{"id":353625,"date":"2026-08-20T06:00:00","date_gmt":"2026-08-20T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=353625"},"modified":"2026-08-19T22:23:51","modified_gmt":"2026-08-19T20:23:51","slug":"le-monde-est-il-vraiment-redevenu-imperial","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/08\/20\/le-monde-est-il-vraiment-redevenu-imperial\/","title":{"rendered":"Le monde est-il vraiment redevenu imp\u00e9rial ?"},"content":{"rendered":"\n
Pour pr\u00e9parer la rentr\u00e9e, testez <\/em>le Grand Continent. Les id\u00e9es et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Et que vous verrez bient\u00f4t partout. Directement dans votre bo\u00eete mail \u00e0 partir de 8 euros par mois<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Comme tout diagnostic univoque port\u00e9 sur une r\u00e9alit\u00e9 complexe, une telle affirmation a le m\u00e9rite de mettre en exergue une caract\u00e9ristique cruciale de notre pr\u00e9sent, mais elle doit \u00eatre nuanc\u00e9e, car elle nous en dit peut-\u00eatre plus sur notre situation g\u00e9ographique qu\u2019historique.<\/p>\n\n\n\n Le sentiment d\u2019assister au r\u00e9veil des imp\u00e9rialismes est en effet surtout pr\u00e9sent chez les Europ\u00e9ens, qui se sentent \u00e0 raison pris en tenaille entre les app\u00e9tits russes, chinois et \u00e9tats-uniens. Ce malaise r\u00e9sulte du d\u00e9sarroi provoqu\u00e9 par le retournement copernicien de l\u2019ordre g\u00e9opolitique mondial : les Europ\u00e9ens, qui s\u2019\u00e9taient habitu\u00e9s depuis le XVIe si\u00e8cle \u00e0 pratiquer l\u2019imp\u00e9rialisme aux d\u00e9pens des autres, se trouvent d\u00e9sormais dans l\u2019inconfortable situation de le subir de leur part. <\/p>\n\n\n\n Du point de vue de ce qu\u2019il est d\u00e9sormais convenu d\u2019appeler le \u00ab Sud global \u00bb, soit les pays ayant subi depuis des si\u00e8cles l\u2019imp\u00e9rialisme occidental sous toutes ses formes, il n\u2019y a en revanche pas de retour des imp\u00e9rialismes, mais simplement un \u00e9largissement des rangs de leurs victimes, v\u00e9cu par beaucoup comme une savoureuse revanche ou ironie de l\u2019histoire qui voit l\u2019arroseur imp\u00e9rialiste se faire \u00e0 son tour arroser, tel un docteur Frankenstein devenu la cible de sa cr\u00e9ature mal\u00e9fique.<\/p>\n\n\n\n\n\n C\u2019est pourquoi ce qui est per\u00e7u par les Europ\u00e9ens comme relevant de l\u2019imp\u00e9rialisme dans l\u2019attitude de la Russie ou de la Chine peut \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 par elles et par leurs soutiens comme anti-imp\u00e9rialiste. Du fait des m\u00e9moires encore douloureuses de l\u2019imp\u00e9rialisme occidental dans une large partie du monde, tout ce qui met \u00e0 mal l\u2019arrogance de l\u2019Occident, y compris les pr\u00e9dations imp\u00e9riales les plus cyniques, est volontiers per\u00e7u dans le reste du monde comme un coup port\u00e9 \u00e0 l\u2019imp\u00e9rialisme, envisag\u00e9 comme une d\u00e9viance intrins\u00e8quement occidentale. <\/p>\n\n\n\n Nicolas Beaupr\u00e9<\/strong> \u2014<\/strong> Ind\u00e9niablement, notre ouvrage, dont le projet a germ\u00e9 dans la continuit\u00e9 de notre Histoire mondiale du XXe si\u00e8cle<\/em> <\/a>(Puf, 2002) s\u2019inscrit dans un contexte g\u00e9opolitique global nouveau avec l\u2019invasion \u00e0 grande \u00e9chelle de l\u2019Ukraine par la Russie de Poutine en 2022 et l\u2019\u00e9lection de Donald Trump pour un second mandat en 2024.<\/p>\n\n\n\n D\u2019aucuns y voient l’\u00e9mergence d\u2019une \u00e8re n\u00e9o-imp\u00e9riale ou n\u00e9o-imp\u00e9rialiste. Si le pr\u00e9fixe \u00ab n\u00e9o \u00bb peut \u00eatre discut\u00e9, il semble frappant que les politiques de puissance d\u2019\u00c9tats imp\u00e9riaux \u00ab anciens \u00bb, tels que la Russie ou la Chine, ou plus \u00ab jeunes \u00bb, comme les \u00c9tats-Unis, puissent sans doute \u00eatre qualifi\u00e9es d\u2019imp\u00e9rialistes. Cela pose, pour des historiens, la question des continuit\u00e9s avec les deux si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents lors desquels la forme de domination imp\u00e9riale \u00e9tait bien plus r\u00e9pandue qu\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n Nous nous inscrivons, de mani\u00e8re paradoxale, dans une \u00e9poque qui est conjointement post-imp\u00e9riale et imp\u00e9riale. De ce point de vue, les ann\u00e9es 2020 ont constitu\u00e9 un moment de r\u00e9veil brutal. La fin des empires coloniaux europ\u00e9ens apr\u00e8s 1945 ou la chute de l\u2019URSS en 1991 n\u2019ont pas tourn\u00e9 la page de l\u2019histoire des imp\u00e9rialismes. Et si l\u2019on revient au postulat de Jean-Baptiste Duroselle selon lequel \u00ab Tout empire p\u00e9rira \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, on pourrait ajouter que la mort des empires ne signifie pas la mort de l\u2019imp\u00e9rialisme. <\/p>\n\n\n\n Cela se traduit aussi par un changement de regard historiographique sur le ph\u00e9nom\u00e8ne imp\u00e9rial : nous n\u2019avons pas affaire \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne achev\u00e9, rel\u00e9gu\u00e9 dans un pass\u00e9 \u00e0 jamais r\u00e9volu. C\u2019est faire preuve d\u2019un regrettable eurocentrisme que de consid\u00e9rer que la fin d\u2019un imp\u00e9rialisme particulier, le colonialisme europ\u00e9en, serait synonyme de fin des imp\u00e9rialismes en g\u00e9n\u00e9ral. <\/p>\n\n\n\n Florian Louis<\/strong> \u2014<\/strong> La notion d\u2019imp\u00e9rialisme s\u2019av\u00e8re difficile \u00e0 utiliser et \u00e0 cerner pour l\u2019historien car ce fut historiquement d\u2019abord un concept de combat, de lutte pol\u00e9mique et politique, plus que d\u2019analyse scientifique. Ce qui explique la forte charge p\u00e9jorative, qui fait que si nombre d\u2019\u00c9tats ont assum\u00e9 avec fiert\u00e9 \u2013 et pas toujours \u00e0 raison \u2013 le fait d\u2019\u00eatre des empires, aucun ne s\u2019est jamais glorifi\u00e9 d\u2019\u00eatre imp\u00e9rialiste. Dans les discours des acteurs historiques, l\u2019imp\u00e9rialisme d\u00e9signe toujours l\u2019attitude pr\u00eat\u00e9e \u00e0 un acteur rival dans l\u2019intention de le diaboliser. <\/p>\n\n\n\n Malgr\u00e9 cette difficult\u00e9, les historiens ont de longue date cherch\u00e9 \u00e0 proposer une d\u00e9finition objective de l’imp\u00e9rialisme. Celle actuellement dominante dans le champ historiographique a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9e par nos coll\u00e8gues Jane Burbank et Frederick Cooper dans leur magistrale synth\u00e8se de 2010 <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ils y envisagent l\u2019imp\u00e9rialisme comme une \u00ab politique de la diff\u00e9rence \u00bb, soit un ensemble de strat\u00e9gies visant \u00e0 faire cohabiter au sein d\u2019une unique entit\u00e9 souveraine des populations h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. Une approche int\u00e9ressante pour couvrir comme ils le font plusieurs mill\u00e9naires d\u2019histoire, mais qui gagne \u00e0 \u00eatre affin\u00e9e d\u00e8s lors qu\u2019on se focalise, comme nous le faisons dans cet ouvrage, sur une s\u00e9quence historique plus restreinte. <\/p>\n\n\n\n Nous nous inscrivons, de mani\u00e8re paradoxale, dans une \u00e9poque qui est conjointement post-imp\u00e9riale et imp\u00e9riale.<\/p>Nicolas Beaupr\u00e9<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n S\u2019agissant de l\u2019\u00e9poque contemporaine, l\u2019imp\u00e9rialisme nous semble pouvoir \u00eatre caract\u00e9ris\u00e9 par la conjonction de cinq crit\u00e8res : l\u2019expansionnisme, l\u2019immensit\u00e9, la multiethnicit\u00e9 (ou multinationalit\u00e9), l\u2019asym\u00e9trie et la coercition. Un empire est donc une formation politique composite, expansionniste ou h\u00e9riti\u00e8re d\u2019une expansion, au sein de laquelle cohabitent, sur un vaste territoire \u2013 continu ou non \u2013, des peuples qui se consid\u00e8rent comme distincts et dont l\u2019un (voire plusieurs si l\u2019on songe au cas de l\u2019Empire austro-hongrois) impose sa pr\u00e9\u00e9minence aux autres. <\/p>\n\n\n\n Nicolas Beaupr\u00e9 \u2014<\/strong> Notons aussi que \u00ab l\u2019imp\u00e9rialisme \u00bb comme notion est progressivement forg\u00e9 pendant la p\u00e9riode que nous \u00e9tudions dans le livre et que nous sommes tributaires des tentatives de plus en plus nombreuses des contemporains de d\u00e9crire ce qu\u2019ils ont sous les yeux \u00e0 partir de la fin du XIXe si\u00e8cle notamment. On peut citer ici John Atkinson Hobson qui en 1902, dans le contexte de la guerre des Boers, publie Imperialism, A Study<\/em> dans lequel il met en \u00e9vidence le lien entre capitalisme et expansion imp\u00e9riale, tout en proposant une premi\u00e8re distinction entre colonialisme et imp\u00e9rialisme. <\/p>\n\n\n\n Comme le souligne Florian Louis, la notion est aussi d\u00e9finie par ses d\u00e9tracteurs. Dans un ouvrage tel que celui-ci il faut donc \u00e0 la fois proposer une d\u00e9finition op\u00e9rante, permettant de saisir le ph\u00e9nom\u00e8ne dans sa complexit\u00e9, h\u00e9riti\u00e8re d\u2019une tr\u00e8s riche tradition historiographique, pr\u00e9sent\u00e9e dans le livre par Talbot Imlay, mais aussi, tenir compte de la mani\u00e8re dont les contemporains ont rendu compte du ph\u00e9nom\u00e8ne dont ils \u00e9taient partie prenante.<\/p>\n\n\n\n Nicolas Beaupr\u00e9<\/strong> \u2014 <\/strong>Apr\u00e8s une ouverture consacr\u00e9e aux h\u00e9ritages des empires europ\u00e9ens des temps modernes, confi\u00e9e \u00e0 Jean-Fr\u00e9d\u00e9ric Schaub, et \u00e0 une r\u00e9flexion visant \u00e0 poser les cadres conceptuel, chronologique et historiographique, nous avons pris le parti de d\u00e9composer l\u2019ouvrage en trois grandes parties.<\/p>\n\n\n\n Dans une premi\u00e8re partie, nous revenons sur l\u2019histoire des \u00ab projections \u00bb imp\u00e9riales \u00e0 partir de leurs centres : tous les principaux empires et imp\u00e9rialismes contemporains y sont \u00e9tudi\u00e9s. Puis, dans une deuxi\u00e8me partie, ce sont les effets de ces projections dans les diff\u00e9rents espaces ayant eu \u00e0 les subir (les \u00ab th\u00e9\u00e2tres \u00bb de l’imp\u00e9rialisme) qui sont abord\u00e9s : on y met en exergue la mani\u00e8re dont diff\u00e9rents imp\u00e9rialismes ont interagi sur le terrain. Enfin dans un troisi\u00e8me temps, nous nous penchons de mani\u00e8re th\u00e9matique sur les \u00ab enjeux \u00bb de cette histoire pour les soci\u00e9t\u00e9s imp\u00e9riales et imp\u00e9rialis\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Dans les discours des acteurs historiques, l\u2019imp\u00e9rialisme d\u00e9signe toujours l\u2019attitude pr\u00eat\u00e9e \u00e0 un acteur rival dans l\u2019intention de le diaboliser. <\/p>Florian Louis <\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette troisi\u00e8me partie propose ainsi des synth\u00e8ses sur la longue dur\u00e9e qui montrent \u00e0 quel point l\u2019imp\u00e9rialisme a pu impr\u00e9gner, et continue parfois d\u2019impr\u00e9gner, des domaines aussi divers que le droit \u00e9tudi\u00e9 par Isabelle Surun, l\u2019\u00e9ducation (Lydia hadj-Ahmed), les arts visuels (Marion Lagrange et Daniel Foliard), l\u2019environnement (Christophe Bonneuil)… Avec ma coll\u00e8gue Nadia Vargaftig, je me suis par exemple pench\u00e9 sur la question patrimoniale et sur la fa\u00e7on dont la collecte d\u2019objets innombrables, ensuite expos\u00e9s et patrimonialis\u00e9s, est \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 l\u2019expansion imp\u00e9riale. Les d\u00e9bats qui secouent aujourd\u2019hui les mus\u00e9es du monde entier autour de la question des restitutions sont un h\u00e9ritage direct de cette \u00e9poque et montrent bien toute l\u2019actualit\u00e9 d\u2019une histoire encore vive.<\/p>\n\n\n\n Florian Louis \u2014<\/strong> \u00c0 l\u2019\u00e9poque contemporaine, sur laquelle se concentre l\u2019ouvrage, l\u2019Occident, et plus encore l\u2019Europe, est le foyer des imp\u00e9rialismes les plus nombreux et les plus puissants. Il occupe donc une place centrale dans notre livre. <\/p>\n\n\n\n Mais si nous avons tenu \u00e0 \u00e9crire une histoire mondiale<\/em> des imp\u00e9rialismes, ce n\u2019est pas seulement parce que les imp\u00e9rialismes europ\u00e9ens, britannique et fran\u00e7ais en premier lieu, se sont d\u00e9ploy\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire. C\u2019est aussi parce que les imp\u00e9rialismes n’\u00e9manaient pas uniquement de l\u2019Occident. C\u2019est bien s\u00fbr vrai si l\u2019on remonte \u00e0 des \u00e9poques anciennes, mais \u00e7a l\u2019est \u00e9galement aux XIXe, XXe et XXIe si\u00e8cles. <\/p>\n\n\n\n On a souvent du mal \u00e0 le percevoir du fait d\u2019une propension \u00e0 vouloir ranger les acteurs historiques dans des cases et \u00e0 n\u00e9gliger par la m\u00eame l’ambigu\u00eft\u00e9 de leurs positions. La r\u00e9alit\u00e9 est que nombre d\u2019acteurs sont victimes d\u2019imp\u00e9rialisme tout en le pratiquant. Ainsi de la Chine ou de l\u2019Empire ottoman qui, au XIXe si\u00e8cle, subissent les imp\u00e9rialismes occidentaux (et japonais dans le cas de la Chine) tout en faisant subir leur propre imp\u00e9rialisme \u00e0 leur voisinage. <\/p>\n\n\n\n Ceci dit, il convient de garder pr\u00e9sent \u00e0 l\u2019esprit que si la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019elle d\u00e9signe est universelle, la notion d\u2019imp\u00e9rialisme est d\u2019origine europ\u00e9enne et qu\u2019il convient donc de l\u2019utiliser avec prudence \u00e0 propos de r\u00e9alit\u00e9s relevant d\u2019autres horizons civilisationnels. L\u2019existence m\u00eame d\u2019un \u00ab Empire comanche \u00bb, popularis\u00e9 et \u00e9tudi\u00e9 par l\u2019historien finlandais Pekka H\u00e4m\u00e4l\u00e4inen, demeure ainsi l\u2019objet de controverses historiographiques <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mettre en lumi\u00e8re un imp\u00e9rialisme am\u00e9rindien pr\u00e9sente en effet l\u2019int\u00e9r\u00eat de redonner leur agentivit\u00e9 \u00e0 des \u00ab vaincus \u00bb de l\u2019histoire trop souvent r\u00e9duits \u00e0 leur pr\u00e9sum\u00e9e subalternit\u00e9. Mais c\u2019est aussi prendre le risque de nier leur alt\u00e9rit\u00e9 en plaquant sur leurs pratiques politiques des concepts exog\u00e8nes qui, loin de leur rendre leur dignit\u00e9 historiographique, les condamnent \u00e0 n\u2019\u00eatre envisag\u00e9s qu\u2019au prisme de grilles interpr\u00e9tatives occidentalo-centriques. Des questions similaires se posent \u00e0 propos de formations politiques telles que \u00ab l\u2019Empire wassoulou \u00bb de Samori Tour\u00e9 ou le califat de Sokoto. Les chapitres que leur consacrent respectivement dans l\u2019ouvrage Brian J. Peterson et Paul Naylor visent pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 questionner leur imp\u00e9rialit\u00e9 pour enrichir \u00e0 la fois notre compr\u00e9hension de ces \u00c9tats apparus en Afrique de l\u2019ouest au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle et notre appr\u00e9hension de ce qu\u2019est l\u2019imp\u00e9rialisme. <\/p>\n\n\n\n Nicolas Beaupr\u00e9<\/strong> \u2014<\/strong> Proposer une histoire de l\u2019imp\u00e9rialisme sur plus de deux si\u00e8cles permet de souligner les \u00e9volutions du monde imp\u00e9rial sur le plan g\u00e9opolitique, avec un mouvement tectonique des empires en constante \u00e9volution, se traduisant par le d\u00e9clin et le morcellement voire la dissolution de certains, tandis que d\u2019autres \u00e9mergent, s\u2019\u00e9tendent, se r\u00e9tractent. Ce temps moyen, de pr\u00e8s de deux si\u00e8cles et demi, permet aussi d\u2019\u00e9tudier les \u00e9volutions au sein m\u00eame des empires. <\/p>\n\n\n\n Florian Louis<\/strong> \u2014<\/strong> Effectivement. C\u2019est ce que David Todd appelle l\u2019imp\u00e9rialisme \u00ab de velours \u00bb \u00e0 propos de la France du XIXe si\u00e8cle, soit une mani\u00e8re d\u2019\u00e9tendre sa puissance \u00e0 des espaces sans pour autant les conqu\u00e9rir ou les asservir <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il n\u2019en demeure pas moins que, m\u00eame lorsqu\u2019il prend un tour informel et s\u2019appuie sur l\u2019\u00e9conomie et le prestige plut\u00f4t que sur la force arm\u00e9e, l\u2019imp\u00e9rialisme suppose une relation d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e entre deux p\u00f4les, l\u2019un imposant sa domination \u00e0 l\u2019autre. <\/p>\n\n\n\n La Chine du XIXe si\u00e8cle en offre un bon exemple. Elle demeure souveraine, mais elle est, dans le m\u00eame temps, pass\u00e9e sous la coupe de puissances imp\u00e9rialistes \u00e9trang\u00e8res qui y imposent leur desiderata et n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 recourir \u00e0 l\u2019extr\u00eame violence quand elles sont contest\u00e9es. Les guerres de l\u2019opium (1839-1843 et 1856-1860), la destruction et le pillage \u00e0 forte charge symbolique du Palais d\u2019\u00e9t\u00e9 en 1860 par les Fran\u00e7ais et les Britanniques en attestent. La r\u00e9pression de la r\u00e9volte des Boxers en 1901 par une coalition r\u00e9unissant le Royaume-Uni, la Russie, l\u2019Autriche-Hongrie, la France, l\u2019Italie, l\u2019Allemagne, les \u00c9tats-Unis et le Japon nous rappelle que l\u2019imp\u00e9rialisme \u00ab informel \u00bb n\u2019est pas \u00ab plus doux \u00bb qu\u2019un autre, loin s\u2019en faut.<\/p>\n\n\n\n Nicolas Beaupr\u00e9<\/strong> \u2014<\/strong> De nombreux travaux, datant d\u00e9j\u00e0 des ann\u00e9es 1970, insistent aussi sur la recherche, par les puissances coloniales de \u00ab collaborateurs \u00bb ou de \u00ab syst\u00e8mes de collaboration indig\u00e8ne \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> qui contribuent \u00e0 l\u2019installation puis \u00e0 la continuit\u00e9 de la domination imp\u00e9riale. Ces syst\u00e8mes peuvent \u00eatre d\u2019une grande vari\u00e9t\u00e9 allant de la recherche d\u2019alli\u00e9s, formalis\u00e9e par la signature de trait\u00e9s avec des puissances locales identifi\u00e9es comme pouvant servir de relais au pouvoir central, jusqu\u2019au recrutement et \u00e0 la formation de fonctionnaires. Ces recherches permettent en retour de mettre en valeur l\u2019agentivit\u00e9 des populations imp\u00e9rialis\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n\n\n Ces syst\u00e8mes de collaboration, dans leur grande vari\u00e9t\u00e9, n\u2019excluent cependant pas le recours \u00e0 la coercition et \u00e0 la violence chaque fois que le \u00ab centre \u00bb le juge n\u00e9cessaire. La recherche de relais locaux au centre imp\u00e9rial dans la Pologne russifi\u00e9e ou la cr\u00e9ation d\u2019une universit\u00e9 \u00e0 Varsovie en 1816 n’emp\u00eachent nullement la Russie tsariste de r\u00e9primer dans le sang les insurrections du mouvement national polonais. L\u2019\u00e9crasement des insurrections de Budapest et Prague en 1956 et 1968, dans un tout autre contexte, illustre aussi ce recours \u00e0 la force lorsque les \u00ab collaborateurs \u00bb locaux de l\u2019Imperium <\/em>faillissent ou simplement faiblissent. <\/p>\n\n\n\n Ajoutons que parmi les recrutements les plus souvent recherch\u00e9s par les puissances imp\u00e9riales figurent au premier plan ceux de suppl\u00e9tifs pour les arm\u00e9es, pr\u00e9cis\u00e9ment charg\u00e9es de maintenir l\u2019ordre. Dans le cas fran\u00e7ais, l\u2019arm\u00e9e recourt massivement \u00e0 ses troupes coloniales pour r\u00e9primer avec une extr\u00eame violence l’insurrection malgache de 1947. T\u00f4t ou tard, de l\u2019entr\u00e9e, au maintien jusqu\u2019\u00e0 la sortie d\u2019empire, la violence et la coercition font partie des r\u00e9pertoires d\u2019action de la domination imp\u00e9riale. L\u2019une des caract\u00e9ristiques de la p\u00e9riode contemporaine est en outre de fournir aux \u00c9tats imp\u00e9riaux des outils militaires et policiers de plus en plus modernes et sophistiqu\u00e9s. La \u00ab politique de la diff\u00e9rence \u00bb est aussi une politique de la diff\u00e9rence technologique et militaire. <\/p>\n\n\n\n La violence est pr\u00e9sente de fait dans pratiquement tous les chapitres de ce livre mais nous avons souhait\u00e9 confier un chapitre sp\u00e9cifique aux \u00ab diverses formes de la violence imp\u00e9riale \u00bb \u00e0 l\u2019un de ses meilleurs sp\u00e9cialistes, Erik Linstrum, qui en propose une lecture tr\u00e8s neuve montrant que \u00ab les lieux de la violence imp\u00e9riale n\u2019\u00e9taient pas seulement les champs de bataille et les casernes, mais aussi les commissariats de police, les camps, les fermes, les lieux de travail et les foyers \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Florian Louis<\/strong> \u2014<\/strong> Le colonialisme est une forme particuli\u00e8re d\u2019imp\u00e9rialisme qui se caract\u00e9rise par une forte h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 entre le centre imp\u00e9rial et les p\u00e9riph\u00e9ries qu\u2019il soumet, avec pour cons\u00e9quence un traitement plus condescendant, oppressif et violent de ces derni\u00e8res, que dans des empires r\u00e9unissant des populations relativement homog\u00e8nes. Cette forte h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 entre centre et p\u00e9riph\u00e9rie, qui s\u2019exprime tant sur les plans culturel qu\u2019\u00e9conomique, est notamment pr\u00e9valente dans le cas des empires se d\u00e9ployant sur plusieurs continents, raison pour laquelle on oppose parfois les empires coloniaux aux empires continentaux. Mais il arrive qu\u2019un imp\u00e9rialisme continental adopte une attitude coloniale comme dans le cas de la Russie au Caucase ou du IIe Reich allemand en Sil\u00e9sie ou en Galicie. <\/p>\n\n\n\n Nicolas Beaupr\u00e9<\/strong> \u2014<\/strong> \u00c0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9, le contexte a jou\u00e9 sans doute un r\u00f4le dans le choix de notre approche et du titre du livre. Le choix d\u2019\u00e9tudier l\u2019imp\u00e9rialisme permet d\u2019envisager pleinement l\u2019approche globale en embrassant l\u2019ensemble des empires. Par ailleurs, le foisonnement des \u00e9tudes et des synth\u00e8ses sur l\u2019histoire des mondes coloniaux est lui aussi certainement tributaire d\u2019un contexte post-colonial euro- ou occidentalo-centr\u00e9. L\u2019histoire coloniale a n\u00e9anmoins une place tr\u00e8s importante dans notre livre. Pour nous, choisir d\u2019\u00e9tudier l\u2019imp\u00e9rialisme et pas seulement le colonialisme, ce n\u2019est nullement relativiser l\u2019histoire coloniale europ\u00e9enne et occidentale, mais bien \u00e9largir l\u2019approche, tant sur le plan g\u00e9ographique, que chronologique. <\/p>\n\n\n\n Florian Louis<\/strong> \u2014<\/strong> Effectivement, les cinq crit\u00e8res de l\u2019imp\u00e9rialisme contemporain que nous proposons donnent \u00e0 cette cat\u00e9gorie une coh\u00e9rence mais certainement pas une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9. L\u2019imp\u00e9rialisme est prot\u00e9iforme et changeant. C\u2019est pourquoi il est probl\u00e9matique de parler sans plus de pr\u00e9cision d\u2019un imp\u00e9rialisme \u00ab fran\u00e7ais \u00bb, \u00ab chinois \u00bb ou \u00ab britannique \u00bb de mani\u00e8re univoque, car cela laisse entendre que ceux-ci seraient uniformes et immuables. Or il n\u2019en est rien. Les \u00e9tudes que nous avons r\u00e9unies dans la premi\u00e8re partie de l\u2019ouvrage consacr\u00e9e aux diff\u00e9rentes projections imp\u00e9rialistes montrent bien qu\u2019en la mati\u00e8re, les ruptures sont aussi importantes que les continuit\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n M\u00eame lorsqu\u2019il prend un tour informel et s\u2019appuie sur l\u2019\u00e9conomie et le prestige plut\u00f4t que sur la force arm\u00e9e, l\u2019imp\u00e9rialisme suppose une relation d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e entre deux p\u00f4les, l\u2019un imposant sa domination \u00e0 l\u2019autre. <\/p>Florian Louis<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00c0 titre d\u2019exemple et comme le montre bien Aur\u00e9lien Lignereux dans le chapitre qu\u2019il lui consacre, il existe bien un imp\u00e9rialisme fran\u00e7ais s\u2019exprimant sur la longue dur\u00e9e du XVIe si\u00e8cle \u00e0 nos jours. Mais l\u2019imp\u00e9rialisme de Louis XIV n\u2019a pas grand-chose \u00e0 voir avec celui de Napol\u00e9on, qui diff\u00e8re lui-m\u00eame de celui de la IIIe R\u00e9publique. Et sous cette m\u00eame IIIe R\u00e9publique, l\u2019imp\u00e9rialisme ne prend ni la m\u00eame forme ni la m\u00eame signification selon qu\u2019on se situe en Alg\u00e9rie (divis\u00e9e en trois d\u00e9partements depuis 1848), en Tunisie (plac\u00e9e sous protectorat depuis 1881) ou \u00e0 Madagascar (devenue une colonie en 1897). <\/p>\n\n\n\n Florian Louis \u2014<\/strong> L\u2019imp\u00e9rialisme est un des ph\u00e9nom\u00e8nes historiques les plus anciens. On peut faire remonter son apparition \u00e0 celle de l\u2019\u00c9tat, trois mill\u00e9naires avant notre \u00e8re. C\u2019est la raison pour laquelle il a donn\u00e9 lieu \u00e0 de vastes synth\u00e8ses historiographiques de tr\u00e8s longue dur\u00e9e, que ce soit l\u2019ouvrage de Jane Burbank et Frederick Cooper, d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9, ou la somme pilot\u00e9e par Peter Fibiger Bang, Christopher A. Bayly et Walter Scheidel <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Notre ambition n\u2019\u00e9tait pas de doublonner ces travaux de r\u00e9f\u00e9rence mais d\u2019op\u00e9rer un pas de c\u00f4t\u00e9 en nous concentrant sur une p\u00e9riode pr\u00e9cise et relativement br\u00e8ve de la longue histoire des imp\u00e9rialismes, l\u2019\u00e9poque contemporaine. Nous la faisons d\u00e9buter dans le sillage des guerres napol\u00e9oniennes, convaincus que plut\u00f4t qu\u2019apr\u00e8s Tamerlan, comme le postule John Darwin <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, c\u2019est surtout apr\u00e8s Napol\u00e9on que s\u2019op\u00e8re un tournant d\u00e9cisif dans l\u2019histoire des imp\u00e9rialismes.<\/p>\n\n\n\n Le XIXe si\u00e8cle constitue en effet une charni\u00e8re majeure dans l\u2019histoire du ph\u00e9nom\u00e8ne imp\u00e9rial, qui se dialectise alors du fait de l\u2019apparition d\u2019une force nouvelle qui lui est \u00e0 la fois antagonique et congruente : le nationalisme. Antagonique dans la mesure o\u00f9 le projet stato-national agit comme un puissant dissolvant des empires. Congruent car le nationalisme est aussi un puissant catalyseur d\u2019imp\u00e9rialisme, l\u2019expansion imp\u00e9riale \u00e9tant pens\u00e9e tout \u00e0 la fois comme un vecteur et une manifestation de l\u2019unit\u00e9 et de la puissance nationales. <\/p>\n\n\n\n Le nationalisme change radicalement la nature de l\u2019imp\u00e9rialisme dans la mesure o\u00f9 les empires ne sont plus comme par le pass\u00e9 seulement en lutte contre d\u2019autres empires qui cherchent \u00e0 prendre leur place, mais aussi contre des nations qui cherchent \u00e0 les mettre \u00e0 bas pour faire advenir d\u2019autres formes d\u2019organisation politique : des \u00c9tats-nations. Ces derniers peuvent toutefois \u00e0 leur tour basculer dans l\u2019imp\u00e9rialisme, donnant naissance \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 hybride voire oxymorique : des \u00c9tats-nations imp\u00e9riaux. Un cocktail aussi surprenant qu\u2019explosif \u00e0 l\u2019origine de bien des soubresauts g\u00e9opolitiques qu\u2019a connu le monde depuis le XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n La place prise par le nationalisme au c\u0153ur des dynamiques imp\u00e9rialistes modifie la nature m\u00eame de celles-ci. Elles ne r\u00e9pondent d\u00e8s lors plus exactement \u00e0 la logique diff\u00e9rentialiste mise en exergue par Burbank et Cooper : s\u2019agissant de la Chine au Xinjiang ou de la Russie en Ukraine, on est en pr\u00e9sence de puissances imp\u00e9rialistes ne traitant plus seulement diff\u00e9remment des populations pos\u00e9es comme diff\u00e9rentes, mais s\u2019effor\u00e7ant, dans une logique assimilationniste, de nier cette diff\u00e9rence, en sinisant ou en russifiant de force des soci\u00e9t\u00e9s ayant forg\u00e9 leur identit\u00e9 et soucieuses de pr\u00e9server leurs singularit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Nicolas Beaupr\u00e9<\/strong> \u2014<\/strong> On peut en effet dire que le XIXe si\u00e8cle est \u00e0 la fois celui du \u00ab concert des nations \u00bb et du \u00ab bal des empires \u00bb. Il est aussi celui lors duquel la \u00ab grande divergence \u00bb entre les empires dot\u00e9s d\u2019une puissance financi\u00e8re, \u00e9conomique, industrielle et technologique et d\u2019autres, apparaissant plus en retrait dans leur d\u00e9veloppement, se fait de plus en plus sentir, modifiant les \u00e9quilibres inter-imp\u00e9riaux tout en accroissant de mani\u00e8re consid\u00e9rable les moyens de projection et de maintien de l\u2019ordre imp\u00e9rial pour ceux qui en disposent <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette d\u00e9multiplication de la puissance a eu des effets non seulement sur les rivalit\u00e9s mais aussi sur la coop\u00e9ration entre empires qui avaient tout \u00e0 craindre d\u2019une d\u00e9flagration arm\u00e9e. En retour, elle cr\u00e9ait sans doute une relation de d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des ressources puis\u00e9es dans les territoires plac\u00e9s sous domination imp\u00e9riale.<\/p>\n\n\n\n Nicolas Beaupr\u00e9<\/strong> \u2014<\/strong> Si la trajectoire de chacun des empires a son histoire propre et singuli\u00e8re, il nous est cependant apparu possible, en effet, d\u2019esquisser une p\u00e9riodisation que nous explicitons dans un des chapitres plac\u00e9 en ouverture du livre.<\/p>\n\n\n\n Les ann\u00e9es allant de la fin de la Guerre de Sept Ans (1756-1763), parfois consid\u00e9r\u00e9e comme une premi\u00e8re guerre mondiale, aux ann\u00e9es 1830, marqu\u00e9es par la rivalit\u00e9 franco-britannique, sont celles d\u2019une r\u00e9tractation des empires latins (France, Espagne, Portugal) et d\u2019une amorce de d\u00e9clin de certains empires pluris\u00e9culaires (empires ottoman, indien, chinois, perse). Ces ann\u00e9es sont celles des d\u00e9buts de la construction de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de la thalassocratie britannique presque sans rivale, au moins \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du monde, jusque dans les ann\u00e9es 1870. <\/p>\n\n\n\n Les ann\u00e9es 1830-1870 sont, elles, marqu\u00e9es par l\u2019\u00e9mergence de pouss\u00e9es de contestation anti-imp\u00e9riales au sein des empires, du fait de l\u2019affirmation d’id\u00e9ologies ouvertement anti-imp\u00e9rialistes au premier rang desquels on compte les nationalismes. Le renforcement des appareils \u00e9tatiques et militaires permet aux empires, dans la plupart des cas, de surmonter ces crises voire \u00e0 certains d\u2019entre eux, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019Allemagne, d\u2019\u00e9merger \u00e0 la fois en tant qu\u2019\u00c9tat-nation et empire. <\/p>\n\n\n\n La construction des \u00c9tats modernes, les moyens d\u00e9cupl\u00e9s par le capitalisme et la cristallisation d\u2019id\u00e9ologies imp\u00e9riales ouvrent \u00e0 partir des ann\u00e9es 1870 jusqu\u2019\u00e0 la Grande Guerre, une \u00e8re faite \u00e0 la fois de rivalit\u00e9s et de coop\u00e9ration inter-imp\u00e9riales qui se traduisent par l\u2019imp\u00e9rialisation du monde et la mise sous tutelle de l\u2019Afrique et de l\u2019Asie. Le monde reste largement domin\u00e9 par l\u2019Empire britannique mais d\u2019autres empires, notamment europ\u00e9ens, s\u2019\u00e9tendent par la conqu\u00eate coloniale (France, Belgique, Italie, Allemagne\u2026) tandis qu\u2019\u00e9mergent des puissances imp\u00e9riales nouvelles non-europ\u00e9ennes. L\u2019ann\u00e9e 1904 est \u00e0 la fois marqu\u00e9e par l\u2019affirmation du pr\u00e9sident Roosevelt d\u2019une vocation imp\u00e9riale \u00e9tats-unienne et par les d\u00e9buts de la guerre russo-japonaise qui confirme le Japon dans sa vocation imp\u00e9riale. <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e8re ouverte par la Grande Guerre et s\u2019achevant dans les ann\u00e9es 1960-1970 est marqu\u00e9e par une d\u00e9seurop\u00e9anisation du syst\u00e8me imp\u00e9rial global et par une d\u00e9colonisation du monde. Elle ne signifie pas pour autant une fin de l\u2019imp\u00e9rialisme car la Guerre froide peut se lire comme un face-\u00e0-face de deux empires et de deux imp\u00e9rialismes. <\/p>\n\n\n\n La fin de l\u2019URSS sembla un temps pouvoir \u00eatre lue comme l\u2019entr\u00e9e dans une \u00e8re pleinement post-imp\u00e9riale. On sait aujourd\u2019hui qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait rien et que cette \u00e8re post-imp\u00e9riale ne fut sans doute, au mieux, qu\u2019un bref interm\u00e8de, plus vraisemblablement une grande illusion. <\/p>\n\n\n\n Florian Louis<\/strong> \u2014<\/strong> L\u2019imp\u00e9rialisme est effectivement source de nombreux conflits arm\u00e9s, que ce soit pour soumettre par la force des populations ou pour \u00e9tendre l\u2019assise territoriale d\u2019un empire au d\u00e9triment d\u2019un autre. La guerre russo-japonaise de 1904 offre un bon exemple d\u2019un affrontement arm\u00e9 de haute intensit\u00e9 directement provoqu\u00e9 par les app\u00e9tits de conqu\u00eate antagoniques de deux puissances imp\u00e9rialistes concurrentes. <\/p>\n\n\n\n Il faut toutefois veiller \u00e0 ne pas r\u00e9sumer l\u2019imp\u00e9rialisme \u00e0 cette dynamique pol\u00e9mog\u00e8ne. D\u2019abord parce que l\u2019empire peut aussi \u00eatre synonyme de paix ou en tout cas se pr\u00e9senter comme tel : qu\u2019on songe au discours propagandiste vantant les bienfaits de la Pax Britannica<\/em>. Ensuite, loin de s\u2019affronter perp\u00e9tuellement, les imp\u00e9rialismes savent aussi coop\u00e9rer pour parvenir \u00e0 leurs fins. La conf\u00e9rence de Berlin (1884-1885), voulue et organis\u00e9e par Bismarck, ne fut certes pas stricto sensu comme on l\u2019a longtemps \u00e9crit un \u00ab partage de l\u2019Afrique \u00bb, mais elle avait bien pour but de r\u00e9guler l\u2019acc\u00e8s au continent pour \u00e9viter que les potentiels conflits entre pr\u00e9dateurs imp\u00e9riaux n\u2019y d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent en guerre mondiale. Elle est l\u2019illustration d\u2019une coop\u00e9ration entre puissances imp\u00e9rialistes dont les rivalit\u00e9s n’ont jamais emp\u00each\u00e9 les synergies.<\/p>\n\n\n\n Nicolas Beaupr\u00e9 \u2014<\/strong> Cette le\u00e7on semble retenue au moins jusqu\u2019en 1914. \u00c0 plusieurs reprises, l\u2019escalade interimp\u00e9riale aurait pu mener \u00e0 la guerre, comme \u00e0 Fachoda en 1898 entre Fran\u00e7ais et Britanniques, ou au Maroc en 1905 et 1911 entre Fran\u00e7ais et Allemands. Mais la diplomatie finit par pr\u00e9valoir. La Grande Guerre est certes une guerre entre empires, ce qui contribue \u00e0 globaliser le conflit, mais elle n\u2019est pas, comme une lecture marxiste l\u2019a longtemps pr\u00e9sent\u00e9e, une guerre d\u00e9clench\u00e9e pour des motivations d\u2019expansion imp\u00e9rialiste. \u00c0 l\u2019issue du conflit, m\u00eame si ce facteur n\u2019est pas la seule explication, les vainqueurs sont cependant ceux qui ont su, ou pu, mobiliser de mani\u00e8re la plus optimale, les ressources de leurs empires respectifs. <\/p>\n\n\n\n La fin de l\u2019URSS sembla un temps pouvoir \u00eatre lue comme l\u2019entr\u00e9e dans une \u00e8re pleinement post-imp\u00e9riale. On sait aujourd\u2019hui qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait rien.<\/p>Nicolas Beaupr\u00e9<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La Seconde Guerre mondiale a, elle, bel et bien des origines proprement imp\u00e9rialistes, \u00e0 tel point qu\u2019on a pu la pr\u00e9senter comme \u00ab la grande guerre imp\u00e9riale \u00bb par excellence <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019Allemagne nazie, qui d\u00e9clenche la guerre, affirme et met en \u0153uvre d\u00e8s qu\u2019elle le peut, une id\u00e9ologie imp\u00e9rialiste radicale. Plus encore que pendant la Grande Guerre, toutes les ressources des empires bellig\u00e9rants sont mobilis\u00e9es et ceux-ci deviennent des champs de batailles et de ruines de la guerre mondiale. Avec elle r\u00e9sonne aussi le chant du cygne de l\u2019imp\u00e9rialisme europ\u00e9en. <\/p>\n\n\n\nLe r\u00e9veil ou le retour du ph\u00e9nom\u00e8ne imp\u00e9rial, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment de l\u2019imp\u00e9rialisme, semble \u00eatre une caract\u00e9ristique centrale de ce moment. Apr\u00e8s avoir dirig\u00e9 une somme de 1400 pages et 64 auteurs de 6 nationalit\u00e9s qui para\u00eet aujourd\u2019hui en librairie et qui fait le parti pris d\u2019une histoire mondiale <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ce constat vous semble-t-il pertinent ? <\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Justement, comment d\u00e9finissez-vous l\u2019imp\u00e9rialisme ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment avez-vous structur\u00e9 l\u2019ouvrage ?<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019imp\u00e9rialisme est-il propre aux Occidentaux ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous faites de la coercition l\u2019un des crit\u00e8res de l\u2019imp\u00e9rialisme. Mais vous rappelez \u00e9galement qu\u2019il existe un imp\u00e9rialisme informel qui recourt \u00e0 des m\u00e9thodes de domination plus \u00ab douces \u00bb.<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Qu\u2019est-ce qui diff\u00e9rencie l\u2019imp\u00e9rialisme du colonialisme ?<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019imp\u00e9rialisme gagne-t-il donc \u00e0 \u00eatre envisag\u00e9 au pluriel ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi faire commencer votre histoire des imp\u00e9rialismes contemporains au XIXe si\u00e8cle ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Peut-on distinguer des phases dans l\u2019histoire des imp\u00e9rialismes du XIXe si\u00e8cle \u00e0 nos jours ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Les imp\u00e9rialismes sont-ils intrins\u00e8quement g\u00e9n\u00e9rateurs de guerres ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019est-ce qui diff\u00e9rencie les imp\u00e9rialismes chinois, russe et \u00e9tats-unien actuels de ceux des XIXe et XXe si\u00e8cles ? Et sont-ils de nature similaire entre eux ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n