{"id":351339,"date":"2026-08-06T06:00:00","date_gmt":"2026-08-06T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=351339"},"modified":"2026-08-06T23:02:03","modified_gmt":"2026-08-06T21:02:03","slug":"lukraine-peut-elle-gagner-la-guerre-aux-entrepots","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/08\/06\/lukraine-peut-elle-gagner-la-guerre-aux-entrepots\/","title":{"rendered":"L\u2019Ukraine peut-elle gagner la guerre aux entrep\u00f4ts ?"},"content":{"rendered":"\n
Tout l\u2019\u00e9t\u00e9, <\/em>le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons o\u00f9 que vous soyez des id\u00e9es que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout \u00e0 la rentr\u00e9e), des textes introuvables ou rafra\u00eechissants avec nos Dimanches<\/a>. Pour les recevoir directement dans votre bo\u00eete mail et soutenir cet \u00e9lan, pensez \u00e0 vous abonner \u00e0 la revue<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Depuis le 18 juillet 2026, l’Ukraine a \u00e9tendu sa campagne de \u00ab sanctions \u00e0 longue port\u00e9e \u00bb et, en plus de frapper des sites de raffineries de p\u00e9trole russes, a vis\u00e9 plus d’une douzaine de sites logistiques appartenant \u00e0 l’entreprise Wildberries. Premier acteur du commerce en ligne russe, Wildberries n’est pas seulement un \u00ab Amazon russe \u00bb, mais remplit le r\u00f4le de plusieurs entreprises de premier plan en m\u00eame temps : il s\u2019agit \u00e0 la fois d’Amazon, du Bon Coin, de FedEx et du Cr\u00e9dit Agricole. Sa chute aurait donc des cons\u00e9quences bien plus importantes qu’une simple perturbation temporaire de la vente de carburant. <\/p>\n\n\n\n Pour comprendre la man\u0153uvre strat\u00e9gique ukrainienne, il faut analyser cette entreprise tr\u00e8s particuli\u00e8re, con\u00e7ue sur mesure pour r\u00e9pondre aux d\u00e9fis consid\u00e9rables que posent la g\u00e9ographie et l’espace russes. <\/p>\n\n\n\n Fond\u00e9e en 2004 par Tatiana Kim, n\u00e9e \u00e0 Moscou, issue de la minorit\u00e9 cor\u00e9enne implant\u00e9e dans les provinces russes du Pacifique et l’une des rares personnes \u00e0 avoir fait fortune sans b\u00e9n\u00e9ficier de la privatisation sauvage des grands monopoles d’\u00c9tat sovi\u00e9tiques, Wildberries fait partie des quelques entreprises r\u00e9ellement productives de l’\u00e9conomie russe qui n’ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d’aucune position dominante, d’aucun passe-droit ou de pr\u00e9bendes, et qui ont su r\u00e9pondre de mani\u00e8re inventive aux immenses besoins de la population apr\u00e8s la d\u00e9cennie noire des ann\u00e9es 1990.<\/p>\n\n\n\n En effet, Wildberries n’est pas uniquement un d\u00e9taillant assis sur une logistique et un catalogue ultraperformants, \u00e0 l’instar du groupe de Jeff Bezos. C’est une \u00ab place de march\u00e9 \u00bb virtuelle (ou marketplace<\/em>) qui relie plus d’un million de vendeurs d\u00e9posant leurs produits dans les entrep\u00f4ts de l’entreprise \u00e0 des centaines de millions de consommateurs. Capable de mettre en contact vendeurs et acheteurs d’un bout \u00e0 l’autre de cet immense pays de 17 millions de km\u00b2, l’entreprise s’est rapidement rendue indispensable en Russie (mais aussi en Bi\u00e9lorussie, en Arm\u00e9nie, en G\u00e9orgie, au Kazakhstan, au Kirghizistan, au Tadjikistan et en Ouzb\u00e9kistan), gr\u00e2ce \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 pallier les lacunes de la logistique traditionnelle h\u00e9rit\u00e9e de l’Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n\n Gr\u00e2ce \u00e0 son mod\u00e8le novateur, la Russie est donc pass\u00e9e, en quelques ann\u00e9es, d’un syst\u00e8me centralis\u00e9 inefficace et en ruine \u00e0 des \u00e9changes en ligne g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s. Ceux-ci permettent aux petites et moyennes entreprises ainsi qu’aux \u00ab auto-entrepreneurs \u00bb locaux de se connecter \u00e0 l’ensemble du march\u00e9 national, voire \u00e0 une grande partie de l’ancien espace sovi\u00e9tique, et de pratiquer des prix comp\u00e9titifs.<\/p>\n\n\n\n Avec sept millions de commandes quotidiennes, l’entreprise repr\u00e9sente aujourd’hui pr\u00e8s de la moiti\u00e9 du march\u00e9 national du commerce en ligne. Son enseigne violette est pr\u00e9sente jusque dans les plus petites localit\u00e9s et symbolise la r\u00e9silience de l’\u00e9conomie et sa capacit\u00e9 \u00e0 se r\u00e9inventer sans copier un mod\u00e8le occidental, qui n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 pertinent dans ce contexte.<\/p>\n\n\n\n Gr\u00e2ce \u00e0 ses succ\u00e8s et \u00e0 sa proximit\u00e9 avec de nombreuses entreprises russes, Wildberries a cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9tendre son activit\u00e9. En f\u00e9vrier 2021, l’entreprise a ainsi acquis la banque Standard-Cr\u00e9dit, un \u00e9tablissement alors modeste, class\u00e9 400e par les actifs, et dot\u00e9 de 302 millions de roubles de fonds propres. Depuis, rebaptis\u00e9e Wildberries Bank, elle a connu une croissance spectaculaire : ses actifs sont pass\u00e9s de 3,1 \u00e0 57,1 milliards de roubles en 2024, et son capital de 483 millions \u00e0 21 milliards. Une part substantielle de son bilan est constitu\u00e9e de cr\u00e9ances sur des entreprises (dont beaucoup vendent leurs produits sur la plateforme en ligne). Contr\u00f4lant \u00e0 la fois la distribution et le cr\u00e9dit, le conglom\u00e9rat se rapproche ainsi davantage du mod\u00e8le d’Alibaba ou de JD.com que de celui d’Amazon.<\/p>\n\n\n\n Ce syst\u00e8me est simple et repose sur cinq \u00ab mouvements \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Avant toute chose, le groupe vend des produits sur sa plateforme en ligne, qui se distingue dans le paysage russe par sa clart\u00e9 et son efficacit\u00e9 logistique. Il propose ensuite des cr\u00e9dits \u00e0 la consommation, qui encouragent \u00e0 consommer davantage. Gr\u00e2ce \u00e0 sa position d’h\u00e9bergeur privil\u00e9gi\u00e9, l’entreprise offre \u00e9galement des cr\u00e9dits aux vendeurs pour qu’ils produisent plus de marchandises, stock\u00e9es dans les entrep\u00f4ts de la marque. Via sa filiale bancaire, elle collecte des int\u00e9r\u00eats sur ces pr\u00eats, ainsi que des commissions sur les ventes. Elle contr\u00f4le ainsi les paiements et retient les fonds des vendeurs dans son propre syst\u00e8me bancaire, augmentant ainsi sa taille de bilan. Gr\u00e2ce \u00e0 ces \u00ab incitations \u00bb, les vendeurs sont encourag\u00e9s \u00e0 adopter l’ensemble de ces services et deviennent d\u00e9pendants de l’environnement num\u00e9rique, logistique et financier cr\u00e9\u00e9 pour les accompagner.<\/p>\n\n\n\n\n Cette int\u00e9gration s’est encore renforc\u00e9e au printemps 2026, lorsque VTB, une banque contr\u00f4l\u00e9e par l’\u00c9tat, a annonc\u00e9 l’acquisition d’une participation minoritaire dans l’ensemble des actifs fintech du groupe, \u00e0 commencer par 5 % de la Wildberries Bank, par le biais d’une \u00e9mission d’actions dont la valeur d\u00e9passe 540 milliards de roubles <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n C’est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui rend la campagne ukrainienne particuli\u00e8rement difficile \u00e0 g\u00e9rer pour les autorit\u00e9s russes : l’efficacit\u00e9 de l’entreprise l’a plac\u00e9e en position de force sur le march\u00e9, en faisant un g\u00e9ant dont les services sont indispensables aux entreprises russes petites et moyennes et qui ne pourraient \u00eatre remplac\u00e9s qu’au prix fort, ce qui entra\u00eenerait la faillite des moins comp\u00e9titifs. Sa chute \u00e9ventuelle provoquerait donc un raz-de-mar\u00e9e dans l’ensemble du pays, touchant tr\u00e8s durement les entrepreneurs dont certains ont d\u00e9j\u00e0 perdu l’ensemble de leur marchandise stock\u00e9e dans les entrep\u00f4ts vis\u00e9s par Kiev. Elle conduirait \u00e9galement m\u00e9caniquement \u00e0 une hausse du co\u00fbt de la vie pour l’ensemble de la population et des producteurs. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment la derni\u00e8re chose dont le Kremlin a besoin alors que la campagne en Ukraine patine depuis le d\u00e9but de l’ann\u00e9e 2026.<\/p>\n\n\n\n Une faillite de Wildberries aurait des retomb\u00e9es politiques d’autant plus lourdes que le Kremlin est directement impliqu\u00e9 : en poussant l’entreprise \u00e0 fusionner avec Russ, une firme de publicit\u00e9 num\u00e9rique cibl\u00e9e proche du Kremlin, il en a fait un rouage du syst\u00e8me. Cette op\u00e9ration avait aussit\u00f4t \u00e9t\u00e9 approuv\u00e9e et encourag\u00e9e publiquement par Vladimir Poutine, qui y voit un moyen d’encourager les exportations russes.<\/p>\n\n\n\n L’entit\u00e9 r\u00e9sultant de cette fusion, \u0420\u0412\u0411 (ou RWB, pour Russ Wildberries), est d\u00e9sormais valoris\u00e9e \u00e0 environ 12,6 milliards de dollars <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette fusion doit n\u00e9anmoins \u00eatre analys\u00e9e sous l’angle politique autant qu’\u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n Officiellement, ce rapprochement devait permettre de proposer un \u00e9cosyst\u00e8me r\u00e9unissant une marketplace, de la publicit\u00e9, des paiements, de la logistique et des services num\u00e9riques, mais on peut se demander quelle est la plus-value r\u00e9elle pour une entreprise d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s performante. En 2023, Wildberries a r\u00e9alis\u00e9 un chiffre d’affaires de 538,7 milliards de roubles et un b\u00e9n\u00e9fice net de 18,9 milliards, contre respectivement 27,9 milliards et 4,86 milliards pour le Russ Group. Malgr\u00e9 cette disproportion (19 fois plus de chiffre d’affaires et 4 fois plus de b\u00e9n\u00e9fices nets), la fusion de 2024 a attribu\u00e9 65 % de la nouvelle entit\u00e9 \u00e0 Wildberries et 35 % \u00e0 Russ, ce qui a provoqu\u00e9 des interrogations et des protestations vives.<\/p>\n\n\n\n Les critiques les plus virulentes sont venues de Vladislav Bakalchuk, alors \u00e9poux de la fondatrice Tatiana Kim et dirigeant de l’entreprise, qui s’est publiquement oppos\u00e9 \u00e0 l’op\u00e9ration. D\u00e9non\u00e7ant ce qu’il a qualifi\u00e9 de \u00ab prise de contr\u00f4le hostile \u00bb de Wildberries par des acteurs ext\u00e9rieurs, Bakalchuk a pr\u00e9sent\u00e9 la fusion comme le r\u00e9sultat de pressions politiques plut\u00f4t que comme une d\u00e9cision dict\u00e9e par des consid\u00e9rations \u00e9conomiques. Le conflit s’est rapidement transform\u00e9 en une affaire \u00e0 la fois familiale, \u00e9conomique et politique. Ces contestations ont culmin\u00e9 en septembre 2024 avec une altercation arm\u00e9e devant les bureaux de Wildberries \u00e0 Moscou, qui a fait plusieurs victimes <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n Cet \u00e9pisode est plus g\u00e9n\u00e9ralement symptomatique d’une d\u00e9gradation des droits de propri\u00e9t\u00e9, fondamentaux pour tout syst\u00e8me capitaliste r\u00e9gul\u00e9. Dans le pays de Vladimir Poutine, conserver un actif, m\u00eame s’il s’agit de l’un des plus performants de l’apr\u00e8s-URSS, suppose de se placer sous la protection d’un patron proche du pouvoir. Avec cette fusion, Wildberries est devenu un rouage du syst\u00e8me, redevable et d\u00e9pendant de lui. Surtout, cette immixtion du pouvoir politique dans la vie d’une des entreprises majeures de l’\u00e9cosyst\u00e8me russe semble avoir cr\u00e9\u00e9 les faiblesses que les Ukrainiens sont en train d’exploiter.<\/p>\n\n\n\n L’ampleur des destructions caus\u00e9es par les forces arm\u00e9es ukrainiennes est d\u00e9sormais mesurable. Plus de 800 000 m\u00e8tres carr\u00e9s, soit environ 14 % des capacit\u00e9s logistiques du groupe, ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits ou gravement endommag\u00e9s, pour une valeur de marchandises estim\u00e9e \u00e0 environ 250 milliards de roubles <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Tatiana Kim a \u00e9voqu\u00e9 un montant sup\u00e9rieur \u00e0 1,3 milliard de dollars et rappel\u00e9, dans une prise de parole r\u00e9cente, que les assurances ne couvrent pas les frappes de drones <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les centres d’Elektrostal (360 000 m\u00e8tres carr\u00e9s) et de Kotovsk (ouvert en mai 2025 et contenant pr\u00e8s de 54 millions d’articles) ont \u00e9t\u00e9 les premiers \u00e0 prendre feu, faisant huit morts et pr\u00e8s de quatre-vingt-dix bless\u00e9s. Les entrep\u00f4ts de Krasnodar et de Nevinnomyssk ont \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9s dans la nuit du 21 au 22 juillet, ceux de Chouchary et d’Outkina Zavod, pr\u00e8s de Saint-P\u00e9tersbourg, le 22 juillet, ceux de Simf\u00e9ropol, le 24 juillet, ceux d’Ekaterinbourg, le 25 juillet, ceux de Riazan, le 28 juillet, ceux de Penza et de Sarapoul, dans la nuit du 29 au 30 juillet, ceux de Volgograd et de Zelenodolsk, dans la nuit du 30 au 31 juillet. Le 2 juillet, le hub de Novosseme\u00efkino (178 600 m\u00e8tres carr\u00e9s), qui dessert la Volga et le centre de la Russie europ\u00e9enne, a \u00e9t\u00e9 \u00e0 son tour incendi\u00e9. Une quinzaine de sites ont ainsi \u00e9t\u00e9 touch\u00e9s en une quinzaine de jours.<\/p>\n\n\n\n Trois caract\u00e9ristiques distinguent cette s\u00e9quence d’une simple accumulation de frappes.<\/p>\n\n\n\n Le pr\u00e9sident ukrainien Volodymyr Zelensky qualifie ces op\u00e9rations de \u00ab sanctions \u00e0 longue port\u00e9e \u00bb. Ce vocabulaire n’est pas anodin : le gouvernement ukrainien inscrit ainsi d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment son action dans le registre de la coercition \u00e9conomique, et non dans celui de la lutte arm\u00e9e. Fin juin, le pr\u00e9sident avait annonc\u00e9 une op\u00e9ration de quarante jours visant \u00e0 contraindre Moscou \u00e0 n\u00e9gocier. Les raffineries ont \u00e9t\u00e9 vis\u00e9es en premier lieu, provoquant des p\u00e9nuries de carburant, puis les plateformes logistiques. La campagne contre Wildberries s’inscrit donc dans la continuit\u00e9 d’un dispositif pr\u00e9existant et ne constitue pas une r\u00e9orientation radicale de la strat\u00e9gie ukrainienne.<\/p>\n\n\n\n Par ailleurs, Zelensky affirme que les entrep\u00f4ts touch\u00e9s approvisionnaient l’arm\u00e9e russe en composants de drones, en \u00e9quipements de navigation et en mat\u00e9riel sous sanctions, et que ces frappes sont une r\u00e9ponse aux attaques russes contre les infrastructures civiles ukrainiennes, notamment \u00e9lectriques <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Le droit admet qu’un bien civil apportant une contribution effective \u00e0 l’action militaire puisse faire l’objet d’une attaque proportionn\u00e9e. Toute la difficult\u00e9 r\u00e9side dans l’appr\u00e9ciation de cette contribution. Des analystes ont document\u00e9 la pr\u00e9sence de gilets pare-balles et de composants de drones sur la plateforme, ainsi que l’utilisation de celle-ci par des groupes de volontaires \u00e9quipant des unit\u00e9s. Comme dans beaucoup d’autres forces arm\u00e9es, les proc\u00e9dures d’acquisition officielles du minist\u00e8re russe de la D\u00e9fense ne couvrent que l’armement, laissant tout le reste transiter par les circuits marchands ordinaires <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pour pallier ces insuffisances, les soldats et les citoyens russes ont, pour une bonne part, recours \u00e0 Wildberries. La plateforme se contente d’h\u00e9berger, de stocker et d’acheminer, sans qu’il soit possible de d\u00e9terminer si elle le fait par complaisance ou par simple indiff\u00e9rence commerciale, alors m\u00eame que cette activit\u00e9 repr\u00e9sente un gain non n\u00e9gligeable.<\/p>\n\n\n\n Au regard du mod\u00e8le complexe dans lequel l’imputabilit\u00e9 est difficile \u00e0 \u00e9tablir, on constate que le droit actuel, \u00e9labor\u00e9 dans un monde o\u00f9 l’usine d’armement se distinguait nettement de la minoterie, se heurte \u00e0 une infrastructure dont la fonction militaire n’est ni vraiment voulue ni r\u00e9ellement organis\u00e9e, mais qui est tout de m\u00eame substantielle.<\/p>\n\n\n\n La question d\u00e9passe le cas russe, car, si l’argument ukrainien est admis, les entrep\u00f4ts d’Amazon ou d’Alibaba deviendraient, en cas de conflit majeur, des objectifs potentiels. S’il est \u00e9cart\u00e9, l’adversaire disposerait alors d’un sanctuaire logistique. Aucune de ces r\u00e9ponses n’est satisfaisante et, surtout, ne permettrait de r\u00e9guler l’intensit\u00e9 de la violence dans un conflit futur. Il est donc n\u00e9cessaire de r\u00e9fl\u00e9chir aux cat\u00e9gories les plus pertinentes, permettant d’arriver \u00e0 une r\u00e9duction r\u00e9elle des souffrances caus\u00e9es aux civils. En cela \u00e9galement, les retours d’exp\u00e9rience et l’interpr\u00e9tation \u00e0 venir des op\u00e9rations de la guerre d’Ukraine seront primordiaux pour les autres soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes au lendemain du conflit. <\/p>\n\n\n\n\n Le tripartisme \u00ab force, puissance, pouvoir \u00bb permet de situer l’objectif avec exactitude. La force d\u00e9signe l’instrument militaire. La puissance correspond \u00e0 la capacit\u00e9 d’un ensemble social \u00e0 produire et \u00e0 soutenir la force dans la dur\u00e9e. Le pouvoir renvoie \u00e0 l’aptitude \u00e0 obtenir l’ob\u00e9issance sans recourir \u00e0 la contrainte. Les frappes n’ont pas atteint la force russe : aucune unit\u00e9 n’a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite et aucun syst\u00e8me d’armes n’a \u00e9t\u00e9 neutralis\u00e9. Elles touchent la puissance par le provisionnement et visent le pouvoir par l’usure du consentement. Enfin, la d\u00e9signation de ces op\u00e9rations par l’Ukraine comme des \u00ab sanctions \u00bb confirme cette lecture d’une man\u0153uvre indirecte, qui met \u00e0 profit une faille tactique russe pour attaquer un objectif susceptible d’affaiblir les lignes logistiques et de briser l’effort de guerre.<\/p>\n\n\n\n Sur l’\u00e9chiquier strat\u00e9gique, la campagne op\u00e8re un d\u00e9placement oblique. Renon\u00e7ant \u00e0 la case militaire, o\u00f9 le rapport de force lui est d\u00e9favorable, Kiev joue une case adjacente mal gard\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Selon une grille de lecture que j’ai d\u00e9velopp\u00e9e dans mes travaux <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, la nouvelle s\u00e9quence strat\u00e9gico-tactique est donc une strat\u00e9gie d\u00e9fensive indirecte, coupl\u00e9e \u00e0 une tactique offensive directe. Sur le plan strat\u00e9gique, l’Ukraine reste sur la d\u00e9fensive et \u00e9vite l’affrontement direct avec les forces ennemies, qu’elle contourne en visant l’\u00e9conomie qui les sous-tend. Au niveau tactique, les frappes de drones sont offensives et directes, port\u00e9es sans interm\u00e9diaire sur l’objectif. Cette combinaison inverse la s\u00e9quence classique, dans laquelle l’offensive strat\u00e9gique commande la man\u0153uvre tactique. Il n’est possible que parce que le drone \u00e0 longue port\u00e9e permet de dissocier la profondeur de frappe du rapport de force g\u00e9n\u00e9ral : on atteint l’arri\u00e8re adverse sans avoir pris l’initiative sur le front.<\/p>\n\n\n\n Il ne s’agit donc pas d’une escalade verticale, mais d’une nouvelle s\u00e9quence strat\u00e9gico-tactique \u00e9labor\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 \u00ab la libre activit\u00e9 de l\u2019esprit \u00bb, pour reprendre les termes de Clausewitz.<\/p>\n\n\n\n\n L’effet le plus lourd ne p\u00e8se donc pas sur les b\u00e2timents, mais sur la r\u00e9partition des pertes. Le 7 juillet, soit avant le d\u00e9but de la campagne, Wildberries a modifi\u00e9 son contrat de partenariat afin de se d\u00e9charger de toute responsabilit\u00e9 en cas de force majeure r\u00e9sultant de frappes d’artillerie, de drones ou de missiles <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Face \u00e0 l’indignation, l’entreprise a annonc\u00e9, le 22 juillet, des indemnisations pr\u00e9sent\u00e9es comme volontaires, promettant de soutenir en priorit\u00e9 les plus petits entrepreneurs <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De nombreux vendeurs d\u00e9clarent toutefois n’avoir rien per\u00e7u, et les premi\u00e8res prises de parole de Tatiana Kim laissent entendre que l’entreprise ne compensera pas les pertes subies dans ses entrep\u00f4ts. En a-t-elle seulement les moyens ?<\/p>\n\n\n\n Cons\u00e9quence d\u00e9cisive : la crise n’est pas absorb\u00e9e par une entreprise capitalis\u00e9e et politiquement prot\u00e9g\u00e9e, mais pulv\u00e9ris\u00e9e entre des centaines de milliers de micro-entrepreneurs sans filet de s\u00e9curit\u00e9, souvent endett\u00e9s pour constituer leur stock. Le risque de guerre a \u00e9t\u00e9 contractuellement d\u00e9plac\u00e9 vers le maillon le moins capable de le supporter. Ce transfert constitue le choc le plus puissant pour le tissu \u00e9conomique russe, bien plus que les incendies.<\/p>\n\n\n\n Il d\u00e9termine \u00e9galement la nature de la crise \u00e0 venir. Une faillite de cet acteur \u00ab too big to fail \u00bb (prot\u00e9g\u00e9 politiquement et syst\u00e9mique, ce qui interdit \u00e0 l’\u00c9tat de le laisser dispara\u00eetre) demeure improbable. Le gouvernement examine des mesures de soutien (pr\u00eats bonifi\u00e9s, all\u00e8gements fiscaux, subventions) <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et envisage m\u00eame la nationalisation totale ou partielle comme solution ultime. Cependant, les finances russes, d\u00e9j\u00e0 sous tension en raison de la guerre et des sanctions, ne pourraient pas supporter cette nouvelle charge sans difficult\u00e9 et devront trouver une solution \u00e9conomiquement viable permettant de distribuer des produits de fa\u00e7on comp\u00e9titive sur le territoire le plus \u00e9tendu du globe.<\/p>\n\n\n\n\n C’est n\u00e9anmoins cette br\u00e8che financi\u00e8re que Kiev cherche d\u00e9sormais \u00e0 \u00e9largir. Le 27 juillet, Denys Chtilerman, dirigeant de l’industrie de d\u00e9fense ukrainienne, a explicit\u00e9 la logique du ciblage prioritaire de l’entreprise. Selon lui, Wildberries serait le premier emprunteur de Russie et son partenariat avec VTB, banque contr\u00f4l\u00e9e par l’\u00c9tat, en ferait un objectif de premier plan, car son effondrement entra\u00eenerait celui de plusieurs autres \u00e9tablissements <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La plateforme n’est pas seulement un objectif, elle est un vecteur vers le syst\u00e8me bancaire. C’est donc en toute connaissance de cause que l’Ukraine a cherch\u00e9 \u00e0 enfoncer le clou. Notons d’ailleurs que le premier grand sinistre subi par le groupe a \u00e9t\u00e9 accidentel : l’incendie de l’entrep\u00f4t de Chouchary, pr\u00e8s de Saint-P\u00e9tersbourg, en janvier 2024, pr\u00e9cis\u00e9ment frapp\u00e9 par un drone le 24 juillet 2026 <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est peut-\u00eatre l\u2019ampleur des pertes annonc\u00e9es qui a nourri l\u2019imagination strat\u00e9gique des Ukrainiens.<\/p>\n\n\n\n Quelques signaux confirment l’exposition du secteur bancaire et financier. Sberbank envisage d’augmenter ses provisions et a abaiss\u00e9 sa pr\u00e9vision de croissance russe pour 2026 \u00e0 0 ou 0,5 %, contre 0,5 \u00e0 1 % pr\u00e9c\u00e9demment. La banque surveille particuli\u00e8rement les petites entreprises <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 la dette du groupe s’ajoutent les pr\u00eats contract\u00e9s par les vendeurs pour financer leur stock ; un d\u00e9faut simultan\u00e9 de ces pr\u00eats constituerait une seconde vague de cr\u00e9ances non honor\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n\n Un troisi\u00e8me aspect m\u00e9rite \u00e9galement notre attention. Le taux de ch\u00f4mage en Russie se situe actuellement autour de 2,1 %. Les b\u00e2timents peuvent \u00eatre reconstruits plus facilement que les employ\u00e9s d’entrep\u00f4t peuvent \u00eatre remplac\u00e9s. Il faudra d\u00e9sormais r\u00e9mun\u00e9rer le risque, car les employ\u00e9s les plus comp\u00e9tents de Wildberries, qui ont contribu\u00e9 \u00e0 la r\u00e9ussite de l’entreprise, pourront facilement retrouver du travail sur un march\u00e9 tr\u00e8s demandeur de savoir-faire, dans des conditions moins expos\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Un multiplicateur doit \u00eatre ajout\u00e9 \u00e0 l’analyse mat\u00e9rielle. Des dizaines de vid\u00e9os montrant des colonnes de fum\u00e9e ont circul\u00e9 sur les r\u00e9seaux sociaux russes. S’y ajoutent celles, plus redoutables, de vendeurs qui se filment en larmes pour expliquer que l’incendie a d\u00e9truit leur marchandise, leur activit\u00e9, et parfois leur unique source de revenu. La num\u00e9risation du sensorium <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span> fait que l’effet recherch\u00e9 ne r\u00e9side plus dans le b\u00e2timent, mais dans le regard : la frappe d\u00e9truit un hangar ; sa diffusion d\u00e9truit la certitude que la guerre reste lointaine.<\/p>\n\n\n\n Elle touche au point le plus sensible du dispositif int\u00e9rieur russe. La stabilit\u00e9 du r\u00e9gime repose en effet sur un \u00e9change implicite : l’acceptation des restrictions politiques en \u00e9change d’un acc\u00e8s \u00e0 une consommation moderne et en constante am\u00e9lioration. Ce contrat a surv\u00e9cu \u00e0 l’entr\u00e9e en guerre pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la vie quotidienne des grandes villes n’avait pas \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9e. Le commerce de d\u00e9tail avait d\u00e9j\u00e0 connu, en 2026, sa premi\u00e8re contraction du nombre de points de vente depuis plus de vingt ans <\/span>Une entreprise unique dans le paysage \u00e9conomique russe<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Le mod\u00e8le int\u00e9gr\u00e9 d’Alibaba plut\u00f4t que celui d’Amazon<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Une fusion controvers\u00e9e et in\u00e9gale<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Une campagne plus efficace que celle contre l’essence ?<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n La cible est-elle licite ? Le point aveugle du droit<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Une man\u0153uvre indirecte sur l’\u00e9pine dorsale logistique russe ?<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Le transfert du risque : la v\u00e9ritable onde de choc<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n La cible bancaire, v\u00e9ritable objectif de la campagne ?<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Propagation num\u00e9rique et contrat social<\/h2>\n\n\n\n