{"id":348549,"date":"2026-07-27T06:30:00","date_gmt":"2026-07-27T04:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=348549"},"modified":"2026-07-26T18:26:56","modified_gmt":"2026-07-26T16:26:56","slug":"le-defi-existentiel-de-kimi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/07\/27\/le-defi-existentiel-de-kimi\/","title":{"rendered":"Le d\u00e9fi existentiel de Kimi"},"content":{"rendered":"\n
Dans une lettre \u00e0 Friedrich Niethammer du 13 octobre 1806, Hegel raconte avoir vu passer Napol\u00e9on \u00e0 cheval dans la ville de Jena :\u00a0\u00ab J\u2019ai vu l\u2019empereur \u2013 cette \u00e2me du monde \u2013 chevaucher \u00e0 travers la ville pour effectuer une reconnaissance ; \u2013 c\u2019est en effet une sensation merveilleuse que de voir un tel individu, concentr\u00e9 ici en un seul point, assis sur un cheval, embrassant le monde du regard et le dominant. \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Un seul individu peut-il vraiment incarner, \u00e0 un instant donn\u00e9, le mouvement de l’histoire universelle ? <\/p>\n\n\n\n En cet \u00e9t\u00e9 2026, nous en sommes presque s\u00fbrs : l’esprit du monde ne peut sans doute plus se voir, mais il peut s’entendre. Et nous l\u2019avons entendu dans le solo de batterie du groupe chinois Splay. <\/p>\n\n\n\n Splay est un calembour un peu geek<\/em> : il vient de \u00ab splay tree<\/em> \u00bb (en fran\u00e7ais, \u00ab arbre \u00e9vas\u00e9 \u00bb), une structure de donn\u00e9es auto-ajust\u00e9es classique des cours d’algorithmique. C’est le nom qu’un groupe d’\u00e9tudiants de l’universit\u00e9 Tsinghua, \u00e0 P\u00e9kin, a choisi pour se baptiser lors de sa participation au festival \u00e9tudiant \u00ab Les Mille et Une Nuits \u00bb du d\u00e9partement d’informatique, en 2013.<\/p>\n\n\n\n Dans la vid\u00e9o de ce concert qui cumule en ce moment 537 vues sur YouTube <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, lorsque le chanteur pr\u00e9sente les membres du groupe, il s’attarde sur le batteur, Kimi, qui l\u00e8ve le bras vers le ciel et se lance dans un solo, puis le morceau \u00ab Wake Me Up When September Ends<\/em> \u00bb d\u00e9marre. Il s’agit d’une ballade tr\u00e8s connue de l’album American Idiot<\/em> (2004) du groupe Green Day, dans laquelle le leader, Billie Joe Armstrong, exprime l’angoisse et la souffrance n\u00e9es de la mort de son p\u00e8re, tr\u00e8s vite identifi\u00e9e aux sentiments de la jeunesse am\u00e9ricaine apr\u00e8s le 11 septembre et la guerre d’Irak <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Kimi, le batteur de Splay, n’est autre que Zhilin Yang, le fondateur et CEO de la soci\u00e9t\u00e9 d’intelligence artificielle Moonshot AI. Son nouveau mod\u00e8le Kimi K3<\/a> a propuls\u00e9 cette entreprise open source \u00e0 la fronti\u00e8re de la course vers l’IA.<\/p>\n\n\n\n N\u00e9 en 1992 \u00e0 Shantou, une petite ville de 5 millions d\u2019habitants dans le Guangdong, il est au moment de ce concert un brillant \u00e9tudiant en informatique \u00e0 P\u00e9kin. Admis \u00e0 Tsinghua en 2011 en g\u00e9nie thermique, il bascule vers l’informatique, un choix qu’il attribue \u00e0 la lecture d’un roman de Haruki Murakami, marqu\u00e9 par un personnage qui code tard dans la nuit pour donner vie \u00e0 la technologie. Il obtient son dipl\u00f4me en 2015. Viendront ensuite le doctorat \u00e0 l’universit\u00e9 Carnegie Mellon, des exp\u00e9riences professionnelles chez Google Brain et Meta Platforms, et enfin le retour en Chine. En 2023, il fonde Moonshot AI, qui s’affirme comme l’un des six \u00ab petits dragons \u00bb de l’intelligence artificielle chinoise <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> et re\u00e7oit au fil du temps des investissements d’Alibaba, mais aussi du g\u00e9nie du capital-risque chinois, Neil Shen <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, de Meituan et de Tencent, ainsi que de v\u00e9hicules sous contr\u00f4le public comme CPE <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Moonshot AI d\u00e9veloppe les mod\u00e8les Kimi \u2014 le surnom de Zhilin Yang \u2014, jusqu’au lancement de K-3, qui plonge une bonne partie des acteurs am\u00e9ricains de l’intelligence artificielle dans la panique, dans une atmosph\u00e8re digne de \u00ab Wake Me Up When September Ends<\/em> \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Difficile d’exag\u00e9rer l’importance narrative et symbolique du rock dans l’histoire de Moonshot AI. Yang Zhilin a souvent racont\u00e9 que la lune figure dans le nom de l’entreprise en hommage \u00e0 The Dark Side of the Moon<\/em> de Pink Floyd, un album dont 2023, l’ann\u00e9e de la fondation, marquait pr\u00e9cis\u00e9ment le cinquanti\u00e8me anniversaire <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans des vid\u00e9os tourn\u00e9es au bureau, Zhilin Yang pr\u00e9sente les mod\u00e8les d’intelligence artificielle avec, en arri\u00e8re-plan, plusieurs albums expos\u00e9s : l’\u00e9dition des 50 ans de The Dark Side of the Moon<\/em>, puis I Might Be Wrong<\/em> et A Moon Shaped Pool<\/em> de Radiohead.<\/p>\n\n\n\n\n\n Les r\u00e9f\u00e9rences musicales, chez Moonshot AI, ne s’arr\u00eatent pas au d\u00e9cor des vid\u00e9os. Les salles de r\u00e9union et les espaces communs du si\u00e8ge p\u00e9kinois sont tous nomm\u00e9s d’apr\u00e8s des groupes de rock : Pink Floyd, Led Zeppelin, Deep Purple, Rolling Stones, Metallica, Queen, Radiohead. \u00ab Nous sommes une \u00e9quipe de scientifiques qui aiment le rock \u2014 Radiohead, Pink Floyd \u2014 et le cin\u00e9ma \u2014 Tarantino, Kubrick \u00bb, r\u00e9sumait une employ\u00e9e sur X \u00e0 l’\u00e9t\u00e9 2025. \u00ab Une des grandes raisons pour lesquelles j’ai rejoint l’entreprise, c’est que le go\u00fbt sonnait juste. \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n\n\n L’une de ces salles porte un nom qui ne figure dans aucune discographie : Splay, qui se retrouve ainsi entre des classiques de la musique rock et pop.\u00a0<\/p>\n\n\n\n\n\n Ce n’est pas un hasard : la photo de profil du compte X de Zhou Xinyu est un clich\u00e9 d’un concert de Splay en 2013 au c\u00e9l\u00e8bre festival universitaire. Zhou Xinyu n’est pas un employ\u00e9 parmi d’autres : camarade de promotion de Yang Zhilin au d\u00e9partement d’informatique de Tsinghua, il organisait avec lui les concours musicaux du campus avant de devenir, dix ans plus tard, cofondateur de Moonshot AI, o\u00f9 il supervise l’ing\u00e9nierie des syst\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n\n\n Ces aspects culturels ne sont pas des d\u00e9tails superficiels. Ce sont des indices qui \u00e9clairent une question essentielle. S’ils produisent un choc chez nous, c’est qu’ils r\u00e9v\u00e8lent l’\u00e9paisseur humaine de jeunes gens qui s’amusent, nourrissent de fortes passions et ne correspondent en rien au st\u00e9r\u00e9otype de petits robots t\u00e9l\u00e9command\u00e9s par le Parti communiste<\/a>, ne pensant qu’\u00e0 travailler jusqu’\u00e0 la mort.<\/p>\n\n\n\n Il ne faudrait pourtant pas en conclure que Moonshot est un club de musique. Les t\u00e9moignages d\u00e9crivent une culture d’horaires intenses, dans un si\u00e8ge qualifi\u00e9 d’utilitaire. Mais c’est pr\u00e9cis\u00e9ment le cumul, l’excellence informatique et la passion pour la musique qui font le mythe de Yang Zhilin \u00e0 Tsinghua, o\u00f9 il est surnomm\u00e9 \u00ab Yang Shen \u00bb, \u00ab Yang le g\u00e9nie \u00bb, non pas seulement parce qu’il finissait major de sa promotion d’informatique, mais parce qu’il y parvenait tout en tenant la batterie de Splay et en organisant les concours musicaux du campus. Le go\u00fbt est trait\u00e9 comme un avantage concurrentiel \u00e0 part enti\u00e8re. Comme l\u2019a soulign\u00e9 l’investisseur Kevin Xu : \u00ab Une culture qui embrasse non seulement la technologie hardcore, mais aussi la musique, l’art et les humanit\u00e9s, donne un avantage \u00e0 Moonshot. Tant le d\u00e9veloppement de l’IA de fronti\u00e8re rel\u00e8ve du go\u00fbt de recherche \u2014 de cette combinaison des humanit\u00e9s et de la technologie que nous n’avions encore jamais vue. \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u00a0<\/p>\n\n\n\n Ces aspects culturels produisent un autre choc, peut-\u00eatre encore plus profond.<\/p>\n\n\n\n Si l’on compare le profil de Zhilin Yang \u00e0 celui de Sam Altman, il est difficile de soutenir que le PDG d’OpenAI soit une personne plus int\u00e9ressante que le fondateur de Moonshot AI.<\/p>\n\n\n\n D’un c\u00f4t\u00e9, nous avons un chercheur qui a publi\u00e9 avec les laur\u00e9ats du prix Turing Yoshua Bengio et Yann LeCun, un programmeur qui a contribu\u00e9 \u00e0 inventer deux architectures marquantes du deep learning. Un jeune \u00e9tudiant qui d\u00e9cide d’\u00e9tudier l’informatique parce qu’il a d\u00e9couvert Murakami et qui s’immerge jusqu’au bout dans l’atmosph\u00e8re des universit\u00e9s am\u00e9ricaines (entour\u00e9, \u00e9videmment, de Chinois ou d’autres personnes d’origine asiatique), qui pourrait poursuivre son aventure aux \u00c9tats-Unis, mais qui d\u00e9cide de rentrer chez lui pour fonder une entreprise (donc gagner de l’argent), entour\u00e9 de symboles de sa culture musicale qui l\u2019ont marqu\u00e9 avec ses camarades tout au long de sa formation.<\/p>\n\n\n\n De l’autre c\u00f4t\u00e9, une personne qui a interrompu ses \u00e9tudes \u00e0 Stanford pour fonder une start-up (donc pour gagner de l’argent), pr\u00e9sid\u00e9 le plus c\u00e9l\u00e8bre acc\u00e9l\u00e9rateur de start-ups de la Silicon Valley (ibid.), puis b\u00e2ti OpenAI (id.). Sam Altman a un talent hors du commun pour lever des fonds, capter des utilisateurs et transformer l’attention en revenus. Mais le jour o\u00f9 il a voulu prouver qu’il \u00e9tait humain, qu\u2019il avait des passions ou tout simplement du go\u00fbt, il s’est film\u00e9 en train de cuisiner des p\u00e2tes avec une quantit\u00e9 d’ail si improbable qu’on en vient \u00e0 se dire que l’homme qui a appris aux machines \u00e0 imiter les humains ne sait pas les imiter lui-m\u00eame <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Vous, qui voudriez-vous \u00eatre ? Vous, qui voudriez-vous imiter ?<\/p>\n\n\n\n Ce sont des questions importantes, qui rejoignent l’histoire du talent chinois aux \u00c9tats-Unis et l’impact des politiques migratoires am\u00e9ricaines des th\u00e8mes tr\u00e8s d\u00e9battus dans l’\u00e9cosyst\u00e8me technologique pendant le choc K-3. <\/p>\n\n\n\n Il n’existe aucun droit divin en vertu duquel un \u00e9tudiant chinois, indien, vietnamien ou indon\u00e9sien devrait forc\u00e9ment rester faire carri\u00e8re aux \u00c9tats-Unis. Chaque pays asiatique qui s’\u00e9l\u00e8ve dans la cha\u00eene de valeur industrielle et technologique mettra en \u0153uvre des politiques pour retenir, ou faire revenir, le plus grand nombre possible d’\u00e9tudiants et de chercheurs ; et l’on verra se d\u00e9velopper, comme c’est d\u00e9j\u00e0 le cas en Chine, avec les singularit\u00e9s du syst\u00e8me chinois et du r\u00f4le du Parti communiste, des m\u00e9canismes narratifs et symboliques destin\u00e9s \u00e0 renforcer cette exigence.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, comme le montrent les r\u00e9centes enqu\u00eates du Pew Research Center<\/a>, le soft power des \u00c9tats-Unis d\u00e9cline \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\nLe rock comme r\u00e9cit fondateur<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
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\r\n <\/picture>\r\n \n Le miroir am\u00e9ricain<\/strong><\/h2>\n\n\n\n