{"id":348060,"date":"2026-07-24T13:50:55","date_gmt":"2026-07-24T11:50:55","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=348060"},"modified":"2026-07-24T13:50:58","modified_gmt":"2026-07-24T11:50:58","slug":"la-doctrine-kratsios-et-la-nouvelle-puissance-scientifique-americaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/07\/24\/la-doctrine-kratsios-et-la-nouvelle-puissance-scientifique-americaine\/","title":{"rendered":"La doctrine Kratsios et la nouvelle puissance scientifique am\u00e9ricaine\u00a0"},"content":{"rendered":"\n

Quatre-vingt-un ans apr\u00e8s le rapport historique command\u00e9 par Roosevelt et remis \u00e0 Truman par l\u2019ing\u00e9nieur Vannevar Bush, la Maison-Blanche red\u00e9finit la politique scientifique de l’Am\u00e9rique. <\/p>\n\n\n\n

Remis au pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis le 21 juillet 2026, \u00e0 la veille du sommet \u00ab Genesis : Science, a new golden age \u00bb, ce rapport de 123 pages, sign\u00e9 par Michael Kratsios, directeur de l’Office of Science and Technology Policy (OSTP) rattach\u00e9 \u00e0 la Maison Blanche, se pr\u00e9sente comme le successeur de Science : the endless frontier<\/em>, \u00e0 commencer par sa maquette.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Jusque dans la typographie, le rapport de Michael Kratsios (droite) se construit en r\u00e9plique du texte fondateur de Vannevar Bush (gauche).<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Il en est en r\u00e9alit\u00e9 le renversement. Alors que Vannevar Bush fondait un nouvel universalisme et une science ouverte financ\u00e9e par l’\u00c9tat, Kratsios entend r\u00e9organiser une science au service de la souverainet\u00e9 am\u00e9ricaine et de sa domination. <\/p>\n\n\n\n

Dans un monde o\u00f9 l’industrie am\u00e9ricaine d\u00e9pense 700 milliards de dollars de R&D par an, plus du triple du public, et o\u00f9 la moiti\u00e9 du temps des chercheurs part en bureaucratie, le texte ne r\u00e9clame pas plus d’argent, mais il propose un changement de r\u00e9gime scientifique. D\u00e9sinstaller le logiciel de 1945 et proposer un nouveau paradigme.<\/p>\n\n\n\n

Trois d\u00e9cisions structurent le rapport. <\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re : changer de fond en comble l’allocation des quelque 200 milliards de dollars f\u00e9d\u00e9raux annuels, en finan\u00e7ant des personnes plut\u00f4t que des institutions, et mettre fin \u00e0 la revue par consensus (golden tickets, fast grants, X-Labs, ARPA sectorielles). <\/p>\n\n\n\n

La deuxi\u00e8me : assumer le choix technologique via six missions nationales inscrites au budget 2028 \u2013 IA, quantique, fusion nucl\u00e9aire d\u00e9montr\u00e9e au milieu des ann\u00e9es 2030, retour sur la Lune d\u00e8s 2028, robotique, semi-conducteurs \u00ab EUV et au-del\u00e0 \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

La troisi\u00e8me : faire de l’IA l’infrastructure m\u00eame de la science avec la mission Genesis, en connectant les dix-sept laboratoires nationaux, leurs 40 000 scientifiques et leur vingtaine de milliards de dollars de budget annuel aux universit\u00e9s et \u00e0 la recherche priv\u00e9e \u2013 avec un objectif chiffr\u00e9 qui a le m\u00e9rite de la clart\u00e9 : doubler la productivit\u00e9 scientifique am\u00e9ricaine en dix ans.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

On pourrait consid\u00e9rer depuis l\u2019Europe qu\u2019une r\u00e9volution scientifique ne pourrait pas \u00eatre men\u00e9e par un pr\u00e9sident aussi clairement situ\u00e9 au-del\u00e0 de la science. Et la doctrine Kratsios devra \u00eatre jug\u00e9e \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9sorber une contradiction fondamentale : l’administration qui exige une s\u00e9lection \u00ab purement sur le m\u00e9rite \u00bb est aussi celle qui, depuis 2025, r\u00e9silie des subventions pour des motifs id\u00e9ologiques, g\u00e8le les financements de grandes universit\u00e9s et consid\u00e8re le talent \u00e9tranger comme un risque pour la s\u00e9curit\u00e9 nationale. Mais il faut prendre ce texte au s\u00e9rieux, car le signal est brutal : les alli\u00e9s en sont absents, le talent \u00e9tranger y est vu comme un risque de s\u00e9curit\u00e9, et le fabricant de machines de photolithographie pour semiconducteurs ASML \u2013 rare succ\u00e8s europ\u00e9en \u2013 y figure parmi les \u00ab \u00e9checs \u00bb am\u00e9ricains \u00e0 corriger.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Un des paradoxes : ce texte, qui implicitement d\u00e9signe l\u2018Empire du Milieu comme la menace \u00e0 contenir, \u00e9pouse largement la m\u00e9thode des grands pays industriels comme l\u2019Allemagne ou la Chine, jusqu\u2019\u00e0 proposer de faire du f\u00e9d\u00e9ralisme am\u00e9ricain un terrain d\u2019exp\u00e9rimentation territoriale et \u00e0 postuler une collaboration beaucoup plus \u00e9troite entre recherche, industrie et d\u00e9fense.<\/p>\n\n\n\n

Pourtant, lu \u00e0 rebours, le m\u00eame rapport dessine au moins trois leviers pour l’Europe. Le premier est humain, et il est in\u00e9dit : un syst\u00e8me am\u00e9ricain qui traite ses doctorants \u00e9trangers en probl\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 ouvre, pour la premi\u00e8re fois depuis 1945, une fen\u00eatre de recrutement massive \u00e0 notre profit \u2013 \u00e0 condition d’y r\u00e9pondre par des instruments \u00e0 la hauteur, financements longs, libert\u00e9 r\u00e9elle, infrastructures dignes de ce nom, agilit\u00e9 et rapidit\u00e9 \u00e9rig\u00e9es en valeurs cardinales, car une telle fen\u00eatre ne restera pas ouverte longtemps.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le deuxi\u00e8me tient \u00e0 nos donn\u00e9es : Genesis a beau agr\u00e9ger tout l’appareil f\u00e9d\u00e9ral am\u00e9ricain, il lui manque des communs que nous d\u00e9tenons (la g\u00e9nomique de r\u00e9f\u00e9rence d’EMBL-EBI, l’observation de la Terre de Copernicus, les jeux de donn\u00e9es du CERN et d’ITER), soit une monnaie d’\u00e9change concr\u00e8te pour n\u00e9gocier l’acc\u00e8s et l’interop\u00e9rabilit\u00e9, plut\u00f4t que de qu\u00e9mander. <\/p>\n\n\n\n

Le troisi\u00e8me est normatif : le volet \u00ab Gold Standard Science<\/em> \u00bb (reproductibilit\u00e9, transparence, v\u00e9rification automatis\u00e9e) est le seul chapitre du rapport qui appelle naturellement le multilat\u00e9ral, et les interfaces des laboratoires autonomes ne sont pas encore verrouill\u00e9es. L’Europe peut co-\u00e9crire ces standards aujourd’hui, ou les subir dans cinq ans comme elle subit d\u00e9j\u00e0 sa d\u00e9pendance au cloud. La seule r\u00e9ponse proportionn\u00e9e serait ainsi un \u00e9quivalent fonctionnel : un Genesis europ\u00e9en adoss\u00e9 \u00e0 EuroHPC et \u00e0 nos instruments, port\u00e9 par une agence de type ARPA, celle-l\u00e0 m\u00eame que le rapport Draghi appelait de ses v\u0153ux, affranchie des comitologies et des processus bureaucratiques. <\/p>\n\n\n\n

Les Am\u00e9ricains ont mis huit mois \u00e0 passer d’un d\u00e9cret \u00e0 une plateforme. Rien dans le droit de l’Union ne nous interdit cette vitesse \u2013 rien, sauf nous.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Ce texte peut donc \u00eatre lu \u00e0 la fois comme un manuel, comme un cas d’\u00e9tude pour comprendre les repr\u00e9sentations des \u00c9tats-Unis de Donald Trump \u2013 et un ultimatum. C’est \u00e0 cette lecture n\u00e9cessaire qu’invitent les commentaires qui accompagnent, ci-dessous, la traduction int\u00e9grale du r\u00e9sum\u00e9 du rapport (pages x \u00e0 xvii).<\/p>\n\n\n\n