{"id":352865,"date":"2026-08-16T06:00:00","date_gmt":"2026-08-16T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=352865"},"modified":"2026-08-14T21:08:02","modified_gmt":"2026-08-14T19:08:02","slug":"timisoara-enigme-sentimentale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/08\/16\/timisoara-enigme-sentimentale\/","title":{"rendered":"Vers l’Est, \u00e0 Timi\u0219oara"},"content":{"rendered":"\n
Tout l\u2019\u00e9t\u00e9, <\/em>le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons o\u00f9 que vous soyez des id\u00e9es que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout \u00e0 la rentr\u00e9e), des textes introuvables ou rafra\u00eechissants avec nos Dimanches<\/a>. Pour les recevoir directement dans votre bo\u00eete mail et soutenir cet \u00e9lan, pensez \u00e0 vous abonner \u00e0 la revue<\/a><\/em> Timi\u0219oara est la ville d\u2019origine de ma famille paternelle. Mon p\u00e8re a fui la Roumanie alors qu\u2019il avait 15 ans, fin 1944 (et mon grand-p\u00e8re en 1957), pour \u00e9chapper au r\u00e9gime communiste. Il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 sans jamais y \u00eatre retourn\u00e9. C\u2019est en Allemagne<\/a> qu\u2019il a pass\u00e9 toute la suite de son existence et c\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai grandi avant de m\u2019installer en France. Lorsque j\u2019\u00e9tais enfant, je n\u2019ai pas entendu prononcer le nom de cette ville sous sa forme roumaine, Timi\u0219oara, mais hongroise : Temesv\u00e1r. En allemand, on dit \u00e9galement Temeschburg. En serbe, Temi\u0161var.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Cette ville porte donc au moins quatre noms, repr\u00e9sentatifs des diff\u00e9rentes ethnies et communaut\u00e9s linguistiques qui ont longtemps \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sentes au sein de cette ancienne agglom\u00e9ration de l\u2019Empire des Habsbourg. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 aux mains des Ottomans, elle est conquise en 1716 par le prince Eug\u00e8ne de Savoie, puis rattach\u00e9e \u00e0 la monarchie autrichienne. Elle passe ensuite, dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, sous le contr\u00f4le de l\u2019Empire austro-hongrois. Elle est alors la capitale de la tr\u00e8s riche r\u00e9gion du Banat, maintenant partag\u00e9e entre la Hongrie, la Serbie et la Roumanie. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale que Timi\u0219oara devient officiellement roumaine. <\/p>\n\n\n\n La ville est donc le fruit d\u2019une histoire multiculturelle particuli\u00e8rement mouvement\u00e9e. Je me souviens d\u2019ailleurs que, lorsqu\u2019on demandait \u00e0 mon p\u00e8re quelle \u00e9tait son origine, il ne disait pas qu\u2019il \u00e9tait roumain, ni hongrois, mais banatais. <\/p>\n\n\n\n Lorsque les Ottomans ont \u00e9t\u00e9 chass\u00e9s du Banat, la r\u00e9gion \u00e9tait tr\u00e8s peu peupl\u00e9e, alors m\u00eame que ses terres \u00e9taient tr\u00e8s fertiles. Il \u00e9tait donc dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de Vienne d\u2019y envoyer des colons, afin de tirer pleinement profit de ce territoire. Marie-Th\u00e9r\u00e8se d\u2019Autriche s\u2019est beaucoup int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 la r\u00e9gion et a encourag\u00e9 l\u2019arriv\u00e9e de nouveaux habitants. Ce n\u2019\u00e9tait pas le \u00ab Go West<\/em> \u00bb, mais le \u00ab Go East<\/em> \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Beaucoup de paysans allemands originaires de la Souabe, des Luxembourgeois, des Lorrains et des Alsaciens de langue allemande et fran\u00e7aise ont r\u00e9pondu \u00e0 son appel. C\u2019est le cas d\u2019une partie de ma famille auparavant \u00e9tablie \u00e0 Timi\u0219oara, qui \u00e9tait d\u2019origine alsacienne. Tout part d\u2019un anc\u00eatre sans doute germanophone qui, en 1760, d\u00e9cide de quitter Strasbourg : il fait \u00e9tape \u00e0 Ulm, sur le Danube, o\u00f9 il se marie avec une certaine Eva Descartes, qui \u00e9tait pour sa part francophone, et s\u2019installe d\u00e9finitivement dans la r\u00e9gion du Banat. C\u2019est comme cela que s\u2019explique la pr\u00e9sence d\u2019une minorit\u00e9 germanophone et francophone \u00e0 Timi\u0219oara, mais qui a largement disparu maintenant. <\/p>\n\n\n\n\n Mon p\u00e8re ne me parlait presque pas de Timi\u0219oara. Je sentais bien que c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s douloureux pour lui d\u2019\u00e9voquer la Roumanie, ce pays interdit qu\u2019il avait perdu. <\/p>\n\n\n\n Pour moi, Timi\u0219oara a longtemps \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e du sceau de l’inaccessibilit\u00e9. Lorsque les fronti\u00e8res se sont ouvertes, en 1990, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 25 ans. La ville se r\u00e9sumait donc \u00e0 quelques anecdotes plus ou moins fantasm\u00e9es. J\u2019avais seulement une vague id\u00e9e des paysages de la r\u00e9gion : contrairement \u00e0 la Transylvanie, une r\u00e9gion tr\u00e8s montagneuse, le Banat communique avec la Grande Plaine hongroise, qui s\u2019\u00e9tend sur des centaines de kilom\u00e8tres. Il n\u2019y a rien \u00e0 l\u2019horizon, hormis des clochers, qui viennent rythmer cette succession de champs. Un peu \u00e0 l\u2019image de la Beauce, mais en plus arbor\u00e9. Dans chaque rue du village, vous avez des maisons entour\u00e9es de lauriers : c\u2019est l\u2019arbuste typique de cette r\u00e9gion tr\u00e8s fertile. Mon p\u00e8re me parlait souvent des past\u00e8ques qui y poussaient l\u2019\u00e9t\u00e9. Un proverbe disait qu\u2019il suffisait de monter sur l\u2019une de ces past\u00e8ques du Banat, r\u00e9put\u00e9es pour \u00eatre particuli\u00e8rement grosses, pour apercevoir Budapest, \u00e0 pr\u00e8s de de 300 kilom\u00e8tres de l\u00e0. Par comparaison, la capitale roumaine, Bucarest, est \u00e0 plus de 600 kilom\u00e8tres de Timi\u0219oara. Mon p\u00e8re n\u2019y \u00e9tait jamais all\u00e9. C\u2019est d\u2019ailleurs par l\u00e0 que j\u2019ai choisi de d\u00e9couvrir la Roumanie, en allant d\u2019abord \u00e0 Bucarest, o\u00f9 je n\u2019avais pas d\u2019attache familiale. C\u2019\u00e9tait comme aller en terrain neutre. J\u2019ai eu besoin de plus de temps pour me rendre \u00e0 Timi\u0219oara. <\/p>\n\n\n\n La Roumanie repr\u00e9sentait quelque chose de tr\u00e8s abstrait et en m\u00eame temps de tr\u00e8s effrayant. Lorsque j\u2019y suis all\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, c\u2019\u00e9tait dans le cadre de mon travail d\u2019\u00e9diteur, pour un festival de livres \u00e0 Bucarest, au tout d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Je n\u2019avais pas du tout pour projet de me rendre \u00e0 Timi\u0219oara. J\u2019ai le souvenir encore tr\u00e8s vif du trajet en avion : en plein vol, alors que nous survolions le territoire roumain, le pilote a fait remarquer \u00e0 tous les passagers qu\u2019\u00e0 notre gauche, nous pouvions voir la magnifique ville de Timi\u0219oara, qui n\u2019\u00e9tait pas notre destination. La ville de mes origines se rappelait \u00e0 moi, alors m\u00eame que j\u2019essayais de la fuir par toute une s\u00e9rie d\u2019actes d\u2019\u00e9vitement. La stup\u00e9faction a \u00e9t\u00e9 telle que j\u2019ai fondu en larmes. <\/p>\n\n\n\n En 2009, lorsque mon premier roman, Les Bains de Kiraly<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, a \u00e9t\u00e9 traduit en roumain, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 en Roumanie. Mon \u00e9diteur avait tout pr\u00e9vu pour que je puisse d\u00e9couvrir Timi\u0219oara et parler du livre dans une petite librairie de la ville, dont j\u2019ai appris qu\u2019elle existait d\u00e9j\u00e0 lorsque mon p\u00e8re \u00e9tait enfant. En me rendant pour la premi\u00e8re fois \u00e0 Timi\u0219oara, j’ai eu un sentiment, non pas d’appartenance, mais de familiarit\u00e9 insoup\u00e7onn\u00e9e. Quelque chose en moi reconnaissait les lieux. C’\u00e9tait un sentiment non rationnel, illogique, qui n’avait pas lieu d’\u00eatre puisque je n’y avais jamais mis les pieds. Et, en bon Centre-Europ\u00e9en sentimental, j\u2019ai fondu en larmes une deuxi\u00e8me fois. <\/p>\n\n\n\n\n\n En 2009, j\u2019ai d\u00e9couvert une ville d\u00e9j\u00e0 largement r\u00e9nov\u00e9e, notamment gr\u00e2ce aux financements de l\u2019Union europ\u00e9enne. Il s\u2019agissait de pr\u00e9server un patrimoine culturel d\u2019une richesse incroyable en raison d\u2019un \u00e9tonnant ph\u00e9nom\u00e8ne de multiplication, qui s\u2019explique par ces diff\u00e9rentes appartenances communautaires, ethniques et religieuses : vous avez par exemple une \u00e9glise luth\u00e9rienne de langue allemande, une \u00e9glise luth\u00e9rienne de langue hongroise, une \u00e9glise orthodoxe roumaine, une synagogue ashk\u00e9naze, une synagogue s\u00e9farade. Le centre historique, de style baroque, h\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00e9poque austro-hongroise, est particuli\u00e8rement beau. Au XIXe et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, Timi\u0219oara a connu une modernisation tr\u00e8s rapide : c\u2019est l\u2019une des premi\u00e8res villes europ\u00e9ennes \u00e0 avoir eu son r\u00e9seau de lignes de tramway et un \u00e9clairage public \u00e9lectrifi\u00e9. C\u2019\u00e9tait une ville tr\u00e8s riche en raison de son importante communaut\u00e9 marchande. Le Banat \u00e9tait en effet consid\u00e9r\u00e9 comme le grenier de l\u2019Empire austro-hongrois. Puis, plus tard, des artistes viennois ont contribu\u00e9 \u00e0 faire de Timi\u0219oara l\u2019une des grandes villes europ\u00e9ennes de l\u2019Art nouveau. On l\u2019appelait d\u2019ailleurs la \u00ab petite Vienne \u00bb. J\u2019ai donc d\u00e9couvert une ville que je n\u2019imaginais pas, magnifique, typique de cette sph\u00e8re culturelle austro-hongroise. <\/p>\n\n\n\n\n\n L\u2019int\u00e9r\u00eat pour l\u2019Europe centrale est encore tr\u00e8s minoritaire. Le tourisme s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 Budapest, mais pas forc\u00e9ment pour les bonnes raisons : on y va surtout parce que la bi\u00e8re est moins ch\u00e8re et qu\u2019on peut y faire la f\u00eate pour un enterrement de vie de jeunes filles ou de jeunes gar\u00e7ons le temps d\u2019un week-end. Quant \u00e0 Prague, c\u2019est un peu devenu le Disneyland de l\u2019Europe centrale. Quand je dis que je suis d\u2019origine roumaine, on me renvoie tr\u00e8s souvent au mythe de Dracula : \u00e7a m\u2019irritait beaucoup quand j\u2019\u00e9tais plus jeune. La culture de mes parents n\u2019a rien \u00e0 voir avec Dracula. Il nous reste beaucoup \u00e0 d\u00e9couvrir et Timi\u0219oara offre une porte d\u2019entr\u00e9e particuli\u00e8rement s\u00e9duisante. <\/p>\n\n\n\n Il en va de m\u00eame pour la litt\u00e9rature. Depuis que je suis arriv\u00e9 aux \u00e9ditions Bourgois, nous avons publi\u00e9 une jeune romanci\u00e8re hongroise, Rita Hal\u00e1sz, dont le livre Respirer \u00e0 fond <\/em>a \u00e9t\u00e9 traduit par Chantal Philippe <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019histoire est tr\u00e8s contemporaine et se passe \u00e0 Budapest, o\u00f9 une femme victime de violences conjugales d\u00e9cide de s\u2019enfuir avec ses enfants. \u00c0 ma modeste mani\u00e8re, j\u2019essaie donc au maximum d\u2019ouvrir les imaginaires. <\/p>\n\n\n\n Lorsque j\u2019\u00e9tais aux \u00e9ditions Gallimard, j\u2019ai d\u00e9couvert l’\u0153uvre superbe de Gabriela Adame\u0219teanu, par exemple, que j\u2019ai voulu partager avec les lecteurs fran\u00e7ais. Je pense \u00e9galement \u00e0 Gy\u00f6rgy Dragom\u00e1n, un Roumain magyarophone, une figure qui permet d\u2019illustrer cette diversit\u00e9 de langues et de cultures au sein m\u00eame de la Roumanie. <\/p>\n\n\n\n Je dirais que ma plus grande rencontre de ce point de vue a \u00e9t\u00e9 la prix Nobel Herta M\u00fcller. Cette autrice roumaine germanophone est n\u00e9e \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de Timi\u0219oara et, pour cette raison, je me suis imm\u00e9diatement senti proche d\u2019elle. Elle a contribu\u00e9 \u00e0 combler les vides de l\u2019histoire de ma famille sous la dictature communiste, en parlant de ce que subissaient les activistes politiques \u00e0 cette \u00e9poque. C\u2019\u00e9tait comme un cours de rattrapage pour moi. Sans parler de sa langue, qui m\u2019a fascin\u00e9, entre sobri\u00e9t\u00e9 et images fortes.<\/p>\n\n\n\n Je dis parfois en plaisantant que je suis devenu \u00e9crivain pour remplir les blancs. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est classique dans beaucoup de familles d\u2019immigr\u00e9s : les parents ne veulent ni ne peuvent raconter leur vie \u00e0 leurs enfants dans leur int\u00e9gralit\u00e9. D\u2019o\u00f9 le fait que je me suis en grande partie construit avec des r\u00e9cits \u00e0 trous. L\u2019un des seuls livres non fictionnels que j\u2019ai \u00e9crits s’intitule De la perte et d\u2019autres bonheurs<\/em> <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, o\u00f9 j\u2019explique que cette perte doit \u00eatre transcend\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Quand j\u2019\u00e9coutais mon p\u00e8re raconter ses histoires sur les past\u00e8ques du Banat, je sentais bien qu\u2019il y avait autre chose que cela. Son regard se perdait dans le vide. Dans mes livres, je cherche \u00e0 reconstituer une partie de cette histoire, mais je sais que c\u2019est le chemin de toute une vie. C\u2019est d\u2019ailleurs cette curiosit\u00e9 pour les r\u00e9cits qui a d\u00e9termin\u00e9 mon choix pour l\u2019\u00e9dition : lorsqu\u2019on est \u00e9diteur, il faut aimer \u00e9couter les histoires d\u2019autrui. C\u2019est ce que mes parents m\u2019ont appris \u00e0 travers ce p\u00e9riple familial complexe. <\/p>\n\n\n\n\n Lorsque mes parents ont \u00e9migr\u00e9 en Allemagne, ils ont rapidement eu la certitude qu\u2019il n\u2019y aurait pas de retour possible. C\u2019est pourquoi ils ne m\u2019ont appris ni le hongrois, qu\u2019ils parlaient pourtant parfois entre eux, ni le roumain. Mais l\u2019id\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait crucial d\u2019apprendre plusieurs langues \u00e9tait tr\u00e8s pr\u00e9sente, notamment l\u2019anglais, l\u2019italien, le fran\u00e7ais. D\u00e8s 12 ans, j\u2019\u00e9tais envoy\u00e9 plusieurs semaines dans une famille d\u2019accueil, en Angleterre. Ce qui est \u00e9tonnant, c\u2019est que mes parents d\u00e9fendaient l\u2019apprentissage des langues \u00e9trang\u00e8res, mais pas les leurs, comme pour mieux ent\u00e9riner leur d\u00e9placement \u00e0 l\u2019Ouest. Je pense que cet amour a d\u00e9termin\u00e9 ma passion pour les litt\u00e9ratures d\u2019un peu partout dans le monde et, surtout, ma formation de comparatiste : je n\u2019ai jamais voulu me sp\u00e9cialiser ni dans une langue ni dans une litt\u00e9rature. Je ne suis sp\u00e9cialiste de rien et ouvert \u00e0 tout. <\/p>\n\n\n\n Les cousines de mon p\u00e8re, \u00e0 qui on envoyait des colis alimentaires quand j\u2019\u00e9tais enfant, \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 mortes quand je suis all\u00e9 en Roumanie pour la premi\u00e8re fois. <\/p>\n\n\n\n Dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, il y avait une grande pauvret\u00e9 dans le pays : mon p\u00e8re envoyait donc du sucre, du caf\u00e9, des tablettes de chocolat. Et toujours en double, voire en triple, parce qu\u2019on disait que, lorsque la Securitate, la police politique du r\u00e9gime, v\u00e9rifiait le contenu des colis, elle n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 piocher dedans. Mon p\u00e8re avait d\u2019ailleurs une technique un peu particuli\u00e8re pour permettre \u00e0 ses cousines de savoir si les lettres qu\u2019il leur envoyait avaient \u00e9t\u00e9 ouvertes ou non : il m\u2019arrachait un cheveu, qu\u2019il glissait ensuite dans le papier pli\u00e9. Si le cheveu tombait bien de l\u2019enveloppe une fois la lettre re\u00e7ue, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 lue par les autorit\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n L\u2019une de ces cousines \u00e9tait parvenue \u00e0 obtenir une autorisation de quitter le pays, gr\u00e2ce \u00e0 son \u00e2ge avanc\u00e9, et \u00e0 s\u2019installer avec nous, en Allemagne. Sa d\u00e9couverte de la vie \u00e0 l\u2019Ouest a \u00e9t\u00e9 tellement \u00e9prouvante, tellement radicale, qu\u2019elle est retourn\u00e9e vivre en Roumanie : le changement avait \u00e9t\u00e9 trop brutal. Je me souviendrai toujours de ce jour o\u00f9, impressionn\u00e9e par un escalator dans un centre commercial, elle est tomb\u00e9e dans les pommes. Je pense souvent \u00e0 elle lorsque je suis dans un hypermarch\u00e9, surtout au rayon yaourts. J\u2019ai toujours l\u2019impression vague d\u2019une profusion absurde, qui finit par m\u2019oppresser.<\/p>\n\n\n\n\n\n J\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s touch\u00e9 par les rencontres que j\u2019ai pu faire en Roumanie et par la fa\u00e7on dont les Roumains m\u2019ont int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 leur communaut\u00e9 ; ils ont fait preuve \u00e0 mon \u00e9gard d\u2019une immense sollicitude. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019occasion de la parution d\u2019un de mes livres, un article de presse m\u2019avait cit\u00e9 comme un \u00ab \u00e9crivain roumain d\u2019expression fran\u00e7aise \u00bb. Cette sorte de r\u00e9appropriation culturelle m\u2019a beaucoup \u00e9mu, comme si j\u2019\u00e9tais non seulement chez eux, mais de<\/em> chez eux. <\/p>\n\n\n\n Mon \u00e9diteur roumain m\u2019avait d\u2019ailleurs fait la surprise de prendre pour moi un rendez-vous dans un cabinet d\u2019avocats sp\u00e9cialis\u00e9 dans la restitution des biens spoli\u00e9s sous la dictature. Mon grand-p\u00e8re, en s\u2019expatriant, avait en effet laiss\u00e9 derri\u00e8re lui une maison, qui pouvait l\u00e9galement me revenir. Beaucoup de gens en Roumanie cherchent encore \u00e0 recouvrer leur patrimoine, par le biais de proc\u00e9dures judiciaires g\u00e9n\u00e9ralement tr\u00e8s longues, qui peuvent \u00eatre port\u00e9es jusque devant la Cour europ\u00e9enne. Bien s\u00fbr, je n\u2019avais pas le courage de me lancer dans de telles d\u00e9marches, pour une maison dont je ne savais pas tr\u00e8s bien quoi faire. La chose aurait \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement compliqu\u00e9e, du reste, parce que la maison de mon grand-p\u00e8re est maintenant devenue\u2026 un commissariat de police. C\u2019est peut-\u00eatre pour le mieux : je ne suis pas partisan de la nostalgie. <\/p>\n\n\n\n Ce n\u2019est pas impossible. Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces r\u00e9cits qui me constituent. Je suis, comme tout le monde, une succession d\u2019histoires. C\u2019est pour cette raison que je crois fermement au pouvoir de la narration et que je m\u2019oppose \u00e0 l\u2019usage du mot racine<\/em>, qui me para\u00eet stupide. Mon anc\u00eatre est parti de Strasbourg et a atterri \u00e0 Timi\u0219oara, puis ma famille a quitt\u00e9 l\u2019Est pour rejoindre l\u2019Ouest. J\u2019ai moi-m\u00eame quitt\u00e9 l\u2019Allemagne pour faire ma vie en France. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est cette circulation qui fait la beaut\u00e9 humaine et, \u00e0 titre personnel, ma profession de foi d\u2019\u00e9diteur. Nous sommes ce que nous mangeons, ce que nous voyons, ce que nous pratiquons, mais nous sommes aussi cette somme de r\u00e9cits qu\u2019on nous a livr\u00e9s enfant et que nous livrerons \u00e0 notre tour \u00e0 nos propres enfants. Nous sommes faits de ces substrats, de ces histoires \u00e0 moiti\u00e9 commenc\u00e9es, honteuses, douloureuses, tragiques qu\u2019on ne peut pas dire telles quelles et qu\u2019on transforme donc en anecdotes. On navigue d\u2019une couche \u00e0 l\u2019autre, comme dans une sonate de Schubert : on passe du majeur au mineur sans m\u00eame s\u2019en rendre compte. <\/p>\n\n\n\n C’est pour cela que je lutte autant pour qu’on pr\u00e9serve ce lien fondamental \u00e0 la lecture et \u00e0 la litt\u00e9rature : les r\u00e9cits nous constituent individuellement et collectivement. Nous avons la chance, en France, d\u2019avoir une culture de l\u2019\u00e9dition qui r\u00e9siste dans toute sa diversit\u00e9 et qui permet encore de prendre des risques. Aujourd\u2019hui, 30 % des publications sont des traductions <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est une chance inou\u00efe, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9, dans certains pays anglo-saxons, ce chiffre tombe \u00e0 3 %. Avec la meilleure volont\u00e9 du monde, un Australien, un Anglais ou un Am\u00e9ricain qui n’a pas acc\u00e8s \u00e0 d’autres langues que l’anglais ne peut pas lire une grande partie de ce que nous trouvons en poche dans les rayons de nos librairies.<\/p>\n\n\n\n Emmener mes enfants \u00e0 Timi\u0219oara, pour leur faire \u00e0 leur tour d\u00e9couvrir la ville. Mais l\u00e0 encore, c\u2019est quelque chose qui demande un certain investissement \u00e9motionnel. <\/p>\n\n\n\n Je sais que ce ne sera jamais compl\u00e8tement une destination de vacances. Malgr\u00e9 tout, c\u2019est un lieu avec lequel il m\u2019importe de retisser des liens, notamment parce que mon p\u00e8re n\u2019a jamais pu ni voulu y retourner. Mon p\u00e8re \u00e9tait un homme tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant, toujours tr\u00e8s bien habill\u00e9. Avant sa mort, dans son testament, il m\u2019avait demand\u00e9 de faire parvenir tous ses v\u00eatements \u00e0 la Croix-Rouge de Timi\u0219oara, pour qu\u2019ils soient utiles \u00e0 quelqu\u2019un de l\u00e0-bas. La chose n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 simple, mais l\u2019histoire dit bien \u00e0 quel point dans la famille, Timi\u0219oara est toujours la ville \u00e0 laquelle on revient.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Pourquoi les past\u00e8ques du Banat poussent plus haut que les murs des empires ?<\/p>\n","protected":false},"author":61105,"featured_media":352992,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":16,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[2984],"tags":[],"staff":[4958],"editorial_format":[4854],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-352865","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-grand-tour","staff-camille-nedellec","editorial_format-entretiens","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":352992,"excerpt":"Pourquoi les past\u00e8ques du Banat poussent plus haut que les murs des empires ?","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
<\/p>\n\n\n\nPourquoi avoir choisi de nous parler de la ville de Timi\u0219oara, en Roumanie ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
On ne trouvait pas seulement des Hongrois, des Serbes ou des Roumains \u00e0 Timi\u0219oara, mais aussi des Alsaciens. Pouvez-vous retracer l\u2019histoire m\u00e9connue de cette \u00e9migration fran\u00e7aise en Europe centrale ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n Votre p\u00e8re vous parlait-il souvent de Timi\u0219oara ? Comment vous repr\u00e9sentiez-vous la ville avant d\u2019y aller pour la premi\u00e8re fois ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Que craigniez-vous ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n \u00c0 quoi ressemble la ville aujourd\u2019hui ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n C\u2019est \u00e0 vous qu\u2019on doit en partie la d\u00e9couverte en fran\u00e7ais de l\u2019\u00e9crivain hongrois L\u00e1szl\u00f3 Krasznahorkai, nob\u00e9lis\u00e9 en 2025. Selon vous, l\u2019histoire de l\u2019Europe centrale est-elle suffisamment connue en France ?<\/strong> <\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019en est-il des auteurs roumains ?<\/strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Vous \u00eates vous-m\u00eame \u00e9crivain. Vos origines et, en particulier, l\u2019histoire de la Roumanie, travaillent-elles vos textes ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n Vos parents vous ont-ils transmis leur langue, le hongrois ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Avez-vous retrouv\u00e9 des membres de votre famille \u00e0 Timi\u0219oara ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n En Roumanie, \u00eates-vous consid\u00e9r\u00e9 comme fran\u00e7ais, allemand, roumain ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Cette anecdote est peut-\u00eatre d\u2019une valeur plus grande que la maison elle-m\u00eame. Pourrait-elle figurer dans l\u2019un de vos romans ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Votre relation \u00e0 Timi\u0219oara est-elle plus apais\u00e9e aujourd\u2019hui ? Si votre lien \u00e0 la ville \u00e9tait une histoire au long cours, quel en serait le prochain chapitre ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n