{"id":348093,"date":"2026-07-26T06:30:00","date_gmt":"2026-07-26T04:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=348093"},"modified":"2026-07-25T19:54:50","modified_gmt":"2026-07-25T17:54:50","slug":"tout-ce-que-vous-avez-toujours-voulu-savoir-sur-lencyclique-magnifica-humanitas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/07\/26\/tout-ce-que-vous-avez-toujours-voulu-savoir-sur-lencyclique-magnifica-humanitas\/","title":{"rendered":"Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l\u2019Encyclique Magnifica humanitas"},"content":{"rendered":"\n
Tout l\u2019\u00e9t\u00e9, <\/em>le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons o\u00f9 que vous soyez des id\u00e9es que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout \u00e0 la rentr\u00e9e), des textes introuvables ou rafra\u00eechissants avec nos Dimanches<\/a>. 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Ce type d\u2019enseignement et de l\u00e9gislation allait se substituer aux \u00ab d\u00e9cr\u00e9tales \u00bb, par lesquelles on traitait des questions de discipline, y compris th\u00e9ologique, qui devenaient corpus<\/em> du magist\u00e8re acad\u00e9mique et, de l\u00e0, norme g\u00e9n\u00e9rale pour l\u2019\u00c9glise ; et il allait en \u00eatre de m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9gard des \u00ab bulles \u00bb promulgu\u00e9es pour trancher des questions doctrinales, d\u00e9signer l\u2019erreur et en activer la r\u00e9pression, tant s\u00e9culi\u00e8re qu\u2019eccl\u00e9siastique.<\/p>\n\n\n\n L\u2019encyclique, en effet, allait se caract\u00e9riser par une accumulation de fonctions et d\u2019ambitions, dans la position sommitale d\u2019un magist\u00e8re qui ne pouvait puiser ni au charisme de l\u2019infaillibilit\u00e9 ni \u00e0 la dignit\u00e9 des actes conciliaires, mais qui se proposait de faire sentir son autorit\u00e9 sur un temps long, au cours duquel former, forcer, inspirer, orienter, sanctionner, reconna\u00eetre et d\u00e9savouer.<\/p>\n\n\n\n Yves Congar, bien avant que la question ne devienne d\u2019actualit\u00e9, avait reconstitu\u00e9 le poids de ces documents dans la formation d\u2019une construction id\u00e9ologique (\u00ab le magist\u00e8re ordinaire \u00bb) et la fonction eccl\u00e9siologique exerc\u00e9e par cette cat\u00e9gorie, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de laquelle logeaient souvent des \u00e9nonc\u00e9s qui n\u2019\u00e9taient pas tous conciliables entre eux. Ils r\u00e9servaient cependant \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 du successeur de Pierre une fonction dont l\u2019exclusivit\u00e9 ne tomberait qu\u2019en 2013, quatre douzaines d\u2019ann\u00e9es apr\u00e8s Vatican II, lorsque l\u2019exhortation apostolique Evangelii gaudium<\/em> du pape Fran\u00e7ois (n. 32) a reconnu aux \u00e9piscopats une certaine \u00ab autorit\u00e9 doctrinale \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> et a montr\u00e9 ce qu\u2019il entendait par l\u00e0 en citant les prises de position des conf\u00e9rences \u00e9piscopales dans ses actes pontificaux et surtout dans ses encycliques.<\/p>\n\n\n\n Cette trajectoire parabolique du \u00ab genre encyclique \u00bb s\u2019est accompagn\u00e9e d\u2019une double issue paradoxale. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, une ambition moderne de durabilit\u00e9, de lisibilit\u00e9 solide ou\/et rigide. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, un retour aux temps des d\u00e9cr\u00e9tales des XIIe et XIIIe si\u00e8cles, qui ne prenaient vigueur que lorsqu\u2019on commen\u00e7ait \u00e0 les enseigner \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Bologne avec l\u2019ambition plus petite d\u2019\u00eatre reconnue dans l\u2019instant et pour l\u2019instant. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 partir de 1854, en effet, le plus haut acte de r\u00e9ception auquel une encyclique pouvait aspirer \u2014 et auquel elle a aspir\u00e9 \u2014 \u00e9tait d\u2019\u00eatre litt\u00e9ralement r\u00e9duite en \u00ab morceaux \u00bb (ou si l\u2019on veut, en pi\u00e8ces \u00e0 conviction) et de voir ses \u00e9nonc\u00e9s entrer, comme autant de paragraphes, dans une tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre \u0153uvre acad\u00e9mique priv\u00e9e : l\u2019\u00ab Enchiridion symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum<\/em> \u00bb invent\u00e9 par Heinrich J.D. Denzinger (1819-1883). Face aux th\u00e9ories sur l\u2019autorit\u00e9 et au principe d\u2019autorit\u00e9, une formule pontificale, une pens\u00e9e th\u00e9ologique, une cat\u00e9gorie disciplinaire, une th\u00e8se doctrinale devenait auctoritas<\/em> quand elle s\u2019\u00e9mancipait de son \u00e9metteur et entrait \u00ab dans le Denzinger \u00bb. Ce vade-mecum<\/em> au succ\u00e8s \u00e9norme, dans ses innombrables r\u00e9\u00e9ditions (assur\u00e9es ensuite par le p. Alfons Sch\u00f6nmetzer sj, d\u2019o\u00f9 le sigle DS, et en dernier lieu par Peter H\u00fcnermann, d\u2019o\u00f9 le sigle DSH), rassemblait deux types d\u2019enseignement. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il s\u00e9lectionnait et publiait des propositions de nature dogmatique relevant du magist\u00e8re extraordinaire d\u00e9finitoire de l\u2019\u00c9glise, celui qui exige un assentiment de foi divine et catholique (ou th\u00e9ologale), c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00ab adh\u00e9sion pleine, libre et surnaturelle de l\u2019intelligence et de la volont\u00e9 aux v\u00e9rit\u00e9s r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par Dieu \u00bb. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, et sans distinction, il pla\u00e7ait le magist\u00e8re ordinaire qui, comme le disaient les manuels du XIXe si\u00e8cle, ne requiert \u00ab que \u00bb le religieux respect de l\u2019intelligence et de la volont\u00e9. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est au XIXe si\u00e8cle et dans le XXe si\u00e8cle pr\u00e9conciliaire que cette exigence a conduit \u00e0 penser et \u00e0 \u00e9crire les encycliques comme des actes doctrinaux achev\u00e9s, engag\u00e9s, homog\u00e8nes, calibr\u00e9s, potentiellement immuables : aussi bien quand elles devaient frapper des philosophes ou des th\u00e9ologiens honnis que lorsqu\u2019elles devaient instaurer une cha\u00eene de transmission d\u2019enseignements authentiques dont les manuels et le Denzinger ont jalonn\u00e9 les \u00e9tapes.<\/p>\n\n\n\n Ce n\u2019est donc pas l\u2019\u00e9paississement ou l\u2019allongement de ces documents qui en ont chang\u00e9 la signification historique, mais la mutation des rapports entre la papaut\u00e9 et l\u2019\u00e9piscopat, entre l\u2019\u00c9glise et les \u00c9glises, entre l\u2019\u00c9glise et les soci\u00e9t\u00e9s : une \u00e9volution qui a co\u00efncid\u00e9 avec l\u2019apr\u00e8s-concile et la postmodernit\u00e9, et qui a exig\u00e9 et impos\u00e9 la m\u00e9tamorphose de ces documents, pass\u00e9s d\u2019\u00e9nonciations \u00e0 actes performatifs : il ne s\u2019agit plus seulement de dire qui \u00ab enseigne \u00bb, mais de gestes qui font de la parole un corollaire de l\u2019attitude qui trace les contours du discours.<\/p>\n\n\n\n La ligne de partage des eaux a \u00e9t\u00e9 l\u2019encyclique Human\u00e6 vit\u00e6<\/em>, publi\u00e9e le 25 juillet 1968, par laquelle Paul VI rejetait la proposition faite par une commission (dont les membres avaient \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement choisis par lui) de d\u00e9clarer moralement licite la contraception hormonale et de permettre aux couples catholiques de r\u00e9gler la taille de leur famille avec \u00ab la \u00bb pilule. Le r\u00e9sultat fut que ce fut pr\u00e9cis\u00e9ment une encyclique qui connut la non-application massive du dictatum papae <\/em>de l\u2019\u00e2ge gr\u00e9gorien : au point de faire penser que l\u2019antique r\u00e8gle du Digeste (D. 1,3,32,1 : \u00ab leges non solum suffragio legislatoris, sed etiam tacito consensu omnium per desuetudinem abrogentur<\/em> \u00bb (\u00ab les lois ne sont pas seulement abrog\u00e9es par la volont\u00e9 du l\u00e9gislateur, mais aussi par le consensus tacite unanime quand elles ne sont pas observ\u00e9es \u00bb ) avait trouv\u00e9 cette ann\u00e9e-l\u00e0 une illustration \u00e9clatante. Cette prise de position sembla avoir conduit au suicide du \u00ab genre encyclique \u00bb, \u00e0 telle enseigne que Paul VI n\u2019\u00e9crivit plus jamais d\u2019encyclique jusqu\u2019\u00e0 sa mort, dix ans et onze jours plus tard. Et quand arriv\u00e8rent les encycliques renouvel\u00e9es de Jean-Paul II (14), puis celles de Beno\u00eet XVI (3) et de Fran\u00e7ois (4), on se trouva en pr\u00e9sence de textes tr\u00e8s diff\u00e9rents de ceux du pass\u00e9. C\u2019\u00e9taient de longs essais, souvent de longues anthologies de morceaux minut\u00e9s par des mains diff\u00e9rentes et coll\u00e9s dans une intention autre que celle, semi-\u00e9ternelle, du pass\u00e9 : le but \u00e9tait d\u2019indiquer un th\u00e8me auquel le pape donnait priorit\u00e9 et forme, plut\u00f4t que de lier le clerg\u00e9 ou les fid\u00e8les \u00e0 des comportements d\u00e9termin\u00e9s. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison que les encycliques ont commenc\u00e9 \u00e0 passer du champ des biens durables \u00e0 celui des biens de consommation : leur contenu a paru p\u00e9rissable, tandis que la force des gestes papaux se gravait dans les m\u00e9moires. <\/p>\n\n\n\n De fait, sous Jean-Paul II, aucune encyclique n\u2019a connu de naufrage comparable \u00e0 celui d\u2019Humanae vitae<\/em> ; mais aucune n\u2019est all\u00e9e au-del\u00e0 de la dimension du geste, avec une fonction interne et externe. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, ce furent des encycliques longues ou tr\u00e8s longues, obtenues par juxtaposition de sections qui comblent l\u2019ambition de la Curie du Souverain Pontif de laisser transpara\u00eetre la fonction exerc\u00e9e, avec des degr\u00e9s croissants d\u2019indiscr\u00e9tion (le sommet fut atteint par un \u00e9conomiste qui, le jour de la publication d\u2019une encyclique de Beno\u00eet XVI, se vanta au journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 de la RAI d\u2019en avoir \u00e9crit une partie). \u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur, l\u2019encyclique d\u00e9signe un probl\u00e8me, non plus aux \u00e9diteurs des nouveaux Denzinger, mais \u00e0 l\u2019opinion publique, et attire l\u2019attention sur lui \u2014 presque consciente du fait qu\u2019\u00e0 chaque encyclique le consensus ne manquerait pas, sans pr\u00e9juger de l\u2019avenir de ses choix linguistiques, th\u00e9ologiques, voire doctrinaux.<\/p>\n\n\n\n Cela est si vrai que lorsqu\u2019il se produit une exception d\u2019une rare solennit\u00e9, elle passe inaper\u00e7ue : c\u2019est en effet dans une encyclique (Evangelium vitae<\/em>) que la papaut\u00e9 fait usage, pour la premi\u00e8re et unique fois, du charisme de l\u2019infaillibilit\u00e9 sanctionn\u00e9 \u00e0 Vatican I ; et elle le fait non pour une ample portion de texte, mais pour trois mots \u2014 la d\u00e9finition de l\u2019avortement provoqu\u00e9 comme \u00ab d\u00e9sordre moral grave \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 qui ne changent rien \u00e0 une position du discours public de l\u2019\u00c9glise qui s\u2019\u00e9tait progressivement durci, non seulement \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019interruption de grossesse, mais surtout des l\u00e9gislations qui l\u2019avaient d\u2019abord d\u00e9p\u00e9nalis\u00e9e puis trait\u00e9e comme un droit de la femme.<\/p>\n\n\n\n Cette tendance \u00e0 faire de l\u2019encyclique un geste (et des gestes un magist\u00e8re) est rest\u00e9e intacte sous deux pontificats tr\u00e8s diff\u00e9rents, celui de Beno\u00eet XVI et celui de Fran\u00e7ois, dont les actes et les documents, accompagn\u00e9s \u00e0 leur sortie de marques d\u2019admiration tr\u00e8s profondes, se sont imprim\u00e9s dans la m\u00e9moire par un fragment, une expression, parfois m\u00eame seulement un titre (\u00ab Fratelli tutti \u00bb)<\/em> ou une vague r\u00e9f\u00e9rence (\u00ab Laudato si\u2019<\/em> \u00bb \u00ab l\u2019encyclique verte \u00bb) qui devient une marque en laquelle se r\u00e9sume et se consume un effort r\u00e9dactionnel \u00e0 plusieurs mains.<\/p>\n\n\n\n Nous ne savons pas si, ni dans quelle mesure, Bob Prevost \u2014 devenu pr\u00eatre quand Wojty\u0142a r\u00e9gnait depuis quatre ans \u2014 a r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 certains de ces h\u00e9ritages historiques avant de devenir \u00e9v\u00eaque \u00e0 Chiclayo, puis \u00e0 Rome.<\/p>\n\n\n\n Ce qui appara\u00eet \u00e9vident \u00e0 qui a observ\u00e9 la mani\u00e8re dont il a commenc\u00e9 un pontificat pr\u00e9visiblement long, c\u2019est que les cardinaux n\u2019ont pas choisi quelqu\u2019un qui \u00ab fasse \u00bb des choses diff\u00e9rentes de celles de son pr\u00e9d\u00e9cesseur, mais qui \u00ab soit \u00bb une figure diff\u00e9rente, tout en s\u2019inscrivant dans une prolongation substantielle de la partition th\u00e9ologique du pape Bergoglio. Les facteurs d\u2019agr\u00e9gation du consensus du conclave sont ainsi devenus un mandat auquel l\u2019\u00e9lu s\u2019est tenu de fa\u00e7on m\u00e9ticuleuse \u2014 comme en d\u2019autres moments de l\u2019histoire r\u00e9cente de la papaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Et on l\u2019a vu quand L\u00e9on XIV n\u2019a montr\u00e9 aucune h\u00e2te \u00e0 signer sa premi\u00e8re encyclique. Nous ne savons pas si c\u2019est parce qu\u2019il en tenait pour acquise l\u2019\u00e9clipse rapide devenue propre au genre-encyclique, ou parce qu\u2019il voulait en m\u00e9diter les contenus. C\u2019est toutefois un fait que, dans le dernier si\u00e8cle et demi d\u2019histoire pontificale, d\u2019un L\u00e9on \u00e0 l\u2019autre, les choses ont chang\u00e9 :le pape Pecci (L\u00e9on XIII, Pie X et Beno\u00eet XV signeront leur premi\u00e8re encyclique respectivement en 60, 61 et 59 jours. Fran\u00e7ois en a mis 108, Jean-Paul II 139. Il a fallu 232 jours \u00e0 Pie XII, 244 \u00e0 Jean XXIII, 250 \u00e0 Beno\u00eet XVI ; le seul \u00e0 y mettre plus d\u2019un an fut Paul VI (412 jours). Ainsi, avec ses 372 jours d\u2019incubation, L\u00e9on XIV a fr\u00f4l\u00e9 le record, d\u00e9tenu par Montini \u2014 mais durant les sessions d\u2019un concile \u0153cum\u00e9nique…<\/p>\n\n\n\n Dans les 53 semaines \u00e9coul\u00e9es entre son \u00e9lection et sa premi\u00e8re encyclique, le pape venu des Am\u00e9riques n\u2019a donc eu de h\u00e2te pour rien. Il n\u2019a pas r\u00e9agi \u00e0 ceux qui soutenaient que le choix du nom de L\u00e9on \u00e9tait un hommage \u00ab au pape de Rerum novarum<\/em> \u00bb, question sur laquelle il n\u2019a pour l\u2019instant fourni aucune indication \u2014 que personne, d\u2019ailleurs, ne peut lui demander.<\/p>\n\n\n\n Encore une fois, c\u2019est cependant un fait que Prevost a voulu restaurer la tradition qui, au cours des onze derniers si\u00e8cles, a vu les \u00e9v\u00eaques de Rome prendre comme nom de fonction celui de l\u2019un de leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs \u2014 usage (licitement) interrompu par le pape Fran\u00e7ois qui a choisi le nom d\u2019un saint tr\u00e8s important, mais pas le nom d\u2019un autre Pontife. Et en remontant \u00e0 rebours, ne voulant \u00eatre ni un Beno\u00eet, ni un Jean ou un Paul, ni un Jean-Paul, ni un Pie, il est arriv\u00e9 \u00e0 L\u00e9on.<\/p>\n\n\n\n Le pontificat de Pecci, de toute fa\u00e7on, \u00e9tait une figure envers laquelle la famille religieuse o\u00f9 a grandi la vocation du p. Prevost \u00e9tait reconnaissante, parce qu\u2019il avait arr\u00eat\u00e9 le processus de consomption qui, apr\u00e8s six cents ans, \u00e9rodait les Augustins. Ces fr\u00e8res, en effet, n\u2019ont pas de rapport direct avec le saint d\u2019Hippone, dont ils sont les lecteurs et non les descendants. Ils naissent seulement en 1244 quand Innocent IV contraint des ermites d\u2019Italie centrale \u00e0 vivre dans des couvents sous une r\u00e8gle c\u00e9l\u00e8bre ; et, apr\u00e8s la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 acquise par l\u2019un des leurs \u2014 fr\u00e8re Martin Luther \u2014, ils ont gard\u00e9 un profil effac\u00e9 qui les avait conduits \u00e0 une crise profonde, jusqu\u2019\u00e0 ce que pr\u00e9cis\u00e9ment L\u00e9on XIII promeuve pour eux un nouveau printemps, tant par des b\u00e9atifications et canonisations (Alonso de Orozco, Claire de Montefalco et Rita de Cascia) qu\u2019en faisant confiance au P. Antonio Pacifico Neno, acteur sui generis <\/em>de la politique \u00ab antiam\u00e9ricaniste \u00bb de Pecci.<\/p>\n\n\n\n L\u00e9on XIV \u2014 disait une rumeur journalistique consistante \u2014 se serait li\u00e9 \u00e0 L\u00e9on XIII parce que lui aussi voulait s\u2019occuper de \u00ab choses nouvelles \u00bb : une emphase \u00ab rerumnovarumiste \u00bb habit\u00e9e par deux \u00e9quivoques historiques r\u00e9v\u00e9latrices.<\/p>\n\n\n\n Le premier quiproquo fut commis par ceux qui, en raison de son incipit, estimaient que la plus c\u00e9l\u00e8bre des 86 encycliques du pape Pecci avait de la sympathie pour quelque chose de \u00ab nouveau \u00bb en marche dans l\u2019histoire : en r\u00e9alit\u00e9, c\u2019\u00e9tait tout le contraire, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019exorde du document de 1891 qui d\u00e9clarait la d\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la \u00ab rerum novarum semel excitata cupidine<\/em> \u00bb (\u00ab la soif d’innovations depuis longtemps suscit\u00e9e par l\u2019avidit\u00e9 \u00bb) dont s\u2019enfi\u00e9vraient les soci\u00e9t\u00e9s du monde global-colonial de la fin du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n La seconde m\u00e9prise attribuait \u00e0 l\u2019encyclique de 1891 la fonction d\u2019une r\u00e9ponse consciente et opportune \u00e0 la \u00ab r\u00e9volution industrielle \u00bb : en r\u00e9alit\u00e9, cet \u00e9pisode \u2014 ainsi d\u00e9sign\u00e9, entre autres, par J\u00e9r\u00f4me-Adolphe Blanqui (1837) et par Friedrich Engels (1845) \u2014 s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 accompli en deux actes encha\u00een\u00e9s : le premier avec l\u2019av\u00e8nement des machines \u00e0 vapeur, 125 ans plus t\u00f4t ; le second avec l\u2019entr\u00e9e en sc\u00e8ne de la chimie et l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, depuis au moins deux d\u00e9cennies.<\/p>\n\n\n\n De fait, donc \u2014 c\u2019est ce que rapporte respectueusement don Luigi Sturzo, par exemple \u2014, Rerum novarum<\/em> servit non par ce qu\u2019elle disait<\/em> mais par ce qu\u2019elle indiquait<\/em> : la condition ouvri\u00e8re, embl\u00e8me du conflit capital-travail depuis plus d\u2019un si\u00e8cle, et, en derni\u00e8re analyse, la politique comme lieu o\u00f9 la distance entre le monde des tr\u00f4nes et celui des autels \u00e9tait d\u00e9sormais infranchissable.<\/p>\n\n\n\n \u00c9crite 21 ans apr\u00e8s la naissance du parti catholique allemand \u2014 le Zentrum<\/em> \u2014 et 28 ans avant la naissance du Parti populaire<\/em> en Italie, l\u2019encyclique du pape Pecci prenait de front les th\u00e9ories \u00ab socialistes \u00bb, mais ne se d\u00e9finissait pas elle-m\u00eame comme une \u00ab doctrine sociale \u00bb. Bien plus, de \u00ab social \u00bb (elle ne citait ce mot que comme adjectif : de la discipline, des biens, des lois sociales \u2013 une fois chacune). Elle combattait aussi bien la culture lib\u00e9rale du march\u00e9 que la lutte des classes, proposant une vision interclassiste des probl\u00e8mes de l\u2019\u00e9conomie, dont \u00ab d\u00e9coulaient \u00bb les probl\u00e8mes politiques (\u00ab a rationibus politicis in oeconomicarum cognatum genus aliquando defluerent<\/em> \u00bb). Elle ouvrait la porte \u00e0 un int\u00e9r\u00eat catholique pour la communaut\u00e9 de destin des \u00c9tats, qui allait se former non sur l\u2019\u00e9critoire sacr\u00e9 du pontife romain, mais dans la pens\u00e9e et la dynamique sociale.<\/p>\n\n\n\n Les prudentes ouvertures de cette encyclique allaient trouver de nombreuses applications, mais rencontrer aussi bien des probl\u00e8mes, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle n\u2019avait pas l\u00e9gitim\u00e9 les cons\u00e9quences de ce qu\u2019elle admettait. Si bien que, pour donner un exemple, quand don Romolo Murri imagina que ce document appelait \u00e0 organiser des \u00ab faisceaux d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens \u00bb et se pr\u00e9senta au parlement du Royaume d\u2019Italie, il fut excommuni\u00e9. Et quand, en 1919, don Sturzo fonda le Parti populaire, la guerre avait d\u00e9j\u00e0 enseveli Rerum novarum<\/em> et oubli\u00e9 cette mira vis<\/em> (RN 15 : \u00ab puissance formidable \u00bb : ) que l\u2019encyclique appelait \u00e0 se manifester.<\/p>\n\n\n\n Il a fallu des d\u00e9cennies \u2014 quatre, pour \u00eatre pr\u00e9cis \u2014 pour qu\u2019un autre pape, Pie XI, fasse ce qui ne s\u2019\u00e9tait jamais fait : une encyclique qui c\u00e9l\u00e8bre l\u2019anniversaire d\u2019une autre. C\u2019est Pie XI qui inventa et solennisa Rerum novarum<\/em> en 1931, avec Quadragesimo anno<\/em> : c\u2019est-\u00e0-dire apr\u00e8s la crise de Wall Street, et alors que la crise des rapports entre l\u2019\u00c9glise et le fascisme allait commencer \u00e0 se manifester. Le pape Ratti comme son secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat Pacelli voyaient parfaitement la contradiction entre la n\u00e9cessit\u00e9 historique de r\u00e9soudre la question romaine \u2014 d\u00e9sormais r\u00e9duite \u00e0 un fossile que le r\u00e9gime lib\u00e9ral n\u2019avait pas su r\u00e9gler \u2014 et la propagande que Mussolini allait \u00e9chafauder sur une \u00ab Conciliazione<\/em> \u00bb que \u00ab m\u00eame Sturzo aurait sign\u00e9e ! \u00bb (De Gasperi). La troisi\u00e8me voie du pape L\u00e9on XIII et son effort pour doter les catholiques d\u2019un bagage id\u00e9ologique alternatif tant \u00e0 la voie socialiste qu\u2019\u00e0 la voie lib\u00e9rale prennent alors une \u00e9loquence nouvelle : elle porte une culture du projet embryonnairement afasciste (sauf sur le corporatisme), mais pas encore antifasciste ; et tout cela se d\u00e9verse dans une encyclique form\u00e9e pour le quaranti\u00e8me anniversaire de l\u2019encyclique l\u00e9onine \u2014 donc Quadragesimo anno<\/em>. Le pape Ratti analysait le contexte d\u2019une Europe dont Keynes avait vu l\u2019avenir dramatique \u2014 le pape n\u2019en voyait que le pr\u00e9sent \u2014, offrant sur certains points un vocabulaire neuf : le diagnostic d\u2019un capitalisme sous lequel \u00ab tota oeconomia horrendum in modum dura, immitis, atrox est facta<\/em> \u00bb ; l\u2019affirmation du double caract\u00e8re de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e ; la formalisation du principe de subsidiarit\u00e9 ; le rejet simultan\u00e9 du socialisme et du lib\u00e9ralisme.<\/p>\n\n\n\n Rerum novarum<\/em> servit non par ce qu\u2019elle disait<\/em> mais par ce qu\u2019elle indiquait<\/em>.<\/p>Alberto Melloni<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pie XI, contrairement \u00e0 ce qu\u2019on dit souvent, appela ce qu\u2019il proposait une part de la doctrine sociale chr\u00e9tienne (\u00ab doctrinae socialis christianae<\/em> \u00bb) : d\u00e9nomination audacieuse, parce qu\u2019en antagonisme avec la \u00ab doctrine sociale \u00bb que le fascisme pr\u00e9tendait avoir.<\/p>\n\n\n\n La preuve en est qu\u2019en 1932, le XIVe<\/sup> volume de l\u2019\u00ab Enciclopedia italiana<\/em> \u00bb publie une c\u00e9l\u00e8bre entr\u00e9e \u00ab fascisme \u00bb, sign\u00e9e du Duce avec la collaboration d\u2019Arturo Marpicati, de Gioacchino Volpe et de Giovanni Gentile en personne, dont la seconde partie dessine \u00ab La doctrine politique et sociale du fascisme<\/em> \u00bb et \u00e9tait principalement de Benito Mussolini. Cette \u00ab doctrine sociale \u00bb du chef du r\u00e9gime rejetait soit le marxisme soit le lib\u00e9ralisme et proposait une troisi\u00e8me voie \u00ab fasciste \u00bb ( \u00e9tablissant une fois pour toutes que celui qui d\u00e9clare n\u2019\u00eatre ni de droite ni de gauche, est bien de droite.).<\/p>\n\n\n\n Cette architecture conceptuelle cristallis\u00e9e par la Treccani interdisait toutefois \u00e0 la papaut\u00e9 de d\u00e9finir son propre effort en ces termes : et \u00ab doctrine sociale \u00bb (d\u00e9sormais sans le \u00ab chr\u00e9tienne \u00bb) sera la d\u00e9finition de la cha\u00eene magist\u00e9rielle qui va de Rerum novarum<\/em> \u00e0 Quadragesimo anno<\/em>, utilis\u00e9e par Pie XII. Le pape Pacelli, \u00e0 la diff\u00e9rence de son pr\u00e9d\u00e9cesseur et de ses successeurs, ne consacrera cependant pas au texte de L\u00e9on XIII d\u2019\u00ab encyclique comm\u00e9morative \u00bb : ni en 1941 ni en 1951. Mais dans le radio-message de Pentec\u00f4te du 1er<\/sup> juin 1941, il rappela et commenta l\u2019encyclique, \u00ab germe f\u00e9cond, d\u2019o\u00f9 s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e une doctrine sociale catholique qui a offert aux fils de l\u2019\u00c9glise, pr\u00eatres et la\u00efcs, des ordonnancements et des moyens pour une reconstruction sociale extr\u00eamement f\u00e9conde \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019encyclique \u00ab comm\u00e9morative \u00bb reviendra comme genre pour le 70e<\/sup> anniversaire : ce sera Mater et magistra<\/em> de Jean XXIII, qui ouvre toutefois en 1963, avec sa derni\u00e8re encyclique, le cycle d\u2019une doctrine de la paix. Paul VI fera lui aussi quelque chose de semblable : apr\u00e8s Populorum progressio<\/em> de 1967, qui poursuit une enqu\u00eate sur les conditions de la paix, il publie en 1971 Octogesima adveniens<\/em>. Se poursuit ainsi une tradition \u00e0 laquelle se conformera Jean-Paul II avec Laborem exercens<\/em> en 1981 et Centesimus annus<\/em> en 1991. Avec le XXIe si\u00e8cle, il semblait que cette m\u00e9trique de Rerum novarum<\/em> e\u00fbt \u00e9t\u00e9 revisit\u00e9e, lib\u00e9rant les papes de la m\u00e9trique anniversaire (Caritas in veritate<\/em> est de 2009 et cl\u00f4t une trilogie ; Laudato si\u2019<\/em> est de 2015, Fratelli tutti<\/em> de 2020).<\/p>\n\n\n\n Jusqu\u2019\u00e0 L\u00e9on XIV, pr\u00e9cis\u00e9ment. Pour le 135e anniversaire de la publication du document de son pr\u00e9d\u00e9cesseur homonyme, le pape de Chicago a repris le cycle des anniversaires de Rerum novarum<\/em>, sans m\u00eame en avoir un de plus solennel \u00e0 port\u00e9e de main. Et il a voulu signer l\u2019encyclique Magnifica humanitas<\/em> le 15 mai, comme le pape Pecci \u2014 pour la premi\u00e8re fois hors des d\u00e9cades canoniques utilis\u00e9es par Pie XI, Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul II.<\/p>\n\n\n\n Comme il \u00e9tait \u00e9vident et pr\u00e9visible, la liesse g\u00e9n\u00e9rale autour de l\u2019encyclique s\u2019est vite r\u00e9duite. L\u2019encyclique, apr\u00e8s avoir fait le tour du monde, a commenc\u00e9, pr\u00e9cis\u00e9ment pour les raisons expos\u00e9es jusqu\u2019ici, \u00e0 c\u00e9der sous les coups d\u2019un oubli qui pourrait lui faire conna\u00eetre le sort des autres ou l\u2019en pr\u00e9server (j\u2019y reviendrai \u00e0 la fin) \u2014 mais pas en raison de l\u2019\u00ab actualit\u00e9 \u00bb de ses th\u00e9matiques, car l\u2019actualit\u00e9 se d\u00e9mode vite. Rien, du reste, ne laisse penser que L\u00e9on XIV ait commenc\u00e9 son minist\u00e8re par un acte de \u00ab doctrine sociale \u00bb pour se mettre dans la ligne de quatre de ses sept pr\u00e9d\u00e9cesseurs ou pour b\u00e9n\u00e9ficier de l\u2019aura de leur consensus.<\/p>\n\n\n\n Le pape \u00ab born in the USA \u00bb, en effet, ne semble pas chercher<\/em> un terrain fertile pour ses propres semences ou pour un r\u00e9cit catholique<\/em> : mais, si l\u2019on peut dire, il vise le contraire. C\u2019est-\u00e0-dire \u00eatre<\/em> \u2014 lui et l\u2019\u00c9glise de Rome \u2014 un terrain fertile pour des semences de justice en qu\u00eate de lieux de d\u00e9veloppement, offrant ce que la famille catholique veut et sait parfois proposer : un lieu vaste, h\u00f4pital de campagne, d\u00e9sarm\u00e9, pensif. Car il n\u2019est pas besoin de regarder par les fen\u00eatres du Palais apostolique pour voir que, dans le monde post-global \u2014 flagell\u00e9 par la pand\u00e9mie de la guerre, \u00e9puis\u00e9 par les pratiques n\u00e9ocoloniales d\u2019exploitation, battu par une propagande de la peur, ext\u00e9nu\u00e9 par ce que le sociologue appelle le \u00ab superdiversit\u00e9 \u00bb quanti-qualitative \u2014, il suffit d\u2019yeux et d\u2019oreilles pour voir et entendre de larges franges d\u2019humanit\u00e9 en qu\u00eate d\u2019une compr\u00e9hension plus unitaire du r\u00e9el, d\u2019une vision d\u2019ensemble, d\u2019un jeu de crit\u00e8res qui d\u00e9rivent de principes<\/em> essentiels, et non construits autour de valeurs<\/em> qui montent et descendent fr\u00e9n\u00e9tiquement les escalators de la convenance politique, ou pire.<\/p>\n\n\n\n\n Des crit\u00e8res que l\u2019on peut lire aussi comme les indications d\u2019une moralit\u00e9 r\u00e9ticente (pr\u00e9sente dans l\u2019encyclique dans les deux occurrences du \u00ab malheureusement \u00bb qui tombe l\u00e0 o\u00f9 le Saint-Si\u00e8ge se pla\u00eet de ne pas \u00eatre \u00e9cout\u00e9), mais aussi comme des indications qui proc\u00e8dent d\u2019une question radicale et universelle (comme le dit Romano Prodi) et qui, d\u00e8s lors, imposent une r\u00e9ponse universelle et radicale.<\/p>\n\n\n\n Donner voix et f\u00e9condit\u00e9 \u00e0 un besoin social et politique fondamental qui traverse, insatisfait et donc fam\u00e9lique, la vie du monde : cela a-t-il un nom ? En soi, un nom existe, ou du moins existait.<\/p>\n\n\n\n Si l\u2019on voulait employer le langage ancien du comte Destutt de Tracy, il faudrait l\u2019appeler \u00ab science des id\u00e9es \u00bb et, par cons\u00e9quent, comme il l\u2019\u00e9crivit en 1796, \u00ab id\u00e9ologie \u00bb. Mais ce terme a \u00e9t\u00e9 rendu d\u2019un usage difficile par la critique de Karl Marx de l\u2019id\u00e9ologie comme pens\u00e9e m\u00e9taphysique et comme expression de l\u2019autonomisation du monde des marchandises dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. Et pour en faire un usage non na\u00eff, il faudrait se mesurer \u00e0 Antonio Gramsci et aux id\u00e9ologies comme ciment de blocs sociaux (voir \u00e0 ce propos Marie Lucas, \u00ab Religion et h\u00e9r\u00e9sie chez Gramsci \u00bb) ; puis remonter de l\u00e0 jusqu\u2019\u00e0 Mannheim et \u00e0 cette couche intellectuelle flottante (freischwebende<\/em>) capable de fournir des synth\u00e8ses relatives de tous les \u00e9l\u00e9ments de v\u00e9rit\u00e9 pr\u00e9sents dans les diff\u00e9rentes positions spirituelles et politiques d\u2019une \u00e9poque ; et encore \u00e0 Horkheimer (\u00ab Le terme \u2018id\u00e9ologie\u2019 devrait \u00eatre r\u00e9serv\u00e9, par opposition \u00e0 \u2018v\u00e9rit\u00e9\u2019, au savoir qui n\u2019est pas conscient de sa d\u00e9pendance mais qui peut \u00eatre p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 historiquement, \u00e0 l\u2019opinion d\u00e9sormais d\u00e9chue au rang d\u2019apparence par rapport au conna\u00eetre plus avanc\u00e9 \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>). Il faudrait encore discuter de sa plausibilit\u00e9 lexicale en d\u00e9battant avec les th\u00e9oriciens de sa fin (David Riesman ou Helmut Schelsky). Ce n\u2019est pas tout : s\u2019agissant d\u2019une encyclique, il faudrait discuter la th\u00e8se de 1977 de Marie-Dominique Chenu, selon laquelle la \u00ab doctrine sociale \u00bb \u00e9tait une id\u00e9ologie concurrente des autres id\u00e9ologies, socialistes et lib\u00e9rales, qui semblaient marcher, invaincues, vers un antagonisme complet.<\/p>\n\n\n\n Peut-\u00eatre le terme id\u00e9ologie n\u2019est-il ni r\u00e9cup\u00e9rable ni red\u00e9finissable ; certaines alternatives sont excessivement ambigu\u00ebs (la papaut\u00e9 a essay\u00e9 \u00ab d\u00e9veloppement humain int\u00e9gral \u00bb, \u00e0 la saveur maritainienne ; le cardinal Zuppi, le titre \u00ab Fratelli tutti \u00bb comme un programme social). Mais la substance \u00e0 laquelle il est difficile de donner un nom, die Sache<\/em> (la chose) est claire : il existe des constructions de pens\u00e9e qui n\u2019expliquent pas un probl\u00e8me \u00e0 la fois, en donnant \u00e0 chaque segment de questions un segment de r\u00e9ponses, mais qui les affrontent dans leur ensemble et offrent des cadres interpr\u00e9tatifs plus amples ou globaux. Une Weltanschauung<\/em> qui ne r\u00e9pond pas, je le r\u00e9p\u00e8te, \u00e0 une \u00e9chelle de valeurs (sur la tyrannie desquelles Carl Schmitt a \u00e9crit un essai m\u00e9morable), mais qui applique un dispositif de principes<\/em> (c\u2019\u00e9tait le titre de la revue de La Pira, un peu oubli\u00e9e).<\/p>\n\n\n\n L\u00e9on XIV a fait entrer en sc\u00e8ne sa premi\u00e8re encyclique avec ce rythme de non-urgence qui, comme je le disais et comme chacun sait, marque la mani\u00e8re d\u2019\u00eatre et de gouverner du pape Prevost, et qui le distingue aussi bien du go\u00fbt de la \u00ab surprise \u00bb qu\u2019avaient eu, de fa\u00e7ons diff\u00e9rentes, Jean-Paul II et Fran\u00e7ois, que de l\u2019antique astuce des dilata<\/em> (ou des plus prosa\u00efques on verra<\/em>) par lesquels la curie romaine a appris depuis des si\u00e8cles \u00e0 \u00ab \u00e9touffer et assoupir \u00bb par le renvoi, l\u2019ajournement matois, la n\u00e9gligence calcul\u00e9e \u00e0 retardement.<\/p>\n\n\n\n L\u00e9on XIV a simplement attendu, puis, le 15 mai 2026, il a sign\u00e9 Magnifica humanitas<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Il a attendu que les d\u00e9chiffreurs de symboliques et les cartographes de g\u00e9opolitiques \u00e0 la noix \u00e9lucubrent, que les chasseurs de ragots d\u00e9couvrent comment s\u2019est vraiment d\u00e9roul\u00e9 le conclave (il para\u00eet qu\u2019ils sont d\u2019accord sur un point : on a \u00e9lu le P. Prevost), et que les chancelleries m\u00e9morisent qu\u2019il n\u2019y avait pas grand-chose \u00e0 attendre ou \u00e0 craindre du pape, sa pr\u00e9dication \u00e9tant en substance pr\u00e9visible. Il a attendu sans anxi\u00e9t\u00e9, parce que celles-ci sont st\u00e9rilis\u00e9es par sa vie de fr\u00e8re et d\u2019homme qui sait que \u2014 si aucun technocrate ne lui coupe les moteurs de l\u2019avion en plein vol et si Dieu lui pr\u00eate vie et volont\u00e9 \u2014 il r\u00e9gnera jusqu\u2019au milieu du si\u00e8cle : il n\u2019a donc aucune raison de d\u00e9sorienter ceux qui croient tout comprendre de lui, ni d\u2019orienter les d\u00e9sorient\u00e9s : il fait.<\/p>\n\n\n\n Et m\u00eame si beaucoup disaient qu\u2019il ferait une encyclique sur l\u2019IA, il a fait une encyclique (apparemment) sur l\u2019IA : confirmant une volont\u00e9 de se rendre pr\u00e9visible qui constitue le principal changement par rapport \u00e0 son pr\u00e9d\u00e9cesseur. Et si le titre Magnifica humanitas<\/em> a filtr\u00e9, cela n\u2019a caus\u00e9 aucun dommage, mais est entr\u00e9 dans une v\u00e9ritable teaser campaign<\/em>, avec sa hype<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Qualifier la premi\u00e8re encyclique de L\u00e9on XIV non sur le plan du marketing, mais sur celui de l\u2019histoire des doctrines, n\u2019est pourtant pas aussi simple qu\u2019il y para\u00eet. Magnifica humanitas<\/em>, en effet, bien que plac\u00e9e au d\u00e9but du pontificat, donc dans une position o\u00f9 l\u2019on attend un acte \u00ab programmatique \u00bb, ne semble pas avoir intentionnellement cette allure. En tout cas, elle n\u2019a rien \u00e0 voir avec la \u00ab premi\u00e8re encyclique \u00bb de Pie XI, de Pie XII, de Paul VI ou de Jean-Paul II, ni m\u00eame avec le vrai premier acte de Fran\u00e7ois publi\u00e9 en recourant au genre de l\u2019exhortation apostolique, en hommage au pape Montini.<\/p>\n\n\n\n Mais, en disant cela, il faut souligner \u00ab apparemment \u00bb et \u00ab intentionnellement \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Car en r\u00e9alit\u00e9, et au-del\u00e0 de toute intention de son auteur, Magnifica humanitas<\/em> a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e au centre du d\u00e9bat public par un \u00e9v\u00e9nement ext\u00e9rieur et impr\u00e9visible : la d\u00e9cision de Donald Trump d\u2019agresser le premier pape am\u00e9ricain par des expressions grossi\u00e8res et d\u00e9sordonn\u00e9es, pla\u00e7ant ipso facto<\/em> le nouvel \u00e9lu sur un pi\u00e9destal inhabituellement haut, m\u00eame pour un pape.<\/p>\n\n\n\n Trump a en effet \u00e9t\u00e9 le troisi\u00e8me \u00ab souverain \u00bb (autocrate ?) \u00e0 peser sur le d\u00e9roulement d\u2019un conclave entre le XXe et le XXIe si\u00e8cle : le premier fut l\u2019empereur d\u2019Autriche en 1903, qui posa son veto sur le cardinal Rampolla et, en excluant le grand diplomate, favorisa l\u2019\u00e9lection du pape Sarto, dont la saintet\u00e9 personnelle et l\u2019obsession de l\u2019infiltration de dangereux \u00ab modernistes \u00bb dans l\u2019\u00c9glise ont marqu\u00e9 la premi\u00e8re moiti\u00e9 du si\u00e8cle ; le deuxi\u00e8me fut L\u00e9onid Brejnev qui, en laissant partir les sujets du pacte de Varsovie, permit l\u2019\u00e9lection de Karol Wojty\u0142a \u2014 lequel ne voulait pas la chute du communisme et n\u2019avait pas r\u00e9clam\u00e9 de m\u00e9rites (elle \u00e9tait pour lui \u00e9vidente et n\u00e9cessaire, \u00e0 cause de l\u2019erreur anthropologique qui habitait le bolchevisme ath\u00e9e), mais eut une fonction d\u00e9cisive pour \u00e9viter que le cr\u00e9puscule de l\u2019empire socialiste n\u2019advienne dans le bain de sang que nous avons vu, en petit, dans la d\u00e9sagr\u00e9gation yougoslave ; le troisi\u00e8me a \u00e9t\u00e9 Trump, et ce que Trump repr\u00e9sente.<\/p>\n\n\n\n Le vice-pr\u00e9sident que lui a donn\u00e9 Peter Thiel \u2014 J.D. Vance \u2014 a en effet \u00e9t\u00e9 le protagoniste d\u2019une premi\u00e8re approche de la papaut\u00e9 dans les toutes derni\u00e8res heures de la vie de Fran\u00e7ois. Une visite au contenu \u00ab n\u00e9o-carolingien \u00bb : offrir \u00e0 Rome une reconnaissance en \u00e9change de la certification de la translatio<\/em> de la Old Nice Europe<\/em> vers l\u2019America Great Again<\/em>, d\u2019un r\u00f4le diff\u00e9rent du r\u00f4le purement patronal exerc\u00e9 au si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent. Puis il y eut celle du pr\u00e9sident lui-m\u00eame, venu aux fun\u00e9railles du pape Fran\u00e7ois avec une certaine arrogance protocolaire et verbale : ce qui a toutefois garanti \u00e0 tous que, sur un homme comme Prevost, Am\u00e9ricain du Michigan et du P\u00e9rou, le belliqueux locataire de la Maison-Blanche n\u2019aurait aucune capacit\u00e9 de pression. Et c\u2019est ainsi qu\u2019est tomb\u00e9e cette r\u00e8gle non \u00e9crite selon laquelle, apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, un cardinal des \u00c9tats-Unis n’aurait jamais \u00e9t\u00e9 un candidat plausible.<\/p>\n\n\n\n Si, ex parte pap\u00e6<\/em>, la question s\u2019est r\u00e9solue ainsi, du c\u00f4t\u00e9 du pr\u00e9sident am\u00e9ricain l\u2019\u00e9lection de Prevost a eu des cons\u00e9quences : car ce pacte n\u00e9o-carolingien esquiss\u00e9 par Vance<\/a> a chang\u00e9 de signe. L\u2019\u00e9mergence, aux c\u00f4t\u00e9s de Vance, de deux autres catholiques au profil diff\u00e9rent \u2014 Ron DeSantis et Marco Rubio \u2014 parmi les candidats possibles aux primaires r\u00e9publicaines a montr\u00e9 que la colonne vert\u00e9brale du protestantisme evangelical<\/em> du mouvement Maga pouvait \u00eatre remise en cause : au lieu d\u2019absorber le catholicisme dans une p\u00e2te catho-\u00e9vang\u00e9licale<\/em> tir\u00e9e par un fondamentalisme supr\u00e9maciste, il pouvait la remplacer, avec des cons\u00e9quences catastrophiques pour la nu\u00e9e de t\u00e9l\u00e9pr\u00e9dicateurs et t\u00e9l\u00e9pr\u00e9dicatrices qui ont jusqu\u2019ici guid\u00e9, motiv\u00e9, prot\u00e9g\u00e9 le trumpisme r\u00e9el. Ils ont donc demand\u00e9 \u2014 ou obtenu sans m\u00eame le demander \u2014 une prise de distance de la part du pr\u00e9sident, qui s\u2019est manifest\u00e9e de bien des mani\u00e8res, dont une s\u00e9rie de messages textuels et visuels injurieux \u00e0 l\u2019\u00e9gard du pape r\u00e9gnant.<\/p>\n\n\n\n De cette fa\u00e7on, cependant, un pr\u00e9sident qui se sent choisi par Dieu et que ses vestales \u2013 e.g. Paula White \u2013 c\u00e9l\u00e8brent comme tel a donn\u00e9 au pape de Rome l\u2019occasion de dire des choses tr\u00e8s simples, mais qui ont fait de Prevost l\u2019anti-Trump et de Trump l\u2019anti-pape.<\/p>\n\n\n\n Un affrontement qui ne pouvait avoir aucun effet sur le contenu de l\u2019encyclique. Derri\u00e8re elle, il y a des mois de travail de bureaux, de th\u00e9ologiens, de dicast\u00e8res qui n\u2019ont pas tenu compte de la conjoncture la plus imm\u00e9diate, mais qui se sont trouv\u00e9s charg\u00e9s d\u2019une signification qu\u2019ils avaient d\u00e9j\u00e0 et qui risquait de passer inaper\u00e7ue : car si l\u2019administration Trump ne peut ni bombarder le pape comme elle l\u2019a fait avec d\u2019autres chefs politico-religieux, ni l\u2019enlever comme elle l\u2019a fait avec d\u2019autres chefs d\u2019\u00c9tat, alors le pape devient la \u00ab voix autre \u00bb, qui est forte non parce qu\u2019elle a des divisions (comme le voulait le sarcasme stalinien) mais parce qu\u2019elle fait l\u2019unit\u00e9 ; et ce qu\u2019il dit prend un poids bien plus grand et une valeur objective.<\/p>\n\n\n\n Ainsi l\u2019encyclique a-t-elle pris une fonction qui en a exalt\u00e9 l\u2019\u00e9cho, mais qui a d\u00e9tourn\u00e9 l\u2019attention de ses apports sp\u00e9cifiques, des positions qu\u2019elle prend, des probl\u00e8mes qu\u2019elle affronte avec une approche sp\u00e9cifique par rapport \u00e0 ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs.<\/p>\n\n\n\n Pour \u00e9viter donc de rester victimes du vacarme qui a rendu la sortie de l\u2019encyclique si tonitruante et qui s\u2019estompera en quelques mois, je voudrais essayer de sugg\u00e9rer \u00e0 ceux qui l\u2019ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9tudi\u00e9e quelques cl\u00e9s de lecture : je tenterai donc de d\u00e9crire de fa\u00e7on tr\u00e8s analytique i) les caract\u00e8res externes de Magnifica humanitas<\/em> ; puis ii) je voudrais offrir un catalogue de ses tensions et un autre, plus bref, de iii) ses originalit\u00e9s les moins attendues : un parcours minutieux et lent, au terme duquel j\u2019essaierai de tirer quelques cons\u00e9quences ou conclusions.<\/p>\n\n\n\n Pour commencer, je chercherais \u00e0 situer les caract\u00e8res mat\u00e9riels d\u2019une encyclique qui, m\u00eame avec cette seule premi\u00e8re s\u00e9rie de relev\u00e9s, montre quelque chose d\u2019elle-m\u00eame et de la mani\u00e8re dont elle a \u00e9t\u00e9 construite, dans une curie bergoglienne, pour un pape diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n Partons donc de mesures : l\u2019encyclique Magnifica humanitas<\/em> est une encyclique longue. Une introduction et cinq chapitres : 245 paragraphes, 36 000 mots (Rerum novarum<\/em> comptait 42 paragraphes et 11 500 mots), 224 notes (le chapitre II en concentre \u00e0 lui seul un tiers, le chapitre III moins d\u2019un dixi\u00e8me).<\/p>\n\n\n\n L\u2019introduction p\u00e8se 7 % de la longueur ; les autres chapitres 15,7 %, 18 %, 15,6 %, 19,9 %, 15,9 %, et la conclusion 7,8 %. Une premi\u00e8re partie (nn. 1-89 : Introduction<\/em> ; chap. I : Une pens\u00e9e dynamique fid\u00e8le \u00e0 l\u2019\u00c9vangile<\/em> ; chap. II : Fondements et principes de la Doctrine sociale<\/em>) est substantiellement r\u00e9capitulative ; la seconde partie (nn. 90-228 : chap. III : Technique et ma\u00eetrise<\/em> ; chap. IV : Pr\u00e9server l\u2019humain dans la transformation<\/em> ; chap. V : La culture du pouvoir et la civilisation de l\u2019amour<\/em>) prend en revanche position sur les probl\u00e8mes de l\u2019\u00e9conomie et de la technologie par le biais de l\u2019IA ; la Conclusion<\/em> a une allure spirituelle et se termine, selon l\u2019usage, par l\u2019habituel paragraphe mariologique.<\/p>\n\n\n\n Les auctoritates<\/em> refl\u00e8tent l\u2019allure la plus typique des d\u00e9buts de pontificat, quand les minutanti <\/em>charg\u00e9s des citations en notes infrapaginales remplissent les actes du magist\u00e8re d\u2019autocitations du pape r\u00e9gnant (\u00ab \u00e0 mon avis, que je partage d\u2019ailleurs \u00bb, ironisait un ancien substitut \u00e0 propos de cette mala consuetudo<\/em>), et quand les reverser dans les discours ou les \u00e9crits du successeur consacre ce sch\u00e9ma de la continuit\u00e9 dans la pens\u00e9e des titulaires de la chaire de Pierre. Il est donc tout \u00e0 fait naturel et pr\u00e9visible qu\u2019il y ait 42 citations du pape Fran\u00e7ois, 29 de Jean-Paul II, 14 de Paul VI, 12 de Beno\u00eet XVI, 7 de L\u00e9on XIV lui-m\u00eame, 4 de Pie XI, 3 de Pie XII, 2 de Jean XXIII et de L\u00e9on XIII ; Vatican II est cit\u00e9 9 fois, Augustin 4, Thomas 1.<\/p>\n\n\n\n Les marqueurs<\/em> lexicaux sont tr\u00e8s voyants : humain<\/em> compte 310 occurrences, expression du barycentre anthropologique du texte ; les hapax<\/em> (non lemmatis\u00e9s) sont 3188, dans la moyenne de la prose journalistique italienne.<\/p>\n\n\n\n Magnifica humanitas<\/em> a cependant derri\u00e8re elle quelque chose d\u2019original : trois textes avec des degr\u00e9s divers d\u2019autorit\u00e9 et de formalit\u00e9, mais qui proviennent tous de la fabrique documentaire vaticane et qui concernent tous l\u2019IA.<\/p>\n\n\n\n Le premier est le Message de Fran\u00e7ois pour la LVIIe Journ\u00e9e mondiale de la paix, \u00ab Intelligence artificielle et paix \u00bb (dat\u00e9 du 8 d\u00e9cembre 2023, pour le 1er janvier 2024) ; le deuxi\u00e8me, une Note du dicast\u00e8re pour la Doctrine de la foi intitul\u00e9e Antiqua et nova. Note sur les relations entre l\u2019intelligence artificielle et l\u2019intelligence humaine<\/em>, du 28 janvier 2025 ; et, en dernier lieu, un document de la Commission th\u00e9ologique internationale intitul\u00e9 Quo vadis, humanitas ? Penser l\u2019anthropologie chr\u00e9tienne face \u00e0 certains sc\u00e9narios sur l\u2019avenir de l\u2019humain<\/em>, publi\u00e9 le 4 mars 2026.<\/p>\n\n\n\n Un pr\u00e9sident qui se sent choisi par Dieu et que ses vestales c\u00e9l\u00e8brent comme tel a donn\u00e9 au pape de Rome l\u2019occasion de dire des choses tr\u00e8s simples, mais qui ont fait de Prevost l\u2019anti-Trump et de Trump l\u2019anti-pape.<\/p>Alberto Melloni<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Trois textes qui, \u00e9videmment, revendiquent leur parfaite harmonie et leur filiation, y compris hi\u00e9rarchique (le message est sign\u00e9 Fran\u00e7ois, Antiqua et nova<\/em> a \u00e9t\u00e9 approuv\u00e9e ex audientia SS.mi<\/em> c.\u00e0.d. avec une permission sp\u00e9cifique ; Quo vadis, humanitas ? <\/em>c\u2019est un acte de la Commission mais la publication est autoris\u00e9e par le chef de dicast\u00e8re, apr\u00e8s l\u2019approbation du nouveau pape), mais qui expriment en r\u00e9alit\u00e9 des positions en contraste entre elles : un contraste qui dit comment a \u00e9volu\u00e9 la discussion autour du tr\u00f4ne pontifical entre la fin du r\u00e8gne bergoglien et le d\u00e9but du minist\u00e8re de Prevost. Je me limite \u00e0 quelques exemples.<\/p>\n\n\n\n Le Message de Fran\u00e7ois se meut dans un cadre purement moral : l\u2019homme est image de Dieu par son intelligence, et la technique, fruit du don du Cr\u00e9ateur, doit \u00eatre employ\u00e9e pour la fraternit\u00e9 et la paix. La cat\u00e9gorie dominante est la responsabilit\u00e9 \u00e9thique. Antiqua et nova<\/em>, en revanche, pose une cha\u00eene de distinctions (ratio<\/em> et intellectus<\/em> ; personne et fonction ; \u00e2me et corps ; intelligence et conscience ; rationalit\u00e9 et libert\u00e9 ; connaissance et sagesse), marquant un d\u00e9placement du barycentre de la morale vers la m\u00e9taphysique.<\/p>\n\n\n\n Antiqua et nova<\/em> se rapporte, dans sa note 7, au refus de l\u2019analogie homme-machine : \u00ab Les termes utilis\u00e9s dans ce document pour d\u00e9crire les r\u00e9sultats ou les proc\u00e9dures de l\u2019IA sont employ\u00e9s de mani\u00e8re figur\u00e9e pour expliquer ses actions et n\u2019entendent pas lui attribuer des qualit\u00e9s humaines \u00bb (Antiqua et nova<\/em>, note 7) <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et d\u00e9plore le fait que \u00ab cette distinction est souvent obscurcie par le langage utilis\u00e9 par les praticiens, qui tend \u00e0 anthropomorphiser l\u2019IA et donc \u00e0 brouiller la fronti\u00e8re entre ce qui est humain et ce qui est artificiel \u00bb (Antiqua et nova<\/em>, n. 59). Quo vadis, humanitas ?<\/em> attribue aux syst\u00e8mes agentiques des finalit\u00e9s et des dangers : \u00ab Ainsi l\u2019IA pourrait-elle d\u00e9cider de fait ce qu\u2019il est permis de savoir, rel\u00e9guant les autres questions dans le domaine subjectif ou dans les affaires de go\u00fbt \u00bb (Quo vadis, humanitas ?<\/em>, n. 46, et cf. n. 38) <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La distance est radicale : l\u2019armature d\u2019\u00e9poque bergoglienne est anthropologique (crise de la v\u00e9rit\u00e9 dans le forum public, nature de l\u2019intelligence : Antiqua et nova<\/em>, nn. 3, 10-12) ; celle d\u2019\u00e9poque l\u00e9onine est socio-\u00e9conomique (doctrine sociale, travail, dans la g\u00e9n\u00e9alogie de Rerum novarum<\/em>). Il en d\u00e9coule que l\u00e0 o\u00f9 Antiqua et nova<\/em> insiste sur le registre instrumental (\u00ab elle doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e pour ce qu\u2019elle est : un outil et non une personne \u00bb, Antiqua et nova<\/em>, n. 59 ; mais aussi : \u00ab L\u2019IA ne devrait \u00eatre utilis\u00e9e que comme un outil compl\u00e9mentaire \u00e0 l\u2019intelligence humaine et ne devrait pas en remplacer la richesse \u00bb, n. 112 ; et n. 48 : \u00ab elle doit \u00eatre dirig\u00e9e par l\u2019intelligence humaine \u00bb), Quo vadis, humanitas ?<\/em> d\u00e9clare d\u00e9pass\u00e9e cette ontologie de l\u2019outil et adopte \u2014 pour en refuser l\u2019\u00e9thique \u2014 le lexique rendu c\u00e9l\u00e8bre par un sociologue comme Luciano Floridi : \u00ab La technologie num\u00e9rique n\u2019est plus seulement un instrument, mais constitue un v\u00e9ritable milieu de vie (c\u2019est une observation intuitive de Luciano Floridi), avec sa mani\u00e8re propre de structurer les activit\u00e9s humaines et les relations \u00bb (Quo vadis, humanitas ?<\/em>, n. 33), et elle voit \u00ab une circularit\u00e9 qui implique un conditionnement r\u00e9ciproque \u00bb (Quo vadis, humanitas ?<\/em>, n. 32).<\/p>\n\n\n\n Cela balaie le postulat sur la moralit\u00e9 humaine d\u2019Antiqua et nova<\/em>, n. 39 (\u00ab Entre une machine et un \u00eatre humain, seul ce dernier est v\u00e9ritablement un agent moral \u00bb, Antiqua et nova<\/em>, n. 39 ; cf. nn. 40-46) : car un milieu ne s\u2019\u00ab utilise \u00bb pas, il s\u2019habite, et il conditionne celui qui l\u2019habite avant tout choix \u2014 ce qui ouvre la voie \u00e0 une th\u00e8se audacieuse de Magnifica humanitas<\/em> sur la morale.<\/p>\n\n\n\n Si Antiqua et nova<\/em> pense donc encore l\u2019intelligence de l\u2019IA comme un outil (\u00ab Cependant, m\u00eame dans le cas o\u00f9 une future IAG se r\u00e9v\u00e9lerait r\u00e9ellement intelligente, elle resterait de nature fonctionnelle \u00bb, Antiqua et nova<\/em>, note 10), Quo vadis, humanitas ?<\/em> la voit comme \u00ab une technologie future, envahissante, capable de remplacer tous les aspects computationnels et op\u00e9rationnels de l\u2019intelligence humaine gr\u00e2ce \u00e0 une tr\u00e8s haute vitesse de calcul, rendue disponible par le d\u00e9veloppement futur de processeurs quantiques \u00bb (Quo vadis, humanitas ?<\/em>, n. 38) \u2014 et rend la menace ontologique.<\/p>\n\n\n\n Autre point de contraste : la compr\u00e9hension de l\u2019homme comme imago Dei<\/em>. Pour Antiqua et nova<\/em>, dans la ligne de l\u2019ex\u00e9g\u00e8se augustinienne et thomiste, la diff\u00e9rence homme\/animal est donn\u00e9e par l\u2019intellect, tandis que Quo vadis, humanitas ?<\/em> (n. 19) \u00ab reconna\u00eet que la vie humaine est incompr\u00e9hensible et insoutenable sans les autres cr\u00e9atures \u00bb, dans une syntaxe \u00e9cologique et relationnelle qui va jusqu\u2019\u00e0 indiquer que \u00ab l\u2019identit\u00e9 filiale est la d\u00e9termination ultime et radicale de notre identit\u00e9, et celui qui est marqu\u00e9 dans son c\u0153ur par l\u2019Esprit Saint trouve dans cette identit\u00e9 de fils le point de r\u00e9f\u00e9rence pour tout autre aspect de son identit\u00e9 \u00bb (Quo vadis, humanitas ?<\/em>, n. 115).<\/p>\n\n\n\n Tandis qu\u2019Antiqua et nova<\/em> s\u2019en tient \u00e0 l\u2019anima forma corporis<\/em> du concile de Vienne et au dictum de Thomas (ST I, q. 76, a. 1), Quo vadis, humanitas ?<\/em> emprunte \u00e0 de Lubac (Th\u00e9ologie dans l\u2019histoire<\/em>, I) le mod\u00e8le patristique tripartite corps-\u00e2me-esprit, comme mod\u00e8le compl\u00e9mentaire.<\/p>\n\n\n\n Antiqua et nova<\/em> voit dans l\u2019IA une idol\u00e2trie latente (\u00ab l\u2019IA peut \u00eatre encore plus s\u00e9duisante que les idoles traditionnelles : en effet, contrairement \u00e0 ces derni\u00e8res, qui \u2018ont une bouche et ne parlent pas\u2019 (Ps 115, 5-6), l\u2019IA peut \u2018parler\u2019 ou, du moins, en donner l\u2019illusion (cf. Ap 13, 15) \u00bb, Antiqua et nova<\/em>, n. 105) ; au contraire, Quo vadis, humanitas ?<\/em> appr\u00e9cie \u00ab ce d\u00e9sir d\u2019\u2019aller au-del\u00e0\u2019, de se d\u00e9passer soi-m\u00eame et de d\u00e9passer la condition pr\u00e9sente pour \u00eatre pleinement humains \u00bb, qui \u00ab repr\u00e9sente une tension constitutive de la nature humaine \u00bb (Quo vadis, humanitas ?<\/em>, n. 23), et qui serait le sens du \u00ab transumanar<\/em> \u00bb du paradis dantesque (Quo vadis, humanitas ?<\/em>, n. 24), parce qu\u2019\u00ab il ne peut y avoir de \u2018trans\u2019 ou de \u2018post\u2019 que la nouveaut\u00e9 du Christ n\u2019ait d\u00e9j\u00e0 int\u00e9gr\u00e9 par avance \u00bb (Quo vadis, humanitas ?<\/em>, n. 150), et int\u00e9gr\u00e9 dans le fait que \u00ab l\u2019annonce chr\u00e9tienne identifie la mani\u00e8re ad\u00e9quate d\u2019aller au-del\u00e0 (Points clefs<\/h6>\n
\n
Remarques pr\u00e9liminaires sur le genre et sur l\u2019auteur<\/h2>\n\n\n\n
La Denzingertheologie<\/em><\/h3>\n\n\n\n
L\u2019abrogation de la h\u00e2te<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019\u00e9quivoque \u00ab rerumnovarumiste \u00bb<\/h3>\n\n\n\n
Dans le sillage de la canonisation<\/h3>\n\n\n\n
Semences et terrains<\/h3>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n Une vision doctrinale<\/h3>\n\n\n\n
Le rythme de l\u2019encyclique<\/h3>\n\n\n\n
L\u00e9on \u00ab los tiempos del c\u00f3lera \u00bb<\/h3>\n\n\n\n
L’effet Trump<\/h3>\n\n\n\n
Caract\u00e8res externes de l\u2019encyclique<\/h2>\n\n\n\n
Les mesures<\/h3>\n\n\n\n
L’arri\u00e8re-plan<\/h3>\n\n\n\n