{"id":351197,"date":"2026-08-05T06:00:00","date_gmt":"2026-08-05T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=351197"},"modified":"2026-08-05T01:00:13","modified_gmt":"2026-08-04T23:00:13","slug":"pourquoi-le-maroc-na-pas-pu-orchestrer-la-crise-de-ceuta","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/08\/05\/pourquoi-le-maroc-na-pas-pu-orchestrer-la-crise-de-ceuta\/","title":{"rendered":"Pourquoi le Maroc n\u2019a pas pu orchestrer la crise de Ceuta"},"content":{"rendered":"\n
Tout l\u2019\u00e9t\u00e9, <\/em>le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons o\u00f9 que vous soyez des id\u00e9es que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout \u00e0 la rentr\u00e9e), des textes introuvables ou rafra\u00eechissants avec nos Dimanches<\/a>. Pour les recevoir directement dans votre bo\u00eete mail et soutenir cet \u00e9lan, pensez \u00e0 vous abonner \u00e0 la revue<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n La plupart de ces analyses proviennent d\u2019une profonde m\u00e9connaissance de la r\u00e9alit\u00e9 marocaine. Les journalistes et analystes politiques qui se respectent devraient aller sur le terrain au lieu de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 partir des images partag\u00e9es sur les m\u00e9dias sociaux, au risque de verser dans le complotisme.<\/p>\n\n\n\n Ce qui vient de se passer, le jour de la f\u00eate du Tr\u00f4ne et du discours royal, fragilise le Maroc et ses dirigeants bien plus qu’autre chose.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l’int\u00e9rieur, la col\u00e8re est tr\u00e8s forte en ce moment, avec des appels \u00e0 la d\u00e9mission du gouvernement, d’autant que personne au sein du pouvoir ne sait comment pleurer nos plus de quatre-vingts morts. Une trag\u00e9die nationale.<\/p>\n\n\n\n Ensuite, sur le plan international et plus pr\u00e9cis\u00e9ment vis-\u00e0-vis de l’Union europ\u00e9enne. La France et l’Espagne sont nos principaux alli\u00e9s et partenaires \u00e9conomiques, loin devant les \u00c9tats-Unis ou Isra\u00ebl. <\/p>\n\n\n\n L’Union est \u00e9galement la principale destination des migrations marocaines, avec cinq millions de ressortissants, binationaux compris, ces fameux \u00ab MRE \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> qui sont essentiels au Maroc et \u00e0 son \u00e9conomie. Ces chiffres sont t\u00eatus. Quel int\u00e9r\u00eat un \u00c9tat aurait-il \u00e0 saboter cela le jour de sa f\u00eate nationale ?<\/p>\n\n\n\n Pour le comprendre, il faut partir du socle sur lequel repose le syst\u00e8me politique marocain : ce qui a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9, tr\u00e8s t\u00f4t apr\u00e8s l’ind\u00e9pendance, la \u00ab r\u00e9volution du roi et du peuple \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n L’\u00c9tat moderne s’est fond\u00e9 sur ces deux faces : d’un c\u00f4t\u00e9 le syst\u00e8me mill\u00e9naire des Alaouites, dont descend Mohammed VI, la plus vieille dynastie r\u00e9gnante au monde ; de l’autre les forces civiles de la modernit\u00e9 marocaine, organis\u00e9es pendant la p\u00e9riode coloniale autour de partis, de syndicats, de journaux. <\/p>\n\n\n\n Depuis 1943, avant m\u00eame l’ind\u00e9pendance, il est grav\u00e9 dans le marbre que le Maroc serait une monarchie constitutionnelle, parlementaire, d\u00e9mocratique et sociale. Tout le jeu politique du Royaume depuis l’ind\u00e9pendance consiste \u00e0 pr\u00e9server cet \u00e9quilibre, m\u00eame si le d\u00e9s\u00e9quilibre va toujours plut\u00f4t dans le sens de la monarchie que du peuple.<\/p>\n\n\n\n\n La f\u00eate du Tr\u00f4ne est le grand moment symbolique de ce syst\u00e8me. Tous les 30 juillet, elle comm\u00e9more l’intronisation de Mohammed VI, survenue \u00e0 la mort de son p\u00e8re Hassan II, le 23 juillet 1999. Le roi y prononce un discours \u00e0 la nation qui porte pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce lien : chef de l’\u00c9tat et arbitre de derni\u00e8re instance qui laisse le jeu politique se faire, mais qui intervient en cas de n\u00e9cessit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Le lendemain a lieu la Bay’a<\/em>, la c\u00e9r\u00e9monie d’all\u00e9geance, plus traditionnelle, consid\u00e9r\u00e9e comme archa\u00efque par une partie plut\u00f4t minoritaire des Marocains, mais relativement accept\u00e9e dans l’ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. On y voit l’arm\u00e9e et les grands corps de l’\u00c9tat pr\u00eater all\u00e9geance au roi. <\/p>\n\n\n\n Il s’agit d’une c\u00e9r\u00e9monie tr\u00e8s ancienne, film\u00e9e, enti\u00e8rement codifi\u00e9e, essentielle au pouvoir symbolique du palais et pour une grande partie, si ce n’est la majorit\u00e9, des Marocains. Et c’est essentiellement pour elle que les services de s\u00e9curit\u00e9 sont d\u00e9ploy\u00e9s ces jours-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n Tout \u00e0 fait.\u00a0D’abord, le 30 juillet est un jour f\u00e9ri\u00e9 qui ouvre les vacances. Les salari\u00e9s marocains sont partis en masse entre samedi 25 et, pour les plus tardifs, le mercredi 29 au soir. Leur destination ? Pour la plupart d\u2019entre eux, ce sont les \u00ab plages du d\u00e9troit \u00bb, la plus grande station baln\u00e9aire du pays, une bande d’environ 40 kilom\u00e8tres qui longe pr\u00e9cis\u00e9ment Sebta <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Ensuite, et c’est un point que je ne vois pas dans la presse alors qu’il me para\u00eet d\u00e9cisif, les c\u00e9r\u00e9monies des 30 et 31 juillet ne se sont pas tenues au palais de Rabat. La tradition veut que le roi c\u00e9l\u00e8bre la f\u00eate du Tr\u00f4ne dans diff\u00e9rentes villes du royaume, et ces derni\u00e8res ann\u00e9es, il aime le faire dans le nord du pays. Le hasard a donc voulu que tout le dispositif \u2014 les diff\u00e9rentes c\u00e9r\u00e9monies, le cort\u00e8ge, avec toute la s\u00e9curit\u00e9 qu\u2019ils impliquent \u2014 se tienne cette ann\u00e9e exactement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l’exclave \u00e0 T\u00e9touan. <\/p>\n\n\n\n Dans cette foule consid\u00e9rable, compos\u00e9e de millions de personnes, il \u00e9tait impossible de distinguer ceux qui se rendaient \u00e0 la plage, ceux qui acclamaient le cort\u00e8ge royal et ceux qui tentaient de franchir la fronti\u00e8re terrestre du comptoir colonial.<\/p>\n\n\n\n La sonnette d’alarme a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9e tr\u00e8s tardivement, ce qui \u00e9tonne tout le monde. L’\u00c9tat marocain sait, de fait, r\u00e9agir beaucoup plus vite en cas de crise. C’est ce qui laisse la place \u00e0 des suspicions, parfois complotistes.<\/p>\n\n\n\n Pour le comprendre, il faut revenir \u00e0 la m\u00e9canique institutionnelle du Maroc. L’Int\u00e9rieur est redevenu un minist\u00e8re de tutelle, alors qu\u2019il ne l’\u00e9tait plus depuis l’avanc\u00e9e d\u00e9mocratique du pays, quand il proc\u00e9dait des urnes et des coalitions parlementaires. <\/p>\n\n\n\n Depuis 2017, le ministre est un wali<\/em>, haut fonctionnaire sans \u00e9tiquette partisane, nomm\u00e9 directement par le roi. La gestion des affaires int\u00e9rieures rel\u00e8ve \u00e0 nouveau de la haute fonction publique jusqu’au sommet. Il n\u2019y a pratiquement plus de diff\u00e9rence avec la voix du palais. <\/p>\n\n\n\n\n Par respect institutionnel, tant qu’elle ne s’exprimait pas, personne n’osait parler. Un mutisme glacial a donc entour\u00e9 la mort de ces dizaines de jeunes hommes et de jeunes femmes noy\u00e9s, jusqu’aux premiers communiqu\u00e9s officiels, le dimanche soir puis le lundi.<\/p>\n\n\n\n Oui, mon hypoth\u00e8se est simple. Les autorit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9bord\u00e9es, ce qui les a conduites \u00e0 mettre beaucoup de temps \u00e0 comprendre d’o\u00f9 venait la faille s\u00e9curitaire. Quant \u00e0 la raison pour laquelle les forces de l’ordre n’ont pas pu s’interposer, cela tient avant tout \u00e0 la g\u00e9ographie des lieux.<\/p>\n\n\n\n On l’a vu, durant la saison estivale, des millions de personnes se concentrent sur les 40 kilom\u00e8tres de c\u00f4tes autour de Sebta. Il s’agit principalement de touristes marocains de toutes les cat\u00e9gories sociales qui se rendent sur les plages s’\u00e9tendant de Fnideq, la ville frontali\u00e8re du comptoir colonial, \u00e0 Martil. <\/p>\n\n\n\n S’y ajoutent les allers-retours des Marocains d’Europe, soit 2,2 millions de passagers entre les ports de Tanger Med, de Tanger City et de Sebta en moins de trois semaines, pr\u00e9cis\u00e9ment entre la derni\u00e8re semaine de juillet et la premi\u00e8re d’ao\u00fbt, ainsi que les visiteurs internationaux et le fret du commerce mondial qui transitent par cet \u00e9troit territoire. <\/p>\n\n\n\n Dans un tel goulot d’\u00e9tranglement, aucun d\u00e9ploiement rapide de forces de l’ordre au milieu d’une foule n’est possible sans risquer un bain de sang. On n’envoie pas de parachutistes contre des baigneurs\u2026 Depuis le r\u00e8gne de Mohammed VI, le Maroc a du reste renonc\u00e9 au maintien de l’ordre indiscrimin\u00e9 : ce n’est pas un \u00c9tat qui brutalise sa population. La r\u00e9pression qui existe et qui est moins encadr\u00e9e d\u00e9mocratiquement qu’en Europe demeure avant tout \u00ab douce \u00bb, faite d’emprisonnements et de pressions juridiques destin\u00e9es \u00e0 faire taire. Les agents sont form\u00e9s \u00e0 la d\u00e9sescalade.<\/p>\n\n\n\n Lorsque plusieurs milliers de personnes ont travers\u00e9 \u00e0 la nage et qu’une masse immense s’est agglutin\u00e9e sur la plage, la seule alternative au pire \u2014 la nasser ou la voir se jeter \u00e0 la mer \u2014 a \u00e9t\u00e9 d’entrouvrir la fronti\u00e8re terrestre, en coordination avec les Espagnols. Rien n’aurait servi d’ajouter des morts aux morts. <\/p>\n\n\n\n\n\n C’est l\u00e0 que les chiffres ont explos\u00e9. La reprise de contr\u00f4le s’est ensuite faite \u00e0 coups de canons \u00e0 eau et de gaz lacrymog\u00e8nes, avec des bless\u00e9s graves, parfois tr\u00e8s graves, des voitures et des commerces incendi\u00e9s. Dans une situation qui tournait \u00e0 l’\u00e9meute. <\/p>\n\n\n\n Majoritairement des Marocains, rejoints en plus petit nombre par des personnes venues au Maroc d’Alg\u00e9rie, du S\u00e9n\u00e9gal, de la RDC, d’\u00c9gypte, du Soudan, du Mali, de C\u00f4te d’Ivoire, de Guin\u00e9e, parfois d’Asie.<\/p>\n\n\n\n Ces tentatives, qui se r\u00e9p\u00e8tent jour et nuit sans interruption, se font par bateau, en zodiac ou en barque, avec de faux ou de vrais visas, mais avec des identit\u00e9s usurp\u00e9es. Elles se font \u00e9galement en se cachant dans les voitures, les camions et les conteneurs, en tentant de passer \u00e0 la nage, par des tunnels ou en escaladant des grillages. Par m\u00e9connaissance, car il est quasiment impossible de rejoindre l’Europe depuis ce comptoir, ou par d\u00e9fi pour franchir une fronti\u00e8re que la majorit\u00e9 des Marocains consid\u00e8re comme coloniale. Mais souvent par d\u00e9sespoir.<\/p>\n\n\n\n Il faut distinguer deux moments. Si on ne les distingue pas, on ne comprend pas l’ampleur de l’\u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n\n\n\n Le premier groupe est compos\u00e9 de ceux qui souhaitaient rejoindre l’Europe et disposaient d’informations probablement manipul\u00e9es ou erron\u00e9es. Il s’agit de nombreux dipl\u00f4m\u00e9s au ch\u00f4mage, de cette jeunesse qui a jou\u00e9 le jeu de la m\u00e9ritocratie au Maroc sans acc\u00e9der \u00e0 la vie digne qu’elle m\u00e9rite. <\/p>\n\n\n\n Massivement scolaris\u00e9e gr\u00e2ce aux politiques de d\u00e9veloppement men\u00e9es sous le r\u00e8gne de Mohammed VI \u2014 70 % des jeunes atteignent le lyc\u00e9e et le pays compte 1,6 million d’\u00e9tudiants, contre moins de 100 000 lorsque j’ai commenc\u00e9 mes \u00e9tudes \u2014, elle ne se voit offrir que des emplois sous-pay\u00e9s, souvent non d\u00e9clar\u00e9s, dans un pays o\u00f9 seuls 2,2 millions d’actifs sont affili\u00e9s \u00e0 la S\u00e9curit\u00e9 sociale et o\u00f9 pr\u00e8s d’un million et demi de jeunes \u00e2g\u00e9s de 14 \u00e0 24 ans ne font rien : ni \u00e9tudes, ni formation, ni travail.<\/p>\n\n\n\n Si la pauvret\u00e9 extr\u00eame a recul\u00e9, la pr\u00e9carit\u00e9 demeure : c’est une v\u00e9ritable crise sociale, et un camouflet pour un mod\u00e8le de d\u00e9veloppement capitaliste et lib\u00e9ral, priv\u00e9 d’\u00c9tat social, dont le bilan impressionnant depuis les ann\u00e9es 1990 a laiss\u00e9 la majorit\u00e9 de la population sur le bas-c\u00f4t\u00e9. Ces jeunes le disent, et leurs a\u00een\u00e9s me le disaient d\u00e9j\u00e0 en 2004, lors de mes travaux de th\u00e8se : \u00ab Nous n’avons pas peur de mourir, nous sommes d\u00e9j\u00e0 morts socialement. \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n\n Le deuxi\u00e8me groupe, c’est un mouvement de foule. La ville de Sebta ressemble \u00e0 un m\u00e9lange de la promenade des Anglais, de la Grande-Motte et de Palavas-les-Flots. Les estivants et les habitants des environs, rejoints par des gens pr\u00e9venus que \u00ab \u00e7a passait \u00bb, ont franchi la fronti\u00e8re \u00e0 pied d\u00e8s son ouverture, comme on envahit un terrain de football. D’abord quelques-uns, puis les stadiers laissent faire, le terrain est envahi, et chacun repart. Les images montrent des baigneurs hilares sous le regard des forces marocaines, \u00e0 peine frein\u00e9s par la Guardia Civil. C’est un d\u00e9fi plus qu’un projet migratoire, celui d’une jeunesse exprimant son d\u00e9sarroi, \u00e0 la mani\u00e8re d’une manifestation spontan\u00e9e, et celui lanc\u00e9 \u00e0 une fronti\u00e8re coloniale qui d\u00e9forme la continuit\u00e9 littorale et emp\u00eache les Marocains de circuler librement. Beaucoup sont d’ailleurs repartis aussit\u00f4t : en moins de deux heures, 48.000 personnes \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 de retour au Maroc.<\/p>\n\n\n\n Il faut d’abord revenir sur la d\u00e9cision de la Cour supr\u00eame espagnole, qui a mis le feu aux poudres. Cette fronti\u00e8re n’a pas toujours \u00e9t\u00e9 ce qu’elle est. Elle s’est construite \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1990, puis s’est durcie apr\u00e8s les trait\u00e9s d’Amsterdam (1997) et de Tampere (1999), avec l’externalisation de la gestion des fronti\u00e8res europ\u00e9ennes, puis la cr\u00e9ation de l’agence Frontex. <\/p>\n\n\n\n Le verrouillage des fronti\u00e8res ext\u00e9rieures, contrepartie de la suppression des fronti\u00e8res int\u00e9rieures, est devenu une v\u00e9ritable obsession europ\u00e9enne dont la logique d\u00e9fie parfois le bon sens : on renforce une fronti\u00e8re tout en r\u00e9gularisant des millions de sans-papiers en dix ans, comme l’ont fait l’Espagne et l’Italie bien avant Pedro S\u00e1nchez.<\/p>\n\n\n\n Des associations m\u00e8nent un combat judiciaire depuis vingt ans contre les refoulements \u00e0 chaud pratiqu\u00e9s dans les deux exclaves, devant les tribunaux espagnols et jusqu’\u00e0 la Cour de justice de l’Union europ\u00e9enne. L\u2019arr\u00eat ne tombe donc pas du ciel. Pourquoi tombe-t-il en plein mois de juillet, alors que les tentatives de passage sont les plus nombreuses ? Est-ce le pur hasard du calendrier, l’aboutissement d’un travail juridique men\u00e9 en d\u00e9connexion de la r\u00e9alit\u00e9 politique du moment ? Ou faut-il y voir le geste d’une cour aux positions conservatrices, qui n’a jamais pass\u00e9 pour l’alli\u00e9e de la gauche espagnole, et dont les cons\u00e9quences d\u2019une d\u00e9cision qui para\u00eet \u00e0 contre-courant de son camp embarrassent d’abord le gouvernement de Pedro S\u00e1nchez ?<\/p>\n\n\n\n Elle a en tout cas fait signal aupr\u00e8s de candidats au passage qui sont pour la plupart des urbains scolaris\u00e9s et connect\u00e9s. Reste la difficult\u00e9 de fond, h\u00e9rit\u00e9e d’un anachronisme colonial, celle de contr\u00f4ler une ligne plant\u00e9e au milieu de millions de personnes en mouvement et devenue, par un \u00e9trange retournement, la fronti\u00e8re ext\u00e9rieure de l’Europe sur le sol africain.<\/p>\n\n\n\n Il est temps de repenser le statut de ces comptoirs coloniaux que sont Sebta et Melilla. Une cogestion maroco-espagnole, et donc euro-africaine, me semble la solution la plus int\u00e9ressante. C’est une conviction ancienne <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les drames y reviennent sans cesse. Un ou deux morts ne font jamais la une, mais l’\u00e9t\u00e9 ils sont presque hebdomadaires, et tous les deux ou trois ans, quarante ou cinquante personnes meurent d’un coup. Entre 48 000 et 70 000 passages selon les chiffres, c’est du jamais vu, mais le ph\u00e9nom\u00e8ne, lui, n’a rien de nouveau.<\/p>\n\n\n\n\n\n Ces exclaves sont une survivance anachronique du colonialisme europ\u00e9en en Afrique, qui a pr\u00e9cis\u00e9ment commenc\u00e9 par des comptoirs. Sebta a d’abord \u00e9t\u00e9 portugaise, puis espagnole, et le Maroc, qui a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 les autres villes (El Jadida et Essaouira), en demande la r\u00e9trocession depuis longtemps. Mais ces villes ont une histoire et une population. Sur les 80 000 habitants de Sebta, la moiti\u00e9, voire les deux tiers, sont musulmans. Certains se sentent maroco-espagnols, d’autres espagnols et musulmans, et d’autres encore ni l’un ni l’autre. <\/p>\n\n\n\n La solution la plus pacifique serait de supprimer les grillages. On n’est de toute fa\u00e7on pas vraiment dans l’espace Schengen, on n’y passe qu’au compte-gouttes et l’asile y est un mirage, tout en conservant le statut de ville autonome sous une co-souverainet\u00e9 marocaine et espagnole. <\/p>\n\n\n\n Nous pouvons nous inspirer de l’Andorre, avec ses deux coprinces, son autonomie et ses r\u00e8gles propres. Au-del\u00e0 du couple maroco-espagnol, ce serait un magnifique exemple de coop\u00e9ration m\u00e9diterran\u00e9enne et euro-africaine, ce qui serait de bon augure dans le contexte g\u00e9opolitique actuel.<\/p>\n\n\n\n Ce texte fait tout le contraire de ce que nous devons poursuivre. En r\u00e9alit\u00e9, il nous invite \u00e0 la guerre. La Marche verte, comme son nom l’indique, est une marche pacifique. Le vert est la couleur de la paix en islam. Quand les Marocains marchent, ce n’est pas pour chasser qui que ce soit, mais pour r\u00e9cup\u00e9rer pacifiquement un territoire. Nous ne sommes plus en 1975 : il est tout \u00e0 fait possible, en 2026, de trouver des accords qui conviennent \u00e0 tous.<\/p>\n\n\n\n Que ce changement ne soit pas souhait\u00e9 par Rabat, je ne peux l’affirmer, mais je ne le vois pas et en tant qu’analyste, je ne le crois pas souhaitable. Je comprends la convergence d’int\u00e9r\u00eats avec l’administration Trump depuis le soutien am\u00e9ricain au dossier du Sahara. Mais nous, Marocains, avons besoin de la coh\u00e9sion europ\u00e9enne \u2014 celle-l\u00e0 m\u00eame qui fait d\u00e9faut au Maghreb, sans libre circulation ni diplomatie apais\u00e9e entre le Maroc, l’Alg\u00e9rie, la Tunisie et la Libye. <\/p>\n\n\n\n\n Nous n’avons pas besoin que Washington jette de l’huile sur le feu en s’imaginant faire du royaume un protectorat am\u00e9ricain pour gagner une influence sur le d\u00e9troit de Gibraltar. Hassan II l’a dit, Mohammed VI l’a \u00e9crit dans sa th\u00e8se <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> : l’avenir du Maroc est euro-africain. Les alliances avec la Chine, Isra\u00ebl ou les \u00c9tats-Unis sont normales, mais seule une relation euro-m\u00e9diterran\u00e9enne, voire euro-africaine, permettra de r\u00e9gler la question de Sebta et Melilla.<\/p>\n\n\n\n Sur les choix d’un d\u00e9veloppement \u00e0 plusieurs vitesses, qui favorisent une minorit\u00e9 de \u00ab gagnants \u00bb en croissance et excluent une majorit\u00e9 de \u00ab perdants \u00bb qui attendent leur tour, un tour qui ne vient pas. Sur la r\u00e9pression des mouvements sociaux, pourtant essentiels \u00e0 la coh\u00e9sion sociale. Sur l’emprisonnement des intellectuels et des artistes qui critiquent ces choix de d\u00e9veloppement. Tout cela doit \u00eatre d\u00e9nonc\u00e9, et l’est. Notamment parce que tout cela participe au d\u00e9sespoir \u00e0 l’origine de tous ces drames frontaliers.<\/p>\n\n\n\n Face \u00e0 cette crise sociale au Maroc, il est temps de repenser l’organisation politique et la mise en \u0153uvre des politiques sociales. Les \u00e9lections arrivent : il faut voter en cons\u00e9quence.<\/p>\n\n\n\n Des tendances divergentes existent au sein de l’appareil s\u00e9curitaire, comme dans tout \u00c9tat-nation complexe. La bureaucratie d’un \u00c9tat centralis\u00e9 est faite d’individus, dont certains se croient tout-puissants, ce qui pourrait expliquer la lenteur du minist\u00e8re de l’Int\u00e9rieur \u00e0 communiquer. Pourtant, \u00e0 ce stade, aucun \u00e9l\u00e9ment objectif ne l’atteste. <\/p>\n\n\n\n Une manipulation des partis islamistes est encore moins plausible. Le Parti de la justice et du d\u00e9veloppement a tout au plus tent\u00e9 une r\u00e9cup\u00e9ration en s’exprimant le premier, d\u00e8s le dimanche soir. <\/p>\n\n\n\n Quant \u00e0 une main \u00e9trang\u00e8re, alg\u00e9rienne, comme le veut le r\u00e9flexe marocain, elle rel\u00e8ve de la fiction, car on ne manipule pas une population d\u00e9j\u00e0 pr\u00eate. <\/p>\n\n\n\n Resterait le sc\u00e9nario d’une man\u0153uvre interne profitant des ennuis de sant\u00e9 du roi. Je n’y crois pas davantage, les soci\u00e9t\u00e9s sont plus solides que cela.<\/p>\n\n\n\n\n On retrouve ici ce que la psychologie des foules enseigne depuis Gustave Le Bon <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et mieux encore depuis Robert Ezra Park et l’\u00e9cole de Chicago <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Un mouvement de foule n’est jamais rationnel, mais son point de d\u00e9part l’est toujours : la peur de perdre une norme n\u00e9cessaire \u00e0 la survie du groupe, ou la volont\u00e9 d’en instituer une nouvelle. C’est cette rationalit\u00e9 initiale, l’espoir de ne plus \u00eatre expuls\u00e9 en entrant \u00e0 Sebta apr\u00e8s trente ans d’attente, qui a mis les gens en mouvement, l’irrationnel n’est venu se greffer qu’ensuite. Nul besoin de manipulateur l\u00e0 o\u00f9 une norme attendue semble enfin \u00e0 port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Oui, je le pense. La cause est la crise sociale marocaine. Le d\u00e9veloppement \u00e9conomique sans d\u00e9veloppement social ne produit que des crises \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, et ce dernier fait d\u00e9faut en raison de l’absence de d\u00e9bat d\u00e9mocratique. <\/p>\n\n\n\n La solution passe par une plus grande d\u00e9mocratie, qui implique de rediscuter le contrat social h\u00e9rit\u00e9 de la r\u00e9volution du roi et du peuple. C’est ce que r\u00e9clament les jeunes lorsqu’ils demandent leur place \u00e9conomique, sociale et politique et qu’ils sont emprisonn\u00e9s lorsqu’ils se font trop entendre. <\/p>\n\n\n\n Ce probl\u00e8me devra \u00eatre trait\u00e9 en coop\u00e9ration et avec sang-froid, car nous avons un avenir commun. Les quatorze kilom\u00e8tres de mer qui nous s\u00e9parent de l\u2019Europe nous obligent \u00e0 \u00e9crire une histoire commune.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Attribuer la crise \u00e0 Rabat revient \u00e0 m\u00e9conna\u00eetre la dynamique sociale marocaine et la singularit\u00e9 de l\u2019exclave.<\/p>\n","protected":false},"author":61106,"featured_media":351251,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":20,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[1926],"tags":[],"staff":[1553],"editorial_format":[4854],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-351197","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-demographie","staff-gilles-gressani","editorial_format-entretiens","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":351251,"excerpt":"Attribuer la crise \u00e0 Rabat revient \u00e0 m\u00e9conna\u00eetre la dynamique sociale marocaine et la singularit\u00e9 de l\u2019exclave.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nDepuis le 30 juillet, des analyses circulent en Europe selon lesquelles les autorit\u00e9s marocaines auraient jou\u00e9 un r\u00f4le dans la crise migratoire de Ceuta, soit en laissant faire, soit en \u00e9tant \u00e0 l\u2019origine du mouvement de plus de 50 000 personnes qui a provoqu\u00e9 au moins 80 morts. \u00c0 partir de votre travail de sociologue <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> et en recoupant des sources ouvertes que vous avez \u00e9tudi\u00e9es ces jours-ci, vous contestez cette interpr\u00e9tation. Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n
Sur quel plan ?<\/h3>\n\n\n\n
Votre principal argument repose sur la co\u00efncidence entre la crise de Ceuta et la f\u00eate du Tr\u00f4ne, une c\u00e9l\u00e9bration dont la port\u00e9e n’est pas bien connue en Europe. Pourriez-vous nous expliquer en quoi elle consiste ? <\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n C’est donc de la mobilisation de la plupart des ressources symboliques et de l’infrastructure de l’\u00c9tat que proviendraient les angles morts qui ont permis \u00e0 cette crise de se produire ? <\/h3>\n\n\n\n
La presse a relev\u00e9 qu’aucune r\u00e9union de crise n’avait \u00e9t\u00e9 organis\u00e9e pendant les deux jours de c\u00e9r\u00e9monies, de la garden-party du jeudi \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie d’all\u00e9geance du vendredi, alors que des informations remontaient de partout. Comment comprendre un dysfonctionnement aussi grave, dans un \u00c9tat qui para\u00eet si organis\u00e9, notamment en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment comprenez-vous le silence des autorit\u00e9s ?<\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n Vous pensez donc que c’est un \u00c9tat d\u00e9bord\u00e9, qui ne parvient pas \u00e0 comprendre ce qui se passe, qui explique pourquoi les forces de l’ordre n’ont pas r\u00e9agi face \u00e0 un afflux aussi important de personnes ?<\/h3>\n\n\n\n
Pouvez-vous revenir sur cet aspect g\u00e9ographique, \u00e9galement largement absent du d\u00e9bat ?<\/h3>\n\n\n\n
C’est cette concentration humaine qui aurait rendu le contr\u00f4le de la fronti\u00e8re plus difficile ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Qui tente de passer, comment en temps normal ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment expliquez-vous cette ru\u00e9e exceptionnelle ? Qui est entr\u00e9 \u00e0 Ceuta et pourquoi entre le 30 et le 31 juillet ? <\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Deux ans apr\u00e8s \u00ab la ru\u00e9e TikTok \u00bb sur Ceuta, qui avait donn\u00e9 lieu \u00e0 pr\u00e8s de 4 500 interpellations, la crise des 30 et 31 juillet semble de nouveau avoir une dimension algorithmique. Quelle est votre lecture de cette dimension num\u00e9rique dans le ph\u00e9nom\u00e8ne migratoire ?<\/h3>\n\n\n\n
Que faudrait-il faire ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Vous pensez \u00e0 quel mod\u00e8le de cogestion ?<\/h3>\n\n\n\n
En mars, une analyse de l’American Enterprise Institute, appelait le Maroc \u00e0 une \u00ab nouvelle Marche verte \u00bb : envoyer des bulldozers et entrer sans armes dans Sebta et Mlilya pour \u00ab renvoyer les colons espagnols \u00bb \u00e0 Cadix, en soutenant que l’article 6 du trait\u00e9 de Washington exclut ces territoires de la protection de l’OTAN <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Que r\u00e9pondez-vous \u00e0 cette arsenalisation de l’histoire marocaine ?<\/h3>\n\n\n\n
L’administration Trump semble avoir d\u00e9pass\u00e9 le stade de la tribune. En avril, la commission des cr\u00e9dits de la Chambre a d\u00e9crit Ceuta et Melilla comme des villes \u00ab situ\u00e9es en territoire marocain \u00bb sous \u00ab administration espagnole \u00bb. Comment la diplomatie marocaine \u2014 qui vient de baptiser \u00ab Donald J. Trump Highway \u00bb la voie express Tiznit-Dakhla, reliant le royaume au Sahara occidental \u2014 interpr\u00e8te-t-elle ce changement de doctrine ?<\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Vous avez \u00e9crit que la critique de l’\u00c9tat marocain est l\u00e9gitime face \u00e0 cette crise, mais qu’elle se trompe de cible. O\u00f9 faut-il la porter ?<\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 ce propos, certains \u00e9voquent l’int\u00e9r\u00eat de certaines parties de l’\u00c9tat, voire de groupes islamistes, \u00e0 pr\u00e9cipiter le chaos. Pensez-vous que cette hypoth\u00e8se est cr\u00e9dible ou que l’on inverse les causes et les effets ? <\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n On inverse donc les causes et les effets dans l\u2019analyse de la crise de Ceuta ?<\/h3>\n\n\n\n