{"id":347845,"date":"2026-07-23T05:30:00","date_gmt":"2026-07-23T03:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=347845"},"modified":"2026-07-23T00:36:58","modified_gmt":"2026-07-22T22:36:58","slug":"le-premier-pas-de-lextreme-droite-cest-de-normaliser-des-mots-extremes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/07\/23\/le-premier-pas-de-lextreme-droite-cest-de-normaliser-des-mots-extremes\/","title":{"rendered":"Le premier pas de l’extr\u00eame droite, c’est de normaliser des mots extr\u00eames"},"content":{"rendered":"\n
\u00c0 partir de lundi et jusqu’au 20 ao\u00fbt, <\/em>le Grand Continent publiera en acc\u00e8s libre <\/em>Le Vocabulaire de l’extr\u00eame droite, fruit du travail collectif d’un ensemble de chercheuses et de chercheurs \u2014 sociologues, historiens, politistes, socio-linguistes \u2014 venus de toute l’Europe. Pour recevoir chaque lemme dans votre bo\u00eete mail et soutenir le travail d’une r\u00e9daction ind\u00e9pendante, <\/em>abonnez-vous<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n Parce que le vocabulaire est la porte d’entr\u00e9e de l\u2019extr\u00eame droite et souvent le premier signal d’alarme. Le pr\u00e9alable \u00e0 l’acceptation sociale des partis d’extr\u00eame droite, c’est la normalisation des id\u00e9es et des propositions qu’ils diffusent. C\u2019est \u00e0 cause de cette normalisation que beaucoup de personnes en viennent \u00e0 consid\u00e9rer ces formations comme une option politique acceptable, des \u00c9tats-Unis \u00e0 la Slovaquie. <\/p>\n\n\n\n Ce n’est qu’une fois ce travail accompli que des partis marginaux peuvent aspirer \u00e0 devenir des acteurs centraux. Or, ce processus passe d’abord par une guerre sur le terrain des mots. Comme le rappelait Cas Mudde, pendant la guerre froide, l’extr\u00eame droite \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme une pathologie normale de la d\u00e9mocratie occidentale. Depuis les ann\u00e9es 1990, elle est devenue une \u00ab normalit\u00e9 pathologique \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Ce basculement, on le lit d’abord au niveau de la langue. <\/p>\n\n\n\n Peter Thiel a raison sur le constat et qu’il s’en f\u00e9licite est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui devrait nous inqui\u00e9ter. Des id\u00e9es autrefois inacceptables passent d\u00e9sormais pour relever du sens commun, jusqu\u2019\u00e0 s\u2019inscrire dans l’ordre juridique des \u00c9tats.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Que la fen\u00eatre d’Overton se soit ouverte de fa\u00e7on spectaculaire, c’est ind\u00e9niable ; mais parler d’\u00ab ouverture \u00bb risque de nous faire tomber dans une euph\u00e9misation int\u00e9ress\u00e9e du processus. L\u00e0 o\u00f9 Thiel voit une lib\u00e9ration de la parole, je vois un processus quasi achev\u00e9 de normalisation : un mot est d’abord vu comme transgressif, puis banalis\u00e9 et, enfin, codifi\u00e9 dans la loi. <\/p>\n\n\n\n C’est une objection s\u00e9rieuse et je ne la balaie pas. Ma r\u00e9ponse est que le glossaire ne pr\u00e9tend pas interdire des mots, mais montrer ce qu’ils dissimulent. <\/p>\n\n\n\n Derri\u00e8re des termes en apparence anodins \u2014 le \u00ab d\u00e9clin de l’Occident \u00bb, l’\u00ab ordre naturel des choses \u00bb, le \u00ab globalisme \u00bb, le \u00ab marxisme culturel \u00bb, la \u00ab libert\u00e9 d’expression \u00bb \u2014, il y a parfois une intention extr\u00e9miste qui n\u2019est pas imm\u00e9diatement visible. <\/p>\n\n\n\n Tous ces r\u00e9cits reposent sur une m\u00eame structure : la distinction nette entre un in-group<\/em> moralement sup\u00e9rieur, per\u00e7u comme seul l\u00e9gitime, et un out-group<\/em> jug\u00e9 inf\u00e9rieur et mena\u00e7ant. Face \u00e0 ce dernier, le premier serait fond\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats \u00e0 tout prix, y compris par la violence.<\/p>\n\n\n\n Rendre visible cette m\u00e9canique n’a rien d’une censure. Le citoyen reste libre d’en faire ce qu’il veut, mais encore faut-il qu’il puisse la voir.<\/p>\n\n\n\n Parce que ce qui nous int\u00e9resse n’est pas le principe, mais son d\u00e9tournement. <\/p>\n\n\n\n Ce qui pose question, ce n’est pas la libert\u00e9 d’expression en soi. Elle n\u2019a \u00e9videmment rien de suspect en elle-m\u00eame et constitue, au contraire, un fondement de l\u2019ordre d\u00e9mocratique. Mais ce qu\u2019on observe, c\u2019est que le terme est aujourd’hui mobilis\u00e9<\/a>, notamment dans la sph\u00e8re MAGA, comme un cheval de Troie : on invoque la libert\u00e9 d’expression pour rendre dicible ce qui rel\u00e8ve du discours haineux, avant de retourner l’accusation de censure contre quiconque rappelle l\u2019importance de fixer des limites.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Notre travail ne consiste pas \u00e0 dire : \u00ab M\u00e9fiez-vous de la libert\u00e9 d’expression \u00bb. Il s’agit plut\u00f4t d’appeler le lecteur \u00e0 la vigilance : \u00ab Soyez attentif au moment auquel ce mot est employ\u00e9, par qui, et \u00e0 quelle fin \u00bb. C’est tr\u00e8s diff\u00e9rent. Un mot n’est presque jamais extr\u00e9miste en lui-m\u00eame : c’est son usage, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 ou implicite, qui peut l’\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n Oui, mais avec une nuance capitale : je ne pense pas que ces r\u00e9cits soient identiques, je pense qu’ils se recyclent. Ils circulent depuis plus d’un si\u00e8cle \u2014 parfois davantage, comme \u00ab Reconquista \u00bb, pass\u00e9 de l’extr\u00eame droite espagnole au nom du parti d’\u00c9ric Zemmour \u2014 en s’adaptant \u00e0 chaque contexte.<\/p>\n\n\n\n Pour appr\u00e9hender ce processus de circulation, nous avons utilis\u00e9, avec le collectif d’historiens, de sociologues, de politologues et de sociolinguistes qui a r\u00e9dig\u00e9 les entr\u00e9es de ce glossaire <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, la notion de \u00ab rhizome \u00bb, con\u00e7ue par Deleuze et Guattari <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Les r\u00e9cits de l’extr\u00eame droite ne se sont pas \u00e9teints : ils se sont \u00e9tendus, en se connectant les uns aux autres de mani\u00e8re non lin\u00e9aire. C’est cette circulation et ces transformations qui maintiennent leur pertinence. Qu’ils\u00a0portent sur la nation, le genre ou la science,\u00a0ces r\u00e9cits\u00a0se m\u00e9tamorphosent et r\u00e9apparaissent sans rien c\u00e9der de l’essentiel.<\/p>\n\n\n\n Nous nous effor\u00e7ons pr\u00e9cis\u00e9ment de ne pas tomber dans ce pi\u00e8ge. Notre objet n’est pas la pens\u00e9e de droite en g\u00e9n\u00e9ral, mais la g\u00e9n\u00e9alogie d’un imaginaire extr\u00eame, antid\u00e9mocratique et antilib\u00e9ral, ce qui est tout autre chose.<\/p>\n\n\n\n Ce que nous d\u00e9crivons, c’est la plasticit\u00e9 de cet imaginaire. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui le rend efficace. On peut retracer l’origine d’un mot pour en d\u00e9celer les mutations, les r\u00e9apparitions, et les vecteurs de diffusion. <\/p>\n\n\n\n Prenez le \u00ab grand remplacement<\/a> \u00bb et son id\u00e9e selon laquelle des \u00e9lites globalis\u00e9es chercheraient \u00e0 substituer aux populations europ\u00e9ennes des immigr\u00e9s musulmans. On peut en documenter la g\u00e9n\u00e9alogie depuis la litt\u00e9rature de la fin du XIXe<\/sup> si\u00e8cle jusqu’\u00e0 ses formulations contemporaines. Tout cela est v\u00e9rifiable, datable, tra\u00e7able.<\/p>\n\n\n\n Il est en effet indispensable de mesurer l’ampleur de l’arsenal dont dispose l\u2019extr\u00eame droite aujourd\u2019hui. <\/p>\n\n\n\n Aux transformations du syst\u00e8me m\u00e9diatique s’ajoutent des tactiques de manipulation de l’opinion en tout genre : le trolling<\/em>, le shitposting<\/em> (litt\u00e9ralement \u00ab publier de la merde \u00bb) ou les shitstorms<\/em> (\u00ab temp\u00eates de merde \u00bb), dans la\u00a0lign\u00e9e des enseignements d’Andrew\u00a0Breitbart et de Steve Bannon. C’est \u00e0 l’ancien conseiller de Donald\u00a0Trump que l’on doit la fameuse\u00a0strat\u00e9gie du \u00ab flood the zone with\u00a0shit<\/em> \u00bb, litt\u00e9ralement \u00ab inonder la zone\u00a0de merde \u00bb. On pourrait continuer avec le hashtag hijacking<\/em> ou stuffing<\/em> (le fait de s\u2019approprier les hashtags de ses adversaires, une tactique qui semble aujourd’hui relever du pal\u00e9olithique num\u00e9rique), les bots<\/em> (les comptes automatis\u00e9s) et les sockpuppets<\/em> (les faux profils pilot\u00e9s par des personnes r\u00e9elles) qui, avec l’entr\u00e9e en sc\u00e8ne de l’intelligence artificielle, tiennent d\u00e9sormais des conversations difficiles \u00e0 distinguer de celles d’un \u00eatre humain. Citons encore l’astroturfing<\/em> : des campagnes financ\u00e9es et orchestr\u00e9es par des entreprises ou des partis qui simulent un soutien populaire spontan\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Chacune de ces tactiques a son mot, et ces mots restent confin\u00e9s \u00e0 l’anglais des communaut\u00e9s en ligne. C’est l\u00e0 que se joue une partie d\u00e9cisive de la bataille, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu’elle est invisible pour qui ne fr\u00e9quente pas ces espaces. <\/p>\n\n\n\n La \u00ab memetic warfare<\/em> \u00bb dont vous parlez, c’est la propagation d’id\u00e9es extr\u00e9mistes sous couvert d’humour : on rit d’abord, puis, petit \u00e0 petit, on adh\u00e8re. L’insulte \u00ab cuckservative<\/em> \u00bb, forg\u00e9e par l’alt-right<\/em> contre les conservateurs jug\u00e9s trop mous, illustre \u00e0 elle seule la purge du centre-droit par des franges radicales. Ces termes peuvent sembler anecdotiques vus de France, mais il est indispensable de les conna\u00eetre pour comprendre le fonctionnement de l’extr\u00eame droite am\u00e9ricaine.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Par exemple, lorsque Vox a perc\u00e9 sur la sc\u00e8ne \u00e9lectorale espagnole en 2018, le parti a qualifi\u00e9 le Parti populaire de \u00ab derechita cobarde<\/em> \u00bb (petite droite l\u00e2che). C\u2019\u00e9tait l’adaptation en espagnol du terme am\u00e9ricain \u00ab cuckservative<\/em> \u00bb. Ce qui s’y invente migre, avec quelques ann\u00e9es de d\u00e9calage, vers nos d\u00e9bats publics. Apprendre ce vocabulaire, c’est reconna\u00eetre ce qui se joue d\u00e9j\u00e0 et anticiper ce qui arrivera demain.<\/p>\n\n\n\n Je pense qu’une strat\u00e9gie efficace doit s’appuyer sur des forces ou des contradictions existantes. <\/p>\n\n\n\n La normalisation de l\u2019extr\u00eame droite r\u00e9sulte de facteurs mat\u00e9riels et d’une demande de reprise de contr\u00f4le face \u00e0 des changements vertigineux, comme les flux migratoires. <\/p>\n\n\n\n Toutefois, ces conditions n’agissent jamais directement : elles ne se traduisent politiquement qu’\u00e0 travers des r\u00e9cits qui leur donnent forme et sens. Une in\u00e9galit\u00e9 seule ne pousse pas au vote extr\u00eame, un r\u00e9cit qui exploite cette in\u00e9galit\u00e9, si.<\/p>\n\n\n\n Des causes mat\u00e9rielles sp\u00e9cifiques ont donn\u00e9 naissance \u00e0 l’extr\u00eame droite \u00e9tasunienne et d\u2019autres types de probl\u00e8mes ou d\u2019insatisfaction nourrissent ailleurs des forces similaires. Ce n\u2019est pas l\u00e0 que se joue la diff\u00e9rence. Ce qui importe, c\u2019est qui gagne la bataille du r\u00e9cit. Voil\u00e0 pourquoi n\u00e9gliger l\u2019\u00e9tude des mots et des repr\u00e9sentations de l\u2019extr\u00eame droite, c’est s’interdire de comprendre pourquoi, sur le fond, certains basculent d’un c\u00f4t\u00e9 plut\u00f4t que de l’autre.<\/p>\n\n\n\n C’est le dilemme de tout travail philologique sur la propagande et je ne le prends pas \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re. Mais je crois que l’ignorance prot\u00e8ge moins que la connaissance. <\/p>\n\n\n\n Toutes ces tactiques ont un point commun : elles fonctionnent d’autant mieux qu’elles sont invisibles. Le troll<\/em> ne dit pas qu’il trolle<\/em>, tandis que l’astroturfing<\/em> se donne pour un mouvement spontan\u00e9 et que le m\u00e8me <\/em>raciste avance ses th\u00e8ses sous le couvert de l’humour. Les algorithmes font le reste : en ligne, les bulles de filtres et les chambres d’\u00e9cho, adoss\u00e9es \u00e0 nos biais de confirmation, produisent un comportement gr\u00e9gaire et un double mouvement de polarisation. Cette derni\u00e8re est id\u00e9ologique et affective lorsqu’elle concerne les opinions, mais aussi r\u00e9ticulaire lorsqu’elle touche \u00e0 la structure m\u00eame de nos interactions. Le tout a fini par constituer un v\u00e9ritable \u00e9cosyst\u00e8me m\u00e9diatique, pas seulement num\u00e9rique, que l’on d\u00e9signe \u00e0 juste titre comme \u00ab fachosph\u00e8re \u00bb.<\/p>\n\n\n\n La force de ces proc\u00e9d\u00e9s r\u00e9side dans leur dissimulation. C’est donc la description qui les affaiblit, et non l’inverse. Une manipulation qui a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9e comme telle \u2014 et pour la nommer il faut se r\u00e9signer \u00e0 la relayer \u2014 a d\u00e9j\u00e0 perdu une part de son pouvoir.<\/p>\n\n\n\n Pour peu que \u00e7a ne soit pas d\u00e9j\u00e0 fait, elle est en train de la remporter, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu’elle a adopt\u00e9, consciemment ou non, la strat\u00e9gie con\u00e7ue dans les ann\u00e9es 1970 par Alain de Benoist et la Nouvelle droite : conqu\u00e9rir d’abord l’h\u00e9g\u00e9monie culturelle, pr\u00e9alable \u00e0 l’h\u00e9g\u00e9monie politique, qui s’obtient dans la bataille des id\u00e9es. Or c\u2019est au niveau de la langue que cette bataille a lieu.\u00a0<\/p>\n\n\n\n S’y sont ajout\u00e9es des tactiques plus r\u00e9centes : le storytelling<\/em> \u00e9motionnel, qui oppose les affects aux faits ; l’humour, l’ironie, la provocation, le m\u00e8me ; la place centrale des objets des guerres culturelles \u2014 avortement, homosexualit\u00e9, multiculturalisme. \u00c9tudier les mots, c’est donc \u00e9tudier le champ de bataille lui-m\u00eame. C’est ici que la partie se joue.<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr que si. Toute famille politique produit des cadrages, des r\u00e9cits, des mots d’ordre. L’extr\u00eame droite n\u2019est pas la seule \u00e0 raconter des histoires. Ce qui la distingue, c’est la structure de ses r\u00e9cits : cette dichotomie manich\u00e9enne nous\/eux dont je parlais, pouss\u00e9e jusqu’\u00e0 la l\u00e9gitimation de la violence.<\/p>\n\n\n\n Quand des membres d\u2019extr\u00eame droite du gouvernement isra\u00e9lien qualifient d’\u00ab animaux \u00bb ou de \u00ab monstres \u00bb la population palestinienne <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, quand des influenceurs du mouvement MAGA affirment publiquement que les femmes ne devraient pas voter <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, quand un pr\u00e9sident qualifie la justice sociale d’\u00ab aberration \u00bb ou de \u00ab cancer \u00bb \u00e0 \u00e9radiquer <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, on a quitt\u00e9 le cadrage politique ordinaire : on est dans une logique qui d\u00e9bouche sur des formes de violence qui peuvent \u00eatre extr\u00eames.<\/p>\n\n\n\n Cela \u00e9tant dit, vous avez raison sur un point : la d\u00e9sertion du terrain fait partie du probl\u00e8me. Si les mots de l’extr\u00eame droite occupent le d\u00e9bat, c’est aussi que les contre-r\u00e9cits d\u00e9mocratiques sont faibles, d\u00e9fensifs, souvent purement r\u00e9actifs. Un glossaire peut aider \u00e0 d\u00e9masquer, mais il ne remplacera jamais le r\u00e9cit qu’il faudrait lui opposer.<\/p>\n\n\n\n C’est une limite que je reconnais. Nous vivons une \u00e9poque o\u00f9 la m\u00e9moire est de plus en plus courte et o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9pend du ressenti de chacun. Ce n’est pas un hasard si, en 2016, ann\u00e9e du Brexit et de la premi\u00e8re victoire de Trump, le dictionnaire de l\u2019Universit\u00e9 d’Oxford a \u00e9lu \u00ab post-v\u00e9rit\u00e9 \u00bb mot de l’ann\u00e9e.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Un glossaire ne renverse pas, \u00e0 lui seul, cette \u00e9conomie affective, je n’ai pas cette illusion. Mais je maintiens qu’il est un pr\u00e9alable n\u00e9cessaire, faute d’\u00eatre suffisant. <\/p>\n\n\n\n Seuls des citoyens inform\u00e9s peuvent d\u00e9fendre les principes d\u00e9mocratiques. Conna\u00eetre est le premier pas pour d\u00e9masquer les id\u00e9es extr\u00e9mistes \u2014 le premier, non le dernier. Mais sans lui, tout le reste est impossible<\/p>\n\n\n\n L’\u00ab ordre naturel des choses \u00bb. Pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle n\u2019est ni la plus spectaculaire, ni la plus connue. Le \u00ab grand remplacement \u00bb s’affiche comme ce qu’il est : une th\u00e9orie du complot raciste, tout comme le \u00ab supr\u00e9macisme blanc \u00bb. Mais l’\u00ab ordre naturel \u00bb ne ressemble pas \u00e0 un mot d’extr\u00eame droite : il semble faire appel \u00e0 notre bon sens.\u00a0<\/p>\n\n\n\n C’est le masque parfait, celui sous lequel on fait passer la hi\u00e9rarchie entre les sexes, entre les peuples, entre les \u00ab civilisations \u00bb, comme une \u00e9vidence que seuls des id\u00e9ologues dangereux contesteraient. <\/p>\n\n\n\n C’est ce que montreront, je l’esp\u00e8re, les entr\u00e9es que nous publierons dans les prochains jours, de l’\u00ab acc\u00e9l\u00e9rationnisme \u00bb \u00e0 l’\u00ab \u00e9cofascisme \u00bb. Il s’agira d’apprendre \u00e0 lire le double fond des mots familiers afin de se doter d’une carte, m\u00eame provisoire, qui permette de naviguer dans ces temps troubl\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Pour naviguer dans la politique de nos ann\u00e9es Vingt, nous publions \u00e0 partir de lundi un ambitieux Vocabulaire de l’extr\u00eame droite. 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Au c\u0153ur de ce processus se trouve l’exp\u00e9rience contre-r\u00e9volutionnaire am\u00e9ricaine. L’un des agents clefs de l’acc\u00e9l\u00e9ration r\u00e9actionnaire, Peter Thiel<\/strong><\/a>, parle d’une ouverture in\u00e9dite de la \u00ab fen\u00eatre d’Overton \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Est-ce le cas ?<\/h3>\n\n\n\n
En travaillant \u00e0 ce vocabulaire, ne prenez-vous pas le risque de faire la police du langage ? Qui d\u00e9cide qu’un mot est \u00ab extr\u00e9miste \u00bb ? N’est-ce pas une position de surplomb d’un camp sur l’autre ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
Sur quoi reposent les repr\u00e9sentations v\u00e9hicul\u00e9es par ces mots ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Prenons \u00ab <\/strong>libert\u00e9 d’expression<\/strong><\/a> \u00bb, que vous rangez parmi ces expressions mobilis\u00e9es par l\u2019extr\u00eame droite. L\u2019administration am\u00e9ricaine y verrait la preuve d\u2019un parti pris : comment un principe d\u00e9mocratique fondamental peut-il figurer dans un glossaire de l’extr\u00e9misme ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Parmi les mots cit\u00e9s dans ce vocabulaire, on trouve des termes anciens (<\/strong>monarchie<\/strong><\/a>, <\/strong>apocalypse<\/strong><\/a>, <\/strong>d\u00e9cadence<\/strong><\/a>), et vous \u00e9voquez de votre c\u00f4t\u00e9 des r\u00e9cits qui \u00ab ne disparaissent jamais \u00bb et resurgissent. Assistons-nous \u00e0 un retour du contexte des ann\u00e9es 1920-1930 ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Par ce travail g\u00e9n\u00e9alogique, ne risquez-vous pas de disqualifier l’ensemble de la pens\u00e9e de droite ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de cette plasticit\u00e9 de longue dur\u00e9e, vous insistez beaucoup sur les ruptures de vocabulaire. Vous dites que la technologie, les r\u00e9seaux sociaux et le vocabulaire technique ont contribu\u00e9 \u00e0 faire \u00e9merger des termes comme \u00ab <\/strong>memetic warfare<\/em><\/strong> \u00bb ou \u00ab <\/strong>cuckservative<\/em><\/strong> \u00bb, peu connus en France, alors que leurs effets sont d\u00e9j\u00e0 bien r\u00e9els, selon vous. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Mais en insistant ainsi sur le langage et les tactiques, ne risque-t-on pas de perdre de vue des dynamiques de fond ? L\u2019extr\u00eame droite ne progresse-t-elle pas d’abord parce que les probl\u00e8mes r\u00e9els \u2014 les in\u00e9galit\u00e9s, les migrations, la crise de la repr\u00e9sentation et de la reconnaissance \u2014 sont trait\u00e9s comme des questions de pure forme par le centre et les progressistes ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Que r\u00e9pondriez-vous \u00e0 ceux qui pensent qu’en analysant les mots et les tactiques de l’extr\u00eame droite, vous risquez d’en amplifier la port\u00e9e et de faire involontairement leur publicit\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Penchons-nous sur le fil rouge qui traverse ce vocabulaire : pour vous, le changement de r\u00e9gime est d’abord un changement lexical. L’extr\u00eame droite a-t-elle gagn\u00e9 la bataille des mots en adoptant la strat\u00e9gie m\u00e9tapolitique de la Nouvelle droite fran\u00e7aise ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Mais si l’extr\u00eame droite gagne \u00ab la bataille des mots \u00bb, n’est-ce pas aussi parce que ses adversaires ont d\u00e9sert\u00e9 le centre du terrain, ou l’occupent maladroitement ? L’extr\u00eame gauche n’a-t-elle pas, elle aussi, ses mots-\u00e9crans et ses r\u00e9cits ?<\/h3>\n\n\n\n
Un vocabulaire suppose que le savoir puisse d\u00e9sarmer l’erreur. Mais \u00e0 l’<\/strong>\u00e2ge de la slopagande<\/strong><\/a>, conna\u00eetre est-il encore suffisant ? Ne nous \u00e9garons-nous pas en opposant des d\u00e9finitions \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne qui, pr\u00e9cis\u00e9ment, se moque de la raison critique ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Un dernier mot. De toutes les entr\u00e9es de ce vocabulaire que nos lectrices et lecteurs pourront d\u00e9couvrir \u00e0 partir de demain et jusqu\u2019au 20 ao\u00fbt <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, laquelle vous inqui\u00e8te le plus ? <\/h3>\n\n\n\n