{"id":348805,"date":"2026-07-30T06:00:00","date_gmt":"2026-07-30T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=348805"},"modified":"2026-07-29T23:24:16","modified_gmt":"2026-07-29T21:24:16","slug":"crise-masculinite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/07\/30\/crise-masculinite\/","title":{"rendered":"Crise de la masculinit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n
Jusqu\u2019au 20 ao\u00fbt, le Grand Continent publiera en acc\u00e8s libre <\/em>Le Vocabulaire de l\u2019extr\u00eame droite<\/a>, fruit du travail collectif d\u2019un ensemble de chercheuses et de chercheurs \u2014 sociologues, historiens, politistes, socio-linguistes \u2014 venus de toute l\u2019Europe sous la direction de <\/em>Steven Forti<\/em><\/a>. Pour recevoir chaque lemme dans votre bo\u00eete mail et soutenir le travail d\u2019une r\u00e9daction ind\u00e9pendante, abonnez-vous<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n En l\u2019espace d\u2019une d\u00e9cennie environ, l\u2019expression \u00ab crise de la masculinit\u00e9 \u00bb (crisis of masculinity<\/em>) est pass\u00e9e des revues d\u2019\u00e9tudes de genre aux studios de podcasts, aux discours politiques, aux commissions parlementaires et aux commentaires en ligne, \u00e0 travers l\u2019Europe, l\u2019Am\u00e9rique du Nord et au-del\u00e0. <\/p>\n\n\n\n Plus r\u00e9cemment, elle a \u00e9t\u00e9 associ\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00ab \u00e9pid\u00e9mie de solitude masculine \u00bb (male loneliness epidemic<\/em>) : les hommes seraient aujourd\u2019hui plus isol\u00e9s, auraient moins d\u2019amis et seraient plus d\u00e9sorient\u00e9s sur le plan \u00e9motionnel que par le pass\u00e9. En 2023, Vivek Murthy, alors administrateur de la sant\u00e9 publique des \u00c9tats-Unis (Surgeon General<\/em>), publiait un avis officiel mettant en garde contre une \u00ab \u00e9pid\u00e9mie de solitude et d\u2019isolement \u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Des personnalit\u00e9s comme Andrew Tate \u2013 influenceur britannico-am\u00e9ricain connu pour promouvoir un discours hypermasculin et antif\u00e9ministe, arr\u00eat\u00e9 \u00e0 Miami le 18 juillet 2026 en vue de son extradition vers le Royaume-Uni <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, o\u00f9 il est poursuivi avec son fr\u00e8re Tristan pour viols et traite d\u2019\u00eatres humains, et que nous avons \u00e9voqu\u00e9 dans notre lemme consacr\u00e9 \u00e0 la \u00ab Red Pill<\/a> \u00bb \u2013 d\u00e9crivent cette \u00e9pid\u00e9mie de solitude comme un ph\u00e9nom\u00e8ne sp\u00e9cifiquement masculin. Elles pr\u00e9sentent la \u00ab crise de la masculinit\u00e9 \u00bb comme la cons\u00e9quence d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019elles jugent f\u00e9minis\u00e9e et hostile, qui aurait priv\u00e9 les jeunes hommes de la place et du statut auxquels ils estiment avoir droit.<\/p>\n\n\n\n Fin 2025, Scott Galloway, professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de New York et personnalit\u00e9 m\u00e9diatique, a publi\u00e9 Notes on Being a Man<\/em> <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, un ouvrage qui a suscit\u00e9 un large \u00e9cho m\u00e9diatique, du Guardian<\/em> \u00e0 CNN en passant par le podcast d\u2019Oprah Winfrey <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il y d\u00e9crit une g\u00e9n\u00e9ration de jeunes hommes confront\u00e9s \u00e0 un recul de leurs performances scolaires, \u00e0 une pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9conomique croissante et \u00e0 un profond isolement social. Galloway se pr\u00e9sente comme lib\u00e9ral, favorable au f\u00e9minisme et attach\u00e9 \u00e0 une lecture fond\u00e9e sur les donn\u00e9es plut\u00f4t que sur l\u2019id\u00e9ologie. Sa lecture n’en \u00e9pouse pas moins une trame bien connue : les hommes auraient perdu quelque chose, ils seraient d\u00e9sormais les premiers \u00e0 d\u00e9crocher, et la solution passerait par la restauration d’un r\u00f4le ou d’une mission masculine, un sch\u00e9ma qui revient, sous diff\u00e9rentes formes, depuis plus d’un si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, l\u2019expression \u00ab crise de la masculinit\u00e9 \u00bb sert \u00e0 d\u00e9signer aussi bien la vuln\u00e9rabilit\u00e9 que l\u2019agressivit\u00e9 masculines. En avril 2026, le syndicat enseignant britannique NASUWT publiait une enqu\u00eate men\u00e9e aupr\u00e8s de plus de 5\u00a0000 enseignants, avertissant qu\u2019\u00ab une crise de la masculinit\u00e9 est en train de se d\u00e9velopper dans les \u00e9coles britanniques \u00bb : pr\u00e8s d\u2019une enseignante sur quatre d\u00e9clarait avoir subi des abus misogynes de la part d\u2019\u00e9l\u00e8ves au cours de l\u2019ann\u00e9e \u00e9coul\u00e9e, contre 17,4 % en 2023 <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Parmi les incidents rapport\u00e9s figuraient des comportements de nature sexuelle : images d\u00e9nud\u00e9es d\u2019enseignantes g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par intelligence artificielle, plaisanteries sur les agressions sexuelles ou encore refus d\u2019ob\u00e9ir aux consignes donn\u00e9es par des femmes. Le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du syndicat, Matt Wrack, a mis en avant un lien entre ces comportements et les contenus d\u2019Andrew Tate et Donald Trump <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ces deux usages d\u2019un m\u00eame terme r\u00e9v\u00e8lent une caract\u00e9ristique d\u00e9terminante du moment actuel. Les gar\u00e7ons et les hommes sont simultan\u00e9ment repr\u00e9sent\u00e9s comme des victimes et comme des menaces : seuls et d\u00e9sorient\u00e9s d\u2019un c\u00f4t\u00e9, acteurs de harc\u00e8lement et de radicalisation de l\u2019autre. Le r\u00e9cit de la crise \u00e9tablit g\u00e9n\u00e9ralement un lien entre les deux, en affirmant que la vuln\u00e9rabilit\u00e9 engendre l\u2019agressivit\u00e9. La validit\u00e9 de cet argument, ainsi que ce qu\u2019il dissimule, m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre \u00e9tudi\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Le r\u00e9cit de la \u00ab crise de la masculinit\u00e9 \u00bb repose sur une logique bien connue : les fonctions traditionnelles des hommes, pourvoyeurs et protecteurs, auraient \u00e9t\u00e9 \u00e9rod\u00e9es sans \u00eatre remplac\u00e9es. Il soul\u00e8ve pourtant une question : de quelle masculinit\u00e9 parle-t-on ? C\u2019est ici que le concept de \u00ab masculinit\u00e9 h\u00e9g\u00e9monique (hegemonic masculinity<\/em>) \u00bb, d\u00e9velopp\u00e9 par la sociologue australienne Raewyn Connell \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980, puis affin\u00e9 avec James Messerschmidt dans un article largement cit\u00e9 publi\u00e9 en 2005 dans Gender & Society<\/em>, devient indispensable <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La masculinit\u00e9 h\u00e9g\u00e9monique ne d\u00e9signe pas un comportement moyen, mais l\u2019id\u00e9al culturel dominant. La forme de virilit\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e comme la norme \u00e0 laquelle tous les hommes sont compar\u00e9s, mais que la plupart d\u2019entre eux ne parviennent pas \u00e0 atteindre : r\u00e9ussite \u00e9conomique, ma\u00eetrise des \u00e9motions, affirmation sexuelle, h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9, ind\u00e9pendance sont autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui d\u00e9finissent cette norme. La \u00ab crise \u00bb n\u2019est donc pas une crise de tous les hommes ni de toutes les formes de masculinit\u00e9, mais de cet id\u00e9al hi\u00e9rarchique particulier qui constitue \u00e9galement, dans le cadre discursif de Connell, un m\u00e9canisme de pouvoir l\u00e9gitimant la domination des hommes sur les femmes et de certains hommes sur d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n Lorsque des commentateurs parlent d\u2019une \u00ab crise de la masculinit\u00e9 \u00bb sans pr\u00e9ciser de quelle masculinit\u00e9 il s\u2019agit, ils peuvent finir, consciemment ou non, par conforter les normes m\u00eames dont les effets sont les plus d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. Le politologue franco-canadien Francis Dupuis-D\u00e9ri, qui en a dress\u00e9 l’\u00ab autopsie d’un mythe tenace \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, a retrac\u00e9 la pr\u00e9sence de ce discours dans la longue dur\u00e9e et \u00e0 travers les r\u00e9gimes : structurellement constant, il serait toujours organis\u00e9 autour de l’id\u00e9e que les femmes prennent la place des hommes. Dans le d\u00e9bat acad\u00e9mique europ\u00e9en, la sociologue allemande Sylka Scholz observe quant \u00e0 elle que la notion de \u00ab masculinit\u00e9 toxique \u00bb (toxic masculinity<\/em>) remplace de plus en plus celle de \u00ab crise de la masculinit\u00e9 \u00bb comme principal cadre d\u2019interpr\u00e9tation, sauf dans les discours de droite, o\u00f9 le cadrage en termes de crise persisterait pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il est politiquement utile <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n De fait, en Espagne, un sondage r\u00e9alis\u00e9 en janvier 2025 par le Centre de recherches sociologiques (CIS) pla\u00e7ait le parti d\u2019extr\u00eame droite Vox en t\u00eate de popularit\u00e9 chez les 18-24 ans, avec un soutien de 29 % chez les hommes contre 16,5 % chez les femmes <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De m\u00eame, lors des \u00e9lections f\u00e9d\u00e9rales allemandes de 2025, l\u2019AfD a recueilli le vote de 24 % des jeunes hommes, tandis que les jeunes femmes exprimaient leur pr\u00e9f\u00e9rence pour le parti de gauche Die Linke. Ce clivage ne s\u2019explique \u00e9videmment pas par le seul rapport au genre (pr\u00e9carit\u00e9, d\u00e9classement et d\u00e9fiance politique y ont leur part) mais celui-ci en constitue un ressort central <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Comme l\u2019a montr\u00e9 la politologue autrichienne Birgit Sauer, la strat\u00e9gie de l\u2019extr\u00eame droite autour de la masculinit\u00e9 est double : invoquer d\u2019abord une crise, puis promettre une restauration de la domination masculine dans la famille, du droit \u00e0 l\u2019agressivit\u00e9, de la clart\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle comme solution <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La logique \u00e9motionnelle est reconnaissable d\u2019un contexte \u00e0 l\u2019autre : quelque chose qui revenait de droit aux hommes leur a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9, cette perte n\u2019est pas de leur faute et la restauration est le seul rem\u00e8de.<\/p>\n\n\n\n La notion d\u2019\u00ab \u00e9pid\u00e9mie de solitude masculine \u00bb, dont l\u2019usage s\u2019est largement diffus\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es, s\u2019inscrit dans le prolongement de ce m\u00eame cadre narratif. L\u2019id\u00e9e centrale est que les hommes auraient aujourd\u2019hui moins d\u2019amis proches et de r\u00e9seaux de soutien que les g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes. Les donn\u00e9es sur le sujet sont bien r\u00e9elles, mais exigent de la prudence. Aux \u00c9tats-Unis, une enqu\u00eate de l\u2019American Perspectives Survey men\u00e9e en 2021 a montr\u00e9 que la proportion d\u2019hommes d\u00e9clarant n\u2019avoir aucun ami proche \u00e9tait pass\u00e9e de 3 % en 1990 \u00e0 15 %, tandis que celle des hommes comptant au moins six amis proches avait chut\u00e9 de 55 % \u00e0 27 % <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les donn\u00e9es comparatives nuancent toutefois l\u2019id\u00e9e d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne sp\u00e9cifiquement masculin. Une \u00e9tude Gallup publi\u00e9e en 2025 montre que, dans la plupart des pays de l\u2019OCDE, les jeunes hommes ne d\u00e9clarent pas des niveaux de solitude significativement sup\u00e9rieurs \u00e0 la moyenne nationale, les \u00c9tats-Unis faisant figure d\u2019exception <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De son c\u00f4t\u00e9, un rapport de l\u2019OCDE portant sur 22 pays de l\u2019Union europ\u00e9enne indique que 8 % de la population n\u2019a aucun ami proche, sans diff\u00e9rence notable entre les femmes et les hommes, tout en soulignant que plusieurs pays, dont l\u2019Allemagne, la Finlande et l\u2019Espagne, ont mis en place des strat\u00e9gies nationales de lutte contre la solitude <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ce qui ressort le plus clairement n\u2019est pas que les hommes sont plus seuls que les femmes, mais que leurs formes de connexion sont structurellement plus pr\u00e9caires. Le sociologue italien Manolo Farci d\u00e9crit une amiti\u00e9 \u00ab spalla a spalla<\/em> \u00bb (\u00e9paule contre \u00e9paule) : les hommes font des choses ensemble, mais ne se regardent pas dans les yeux. Les normes de la masculinit\u00e9 h\u00e9g\u00e9monique rendent l\u2019intimit\u00e9 \u00e9motionnelle entre hommes socialement risqu\u00e9e, tandis que les relations amoureuses deviennent le principal, voire l\u2019unique, espace o\u00f9 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 peut s\u2019exprimer, moins v\u00e9cues, alors, comme une v\u00e9ritable forme de connexion que comme un marqueur du statut et de la r\u00e9ussite masculine <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Un autre argument fr\u00e9quemment invoqu\u00e9 renvoie \u00e0 la biologie, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment au d\u00e9clin document\u00e9 des niveaux moyens de testost\u00e9rone. Des \u00e9tudes ont effectivement mis en \u00e9vidence une baisse g\u00e9n\u00e9rationnelle d\u2019environ 1 % par an depuis la fin des ann\u00e9es 1980, ind\u00e9pendamment de l\u2019\u00e2ge, une \u00e9volution dont les causes, encore d\u00e9battues, renvoient \u00e0 des facteurs sanitaires et environnementaux (ob\u00e9sit\u00e9, s\u00e9dentarit\u00e9, perturbateurs endocriniens) bien plus qu\u2019\u00e0 un quelconque recul de la virilit\u00e9 <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette observation a toutefois \u00e9t\u00e9 largement amplifi\u00e9e et r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e sur les r\u00e9seaux sociaux. Une \u00e9tude publi\u00e9e en 2026 par l\u2019Universit\u00e9 de Sydney montre que de nombreux influenceurs pr\u00e9sentent des exp\u00e9riences banales (fatigue, stress, baisse de libido) comme les sympt\u00f4mes d\u2019une pr\u00e9tendue \u00ab d\u00e9ficience \u00bb en testost\u00e9rone, tout en promouvant l\u2019hormonoth\u00e9rapie comme solution et le taux de testost\u00e9rone comme indicateur direct de la virilit\u00e9 <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les chercheurs qualifient ce ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab m\u00e9dicalisation de la masculinit\u00e9 \u00bb (medicalization of masculinity<\/em>) : une variation biologique ordinaire est transform\u00e9e en crise appelant une intervention commerciale, au moyen de r\u00e9cits qui reprennent \u00e9troitement les ressorts analys\u00e9s dans notre article pr\u00e9c\u00e9dent. Cette logique a d\u00e9sormais gagn\u00e9 la sph\u00e8re \u00e9tatique : le 15 juillet 2026, le secr\u00e9taire am\u00e9ricain \u00e0 la D\u00e9fense Pete Hegseth annon\u00e7ait, dans une vid\u00e9o intitul\u00e9e \u00ab High-T Department \u00bb, un d\u00e9pistage annuel de la \u00ab d\u00e9ficience en testost\u00e9rone \u00bb pour les militaires de plus de trente ans, assorti d’une offre d’hormonoth\u00e9rapie de substitution, afin, disait-il, de garantir aux soldats \u00ab les bons niveaux de testost\u00e9rone pour op\u00e9rer au meilleur de [leurs] capacit\u00e9s \u00bb <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Les recherches en psychologie montrent de mani\u00e8re constante que les hommes socialis\u00e9s selon les normes de la masculinit\u00e9 h\u00e9g\u00e9monique (autosuffisance, contr\u00f4le des \u00e9motions, duret\u00e9) sont nettement moins enclins \u00e0 solliciter de l\u2019aide lorsqu\u2019ils rencontrent des difficult\u00e9s de sant\u00e9 mentale, et pr\u00e9sentent un risque de suicide plus \u00e9lev\u00e9 <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En Angleterre et au Pays de Galles, le taux de suicide des hommes est environ trois fois sup\u00e9rieur \u00e0 celui des femmes ; aux \u00c9tats-Unis, il est pr\u00e8s de quatre fois plus \u00e9lev\u00e9 <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le suicide demeure, certes, un ph\u00e9nom\u00e8ne multifactoriel, qu\u2019aucune variable ne saurait expliquer \u00e0 elle seule, <\/em>mais il importe de souligner que les cons\u00e9quences psychologiques document\u00e9es sont associ\u00e9es aux normes de la masculinit\u00e9 h\u00e9g\u00e9monique elles-m\u00eames plut\u00f4t qu\u2019aux critiques f\u00e9ministes qui les remettent en question <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La \u00ab crise de la masculinit\u00e9 \u00bb n\u2019est pas, contrairement \u00e0 ce qu\u2019elle pr\u00e9tend g\u00e9n\u00e9ralement \u00eatre, un diagnostic nouveau. C\u2019est un r\u00e9cit r\u00e9current, r\u00e9activ\u00e9 et reconditionn\u00e9 \u00e0 chaque \u00e9poque o\u00f9 la position sociale des femmes a \u00e9volu\u00e9. Dupuis-D\u00e9ri le fait remonter au moins \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9 romaine. Comme l\u2019a observ\u00e9 le sociologue britannique John MacInnes, \u00ab la masculinit\u00e9 a toujours \u00e9t\u00e9 en crise d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre \u00bb <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les travaux du sociologue am\u00e9ricain Michael Kimmel sur la masculinit\u00e9 aux \u00c9tats-Unis montrent que, d\u00e8s la fin du XIXe si\u00e8cle, l\u2019industrialisation et l\u2019\u00e9mergence du premier mouvement pour les droits des femmes ont suscit\u00e9 une r\u00e9affirmation anxieuse des id\u00e9aux masculins. Le XXe si\u00e8cle a reproduit cette dynamique. Le mod\u00e8le du chef de famille qui s\u2019impose apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale reposait sur le cantonnement des femmes \u00e0 la sph\u00e8re domestique. Lorsque le f\u00e9minisme de la deuxi\u00e8me vague a remis en cause cet ordre dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, le r\u00e9cit d\u2019une \u00ab crise de la masculinit\u00e9 \u00bb a refait surface. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, ce qui \u00e9tait n\u00e9 comme un mouvement de lib\u00e9ration des hommes (men\u2019s liberation<\/em>) s\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs largement mu\u00e9 en mouvement pour les droits des hommes (men\u2019s rights movement<\/em>), pr\u00e9sentant le ressentiment masculin comme la cons\u00e9quence d\u2019une victimisation imputable au f\u00e9minisme <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dupuis-D\u00e9ri a \u00e9galement montr\u00e9 comment le r\u00e9cit masculiniste de cette crise constituait un pilier structurel du fascisme italien et du national-socialisme, qui pr\u00e9sentaient l\u2019un et l\u2019autre la crise de la masculinit\u00e9 comme une trahison commise par une \u00e9lite f\u00e9minis\u00e9e et proposaient une restauration virile comme solution. Le cas espagnol est tout aussi instructif : comme l\u2019a montr\u00e9 la sociologue espagnole Zira Box, le nationalisme franquiste reposait sur une conception explicitement virile de la nation, dans laquelle la masculinit\u00e9 militaire servait d\u2019antidote \u00e0 la faiblesse et \u00e0 la f\u00e9minisation suppos\u00e9es de la R\u00e9publique <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En France, cette filiation passe par Alain Soral et \u00c9ric Zemmour, qui ont publi\u00e9 des textes masculinistes avant m\u00eame de devenir des id\u00e9ologues de premier plan de l’extr\u00eame droite. Dans Vers la f\u00e9minisation ?<\/em> (1999), Soral pr\u00e9tend d\u00e9monter un \u00ab complot antid\u00e9mocratique \u00bb dans lequel \u00ab la f\u00e9minisation des esprits \u00bb viendrait compl\u00e9ter \u00ab la ‘maastrichtisation’ des institutions \u00bb <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans Le Premier Sexe<\/em> (2006), Zemmour soutient quant \u00e0 lui qu’\u00ab en se f\u00e9minisant, les hommes se st\u00e9rilisent, ils s’interdisent toute audace, toute innovation, toute transgression \u00bb, allant jusqu’\u00e0 attribuer la \u00ab stagnation intellectuelle et \u00e9conomique de l’Europe \u00bb \u00e0 sa \u00ab f\u00e9minisation \u00bb <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La journaliste am\u00e9ricaine Susan Faludi a analys\u00e9 ce retour de b\u00e2ton antif\u00e9ministe dans Backlash : The Undeclared War Against American Women<\/em> (1991), puis dans Stiffed : The Betrayal of the American Man<\/em> (1999), o\u00f9 elle soutient que les hommes de la classe ouvri\u00e8re ont bel et bien \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9s par les mutations \u00e9conomiques et sociales et qu\u2019on leur a surtout propos\u00e9, en guise de substitut, une \u00ab masculinit\u00e9 ornementale \u00bb (ornamental masculinity<\/em>) fond\u00e9e sur l\u2019image et la performance <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette logique trouve un \u00e9cho dans la culture contemporaine du looksmaxxing<\/em>, o\u00f9 l\u2019optimisation syst\u00e9matique de l\u2019apparence physique devient un substitut \u00e0 l\u2019identit\u00e9 productive ou sociale qu\u2019offraient autrefois les anciens r\u00f4les masculins.<\/p>\n\n\n\n Dans Iron John<\/em> (1990), le po\u00e8te am\u00e9ricain Robert Bly exhortait les hommes \u00e0 renouer avec ce qu\u2019il appelait le \u00ab masculin profond \u00bb (deep masculine<\/em>), une \u00e9nergie brute et instinctive incarn\u00e9e par une figure mythique d\u2019homme sauvage, r\u00e9prim\u00e9e par la civilisation et la domesticit\u00e9 <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019ouvrage se voulait davantage th\u00e9rapeutique que d\u00e9nonciateur, mais sa structure de fond \u2013 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il existerait une masculinit\u00e9 authentique, force primitive affaiblie par la soci\u00e9t\u00e9 moderne \u2013 anticipe d\u00e9j\u00e0 la logique de figures comme le \u00ab Chad \u00bb de la manosph\u00e8re contemporaine <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span> : un arch\u00e9type id\u00e9alis\u00e9 de masculinit\u00e9 naturelle et dominante, norme implicite \u00e0 partir de laquelle les autres hommes sont compar\u00e9s et jug\u00e9s insuffisants. Dans les deux cas, l\u2019arch\u00e9type reste reconnaissable. Ce qui change, c\u2019est son usage : d\u2019outil suppos\u00e9 d\u2019int\u00e9gration psychologique, il devient un instrument de hi\u00e9rarchisation sociale.<\/p>\n\n\n\n Les ann\u00e9es 1990 ont \u00e9galement vu les communaut\u00e9s de d\u00e9fense des droits des hommes issues de cette mutation migrer vers les premiers forums en ligne. Ces espaces ne se contentaient pas de diffuser des griefs, ils fournissaient aussi quelque chose qui manquait r\u00e9ellement aux hommes seuls et d\u00e9sorient\u00e9s <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span> : une communaut\u00e9, un langage partag\u00e9 et un sentiment de reconnaissance. L\u2019ironie douloureuse, souvent oubli\u00e9e par la litt\u00e9rature sur la solitude, est que la manosph\u00e8re offre \u00e0 certains hommes une forme de communaut\u00e9 qu\u2019ils ne trouvent pas facilement ailleurs, pr\u00e9cis\u00e9ment en raison des normes dominantes de la masculinit\u00e9. Elle est donc \u00e0 la fois une r\u00e9ponse \u00e0 la solitude masculine et une cause de ses formes les plus probl\u00e9matiques. Ses franges les plus radicales ont d\u00e9j\u00e0 bascul\u00e9 dans la violence : aux \u00c9tats-Unis, la tuerie d’Isla Vista, en 2014 dont l’auteur, Elliot Rodger, avait diffus\u00e9 un manifeste misogyne annon\u00e7ant vouloir \u00ab punir \u00bb les femmes qui l’avaient rejet\u00e9, avant d’assassiner six personnes, puis la fusillade d’un studio de yoga \u00e0 Tallahassee, en 2018, ont \u00e9t\u00e9 commises par des jeunes hommes se r\u00e9clamant de la mouvance \u00ab incel \u00bb (c\u00e9libataires involontaires), au sein de laquelle Rodger fait depuis l’objet d’une v\u00e9ritable v\u00e9n\u00e9ration <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La crise de la masculinit\u00e9 et l’\u00e9pid\u00e9mie de solitude masculine renvoient \u00e0 des difficult\u00e9s bien r\u00e9elles. Les donn\u00e9es sur les r\u00e9seaux de soutien entre hommes, les taux de suicide ou les niveaux de testost\u00e9rone ne sont pas imaginaires et c’est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu’elles d\u00e9crivent un malaise tangible que les forces politiques qui s’en saisissent en tirent un tel \u00e9cho. Ces probl\u00e8mes m\u00e9ritent une attention s\u00e9rieuse ; encore faut-il en identifier correctement les causes. Or le r\u00e9cit de la \u00ab crise \u00bb les attribue au f\u00e9minisme et aux avanc\u00e9es des femmes, tout en d\u00e9fendant les normes m\u00eames (sto\u00efcisme, retenue \u00e9motionnelle, interdiction implicite de demander de l’aide) qui produisent ces dommages. Il recycle ainsi une structure argumentative qui r\u00e9appara\u00eet, avec une r\u00e9gularit\u00e9 frappante, chaque fois que les relations de genre \u00e9voluent, et ce depuis le XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n La conversation la plus honn\u00eate \u2013 et, sans doute en d\u00e9finitive, la plus utile \u2013 sur le bien-\u00eatre des hommes est celle qui distingue deux \u00e9l\u00e9ments : les difficult\u00e9s r\u00e9elles, qui appellent des r\u00e9ponses politiques et sociales, et le r\u00e9cit id\u00e9ologique qui instrumentalise ces difficult\u00e9s pour s\u2019opposer \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 de genre. Elle suppose aussi de ne pas cong\u00e9dier ce malaise d\u2019un revers de main : le tourner en d\u00e9rision, c\u2019est laisser \u00e0 la manosph\u00e8re le monopole de sa prise en charge. C\u2019est une conversation plus exigeante que celle que propose l\u2019industrie de la \u00ab crise de la masculinit\u00e9 \u00bb. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela qu\u2019elle est n\u00e9cessaire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" De la Rome antique \u00e0 la manosph\u00e8re, le r\u00e9cit d\u2019une virilit\u00e9 menac\u00e9e \u2013 aujourd\u2019hui au c\u0153ur de la mobilisation de l\u2019extr\u00eame droite \u2013 resurgit quand la position sociale des femmes change.<\/p>\n","protected":false},"author":61106,"featured_media":348904,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-studies.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":19,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[5072],"tags":[],"staff":[5070],"editorial_format":[4849],"serie":[],"audience":[],"geo":[2163],"class_list":["post-348805","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-vocabulaire-de-lextreme-droite-pour-une-philologie-critique-de-nos-annees-vingt","staff-ana-yara-postigo-fuentes","editorial_format-etudes","geo-monde"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":348904,"excerpt":"De la Rome antique \u00e0 la manosph\u00e8re, le r\u00e9cit d\u2019une virilit\u00e9 menac\u00e9e \u2013 aujourd\u2019hui au c\u0153ur de la mobilisation de l\u2019extr\u00eame droite \u2013 resurgit quand la position sociale des femmes change.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nDe quelle masculinit\u00e9 parle-t-on ?<\/h2>\n\n\n\n
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Un mythe plus ancien que la vie en ligne<\/h2>\n\n\n\n