{"id":354787,"date":"2026-08-27T06:00:00","date_gmt":"2026-08-27T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=354787"},"modified":"2026-08-26T23:05:01","modified_gmt":"2026-08-26T21:05:01","slug":"dronophobie-enquete-sur-le-mal-du-xxie-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/08\/27\/dronophobie-enquete-sur-le-mal-du-xxie-siecle\/","title":{"rendered":"Dronophobie : enqu\u00eate sur le mal du XXIe si\u00e8cle"},"content":{"rendered":"\n
Pour pr\u00e9parer votre rentr\u00e9e, testez\u00a0<\/em>le Grand Continent. Les id\u00e9es et les analyses qu\u2019on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bient\u00f4t partout. Dans votre bo\u00eete mail\u00a0\u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Le fusil \u00e0 pompe s’est encore enray\u00e9, et l’on se demande si les soldats qui attendent leur tour \u00e0 l’or\u00e9e du bois ne se posent pas tous la m\u00eame question : que se passerait-il si la cible n’\u00e9tait pas une assiette orange vive propuls\u00e9e dans les airs d’un terrain d’entra\u00eenement de la r\u00e9gion de Kharkiv, mais un v\u00e9ritable drone russe charg\u00e9 d’explosifs ? Les quelques secondes que \u00ab Rybak \u00bb passe \u00e0 agiter fr\u00e9n\u00e9tiquement la culasse pour \u00e9jecter une cartouche semblent soudain durer une \u00e9ternit\u00e9. Quelques semaines plus t\u00f4t, le premier contact des recrues avec un drone, alors un simple Mavic lanc\u00e9 pour un entra\u00eenement, les avait pris par surprise : peu l’imaginaient aussi rapide et agile, bien loin de la parabole pr\u00e9visible dessin\u00e9e dans les airs par le plateau de ball-trap.<\/p>\n\n\n\n Mais le drone domine la guerre, tout le monde cherche des parades \u00e0 tous les niveaux, et le nuage de grenaille du fusil \u00e0 pompe a la faveur de nombreux soldats sur le front. Autant alors l’enseigner \u00e0 ces hommes r\u00e9cemment mobilis\u00e9s et bient\u00f4t destin\u00e9s au front : il ne leur reste qu’une journ\u00e9e d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la lutte anti-drones, puis une marche de trois jours comme examen final.<\/p>\n\n\n\n\n Un par un, ils se succ\u00e8dent donc dans une gorge de ce terrain d’entra\u00eenement vallonn\u00e9 et empoignent pour la premi\u00e8re fois cette arme de conception isra\u00e9lienne et de fabrication ukrainienne. Les cartouches sont sp\u00e9cifiquement con\u00e7ues pour la lutte anti-drones. Les bo\u00eetes qui les contiennent affichent, avec un certain optimisme, l’image d’un drone russe \u00e0 longue port\u00e9e. L’arme est en fait pens\u00e9e pour abattre ces petits engins \u00e0 faible port\u00e9e qui pullulent sur le champ de bataille, plut\u00f4t que les Shahed de 2,50 m\u00e8tres d’envergure qui s’abattent r\u00e9guli\u00e8rement sur les villes de l’arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n\n \u00c0 la man\u0153uvre derri\u00e8re le lanceur de ball-trap, \u00ab Santa \u00bb a doctement expliqu\u00e9 aux hommes comment et quand utiliser cette arme. L’enrayement r\u00e9p\u00e9t\u00e9 est, reconna\u00eet-il, un probl\u00e8me. S’il devait lui-m\u00eame repartir au front, l’instructeur n’h\u00e9siterait pas et garderait sa kalachnikov.<\/p>\n\n\n\n\n\n Avec une lenteur suppliciante, la guerre est arriv\u00e9e aux portes des deux derni\u00e8res grandes villes du Donbass encore sous contr\u00f4le ukrainien. Il n’y a pas si longtemps, des hommes comme ceux de la 28e brigade s’entra\u00eenaient encore dans les carri\u00e8res noy\u00e9es des abords de Kramatorsk. L’entra\u00eenement se d\u00e9roule d\u00e9sormais \u00e0 plusieurs dizaines de kilom\u00e8tres de l\u00e0, loin des villes peu \u00e0 peu transform\u00e9es en champs de bataille. Le 21 ao\u00fbt, l’administration ukrainienne de la r\u00e9gion de Donetsk a officiellement class\u00e9 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> les villes de Sloviansk et de Kramatorsk comme \u00ab zones de combat \u00bb. Plusieurs dizaines de milliers de personnes vivent encore \u00e0 Kramatorsk et dans la ville voisine de Sloviansk. Caf\u00e9s, restaurants et salons de coiffure continuaient de tourner cet \u00e9t\u00e9 et de servir une client\u00e8le de plus en plus masculine et militaire. Dans ce purgatoire si particulier, plus vraiment \u00e0 l’arri\u00e8re mais pas encore tout \u00e0 fait au front, la menace du drone domine les esprits.<\/p>\n\n\n\n Elle n’est pourtant peut-\u00eatre pas, en cet \u00e9t\u00e9 2026, la plus potentiellement d\u00e9vastatrice. Un drone FPV (pour \u00ab First Person View \u00bb, lorsqu’une cam\u00e9ra mont\u00e9e sur le drone permet \u00e0 l’op\u00e9rateur de voir le point de vue de l’appareil) est charg\u00e9 de quelque trois kilos d’explosifs, et peut \u00eatre d\u00e9truit de diff\u00e9rentes mani\u00e8res : un filet peut l’emp\u00eatrer, un syst\u00e8me de brouillage peut le mettre au sol et une balle de Kalachnikov ou de fusil \u00e0 pompe peut l’abattre en vol. Cette menace est bien diff\u00e9rente de celle d’une bombe planante de 250 ou 500 kilos, capable de raser un b\u00e2timent entier et contre laquelle aucune d\u00e9fense n’existe pour l’instant. Lanc\u00e9es \u00e0 plusieurs dizaines de kilom\u00e8tres du front par des chasseurs russes hors de port\u00e9e des syst\u00e8mes anti-a\u00e9riens ukrainiens, ces bombes s’\u00e9crasent tous les jours sur le Donbass, provoquant un grondement r\u00e9gulier et levant des colonnes de fum\u00e9e \u00e0 l’horizon.<\/p>\n\n\n\n\n Mais si la bombe planante est une arme redoutable, le drone est la seule pr\u00e9sence permanente. Si la bombe d\u00e9truit, le drone FPV \u2014 et la simple menace de sa pr\u00e9sence \u2014 transforme imm\u00e9diatement l’environnement. La toile de filets anti-drones qui s’est \u00e9tendue dans la ville \u00e0 partir du printemps, et qui prolonge ses mailles sur plusieurs dizaines de kilom\u00e8tres le long des axes permettant d’entrer et de sortir de Kramatorsk et Sloviansk, en est l’illustration visuelle la plus flagrante. On trouve un pyl\u00f4ne tous les quatre ou cinq m\u00e8tres et ces filets (souvent des filets de p\u00eache arriv\u00e9s de Bretagne, d’Italie ou encore des Pays-Bas) sont tendus pour former des tunnels. Les constructions sont fragiles et la routine du conducteur dans la r\u00e9gion implique aussi de croiser r\u00e9guli\u00e8rement des soldats install\u00e9s sur des \u00e9chafaudages pour faire ce que l’un d’entre eux qualifie avec un sourire de \u00ab travail d’orf\u00e8vre \u00bb. Le filet ne cesse de s’ab\u00eemer, mais rarement \u00e0 cause de l’action de l’ennemi : ce sont plut\u00f4t le vent, les branchages qui s’accumulent sur la canop\u00e9e ou une voiture peut-\u00eatre qui s’est \u00e9cras\u00e9e contre l’un des pyl\u00f4nes. Il faut alors grimper et, \u00e0 coups de colsons, retisser soigneusement cette immense toile. Au pied de l\u2019\u00e9chafaudage, un homme scrute le ciel, sa kalachnikov le plus souvent appuy\u00e9e contre une palissade avoisinante.<\/p>\n\n\n\n\n Le tunnel du filet anti-drones marque l’entr\u00e9e d’un espace qui n’est pas celui de la ligne de front. Le drone y est encore, peut-\u00eatre plus pour longtemps, intermittent.<\/p>\n\n\n\n Le front n’est pas l\u00e0 o\u00f9 les filets anti-drones tiennent et prot\u00e8gent, mais l\u00e0 o\u00f9 ils pendent en lambeaux inutiles, ayant \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9s \u00e0 de multiples reprises dans des environnements trop expos\u00e9s pour qu’on puisse y envoyer des soldats les r\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n Dans cet espace interm\u00e9diaire, o\u00f9 le filet anti-drone constitue une protection contre une menace r\u00e9elle mais pas encore accablante, la pr\u00e9sence du drone vient d’abord entraver et \u00e9touffer le mouvement. En effet, c’est surtout celui des v\u00e9hicules que le pilote de drone cherche \u00e0 contr\u00f4ler, et c’est donc de celui-ci que d\u00e9coule le risque. Se d\u00e9placer devient alors une source de r\u00e9flexion. Ai-je vraiment besoin de prendre la voiture aujourd’hui ? D’emprunter ces quelques kilom\u00e8tres de route entre Sloviansk et Kramatorsk, qui sont le plus souvent surveill\u00e9s par des drones de reconnaissance russes ? Evgueni Pavenko, pasteur protestant de Kramatorsk qui a d\u00e9j\u00e0 connu, il y a quelques mois, la frappe d\u2019un drone sur un train, raconte avec un sourire nerveux comment le drone en vient \u00e0 dominer : croiser les restes calcin\u00e9s d’une voiture, entendre le bourdonnement d’un drone FPV et courir, courir pour se cacher durant des moments encore suffisamment espac\u00e9s pour permettre un semblant de vie normale entre deux frappes. La menace ne grandit pas de mani\u00e8re \u00e9gale et les quartiers les plus proches du front sont aussi les plus expos\u00e9s. L’administration de Kramatorsk a ainsi cess\u00e9 la collecte des d\u00e9chets dans plusieurs zones du sud et de l’est de la ville au cours de l’\u00e9t\u00e9, car le risque de frappe de drone y est devenu trop \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n\n\n\n\n M\u00eame le filet, devenu symbole visuel de l’emprise du drone sur l’espace et l’esprit, n’est pas une panac\u00e9e : \u00ab \u00c7a n’arr\u00eate qu’un FPV, un Lancet va tranquillement passer au travers \u00bb, grogne un soldat au bord d’une route, occup\u00e9 \u00e0 tenir l’\u00e9chafaudage branlant sur lequel l’un de ses hommes r\u00e9pare un filet. En ville, il faut aussi laisser des ouvertures devant chaque maison, immeuble ou croisement : autant d’endroits par lesquels un drone peut facilement s’introduire. Et un couloir totalement herm\u00e9tique peut se transformer en pi\u00e8ge mortel si un drone parvient malgr\u00e9 tout \u00e0 y entrer, emp\u00eachant alors toute fuite des v\u00e9hicules sur la route. \u00ab Mais enfin, on se sent quand m\u00eame plus l\u00e9ger en rentrant sur une route avec ces filets \u00bb, lance un sapeur. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de lui, un autre l’interrompt : \u00ab Enfin, \u00e7a d\u00e9pend\u2026 Certains vont voir le filet et se disent : \u201cBon, \u00e7a veut dire que les drones volent par ici\u2026\u201d \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le silence se fait soudain dans la p\u00e9nombre du salon, la conversation est interrompue par le mouvement sur l’imposant \u00e9cran de ce poste de commandement de bataillon install\u00e9 dans une bicoque anonyme de Kramatorsk. Un flux vid\u00e9o unique est venu remplacer la dizaine d’images en direct de drones provenant du front de Kostiantynivka. Confortablement install\u00e9s sur un divan, \u00ab Kuma \u00bb, un navigateur de 35 ans, \u00ab Balkan \u00bb, un pilote de 26 ans, et \u00ab Pasitchnik \u00bb, un sapeur de 29 ans, observent en professionnels la man\u0153uvre d’un de leurs coll\u00e8gues, sans doute lui aussi install\u00e9 quelque part dans Kramatorsk. <\/p>\n\n\n\n Sur l’image en noir et blanc, le drone survole une route d\u00e9serte, puis descend doucement au-dessus d’une rang\u00e9e d’arbres. On devine le pilote r\u00e9fl\u00e9chir quelques instants, son navigateur lui indiquant peut-\u00eatre la cible de cette mission : une position retranch\u00e9e russe compos\u00e9e de sable et de rondins de bois qui d\u00e9passent l\u00e9g\u00e8rement du bosquet. Le drone descend et se pose nonchalamment sur l’un des rondins. Quelques flammes apparaissent avant que l’image ne soit coup\u00e9e. On n’a vu personne sur ces images d’une position russe et \u00ab Balkan \u00bb ne pense pas que les pilotes eux-m\u00eames savaient si la position \u00e9tait occup\u00e9e ou non. Quoi qu’il en soit, une casemate de d\u00e9truite, c’est une opportunit\u00e9 en moins de se cacher et de se reposer pour les groupes d’assaut russes tentant de d\u00e9passer Kostiantynivka, \u00e0 20 kilom\u00e8tres au sud.<\/p>\n\n\n\n Kuma, Balkan et Pasitchnik (dont le nom de guerre \u00ab apiculteur \u00bb fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 sa profession dans le civil) combattent l\u00e0 o\u00f9 les filets anti-drones ont depuis longtemps perdu toute utilit\u00e9. Ils vivent lors de ces rotations avec le drone comme pr\u00e9sence constante et lancinante. Leur statut de membres d’\u00e9quipage de drones en fait des cibles privil\u00e9gi\u00e9es pour les pilotes russes. Pour se rendre sur leur position, non loin de la ville de Kostiantynivka, ils ont, comme beaucoup, abandonn\u00e9 les v\u00e9hicules, m\u00eame blind\u00e9s et cintr\u00e9s de cages de m\u00e9tal, que les pilotes visent en priorit\u00e9. C’est en scooter \u00e9lectrique qu’ils descendent cette route jonch\u00e9e de carcasses de v\u00e9hicules calcin\u00e9s et encore quadrill\u00e9e de filets anti-drones d\u00e9chir\u00e9s et inutiles. Ils doublent r\u00e9guli\u00e8rement des robots sur roues charg\u00e9s de munitions ou de vivres, qu’ils rangent sur le c\u00f4t\u00e9 pour \u00e9viter un v\u00e9hicule revenant \u00e0 tombeau ouvert du front. Le scooter a l’avantage d’\u00eatre plus discret qu’un v\u00e9hicule \u00e0 quatre roues, tout en \u00e9tant bien plus rapide et moins fatigant qu’une marche \u00e0 pied. Le drone a transform\u00e9 l’environnement et le mouvement. Il remod\u00e8le aussi l’esprit de tous ceux qui vivent sous sa surveillance. Pasitchnik n’h\u00e9site pas quand on lui demande s’il consid\u00e8re l’artillerie comme plus ou moins stressante que la frappe de drone : \u00ab Beaucoup moins, bien s\u00fbr. L’obus est aveugle, il ira s’\u00e9craser \u00e0 une centaine de m\u00e8tres de vous la plupart du temps, et dans tous les cas, il ne vous poursuivra pas. \u00bb<\/p>\n\n\n\n En effet, le drone a industrialis\u00e9 la traque, une activit\u00e9 guerri\u00e8re autrefois r\u00e9serv\u00e9e aux snipers et \u00e0 de petits groupes de commandos. Il est \u00e9minemment personnel, chaque attaque \u00e9tant men\u00e9e avec la conscience directe qu’il y a derri\u00e8re un pilote qui observe, dirige et s’adapte. Le missile ou l’obus ne visent que des coordonn\u00e9es, alors que le drone et l’homme qui le dirige visent une personne. Un pilote qui n’a pas trouv\u00e9 sa cible peut, avant de tomber \u00e0 court de batterie, jeter son drone sur la premi\u00e8re voiture venue. Un drone peut p\u00e9n\u00e9trer d\u00e9licatement par la fen\u00eatre d’un immeuble, regarder \u00e0 gauche et \u00e0 droite, prendre le temps de la r\u00e9flexion. \u00ab C’est int\u00e9ressant, ce moment \u00bb, me confiait l’ann\u00e9e derni\u00e8re un pilote de drone en mettant sur pause une vid\u00e9o montrant l’un de ses vols sur son t\u00e9l\u00e9phone \u2014 image fig\u00e9e o\u00f9 deux soldats russes dans un champ viennent d’apercevoir le drone ukrainien et commencent \u00e0 courir dans deux directions oppos\u00e9es. \u00ab \u00c0 ce moment, vous d\u00e9cidez qui vit et qui meurt \u00bb, continue l’homme. Le pilote de drone, dit-il doucement, est un \u00ab petit dieu \u00bb.<\/p>\n\n\n\n\n\n SSur le front, la menace permanente des drones transforme \u00e9galement les hommes. Ioulia Matvieieva, une professionnelle de sant\u00e9 mentale, r\u00e9alise r\u00e9guli\u00e8rement des formations aux premiers secours psychologiques avec des unit\u00e9s de l’arm\u00e9e ukrainienne : \u00ab Dans une situation typique de stress aigu, vous avez d’abord le d\u00e9clenchement de l’\u00e9pisode stressant, qui va ensuite culminer avant de prendre fin. \u00bb \u00ab Mais avec des attaques de drones, il n’y a jamais de d\u00e9but ou de fin clairement d\u00e9finis de l’\u00e9pisode ; c’est une p\u00e9riode prolong\u00e9e que vous passez dans l’attente d’une attaque. \u00bb Les sp\u00e9cialistes \u00e9voquent un m\u00e9lange d’hypervigilance et d’anxi\u00e9t\u00e9 anticipatoire.<\/p>\n\n\n\n Sur le front, presque tout est d’abord affaire de bruit, raconte Balkan, impressionnante figure de guerrier trapu et barbu. Il faut \u00e9couter en permanence pour pouvoir r\u00e9agir : c’est d’ailleurs l’avantage de ces scooters \u00e9lectriques utilis\u00e9s par les pilotes, bien plus silencieux qu’un 4×4 qui risquerait de couvrir le bruit d’un drone. Des d\u00e9tecteurs de drones existent, capables m\u00eame d’intercepter le flux vid\u00e9o d’un drone ennemi, mais les appareils \u00e0 fibre optique sont ind\u00e9tectables par ce biais. La seule solution est donc de d\u00e9tecter ce bourdonnement caract\u00e9ristique qui peut \u00eatre isol\u00e9 ou se transformer en insoutenable ruche lorsque des dizaines de drones op\u00e8rent dans la m\u00eame zone. Il faut \u00e9couter pour pouvoir se cacher, explique Balkan : \u00ab Parce qu’en tirant, vous risquez de r\u00e9v\u00e9ler votre position ; le flash d’une rafale de mitrailleuse est tr\u00e8s visible sur une cam\u00e9ra. \u00bb Mieux vaut alors trouver un fourr\u00e9 et attendre, attendre, jusqu’\u00e0 ce que le bourdonnement s’estompe ou qu’une explosion retentisse. Et de reprendre alors la marche.<\/p>\n\n\n\n Cette tension constante est \u00e9puisante, explique Yuliia Matvieieva : \u00ab C’est comme de rouler pied au plancher ; si vous le faites trop longtemps, vous aurez un accident ou vous tomberez \u00e0 court d’essence, mais c’est simplement impossible de le faire en permanence. \u00bb \u00c0 quelle vitesse ? Sur le front, les hommes perdent environ la moiti\u00e9 de leur efficacit\u00e9 au bout de dix jours dans leurs casemates, estime Balkan. La crainte des drones isole \u00e9galement les hommes de la lumi\u00e8re naturelle (sortir, c’est risquer d’\u00eatre rep\u00e9r\u00e9 et donc touch\u00e9), sans parler du manque de sommeil.<\/p>\n\n\n\n La question de la mani\u00e8re dont cette menace et cette peur constantes des drones transforment les hommes n’a pas encore trouv\u00e9 de r\u00e9ponse. Les exemples et les anecdotes abondent au d\u00e9tour des conversations : un ami de ce sapeur ukrainien qui croit entendre des drones m\u00eame lorsqu’il n’y en a pas ; un autre traumatis\u00e9 par un coup de tonnerre ; un soldat incapable de monter dans une voiture apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 par une frappe de drone alors qu’il conduisait son v\u00e9hicule. Il s’agit d’une forme particuli\u00e8re de stress post-traumatique appel\u00e9e \u00ab dronophobie \u00bb et qui reste encore sous-\u00e9tudi\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Le 9 juin, un s\u00e9minaire en ligne organis\u00e9 par \u00ab Ti Yak ? \u00bb (\u00ab Comment tu vas ? \u00bb), une initiative de promotion de la sant\u00e9 mentale fond\u00e9e par la premi\u00e8re dame d’Ukraine, tente de dresser un premier \u00e9tat des lieux des connaissances. Face \u00e0 une audience en ligne de plusieurs centaines de professionnels de sant\u00e9 venus des quatre coins de l’Ukraine, le psychiatre Serhi\u00ef Andri\u00eftchenko pr\u00e9sente un tour d’horizon de ce qu’il qualifie lui aussi de ph\u00e9nom\u00e8ne \u00ab complexe et encore mal \u00e9tudi\u00e9 \u00bb. Il utilise le terme \u00ab dronophobie \u00bb, qu’il qualifie n\u00e9anmoins d’imparfait : \u00ab Il serait plus correct, \u00e0 l\u2019heure actuelle, de qualifier la dronophobie d\u2019\u00ab anxi\u00e9t\u00e9 li\u00e9e aux drones \u00bb. Pourquoi ? Parce que l\u2019aspect le plus important n\u2019est pas simplement la peur, mais \u00ab une r\u00e9action psychique pathologique \u00e0 un stimulus pr\u00e9cis. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Si la r\u00e9action \u00e0 une attaque de drone est diff\u00e9rente de celle qui survient lors d’une frappe d’artillerie, c’est d’abord en raison de la \u00ab visualisation \u00bb de la menace, explique le psychiatre : le soldat ou l’habitant de Kramatorsk peut voir le drone arriver, alors que l’obus est invisible. Les deux armes diff\u00e8rent \u00e9galement par le son : le sifflement de l’obus ne se fait entendre qu’\u00e0 la toute derni\u00e8re seconde, trop tard pour r\u00e9agir, alors que le bourdonnement des drones sur le champ de bataille entra\u00eene \u00ab une pression acoustique constante \u00bb.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Autrement dit, cette pr\u00e9sence est ressentie en permanence, en particulier par les militaires sur le champ de bataille. Ils ne cessent de se dire que le ciel est envahi par une multitude de drones, sans jamais pouvoir vraiment comprendre \u00e0 qui ils appartiennent. S’agit-il des n\u00f4tres ou de ceux de l’ennemi ? Que se passe-t-il ? \u00bb Tout cela d\u00e9bouche sur un sentiment d’\u00eatre constamment pris pour cible, qui, selon le psychiatre, est d\u00e9cupl\u00e9 par la consommation de vid\u00e9os montrant des frappes de drones, et qui peut donner l’impression inconsciente d’une omnipotence du drone, qui touchera toujours sa cible. Or, la majorit\u00e9 des drones FPV \u00e9chouent \u00e0 toucher leur cible. <\/p>\n\n\n\n Il n’h\u00e9site pas \u00e0 appeler \u00e0 la censure des cha\u00eenes Telegram qui diffusent ces vid\u00e9os et s’inqui\u00e8te aussi de l’impact psychologique des drones sur les pilotes eux-m\u00eames. La distance, explique-t-il, peut entra\u00eener un sentiment \u00ab d’impunit\u00e9 \u00bb chez le pilote, qui peut mener \u00e0 un \u00ab d\u00e9sir d’infliger de la douleur et des blessures \u00bb. Une tentation difficile \u00e0 ignorer dans le \u00ab safari humain \u00bb perp\u00e9tr\u00e9 par les forces russes \u00e0 Kherson : une campagne de frappes de drones contre la population civile de cette ville du sud de l’Ukraine, que l’ONU a d\u00e9nonc\u00e9e l’ann\u00e9e derni\u00e8re comme un \u00ab crime contre l’humanit\u00e9 \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n La menace du drone est personnalis\u00e9e, rendue plus aigu\u00eb par la conscience qu’un homme est \u00e0 la fois acteur et t\u00e9moin de cette violence. M\u00eame la pr\u00e9vention de la menace ne peut se faire sans nourrir cette anxi\u00e9t\u00e9 permanente : le d\u00e9tecteur de drones capable d’intercepter les flux vid\u00e9o d’appareils pousse ainsi \u00e0 une surveillance constante, de toute fa\u00e7on indispensable. cas terrible et sans doute unique dans l’histoire de l’humanit\u00e9 d’un outil permettant aussi \u00e0 la proie de voir le point de vue du chasseur alors que le drone s’abat.<\/p>\n\n\n\n Le psychiatre \u00e9voque surtout les effets neurologiques : \u00ab On observe une hyperactivit\u00e9 de l\u2019amygdale. Le cerveau est constamment en \u00e9tat d\u2019alerte, ce qui entra\u00eene un type de r\u00e9action impulsive : hypervigilance, irritabilit\u00e9, etc. La surcharge sensorielle et le fait de scruter et d\u2019\u00e9couter en permanence \u00e9puisent les centres de contr\u00f4le du cerveau. Cela entra\u00eene une d\u00e9tresse cognitive. \u00bb L’impossibilit\u00e9 pour le cerveau de profiter d’un moment de calme pour assimiler les informations et les replacer dans leur contexte entra\u00eene l’\u00e9puisement et peut d\u00e9boucher sur ce que le psychiatre qualifie d’attitudes \u00ab contre-intuitives \u00bb, par exemple s’exposer au danger au lieu de s’en pr\u00e9server.<\/p>\n\n\n\n \u00c9puisante et intenable \u00e0 terme, cette hypervigilance \u00e0 laquelle les soldats sont soumis sur le front est pourtant parfaitement rationnelle. \u00ab C’est important de le rappeler \u00bb, insiste Yuliia Matvieieva. \u00ab Face \u00e0 une menace de mort, il est normal d’\u00eatre hypervigilant et de constamment scanner son environnement. \u00bb La peur du drone n’est pas, \u00e0 ce stade, \u00ab post-traumatique \u00bb, le traumatisme \u00e9tant toujours en cours. Lorsqu’elle dure plusieurs semaines ou plusieurs mois, l’\u00e9puisement se m\u00eale alors \u00e0 l’accoutumance.<\/p>\n\n\n\n Mais il arrive toujours un moment o\u00f9 le soldat quitte sa position \u2014 \u00e0 pied, en scooter ou peut-\u00eatre dans un v\u00e9hicule blind\u00e9 \u2014, monte dans une voiture et roule vers l’arri\u00e8re, d’abord sous des filets anti-drones intacts, puis sur une route sans protection, car celle-ci n’est plus n\u00e9cessaire. Le silence se fait, mais l’hypervigilance reste pr\u00e9sente. \u00ab Beaucoup de soldats me disent que plus ils s’\u00e9loignent du front, plus ils se sentent anxieux \u00bb, confie Yuliia Matvieieva. Elle \u00e9voque l’image d’un \u00e9lastique tendu trop longtemps et incapable de retrouver sa forme originelle. C’est alors seulement que l’anxi\u00e9t\u00e9 devient pathologique. Serhii Andriichenko avertissait dans son s\u00e9minaire que la \u00ab dronophobie \u00bb n’est pas pure et se m\u00e9lange \u00e0 des formes plus classiques de stress post-traumatique. L’hypervigilance persiste et se transforme en une tentative de garder le contr\u00f4le au-del\u00e0 du rationnel : un homme pourra ainsi, durant une attaque de drones Shahed, se rapprocher des fen\u00eatres pour tenter d’apercevoir le drone, alors m\u00eame qu’il n’a aucun moyen de l’arr\u00eater, ou \u00e9viter de passer par un parc trop expos\u00e9 \u00e0 une possible frappe de drone (m\u00eame si la ville est totalement hors de port\u00e9e de tout drone FPV). Comme dans les formes plus classiques de PTSD, le son est un d\u00e9clencheur de traumatismes. Il y a tant de sons qui peuvent rappeler le bourdonnement du drone FPV : une tondeuse dans la cour d’un h\u00f4pital militaire, l’acc\u00e9l\u00e9ration d’une voiture \u00e9lectrique, une simple vid\u00e9o sur un t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n\n\n\n\n\n Le probl\u00e8me ne dispara\u00eetra pas, et l’Ukraine fait d\u00e9j\u00e0 face \u00e0 la perspective d’une nation traumatis\u00e9e par les drones. <\/p>\n\n\n\n Non loin de Kramatorsk, un psychologue militaire en cong\u00e9 dans une datcha de campagne soupire : \u00ab Tout le monde souffrira de PTSD, ce sera juste une question de degr\u00e9. \u00bb <\/p>\n\n\n\n D\u00e9j\u00e0, une poign\u00e9e d’incidents donnent un aper\u00e7u du traumatisme du moment et des potentiels probl\u00e8mes futurs. Ainsi, ce jugement d’un tribunal de Kiev, publi\u00e9 l’\u00e9t\u00e9 dernier pour des faits survenus en avril 2025, relate un incident parmi tant d’autres : \u00ab Interrog\u00e9 \u00e0 l’audience, le pr\u00e9venu a pleinement reconnu sa culpabilit\u00e9, s’est sinc\u00e8rement repenti et a d\u00e9clar\u00e9 au tribunal qu’il avait pass\u00e9 la commission m\u00e9dicale militaire (VLK) le 5 avril de cette ann\u00e9e, et qu’il s’\u00e9tait rendu \u00e0 son unit\u00e9 militaire au volant de son propre v\u00e9hicule le 6 au matin. Pr\u00e8s de la ville d’Ouman, il s’est arr\u00eat\u00e9 pour se reposer et sa voiture a \u00e9t\u00e9 percut\u00e9e par un autre v\u00e9hicule. \u00c0 la suite de cet incident, une patrouille a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9e sur les lieux et la voiture a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e par une d\u00e9panneuse. Il s’est ensuite rendu \u00e0 Kiev et a s\u00e9journ\u00e9 chez des connaissances. Ce jour-l\u00e0, il a log\u00e9 dans l’appartement de ces connaissances. Le matin, il s’est lev\u00e9 et a commenc\u00e9 \u00e0 consommer de l’alcool \u2014 une bouteille de whisky qu’il avait re\u00e7ue en cadeau. Il a d\u00e9cid\u00e9 de nettoyer son arme, puis il lui a sembl\u00e9 entendre le bruit d’un drone. Il est sorti sur le balcon et a commenc\u00e9 \u00e0 tirer. Il s’est alors rendu compte qu’il faisait jour et qu’il n’y avait aucun drone. Il a d\u00e9clar\u00e9 avoir particip\u00e9 \u00e0 la guerre en tant que volontaire et souffrir d’une peur des drones. Il avait assist\u00e9 \u00e0 la mort d’un fr\u00e8re d’armes sous ses yeux. Il d\u00e9tient un permis valide pour l’arme avec laquelle il a tir\u00e9. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" En Ukraine, soldats et psychiatres d\u00e9couvrent le traumatisme d\u2019une arme qui bouleverse les fronti\u00e8res de la guerre.<\/p>\n","protected":false},"author":61106,"featured_media":354788,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-studies.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":20,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[3116],"tags":[],"staff":[3739],"editorial_format":[4849],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-354787","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-guerre-en-ukraine-au-jour-le-jour","staff-fabrice-deprez","editorial_format-etudes","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":354788,"excerpt":"En Ukraine, soldats et psychiatres d\u00e9couvrent le traumatisme d\u2019une arme qui bouleverse les fronti\u00e8res de la guerre.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
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\r\n <\/picture>\r\n \n L\u00e0 o\u00f9 les filets tiennent encore<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Les \u00ab petits dieux \u00bb<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Un trouble mal nomm\u00e9<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n L\u2019\u00e9lastique qui ne retrouve plus sa forme <\/h2>\n\n\n\n
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