{"id":345837,"date":"2026-07-11T17:00:56","date_gmt":"2026-07-11T15:00:56","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=345837"},"modified":"2026-07-11T17:01:00","modified_gmt":"2026-07-11T15:01:00","slug":"vladimir-poutine-a-un-probleme-avec-lintelligence-artificielle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/07\/11\/vladimir-poutine-a-un-probleme-avec-lintelligence-artificielle\/","title":{"rendered":"Vladimir Poutine a un probl\u00e8me avec l\u2019intelligence artificielle"},"content":{"rendered":"\n
Le nouveau volume papier du Grand Continent <\/em>L\u2019ennemi qui nous d\u00e9signe est d\u00e9sormais disponible<\/em>. Dirig\u00e9 par Giuliano da Empoli, retrouvez-le chez Gallimard<\/em> ou bien en cliquant <\/em>ici<\/em><\/a> \u2014 pour le recevoir et soutenir une r\u00e9daction ind\u00e9pendante,<\/em> pensez \u00e0 vous abonner \u00e0 la revue<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n Le 1er septembre 2017, dans le cadre de la \u00ab Journ\u00e9e de la connaissance \u00bb, Vladimir Poutine d\u00e9clarait : \u00ab L\u2019intelligence artificielle est l\u2019avenir, non seulement de la Russie, mais de l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re. Elle g\u00e9n\u00e8re \u00e0 la fois des perspectives colossales et des menaces dont il est encore difficile de prendre la mesure. Celui qui occupera une position dominante dans cette sph\u00e8re deviendra, du m\u00eame coup, le seigneur de ce monde \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 premi\u00e8re vue, il n\u2019y aurait donc rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 ce qu\u2019Andre\u00ef Belooussov, le ministre russe de la D\u00e9fense, annonce, sur un ton enthousiaste, le 23 juin dernier, que les Forces arm\u00e9es russes int\u00e8grent toujours plus activement des \u00e9l\u00e9ments d\u2019intelligence artificielle, des complexes robotiques et des syst\u00e8mes de commandement int\u00e9gr\u00e9s en vue de leur emploi au combat <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans une logique approchante, les revues pro-Kremlin proches du minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res multiplient les publications analytiques exposant au public sp\u00e9cialis\u00e9 la mani\u00e8re dont des \u00c9tats \u00e9trangers \u00e0 la pointe de cette technologie instituent peu \u00e0 peu l\u2019intelligence artificielle en composante incontournable des conflits arm\u00e9s. Les milieux militaires et politiques russes suivent de tr\u00e8s pr\u00e8s les \u00e9volutions du syst\u00e8me Gospel, dont se sert Isra\u00ebl pour analyser les donn\u00e9es de surveillance \u00e0 la recherche de personnes, d\u2019\u00e9quipements et de b\u00e2timents du camp adverse avant de transmettre des recommandations de cibles \u00e0 bombarder, ou encore celles du Maven Smart System de Palantir<\/a>, qui fournit des analyses d\u2019images satellites et de l\u2019assistance \u00e0 la prise de d\u00e9cision, notamment dans le cadre de la guerre russo-ukrainienne.<\/p>\n\n\n\n O\u00f9 en est r\u00e9ellement la Russie et quelles sont ses ambitions concr\u00e8tes ? Il est d\u2019autant plus d\u00e9licat de s\u2019orienter dans ces questions que de nombreuses analyses sont avant tout inspir\u00e9es par des finalit\u00e9s politiques, qu\u2019il s\u2019agisse de m\u00e9dias d\u2019opposition prompts \u00e0 minimiser les moyens techniques de la Russie pour mettre en lumi\u00e8re l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat russe ou de m\u00e9dias am\u00e9ricains qui agitent le chiffon rouge du \u00ab front num\u00e9rique \u00bb ouvert par la Russie afin de justifier de nouveaux investissements du d\u00e9partement de la D\u00e9fense des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Dans les faits, la position russe se pr\u00e9sente sous un jour ambivalent. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, on y d\u00e9c\u00e8le une tension fondamentale entre deux options : obtenir une supr\u00e9matie r\u00e9elle dans le domaine de l\u2019intelligence artificielle ; \u00e0 d\u00e9faut de parvenir \u00e0 r\u00e9aliser cette option peu vraisemblable, plaider pour des restrictions internationales de l\u2019usage de cette technologie afin de conserver une supr\u00e9matie au moins relative. De l\u2019autre, la d\u00e9pendance technologique et les faibles investissements scientifiques de la Russie la condamnent \u00e0 se laisser distancer par ses principaux concurrents occidentaux sur ce terrain, tout en lui offrant, malgr\u00e9 tout, une capacit\u00e9 d\u00e9cupl\u00e9e de nuisance sur le plan de la d\u00e9sinformation et du contr\u00f4le de sa propre population.<\/p>\n\n\n\n L\u2019intelligence artificielle est au c\u0153ur des d\u00e9bats sur les \u00e9volutions contemporaines de la tactique et de la strat\u00e9gie militaires, du fait des possibilit\u00e9s in\u00e9dites qu\u2019elle offre dans la recherche et le traitement de l\u2019information (surtout lorsque les donn\u00e9es concern\u00e9es sont h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, contradictoires, incertaines et en volume important), la production et la transmission automatis\u00e9e de commandes ex\u00e9cutives et le soutien \u00e0 la prise de d\u00e9cision, le tout dans des d\u00e9lais extr\u00eamement courts. Si l\u2019invasion de l\u2019Ukraine a acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 l\u2019adoption d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u2019intelligence artificielle par la Russie, celle-ci n\u2019avait, en toute hypoth\u00e8se, d\u2019autre choix que de s\u2019adapter \u00e0 cette nouvelle r\u00e9alit\u00e9. Pourtant, les r\u00e9sultats ne semblent pas \u00e0 la hauteur des esp\u00e9rances de ses strat\u00e8ges les plus optimistes.<\/p>\n\n\n\n C\u00f4t\u00e9 russe, le principal terrain d\u2019incorporation de l\u2019intelligence artificielle dans la conduite des op\u00e9rations militaires concerne les moyens de combat ou de soutien autonomes et semi-autonomes. La Russie dispose ainsi du drone de combat lourd S-70 Okhotnik, con\u00e7u comme un \u00ab ailier fid\u00e8le \u00bb (loyal wingman<\/em>) de l\u2019avion de chasse Su-57, capable d\u2019assurer des fonctions de copilotage en temps r\u00e9el. Les op\u00e9rations en cours en Ukraine ont \u00e9galement amen\u00e9 la Russie \u00e0 augmenter l\u2019autonomie des drones d\u2019attaque : ainsi, ce 3 juillet, un conseiller du ministre de la D\u00e9fense ukrainienne a annonc\u00e9 que les Forces arm\u00e9es russes avaient massivement d\u00e9ploy\u00e9 dans la r\u00e9gion de Zaporijjia de nouveaux mod\u00e8les du drone Molniya, \u00e9quip\u00e9s seulement d\u2019un ordinateur embarqu\u00e9 et d\u2019une cam\u00e9ra qui lui permettent de se passer de pilotage humain \u2013 et donc de t\u00e9l\u00e9communications susceptibles d\u2019\u00eatre entrav\u00e9es par les techniques contemporaines de brouillage <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les semaines \u00e0 venir diront si ces mod\u00e8les constitueront une r\u00e9plique suffisante aux drones Hornet utilis\u00e9s par l\u2019Ukraine, qui reposent, eux aussi, sur l\u2019intelligence artificielle et causent des dommages consid\u00e9rables aux installations p\u00e9troli\u00e8res russes. En revanche, il ne semble pas que les mod\u00e8les russes d\u00e9j\u00e0 anciens \u2013 et aux r\u00e9sultats mitig\u00e9s \u2013 de drones terrestres et navals autonomes (les diff\u00e9rents syst\u00e8mes Uran utilis\u00e9s en Syrie ou le v\u00e9hicule sous-marin Poseidon) int\u00e8grent des \u00e9l\u00e9ments d\u2019intelligence artificielle. En somme, les usages de cette technologie par la Russie restent tr\u00e8s en de\u00e7\u00e0 de ceux de l\u2019Ukraine, qui a pris ce tournant d\u2019une fa\u00e7on beaucoup plus pr\u00e9coce et r\u00e9solue, appuy\u00e9e en cela par ses partenaires occidentaux.<\/p>\n\n\n\n L\u2019une des questions en suspens concerne ici la capacit\u00e9 de la Russie \u00e0 tirer profit d\u2019un nouvel instrument num\u00e9rique d\u2019aide \u00e0 la d\u00e9cision fond\u00e9 sur l\u2019intelligence artificielle. Le syst\u00e8me \u00ab Svod \u00bb a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 en janvier 2026 par le minist\u00e8re russe de la D\u00e9fense comme un outil permettant de collecter et fusionner plusieurs sources de renseignement (donn\u00e9es satellitaires, photographies a\u00e9riennes, rapports de renseignement et donn\u00e9es provenant de sources ouvertes), de les analyser, de mod\u00e9liser les sc\u00e9narios possibles d\u2019\u00e9volution de la situation tactique et de proposer aux commandants les options les plus appropri\u00e9es <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si le d\u00e9ploiement sur la ligne de front est cens\u00e9 \u00eatre en cours depuis avril 2026, il est difficile de se prononcer sur son efficacit\u00e9, en ce mois de juillet o\u00f9 la Russie, pour la deuxi\u00e8me fois de l\u2019ann\u00e9e, vient de perdre plus de territoires en un mois qu\u2019elle n\u2019en a gagn\u00e9s <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les usages de l\u2019IA par la Russie restent tr\u00e8s en de\u00e7\u00e0 de ceux de l\u2019Ukraine, qui a pris ce tournant d\u2019une fa\u00e7on beaucoup plus pr\u00e9coce et r\u00e9solue.<\/p>Guillaume Lancereau <\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ces consid\u00e9rations ne doivent pas laisser penser que la Russie se d\u00e9sint\u00e9resserait de l\u2019intelligence artificielle. Bien au contraire, pour certains analystes, la Russie serait m\u00eame, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la Chine, l\u2019une des grandes puissances militaires les plus d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 mettre l\u2019accent, dans les ann\u00e9es \u00e0 venir, sur \u00ab l\u2019autonomie r\u00e9elle de l\u2019intelligence artificielle \u00bb, d\u00e9finie comme \u00ab un ensemble de technologies IA embarqu\u00e9es \u00e0 bord m\u00eame d\u2019un missile, d\u2019un drone ou d\u2019un robot qui permettent au syst\u00e8me d\u2019accomplir une mission par lui-m\u00eame, sans instructions humaines ni d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de sources de donn\u00e9es externes, dans les configurations o\u00f9 cette autonomie procure un avantage d\u00e9cisif \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Russie et la Chine seraient ainsi les acteurs les plus r\u00e9solus \u00e0 disposer, dans un horizon proche, de machines enti\u00e8rement autonomes, con\u00e7ues pour des environnements de guerre \u00e9lectronique intense, l\u00e0 o\u00f9 les pays occidentaux se montreraient encore prudents sur ces usages potentiels. Il faut toutefois souligner ici que cette lecture, certes propos\u00e9e dans un m\u00e9dia de r\u00e9f\u00e9rence am\u00e9ricain, cherche dans une large mesure \u00e0 pr\u00e9senter la Russie comme un repoussoir et une menace pour l\u2019Occident, sans avancer d\u2019\u00e9l\u00e9ments techniques \u00e0 l\u2019appui de son analyse.<\/p>\n\n\n\n Dans les faits, l\u2019IA militaire russe continue de faire face \u00e0 un grand nombre d\u2019obstacles, \u00e0 commencer par sa d\u00e9pendance totale vis-\u00e0-vis des composants occidentaux. D\u2019apr\u00e8s les donn\u00e9es du renseignement ukrainien, recensant 5 350 composants \u00e9lectroniques r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s sur divers syst\u00e8mes d\u2019armement et plateformes sans pilote russes, l\u2019immense majorit\u00e9 des composants directement li\u00e9s aux fonctionnalit\u00e9s d\u2019intelligence artificielle sont d\u2019origine occidentale. Dans les trois cat\u00e9gories concern\u00e9es (capteurs, processeurs et m\u00e9moire), les entreprises bas\u00e9es aux \u00c9tats-Unis repr\u00e9sentent une part \u00e9crasante, jusqu\u2019\u00e0 69 % des composants de stockage. La cha\u00eene d\u2019approvisionnement en capteurs est plus diversifi\u00e9e g\u00e9ographiquement, mais les \u00c9tats-Unis restent en t\u00eate, avec environ 38 % des composants, suivis par la Chine (environ 16 %), le Japon et les Pays-Bas. La Suisse repr\u00e9sente, elle aussi, un point d\u2019origine important, surtout dans le domaine des processeurs <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La poursuite de ces importations par le biais de pays tiers signale la porosit\u00e9 des \u00ab trains de sanctions \u00bb successifs, mais ces restrictions \u2013 surtout en mati\u00e8re de semi-conducteurs et de microprocesseurs \u2013 repr\u00e9sentent malgr\u00e9 tout un frein r\u00e9el aux avanc\u00e9es technologiques russes dans ce domaine.<\/p>\n\n\n\n Reste la question du substitut chinois. La Chine fournit d\u00e9j\u00e0 environ 16 % des capteurs recens\u00e9s et sa part progresse \u00e0 mesure que les circuits de contournement se r\u00e9organisent. Mais cette substitution rencontre deux limites. Techniquement, les processeurs chinois les plus avanc\u00e9s demeurent eux-m\u00eames tributaires d’\u00e9quipements de lithographie occidentaux et sont prioritairement affect\u00e9s aux besoins chinois. Politiquement, P\u00e9kin pourrait doser ses livraisons pour ne pas s’exposer aux sanctions secondaires am\u00e9ricaines et n’a aucun int\u00e9r\u00eat strat\u00e9gique \u00e0 doter son voisin d’une autonomie technologique r\u00e9elle : la d\u00e9pendance russe est pour la Chine un levier, non un probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9soudre.<\/p>\n\n\n\n Plusieurs observateurs ont \u00e9galement soulign\u00e9 certaines faiblesses et rigidit\u00e9s de l\u2019environnement technique, juridique, scientifique et institutionnel russe. Les entreprises de l\u2019industrie russe de la d\u00e9fense, \u00e0 commencer par celles des groupes Rostec et Morinformsystem-Agat, p\u00e2tissent de r\u00e9glementations bureaucratiques et de la m\u00e9fiance r\u00e9ciproque entre le pouvoir politique et les responsables militaires. Elles souffrent par ailleurs d\u2019une p\u00e9nurie structurelle de personnel qualifi\u00e9, tout comme les instituts centraux de recherche du minist\u00e8re russe de la D\u00e9fense. En 2021, le premier de ces instituts proposait un poste de chercheur sp\u00e9cialis\u00e9 en math\u00e9matiques appliqu\u00e9es et en syst\u00e8mes automatis\u00e9s de commandement pour un salaire compris entre 400 et 540 dollars <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le manque d\u2019attractivit\u00e9 des postes r\u00e9serv\u00e9s aux travailleurs qualifi\u00e9s est l\u2019une des difficult\u00e9s structurelles auxquelles font face les autorit\u00e9s russes. Vladimir Poutine le soulignait d\u2019ailleurs dans son discours du 5 septembre 2025 en conclusion du Forum \u00e9conomique oriental<\/a>, en rappelant que la construction d\u2019une \u00e9conomie russe capable de se projeter dans l\u2019avenir d\u00e9pendait de la capacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat \u00e0 assurer des r\u00e9mun\u00e9rations d\u00e9centes \u00e0 ces cat\u00e9gories professionnelles. Dans ces conditions, les projections r\u00e9v\u00e8lent un d\u00e9calage patent : alors que les personnes travaillant dans le secteur de l\u2019IA russe se chiffrent actuellement en dizaines de milliers de personnes, la Strat\u00e9gie nationale pr\u00e9voit des besoins allant jusqu\u2019\u00e0 un million d\u2019op\u00e9rateurs, techniciens, ing\u00e9nieurs et programmeurs d’ici \u00e0 2030, tout en planifiant de dipl\u00f4mer 15 000 personnes seulement par an.<\/p>\n\n\n\n L\u2019IA militaire russe continue de faire face \u00e0 un grand nombre d\u2019obstacles, \u00e0 commencer par sa d\u00e9pendance totale vis-\u00e0-vis des composants occidentaux.<\/p>Guillaume Lancereau <\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’\u00e9tat de l’\u00e9cosyst\u00e8me civil, vivier naturel des applications militaires, confirme ce diagnostic. La Russie dispose bien de mod\u00e8les de langage nationaux (GigaChat de Sber, YandexGPT), mais ceux-ci accusent un retard de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations sur leurs \u00e9quivalents am\u00e9ricains et chinois, faute d’acc\u00e8s aux processeurs graphiques de derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration que les sanctions rendent co\u00fbteux et al\u00e9atoires \u00e0 importer. Les capacit\u00e9s de calcul install\u00e9es sur le territoire russe repr\u00e9sentent une fraction marginale de celles des \u00c9tats-Unis ou de la Chine <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et aucun plan cr\u00e9dible de production nationale de semi-conducteurs avanc\u00e9s n’existe \u00e0 horizon pr\u00e9visible. Le \u00ab dual use \u00bb ne peut fonctionner que dans un sens : un secteur civil an\u00e9mi\u00e9 ne saurait irriguer la d\u00e9fense.<\/p>\n\n\n\n Enfin, la corruption et l\u2019opacit\u00e9 institutionnelle restent un \u00e9ternel frein au d\u00e9veloppement russe, y compris sur le plan des technologies d\u2019intelligence artificielle. Cette situation est bien l\u2019une des principales raisons pour lesquelles la Russie, qui se place parmi les premiers pays du monde en termes de volume de financements publics de la recherche par habitant, reste au soixanti\u00e8me rang de l\u2019Indice mondial de l\u2019innovation, derri\u00e8re l\u2019Arm\u00e9nie, le Mexique et le Maroc. La d\u00e9signation des centres b\u00e9n\u00e9ficiaires des 13,6 milliards de roubles allou\u00e9s \u00e0 l\u2019intelligence artificielle sur la p\u00e9riode 2021-2026 s\u2019est ainsi op\u00e9r\u00e9e de mani\u00e8re tout \u00e0 fait discr\u00e9tionnaire au sein d\u2019une liste pr\u00e9d\u00e9finie par le gouvernement. Les grandes entreprises russes demandent r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00c9tat des financements en centaines de millions de roubles sans \u00eatre en mesure d\u2019en justifier l\u2019usage. Les structures cens\u00e9es repr\u00e9senter ces acteurs apparaissent bien souvent comme des coquilles vides sans autre fonction que celle de monopoliser le march\u00e9 et les flots d\u2019argent public associ\u00e9s <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Certes, l\u2019infrastructure institutionnelle russe est en pleine mutation. Des centres de formation, acad\u00e9mies militaires sp\u00e9cialis\u00e9es et agences de d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence artificielle sont \u00e0 l\u2019\u00e9tude, lorsqu\u2019ils n\u2019ont pas d\u00e9j\u00e0 vu le jour. Le gouvernement int\u00e8gre la formation li\u00e9e aux syst\u00e8mes autonomes et \u00e0 l\u2019IA dans les \u00e9coles, les universit\u00e9s, les instituts techniques et d\u2019autres fili\u00e8res professionnelles. Il n\u2019en reste pas moins qu\u2019au-del\u00e0 des \u00e9ventuelles pr\u00e9visions \u00e0 cinq ou dix ans, la Russie ne semble pas, \u00e0 l\u2019heure actuelle, en mesure de r\u00e9aliser ses propres attentes. <\/p>\n\n\n\n Les experts et responsables russes n\u2019ignorent pas que l\u2019intelligence artificielle pourrait, dans un avenir proche, repr\u00e9senter une v\u00e9ritable r\u00e9volution dans la pratique de la guerre. Pour cette m\u00eame raison, reconna\u00eetre que la Russie n\u2019occupe qu\u2019une position tr\u00e8s secondaire dans ce domaine reviendrait \u00e0 admettre que les Forces arm\u00e9es russes sont sur le point d\u2019accuser un retard irrattrapable. D\u00e8s lors, un regard r\u00e9aliste sur les capacit\u00e9s concr\u00e8tes de la Russie n\u2019autorise les acteurs pro-Kremlin qu\u2019\u00e0 deux sortes de discours : minimiser l\u2019efficacit\u00e9 r\u00e9elle de l\u2019intelligence artificielle employ\u00e9e par l\u2019ennemi ou la d\u00e9signer comme une menace pour la paix et la s\u00e9curit\u00e9 mondiales pour mieux appeler les institutions internationales \u00e0 sa r\u00e9gulation.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re option est manifestement celle retenue par la revue du minist\u00e8re russe des Affaires \u00e9trang\u00e8res en f\u00e9vrier 2026, lorsqu\u2019elle laissait la parole \u00e0 un certain Alekse\u00ef Leonkov, pr\u00e9sent\u00e9 comme un \u00ab expert militaire \u00bb. Selon ce dernier, la contre-offensive lanc\u00e9e par les Forces arm\u00e9es ukrainiennes en 2023 aurait \u00e9chou\u00e9 en raison d\u2019une trop grande confiance dans l\u2019intelligence artificielle : \u00ab Ils ont \u00e9labor\u00e9 six sc\u00e9narios diff\u00e9rents. Tous \u00e9taient gagnants. Chacun garantissait \u00e0 100 % que les forces ukrainiennes atteindraient les rives de la mer d\u2019Azov et \u00ab couperaient en deux \u00bb nos groupes sur l\u2019axe de Zaporijjia. Tout \u00e9tait parfait. Ensuite, nous avons vu les trois vagues successives de cette offensive, pour le dire simplement, se briser sur les m\u00eames points et subir une d\u00e9faite \u00e9crasante. Autrement dit, notre \u00c9tat-major g\u00e9n\u00e9ral a triomph\u00e9 de l\u2019intelligence artificielle. L\u2019intelligence humaine a surpass\u00e9 l\u2019intelligence artificielle, et de tr\u00e8s loin. L\u2019intelligence artificielle n\u2019a tout simplement pas su mod\u00e9liser correctement les actions de nos Forces arm\u00e9es ni prendre en compte le facteur de la \u00ab ruse militaire \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, aucun fait ne saurait \u00eatre vers\u00e9 \u00e0 l\u2019appui de cette th\u00e8se. Les affirmations de Leonkov sont inv\u00e9rifiables, elles ne sont reprises par aucune autre source et r\u00e9duisent \u00e0 un facteur unique \u2013 assez secondaire au demeurant \u2013 un \u00e9chec qui s\u2019explique en r\u00e9alit\u00e9 par une pluralit\u00e9 de motifs. S\u2019il fallait d\u2019ailleurs n\u2019en retenir qu\u2019un seul, il s\u2019agirait bien davantage de la prudence excessive et des retards enregistr\u00e9s par les pays occidentaux dans la livraison des \u00e9quipements militaires n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019Ukraine.<\/p>\n\n\n\n Un regard r\u00e9aliste sur les capacit\u00e9s concr\u00e8tes de la Russie n\u2019autorise les acteurs pro-Kremlin qu\u2019\u00e0 deux sortes de discours : minimiser l\u2019efficacit\u00e9 r\u00e9elle de l\u2019intelligence artificielle employ\u00e9e par l\u2019ennemi ou la d\u00e9signer comme une menace pour la paix et la s\u00e9curit\u00e9 mondiales.<\/p>Guillaume Lancereau<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cet argument, difficile \u00e0 soutenir, est donc assez marginal dans les publications pro-Kremlin, qui privil\u00e9gient le plus souvent une approche critique de la mani\u00e8re dont les \u00c9tats occidentaux emploient l\u2019intelligence artificielle. Le 19 janvier dernier, un article de deux professeurs russes exer\u00e7ant \u00e0 l\u2019Institut d\u2019\u00c9tat des relations internationales de Moscou, \u00e0 l\u2019Institut national de recherche sur la s\u00e9curit\u00e9 mondiale et \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie diplomatique exposait les logiques suppos\u00e9ment contradictoires qui animent la conception \u00ab occidentale \u00bb et la conception \u00ab orientale \u00bb de l\u2019intelligence artificielle. Du c\u00f4t\u00e9 des \u00c9tats-Unis, les auteurs retenaient une s\u00e9rie de mesures mises en \u0153uvre entre fin 2025 et d\u00e9but 2026 par le pr\u00e9sident Donald Trump <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>, pour conclure que l\u2019Occident tout entier s\u2019\u00e9tait converti \u00e0 la logique du \u00ab AI-First \u00bb, autrement dit, d\u2019un syst\u00e8me structur\u00e9 autour des algorithmes, dans lequel l\u2019intelligence artificielle serait le fondement unique de l\u2019ensemble des op\u00e9rations militaires, du renseignement \u00e0 la logistique <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Selon eux, l\u2019approche d\u00e9velopp\u00e9e par \u00ab l\u2019Orient \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire par la Chine, serait proprement l\u2019antith\u00e8se de celle des \u00c9tats-Unis : une intelligence artificielle \u00ab ouverte \u00bb et non privatis\u00e9e, fond\u00e9e sur la r\u00e9glementation, la coop\u00e9ration et de la d\u00e9centralisation contre les logiques favorisant l\u2019h\u00e9g\u00e9monie, la concurrence et le monopole d\u2019entreprises telles que NVIDIA et OpenAI. Cette approche serait, plus largement, celle retenue par les BRICS, toujours sensibles aux enjeux d\u2019\u00e9quit\u00e9 internationale, l\u00e0 o\u00f9 les \u00c9tats-Unis n\u2019auraient \u00e0 l\u2019esprit que leur propre domination internationale. La mauvaise foi de ces conclusions saute aux yeux, si on les rapporte \u00e0 n\u2019importe quel autre domaine dans lequel la Russie occupe une position plus solide \u2013 pour ne citer que celui-ci, on attend le jour o\u00f9 les autorit\u00e9s russes promouvront une approche ouverte, d\u00e9centralis\u00e9e et \u00e9quitable des missiles et des armements strat\u00e9giques dont elles disposent.<\/p>\n\n\n\n Les m\u00eames auteurs accusent par ailleurs les \u00c9tats-Unis de se retirer unilat\u00e9ralement de l\u2019ensemble des initiatives par lesquelles la communaut\u00e9 internationale s\u2019efforce d\u2019encadrer les usages, en particulier militaires, de l\u2019intelligence artificielle, \u00e0 commencer par une s\u00e9rie de r\u00e9solutions des Nations unies prises au cours de l\u2019ann\u00e9e 2025. En \u00e9cho \u00e0 cette publication, deux chercheurs de l\u2019Institut national de recherche sur l\u2019\u00e9conomie mondiale et les relations internationales de l\u2019Acad\u00e9mie des sciences de Russie ont publi\u00e9 en novembre dernier un article de synth\u00e8se opposant la logique am\u00e9ricaine, indiff\u00e9rente \u00e0 toute forme de contr\u00f4le externe et interne de l\u2019intelligence artificielle, \u00e0 la doctrine expos\u00e9e en 2023 par la Russie au groupe d\u2019experts gouvernementaux r\u00e9uni \u00e0 Gen\u00e8ve sous l\u2019\u00e9gide de la Convention sur certaines armes classiques des Nations unies <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le document de travail fourni par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie insistait en effet sur la n\u00e9cessit\u00e9 de garantir un recours militaire \u00e0 l\u2019intelligence artificielle respectueux des normes du droit international, y compris du droit international humanitaire. Ce document se concluait ainsi par la formule : \u00ab En mettant en \u0153uvre les pr\u00e9sentes orientations conceptuelles, les Forces arm\u00e9es de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie s\u2019attacheront \u00e0 utiliser les technologies int\u00e9grant l\u2019intelligence artificielle dans les int\u00e9r\u00eats de la d\u00e9fense nationale, dans le strict respect des normes du droit international \u00bb <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les auteurs de cette synth\u00e8se envisageaient m\u00eame de soulever au niveau international la question tendant \u00e0 \u00ab consid\u00e9rer les syst\u00e8mes militaires autonomes et semi-autonomes dot\u00e9s d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u2019intelligence artificielle comme des armes de destruction massive \u00bb, en vue de freiner la course aux armements aliment\u00e9e par les grandes puissances. <\/p>\n\n\n\n Du fait de ces limites techniques et ambivalences politiques, certains commentateurs issus de l\u2019opposition russe ont tendance \u00e0 conclure que toutes les annonces de l\u2019\u00c9tat russe en mati\u00e8re d\u2019intelligence artificielle ne seraient que de la poudre aux yeux. On lisait ainsi dans les colonnes de Novaya Gazeta<\/em> en mars dernier : \u00ab Il faut affirmer sans la moindre h\u00e9sitation que toutes les initiatives du gouvernement russe dans ce domaine rel\u00e8vent de la pure science-fiction. Tout cela n\u2019est que du bruit : un bruit de fond sous la forme de d\u00e9clarations clinquantes, de monceaux de papiers et d\u2019interminables processus bureaucratiques qui ressemblent davantage \u00e0 une simulation d\u2019activit\u00e9 qu\u2019\u00e0 un effort r\u00e9el \u00bb <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il est pourtant deux domaines dans lesquels la capacit\u00e9 des autorit\u00e9s russes \u00e0 mobiliser l\u2019intelligence artificielle leur assure une capacit\u00e9 de nuisance r\u00e9elle : la d\u00e9sinformation et la surveillance de leur propre population<\/a>. <\/p>\n\n\n\n En mati\u00e8re de d\u00e9sinformation, la Russie dispose d\u2019une architecture offensive solide qui pourrait tirer le meilleur profit de l\u2019int\u00e9gration de l\u2019intelligence artificielle. Un chercheur du Belfer Center (Universit\u00e9 Harvard) observait \u00e0 ce propos que des mod\u00e8les tels que Claude Mythos, charg\u00e9s d\u2019identifier et d\u2019exploiter les vuln\u00e9rabilit\u00e9s logicielles, risquaient d\u2019ouvrir une nouvelle \u00e8re de cyberguerre que la Russie aurait les moyens d\u2019aborder depuis une position avantageuse. Elle dispose en effet depuis bien longtemps de groupes criminels semi-autonomes b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019une protection \u00e9tatique, mais aussi d\u2019une doctrine \u00e9prouv\u00e9e en mati\u00e8re de guerre informationnelle, dans un contexte de contraintes r\u00e9glementaires faibles. La Russie n\u2019aurait m\u00eame pas besoin de d\u00e9velopper ses propres outils en interne : il lui suffirait d\u2019utiliser des mod\u00e8les Open Source<\/em> d\u00e8s leur publication pour mener diverses op\u00e9rations allant des cyberattaques au sabotage physique en passant par la d\u00e9sinformation \u00e0 grande \u00e9chelle <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Du point de vue de l\u2019\u00c9tat russe, toutes ces op\u00e9rations rel\u00e8vent d\u2019une logique strictement d\u00e9fensive. La revue du minist\u00e8re russe des Affaires \u00e9trang\u00e8res allait jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9clarer en 2023 que le r\u00e9el danger incarn\u00e9 par l\u2019intelligence artificielle venait des mesures de d\u00e9sinformation et de manipulation de l\u2019information pratiqu\u00e9es par les pays occidentaux, dont les manigances imposeraient aux BRICS la mise en place d\u2019une nouvelle plateforme de coop\u00e9ration internationale de cybers\u00e9curit\u00e9 <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pour cette m\u00eame raison, le vice-ministre du D\u00e9veloppement num\u00e9rique, Aleksandr Cho\u00eftov, a annonc\u00e9 r\u00e9cemment que l\u2019intelligence artificielle elle-m\u00eame devait faire l\u2019objet d\u2019une \u00ab censure \u00bb en Russie, avec interdiction de certains mod\u00e8les et de certaines requ\u00eates \u2013 une proposition manifestement anticonstitutionnelle, \u00e9tant donn\u00e9 que la Constitution russe interdit toute forme de censure officielle dans la F\u00e9d\u00e9ration de Russie <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il est pourtant deux domaines dans lesquels la capacit\u00e9 des autorit\u00e9s russes \u00e0 mobiliser l\u2019intelligence artificielle leur assure une capacit\u00e9 de nuisance r\u00e9elle : la d\u00e9sinformation et la surveillance de leur propre population. <\/p>Guillaume Lancereau<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ici comme ailleurs, le discours officiel et semi-officiel russe consiste donc en un renversement pur et simple de la r\u00e9alit\u00e9<\/a>. Voil\u00e0 des ann\u00e9es que les services russes recourent \u00e0 l\u2019intelligence artificielle pour produire des \u00ab deepfakes<\/em> \u00bb dans le cadre de leurs op\u00e9rations d\u2019information. En 2022, plusieurs vid\u00e9os attribu\u00e9es \u00e0 la Russie ont ainsi mis en sc\u00e8ne le pr\u00e9sident Volodymyr Zelensky annon\u00e7ant la reddition de l\u2019Ukraine ou encore le maire de Ky\u00efv, Vitali Klitschko, demandant \u00e0 ses homologues europ\u00e9ens de rapatrier en Ukraine les r\u00e9fugi\u00e9s ayant fui la guerre. Des moyens analogues ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9s avec un acharnement syst\u00e9matique par la Russie dans sa tentative de reprise en main de l\u2019Arm\u00e9nie<\/a>, \u00e0 la veille d\u2019\u00e9lections qui ont finalement confirm\u00e9 l\u2019orientation pro-europ\u00e9enne du pays. Dans un m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, l\u2019intelligence artificielle alimente les myriades de chatbots russes con\u00e7us pour g\u00e9n\u00e9rer des commentaires favorables \u00e0 la Russie sur les r\u00e9seaux sociaux. <\/p>\n\n\n\n Les derni\u00e8res op\u00e9rations \u00e0 grande \u00e9chelle en direction de l’Arm\u00e9nie, mais aussi de la Hongrie et de la Moldavie ont d\u00e9montr\u00e9 autant les capacit\u00e9s d’interf\u00e9rence de la Russie que la relative immunit\u00e9 de pans entiers des soci\u00e9t\u00e9s civiles \u00e0 ces manipulations. Mais encore faut-il s’entendre sur ce qu’\u00ab \u00e9chouer \u00bb signifie ici. Comme le sugg\u00e8re Ian Garner \u00e0 propos de ce qu’il nomme la \u00ab slopagande \u00bb \u2014 cette bouillie visuelle g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par IA, \u00ab produite \u00e0 la cha\u00eene et diffus\u00e9e sur les r\u00e9seaux sociaux \u00e0 des fins politiques \u00bb \u2014, l’efficacit\u00e9 de ces contenus ne se mesure plus \u00e0 leur capacit\u00e9 \u00e0 convaincre : leur \u00ab effet principal \u2014 et le plus effrayant \u2014 n’est pas simplement de nous assaillir d’une seule fausse r\u00e9alit\u00e9, mais, par son pouvoir de saturation, de produire la sensation incessante que tout pourrait \u00eatre faux \u00bb. \u00c0 cette aune, les campagnes russes n’ont pas n\u00e9cessairement \u00e9chou\u00e9 parce qu’elles n’ont pas retourn\u00e9 l’opinion : il leur suffit d’installer le doute et de rendre suspecte toute image et toute d\u00e9claration, y compris celles des acteurs pro-europ\u00e9ens, une op\u00e9ration que le faible co\u00fbt de production de ces contenus rend rentable m\u00eame \u00e0 rendement marginal.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019inverse, la population russe elle-m\u00eame risque de subir beaucoup plus directement les effets d\u2019une intelligence artificielle incorpor\u00e9e aux outils de surveillance, de censure et de contr\u00f4le politique. \u00c0 l\u2019heure actuelle, le Roskomnadzor se sert d\u00e9j\u00e0 amplement de l\u2019intelligence artificielle pour surveiller et bloquer l\u2019Internet russe, comme l\u2019a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une r\u00e9cente fuite de donn\u00e9es due \u00e0 des hackers bi\u00e9lorusses <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le Roskomnadzor d\u00e9veloppe depuis plusieurs ann\u00e9es des syst\u00e8mes affect\u00e9s \u00e0 plusieurs t\u00e2ches : l\u2019analyse en continu des r\u00e9seaux sociaux et m\u00e9dias afin d\u2019y d\u00e9tecter les signaux de th\u00e9matiques sensibles (mobilisation et pertes militaires, protestations, contenus LGBT, critique du pouvoir russe) ; la d\u00e9tection d\u2019informations interdites dans les textes publi\u00e9s en ligne ; la reconnaissance d\u2019images et de vid\u00e9os afin d\u2019y identifier les appels \u00e0 manifester, les montages injurieux envers le pr\u00e9sident ou encore les symboles interdits. <\/p>\n\n\n\n Un autre domaine particuli\u00e8rement sensible est celui de l\u2019\u00e9dition, vis\u00e9 depuis des mois par des perquisitions et poursuites p\u00e9nales en s\u00e9rie pour publication \u2013 y compris \u00e0 titre r\u00e9trospectif \u2013 de titres contraires aux \u00ab valeurs traditionnelles \u00bb. C\u2019est \u00e9galement sous couvert de pr\u00e9server le lectorat que le Roskomnadzor entend instituer un syst\u00e8me de censure pr\u00e9alable des livres : il s\u2019agirait en l\u2019esp\u00e8ce de \u00ab proposer \u00bb aux \u00e9diteurs de soumettre leurs manuscrits \u00e0 l\u2019intelligence artificielle pour d\u00e9terminer leur conformit\u00e9 \u00e0 la nouvelle l\u00e9gislation sur la \u00ab propagande des drogues \u00bb en vigueur en Russie depuis le mois de septembre 2025. On imagine sans difficult\u00e9 les moyens techniques de censure du march\u00e9 du livre qu\u2019offrirait ce syst\u00e8me s\u2019il ne s\u2019agissait plus seulement de contr\u00f4ler l\u2019absence de promotion des narcotiques, mais bien la \u00ab validit\u00e9 \u00bb id\u00e9ologique des ouvrages <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans un avenir proche, l\u2019intelligence artificielle pourrait permettre au Roskomnadzor de contrer l\u2019une des strat\u00e9gies les plus populaires de contournement des blocages : les VPN. Les autorit\u00e9s russes investissent en effet dans un nouvel algorithme fond\u00e9 sur l\u2019intelligence artificielle, capable de d\u00e9tecter les miroirs des sites bloqu\u00e9s en analysant leur contenu et non plus seulement les adresses IP, tout en d\u00e9tectant le trafic chiffr\u00e9 transitant par des VPN et en ralentissant l\u2019acc\u00e8s \u00e0 certaines ressources consid\u00e9r\u00e9es comme une menace par l\u2019\u00c9tat <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Enfin, la prochaine \u00e9tape qu\u2019entrevoient certains analystes consisterait \u00e0 adopter des syst\u00e8mes fond\u00e9s sur l\u2019intelligence artificielle afin de cadenasser encore davantage les campagnes politiques et les scrutins russes \u2013 \u00e0 commencer par les \u00e9lections \u00e0 la Douma d\u2019\u00c9tat de l\u2019automne 2026 <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si l\u2019on per\u00e7oit encore mal les formes que de tels dispositifs pourraient prendre, ces pr\u00e9visions confirment la tendance observ\u00e9e tout au long des paragraphes qui pr\u00e9c\u00e8dent. L\u2019intelligence artificielle n\u2019aurait pas vocation \u00e0 cr\u00e9er ex nihilo <\/em>de nouveaux domaines de censure, de d\u00e9sinformation, de surveillance ou de manipulation \u00e9lectorale, mais bien \u00e0 donner une nouvelle dimension et une port\u00e9e d\u00e9cupl\u00e9e aux pratiques que l\u2019\u00c9tat russe met d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 en \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n L\u2019intelligence artificielle repr\u00e9sente une promesse et une menace pour la Russie de Vladimir Poutine : la promesse de moyens militaires, d\u2019outils de cyberguerre et de techniques de surveillance plus performants ; la menace d\u2019un retard irrattrapable dans le domaine militaire et de strat\u00e9gies de r\u00e9plique toujours plus efficaces face aux tentatives de d\u00e9sinformation \u00e0 l\u2019\u00e9tranger et de contr\u00f4le de sa propre population. <\/p>\n\n\n\n Les enjeux li\u00e9s \u00e0 l\u2019intelligence artificielle ne se limitent donc pas \u00e0 un ensemble de capacit\u00e9s techniques objectives ; ils touchent \u00e9galement \u00e0 la perception, par les diff\u00e9rents acteurs, de leurs capacit\u00e9s techniques propres et de celles de leurs adversaires. Sur le plan strictement militaire, Jacquelyn Schneider, directrice du Hoover Wargaming and Crisis Simulation Initiative et chercheuse au Center for International Security and Cooperation de l\u2019Universit\u00e9 de Stanford, observait ainsi que les acteurs avaient tendance \u00e0 accumuler les erreurs, en accordant une trop grande confiance aux conclusions de l\u2019intelligence artificielle, un outil souvent con\u00e7u pour minimiser le degr\u00e9 d\u2019incertitude de ses r\u00e9ponses tout en manifestant une tendance \u00e0 l\u2019escalade et aux \u00ab hallucinations \u00bb plus grande que chez les humains. La chercheuse ajoutait que, dans la plupart des simulations, les acteurs surestimant le potentiel militaire des syst\u00e8mes d\u2019intelligence artificielle adverses montraient une propension plus grande \u00e0 frapper les premiers, en visant notamment les forces nucl\u00e9aires ennemies <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\nL\u2019IA militaire russe<\/h2>\n\n\n\n
L’IA vue depuis le Kremlin<\/h2>\n\n\n\n
Contr\u00f4le et d\u00e9sinformation<\/h2>\n\n\n\n