The Alibi of Capital : How We Broke the Earth to Steal the Future on the Promise of a Better Tomorrow<\/em>, Verso Books, mars 2026.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nCette fa\u00e7on de s\u2019endetter sur l\u2019avenir est-elle ce qui distingue principalement le capitalisme financier contemporain ?<\/h3>\n\n\n\n On pense souvent que ces formes de vente de droits futurs et d’endettement de l’avenir sont caract\u00e9ristiques du capitalisme financier contemporain. Mais il existe de nombreux autres instruments financiers qui coexistent avec eux : contrats \u00e0 terme, produits d\u00e9riv\u00e9s, etc. L\u2019un des objectifs de l\u2019ouvrage est toutefois de montrer que ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas propre \u00e0 notre \u00e9poque. Il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019une caract\u00e9ristique intrins\u00e8que du d\u00e9veloppement du capitalisme. Le premier chapitre associe cela \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 par actions et prend Uber comme exemple, mais l\u2019ouvrage remonte bien plus loin, jusqu\u2019aux premi\u00e8res soci\u00e9t\u00e9s coloniales des XVIIe et XVIIIe si\u00e8cles et aux nombreuses autres formes qu\u2019ont pu prendre les soci\u00e9t\u00e9s et entreprises.<\/p>\n\n\n\n
Les infrastructures physiques sont aussi des infrastructures financi\u00e8res et temporelles, qui permettent de se projeter dans l\u2019avenir. Comment comprendre leur r\u00f4le au sein du capitalisme ?<\/h3>\n\n\n\n La soci\u00e9t\u00e9 par actions a pris la forme que nous connaissons aujourd\u2019hui avec la construction des chemins de fer \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle. Il y avait bien eu des boom ferroviaires ant\u00e9rieurs, mais c\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que l\u2019on a assist\u00e9 \u00e0 une expansion colossale de la construction ferroviaire en France, en Europe continentale de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, en Am\u00e9rique du Nord \u00e9galement, mais aussi dans des r\u00e9gions et des pays tels que l\u2019Am\u00e9rique du Sud et l\u2019\u00c9gypte. Si l’on examine les march\u00e9s boursiers des ann\u00e9es 1870, 1890, et jusqu’\u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale, presque toutes les actions n\u00e9goci\u00e9es \u00e9taient li\u00e9es aux chemins de fer.<\/p>\n\n\n\n
L’explication conventionnelle donn\u00e9e pour expliquer la cr\u00e9ation de nouvelles formes d\u2019entreprises \u00e9tait la complexit\u00e9 et la longueur de la construction de ces infrastructures, et la n\u00e9cessit\u00e9 de mettre en place des dispositifs de gestion s\u00e9parant les propri\u00e9taires des gestionnaires. L’argument que je d\u00e9veloppe prend le contrepied de cette explication. Ce qui distingue les infrastructures des formes d\u2019activit\u00e9s ant\u00e9rieures fond\u00e9es sur l\u2019industrie manufacturi\u00e8re ou le commerce, c\u2019est leur durabilit\u00e9. Elles permettent une projection dans un futur lointain, en promettant des revenus non pas seulement dans deux, trois ou cinq ans, comme dans l\u2019industrie manufacturi\u00e8re ou le commerce, mais bien plus loin, en raison de leur \u00e9chelle et de leur long\u00e9vit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n
Comment cette long\u00e9vit\u00e9 a-t-elle pu \u00eatre atteinte ?<\/h3>\n\n\n\n On peut retracer cette \u00e9volution \u00e0 travers des transformations techniques, telles que le passage du fer \u00e0 l\u2019acier dans la construction ferroviaire. Au lieu d\u2019\u00eatre remplac\u00e9s tous les douze mois, les rails pouvaient d\u00e9sormais durer cinq, dix, voire trente ans. Ce contr\u00f4le de l\u2019avenir rend possible ce que j\u2019appelle l\u2019\u00ab assetisation<\/em> \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la transformation de cet avenir en actifs pouvant \u00eatre n\u00e9goci\u00e9s et vendus dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\nLorsque nous faisons l\u2019histoire du capitalisme, nous avons tendance \u00e0 consid\u00e9rer les infrastructures comme des \u00e9l\u00e9ments dont le but est l\u2019efficacit\u00e9, l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration des processus de production par exemple. Cependant, d\u00e8s lors que l\u2019on reconna\u00eet que l\u2019attrait des infrastructures r\u00e9side dans leur capacit\u00e9 \u00e0 repousser les revenus plus loin dans le futur, il devient possible de les associer non plus \u00e0 la vitesse, mais aussi au retard et \u00e0 la lenteur. Les revenus projet\u00e9s plus loin dans le futur peuvent \u00eatre acquis avec une d\u00e9cote plus importante dans le pr\u00e9sent, et par cons\u00e9quent, l\u2019exc\u00e9dent qui peut \u00eatre extrait est plus important lorsque les infrastructures sont longues \u00e0 construire.<\/p>\n\n\n\nCe qui distingue les infrastructures des formes d\u2019activit\u00e9s ant\u00e9rieures fond\u00e9es sur l\u2019industrie manufacturi\u00e8re ou le commerce, c\u2019est leur durabilit\u00e9.<\/p>Timothy Mitchell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nCette acquisition du futur consiste donc \u00e0 r\u00e9aliser un gain en achetant le futur \u00e0 prix r\u00e9duit dans le pr\u00e9sent pour \u00eatre rembours\u00e9 int\u00e9gralement plus tard. Ce remboursement doit \u00e9galement couvrir le co\u00fbt de la d\u00e9cote initiale. Dans le cas des chemins de fer, lorsqu\u2019ils deviennent op\u00e9rationnels dix, quinze ou vingt ans plus tard, ils doivent couvrir non seulement leurs co\u00fbts d\u2019exploitation, mais aussi le co\u00fbt de ces cr\u00e9ances \u00e0 prix r\u00e9duit sur leurs revenus futurs. Ces co\u00fbts sont notamment support\u00e9s par des salaires plus bas pour les travailleurs et des prix plus \u00e9lev\u00e9s pour les utilisateurs. L\u2019histoire des infrastructures est donc une histoire de transfert des co\u00fbts vers ceux qui viendront plus tard, tout en permettant \u00e0 ceux du pr\u00e9sent de b\u00e9n\u00e9ficier de l\u2019acquisition de revenus futurs \u00e0 prix r\u00e9duit.<\/p>\n\n\n\n
Cette forme de retard pourrait donc \u00eatre, selon vous, au c\u0153ur du fonctionnement du capitalisme ?<\/h3>\n\n\n\n On entend g\u00e9n\u00e9ralement par \u00ab capital \u00bb un fonds accumul\u00e9 au fil du temps et r\u00e9investi dans le but de g\u00e9n\u00e9rer de la croissance. Par d\u00e9finition, on suppose qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un \u00e9l\u00e9ment qui fonctionne dans le but de se d\u00e9velopper. Dans les analyses \u00e9conomiques plus orthodoxes, le capital est souvent assimil\u00e9 aux \u00e9quipements ou \u00e0 la technologie qui permettent la croissance \u2014 la structure industrielle, par exemple. Ce fonds accumul\u00e9 est alors consid\u00e9r\u00e9 comme la source de la croissance future.<\/p>\n\n\n\n
L\u2019un des objectifs de mon ouvrage est de remettre en question cette fa\u00e7on de penser, tant en ce qui concerne la technologie que la croissance. Celle-ci est le moyen central pour comprendre et expliquer notre rapport au futur dans le syst\u00e8me capitaliste. Si l\u2019on consid\u00e8re le capital comme tir\u00e9 du futur, on s\u2019\u00e9loigne de la glorification de la technologie en tant que moteur central du capitalisme et de la croissance, celle-ci perdant \u00e9galement de sa centralit\u00e9 pour expliquer ce syst\u00e8me \u00e9conomique. On devient plus attentif aux fa\u00e7ons dont l\u2019acquisition de valeur du futur d\u00e9pend de processus qui ne sont souvent pas du tout technologiques, et qui peuvent \u00eatre mieux compris comme des formes de sabotage.<\/p>\n\n\n\n
Pouvez-vous d\u00e9tailler l\u2019exemple d\u2019Uber ?<\/h3>\n\n\n\n Les partisans d\u2019Uber affirment que le succ\u00e8s de l\u2019entreprise provient d’une avanc\u00e9e technologique majeure, mais l’entreprise n’a invent\u00e9 ni l’automobile, ni le GPS, ni le t\u00e9l\u00e9phone portable, ni la puce informatique, ni aucun des appareils dont elle d\u00e9pend. Sa valorisation extraordinaire reposait en grande partie sur sa capacit\u00e9 \u00e0 saper les alternatives. Elle a pouss\u00e9 ses concurrents, g\u00e9n\u00e9ralement des entreprises de taxi locales, \u00e0 la faillite en subventionnant les courses lors de sa phase de d\u00e9marrage, dans l’espoir qu’une fois ses concurrents \u00e9limin\u00e9s, elle pourrait pratiquer des tarifs bien plus \u00e9lev\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n
Il s’agit l\u00e0 d’un exemple de sabotage en tant que m\u00e9canisme central. Uber a \u00e9galement cherch\u00e9 \u00e0 affaiblir les r\u00e9seaux de transport public tels que les bus et les trains, qui \u00e9taient \u00e9galement des concurrents. Ses b\u00e9n\u00e9fices futurs d\u00e9pendaient bien de l\u2019\u00e9limination des alternatives \u00e0 son propre mod\u00e8le.\u00a0<\/p>\n\n\n\nL\u2019histoire des infrastructures est donc une histoire de transfert des co\u00fbts.<\/p>Timothy Mitchell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nQuant au retard, il est ici litt\u00e9ral : on constate que l’arriv\u00e9e d’entreprises comme Uber a accru la congestion dans les grandes villes. Son mod\u00e8le reposait sur l’invasion des centres-villes par des voitures \u00e0 la recherche de passagers. Il ne s’agissait pas d’une avanc\u00e9e technologique ; ce mod\u00e8le d\u00e9pendait de formes de retard et en engendrait de nouvelles.<\/p>\n\n\n\n
Vous retracez l\u2019histoire de la construction des barrages en \u00c9gypte, en sugg\u00e9rant que les syst\u00e8mes plus anciens et plus complexes \u00e9taient mieux adapt\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me du Nil. Votre approche s\u2019inscrit-elle dans cette tradition r\u00e9cente de l\u2019histoire des sciences, d\u00e9velopp\u00e9e notamment par David Edgerton, qui fait de la remise en cause de l\u2019innovation le paradigme central du progr\u00e8s ? <\/em><\/h3>\n\n\n\nJe fais r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 David Edgerton \u00e0 plusieurs reprises, et son livre Quoi de neuf ?<\/em> est extr\u00eamement important pour s\u2019\u00e9loigner de l\u2019id\u00e9e que le progr\u00e8s technologique constitue toujours une avanc\u00e9e, un v\u00e9ritable progr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\nJe consacre plus d\u2019un chapitre \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019\u00c9gypte, o\u00f9 j\u2019ai men\u00e9 des recherches approfondies, cherchant \u00e0 montrer comment les processus d\u00e9crits \u2013 tant par les fonctionnaires coloniaux que par les historiens modernes \u2013 comme des formes de progr\u00e8s ou de d\u00e9veloppement peuvent \u00eatre compris de mani\u00e8re tr\u00e8s diff\u00e9rente si l\u2019on pr\u00eate une attention particuli\u00e8re, d\u2019une part, \u00e0 ce qui se passait r\u00e9ellement sur le terrain et en quoi cela produisait des formes de retard, et, d\u2019autre part, aux inefficacit\u00e9s du nouveau syst\u00e8me qui a \u00e9t\u00e9 introduit.<\/p>\n\n\n\n
L’histoire des ouvrages d’irrigation en \u00c9gypte au XIXe si\u00e8cle a fait l’objet de nombreuses \u00e9tudes. Elle comprend la construction des nouveaux canaux, aliment\u00e9s par un fleuve dont le niveau a \u00e9t\u00e9 relev\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 des barrages, un processus qui a d\u00e9but\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rents moments au cours du XIXe si\u00e8cle et qui a abouti, dans un premier temps, \u00e0 la construction du premier barrage d’Assouan \u00e0 la fin de ce si\u00e8cle. Ces am\u00e9nagements sont g\u00e9n\u00e9ralement pr\u00e9sent\u00e9s comme des am\u00e9liorations pour deux raisons : premi\u00e8rement, ils auraient rendu le fleuve plus contr\u00f4lable, et deuxi\u00e8mement, ils ont permis de passer d\u2019une seule r\u00e9colte annuelle \u00e0 trois.<\/p>\n\n\n\n
J\u2019essaie de d\u00e9montrer que ces deux affirmations sont erron\u00e9es. Ces interventions ont en r\u00e9alit\u00e9 cr\u00e9\u00e9 un paysage vuln\u00e9rable aux inondations : en tentant d\u2019emp\u00eacher ou de d\u00e9tourner le fleuve par des canaux, des barrages et des digues, elles ont rendu le pays bien plus vuln\u00e9rable car le processus naturel par lequel les eaux de crue se r\u00e9pandaient dans les champs ne pouvait plus fonctionner.<\/p>\n\n\n\n
D\u00e8s lors, pourquoi ces changements ont-ils \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9s ?<\/h3>\n\n\n\n Il y avait une raison pr\u00e9cise \u00e0 cette transformation : l\u2019agriculture est pass\u00e9e d\u2019une grande diversit\u00e9 de cultures \u00e0 une production domin\u00e9e par la canne \u00e0 sucre et le coton, qui ne sont pas adapt\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9cologie du fleuve. De plus, leur production prend du temps, ce qui permet un processus de capitalisation plus efficace.<\/p>\n\n\n\n
En examinant les sources m\u00e9di\u00e9vales ainsi que les r\u00e9cits du XIXe si\u00e8cle, il appara\u00eet clairement que le fleuve a toujours \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 tout au long de l\u2019ann\u00e9e. On en tirait parti pendant les crues, puis on semait les cultures \u00e0 mesure que les eaux se retiraient, avant de cultiver d\u2019autres souches gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019irrigation \u00e0 partir de puits.<\/p>\n\n\n\n
Ces puits constituaient des \u00e9l\u00e9ments majeurs du paysage, bien qu\u2019invisibles depuis la surface. Ils mesuraient souvent plusieurs m\u00e8tres de largeur et de profondeur, ressemblant \u00e0 de grandes chambres souterraines dot\u00e9es d\u2019une petite ouverture. Ils avaient des toits en d\u00f4me, et c\u2019est par cette ouverture que l\u2019on installait une saqiya<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire une roue \u00e0 eau actionn\u00e9e par des animaux. Alors que les roues \u00e0 eau sont souvent repr\u00e9sent\u00e9es comme \u00e9tant situ\u00e9es le long du Nil, la plupart se trouvaient en r\u00e9alit\u00e9 au milieu des champs. Une fois les eaux de crue retir\u00e9es, ces puits \u00e9taient remis en \u00e9tat et utilis\u00e9s pour produire une deuxi\u00e8me r\u00e9colte et, si n\u00e9cessaire, une troisi\u00e8me.<\/p>\n\n\n\nUber n’a invent\u00e9 ni l’automobile, ni le GPS, ni le t\u00e9l\u00e9phone portable, ni la puce informatique, ni aucun des appareils dont elle d\u00e9pend. <\/p>Timothy Mitchell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nCela r\u00e9v\u00e8le une histoire \u00e9cologique du Nil totalement diff\u00e9rente, et met \u00e9galement en \u00e9vidence les d\u00e9g\u00e2ts caus\u00e9s par la pr\u00e9vention des crues, pr\u00e9sent\u00e9e comme un progr\u00e8s. La perte ne se limite pas \u00e0 l\u2019absence de limon, ce d\u00e9p\u00f4t s\u00e9dimentaire fin et fertilisant pour les terres, retenu par les barrages, ni au d\u00e9ficit de renouvellement des sols : des \u00e9cosyst\u00e8mes entiers d\u00e9pendaient de la crue. Par exemple, les poissons s\u2019\u00e9taient adapt\u00e9s pour frayer dans les champs inond\u00e9s. Lorsque les eaux se retiraient, la mise en place de filets aux points de drainage permettait de capturer de grandes quantit\u00e9s de poissons, tandis que les puits souterrains servaient de r\u00e9servoirs o\u00f9 les poissons restaient pi\u00e9g\u00e9s \u00e0 mesure que l\u2019eau se retirait. Les poissons constituaient la principale source de prot\u00e9ines pour la majorit\u00e9 des \u00c9gyptiens jusqu\u2019au XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n
Ce r\u00e9cit vise non seulement \u00e0 faire revivre une histoire \u00e9cologique diff\u00e9rente, mais aussi \u00e0 expliquer pourquoi ces syst\u00e8mes ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s. Cette transformation a \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9e par ce que j\u2019appelle la capitalisation de la vie au d\u00e9triment de l\u2019avenir. Certaines cultures pouvaient \u00eatre plus facilement transform\u00e9es et valoris\u00e9es en actifs, contrairement aux syst\u00e8mes agraires plus complexes.<\/p>\n\n\n\n
Le r\u00e9cit autour du \u00ab rivercide \u00bb rappelle ces \u00ab projets hauts-modernistes \u00bb d\u00e9crits par James C. Scott \u2014 sauf que, dans votre cas, ces projets ne sont pas motiv\u00e9s par la modernisation, mais par le profit, et ne sont pas n\u00e9cessairement port\u00e9s par l\u2019\u00c9tat. Comment percevez-vous cette distinction ?<\/h3>\n\n\n\n Il existe un parall\u00e8le avec certains des cas \u00e9tudi\u00e9s par James C. Scott, notamment en ce qui concerne les approches modernisatrices et les interventions men\u00e9es par l\u2019\u00c9tat. Cependant, je n\u2019associe effectivement pas en premier lieu ces processus \u00e0 une forme sp\u00e9cifique d\u2019\u00c9tat, car je m\u2019int\u00e9resse \u00e0 un ensemble plus large d\u2019acteurs, comprenant notamment les grands propri\u00e9taires terriens et les marchands. L\u2019\u00c9tat joue certes un r\u00f4le, mais ces transformations ne sont pas, \u00e0 mon sens, fondamentalement impuls\u00e9es par l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n
Dans ses derniers travaux, et en particulier dans In Praise of Floods<\/em>, publi\u00e9 peu avant que je termine la r\u00e9daction de mon propre livre, Scott aborde les syst\u00e8mes de crues, revenant sur ses recherches ant\u00e9rieures sur la Birmanie et les r\u00e9seaux fluviaux. Il apporte des \u00e9clairages tr\u00e8s pr\u00e9cieux sur la mani\u00e8re dont ces syst\u00e8mes sont perturb\u00e9s par la construction de barrages. Cependant, il ne relie pas ces processus \u00e0 l\u2019histoire de la capitalisation comme je le fais. Son travail reste avant tout une histoire \u00e9cologique, tandis que mon argumentation situe la transformation \u00e9cologique au sein d\u2019un processus plus large de capitalisation.<\/p>\n\n\n\nVous prenez le contrepied d\u2019une autre histoire : celle d\u2019une R\u00e9volution industrielle qui prend sa source en Angleterre, et qui se diffuse ensuite au monde occidental puis non-occidental. Faut-il \u00ab provincialiser \u00bb la R\u00e9volution industrielle ?<\/h3>\n\n\n\n De nombreux r\u00e9cits continuent de se concentrer sur la R\u00e9volution industrielle n\u00e9e en Europe, notamment dans le nord-ouest de l’Angleterre.<\/p>\n\n\n\n
Le premier point, que d\u2019autres ont \u00e9galement soulev\u00e9, est qu\u2019une fois le capital compris en termes de dette et de cr\u00e9dit, son histoire s\u2019\u00e9tend sur une p\u00e9riode beaucoup plus longue. En s\u2019appuyant sur des travaux tels que ceux de David Graeber, on peut observer un syst\u00e8me mondial reliant l\u2019Asie du Sud et de l\u2019Est, le monde islamique et la M\u00e9diterran\u00e9e, au sein duquel l\u2019Europe a longtemps occup\u00e9 une place relativement marginale. En introduisant cette id\u00e9e, on peut comprendre l\u2019\u00e9mergence de la vie technique et industrielle \u00e0 travers le prisme de l\u2019histoire mondiale.<\/p>\n\n\n\n
Le livre va plus loin, en avan\u00e7ant l\u2019id\u00e9e que la R\u00e9volution industrielle n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019un d\u00e9tour. Plut\u00f4t que de rechercher des innovations qui expliquent son \u00e9mergence, je sugg\u00e8re qu\u2019elle a r\u00e9sult\u00e9 d\u2019une s\u00e9rie de bouleversements survenus dans diff\u00e9rentes parties du monde \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n
Quelles sont ces perturbations ?<\/h3>\n\n\n\n La premi\u00e8re fut l’interruption des profits tir\u00e9s de la traite des esclaves et de la production fond\u00e9e sur l’esclavage, due aux r\u00e9voltes dans les soci\u00e9t\u00e9s esclavagistes, notamment, mais pas uniquement, en Ha\u00efti. Ces r\u00e9voltes ont perturb\u00e9 \u00e0 la fois la production et la circulation du cr\u00e9dit, puisque les personnes r\u00e9duites en esclavage \u00e9taient elles-m\u00eames consid\u00e9r\u00e9es comme une main-d’\u0153uvre future capitalis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n
Une deuxi\u00e8me perturbation s\u2019est produite en Inde, o\u00f9 la Compagnie des Indes orientales, une immense soci\u00e9t\u00e9 par actions tirant d\u2019\u00e9normes profits du commerce avec l\u2019Inde, a connu une transformation radicale apr\u00e8s avoir vaincu l\u2019Empire moghol et commenc\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des revenus par d\u2019autres moyens, notamment en taxant la population du Bengale plut\u00f4t qu\u2019en se contentant d\u2019\u00e9changer des marchandises. <\/p>\n\n\n\n
Une troisi\u00e8me perturbation est li\u00e9e \u00e0 l\u2019ascension de Napol\u00e9on et aux transformations plus larges du monde m\u00e9diterran\u00e9en, y compris les d\u00e9veloppements en \u00c9gypte \u00e0 la suite de l\u2019exp\u00e9dition fran\u00e7aise et l\u2019ascension de Muhammad Ali. Rappelons que l\u2019exp\u00e9dition de Napol\u00e9on en \u00c9gypte a en r\u00e9alit\u00e9 \u00e9t\u00e9 financ\u00e9e et encourag\u00e9e en r\u00e9ponse \u00e0 la perte d\u2019Ha\u00efti, la colonie la plus pr\u00e9cieuse de la France, et \u00e0 la tentative de recr\u00e9er un nouvel Ha\u00efti sur le Nil par la conqu\u00eate. Bien que cela ait \u00e9chou\u00e9, c\u2019est le d\u00e9but d\u2019\u00e9normes transformations dans le monde m\u00e9diterran\u00e9en.<\/p>\n\n\n\nLa R\u00e9volution industrielle n’a \u00e9t\u00e9 qu’un d\u00e9tour.<\/p>Timothy Mitchell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nCes bouleversements n\u2019ont pas donn\u00e9 lieu \u00e0 une innovation au sens habituel du terme ; ils ont plut\u00f4t impos\u00e9 une r\u00e9organisation des flux de cr\u00e9dit. La R\u00e9volution industrielle peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un d\u00e9tour qui a r\u00e9orient\u00e9 ces flux \u00e0 travers le commerce mondial du coton, reliant la production en Am\u00e9rique et en \u00c9gypte, la transformation industrielle en Europe et la consommation dans des r\u00e9gions telles que l\u2019Afrique de l\u2019Ouest, l\u2019Inde et les Cara\u00efbes. <\/p>\n\n\n\n
Ce qui est inhabituel, c\u2019est de situer le processus de fabrication \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres du lieu de production des mati\u00e8res premi\u00e8res, mais aussi \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres du lieu de consommation du produit fini. C\u2019est un \u00e9l\u00e9ment primordial, car la plupart des tissus en coton \u00e9taient vendus et port\u00e9s en Afrique de l\u2019Ouest, dans les Cara\u00efbes ou en Inde bien plus qu\u2019en Europe.<\/p>\n\n\n\n
Je ne conteste donc pas l\u2019importance de la R\u00e9volution industrielle, mais j\u2019estime qu\u2019il ne faut pas en chercher l\u2019origine dans le nord-ouest de l\u2019Angleterre. Son importance r\u00e9side dans la r\u00e9orientation de processus existants plut\u00f4t que dans leur cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n
Un concept clef de votre livre est celui de \u00ab technopolitique \u00bb. Vous d\u00e9crivez l\u2019essor du \u00ab monde des affaires \u00bb comme ayant \u00e9t\u00e9 en partie fa\u00e7onn\u00e9 par des structures technopolitiques. Ce terme cherche-t-il \u00e0 lier ensemble le politique et le technologique, dans une perspective hybride que l\u2019on pourrait rapprocher des th\u00e9ories de Bruno Latour ? <\/h3>\n\n\n\n Une grande partie de mon travail s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e au fil de conversations avec Bruno Latour et Michel Callon. Le premier chapitre sur Uber a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit parce que Bruno Latour n\u2019a eu de cesse de m\u2019encourager \u00e0 r\u00e9diger quelque chose sur mes id\u00e9es concernant le capitalisme. Il pr\u00e9parait le catalogue d\u2019une exposition qu\u2019il organisait \u00e0 Karlsruhe, en Allemagne. J\u2019ai \u00e9crit environ six pages sur Uber, et ce texte est devenu le point de d\u00e9part du premier chapitre du livre. Il offrait un moyen concis de r\u00e9sumer certaines des id\u00e9es plus g\u00e9n\u00e9rales, m\u00eame si celles-ci remontent \u00e0 bien plus loin. <\/p>\n\n\n\n
En ce qui concerne la technopolitique, les travaux de l\u2019\u00c9cole des Mines de Paris, men\u00e9s par des chercheurs tels que Latour et Callon et aujourd\u2019hui poursuivis par d\u2019autres, ont permis d\u2019envisager le technique et le scientifique sous un angle bien plus int\u00e9ressant, \u00e0 savoir comme des champs politiques \u2014 des champs dans lesquels se d\u00e9roule en r\u00e9alit\u00e9 une tr\u00e8s grande partie de notre vie politique. Ce n\u2019est pas seulement parce qu\u2019il existe des luttes politiques autour des technologies ou des d\u00e9veloppements scientifiques particuliers, mais parce que la configuration m\u00eame d\u2019un champ technique a un impact d\u00e9cisif sur la mani\u00e8re dont la politique elle-m\u00eame devient possible.<\/p>\n\n\n\n
J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9 cet argument auparavant, notamment dans mon ouvrage Carbon Democracy<\/em>, o\u00f9 je montrais non pas que le charbon d\u00e9termine un type de politique et le p\u00e9trole un autre, mais que si l\u2019on veut comprendre les processus politiques, il faut consid\u00e9rer la technologie non pas comme une sph\u00e8re distincte qui influence ensuite ce qu\u2019on appelle le politique, mais comme faisant partie des processus par lesquels le politique lui-m\u00eame prend forme et se construit.<\/p>\n\n\n\nPour saisir cette interconnexion, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 utiliser le terme \u00ab technopolitique \u00bb dans des travaux ant\u00e9rieurs, notamment Rule of Experts<\/em>, o\u00f9 il jouait d\u00e9j\u00e0 un r\u00f4le central, et il reste au c\u0153ur de mes ouvrages les plus r\u00e9cents. Cette approche repose sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019il ne faut pas se contenter d\u2019int\u00e9grer la dimension technique dans les explications sociales ou politiques, mais qu\u2019il faut refuser de se laisser intimider par l\u2019expertise technique. Les r\u00e9cits du monde collectif doivent \u00eatre autant des r\u00e9cits de la technique que des r\u00e9cits de l\u2019\u00e9conomie ou de la politique.<\/p>\n\n\n\nVotre ouvrage fait \u00e9galement appel \u00e0 l\u2019histoire de la discipline \u00e9conomique. Comment d\u00e9finiriez-vous \u00ab l\u2019\u00e9conomie \u00bb, en tant que discipline mais \u00e9galement en tant qu\u2019objet ?<\/h3>\n\n\n\n Afin de d\u00e9velopper ces arguments sur le capital et le capitalisme en tant que modes de capture de l\u2019avenir, il a fallu entrer dans les d\u00e9tails de l\u2019histoire du cr\u00e9dit et de la monnaie. La difficult\u00e9 r\u00e9side dans le fait que la plupart des r\u00e9cits conventionnels sur la monnaie, y compris ceux de l\u2019\u00e9conomie dominante, la traitent comme l\u2019oppos\u00e9 du r\u00e9el. Il est suppos\u00e9 y avoir une \u00e9conomie r\u00e9elle et une \u00e9conomie mon\u00e9taire, ou un monde de la production et un monde de la finance, consid\u00e9r\u00e9s comme distincts.<\/p>\n\n\n\nLa configuration m\u00eame d’un champ technique a un impact d\u00e9cisif sur la mani\u00e8re dont la politique elle-m\u00eame devient possible.<\/p>Timothy Mitchell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nDans ces discours, on part g\u00e9n\u00e9ralement du principe que la finance est au service de la production ou du r\u00e9el. Mais lorsque j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re dont ces processus fonctionnent r\u00e9ellement, cette distinction m\u2019a sembl\u00e9 peu pertinente. Si la finance consiste \u00e0 s\u2019approprier l\u2019avenir, si le cr\u00e9dit ou la monnaie sont toujours cr\u00e9\u00e9s sous la forme d\u2019une cr\u00e9ance sur l\u2019avenir, alors cette cr\u00e9ance n\u2019est jamais purement financi\u00e8re. Elle d\u00e9pend d\u2019arrangements juridiques, car une action, par exemple, doit \u00eatre constitu\u00e9e en tant que forme de propri\u00e9t\u00e9, en tant qu\u2019entit\u00e9 juridique. Elle d\u00e9pend \u00e9galement des syst\u00e8mes de gouvernement et de maintien de l\u2019ordre qui garantissent ce contr\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n
Avez-vous un exemple pour illustrer votre pens\u00e9e ?<\/h3>\n\n\n\n Le logement en est un. Lorsqu\u2019un projet immobilier est d\u00e9velopp\u00e9, ce qui est vendu n\u2019est pas simplement un immeuble ou un appartement, mais une cr\u00e9ance sur la valeur future de ce bien. Cette cr\u00e9ance d\u00e9pend des r\u00e9glementations sur l\u2019utilisation du b\u00e2timent \u2014 lois de zonage, r\u00e8gles d\u2019urbanisme, organisation des quartiers, exclusion de certaines populations \u2014 ainsi que des infrastructures et des syst\u00e8mes de maintien de l\u2019ordre et d\u2019application de la loi. Elle implique des ordres juridiques, des formes de maintien de l\u2019ordre, la construction de structures urbaines ou d’entreprises. Il n\u2019y a donc pas de distinction significative entre la finance et ce qu\u2019on appelle l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n
Dans le m\u00eame temps, cette distinction est constamment op\u00e9r\u00e9e, m\u00eame par des analystes chevronn\u00e9s ; il est donc \u00e9galement important de comprendre comment elle fonctionne. Il ne faut pas simplement la rejeter, mais se demander comment sa signification se construit. Cela me ram\u00e8ne \u00e0 des travaux que j\u2019ai men\u00e9s auparavant, notamment dans le cadre de collaborations avec Michel Callon, ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019argument selon lequel \u00ab l\u2019\u00e9conomie \u00bb elle-m\u00eame est une invention relativement r\u00e9cente. Le mot existait auparavant, mais il d\u00e9signait la prudence ou une gestion avis\u00e9e. Ce n\u2019est qu\u2019au XXe si\u00e8cle, en particulier pendant l\u2019entre-deux-guerres puis apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, que \u00ab l\u2019\u00e9conomie \u00bb en tant qu\u2019objet \u00e9merge comme un objet distinct et mesurable, rendu possible par de nouvelles formes de calcul telles que le PIB. Dans cet ouvrage, je relie cette histoire \u00e0 celle de la finance et de la financiarisation.<\/p>\n\n\n\n
Jonathan Levy, s\u2019inspirant de Keynes, soutient que le temps et l\u2019espace sont deux moyens de surmonter les contraintes pesant sur la demande \u2013 un cadre qu\u2019Arnaud Orain d\u00e9crit comme le \u00ab capitalisme de la finitude \u00bb, fond\u00e9 sur la concurrence entre \u00c9tats et l\u2019expansion spatiale. Trouvez-vous cette distinction utile ?<\/h3>\n\n\n\n D’une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, oui. Je trouve les travaux de Jonathan Levy extr\u00eamement utiles, et il existe de nombreux parall\u00e8les entre ses arguments et ceux que je d\u00e9veloppe dans ce livre. Il existe toutefois une approche plus ancienne de l’expansion spatiale et temporelle, associ\u00e9e notamment aux travaux de chercheurs comme David Harvey, qui consid\u00e8re que le capitalisme traverse des crises suivies de phases d’expansion, souvent spatiales.<\/p>\n\n\n\n
Je vois les choses d\u2019une mani\u00e8re diff\u00e9rente. Les th\u00e9ories classiques de l\u2019imp\u00e9rialisme \u2014 celles de Hobson, L\u00e9nine ou Rosa Luxemburg \u2014 con\u00e7oivent l\u2019expansion comme une r\u00e9ponse \u00e0 la suraccumulation, \u00e0 un exc\u00e8s de capital qui ne trouve pas de demande suffisante sur le march\u00e9 int\u00e9rieur et cherche donc des d\u00e9bouch\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n
Cette interpr\u00e9tation repose sur l\u2019id\u00e9e que le capital est quelque chose qui s\u2019accumule \u00e0 partir du pass\u00e9. Si l\u2019on consid\u00e8re au contraire le capital comme quelque chose puis\u00e9 dans l\u2019avenir, ce cadre ne tient pas. Dans le cas de l\u2019\u00c9gypte du XIXe si\u00e8cle, par exemple, ce que l\u2019on observe n\u2019est pas l\u2019absorption d\u2019un surplus de capital, mais la cr\u00e9ation de nouvelles opportunit\u00e9s de cr\u00e9dit et de nouvelles revendications sur l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n
Je ne pense donc pas que l\u2019id\u00e9e d\u2019une expansion g\u00e9ographique servant de soupape de s\u00e9curit\u00e9 pour le capital exc\u00e9dentaire explique de mani\u00e8re ad\u00e9quate ce qui se passe. Cela ne signifie pas que cette expansion n\u2019a pas eu lieu ou qu\u2019elle n\u2019est pas souvent source d\u2019exploitation, mais il est n\u00e9cessaire \u00e0 mes yeux d\u2019adopter une conceptualisation diff\u00e9rente. Le capital ne cherche pas de d\u00e9bouch\u00e9s pour ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 accumul\u00e9 ; il recherche de nouvelles opportunit\u00e9s de capitalisation.<\/p>\n\n\n\n
On peut comprendre l\u2019\u00e9conomie non pas comme un objet, mais comme un processus, que vous appelez \u00ab \u00e9conomisation \u00bb, et qui appara\u00eet comme une nouvelle forme de gouvernementalit\u00e9, dans une veine foucaldienne. Que permet une telle analyse ?<\/h3>\n\n\n\n Il existe d\u00e9j\u00e0 de nombreuses critiques importantes de la croissance, notamment des arguments en faveur de la croissance verte et, plus significativement, de la d\u00e9croissance. Ma contribution consiste \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019\u00e9conomie, en m\u2019inspirant en partie de Foucault, comme un mode de gouvernance. J\u2019utilise des termes tels que \u00ab \u00e9conomentalit\u00e9 \u00bb et, dans le dernier chapitre, \u00ab l\u2019EconoCon \u00bb, pour saisir comment l\u2019\u00e9conomie fonctionne non seulement comme un objet mais comme une mani\u00e8re de gouverner. <\/p>\n\n\n\n
Il s’agit de comprendre comment l’\u00e9conomie a \u00e9t\u00e9 rendue mesurable en tant qu’objet. Cela a n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9cider ce qu’il fallait inclure et ce qu’il fallait exclure. Les formes de travail non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, telles que les t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res, ont \u00e9t\u00e9 exclues, tout comme de nombreux co\u00fbts environnementaux. Parall\u00e8lement, certaines d\u00e9penses \u2014 en particulier les d\u00e9penses militaires \u2014 ont \u00e9t\u00e9 incluses et comptabilis\u00e9es comme positives. <\/p>\n\n\n\n
Dans le dernier chapitre, je reviens donc sur la question de l\u2019\u00e9conomie et de sa croissance, pour montrer le caract\u00e8re r\u00e9cent de l\u2019organisation de la vie politique autour de cet objet appel\u00e9 l\u2019\u00e9conomie. La croissance prend \u00e9galement une autre dimension : elle est l\u2019instrument de cette mani\u00e8re de gouverner, et non plus seulement un objet qu\u2019il nous suffirait de red\u00e9finir ou d\u2019abandonner pour \u00e9chapper \u00e0 la situation actuelle.<\/p>\n\n\n\n
Avant la Seconde Guerre mondiale, il \u00e9tait difficile de mesurer une entit\u00e9 telle que l\u2019\u00e9conomie nationale, en partie \u00e0 cause du probl\u00e8me pos\u00e9 par la prise en compte des d\u00e9penses li\u00e9es \u00e0 des activit\u00e9s destructrices ou source de gaspillage. La planification en temps de guerre a chang\u00e9 la donne, car elle exigeait de comptabiliser la production d\u2019armes. Cette logique a ensuite \u00e9t\u00e9 \u00e9tendue au temps de paix et int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la mesure de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique. Comme nous le constatons aujourd\u2019hui avec la guerre am\u00e9ricano-isra\u00e9lienne contre l\u2019Iran et les demandes de l\u2019administration am\u00e9ricaine visant \u00e0 augmenter ses d\u00e9penses militaires de 50 % suppl\u00e9mentaires, pour atteindre 1 500 milliards, et \u00e0 exiger que les autres membres de l\u2019OTAN fassent de m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n
Vous affirmez que \u00ab l\u2019\u00e9conomisation de la vie politique int\u00e9rieure dans les pays industrialis\u00e9s d\u00e9pendait de l\u2019externalisation de l\u2019\u00e9nergie \u00bb. Que voulez-vous dire par l\u00e0 ?<\/h3>\n\n\n\n Cet argument est en partie n\u00e9 d\u2019une r\u00e9flexion sur le contexte politique d\u2019\u00e9v\u00e9nements tels que l\u2019invasion am\u00e9ricaine de l\u2019Irak. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, on avan\u00e7ait souvent qu\u2019il existait un lien sp\u00e9cifique entre le p\u00e9trole et l\u2019absence de d\u00e9mocratie au Moyen-Orient. On pourrait \u00e9laborer le m\u00eame argument \u00e0 partir des attaques am\u00e9ricaines contre l\u2019Iran : les \u00c9tats-Unis voulaient se positionner comme un \u00c9tat d\u00e9mocratique dont l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9tait de renverser d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre les r\u00e9gimes malfaisants, en provoquant un changement de r\u00e9gime. Il est clair que cela relevait davantage d\u2019un pr\u00e9texte que d\u2019un v\u00e9ritable motif, que ce soit pour la guerre de 2003 ou celle de 2026.<\/p>\n\n\n\nLe capital ne cherche pas de d\u00e9bouch\u00e9s pour ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 accumul\u00e9 ; il recherche de nouvelles opportunit\u00e9s de capitalisation.<\/p>Timothy Mitchell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nL’un des arguments que j’ai avanc\u00e9s \u00e9tait que le passage du charbon au p\u00e9trole a permis aux pays industrialis\u00e9s de d\u00e9localiser les cons\u00e9quences politiques de la production d’\u00e9nergie et, en particulier, de mettre fin \u00e0 une p\u00e9riode ant\u00e9rieure qui s’est \u00e9tendue des ann\u00e9es 1870 aux ann\u00e9es 1970, durant laquelle la production d’\u00e9nergie, alors centr\u00e9e sur le charbon, \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 un moteur des processus de d\u00e9mocratisation. Les syst\u00e8mes \u00e9nerg\u00e9tiques fond\u00e9s sur le charbon ont rendu les \u00c9tats occidentaux vuln\u00e9rables aux revendications des travailleurs, ce qui a contribu\u00e9 \u00e0 la d\u00e9mocratisation. Le p\u00e9trole, en revanche, pouvait \u00eatre produit dans des r\u00e9gions o\u00f9 les mouvements ouvriers \u00e9taient plus faciles \u00e0 r\u00e9primer, souvent avec le soutien de puissances ext\u00e9rieures. Il \u00e9tait donc beaucoup plus difficile que des revendications d\u00e9mocratiques \u00e9mergent de la politique de la production \u00e9nerg\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n
Enfin, vous avancez que \u00ab l\u2019\u00e9conomie est une mani\u00e8re sp\u00e9cifique de produire l\u2019effet du monde mat\u00e9riel par opposition \u00e0 sa repr\u00e9sentation \u00bb. En quoi cette compr\u00e9hension pourrait-elle nous aider \u00e0 d\u00e9velopper une relation moins pr\u00e9datrice avec l\u2019avenir ?<\/h3>\n\n\n\n \u00c0 plusieurs reprises dans l\u2019ouvrage, je fais r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des mouvements politiques qui ont mis en \u00e9vidence la mani\u00e8re dont ces processus de capitalisation, en particulier par le biais de la propri\u00e9t\u00e9, appauvrissent les gens. Le logement en est un exemple clef. Il s\u2019agit de la principale forme d\u2019endettement personnel dans de nombreux pays, notamment aux \u00c9tats-Unis et en Angleterre, et il est d\u00e9sormais courant qu\u2019une part importante du revenu des m\u00e9nages soit consacr\u00e9e aux frais de logement.<\/p>\n\n\n\n
Il existe une longue histoire d\u2019approches alternatives, depuis les penseurs du XIXe si\u00e8cle tels qu\u2019Henry George, en passant par le mouvement des cit\u00e9s-jardins, jusqu\u2019aux exp\u00e9riences socialistes du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, puis aux politiques de logement social-d\u00e9mocrates. Il existe \u00e9galement des initiatives contemporaines, souvent \u00e0 petite \u00e9chelle, visant \u00e0 d\u00e9velopper des modes alternatifs d\u2019organisation du logement afin qu\u2019il ne serve pas de lieu d\u2019extraction sp\u00e9culative du futur.<\/p>\n\n\n\n
La premi\u00e8re \u00e9tape consiste \u00e0 comprendre comment ces syst\u00e8mes fonctionnent : comment ils r\u00e9partissent les co\u00fbts dans le temps et font peser des charges sur les g\u00e9n\u00e9rations futures, que ce soit \u00e0 long terme, comme dans le cas du changement climatique, ou sous la forme de dettes \u00e0 plus court terme qui affecteront les populations au cours des prochaines ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n
Les march\u00e9s de l\u2019\u00e9nergie en sont un autre exemple. Le p\u00e9trole n\u2019est plus simplement n\u00e9goci\u00e9 comme une marchandise physique. Depuis les ann\u00e9es 1980, et surtout avec la d\u00e9r\u00e9glementation financi\u00e8re des ann\u00e9es 2000, il est devenu l\u2019objet d\u2019une sp\u00e9culation \u00e0 grande \u00e9chelle. Aujourd\u2019hui, pour chaque baril de p\u00e9trole livr\u00e9 physiquement, une quantit\u00e9 d\u2019autres est n\u00e9goci\u00e9e sur les march\u00e9s \u00e0 terme. Cela cr\u00e9e tout un appareil de profits fond\u00e9 non seulement sur les hausses de prix attendues, mais aussi sur la volatilit\u00e9 elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n
Comprendre comment le monde s\u2019est organis\u00e9 autour de ces principes permet de commencer \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 des alternatives, qui ne prendront probablement pas la forme d\u2019une solution globale unique. Elles \u00e9mergeront dans des domaines sp\u00e9cifiques \u2013 le logement, l\u2019\u00e9nergie et d\u2019autres \u2013 o\u00f9 l’on devrait trouver des moyens de les organiser de sorte qu\u2019ils ne fonctionnent plus comme des m\u00e9canismes de captation \u00e0 grande \u00e9chelle de l\u2019avenir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"
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