre de d\u00e9tention destin\u00e9 aux migrants et aux demandeurs d\u2019asile, une \u00e9glise, embl\u00e8me de la persistance de l\u2019identit\u00e9 chr\u00e9tienne, un homme mangeant un sandwich au porc, et enfin, une place publique impeccablement ordonn\u00e9e et propre. Dans cette succession apparemment banale d’images, le contr\u00f4le des fronti\u00e8res, le christianisme, la consommation de viande de porc et la propret\u00e9 urbaine sont \u00e9lev\u00e9s au rang de piliers d’une civilisation assi\u00e9g\u00e9e dont la survie d\u00e9pendrait de la capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre ses fronti\u00e8res \u2014 territoriales, religieuses, culturelles et m\u00eame alimentaires \u2014 contre une alt\u00e9rit\u00e9 per\u00e7ue comme une menace constante.<\/p>\n\n\n\n\n\n Ce \u00ab conservatisme visuel \u00bb, qui se manifeste dans le POV de Belgrade \u00e0 travers des symboles explicites, peut prendre des formes bien plus discr\u00e8tes et apparemment apolitiques. L\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, le quotidien Haaretz<\/em> a relev\u00e9 des similitudes esth\u00e9tiques significatives, et donc sur le plan des valeurs v\u00e9hicul\u00e9es, entre certains contenus utilis\u00e9s pour influencer les \u00e9lections roumaines de 2024 et ceux destin\u00e9s aux \u00e9lections isra\u00e9liennes d\u2019octobre prochain. Dans les deux cas, le photor\u00e9alisme de l\u2019intelligence artificielle est utilis\u00e9 pour construire des sc\u00e8nes de vie quotidienne id\u00e9alis\u00e9e \u2013 anniversaires, nouveau-n\u00e9s, aliments fra\u00eechement r\u00e9colt\u00e9s dans des champs luxuriants \u2013 qui semblent n\u2019avoir aucun rapport avec la politique.<\/p>\n\n\n\n Et pourtant, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette innocence apparente qui en constitue la force. Agissant comme de v\u00e9ritables app\u00e2ts visuels, ces contenus attireraient des utilisateurs peu m\u00e9fiants dans le d\u00e9dale des groupes Facebook ou WhatsApp, pour les orienter progressivement vers des r\u00e9seaux et des r\u00e9cits de nature explicitement politique, rattachables aux agendas de ce que l\u2019article qualifie d’\u00ab acteurs \u00e9trangers \u00bb, parmi lesquels figure la Russie. <\/p>\n\n\n\n Si des op\u00e9rations de ce type sont encore, au moins en partie, d\u00e9masquables \u2014 comme le montre le cas roumain, o\u00f9 le premier tour des \u00e9lections pr\u00e9sidentielles de 2024<\/a> a \u00e9t\u00e9 annul\u00e9, notamment sur la base de preuves d’ing\u00e9rence \u00e9trang\u00e8re par le biais d’outils num\u00e9riques \u2014, qu’en sera-t-il, en revanche, des images de violence sp\u00e9culative ? Dans ces cas-l\u00e0, il est encore possible d\u2019identifier de faux profils, de reconstituer des r\u00e9seaux d\u2019influence et, peut-\u00eatre, d\u2019attribuer des responsabilit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n\n\n Mais de quoi pourrions-nous accuser les POV sur les invasions barbares de l\u2019Europe ? Ces vid\u00e9os sont toujours l\u00e0, sur les cha\u00eenes YouTube, dans les Reels<\/em> d\u2019Instagram, diss\u00e9min\u00e9es sur le Web. Elles ne falsifient pas un \u00e9v\u00e9nement qui s\u2019est r\u00e9ellement produit, elles n\u2019usurpent pas l\u2019identit\u00e9 de quelqu\u2019un, elles ne pr\u00e9tendent m\u00eame pas documenter la r\u00e9alit\u00e9. Comment alors formuler une accusation pr\u00e9cise contre le d\u00e9j\u00e0-vu<\/em> que ces images peuvent instiller chez celui qui les observe, lorsqu\u2019il se retrouve, des mois ou des ann\u00e9es plus tard, face \u00e0 des images factuelles qui semblent soudainement les confirmer ? Le r\u00e9gime visuel synth\u00e9tique inaugur\u00e9 par l\u2019IA g\u00e9n\u00e9rative est un r\u00e9gime dans lequel la plausibilit\u00e9, la r\u00e9p\u00e9tition et la viralit\u00e9 peuvent devenir des crit\u00e8res de l\u00e9gitimation plus puissants que la v\u00e9racit\u00e9. Mais le point essentiel est pr\u00e9cis\u00e9ment celui-ci : les images de violence sp\u00e9culative n\u2019ont pas besoin de se faire passer pour r\u00e9elles, car elles ne fonctionnent pas selon la logique binaire qui oppose le vrai et le faux. Elles ne demandent pas \u00e0 \u00eatre crues. Elles demandent seulement \u00e0 \u00eatre vues, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et m\u00e9moris\u00e9es.
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L\u2019esth\u00e9tique POV renforce encore davantage le sentiment d\u2019\u00ab y \u00eatre \u00bb, de vivre un t\u00e9moignage exp\u00e9rientiel. Qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019Italie de 1922, imagin\u00e9e avec tous les st\u00e9r\u00e9otypes de la dolce vita<\/em> : l\u2019\u00e9pouse attentionn\u00e9e qui sert le petit-d\u00e9jeuner au lit, le match de foot entre amis sur une belle place monumentale o\u00f9 l\u2019on sert du caf\u00e9 et des glaces, ou de celle de 2050, prise d\u2019assaut par des hordes de migrants qui transforment la beaut\u00e9 italienne en un triomphe de chaos, de d\u00e9tritus, de femmes voil\u00e9es de noir jusqu\u2019aux yeux et d\u2019hommes barbus en pri\u00e8re de soumission \u00e0 l\u2019islam, le m\u00e9canisme est le m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Comment l\u2019IA fabrique les souvenirs du futur<\/h2>\n\n\n\n
C\u2019est ce qu’on pourrait appeler la violence sp\u00e9culative : une forme insidieuse qui se niche dans les replis des images g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par l\u2019IA, pr\u00e9cis\u00e9ment celles qui ne pr\u00e9tendent pas \u00eatre vraies et qui, pour cette raison, peuvent circuler sans entrave sur Internet et les r\u00e9seaux sociaux. Ce sont des images qui donnent une forme visuelle \u00e0 des mondes et des concepts probl\u00e9matiques, comme le grand remplacement<\/a>, la remigration<\/a> et d’autres imaginaires supr\u00e9macistes et x\u00e9nophobes. Mais une fois traduites dans l’esth\u00e9tique presque na\u00efve du style de l’IA, elles se propagent sous forme de parodies, de blagues, de railleries et de contenus apparemment inoffensifs. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles deviennent \u00ab r\u00e9elles \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire jusqu\u2019\u00e0 ce que quelque chose de ce qu\u2019elles ont sans cesse pr\u00e9figur\u00e9 fasse irruption dans le r\u00e9el, validant ainsi l\u2019image et la rendant iconique et proph\u00e9tique.\u00a0<\/p>\n\n\n\n
La violence sp\u00e9culative agit pr\u00e9cis\u00e9ment dans cet intervalle : elle ne fausse pas n\u00e9cessairement le pr\u00e9sent, mais pr\u00e9pare le regard collectif \u00e0 reconna\u00eetre et accepter un futur possible parmi d’autres. Elle \u00e9merge l\u00e0 o\u00f9 l\u2019imagination est mise au service de la pr\u00e9paration d’un projet violent impliquant l\u2019expropriation, la d\u00e9portation ou l\u2019effacement de populations ou de territoires, et devient ainsi une v\u00e9ritable arme de gouvernement.<\/p>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Le style proph\u00e9tique<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Les images n\u2019ont pas besoin d\u2019\u00eatre vraies <\/h2>\n\n\n\n
C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette ambigu\u00eft\u00e9, dans cet espace liminal o\u00f9 les images se pr\u00e9parent \u00e0 anticiper l\u2019avenir \u2013 et, \u00e0 travers des formes visuelles contemporaines, captivantes et imm\u00e9diatement partageables, \u00e0 le sugg\u00e9rer comme plausible, voire in\u00e9vitable \u2013 que prosp\u00e8re la violence sp\u00e9culative. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elles sont difficilement d\u00e9tectables par les dispositifs traditionnels de v\u00e9rification, de censure ou de mod\u00e9ration que ces images peuvent acqu\u00e9rir visibilit\u00e9 et p\u00e9rennit\u00e9, s\u2019ancrant dans le paysage num\u00e9rique et contribuant \u00e0 remodeler la mani\u00e8re dont la connaissance visuelle et, par extension, la m\u00e9moire, sont produites et conserv\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n
Comment oublier des images synth\u00e9tiques comme celles du Colis\u00e9e, o\u00f9 les dirigeants de la gauche italienne sont mis \u00e0 mort par le d\u00e9put\u00e9 europ\u00e9en Vannacci<\/a> se faisant passer pour un empereur romain ? Nous les avons toutes vues et avons tous contribu\u00e9 \u00e0 les faire circuler : par d\u00e9go\u00fbt et indignation pour certains, par approbation et applaudissements pour d’autres, et pour montrer l\u2019absurdit\u00e9 \u00e0 laquelle notre civilisation semble \u00eatre parvenue pour d’autres encore \u2013 en oubliant souvent que ces m\u00eames images, qui nous arrachent un rire, consomment \u00e9galement de l\u2019eau, de l\u2019\u00e9nergie et d\u2019autres ressources mat\u00e9rielles n\u00e9cessaires \u00e0 leur production. \u00ab C’est de la satire irr\u00e9elle et cr\u00e9\u00e9e par l’IA \u00bb, a r\u00e9torqu\u00e9 Vannacci avec d\u00e9dain lorsqu’on lui a demand\u00e9 de prendre ses distances par rapport \u00e0 la vid\u00e9o, en l’opposant \u00e0 la \u00ab vraie violence \u00bb qui, selon lui, serait au contraire le fait de la gauche, en r\u00e9f\u00e9rence aux images des affrontements survenus \u00e0 Bologne apr\u00e8s la manifestation organis\u00e9e \u00e0 la suite du d\u00e9c\u00e8s d’Abderrahim Fakir.<\/p>\n\n\n\n