{"id":345908,"date":"2026-07-11T07:36:51","date_gmt":"2026-07-11T05:36:51","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=345908"},"modified":"2026-07-11T07:41:15","modified_gmt":"2026-07-11T05:41:15","slug":"la-lecon-de-jean-monnet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/07\/11\/la-lecon-de-jean-monnet\/","title":{"rendered":"La le\u00e7on de Jean Monnet"},"content":{"rendered":"\n

Dirig\u00e9 par Giuliano da Empoli chez Gallimard, le nouveau volume papier du Grand Continent <\/em>L\u2019ennemi qui nous d\u00e9signe est d\u00e9sormais disponible. Cliquez ici<\/a> pour le d\u00e9couvrir \u2014 si vous souhaitez le recevoir et nous soutenir, pensez \u00e0 vous abonner \u00e0 la revue<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n

Le drame de l\u2019Europe, c\u2019est d\u2019avoir rendu Jean Monnet ennuyeux <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce personnage fabuleux, qui a parcouru le monde pendant des d\u00e9cennies, vivant des aventures incroyables, et poursuivant sans rel\u00e2che l\u2019id\u00e9al fou d\u2019une Europe unie, a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en une r\u00e9f\u00e9rence poussi\u00e9reuse, un p\u00e8re fondateur empaill\u00e9, bon \u00e0 citer dans tous les discours les plus convenus sur l\u2019\u00e9tat de l\u2019Union.<\/p>\n\n\n\n

Au cours de ce texte je vais m\u2019efforcer avant tout de rendre \u00e0 Jean Monnet la folie qui est la sienne, en retra\u00e7ant quelques \u00e9pisodes de sa vie.<\/p>\n\n\n\n

Ensuite, je tenterai d\u2019explorer son h\u00e9ritage et ce que l\u2019exemple de Jean Monnet signifie pour nous, aujourd\u2019hui. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019un des rares aspects positifs de la p\u00e9riode sombre que nous traversons, c\u2019est que nous comprenons l\u2019histoire, nous la ressentons au plus profond de nous-m\u00eames. <\/p>\n\n\n\n

Auparavant, nous lisions les chroniques de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle et elles nous semblaient lointaines, comme quelque chose de tragique et de d\u00e9pass\u00e9. Nous les \u00e9tudions avec une sorte de d\u00e9tachement, comme si elles ne nous concernaient pas directement. Aujourd\u2019hui, en revanche, nous lisons le r\u00e9cit de ces \u00e9v\u00e9nements, \u00e0 travers la voix des t\u00e9moins de cette \u00e9poque, et nous vibrons avec eux, car leur condition est aussi la n\u00f4tre.<\/p>\n\n\n\n

D\u00e9sormais, nous comprenons, plus que \u00e7a, nous ressentons ce que Stefan Zweig voulait dire lorsqu\u2019il \u00e9crivait en 1936 :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Rarement l’atmosph\u00e8re du monde, et de notre vieille Europe en particulier, a \u00e9t\u00e9 aussi empoisonn\u00e9e par la d\u00e9fiance, la d\u00e9sunion et la peur. Chaque matin, c’est avec f\u00e9brilit\u00e9 que l’on attrape le journal, et avec un soupir de soulagement qu’on le repose lorsque rien de particuli\u00e8rement dangereux ne s’est produit. La d\u00e9fiance envers les voisins est peu \u00e0 peu devenue un ph\u00e9nom\u00e8ne pathologique chez bien des peuples ; partout, les fronti\u00e8res se ferment craintivement, jour et nuit les usines d’Europe travaillent \u00e0 cr\u00e9er, apr\u00e8s vingt si\u00e8cles de r\u00e9alisations magnifiques dans tous les domaines de la culture, les plus impressionnants et les plus g\u00e9niaux instruments de destruction. \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Ce soupir de soulagement du matin lorsque, en allumant le t\u00e9l\u00e9phone, nous d\u00e9couvrons que rien de particuli\u00e8rement dangereux ne s\u2019est produit sur la sc\u00e8ne du monde pendant la nuit : aujourd\u2019hui nous le connaissons.<\/p>\n\n\n\n

Mais si nous devons subir, ressentir dans notre chair la face la plus sombre de l\u2019histoire, nous pouvons peut-\u00eatre aussi rendre hommage et comprendre mieux que jamais les hommes et les femmes qui ont su s\u2019opposer aux t\u00e9n\u00e8bres. Tous ceux et toutes celles qui, apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, ont jet\u00e9 les bases de l\u2019une des plus longues p\u00e9riodes de paix et de prosp\u00e9rit\u00e9 de l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

L’aventure<\/h2>\n\n\n\n

Jean Monnet est l\u2019un d\u2019entre eux. Et peut-\u00eatre, parmi tous, celui dont l\u2019exemple est le plus essentiel. Mais pour qu\u2019il puisse nous inspirer, il faut avant tout le lib\u00e9rer de la couche de pomposit\u00e9 et de rh\u00e9torique dont il a \u00e9t\u00e9 recouvert au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies.<\/p>\n\n\n\n

Et pour cela, le meilleur moyen n\u2019est peut-\u00eatre pas de partir du r\u00f4le central qu\u2019il a jou\u00e9 dans la construction de l\u2019Europe, ni des r\u00e9alisations presque incroyables qui ont marqu\u00e9 son parcours d\u2019homme d\u2019\u00c9tat et de b\u00e2tisseur visionnaire, mais plut\u00f4t de quelques \u00e9pisodes plus intimes.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019en retiendrai trois seulement.<\/p>\n\n\n\n

Le premier nous ram\u00e8ne en 1906. Jean Monnet a dix-huit ans. Deux ans plus t\u00f4t, il a quitt\u00e9 Cognac et ses \u00e9tudes pour un apprentissage dans la City de Londres ; le voil\u00e0 d\u00e9sormais envoy\u00e9 en Am\u00e9rique du Nord comme repr\u00e9sentant de la maison familiale. Il d\u00e9barque d\u2019abord au Canada, puis parcourt l\u2019Ouest am\u00e9ricain. Il y d\u00e9couvre un monde sans limites, o\u00f9 l\u2019Europe semble d\u00e9j\u00e0 lointaine, presque insignifiante.<\/p>\n\n\n\n

Un jour, il d\u00e9barque dans une ferme au milieu de nulle part. Cherchant \u00e0 rejoindre une ferme de colons scandinaves, friands consommateurs de cognac, il demande \u00e0 un forgeron quels sont les moyens de transport. Sans interrompre son travail, l\u2019homme lui r\u00e9pond qu\u2019il n\u2019y en a pas, puis, d\u00e9signant un cheval, lui propose simplement de le prendre et de le ramener ensuite au m\u00eame endroit. Cette confiance lui para\u00eet naturelle.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab J\u2019\u00e9tais loin de Cognac et des pays de droit \u00e9crit \u2013 commente Jean Monnet dans ses M\u00e9moires. En Am\u00e9rique, je retrouvai partout cette impression que l\u00e0 o\u00f9 l\u2019espace n\u2019\u00e9tait pas limit\u00e9, la confiance n\u2019\u00e9tait pas mesur\u00e9e \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Monnet aborde la difficult\u00e9 comme il le fera toujours : en \u00e9largissant le cadre.\u00a0<\/p>Giuliano da Empoli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pendant pr\u00e8s de huit ans, il parcourt ainsi le monde \u2013 Am\u00e9rique du Nord, Scandinavie, Russie, \u00c9gypte. \u00c0 la stabilit\u00e9 presque immobile de la soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne s\u2019ajoute, dans son esprit, le dynamisme d\u2019un monde en expansion.<\/p>\n\n\n\n

Le second \u00e9pisode rel\u00e8ve de la vie priv\u00e9e, mais il est \u00e0 sa mani\u00e8re tout aussi r\u00e9v\u00e9lateur. En juillet 1934, Jean Monnet quitte Shanghai, o\u00f9 il exerce comme banquier d\u2019affaires et est proche de Tchang Ka\u00ef-chek, pour rejoindre Moscou. Il y retrouve Silvia Giannini, qu\u2019il a rencontr\u00e9e cinq ans plus t\u00f4t : un coup de foudre imm\u00e9diat, contrari\u00e9 par un obstacle majeur, puisqu\u2019elle est alors mari\u00e9e et que le divorce est pratiquement impossible dans l\u2019Europe de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n

Monnet aborde la difficult\u00e9 comme il le fera toujours : en \u00e9largissant le cadre. <\/p>\n\n\n\n

Le seul pays o\u00f9 le divorce est alors accessible est l\u2019Union sovi\u00e9tique. Tous deux s\u2019y donnent donc rendez-vous \u2014 lui venant d\u2019Extr\u00eame-Orient, elle de Suisse, o\u00f9 elle vit avec son enfant. En quelques jours, Silvia devient citoyenne sovi\u00e9tique, obtient le divorce, puis ils se marient sans d\u00e9lai avant de repartir. Monnet \u00e9voquera plus tard cet \u00e9pisode comme \u00ab la plus belle affaire de sa vie \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Leur union durera quarante-cinq ans, jusqu\u2019\u00e0 la mort de Silvia en 1979, et constituera pour lui un point d\u2019ancrage essentiel.<\/p>\n\n\n\n

Le troisi\u00e8me \u00e9pisode n\u2019appartient plus \u00e0 la sph\u00e8re intime, mais il \u00e9claire, de mani\u00e8re spectaculaire, l\u2019ampleur de son influence. En d\u00e9cembre 1940, Franklin D. Roosevelt prononce un discours radiophonique rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre, dans lequel il pr\u00e9sente les \u00c9tats-Unis comme \u00ab l\u2019arsenal de la d\u00e9mocratie \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019expression est de Jean Monnet.<\/p>\n\n\n\n

Arriv\u00e9 quelques mois plus t\u00f4t \u00e0 Washington apr\u00e8s l\u2019effondrement de la France, il s\u2019est d\u00e9j\u00e0 impos\u00e9 comme un interlocuteur central au sein de l\u2019administration am\u00e9ricaine. Une note du D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat le d\u00e9signe alors comme \u00ab le ma\u00eetre \u00e0 penser de notre d\u00e9fense \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Dans les deux ann\u00e9es qui suivent, il joue un r\u00f4le d\u00e9cisif dans l\u2019\u00e9laboration du Victory Program<\/em> (\u00ab Programme pour la victoire \u00bb) \u00bb. Sans \u00eatre lui-m\u00eame technicien, il impose une m\u00e9thode : \u00e9valuer pr\u00e9cis\u00e9ment les besoins militaires, les confronter aux capacit\u00e9s industrielles, et faire appara\u00eetre l\u2019\u00e9cart. Monnet plaide inlassablement pour une logique d\u2019abondance \u2013 mieux vaut, dit-il, dix mille chars de trop qu\u2019un seul de moins. Il contribue ainsi \u00e0 convaincre l\u2019administration Roosevelt de doubler ses objectifs de production.<\/p>\n\n\n\n

Ce processus aboutit au message adress\u00e9 par Roosevelt au Congr\u00e8s le 6 janvier 1942, fixant des objectifs industriels d\u2019une ampleur sans pr\u00e9c\u00e9dent. Moins d\u2019un mois apr\u00e8s leur entr\u00e9e en guerre, les \u00c9tats-Unis ont engag\u00e9 l\u2019effort productif d\u00e9cisif. Keynes affirmera plus tard que Monnet a \u00ab raccourci la guerre d\u2019un an \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Les exemples de ce genre pourraient se multiplier. Mais \u00e0 eux seuls, ils suffisent \u00e0 donner une id\u00e9e d\u2019une personnalit\u00e9 et d\u2019un parcours tout \u00e0 fait hors du commun. D\u2019un cosmopolitisme fou \u2013 et follement aventureux.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019aventure, selon Giorgio Agamben, est ce qui fait advenir quelque chose ou quelqu\u2019un, ce qui forge une identit\u00e9, ce qui donne un nom : \u00ab L\u2019aventure, c\u2019est l\u2019\u00eatre en tant qu\u2019il advient \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au d\u00e9but du Conte du Graal<\/em> de Chr\u00e9tien de Troyes, avant de partir, le h\u00e9ros n\u2019a pas de nom. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la fin qu\u2019il apprendra qu\u2019il s\u2019appelle Perceval le Gallois. <\/p>\n\n\n\n

La vie de Jean Monnet est une aventure. Mais son \u0153uvre aussi, son \u0153uvre principale, l\u2019Europe telle que nous la connaissons aujourd\u2019hui, est une aventure.<\/p>\n\n\n\n

Il ne s’agit pas de proclamer l’unit\u00e9 europ\u00e9enne, mais de la rendre n\u00e9cessaire, concr\u00e8te, presque in\u00e9vitable.<\/p>Giuliano da Empoli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Nous ne retracerons pas ici l\u2019ensemble de cette trajectoire. Mais, l\u00e0 encore, trois moments \u2013 trois v\u00e9ritables aventures \u2013 suffisent \u00e0 comprendre pourquoi Jean Monnet en est venu \u00e0 \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des p\u00e8res de l\u2019Union europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n

Le premier se situe en 1914, au tout d\u00e9but de la Grande Guerre. Jean Monnet a vingt-six ans. Il n\u2019occupe aucune fonction officielle, ne repr\u00e9sente que lui-m\u00eame, et ne peut faire valoir qu\u2019une exp\u00e9rience acquise sur le terrain, au fil de ses voyages. R\u00e9form\u00e9, il d\u00e9cide de servir autrement. Une \u00e9vidence s\u2019impose \u00e0 lui : il est absurde que la France et la Grande-Bretagne, alli\u00e9es contre l\u2019Allemagne, organisent s\u00e9par\u00e9ment leurs approvisionnements en mati\u00e8res premi\u00e8res. L\u2019intuition est simple ; sa mise en \u0153uvre, hautement improbable. Et pourtant, en pleine bataille de la Marne, Monnet parvient \u00e0 rencontrer le pr\u00e9sident du Conseil, Ren\u00e9 Viviani, et \u00e0 le convaincre de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une coordination \u00e9troite entre les deux pays. Envoy\u00e9 \u00e0 Londres, il se consacre jusqu\u2019\u00e0 la fin de la guerre \u00e0 cette t\u00e2che d\u2019organisation et de rationalisation, dans une relative obscurit\u00e9. Cette action n\u2019en est pas moins d\u00e9cisive : elle contribue \u00e0 donner \u00e0 l\u2019effort alli\u00e9 la coh\u00e9rence mat\u00e9rielle sans laquelle la victoire e\u00fbt \u00e9t\u00e9 compromise.<\/p>\n\n\n\n

Le deuxi\u00e8me \u00e9pisode se d\u00e9roule en juin 1940. La d\u00e9faite fran\u00e7aise semble in\u00e9luctable. Monnet, qui refuse l\u2019\u00e9vidence du renoncement, reprend \u00e0 son compte une id\u00e9e \u00e0 la fois audacieuse et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e : celle d\u2019une union imm\u00e9diate et totale entre la France et le Royaume-Uni. Dans une note intitul\u00e9e Anglo-French Unity<\/em>, il propose la fusion des deux \u00c9tats : un seul gouvernement, un seul Parlement, une seule arm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Contre toute attente, il parvient \u00e0 convaincre Churchill, son cabinet, et le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, alors \u00e0 Londres. Le 16 juin, de Gaulle dicte lui-m\u00eame le texte au t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 Paul Reynaud. Pendant quelques heures, l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une souverainet\u00e9 partag\u00e9e, n\u00e9e dans l\u2019urgence la plus extr\u00eame, appara\u00eet comme une possibilit\u00e9 r\u00e9elle. Mais, le soir m\u00eame, Reynaud est remplac\u00e9 par le mar\u00e9chal P\u00e9tain, qui choisit la voie de l\u2019armistice. Le projet s\u2019\u00e9vanouit aussit\u00f4t. Il n\u2019en demeure pas moins un pr\u00e9c\u00e9dent saisissant : l\u2019id\u00e9e que les nations europ\u00e9ennes peuvent, si les circonstances l\u2019exigent, aller jusqu\u2019\u00e0 s\u2019unir politiquement pour faire face \u00e0 leur destin.<\/p>\n\n\n\n

Enfin, le moment d\u00e9cisif. En 1950, Jean Monnet propose \u00e0 Robert Schuman de mettre en commun avec l’Allemagne la gestion du charbon et de l’acier. Le trait\u00e9 de Paris de 1951, qui fonde la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne du charbon et de l\u2019acier, donne corps \u00e0 cette intuition. Pour la premi\u00e8re fois, six \u00c9tats acceptent de transf\u00e9rer une part de leur souverainet\u00e9 \u00e0 une autorit\u00e9 commune, ind\u00e9pendante, charg\u00e9e d\u2019organiser un secteur clef de leur \u00e9conomie. Le choix du charbon et de l\u2019acier n\u2019est pas anodin : il s\u2019agit des ressources m\u00eames qui avaient aliment\u00e9 les guerres europ\u00e9ennes. Les placer sous une gestion commune revient \u00e0 rendre non seulement impensable, mais mat\u00e9riellement impossible, un nouveau conflit entre la France et l\u2019Allemagne.<\/p>\n\n\n\n

En politique, l’ennui est une arme redoutable.<\/p>Giuliano da Empoli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

C\u2019est \u00e0 ce moment que Jean Monnet entre pleinement dans l\u2019histoire. Mais c\u2019est l\u00e0 que se loge aussi le grand paradoxe de Jean Monnet et de la construction europ\u00e9enne : une aventure extraordinaire qui d\u00e9bouche sur son contraire : l\u2019ennui. Non pas par hasard, mais par strat\u00e9gie.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 la fin de la Seconde Guerre mondiale, certains pensent qu\u2019il faut unir l\u2019Europe. Ils font de grandes d\u00e9clarations, des appels, organisent des conf\u00e9rences. Jean Monnet n\u2019en fait pas partie. Lorsque, en 1948, Churchill tente de lancer le projet des \u00c9tats-Unis d\u2019Europe \u00e0 La Haye, Monnet n\u2019y va pas. Il ne s\u2019agit pas, pour lui, de proclamer l\u2019unit\u00e9 europ\u00e9enne, mais de la rendre n\u00e9cessaire, concr\u00e8te, presque in\u00e9vitable, en l\u2019ancrant dans des int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels partag\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est l\u00e0, je crois, que r\u00e9side le v\u00e9ritable g\u00e9nie de Jean Monnet. L\u2019ennui europ\u00e9en n\u2019est pas le fruit du hasard, mais d\u2019un projet politique pr\u00e9cis \u2013 et \u00e9clair\u00e9. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Monnet comprend que l\u2019union est \u00e0 la fois indispensable et impossible. Indispensable pour emp\u00eacher que l\u2019histoire des conflits fratricides ne se r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l\u2019infini. Et impossible parce que les populations, malgr\u00e9 tout, n\u2019en veulent pas. D\u2019ailleurs, m\u00eame dans les ann\u00e9es qui suivirent, les adh\u00e9rents au Mouvement f\u00e9d\u00e9raliste europ\u00e9en n\u2019ont jamais d\u00e9pass\u00e9 les 250 000.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est pourquoi Monnet d\u00e9cide d\u2019emprunter une autre voie : celle des accords techniques. D\u2019abord sur le charbon et l\u2019acier, puis sur un \u00e9ventail de plus en plus large de domaines, jusqu\u2019\u00e0 cr\u00e9er un r\u00e9seau inextricable de relations et d\u2019int\u00e9r\u00eats communs, qui transforme l\u2019Union europ\u00e9enne en un fait accompli, une construction technocratique dot\u00e9e de sa propre logique implacable.<\/p>\n\n\n\n

En politique, l\u2019ennui est une arme redoutable. Si l\u2019on parvient \u00e0 rendre un sujet si ennuyeux que tout le monde s\u2019en d\u00e9sint\u00e9resse, on peut alors faire ce que l\u2019on veut. L\u2019\u00e9crivain am\u00e9ricain David Foster Wallace raconte dans Le Roi P\u00e2le<\/em> comment les r\u00e9publicains ont construit aux \u00c9tats-Unis une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 deux vitesses, favorisant l\u2019enrichissement sans limites des uns et creusant les in\u00e9galit\u00e9s \u00e0 travers la politique fiscale. Et il \u00e9crit : \u00ab La v\u00e9ritable raison pour laquelle les citoyens am\u00e9ricains n\u2019avaient\u2014et n\u2019ont toujours\u2014pas conscience de ces conflits, de ces transformations et de ce qui s\u2019y joue, c\u2019est que toute la question de la politique et de l\u2019administration fiscale est ennuyeuse. Massivement, spectaculairement ennuyeuse… \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

C’est ainsi que l’ennui et l’apathie deviennent une sorte d’outil politique. <\/p>\n\n\n\n

Il en a \u00e9t\u00e9 ainsi pour l\u2019Europe des fonctionnaires, au moins jusqu\u2019\u00e0 Maastricht et, en partie, jusqu\u2019\u00e0 nos jours. Il faut leur tirer notre chapeau : ils ont r\u00e9ussi \u00e0 dissimuler l\u2019une des \u00e9pop\u00e9es politiques les plus exaltantes de l\u2019histoire derri\u00e8re une s\u00e9rie infinie de r\u00e8gles sur la couleur des gilets de sauvetage et le diam\u00e8tre des pizzas.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Foulard nou\u00e9 et feutre viss\u00e9 sur la t\u00eate, Jean Monnet devant sa maison au toit de chaume de Houjarray, \u00e0 Bazoches-sur-Guyonne. <\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Face aux pr\u00e9dateurs<\/h2>\n\n\n\n

L\u2019Union europ\u00e9enne est sans doute le plus beau projet politique du dernier si\u00e8cle : la premi\u00e8re tentative, dans l\u2019histoire, de constituer un ensemble supranational en temps de paix, sans armes ni menaces, sur la base de l\u2019adh\u00e9sion libre des peuples. Aucun autre projet politique n\u2019est plus exaltant ; pourtant, au cours des soixante-dix derni\u00e8res ann\u00e9es, l\u2019Europe ne s\u2019est pas b\u00e2tie par de grands discours. Elle s\u2019est construite en tissant un r\u00e9seau toujours plus dense de r\u00e8gles, qui ont conduit \u00e0 une int\u00e9gration toujours plus forte de notre continent.<\/p>\n\n\n\n

Cette strat\u00e9gie a connu un succ\u00e8s qui a d\u00e9pass\u00e9 toutes les attentes les plus optimistes.<\/p>\n\n\n\n

Le probl\u00e8me, aujourd\u2019hui, c\u2019est que le non-respect des r\u00e8gles est devenu, un peu partout, le moyen le plus rapide de conqu\u00e9rir le pouvoir et le plus s\u00fbr de le conserver. \u00ab La premi\u00e8re chose \u00e0 faire est de tuer tous les avocats \u00bb, dit Shakespeare. Ou plut\u00f4t, Dick le Boucher dans Henri VI, quand il se pose la question de la premi\u00e8re initiative \u00e0 prendre au moment de la r\u00e9volte <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Aujourd\u2019hui, tel est le programme de tous les pr\u00e9dateurs qui veulent se d\u00e9barrasser de tout frein \u00e0 leur pouvoir  : les leaders national-populistes, les autocrates d\u00e9complex\u00e9s, les nouveaux oligarques de la tech.<\/p>\n\n\n\n

Face \u00e0 cette situation, les Europ\u00e9ens qui s\u2019indignent, qui poussent de grands cris en traitant leurs ennemis d\u2019ignorants et de barbares, font penser \u00e0 cet Empereur perse qui, selon H\u00e9rodote, ordonna \u00e0 ses soldats de fouetter la mer pour la punir d\u2019avoir fait obstacle \u00e0 ses projets. <\/p>\n\n\n\n

Il ne sert \u00e0 rien de se contenter de d\u00e9noncer les pr\u00e9dateurs qui nous entourent et qui fondent leur succ\u00e8s sur le non-respect des r\u00e8gles. Il faut comprendre la force de ce mod\u00e8le. <\/p>\n\n\n\n

Dans des soci\u00e9t\u00e9s comme les n\u00f4tres, une part croissante des citoyens a, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, le sentiment que le syst\u00e8me est bloqu\u00e9, que les probl\u00e8mes restent toujours les m\u00eames et que voter pour tel ou tel homme politique ne change absolument rien. Dans un tel contexte, les pr\u00e9dateurs font irruption en proposant une v\u00e9ritable forme de miracle. <\/p>\n\n\n\n

En th\u00e9ologie, le miracle correspond \u00e0 l\u2019intervention directe de Dieu, qui contourne les r\u00e8gles normales de l\u2019existence sur terre pour produire un fait extraordinaire ; la logique de Trump et des autres dirigeants national-populistes est la m\u00eame. Enfreindre les r\u00e8gles \u2013 et tr\u00e8s souvent les lois \u2013 en pr\u00e9tendant produire un impact sur les probl\u00e8mes qui affligent leurs \u00e9lecteurs.<\/p>\n\n\n\n

Le moment exige des Europ\u00e9ens la capacit\u00e9 de se r\u00e9inventer, et pas seulement celle de se d\u00e9fendre.\u00a0Voici pourquoi nous avons \u00e0 nouveau besoin de Jean Monnet. Qu\u2019aurait-il fait, \u00e0 notre place ?<\/p>Giuliano da Empoli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Face \u00e0 ce type d\u2019offensive, la r\u00e9ponse de ceux qui se contentent d\u2019invoquer le respect des r\u00e8gles et des proc\u00e9dures risque de para\u00eetre faible. Non pas parce qu\u2019elle n\u2019est pas juste. Il est \u00e9vident que sans le respect des r\u00e8gles et des proc\u00e9dures, il ne peut y avoir ni d\u00e9mocratie, ni \u00c9tat de droit, ni a fortiori la construction europ\u00e9enne telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. Tous ceux qui s\u2019efforcent de prot\u00e9ger la d\u00e9mocratie ou de d\u00e9fendre l\u2019Europe ont donc raison. <\/p>\n\n\n\n

Mais leur effort ne peut se limiter \u00e0 cela. Car nous risquons d\u2019apporter une r\u00e9ponse formelle \u00e0 un d\u00e9fi de fond. Les citoyens demandent que leurs probl\u00e8mes soient r\u00e9solus, pas que les formes soient respect\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Les dirigeants populistes se concentrent sur le fond, ou du moins ils en font semblant. Ils promettent de r\u00e9soudre les vrais probl\u00e8mes des gens : la criminalit\u00e9, l\u2019immigration, le co\u00fbt de la vie. Si les lib\u00e9raux, les progressistes, les bons d\u00e9mocrates et les pro-Europ\u00e9ens se retranchent uniquement derri\u00e8re la d\u00e9fense de formes et d\u2019institutions jug\u00e9es inefficaces par une partie toujours plus importante des \u00e9lecteurs, ils sont vou\u00e9s \u00e0 \u00eatre balay\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Le moment exige des Europ\u00e9ens la capacit\u00e9 de se r\u00e9inventer, et pas seulement celle de se d\u00e9fendre. <\/p>\n\n\n\n

Voici pourquoi nous avons \u00e0 nouveau besoin de Jean Monnet. Qu\u2019aurait-il fait, \u00e0 notre place ?<\/p>\n\n\n\n

Il ne s\u2019agit pas d\u2019une question rh\u00e9torique. Il l\u2019aurait lui-m\u00eame, je crois, appr\u00e9ci\u00e9e, car c\u2019\u00e9tait un \u00eatre enti\u00e8rement prospectif, il n\u2019y avait que l\u2019avenir qui l\u2019int\u00e9ressait. C\u2019est d\u2019ailleurs pour cette raison qu\u2019il ne voulait m\u00eame pas publier ses M\u00e9moires (ce qui aurait \u00e9t\u00e9 une terrible perte\u2026). \u00ab Pourrait-on concevoir des M\u00e9moires qui \u00e9voqueraient l\u2019avenir ? \u00bb, aurait-il demand\u00e9 \u00e0 son ami, l\u2019historien Jean-Baptiste Duroselle <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Mais, s\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019une question rh\u00e9torique, il faut \u00e9viter d\u2019y r\u00e9pondre par un clich\u00e9 : \u00ab Si c\u2019\u00e9tait \u00e0 refaire, je commencerais par la culture \u00bb. D\u2019abord, parce que Monnet n\u2019a jamais prononc\u00e9 cette phrase sous cette forme. Et puis, elle est erron\u00e9e : la strat\u00e9gie de Monnet \u00e9tait la bonne ; s\u2019il avait commenc\u00e9 par la culture, il ne serait jamais arriv\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 il est arriv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

La v\u00e9ritable le\u00e7on de Jean Monnet est plus complexe. La m\u00e9thode Monnet repose sur trois \u00e9l\u00e9ments principaux. Tout d\u2019abord, une vision tr\u00e8s claire et extraordinairement ambitieuse, qui guide en permanence chacune de ses actions. Andr\u00e9 Bazin aurait dit que les mauvais cin\u00e9astes n\u2019ont aucune id\u00e9e, les bons en ont plein, mais les grands n\u2019en ont qu\u2019une seule. Jean Monnet a une grande id\u00e9e : l\u2019union entre les peuples et, en particulier, l\u2019union entre les peuples europ\u00e9ens. <\/p>\n\n\n\n

Monnet est l\u2019homme le plus pragmatique du monde, mais ce qui alimente son pragmatisme, c\u2019est un id\u00e9al des plus nobles : les \u00c9tats-Unis d\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n

Le deuxi\u00e8me volet de l\u2019action de Monnet r\u00e9side dans une capacit\u00e9 quasi divinatoire \u00e0 trouver, dans chaque situation, m\u00eame la plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, le point pr\u00e9cis sur lequel faire levier pour d\u00e9clencher une dynamique vertueuse. <\/p>\n\n\n\n

Pour y parvenir, il faut une expertise technique, que Monnet cultivait surtout gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019extraordinaire cercle de collaborateurs dont il s\u2019est entour\u00e9 toute sa vie. Ses subordonn\u00e9s l\u2019adoraient. Il leur procurait le sentiment grisant d\u2019\u00eatre au c\u0153ur de l\u2019action et de marquer l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n

Au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, le pro-europ\u00e9en est devenu un \u00eatre de prudence et non de conqu\u00eate, ce qui a permis \u00e0 ses adversaires d\u2019usurper le changement, alors qu\u2019ils ne font que proposer un retour en arri\u00e8re pernicieux<\/p>Giuliano da Empoli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Monnet n\u2019est pas un technocrate, mais il part toujours d\u2019un levier technique, concret, dont il sait que s\u2019il parvient \u00e0 l\u2019actionner, tout le reste peut en d\u00e9couler. Au d\u00e9but des ann\u00e9es cinquante, le charbon et l\u2019acier ont clairement \u00e9t\u00e9 ce levier, l\u2019\u00e9tincelle qui a d\u00e9clench\u00e9 une r\u00e9action en cha\u00eene qui s\u2019est poursuivie jusqu\u2019\u00e0 nos jours.<\/p>\n\n\n\n

Troisi\u00e8me point : Jean Monnet met les mains dans le cambouis. Il ne se contente pas de cultiver une vision large et d\u2019identifier la solution technique pr\u00e9cise. Il se mobilise, avec toute la force de son \u00e9nergie et de son intelligence tactique et en s\u2019appuyant sur son immense r\u00e9seau de relations \u00e0 travers le monde pour faire avancer les choses. Et il ne s\u2019arr\u00eate pas tant qu\u2019il n\u2019y est pas parvenu, ou, du moins, qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9puis\u00e9 toutes les voies pour y parvenir.<\/p>\n\n\n\n

L’histoire des deux ann\u00e9es qui s\u00e9parent la pr\u00e9sentation du plan Schuman de la ratification du trait\u00e9 instituant la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne du charbon et de l’acier devrait faire partie des mati\u00e8res obligatoires pour tout \u00e9tudiant en politiques publiques. Il en ressort un Jean Monnet qui, comme on dit en Italie, serait capable de mettre d\u2019accord deux chaises vides, tant ses talents de diplomate et sa capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019adapter constamment aux circonstances pour atteindre son objectif sont remarquables. Pour rester dans la m\u00e9taphore du grand r\u00e9alisateur, un peu comme Fellini lorsqu\u2019il r\u00e9\u00e9crivait le sc\u00e9nario de ses plus grands films pendant le tournage.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est cette incroyable combinaison de vision, de comp\u00e9tence technique et de capacit\u00e9 d\u2019ex\u00e9cution qui fait de Jean Monnet une personnalit\u00e9 tout \u00e0 fait exceptionnelle. <\/p>\n\n\n\n

Comme l’aurait dit Alexandre Koj\u00e8ve<\/a>, les seuls penseurs qui comptent d\u2019un point de vue historique sont ceux dont la pens\u00e9e s\u2019est incarn\u00e9e dans des institutions. Jean Monnet est l\u2019un d\u2019entre eux. Il avait coutume de dire qu\u2019il n\u2019avait jamais exerc\u00e9 de fonction qu\u2019il n\u2019ait lui-m\u00eame cr\u00e9\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Si nous d\u00e9cidions d\u2019appliquer la le\u00e7on de Jean Monnet \u00e0 notre \u00e9poque, nous devrions donc nous attaquer \u00e0 ces trois fronts en m\u00eame temps : la vision, le levier et l\u2019ex\u00e9cution.<\/p>\n\n\n\n

Tout d\u2019abord, du point de vue de la vision, le d\u00e9fi pos\u00e9 par les pr\u00e9dateurs \u2013 si nous acceptons de le consid\u00e9rer sous un angle positif, ce qui est certes difficile, mais n\u00e9cessaire si l\u2019on veut vraiment les combattre au lieu de se contenter de faire semblant \u2013 consiste, disais-je, \u00e0 \u00e9largir le champ du possible. Au fond, c\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side tout le charme de Trump.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Vous dites que c\u2019est impossible ? Eh bien, je vais vous prouver que non, \u00e0 tel point que je le fais. \u00bb Or, il est clair que beaucoup de leurs miracles \u00e9chouent, et il est clair que, de notre point de vue, les Poutine, les Trump, etc., \u00e9largissent surtout le champ du pire.<\/p>\n\n\n\n

Mais il n\u2019en reste pas moins que cette dilatation de la sph\u00e8re du possible doit \u00eatre prise au s\u00e9rieux. Si toutes les transgressions qu\u2019ils commettent sont possibles, il doit certainement \u00eatre possible aussi pour les Europ\u00e9ens d\u2019\u00eatre plus ambitieux. <\/p>\n\n\n\n

Il ne tient qu\u2019\u00e0 nous de red\u00e9couvrir le c\u00f4t\u00e9 \u00e9pique de la construction europ\u00e9enne.<\/p>Giuliano da Empoli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Je ne pense pas que ce soit un hasard si, aujourd\u2019hui, des Europ\u00e9ens connus pour leur r\u00e9alisme invoquent de plus en plus souvent et avec d\u00e9termination les \u00c9tats-Unis d\u2019Europe. Arriv\u00e9s \u00e0 ce stade de notre parcours, il est clair que nous avons le choix entre faire demi-tour ou franchir un seuil, en nous engageant r\u00e9solument sur la voie du f\u00e9d\u00e9ralisme id\u00e9al et pragmatique<\/a> que Mario Draghi nous indique depuis longtemps d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n\n\n\n

Au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, le pro-europ\u00e9en est devenu un \u00eatre de prudence et non de conqu\u00eate, ce qui a permis \u00e0 ses adversaires d\u2019usurper le changement, alors qu\u2019ils ne font que proposer un retour en arri\u00e8re pernicieux. Les \u00c9tats-Unis d’Europe restent, \u00e0 mon avis, la seule r\u00e9ponse \u00e0 la hauteur des enjeux actuels, la seule r\u00e9volution qui \u2013 comme l\u2019\u00e9crivait Jean Monnet \u2013 \u00ab veut permettre un nouvel \u00e9panouissement de notre civilisation, et une nouvelle renaissance \u00bb <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Aujourd\u2019hui, chacun d’entre nous peut prendre le volant et parcourir trois mille kilom\u00e8tres jusqu’\u00e0 Tallinn sans franchir une seule fronti\u00e8re et sans changer de monnaie. Un miracle inimaginable quand on pense \u00e0 l’histoire qui nous a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s. Aujourd\u2019hui, il ne tient qu\u2019\u00e0 nous de red\u00e9couvrir le c\u00f4t\u00e9 \u00e9pique de la construction europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n

Il s’agit, bien s\u00fbr, d’une position minoritaire. Mais dans le nouvel \u00e9cosyst\u00e8me de l\u2019information, ce sont les extr\u00eames qui g\u00e9n\u00e8rent de l’\u00e9nergie. On l\u2019a vu avec l\u2019extr\u00eame droite, qui, partant d\u2019une base tr\u00e8s minoritaire, a r\u00e9ussi \u00e0 faire basculer la situation en sa faveur. Les pro-europ\u00e9ens doivent eux aussi \u00eatre capables d\u2019\u00e9voluer dans ce contexte. C\u2019est pourquoi nous avons besoin d\u2019une minorit\u00e9 d\u2019activistes qui entretienne le r\u00eave des \u00c9tats-Unis d\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n

Cela prendra du temps, nous y parviendrons petit \u00e0 petit, par coalitions de volontaires, comme cela a \u00e9t\u00e9 le cas jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, mais c’est un horizon que nous ne devons pas perdre de vue.<\/p>\n\n\n\n

Le charbon et l\u2019acier d\u2019aujourd\u2019hui, ce sont le num\u00e9rique et l\u2019intelligence artificielle, il s\u2019agit de trouver le moyen de les placer au c\u0153ur de la r\u00e9invention de l\u2019Europe.<\/p>Giuliano da Empoli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Deuxi\u00e8me point. Bien viser, trouver le point crucial dont d\u00e9coulent tous les autres. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 50, Monnet part du charbon et de l\u2019acier parce que c\u2019est le nerf de la guerre. Aujourd\u2019hui, l\u2019\u00e9quivalent est \u00e9vident : il s\u2019agit du num\u00e9rique et, plus encore, de l\u2019intelligence artificielle.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019un des sociopathes les plus puissants et les plus inqui\u00e9tants de la Silicon Valley, Marc Andreessen<\/a>, a publi\u00e9 il y a quinze ans son manifeste intitul\u00e9 \u00ab Software Is Eating the World \u00bb, \u00ab le logiciel d\u00e9vore le monde \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sa th\u00e8se \u00e9tait que, petit \u00e0 petit, l\u2019avanc\u00e9e du num\u00e9rique allait conqu\u00e9rir toutes les sph\u00e8res de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique et de l\u2019activit\u00e9 humaine tout court. Quinze ans plus tard, tout le monde peut constater que ce processus touche \u00e0 son but et que les logiciels ont commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9vorer les derniers bastions de la souverainet\u00e9 des \u00c9tats : l\u2019action militaire, le contr\u00f4le du territoire, le monopole de la violence.<\/p>\n\n\n\n

Le charbon et l\u2019acier d\u2019aujourd\u2019hui, ce sont le num\u00e9rique et l\u2019intelligence artificielle, il s\u2019agit de trouver le moyen de les placer au c\u0153ur de la r\u00e9invention de l\u2019Europe. Si Monnet \u00e9tait parmi nous, il ne chercherait sans doute pas \u00e0 rivaliser frontalement avec les grandes puissances sur tous les terrains ; il identifierait un levier structurant, et s\u2019efforcerait d\u2019y cr\u00e9er des interd\u00e9pendances organis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Nous n’avons pas le temps ici d’entrer dans les d\u00e9tails, mais les initiatives et les propositions actuellement sur la table ne manquent pas. Parmi toutes celles qui s’offrent \u00e0 nous, il s’agit d’identifier celle qui pourra d\u00e9clencher une nouvelle r\u00e9action en cha\u00eene, \u00e0 l’image de celle que le plan Schuman a d\u00e9clench\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 50.<\/p>\n\n\n\n

Mais une fois le fil trouv\u00e9, il faut ensuite le tirer. C\u2019est la troisi\u00e8me partie de la m\u00e9thode Monnet : l\u2019ex\u00e9cution, la mise en place du m\u00e9canisme, la construction patiente du consensus politique qui permettra de concr\u00e9tiser sa vision. C\u2019est sur ce plan-l\u00e0, par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Jean Monnet, que nous nous heurtons \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9phant dans la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 l\u2019\u00e9poque de Jean Monnet, l\u2019Am\u00e9rique a \u00e9t\u00e9 le plus puissant promoteur et catalyseur de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne. Si nous c\u00e9l\u00e9brons aujourd\u2019hui la f\u00eate de l\u2019Europe le 9 mai, date de la pr\u00e9sentation du plan Schuman, \u00e9labor\u00e9 par Monnet, c\u2019est parce que deux jours plus tard, le 11, Schuman lui-m\u00eame devait se rendre \u00e0 Londres \u00e0 la r\u00e9union des ministres des Affaires \u00e9trang\u00e8res des Alli\u00e9s, pour laquelle Dean Acheson, le secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain, lui avait demand\u00e9 de pr\u00e9senter un plan sur les relations de la France avec l\u2019Allemagne.<\/p>\n\n\n\n

La f\u00eate de l\u2019Europe elle-m\u00eame na\u00eet d\u2019une deadline<\/em> am\u00e9ricaine !<\/p>\n\n\n\n

Aujourd\u2019hui, non seulement cette ressource a disparu, mais nos anciens alli\u00e9s se retournent d\u00e9sormais contre nous, refusant toute forme d\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne \u2014 un trait qu\u2019ils partagent avec les autres pr\u00e9dateurs g\u00e9opolitiques.<\/p>\n\n\n\n

Par contre, une donn\u00e9e nouvelle s\u2019est impos\u00e9e, que Monnet n\u2019avait pas \u00e0 sa disposition : une opinion europ\u00e9enne en germe, fruit m\u00eame de sa strat\u00e9gie qui a fini par unir le continent. L\u00e0 o\u00f9, apr\u00e8s la guerre, Monnet a d\u00fb adopter une strat\u00e9gie presque furtive \u2013 faute d\u2019une quelconque adh\u00e9sion populaire et face \u00e0 des peuples \u00e9puis\u00e9s et profond\u00e9ment divis\u00e9s \u2013 nous disposons aujourd\u2019hui d\u2019un socle d\u2019attentes. Malgr\u00e9 ses limites et ses fragmentations, une opinion europ\u00e9enne se dessine, que les enqu\u00eates Eurobazooka du Grand Continent<\/a> confirment de fa\u00e7on spectaculaire. Elles montrent un attachement \u00e0 l\u2019Union en forte hausse au fil des crises que nous traversons, presque partout, et, plus encore, une attente d\u2019action tr\u00e8s forte dans des domaines cl\u00e9s, \u00e0 partir de la d\u00e9fense et de la technologie.<\/p>\n\n\n\n

Il y a donc une demande d\u2019Europe qui d\u00e9passe l\u2019offre politique actuelle. L\u00e0 o\u00f9 Monnet devait pr\u00e9c\u00e9der les opinions, il est d\u00e9sormais possible, au moins en partie, de s\u2019appuyer sur elles. Il nous faut des entrepreneurs politiques capables d\u2019en tirer parti.<\/p>\n\n\n\n

Aujourd\u2019hui, nous n\u2019avons pas le loisir d\u2019attendre qu\u2019un nouveau Jean Monnet apparaisse pour nous tirer d\u2019affaire. Le moins qu\u2019on puisse dire, c\u2019est qu\u2019on n\u2019en voit pas poindre \u00e0 l\u2019horizon. En revanche, nous pouvons peut-\u00eatre nous donner pour horizon de faire \u00e9merger une forme de \u00ab Monnet collectif \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Les ennemis de l’Europe veulent vivre \u00e9ternellement, mais on se demande bien pourquoi, puisqu\u2019ils ne donnent pas, ne serait-ce qu\u2019un instant, l\u2019impression de savoir profiter de la vie.<\/p>Giuliano da Empli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Tel est le v\u0153u, et l\u2019invitation, que je voudrais vous adresser : essayons de devenir, ensemble, un Jean Monnet collectif.<\/p>\n\n\n\n

La t\u00e2che peut para\u00eetre lourde. Mais il y a aussi, dans l\u2019histoire de Jean Monnet, autre chose que le courage, autre chose que la vision et la pers\u00e9v\u00e9rance. <\/p>\n\n\n\n

Il y a une part plus discr\u00e8te, plus douce, \u00e0 laquelle je voudrais faire r\u00e9f\u00e9rence pour conclure.<\/p>\n\n\n\n

Jean Monnet \u00e9tait aussi quelqu\u2019un qui savait vivre. Je vous ai parl\u00e9 de son grand amour. J\u2019aurais pu vous d\u00e9crire son sens de l\u2019amiti\u00e9 et sa gentillesse : Chang Kai Chek disait de lui qu\u2019il aurait pu faire un grand g\u00e9n\u00e9ral, s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas si gentil avec ses subordonn\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n

Dans ses m\u00e9moires, Paul-Henri Spaak \u00e9voque la qualit\u00e9 des mets servis \u00e0 la table de Jean Monnet <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En 1942, \u00e0 Alger, o\u00f9 il joue un r\u00f4le d\u00e9cisif, Monnet r\u00e9side en dehors de la ville, dans un cadre magnifique de ruines romaines, embaum\u00e9 par le thym sauvage, baign\u00e9 d\u2019une lumi\u00e8re m\u00e9diterran\u00e9enne limpide, avec une profusion de fleurs et d\u2019oiseaux.<\/p>\n\n\n\n

De retour en France, il s\u2019installe dans la charmante maison au toit de chaume de Houjarray, au c\u0153ur de la for\u00eat de Rambouillet, o\u00f9 il passera le reste de sa vie. Aujourd\u2019hui, ses archives sont conserv\u00e9es \u00e0 la Ferme de Dorigny, \u00e0 Lausanne, dans un autre lieu ravissant. <\/p>\n\n\n\n

Cela peut para\u00eetre anecdotique, mais ce n\u2019est pas le cas.<\/p>\n\n\n\n

Les ennemis de l\u2019Europe ne sont pas comme \u00e7a. Ils ne recherchent pas la beaut\u00e9, car ils ne savent pas ce que c\u2019est. Ils d\u00e9pensent des ressources immenses pour s\u2019entourer de laideur. Il suffit de regarder les choix immobiliers de Trump, les palais que se fait construire Poutine, les bunkers des oligarques de la tech. Ils veulent vivre \u00e9ternellement, mais on se demande bien pourquoi, puisqu\u2019ils ne donnent pas, ne serait-ce qu\u2019un instant, l\u2019impression de savoir profiter de la vie.<\/p>\n\n\n\n

Notre mission, aujourd\u2019hui, est de r\u00e9inventer un art de vivre europ\u00e9en, qui soit \u00e0 la hauteur des d\u00e9fis de notre \u00e9poque. La t\u00e2che peut sembler modeste ; elle est pourtant la plus d\u00e9cisive.\u00a0<\/p>Giuliano da Empli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Si, aujourd\u2019hui, l\u2019Europe a perdu un certain nombre de positions, elle reste le lieu o\u00f9 tout le monde a envie de vivre. M\u00eame ceux qui la d\u00e9testent. Un r\u00e9cent sondage men\u00e9 aupr\u00e8s des jeunes ayant une \u00e9ducation sup\u00e9rieure place six pays europ\u00e9ens parmi les dix premiers. Les \u00c9tats-Unis, qui \u00e9taient num\u00e9ro un, ne sont plus aujourd\u2019hui parmi les dix premiers.<\/p>\n\n\n\n

Au cours de l\u2019histoire, l\u2019art de vivre a toujours \u00e9t\u00e9 l\u2019antidote \u00e0 tous les totalitarismes. Car l’aspiration totalitaire \u2013 qu’elle soit religieuse ou technologique \u2013 est de contr\u00f4ler le temps, de standardiser les comportements. Son r\u00eave est que l’homme soit r\u00e9duit \u00e0 \u00eatre une machine, pr\u00e9visible, uniforme, transparente. La qualit\u00e9 de vie est tout le contraire. Libert\u00e9, plaisir, caprice et perte de temps. Tout ce qui rend l’individu unique et que nous devrons \u00eatre en mesure de prot\u00e9ger et de faire prosp\u00e9rer dans la nouvelle dimension du num\u00e9rique et de l\u2019intelligence artificielle.<\/p>\n\n\n\n

Notre mission, aujourd\u2019hui, est de r\u00e9inventer un art de vivre europ\u00e9en, qui soit \u00e0 la hauteur des d\u00e9fis de notre \u00e9poque. La t\u00e2che peut sembler modeste ; elle est pourtant la plus d\u00e9cisive. <\/p>\n\n\n\n

Nous n\u2019y arriverons pas sans nous inspirer des qualit\u00e9s les plus nobles de Jean Monnet : son courage, son ouverture d\u2019esprit, son intelligence strat\u00e9gique et sa pers\u00e9v\u00e9rance. Mais pour y parvenir, nous aurons besoin aussi, et peut-\u00eatre avant tout, de sa joie, de son sens de l\u2019amiti\u00e9, et de son go\u00fbt pour la vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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