{"id":351762,"date":"2026-08-08T06:00:00","date_gmt":"2026-08-08T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=351762"},"modified":"2026-08-08T07:32:42","modified_gmt":"2026-08-08T05:32:42","slug":"varsovie-sous-varsovie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/08\/08\/varsovie-sous-varsovie\/","title":{"rendered":"Varsovie sous Varsovie"},"content":{"rendered":"\n
Tout l\u2019\u00e9t\u00e9,\u00a0<\/em>le Grand Continent\u00a0restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons o\u00f9 que vous soyez des id\u00e9es que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout \u00e0 la rentr\u00e9e), des textes introuvables ou rafra\u00eechissants avec nos\u00a0Dimanches<\/a>. Pour les recevoir directement dans votre bo\u00eete mail et soutenir cet \u00e9lan,\u00a0pensez \u00e0 vous abonner \u00e0 la revue<\/a><\/em> Avant mon premier voyage sur place en 2011, Varsovie \u00e9tait une ville qui me faisait peur. C\u2019\u00e9tait un lieu marqu\u00e9 avant tout par la m\u00e9moire de la guerre et de la Shoah, o\u00f9 l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019y faire du tourisme me semblait saugrenue. Ce n\u2019\u00e9tait pas exactement que je n\u2019avais pas envie d\u2019y aller, mais je n\u2019avais certainement pas envie de m\u2019y promener. Varsovie, pour l\u2019historienne que je suis, c\u2019\u00e9tait la ville de la destruction. <\/p>\n\n\n\n Mais, une fois sur place, il a bien fallu se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence : Varsovie est aussi une ville au pr\u00e9sent, avec ses \u00e9tudiants, ses touristes, ses espaces verts, ses quartiers branch\u00e9s. La Vistule, ce vaste fleuve qui donne beaucoup de son charme \u00e0 la ville, conf\u00e8re \u00e0 la capitale une \u00e9nergie naturelle. Lorsque j\u2019\u00e9tais professeure invit\u00e9e \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Varsovie, j\u2019ai eu l\u2019occasion d\u2019y vivre quelque temps. J\u2019ai rencontr\u00e9 des gens extraordinaires et je m\u2019y suis beaucoup plue, mais sans r\u00e9ellement r\u00e9soudre cette tension que j\u2019ai toujours \u00e9prouv\u00e9e : Varsovie est \u00e0 la fois l\u2019un des c\u0153urs noirs de l\u2019histoire europ\u00e9enne et une ville o\u00f9 tout se transforme tr\u00e8s vite, o\u00f9 les grandes tours modernes et les h\u00f4tels de luxe sortent de terre comme autant d\u2019attributs d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 tr\u00e8s consum\u00e9riste. <\/p>\n\n\n\n J\u2019aime Varsovie pour son printemps, qui est particuli\u00e8rement splendide en Pologne. Toute la ville est constell\u00e9e de tilleuls en fleurs, qui diffusent cette odeur miell\u00e9e tr\u00e8s ent\u00eatante. La nature de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale est tr\u00e8s pr\u00e9sente \u00e0 Varsovie, notamment dans le quartier de Praga, sur la rive droite du fleuve.<\/p>\n\n\n\n Je suis tr\u00e8s attach\u00e9e au march\u00e9 du centre-ville, autour de la Hala Mirowska, o\u00f9 je vais pour redonner vie au souvenir familial, fantasm\u00e9, de la cuisine polonaise, que j\u2019ai h\u00e9rit\u00e9 de ma grand-m\u00e8re maternelle. Dans une autre vie, j’aurais pu \u00eatre anthropologue de la cuisine. J\u2019affectionne les aspects les plus rustiques de l\u2019art culinaire polonais, avec ses saveurs acides, aigres : le pain de seigle, la soupe de betteraves, les harengs et les cornichons, les senteurs d\u2019aneth et d\u2019ail frais. On y retrouve l\u2019image un peu r\u00eav\u00e9e d\u2019une Europe centrale tr\u00e8s profuse. Sans compter les montagnes de cerises. <\/p>\n\n\n\n Mais, en cette p\u00e9riode caniculaire, je recommanderais plut\u00f4t un ch\u0142odnik<\/em>, un bortsch froid. <\/p>\n\n\n\n Les parents de ma grand-m\u00e8re venaient de Cracovie, dans une partie de la Pologne qui appartenait alors \u00e0 l\u2019Empire austro-hongrois. Ma grand-m\u00e8re est n\u00e9e \u00e0 Paris avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, mais sa langue maternelle \u00e9tait le polonais. Elle a \u00e9pous\u00e9 mon grand-p\u00e8re, qui, lui venait d\u2019une famille originaire de l\u2019Empire russe, dans l\u2019actuelle Lettonie. Mes arri\u00e8re-grands-parents maternels ont tenu une bijouterie, puis une maroquinerie, rue des \u00c9coles, en face du Coll\u00e8ge de France. La tradition familiale veut que Marie Curie soit parfois venue leur rendre visite pour parler ensemble leur langue d\u2019origine. Pour ma part, c\u2019est surtout mes travaux universitaires \u00e0 l\u2019EHESS qui m\u2019ont conduite \u00e0 renouer avec la langue et avec la Pologne. <\/p>\n\n\n\n Lorsque je suis all\u00e9e \u00e0 Varsovie pour la premi\u00e8re fois, c\u2019\u00e9tait dans le cadre de mes recherches sur les t\u00e9moignages \u00e9crits de la Shoah. Je me suis plus pr\u00e9cis\u00e9ment int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 la place de la litt\u00e9rature dans les camps et les ghettos, puis au statut donn\u00e9 \u00e0 ces \u00ab documents litt\u00e9raires \u00bb dans les premi\u00e8res historiographies de la Shoah. Les premiers historiens du g\u00e9nocide, qui \u00e9taient souvent des survivants eux-m\u00eames, ont pu recueillir des \u0153uvres litt\u00e9raires et po\u00e9tiques produites sur place et les int\u00e9grer \u00e0 leurs travaux. Pour d\u00e9velopper ces recherches, j\u2019ai pu m\u2019appuyer sur les r\u00e9seaux scientifiques tiss\u00e9s par L\u2019EHESS dans les pays de l\u2019ancien bloc communiste, en Pologne en particulier. Ces r\u00e9seaux remontent aux ann\u00e9es 1990, apr\u00e8s la chute du mur de Berlin. Le but \u00e9tait de favoriser les \u00e9changes entre chercheurs en sciences sociales, \u00e0 travers des ateliers. <\/p>\n\n\n\n Il y en a eu \u00e9galement \u00e0 Prague, \u00e0 Budapest, \u00e0 Bucarest. Pour la sociologue Rose-Marie Lagrave, \u00e0 l\u2019origine de ce pont lanc\u00e9 entre l\u2019Ouest et l\u2019Est, il s\u2019agissait de renforcer un compagnonnage avec des figures intellectuelles qui, pour beaucoup, avaient \u00e9t\u00e9 dissidentes dans leur pays, puis de cr\u00e9er de nouvelles g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs, r\u00e9solument ouverts sur l\u2019Europe. Elle appelait cela le \u00ab Tour d\u2019Europe centrale \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Varsovie, c\u2019est un peu la ville d\u2019un monde perdu. Je fais ici r\u00e9f\u00e9rence au ghetto, qui a compt\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 450 000 personnes, sur une surface \u00e9quivalente \u00e0 un arrondissement parisien. Pourtant, il n\u2019y a presque aucun vestige sur lequel on puisse projeter sa m\u00e9lancolie, une id\u00e9e du pass\u00e9 ou ses souvenirs. Malgr\u00e9 tout, quand je m\u2019y prom\u00e8ne, je sais que je marche sur des milliers de vies et d\u2019objets d\u00e9truits. <\/p>\n\n\n\n\n\n Varsovie pr\u00e9sente la particularit\u00e9 de ne pas avoir connu son \u00ab tournant Berlin \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire que les autorit\u00e9s polonaises n\u2019ont pas vraiment fait le choix d\u2019int\u00e9grer au tissu urbain la m\u00e9moire de la ville, \u00e0 travers des \u0153uvres d\u2019art ou des parcours m\u00e9moriels tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9s. On voit pousser une ville sur une autre ville, celle de l\u2019apr\u00e8s-guerre, qui avait elle-m\u00eame pouss\u00e9 sur des ruines. <\/p>\n\n\n\n La sensation est d\u2019autant plus \u00e9trange que, m\u00eame s\u2019il n\u2019y a pas trace de ces destructions, puisque tout a \u00e9t\u00e9 reconstruit, le trac\u00e9 urbain d\u2019avant-guerre a perdur\u00e9. Hormis les quelques grandes avenues de l\u2019\u00e8re communiste, les rues ont gard\u00e9 leur emplacement et leur nom. C\u2019est la seule chose qui reste de ces lieux de vie : \u00e0 part ces noms de rue, il n\u2019y a presque plus rien qui puisse nous rappeler leur m\u00e9moire d\u2019avant la guerre. Il faut le chercher, savoir le deviner, le d\u00e9chiffrer. Et il est de moins en moins visible.<\/p>\n\n\n\n Parmi les po\u00e8tes du ghetto de Varsovie sur lesquels j\u2019ai travaill\u00e9, il y avait W\u0142adys\u0142aw Szlengel, dont un texte de janvier 1943 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, destin\u00e9 \u00e0 encourager les combattants juifs, \u00e9gr\u00e8ne les noms des rues o\u00f9 la r\u00e9volte gronde : Niska, Dzika, Pawia, Mila, Ostrowska. Ce sont \u00ab nos for\u00eats de partisans \u00bb, dit-il. Ces noms, qui perdurent encore aujourd\u2019hui, en d\u00e9pit de la destruction quasi totale de ces espaces pendant et apr\u00e8s l\u2019insurrection du ghetto, en avril 1943, sont donc synonymes \u00e0 la fois du Varsovie d\u2019avant-guerre \u2014 les rues pittoresques d\u00e9peintes par exemple par le Nobel Isaac Bashevis Singer \u2014, de la gu\u00e9rilla urbaine \u00e0 laquelle se livr\u00e8rent les combattants pendant l\u2019occupation allemande, de la destruction pure et simple du ghetto, mais aussi de la Varsovie communiste d\u2019apr\u00e8s-guerre et de celle d\u2019aujourd\u2019hui. Cette stratification est assez troublante.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Cet int\u00e9r\u00eat port\u00e9 \u00e0 la rue varsovienne rel\u00e8ve presque d\u2019une tradition : c\u2019est par la rue qu\u2019on comprend le mieux l\u2019histoire de la ville. L\u2019un des plus grands historiens de la litt\u00e9rature polonaise, Jacek Leociak, a fait ce qu\u2019il appelle des \u00ab biographies de rue \u00bb du ghetto <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, sous forme de tr\u00e8s beaux albums. Son travail rel\u00e8ve \u00e0 la fois de l\u2019histoire visuelle et de la cartographie historique.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Rachel Auerbach est l\u2019une des figures qui se sont r\u00e9unies autour de l\u2019historien Emmanuel Ringelblum pour constituer les archives clandestines du ghetto, d\u00e8s 1940. Ce collectif, appel\u00e9 Oneg Shabbat, r\u00e9unissait des historiens, des sociologues et des journalistes qui rassemblaient des documents sur la vie dans le ghetto. Tous \u00e9crivaient et encourageaient leur entourage \u00e0 faire de m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n Auerbach, journaliste avant-guerre, s\u2019est mise \u00e0 tenir un journal pour d\u00e9crire son quotidien dans la cantine populaire o\u00f9 elle travaillait. Elle y raconte la d\u00e9gradation des conditions de vie, physiques et morales, des habitants. Elle rend \u00e9galement compte de ses propres \u00e9tats mentaux face \u00e0 la famine, la violence, les spoliations, jusqu\u2019\u00e0 la grande d\u00e9portation de juillet 1942 o\u00f9 les 350 000 Juifs du ghetto ont \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9s \u00e0 Treblinka. De son c\u00f4t\u00e9, elle parvient \u00e0 s\u2019enfuir et trouve un temps refuge dans le zoo de Varsovie, plus exactement dans la villa du directeur, qui \u00e9tait connu pour accueillir des personnes pers\u00e9cut\u00e9es. Avec Audrey Kichelewski, nous avons voulu faire d\u00e9couvrir au public le journal de Rachel Auerbach, qui avait \u00e9t\u00e9 magnifiquement \u00e9dit\u00e9 en polonais par Karolina Szymaniak et, gr\u00e2ce \u00e0 Alexandre Dayet, le traducteur, le texte est maintenant disponible en fran\u00e7ais aux \u00e9ditions des Presses universitaires de Strasbourg <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n En effet, l\u2019\u00e9quipe d\u2019Emmanuel Ringelblum a fait la collecte d\u2019\u00e9crits et d\u2019objets du ghetto, cach\u00e9s ensuite dans des bidons de lait et dans des bo\u00eetes en fer. Apr\u00e8s-guerre, ces archives ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9es enterr\u00e9es dans la rue Nowolipki, o\u00f9 il y a aujourd\u2019hui un square et un petit site m\u00e9moriel, tr\u00e8s beau et tr\u00e8s sobre. Tous ces restes \u2014 journaux intimes, presse du ghetto, tickets de rationnement, programmes de th\u00e9\u00e2tre, cahiers d\u2019\u00e9coliers, photographies \u2014 rec\u00e8lent pour moi le tr\u00e9sor d\u2019une m\u00e9moire r\u00e9sistante de l’humanit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n\n\n L\u2019ensemble de ces collections est aujourd\u2019hui conserv\u00e9 dans l\u2019un des rares b\u00e2timents qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits au cours de la guerre : l\u2019ancienne Grande biblioth\u00e8que juive de Varsovie, devenue l\u2019Institut historique juif, un grand centre de recherche et un mus\u00e9e. C\u2019est un lieu tout \u00e0 fait singulier, dont je recommande la visite. \u00c0 l\u2019entr\u00e9e, il y avait un pavement de marbre, qui a enti\u00e8rement br\u00fbl\u00e9 lors de la destruction du ghetto par les nazis. Sous l\u2019effet de la chaleur, le sol s\u2019est assombri et d\u00e9form\u00e9. Le choix a \u00e9t\u00e9 fait de le conserver tel quel, avec les vagues de feu qu\u2019on peut encore voir sur place, comme des traces de mutilations. <\/p>\n\n\n\n\n Tout \u00e0 fait. Rachel Auerbach a \u00e9crit deux textes qu\u2019elle a appel\u00e9s respectivement \u00ab La lamentation des choses inanim\u00e9es \u00bb et \u00ab Lacrimae rerum<\/em> \u00bb, ce dernier \u00e9tant emprunt\u00e9 \u00e0 un vers de Virgile dans l\u2019\u00c9n\u00e9ide<\/em> : les \u00ab larmes des choses \u00bb. Ce sont des \u00e9crits qui rendent hommage aux victimes de la Shoah \u00e0 travers les objets, \u00e0 la fois spoli\u00e9s et laiss\u00e9s \u00e0 l\u2019abandon, qui leur ont appartenu. Son \u00e9criture est magnifique, tr\u00e8s moderniste, et elle utilise la langue pour faire ce qu\u2019elle appelle des \u00ab natures mortes \u00bb du ghetto. Outre ces textes, elle a \u00e9galement r\u00e9alis\u00e9 des enregistrements pour conserver la \u00ab bande sonore \u00bb de cette histoire, comme les chansons des enfants qui mendient dans la rue. Rachel Auerbach, c\u2019est la chroniqueuse sensible de cette vie qui n\u2019\u00e9tait pas une vie, de ce monde qui n\u2019\u00e9tait pas un monde, mais qui malgr\u00e9 tout l\u2019\u00e9tait. Elle s\u2019est attach\u00e9e \u00e0 les capter comme tels. <\/p>\n\n\n\n M\u00eame si les choses se sont apais\u00e9es depuis l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir de Karol Nawrocki, j\u2019ai assist\u00e9, au cours des quinze derni\u00e8res ann\u00e9es, \u00e0 de v\u00e9ritables batailles historiographiques. <\/p>\n\n\n\n Sous Andrzej Duda, le gouvernement polonais promouvait une politique m\u00e9morielle principalement centr\u00e9e sur un r\u00e9cit national tr\u00e8s positif, qui visait \u00e0 dire que les Polonais n\u2019avaient aucunement particip\u00e9 \u00e0 la destruction des Juifs de Pologne et, qu\u2019au contraire, ces derniers avaient m\u00eame b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une aide h\u00e9ro\u00efque de la part de leurs compatriotes non-juifs. \u00c0 cet \u00e9gard, l\u2019historien Jan T. Gross, avec son ouvrage intitul\u00e9 Les Voisins<\/em>, qui portait sur le massacre de Juifs perp\u00e9tr\u00e9 par leurs voisins polonais dans une petite ville, avait d\u00e9clench\u00e9 une vive pol\u00e9mique en 2001 <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Une anecdote r\u00e9v\u00e8le assez bien la complexit\u00e9 de ces d\u00e9saccords m\u00e9moriels dans l\u2019espace m\u00eame de la ville de Varsovie. Je la tiens d\u2019un ami, fin connaisseur de l\u2019histoire du ghetto, Piotr Laskowski. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, le maire de Varsovie \u00e9tait Lech Kaczy\u0144ski, le futur pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. Ce dernier voulait reprendre le main sur le r\u00e9cit m\u00e9moriel de l\u2019insurrection du ghetto et le centrer, non pas sur l\u2019h\u00e9ro\u00efsme du plus grand groupe de combattants juifs bien connu, l’Organisation juive de combat, avec ses figures c\u00e9l\u00e8bres, comme Mordechaj Anielewicz, mais sur un groupement minoritaire de droite, sioniste, l\u2019Alliance militaire juive, qui aurait entretenu des relations excellentes avec la r\u00e9sistance polonaise (une affirmation plus que contestable). C\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on pour le maire de se r\u00e9approprier l\u2019histoire du ghetto \u00e0 travers le prisme de l\u2019anticommunisme : il n\u2019\u00e9tait pas question de rendre hommage \u00e0 des socialistes et encore moins \u00e0 des marxistes. C\u2019est donc au nom d\u2019un certain Mieczys\u0142aw Apfelbaum qu\u2019il fait rebaptiser en 2004 une petite place sur le territoire de l\u2019ancien ghetto de Varsovie. Pour qui a l\u2019oreille polonaise, le nom de ce soldat pr\u00e9sum\u00e9 de l\u2019Alliance militaire juive fait sourire, avec ce pr\u00e9nom typiquement polonais et un patronyme typiquement juif. <\/p>\n\n\n\n C\u2019\u00e9tait compter sans les recherches de plusieurs historiens, qui ont d\u00e9couvert que ce personnage n\u2019existait tout simplement pas. Il aurait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 de toute pi\u00e8ce par un membre de la r\u00e9sistance polonaise non-juive qui, apr\u00e8s-guerre, voulant se mettre en avant, aurait pr\u00e9tendu avoir aid\u00e9 un certain Moryc ou Mieczys\u0142aw Apfelbaum. Ce r\u00e9sistant polonais a pu ainsi obtenir le statut de Juste parmi les Nations, en 1964. Cette histoire a connu plusieurs rebondissements et c\u2019est seulement en 2023 que la place a \u00e9t\u00e9 renomm\u00e9e : c\u2019est devenu le square Rachel Auerbach. <\/p>\n\n\n\n Une m\u00e9moire bien plus consensuelle que celle du ghetto, c\u2019est \u00e9videmment celle de l\u2019insurrection de Varsovie, en ao\u00fbt 1944. <\/p>\n\n\n\n On retrouve son symbole \u2014 la Kotwica, qui signifie \u00ab ancre \u00bb \u2014 partout dans la ville. Le mus\u00e9e de l\u2019Insurrection de Varsovie est sans doute le lieu o\u00f9 se met le plus en sc\u00e8ne ce r\u00e9cit patriotique unitaire. C\u2019est un mus\u00e9e immersif ultramoderne, que visitent tous les \u00e9l\u00e8ves des \u00e9coles varsoviennes. Des discours de Jean-Paul II tournent en boucle dans les salles, o\u00f9 beaucoup d\u2019animations font appel \u00e0 notre participation : on rampe dans des faux souterrains ; on peut tirer sur des silhouettes de soldats nazis, comme sur un stand de tir dans les f\u00eates foraines ; on peut go\u00fbter de l\u2019ersatz de caf\u00e9 pour faire l\u2019exp\u00e9rience des restrictions de ravitaillement en temps de guerre, ou encore rentrer dans une tente d\u2019infirmerie qui sent le formol. Le mot d\u2019ordre du mus\u00e9e pourrait \u00eatre : \u00ab Vivez l\u2019insurrection comme si vous y \u00e9tiez. \u00bb <\/p>\n\n\n\n\n Enfin, il y a un petit coin d\u00e9di\u00e9 au ghetto de Varsovie, selon un proc\u00e9d\u00e9 d\u2019\u00ab histoire dans l\u2019histoire \u00bb, qui pose question. D\u2019autant plus que les images montr\u00e9es, parce qu\u2019elles font peur alors qu\u2019il ne faut pas effrayer les plus jeunes, sont projet\u00e9es au fond d\u2019un puits, seulement accessible aux personnes qui font d\u00e9j\u00e0 une certaine taille, donc aux adultes. On passe sa t\u00eate au-dessus de la margelle, comme pour un visionnage interdit, selon un dispositif qu\u2019on pourrait qualifier de pornographique : une fois positionn\u00e9, on peut voir d\u00e9filer des images de pendaisons, de famine, d\u2019ex\u00e9cutions sommaires. Un coll\u00e8gue universitaire a organis\u00e9, pendant un temps, des contre-visites du mus\u00e9e de l\u2019Insurrection : on allait sur place et on examinait tout d\u2019un \u0153il critique, pour regarder l\u2019envers de cette m\u00e9moire polonaise apparemment si glorieuse et unifi\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n\n\n Malheureusement, la direction du mus\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s ouverte \u00e0 ce genre de contre-visite. Nous avions plut\u00f4t organis\u00e9, avec des coll\u00e8gues historiens polonais, une marche dans l\u2019ancien ghetto de Varsovie, m\u00eame s\u2019il a totalement \u00e9t\u00e9 reconstruit. Les \u00e9tudiants ont pu y d\u00e9couvrir des zones r\u00e9sidentielles parfois tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gantes. Mais, d\u00e9tail frappant, certaines maisons ont \u00e9t\u00e9 construites au-dessus du niveau originel du sol, parfois jusqu\u2019\u00e0 dix m\u00e8tres de hauteur, sur monticules de gravats. Ce sont des vestiges de la destruction du ghetto, tous les d\u00e9combres n\u2019ayant pas pu \u00eatre retir\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n\n La topographie de Varsovie, naturellement plate, est donc encore porteuse de cette histoire. De m\u00eame, pour garder la trace des anciennes d\u00e9limitations du ghetto : l\u00e0 o\u00f9 s\u2019\u00e9levaient ses murs autrefois, les trottoirs sont d\u00e9sormais engrav\u00e9s de plaques de m\u00e9tal. Se promener \u00e0 droite ou \u00e0 gauche de ces plaques n\u2019a rien d\u2019anodin : cela signifie que vous \u00eates \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ou hors de l\u2019ancien ghetto. On peut n\u2019y pr\u00eater aucune attention, et pourtant, c\u2019est l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n Je pense que la visite de la ville et du Mus\u00e9e de l\u2019Institut historique juif o\u00f9 sont conserv\u00e9es les archives Ringelblum a beaucoup \u00e0 apprendre, non seulement sur l\u2019histoire de l\u2019Europe occup\u00e9e par les nazis et sur la Shoah, mais aussi sur le m\u00e9tier d\u2019historien. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est une exp\u00e9rience tout \u00e0 fait diff\u00e9rente de celle d\u2019Auschwitz. On ne comm\u00e9more pas la destruction, mais la r\u00e9sistance et<\/em> la destruction. La trajectoire de Ringelblum enseigne ce que peut faire un historien en temps de guerre, alors que le monde s\u2019effondre autour de soi. Ringelblum s\u2019est aper\u00e7u qu\u2019il y avait urgence \u00e0 constituer des archives, non pas pour lui, non pas pour les survivants du ghetto \u2014 puisqu\u2019il n\u2019y en aurait pas \u2014, mais pour le monde d\u2019apr\u00e8s. Il avait foi dans le document et dans ce qu\u2019il signifierait pour les historiens qui prendraient sa suite. Il y a quelque chose de profond\u00e9ment touchant dans cette entreprise archivistique en temps r\u00e9el du g\u00e9nocide, qui s\u2019appuie sur toutes les couches de la soci\u00e9t\u00e9, de l\u2019\u00e9crivain \u00e0 l\u2019enfant qui chante et qui dessine, en passant par les m\u00e8res de famille, les mendiants des rues ou les commer\u00e7ants. Cette mise en lumi\u00e8re de l\u2019histoire sociale n\u2019est d\u2019ailleurs pas sans rappeler Marc Bloch, que nous venons tout juste de panth\u00e9oniser<\/a> : Marc Bloch et Emmanuel Ringelblum sont deux historiens, deux militants, deux meneurs d\u2019hommes, qui se sont lev\u00e9s face \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Je recommande \u00e0 tous les jeunes historiens de se rendre \u00e0 Varsovie pour \u00e9prouver cette fa\u00e7on bien particuli\u00e8re de raconter son \u00e9poque et ses tr\u00e9fonds. <\/p>\n\n\n\n Varsovie est en effet une ville o\u00f9 se pratiquent encore des fouilles, sur de micro-espaces, afin qu\u2019elles soient les moins invasives possibles. On y retrouve, comme dans ces lieux d\u2019o\u00f9 on d\u00e9portait les gens, des gobelets, des livres de pri\u00e8re et, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, beaucoup d\u2019objets religieux juifs, comme des t\u00e9filines, mais aussi toutes sortes d\u2019objets de la vie quotidienne, des \u00e9tuis \u00e0 cigarette, de la vaisselle, des tessons de bouteille. Exactement comme quand on pratique des fouilles arch\u00e9ologiques pour les Romains ou les \u00c9gyptiens. Sauf que la Shoah est tr\u00e8s r\u00e9cente, quand on y pense. <\/p>\n\n\n\n Ce type de fouilles m\u2019inspire un l\u00e9ger malaise : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, je trouve que c\u2019est important de les faire, de savoir ce que rec\u00e8le cette terre, et qui ne demande qu\u2019\u00e0 refaire surface ; de l\u2019autre, \u00e7a me para\u00eet crucial de ne pas se contenter de cette m\u00e9moire embaum\u00e9e, de ne pas regarder la destruction du peuple juif comme une histoire imm\u00e9moriale. Cela pose des questions passionnantes : comment garde-t-on une m\u00e9moire vivante, sans la plonger dans le formol de la comm\u00e9moration ? <\/p>\n\n\n\n La transmission litt\u00e9raire me para\u00eet un bon moyen de revivifier cette m\u00e9moire. Je prendrais un exemple, celui de la po\u00e9tesse Zuzanna Ginczanka, juive, r\u00e9sistante, assassin\u00e9e par la Gestapo \u00e0 Cracovie en 1944. Elle avait seulement 27 ans. On peut lire son \u0153uvre en fran\u00e7ais gr\u00e2ce aux tr\u00e8s belles traductions d\u2019Isabelle Macor <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La modernit\u00e9 de Ginczanka, n\u00e9e \u00e0 Kiev, mais de nationalit\u00e9 polonaise, est stup\u00e9fiante : l\u2019unique recueil de po\u00e8mes publi\u00e9 de son vivant, Les Centaures<\/em>, exprime de mani\u00e8re tr\u00e8s intense son envie de libert\u00e9, y compris sexuelle, \u00e0 travers l\u2019exaltation de son propre corps. Ginczanka avait \u00e9t\u00e9 une figure adul\u00e9e de l\u2019avant-garde varsovienne de l\u2019entre-deux-guerres. Une jeune cin\u00e9aste d\u2019origine polonaise, Joanna Grudzinska, a r\u00e9cemment r\u00e9alis\u00e9 sur elle un merveilleux documentaire, intitul\u00e9 Tout de moi ne dispara\u00eetra pas<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n\n\n On y voit des jeunes femmes polonaises qui manifestent pour leur droit \u00e0 l\u2019avortement en 2020, et qui scandent des po\u00e8mes de Ginczanka. La sc\u00e8ne n\u2019est pas seulement \u00e9mouvante : c\u2019est aussi un tr\u00e8s bel acte d\u2019actualisation de la litt\u00e9rature. <\/p>\n\n\n\n Les po\u00e8mes de Ginczanka retrouvent leur force et leur beaut\u00e9 dans la bouche de ces femmes qui se battent pour leur libert\u00e9. C\u2019est tout \u00e0 fait diff\u00e9rent des entreprises de comm\u00e9moration que sont les fouilles dites \u00ab arch\u00e9ologiques \u00bb, les grands mus\u00e9es ou la r\u00e9\u00e9criture d\u2019un roman national, qui peuvent parfois, paradoxalement, produire un douloureux effet de figement et d\u2019effacement. L’\u0153uvre de Ginczanka, dont la vie s\u2019est achev\u00e9e tragiquement en 1944, est une \u0153uvre disponible, qui s\u2019offre \u00e0 nous et que nous pouvons investir de significations nouvelles. C\u2019est sans doute cette histoire de transmission f\u00e9minine qui raconte le mieux la Varsovie que j\u2019aime.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" L\u2019historienne de la litt\u00e9rature et directrice d\u2019\u00e9tudes \u00e0 l\u2019EHESS piste les traces d\u2019un monde qui rayonne et qui saigne.<\/p>\n","protected":false},"author":61106,"featured_media":351763,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":19,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[2984],"tags":[],"staff":[4958],"editorial_format":[4854],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-351762","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-grand-tour","staff-camille-nedellec","editorial_format-entretiens","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":351763,"excerpt":"L\u2019historienne de la litt\u00e9rature et directrice d\u2019\u00e9tudes \u00e0 l\u2019EHESS piste les traces d\u2019un monde qui rayonne et qui saigne.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
<\/p>\n\n\n\nAvant de vous rendre pour la premi\u00e8re fois \u00e0 Varsovie, que vous \u00e9voquait cette ville ? Pensiez-vous pouvoir y vivre ? <\/h3>\n\n\n\n
En d\u00e9pit de ces sensations m\u00eal\u00e9es, \u00eates-vous parvenue \u00e0 aimer Varsovie ? Quels sont les endroits qui vous sont chers et quelles impressions sensorielles suscitent-ils ? <\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019en est-il de la langue polonaise ? La famille de votre grand-m\u00e8re continuait-elle de la parler une fois install\u00e9e en France ? <\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 quelle occasion ?<\/h3>\n\n\n\n
Varsovie est-elle une ville habit\u00e9e par la m\u00e9moire de sa propre histoire ? <\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Pouvez-vous nous donner des exemples de ces rues rescap\u00e9es ? <\/h3>\n\n\n\n
Le journal de Rachel Auerbach est une autre source litt\u00e9raire et historiographique que vous avez contribu\u00e9 \u00e0 faire conna\u00eetre. Qui \u00e9tait-elle ? <\/h3>\n\n\n\n
Le collectif Oneg Shabbat a proc\u00e9d\u00e9 aussi \u00e0 la conservation d\u2019autres \u00e9crits et de nombreux objets. Peut-on les voir aujourd\u2019hui \u00e0 Varsovie ? <\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Peut-on parler d\u2019une histoire mat\u00e9rielle de la vie dans le ghetto ? <\/h3>\n\n\n\n
Des querelles m\u00e9morielles sont-elles \u00e0 l’\u0153uvre dans l\u2019espace urbain de Varsovie ? O\u00f9 se cristallisent-elles le plus ? <\/h3>\n\n\n\n
Son nom \u00e9tait donc tout \u00e0 fait en phase avec le r\u00e9cit que les autorit\u00e9s de la ville souhaitaient mettre en avant ? <\/h3>\n\n\n\n
Ces tensions m\u00e9morielles se retrouvent-elles aussi dans l\u2019espace mus\u00e9al ? <\/h3>\n\n\n\n
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\r\n <\/picture>\r\n \n Avez-vous pu faire ces contre-visites avec vos \u00e9tudiants ? Vous avez en effet eu l\u2019occasion d\u2019organiser des s\u00e9jours de recherche pour faire d\u00e9couvrir Varsovie \u00e0 vos doctorants en histoire. <\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Varsovie est-elle une ville incontournable pour qui veut devenir historien ? <\/h3>\n\n\n\n
Encore r\u00e9cemment, des fouilles \u00e9taient pratiqu\u00e9es dans le nord de l\u2019ancien ghetto, l\u00e0 o\u00f9 les gens attendaient d\u2019\u00eatre d\u00e9port\u00e9s vers Treblinka. Y a-t-il d\u2019autres endroits \u00e0 Varsovie o\u00f9 des recherches de ce type devraient \u00eatre lanc\u00e9es ? <\/h3>\n\n\n\n
Comment y r\u00e9pondre ? <\/h3>\n\n\n\n
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