{"id":344055,"date":"2026-07-02T11:29:05","date_gmt":"2026-07-02T09:29:05","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=344055"},"modified":"2026-07-02T11:29:12","modified_gmt":"2026-07-02T09:29:12","slug":"erdogan-le-janus-dankara","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/07\/02\/erdogan-le-janus-dankara\/","title":{"rendered":"Erdo\u011fan, le Janus d’Ankara"},"content":{"rendered":"\n

L\u2019ennemi qui nous d\u00e9signe, nouveau volume papier du Grand Continent, est d\u00e9sormais disponible chez Gallimard et dans toutes les bonnes librairies. Cliquez <\/em>ici<\/em><\/a> pour le d\u00e9couvrir \u2014 recevez-le directement et soutenez une r\u00e9daction ind\u00e9pendante<\/em> en vous abonnant \u00e0 la revue<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n

Parce qu\u2019elle se situe au carrefour des trois principales zones de crise des limes<\/em> europ\u00e9ennes que sont l\u2019espace post-sovi\u00e9tique, les Balkans et le Moyen-Orient, la Turquie est devenue le pilier du flanc sud-est de l\u2019OTAN. <\/p>\n\n\n\n

Difficile d\u2019imaginer cons\u00e9cration plus explicite : le r\u00f4le g\u00e9opolitique de la Turquie est plus d\u00e9cisif que jamais. Le sommet d\u2019Ankara \u00e9tait pr\u00e9vu de longue date, puisqu\u2019un syst\u00e8me de rotation permet aux trente-deux \u00c9tats membres de prendre part \u00e0 l\u2019organisation des sommets de l\u2019Alliance. Il n\u2019en demeure pas moins que la r\u00e9union de leurs dirigeants dans la capitale turque, pr\u00e9vue les 7 et 8 juillet, marque un moment fort pour Recep Tayyip Erdo\u011fan et l\u2019\u00ab erdoganisme \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Erdo\u011fan, l\u2019irritant faiseur de paix <\/h2>\n\n\n\n

Sans renvoyer \u00e0 une doctrine structur\u00e9e, l\u2019\u00ab erdoganisme \u00bb d\u00e9signe le pouvoir tel qu\u2019il est pratiqu\u00e9 par le tr\u00e8s nationaliste leader islamo-conservateur, qui dirige sans partage la Turquie depuis maintenant vingt-trois ans. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 Premier ministre, il est devenu le Pr\u00e9sident de cette R\u00e9publique la\u00efque, d\u2019inspiration jacobine, fond\u00e9e par Mustafa Kemal Atat\u00fcrk sur les ruines de l\u2019Empire ottoman au lendemain de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Redoutable tribun aux accents populistes, le \u00ab Reis<\/em> \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> ou le chef, comme l\u2019appellent ses partisans, a pour particularit\u00e9 de m\u00ealer discours religieux et langage parl\u00e9 dans les rues populaires d\u2019Istanbul, dont il a \u00e9t\u00e9 maire \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990. <\/p>\n\n\n\n

Cette rh\u00e9torique religieuse et nationaliste agressive n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 la Turquie de devenir une m\u00e9diatrice incontournable lors des diff\u00e9rentes crises qui se sont succ\u00e9d\u00e9 dans la r\u00e9gion. Jamais, depuis la fin de la guerre froide, le pays n\u2019avait occup\u00e9 une position aussi strat\u00e9gique. Il para\u00eet loin, le temps du coup d\u2019\u00c9tat rat\u00e9 de juillet 2016, apr\u00e8s lequel le pr\u00e9sident turc s\u2019\u00e9tait livr\u00e9 \u00e0 un \u00ab expansionnisme parano\u00efaque<\/em> \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Turquie est revenue aux fondamentaux du soft power et affirme d\u00e9sormais sa puissance g\u00e9opolitique, de plus en plus indispensable, certes, mais aussi de plus en plus irritante : Recep Tayyip Erdo\u011fan aime \u00e0 se pr\u00e9senter en faiseur de paix. La Turquie, membre de l\u2019OTAN depuis 1952, avait entam\u00e9 des n\u00e9gociations en vue d\u2019une adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019Union \u00e0 l\u2019automne 2005, apr\u00e8s d\u2019importantes r\u00e9formes d\u00e9mocratiques, mises en \u0153uvre \u00e0 l\u2019\u00e9poque par Erdo\u011fan lui-m\u00eame. Pourtant, le pays a fait marche arri\u00e8re et, depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, n\u2019a jamais sembl\u00e9 aussi loin des valeurs pr\u00f4n\u00e9es \u00e0 la fois par les Vingt-Sept et par la charte de l\u2019Alliance. En effet, le Reis<\/em> n\u2019a cess\u00e9 de renforcer le caract\u00e8re r\u00e9pressif du r\u00e9gime, sur fond de crise sociale et \u00e9conomique. Il a d\u00e9truit la principale force d\u2019opposition, le CHP, le Parti r\u00e9publicain du peuple, fond\u00e9 il y a 102 ans par Mustafa Kemal. Son principal repr\u00e9sentant et candidat potentiel \u00e0 la pr\u00e9sidentielle, le maire d\u2019Istanbul, Ekrem Imamo\u011flu, purge depuis un an une peine de prison pour corruption, un chef d\u2019accusation largement sujet \u00e0 caution. <\/p>\n\n\n\n

La Turquie est revenue aux fondamentaux du soft power et affirme d\u00e9sormais sa puissance g\u00e9opolitique, de plus en plus indispensable, certes, mais aussi de plus en plus irritante.<\/p>Ahmet Insel, Marc Semo<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

N\u00e9gocier avec une Turquie de plus en plus impr\u00e9visible et bien d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 jouer sa propre partition sur le plan int\u00e9rieur comme \u00e0 l\u2019international, sur fond de nostalgies, voire d\u2019ambitions n\u00e9o-ottomanes, s\u2019apparente \u00e0 un jeu d\u2019\u00e9quilibriste. L\u2019exercice est d\u2019autant plus complexe que le tr\u00e8s autocrate pr\u00e9sident turc b\u00e9n\u00e9ficie du soutien appuy\u00e9 de son homologue am\u00e9ricain. Malgr\u00e9 son hostilit\u00e9 affich\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019Alliance atlantique, Donald Trump compte bien faire le d\u00e9placement dans la capitale turque, afin de saluer ce \u00ab grand ami depuis longtemps<\/em> \u00bb, qui l\u2019a soutenu y compris quand il \u00ab \u00e9tai<\/em>[t<\/em>] en exil<\/em> \u00bb, comme il aime \u00e0 le dire, en r\u00e9f\u00e9rence aux quatre ann\u00e9es pass\u00e9es loin de la Maison-Blanche, entre ses deux mandats. Le pr\u00e9sident am\u00e9ricain a m\u00eame annonc\u00e9 qu\u2019il viendrait \u00e0 Ankara avec \u00ab un cadeau qui fera grand plaisir \u00e0 Erdo\u011fan<\/em> \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/em>\u2014 mais bien moins au Congr\u00e8s, qui a manifest\u00e9 son opposition \u00e0 cette id\u00e9e \u2014, sans doute l\u2019autorisation de vente de moteurs d\u2019avions de chasse am\u00e9ricains pour le projet militaire turc Kaan. Les deux dirigeants ont des conceptions assez proches de l\u2019exercice du pouvoir et des pr\u00e9bendes qu\u2019il procure. L\u2019un et l\u2019autre partagent avec leur clan familial<\/a> les fruits de leurs politiques, qui m\u00ealent de mani\u00e8re d\u00e9sinhib\u00e9e int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s et argent public. <\/p>\n\n\n\n\n

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Le pr\u00e9sident Donald Trump et la premi\u00e8re dame Melania Trump accueillent le pr\u00e9sident turc Recep Tayyip Erdogan et son \u00e9pouse Emine Erdogan \u00e0 la Maison Blanche, mercredi 13 novembre 2019, \u00e0 Washington. \u00a9 Photo AP\/Evan Vucci<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n
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\n \n \"\u00abLe\n <\/picture>\n
\u00ab Le pr\u00e9sident Erdogan est mon ami et quelqu\u2019un que je respecte. Je pense qu\u2019il me respecte \u00e9galement. \u00bb Donald Trump, lors d’une conf\u00e9rence le 6 janvier 2024.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n
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Le pr\u00e9sident Donald Trump et la premi\u00e8re dame Melania Trump accueillent le pr\u00e9sident turc Recep Tayyip Erdogan et son \u00e9pouse Emine Erdogan \u00e0 la Maison Blanche, mercredi 13 novembre 2019, \u00e0 Washington. \u00a9 Photo AP\/Evan Vucci<\/figcaption> <\/figure>\n \n <\/div>\n
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\u00ab Le pr\u00e9sident Erdogan est mon ami et quelqu\u2019un que je respecte. Je pense qu\u2019il me respecte \u00e9galement. \u00bb Donald Trump, lors d’une conf\u00e9rence le 6 janvier 2024.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/div>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Dans un monde o\u00f9 le droit de la force prime sur la force du droit, les Europ\u00e9ens n\u2019ont d\u2019autre choix que de dialoguer avec la Turquie : \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00eatre recommandable, son nouveau sultan est d\u00e9sormais un interlocuteur oblig\u00e9 de l\u2019Union. <\/p>\n\n\n\n

La Turquie, la puissance moyenne devenue maillon fort de l\u2019OTAN gr\u00e2ce \u00e0 la diplomatie du drone<\/h2>\n\n\n\n

Pourtant, il n\u2019y a pas si longtemps encore, la France d\u00e9signait la Turquie comme \u00ab un comp\u00e9titeur strat\u00e9gique<\/em> \u00bb, au m\u00eame titre que la Russie de Vladimir Poutine et la Chine de Xi Jinping, c\u2019est-\u00e0-dire comme un n\u00e9o-empire autoritaire. Les rivalit\u00e9s \u00e9taient fortes, tant en Libye que dans le Caucase ou en mer \u00c9g\u00e9e. Aujourd\u2019hui, les industries de d\u00e9fense europ\u00e9ennes coop\u00e8rent toujours plus \u00e9troitement avec leurs homologues turcs. Les pr\u00e9sidents fran\u00e7ais et turc ont cess\u00e9 de s\u2019\u00e9changer des noms d\u2019oiseaux, au profit de discussions approfondies sur la guerre en Ukraine ou sur la situation au Moyen-Orient. \u00ab La s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne est impensable sans la Turquie<\/em> \u00bb rappelait encore Recep Tayyip Erdo\u011fan au printemps 2025 <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Difficile, en effet, d\u2019imaginer une autonomie strat\u00e9gique qui fasse l\u2019impasse sur les forces arm\u00e9es turques. Apr\u00e8s les \u00c9tats-Unis, qui comptent 600 000 hommes, c\u2019est la Turquie qui arrive en deuxi\u00e8me position au sein de l\u2019OTAN en termes de nombre de soldats d\u00e9ployables. Une OTAN avec moins d\u2019Am\u00e9rique implique une OTAN avec plus de Turquie. Son industrie de d\u00e9fense est devenue l\u2019une des plus performantes au monde avec, il y a dix ans, la cr\u00e9ation des drones Bayraktar TB2, qui ont constitu\u00e9 un v\u00e9ritable tournant : aussi efficaces que bon march\u00e9, ils sont utilis\u00e9s par Ankara dans la lutte contre les rebelles kurdes turcs du PKK, mais aussi en Libye ou en Azerba\u00efdjan, pour la reconqu\u00eate du Nagorny Karabagh. Fabriqu\u00e9s par une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019armement qui appartient au gendre d\u2019Erdo\u011fan, Sel\u00e7uk Bayraktar, ces drones sont surnomm\u00e9s \u00ab les Kalachnikovs des airs<\/em> \u00bb en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 leur polyvalence et \u00e0 leur simplicit\u00e9 d\u2019emploi. Avant que Kiev ne d\u00e9veloppe les siens, ils ont permis \u00e0 l\u2019Ukraine de faire face \u00e0 l\u2019agression russe. La Turquie est aujourd\u2019hui la onzi\u00e8me puissance exportatrice d\u2019armes au monde, selon le classement de l\u2019Institut international de recherche sur la paix de Stockholm. Le succ\u00e8s des drones turcs est tel qu\u2019on peut parler d\u2019une \u00ab diplomatie du drone \u00bb : ses ventes permettent \u00e0 la Turquie d\u2019\u00e9tendre son influence, notamment en Afrique. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 les puissances moyennes s\u2019affirment<\/a>, la Turquie peut s\u2019appuyer sur un grand nombre d\u2019atouts. Indispensable sur le dossier ukrainien, elle joue depuis ses d\u00e9buts un r\u00f4le actif au sein de la \u00ab coalition des volontaires \u00bb<\/em>, lanc\u00e9e par Paris et Londres avec quelque trente-cinq pays, qui se sont engag\u00e9s \u00e0 fournir des garanties de s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 Kiev une fois que les combats auront cess\u00e9. La composante maritime de ces garanties et de cette force multinationale sera turque et son quartier g\u00e9n\u00e9ral install\u00e9 \u00e0 Istanbul <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En effet, c\u2019est la Turquie qui contr\u00f4le les d\u00e9troits du Bosphore et des Dardanelles, appliquant rigoureusement la convention de Montreux de 1936, qui commande d\u2019interdire le passage de navires bellig\u00e9rants : Ankara emp\u00eache ainsi la Russie de reconstruire sa flotte, dont pr\u00e8s d\u2019un tiers a \u00e9t\u00e9 mis hors service apr\u00e8s les attaques de missiles et de drones navals lanc\u00e9es par les forces ukrainiennes. <\/p>\n\n\n\n\n

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Un drone Bayraktar TB2 est exhib\u00e9 lors d’un d\u00e9fil\u00e9 militaire marquant la fin du conflit arm\u00e9 du Haut-Karabakh, le 10 d\u00e9cembre 2020 \u00e0 Bajou, en Azerba\u00efdjan. \u00a9 Valery Sharifulin\/TASS\/Sipa USA<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n
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Fabriqu\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 turque Baykar Makina, le Bayraktar TB2 est employ\u00e9 par l’arm\u00e9e ukrainienne dans le conflit l’opposant \u00e0 la Russie. \u00a9 Facebook des forces arm\u00e9es ukrainiennes.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n
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Un drone Bayraktar TB2 est exhib\u00e9 lors d’un d\u00e9fil\u00e9 militaire marquant la fin du conflit arm\u00e9 du Haut-Karabakh, le 10 d\u00e9cembre 2020 \u00e0 Bajou, en Azerba\u00efdjan. \u00a9 Valery Sharifulin\/TASS\/Sipa USA<\/figcaption> <\/figure>\n \n <\/div>\n
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Fabriqu\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 turque Baykar Makina, le Bayraktar TB2 est employ\u00e9 par l’arm\u00e9e ukrainienne dans le conflit l’opposant \u00e0 la Russie. \u00a9 Facebook des forces arm\u00e9es ukrainiennes.<\/figcaption> <\/figure>\n <\/div>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Recep Tayyip Erdo\u011fan se veut tout aussi incontournable au Moyen-Orient, o\u00f9 il fa\u00e7onne son image de d\u00e9fenseur de la cause palestinienne. Il revendique des liens \u00e9troits et anciens avec le Hamas, un mouvement issu des Fr\u00e8res Musulmans, tout comme l\u2019AKP (Parti de la justice et du d\u00e9veloppement), le parti au pouvoir en Turquie, qui \u00e9tait encore proche de cette mouvance jusqu\u2019\u00e0 tr\u00e8s r\u00e9cemment. Erdo\u011fan n\u2019est par ailleurs pas avare de propos outranciers : \u00ab Netanyahou a surpass\u00e9 Hitler dans la barbarie<\/em> \u00bb, a-t-il par exemple lanc\u00e9 <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, suscitant des r\u00e9actions indign\u00e9es de la part des autorit\u00e9s isra\u00e9liennes. Difficile, d\u00e8s lors, d\u2019imaginer que la Turquie puisse jouer un r\u00f4le clef au sein d\u2019une future force internationale de stabilisation \u00e0 Gaza ou au Sud-Liban, alors m\u00eame que le pays pr\u00e9sentait le double avantage d\u2019\u00eatre membre de l\u2019OTAN et officiellement musulman. Son arm\u00e9e lui garantit n\u00e9anmoins son statut de puissance r\u00e9gionale, puisqu\u2019elle est \u00e0 ce jour la seule puissance militaire capable de rivaliser avec Isra\u00ebl. La mont\u00e9e des tensions entre les deux pays est r\u00e9currente depuis l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir en 2002 des islamo-conservateurs. La reconnaissance par Isra\u00ebl du g\u00e9nocide arm\u00e9nien, le 28 juin 2026, a d\u00e9clench\u00e9 la derni\u00e8re crise diplomatique majeure en date : face aux surench\u00e8res d\u2019Erdo\u011fan, les autorit\u00e9s isra\u00ebliennes ont d\u00e9cid\u00e9 de hausser le ton <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Tous deux alli\u00e9s des \u00c9tats-Unis, la Turquie et Isra\u00ebl avaient pourtant entam\u00e9 une intense coop\u00e9ration militaire. Un rapprochement qui trouvait ses racines dans la reconnaissance pr\u00e9coce d\u2019Isra\u00ebl par la Turquie en 1949, faisant d\u2019Ankara la premi\u00e8re capitale d\u2019un pays \u00e0 majorit\u00e9 musulmane \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019\u00c9tat h\u00e9breu. <\/p>\n\n\n\n

Une OTAN avec moins d’Am\u00e9rique implique une OTAN avec plus de Turquie.<\/p>Ahmet Insel, Marc Semo<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

En Syrie, la Turquie soutient activement le nouveau pouvoir \u00e0 Damas via<\/em> une pr\u00e9sence militaire turque sur le territoire syrien. Dans le conflit iranien, en revanche, le pays a choisi la discr\u00e9tion. Seuls trois tirs de missiles ont vis\u00e9 l\u2019\u00c9tat turc, tous d\u00e9truits en vol par la d\u00e9fense nationale. Sa diplomatie transactionnelle fait de lui l\u2019un des gagnants de la guerre : la Turquie a en effet confort\u00e9 son r\u00f4le s\u00e9curitaire r\u00e9gional, en tissant des liens plus \u00e9troits avec les p\u00e9tromonarchies du Golfe, qui ont bien compris que les seules garanties de s\u00e9curit\u00e9 am\u00e9ricaines ne suffisaient plus \u00e0 les prot\u00e9ger. Ankara avait d\u00e9j\u00e0 ouvert une base au Qatar et s\u2019\u00e9tait associ\u00e9e, de concert avec l\u2019\u00c9gypte, \u00e0 un accord de d\u00e9fense commune, conclu il y a un an entre l\u2019Arabie saoudite et le Pakistan, puissance nucl\u00e9aire. <\/p>\n\n\n\n

Les relations entre la Turquie et l\u2019OTAN sont loin d\u2019\u00eatre lin\u00e9aires. Plut\u00f4t houleuses lors de l\u2019invasion de Chypre en 1974, puis lors des trois coups d\u2019\u00c9tat militaires qui ont scand\u00e9 l\u2019histoire de la R\u00e9publique turque, elles ont ensuite \u00e9t\u00e9 rendues difficiles par les tensions r\u00e9currentes avec la Gr\u00e8ce. Tout en faisant figure de maillon essentiel dans le dispositif otanien, la Turquie \u00e9tait souvent marginalis\u00e9e en raison de cette m\u00e9sentente avec Ath\u00e8nes. Encore aujourd\u2019hui, elle h\u00e9berge sur son territoire des bombes nucl\u00e9aires am\u00e9ricaines, comme cinq autres pays europ\u00e9ens membres de l\u2019OTAN, mais elle n\u2019assure aucun commandement interarm\u00e9es au sein de l\u2019Alliance. La r\u00e9v\u00e9lation par la presse turque, fin mars 2026, d\u2019un projet de cr\u00e9er, au sein de l\u2019OTAN, un corps multinational d\u2019action rapide \u00e0 Adana, au sud du pays, et \u00ab plac\u00e9 sous le commandement d\u2019un g\u00e9n\u00e9ral turc<\/em> \u00bb, selon le minist\u00e8re de la D\u00e9fense, serait une premi\u00e8re <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sans \u00eatre confirm\u00e9, l\u2019\u00e9tablissement de ce corps constituerait un ind\u00e9niable succ\u00e8s pour Ankara : il y a quelques ann\u00e9es encore, il n\u2019\u00e9tait pas rare de remettre en cause l\u2019appartenance m\u00eame de la Turquie au sein de l\u2019OTAN. Recep Tayyip Erdo\u011fan n\u2019avait-il pas achet\u00e9 \u00e0 la Russie de Poutine des batteries anti-missiles S 400 ? Livr\u00e9es, mais jamais d\u00e9ploy\u00e9es, elles devraient finalement \u00eatre renvoy\u00e9es \u00e0 leur exp\u00e9diteur. En repr\u00e9sailles, la Turquie avait \u00e9t\u00e9 exclue du programme des avions am\u00e9ricains F-35. Donald Trump pourrait contribuer \u00e0 l\u2019y associer de nouveau. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00ab erdoganisme<\/em> \u00bb fin de r\u00e8gne : le risque de la radicalisation <\/h2>\n\n\n\n

Le renforcement incontestable de la stature internationale du Reis<\/em> se double, sur la sc\u00e8ne int\u00e9rieure, d\u2019un durcissement croissant, sympt\u00f4me d\u2019un r\u00e9gime politique qui se sent toujours plus menac\u00e9. Alors que \u00ab l\u2019erdoganisme \u00bb figurait plut\u00f4t parmi les r\u00e9gimes autocratiques \u00ab illib\u00e9raux \u00bb, qui imposent leur contr\u00f4le sur les rouages de l\u2019\u00c9tat mais tol\u00e8rent des \u00e9lections plus ou moins libres, comme la Hongrie de Viktor Orb\u00e1n, mais avec un contr\u00f4le plus r\u00e9pressif de la soci\u00e9t\u00e9, on observe depuis trois ans une mutation des politiques int\u00e9rieures d\u2019Erdo\u011fan, au profit d\u2019un \u00ab poutinisme \u00bb turc. Les deux autocrates entretiennent d\u2019ailleurs une certaine fascination mutuelle, tous deux se pr\u00e9sentant comme les h\u00e9ritiers nostalgiques d\u2019empires d\u00e9funts, qu\u2019ils cherchent par tous les moyens \u00e0 restaurer. Au risque de r\u00e9veiller les vieux d\u00e9mons de l\u2019histoire turque, Erdo\u011fan se pla\u00eet \u00e0 \u00e9voquer \u00ab les fronti\u00e8res de c\u0153ur \u00bb<\/em> de la Turquie qui, bien au-del\u00e0 de ses limites actuelles, incluent des terres et des villes qui appartenaient jadis \u00e0 l\u2019Empire ottoman. \u00ab Pour nous, il ne s\u2019agit pas d\u2019autres mondes mais de morceaux de notre \u00e2me<\/em> \u00bb, martelait-il lors d\u2019un meeting en 2016, o\u00f9 il \u00e9voquait sa tristesse d\u2019avoir vu des \u00eeles passer sous contr\u00f4le grec, alors m\u00eame qu\u2019elles \u00e9taient \u00ab situ\u00e9es \u00e0 port\u00e9e de voix et d\u2019o\u00f9 l\u2019on entend le coq chanter<\/em> \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00ab erdoganisme<\/em> \u00bb associe \u00e9troitement politique ext\u00e9rieure et politique int\u00e9rieure. \u00ab Recep Tayyip Erdo\u011fan se sent investi par Dieu d\u2019une double mission, celle de redonner \u00e0 l\u2019islam toute sa place en Turquie et de redonner \u00e0 la Turquie h\u00e9riti\u00e8re de l\u2019Empire ottoman toute sa place dans le monde<\/em> \u00bb, r\u00e9sumait Cengiz Candar <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>, \u00e9ditorialiste, aujourd\u2019hui d\u00e9put\u00e9 du parti pro-kurde DEM, et jadis un proche du leader turc, lorsque ce dernier, dans ses premi\u00e8res ann\u00e9es au pouvoir, s\u2019entourait de conseillers lib\u00e9raux et pro-europ\u00e9ens. Les r\u00e9formes qu\u2019imposait l\u2019ambition turque de rejoindre l\u2019Union, soutenues par une large partie de la population, ont par exemple servi de pr\u00e9texte pour mettre au pas l\u2019arm\u00e9e et la haute bureaucratie k\u00e9maliste. Le Reis<\/em> n\u2019a en effet jamais abandonn\u00e9 son projet : celui de refermer ce qu\u2019il consid\u00e8re comme une parenth\u00e8se de deux si\u00e8cles de l\u2019histoire de la Turquie, en prenant une double revanche contre, d\u2019une part, le modernisme autoritaire du k\u00e9malisme et, de l\u2019autre, contre l\u2019Europe occidentale, qu\u2019il accuse de poursuivre les desseins des crois\u00e9s et des colonialistes. C\u2019est \u00e0 l\u2019aune de cette qu\u00eate qu\u2019il faut analyser l\u2019an\u00e9antissement par Erdo\u011fan de toute opposition structur\u00e9e, surtout si elle revendique un h\u00e9ritage r\u00e9publicain et la\u00efc, et sa reprise en main de la soci\u00e9t\u00e9 turque. <\/p>\n\n\n\n

Le caract\u00e8re autoritaire du pouvoir turc n\u2019est pas nouveau. D\u00e8s la fondation de la R\u00e9publique en 1923, la la\u00efcit\u00e9 elle-m\u00eame fut impos\u00e9e par la force \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 conservatrice qui y \u00e9tait largement r\u00e9ticente. Apr\u00e8s avoir connu un parti unique, o\u00f9 le pouvoir \u00e9tait le fait du seul \u00ab Chef \u00e9ternel \u00bb, Mustafa Kemal, puis du \u00ab Chef national \u00bb, Ismet In\u00f6n\u00fc, la Turquie a bien connu un syst\u00e8me pluraliste, mais interrompu pas moins de trois fois par des coups d\u2019\u00c9tat militaires en 1960, 1971 et 1980. \u00c0 chaque fois, les militaires, apr\u00e8s avoir inflig\u00e9 une r\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re \u00e0 la population, surtout en 1980, ont fini par remettre le pouvoir \u00e0 des acteurs civils. On observe donc en Turquie une oscillation constante entre autoritarisme muscl\u00e9 et d\u00e9mocratie. N\u00e9anmoins, il n\u2019est pas impossible d\u2019y d\u00e9celer des constantes, dont l\u2019une, tr\u00e8s importante, est l\u2019attachement des citoyens \u00e0 des \u00e9lections libres et \u00e9quitables comme seule vraie source de l\u00e9gitimit\u00e9 du pouvoir. \u00c9lu maire d\u2019Istanbul en 1994, Recep Tayyip Erdo\u011fan est ensuite devenu Premier ministre en mars 2003, avant d\u2019\u00eatre \u00e9lu pr\u00e9sident au suffrage universel en 2014. Il a toujours fait de son pouvoir l\u2019\u00e9manation d\u2019une volont\u00e9 nationale, qui s\u2019est exprim\u00e9e librement dans les urnes. Toute opposition ou toute contestation de ses d\u00e9cisions est d\u00e9cr\u00e9dibilis\u00e9e en son nom et qualifi\u00e9e d\u2019antinationale. <\/p>\n\n\n\n\n

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\n \n \"\u00abRassemblement\n <\/picture>\n
\u00ab Rassemblement pour le respect de la volont\u00e9 nationale \u2014 Ankara \u00bb, l’un des rassemblements organis\u00e9s par le parti d’Erdogan en r\u00e9ponse aux manifestations de Gezi, 15 juin 2013. \u00a9 ANKAR\/DEPO PHOTOS\/SIPA<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n
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\n \n \"Le\n <\/picture>\n
Le Pr\u00e9sident turc salue ses partisans lors d’un rassemblement de son parti \u00e0 Istanbul, Turquie, le 16 juin 2013. \u00a9 Tolga Adanali\/DEPO PHOTOS\/SIPA<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n
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\u00ab Rassemblement pour le respect de la volont\u00e9 nationale \u2014 Ankara \u00bb, l’un des rassemblements organis\u00e9s par le parti d’Erdogan en r\u00e9ponse aux manifestations de Gezi, 15 juin 2013. \u00a9 ANKAR\/DEPO PHOTOS\/SIPA<\/figcaption> <\/figure>\n \n <\/div>\n
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Le Pr\u00e9sident turc salue ses partisans lors d’un rassemblement de son parti \u00e0 Istanbul, Turquie, le 16 juin 2013. \u00a9 Tolga Adanali\/DEPO PHOTOS\/SIPA<\/figcaption> <\/figure>\n <\/div>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Lors des manifestations de Gezi en juin 2013, par exemple, il a organis\u00e9, en r\u00e9action \u00e0 des mobilisations contre le r\u00e9am\u00e9nagement d\u2019un parc en plein c\u0153ur d\u2019Istanbul, une contre-manifestation, avec pour mot d\u2019ordre le \u00ab respect de la volont\u00e9 nationale<\/em> \u00bb, d\u00e9clarant vouloir \u00ab ne faire qu\u2019un avec la nation<\/em> \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Conform\u00e9ment aux enseignements qu\u2019il a re\u00e7us dans sa jeunesse, dispens\u00e9s par des id\u00e9ologues radicaux islamo-nationalistes, notamment Necip Fazil Kisak\u00fcrek, po\u00e8te fondateur dans les ann\u00e9es 1950 d\u2019un mouvement radical islamo-conservateur, B\u00fcy\u00fck Do\u011fu<\/em>, le Grand Est, Erdo\u011fan a toujours con\u00e7u le pouvoir comme un et indivisible, concentr\u00e9 dans les mains d\u2019un chef absolutiste. Cette vision politique fait de la d\u00e9mocratie un simple v\u00e9hicule, le moyen de parvenir \u00e0 un pouvoir plus concentr\u00e9, plus absolu. La d\u00e9mocratie, \u00ab c\u2019est comme prendre le tramway : quand on arrive \u00e0 destination, on descend \u00bb<\/em>, a-t-il affirm\u00e9 une fois <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Le long r\u00e8gne d\u2019Erdo\u011fan s\u2019est ainsi caract\u00e9ris\u00e9 par un glissement progressif vers l\u2019autoritarisme, marqu\u00e9 par plusieurs moments d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration. Le point de bascule d\u00e9cisif est sans doute la tentative de coup d\u2019\u00c9tat militaire, survenue en juillet 2016. Erdo\u011fan, qui avait d\u00e9fini ce putsch rat\u00e9 comme \u00ab un don de Dieu<\/em> \u00bb, en a fait un double instrument : il lui a permis de mener une r\u00e9pression massive et de proclamer l\u2019\u00c9tat d\u2019exception, rest\u00e9 en vigueur trois ans, mais aussi d\u2019organiser d\u00e8s 2017 un r\u00e9f\u00e9rendum constitutionnel en vue d\u2019instaurer un r\u00e9gime hyper-pr\u00e9sidentiel. Son parti, l\u2019AKP, ne disposant plus d\u2019une majorit\u00e9, il s\u2019est alli\u00e9 avec le MHP de Devlet Bah\u00e7eli, un parti d\u2019extr\u00eame-droite nationaliste, qui perdure encore aujourd\u2019hui. C\u2019est cette alliance qui a permis sa r\u00e9\u00e9lection en 2023. N\u00e9anmoins, les signes d\u2019une usure du soutien \u00e9lectoral se sont depuis multipli\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n

En 2019, apr\u00e8s avoir dirig\u00e9 pendant vingt-cinq ans sans interruption Istanbul et Ankara, les deux plus grandes m\u00e9tropoles du pays, l\u2019AKP a perdu les \u00e9lections municipales dans ces deux villes, au profit des candidats du CHP. \u00ab Celui qui conquiert Istanbul conquiert la Turquie<\/em> \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span> avait pr\u00e9dit Erdo\u011fan il y a trente ans, en en donnant lui-m\u00eame l\u2019exemple. Sans surprise, le nouveau maire du grand Istanbul, Ekrem Imamo\u011flu, est devenu le rival le plus mena\u00e7ant pour le Reis<\/em>. Lors des municipales suivantes, en 2024, le CHP transforme l\u2019essai gagnant dans de nouvelles villes et devient le premier parti du pays. D\u00e8s lors, la machine \u00e9tatique s\u2019est mise en branle pour s\u2019efforcer de mettre hors-jeu, non seulement le maire d\u2019Istanbul, mais l\u2019ensemble de son parti. \u00c0 la demande du pouvoir, l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Istanbul a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019annulation du dipl\u00f4me universitaire d\u2019Imamo\u011flu, obtenu trente ans auparavant, l\u2019emp\u00eachant ainsi de briguer la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique : \u00eatre d\u00e9tenteur d\u2019un dipl\u00f4me universitaire est une condition sine qua non pour acc\u00e9der au pouvoir en Turquie. Il est arr\u00eat\u00e9 en mars 2025 et fait l\u2019objet de nombreuses accusations, qui vont de la corruption \u00e0 l\u2019espionnage. Dans la foul\u00e9e, une vaste op\u00e9ration d\u2019arrestations et de destitutions de maires \u00e9lus du CHP \u2014 plus de trente \u00e0 ce jour \u2014 a \u00e9t\u00e9 mise en \u0153uvre par le procureur g\u00e9n\u00e9ral d\u2019Istanbul Akin G\u00fcrlek, nomm\u00e9 depuis ministre de la Justice en f\u00e9vrier 2026. Ces op\u00e9rations sont toujours en cours.<\/p>\n\n\n\n

En d\u00e9pit de tous ces efforts, les sondages d\u2019opinion pr\u00e9voient la possible d\u00e9faite du Reis<\/em> \u2014 s\u2019il \u00e9tait possible qu\u2019il se repr\u00e9sente une troisi\u00e8me fois \u2014 en 2028 face \u00e0 un candidat du CHP, que ce soit Imamo\u011flu, Mansur Yavas, maire d\u2019Ankara, ou \u00d6zg\u00fcr \u00d6zel, pr\u00e9sident du CHP destitu\u00e9 par un tribunal. Recep Tayyip Erdo\u011fan a peu d\u2019espoir de prolonger son pouvoir par le soutien d\u2019une majorit\u00e9 d\u2019\u00e9lecteurs. D\u2019o\u00f9 son autoritarisme croissant, dont on ne sait quelles seront les limites : \u00e0 la r\u00e9pression massive qui s\u2019exerce contre la soci\u00e9t\u00e9 civile et le monde de la culture, \u00e0 la mise sous tutelle de l\u2019arm\u00e9e, de la justice, des universit\u00e9s, d\u2019une grande partie des m\u00e9dias et des grands groupes \u00e9conomiques, s\u2019ajoute d\u00e9sormais une offensive judiciaire, gr\u00e2ce \u00e0 une institution d\u00e9sormais aux ordres du pouvoir. Il s\u2019agit de neutraliser la principale force d\u2019opposition, le CHP, ralli\u00e9e \u00e0 \u00d6zg\u00fcr \u00d6zel, le pr\u00e9sident destitu\u00e9 du CHP, en faisant de lui un parti croupion, voire le support d\u2019un regain de popularit\u00e9 du r\u00e9gime, le seul capable de \u00ab d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats et la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat<\/em> \u00bb. Le pr\u00e9texte est tout trouv\u00e9 pour Erdo\u011fan : la Turquie n\u2019a pas encore trouv\u00e9 \u00ab une opposition \u00e0 la hauteur de notre<\/em> <\/em><\/strong>nation<\/em> \u00bb, selon ses mots <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

Cette d\u00e9rive dictatoriale s\u2019est doubl\u00e9e de la recherche de nouveaux soutiens politiques, notamment du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9lectorat kurde, sans pour autant obtenir jusqu\u2019ici les r\u00e9sultats esp\u00e9r\u00e9s. Les autorit\u00e9s ont obtenu du chef historique de la r\u00e9bellion kurde, Abdullah \u00d6calan, incarc\u00e9r\u00e9 depuis 1999 \u00e0 Imrali, une \u00eele-prison au large d\u2019Istanbul, un appel \u00e0 l\u2019abandon de la lutte arm\u00e9e et \u00e0 une auto-dissolution du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Mais rien n\u2019est mis en \u0153uvre par le gouvernement pour r\u00e9soudre la question kurde en contrepartie, une communaut\u00e9 qui repr\u00e9sente quelque 20 % de la population, qui appelle \u00e0 la reconnaissance de ses droits collectifs et souhaite obtenir une autonomie municipale. <\/p>\n\n\n\n

La \u00ab sale guerre \u00bb<\/em> entre l\u2019\u00c9tat et les rebelles du PKK a fait, depuis 1984, pr\u00e8s de 50 000 morts et des centaines de milliers de d\u00e9plac\u00e9s dans les r\u00e9gions du sud-est du pays \u00e0 majorit\u00e9 kurde. Aujourd\u2019hui, la r\u00e9pression contre les militants et les \u00e9lus du parti pro-kurde l\u00e9gal se poursuit, alors que des d\u00e9l\u00e9gations de ce parti sont autoris\u00e9es \u00e0 visiter r\u00e9guli\u00e8rement \u00d6calan pour recevoir ses suggestions. Mais une grande partie de la base \u00e9lectorale d\u2019Erdo\u011fan est nationaliste, farouchement anti-PKK et anti-\u00d6calan. Une ouverture dans cette direction est susceptible de co\u00fbter bien plus de voix qu\u2019elle peut en apporter. L\u2019alliance islamo-nationaliste au pouvoir ne retient de ce processus que son appellation officielle, \u00ab la Turquie sans terreur \u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Ambitions n\u00e9o-ottomanes, bande des cinq et jusqu\u2019au-boutisme religieux : qu\u2019est-ce que le sultanisme r\u00e9publicain ? <\/h2>\n\n\n\n

Une autre caract\u00e9ristique qui rapproche l\u2019erdoganisme du trumpisme, c\u2019est la primaut\u00e9 accord\u00e9e au r\u00e9cit plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Le r\u00e9gime traverse une p\u00e9riode d\u2019essoufflement sur le plan int\u00e9rieur. Le palais pr\u00e9sidentiel est devenu le seul lieu o\u00f9 se prennent les d\u00e9cisions publiques, jusqu\u2019\u00e0 la cr\u00e9ation de soci\u00e9t\u00e9s, ou encore la prise de participation dans des soci\u00e9t\u00e9s et coop\u00e9ratives appartenant \u00e0 des collectivit\u00e9s locales (1400 municipalit\u00e9s au total). Ce pouvoir hyper-pr\u00e9sidentiel, qui s\u2019exerce \u00e0 huis clos, devient de plus en plus paralysant. Comme tous les autocrates au cr\u00e9puscule de leur pouvoir, le Reis<\/em> s\u2019entoure de plus en plus de courtisans, des \u00ab yes men<\/em> \u00bb qu\u2019il nomme sur la base de leur loyaut\u00e9. La plupart des figures politiques qui l\u2019entouraient lors de la cr\u00e9ation de l\u2019AKP, puis lors de l\u2019ascension du parti, l\u2019ont abandonn\u00e9 ou ont \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9es. C\u2019est le cas de l\u2019ancien pr\u00e9sident Abdullah G\u00fcl, comme pour Ali Babacan, ancien ministre de l\u2019\u00c9conomie, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 l\u2019\u00e9conomie turque fonctionnait \u00e0 plein r\u00e9gime. L\u2019universitaire et sp\u00e9cialiste des relations internationales Ahmet Davuto\u011flu, ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre d\u2019une diplomatie n\u00e9o-ottomane tourn\u00e9e vers les anciens territoires de l\u2019Empire, propre \u00e0 faire de la Turquie une puissance r\u00e9gionale proactive, a lui aussi \u00e9t\u00e9 remerci\u00e9.<\/p>\n\n\n\n\n

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\n \n \"Recep\n <\/picture>\n
Recep Tayyip Erdogan entour\u00e9 de son clan, lors d’un meeting de l’organisation pour la jeunesse turque T\u00dcGVA, dirig\u00e9e par son fils Bilal Erdogan, samedi 22 d\u00e9cembre 2018 \u00e0 Istanbul. \u00a9 Service de presse pr\u00e9sidentiel\/AP\/Pool<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n
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\n \n \"Necmettin\n <\/picture>\n
Necmettin Bilal Erdogan, fils cadet du Pr\u00e9sident, assiste au 22e congr\u00e8s des \u00e9coles \u00ab Imam Hatip \u00bb \u00e0 Gaziantep, en Turquie, en tant que dirigeant de la fondation T\u00dcGVA, 6 septembre 2025. \u00a9 Muhammed Ibrahim Ali\/IMAGESLIVE<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n
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Recep Tayyip Erdogan entour\u00e9 de son clan, lors d’un meeting de l’organisation pour la jeunesse turque T\u00dcGVA, dirig\u00e9e par son fils Bilal Erdogan, samedi 22 d\u00e9cembre 2018 \u00e0 Istanbul. \u00a9 Service de presse pr\u00e9sidentiel\/AP\/Pool<\/figcaption> <\/figure>\n \n <\/div>\n
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Necmettin Bilal Erdogan, fils cadet du Pr\u00e9sident, assiste au 22e congr\u00e8s des \u00e9coles \u00ab Imam Hatip \u00bb \u00e0 Gaziantep, en Turquie, en tant que dirigeant de la fondation T\u00dcGVA, 6 septembre 2025. \u00a9 Muhammed Ibrahim Ali\/IMAGESLIVE<\/figcaption> <\/figure>\n <\/div>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

L\u2019erdoganisme fin de r\u00e8gne n\u2019incarne pas seulement un tournant autoritaire exacerb\u00e9. Il op\u00e8re aussi une moyen-orientalisation de la gestion du pouvoir et de l\u2019\u00c9tat, bien loin du mod\u00e8le r\u00e9publicain de Mustafa Kemal. Un clan mi-familial mi-id\u00e9ologique, m\u00fb avant tout par l\u2019app\u00e2t du gain, s\u2019est form\u00e9 autour d\u2019Erdo\u011fan. C\u2019est lui qui g\u00e8re des pans entiers de l\u2019\u00e9conomie, dont des secteurs strat\u00e9giques. L\u2019\u00e9conomie de connivence, comme dans d\u2019autres autocraties, est le mod\u00e8le dominant. L\u2019attribution des march\u00e9s publics, notamment pour les grands travaux, dont le troisi\u00e8me a\u00e9roport d\u2019Istanbul, voire un jour le creusement de \u00ab canal Istanbul \u00bb cens\u00e9 doubler le Bosphore, sont dans leur \u00e9crasante majorit\u00e9 attribu\u00e9s \u00e0 quelques holdings<\/em> proches du palais. L\u2019opposition s\u2019en prend notamment \u00e0 \u00ab la bande des cinq \u00bb<\/em> <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> : Cengiz, Limak, Kalyon, Kolin et le groupe MNG sont cit\u00e9s parmi les dix groupes qui remportent le plus de march\u00e9s publics au monde dans un rapport de la Banque mondiale de 2020 <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est dans la m\u00eame logique de passe-droit et de client\u00e9lisme que les deniers publics sont \u00e9galement mis au service de fondations religieuses, dont la principale vocation est de promouvoir une guerre culturelle. Au cours des neuf premiers mois de 2025, ces sommes s\u2019\u00e9levaient \u00e0 480 millions d\u2019euros, selon la Cour des comptes. Bilal, le fils cadet d\u2019Erdo\u011fan, dirige l\u2019une d\u2019entre elles, T\u00dcGVA (la Fondation de la jeunesse turque), fond\u00e9e en 2014, et participe \u00e0 la direction de six autres structures du m\u00eame type. C\u2019est en 2012 qu\u2019Erdo\u011fan a exprim\u00e9 pour la premi\u00e8re fois de mani\u00e8re claire son objectif de former \u00ab une g\u00e9n\u00e9ration pieuse et vindicative \u00bb<\/em> <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au congr\u00e8s de cette fondation, il s\u2019est adress\u00e9 aux jeunes gens pr\u00e9sents en leur demandant \u00ab de ne pas oublier qu\u2019il y a nous et, en face, des ennemis<\/em> \u00bb. T\u00dcGVA est ainsi devenu le navire amiral de cette mission, championne des r\u00e9\u00e9critures kitschis\u00e9es du roman national turc. Le symbole le plus frappant en la mati\u00e8re est certainement la construction en lisi\u00e8re d\u2019Ankara, sur les lieux m\u00eames de ce qui fut la ferme mod\u00e8le de Mustafa Kemal, d\u2019un immense palais de 200 000 m\u00b2 \u2014 l\u2019\u00e9quivalent de quatre fois la taille du ch\u00e2teau de Versailles \u2014 avec 1150 pi\u00e8ces et, pour impressionner chaque dignitaire \u00e9tranger en visite, une garde d\u2019honneur de seize guerriers moustachus en cotte de maille cens\u00e9s repr\u00e9senter les seize Empires turcs ou turcophones qui se sont succ\u00e9d\u00e9 depuis deux mille ans sur le plateau anatolien.<\/p>\n\n\n\n

Comme tous les autocrates au cr\u00e9puscule de leur pouvoir, le Reis<\/em> s\u2019entoure de plus en plus de courtisans, des \u00ab yes men<\/em> \u00bb qu\u2019il nomme sur la base de leur loyaut\u00e9.<\/p>Ahmet Insel, Marc Semo<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

C\u2019est aussi au sein de ce clan que se jouera la succession du Reis<\/em>. Des signaux de luttes intestines, bien qu\u2019encore faibles, se dessinent. La tentation dynastique est l\u00e0 : on peut miser au choix sur Bilal, le fils cadet d\u2019Erdo\u011fan, personnage peu brillant, ou sur l\u2019un de ses gendres, \u00e0 commencer par Sel\u00e7uk Bayraktar, aur\u00e9ol\u00e9 par ses r\u00e9ussites dans l\u2019industrie de l\u2019armement, mais responsable avec son p\u00e8re de l\u2019une des pires d\u00e9cisions \u00e9conomiques de l\u2019\u00e8re Erdo\u011fan, la baisse des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat pour combattre une inflation galopante. Cette s\u00e9quence s\u2019est conclue par son \u00e9jection du minist\u00e8re de l\u2019\u00c9conomie en 2020. Circule \u00e9galement le nom du ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res, Hakan Fidan, chef des services secrets pendant treize ans jusqu\u2019en 2023, qu\u2019Erdo\u011fan pr\u00e9sentait volontiers comme \u00ab sa bo\u00eete noire \u00bb<\/em>, soit le d\u00e9positaire de tous ses secrets. Cet ancien sous-officier a connu une ascension fulgurante dans les cercles du pouvoir. Mais, comme tout autocrate finissant, le pr\u00e9sident turc \u00e9vite scrupuleusement d\u2019aborder cette question en public, pr\u00e9f\u00e9rant plut\u00f4t pr\u00e9parer les esprits, par l\u2019interm\u00e9diaire de ses porte-paroles, \u00e0 une future candidature \u00e0 la pr\u00e9sidentielle de 2028, pr\u00e9sent\u00e9e comme \u00ab indispensable pour la s\u00e9curit\u00e9 et la prosp\u00e9rit\u00e9 du pays<\/em> \u00bb <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La t\u00e2che n\u2019est pourtant pas ais\u00e9e : la Constitution turque pr\u00e9voit un maximum de deux mandats. Pour contourner cet obstacle, le clan Erdo\u011fan envisage de faire voter au Parlement des \u00e9lections anticip\u00e9es, pr\u00e9sidentielles et l\u00e9gislatives, quelques mois, voire quelques semaines seulement avant l\u2019\u00e9ch\u00e9ance pr\u00e9vue en mai 2028. La dissolution permettrait ainsi au chef de l\u2019\u00c9tat de se pr\u00e9senter une troisi\u00e8me fois. Mais la man\u0153uvre exige une majorit\u00e9 de 3\/5\u00e8me au Parlement : actuellement, il manque un peu moins de quarante d\u00e9put\u00e9s \u00e0 la coalition au pouvoir pour esp\u00e9rer que cela se produise. Une autre solution serait un changement constitutionnel, mais cela n\u00e9cessiterait une majorit\u00e9 bien plus importante, les \u2154 du Parlement, voire un r\u00e9f\u00e9rendum. M\u00eame si ces stratag\u00e8mes portaient leurs fruits, rien ne dit que le pr\u00e9sident sortant pourrait l\u2019emporter autrement que par des fraudes massives \u2014 ce qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 le cas jusqu\u2019ici, \u00e0 l\u2019exception du r\u00e9f\u00e9rendum constitutionnel instituant un r\u00e9gime d\u2019hyper-pr\u00e9sidence, mais seulement \u00e0 la marge \u2014 ou par l\u2019\u00e9limination de tout candidat susceptible de le battre dans les urnes par des voies judiciaires d\u00e9tourn\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n\n

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\n \n \"Le\n <\/picture>\n
Le palais pr\u00e9sidentiel \u00e0 Ankara s’illumine alors que Recep Tayyip Erdogan s’appr\u00eate \u00e0 entamer son troisi\u00e8me mandat pr\u00e9sidentiel, le 28 mai 2023. \u00a9 AP\/Ali Unal<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n \n <\/div>\n
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\n \n \"La\n <\/picture>\n
La garde d’honneur du palais d’Ankara, repr\u00e9sentant chacun l’un des 16 anciens empires turcs, accueille le Premier ministre espagnol Pedro S\u00e1nchez (17 novembre 2021). \u00a9 AP Photo\/Burhan Ozbilici<\/figcaption> <\/figure>\n <\/a>\n <\/div>\n <\/div>\n \n
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Le palais pr\u00e9sidentiel \u00e0 Ankara s’illumine alors que Recep Tayyip Erdogan s’appr\u00eate \u00e0 entamer son troisi\u00e8me mandat pr\u00e9sidentiel, le 28 mai 2023. \u00a9 AP\/Ali Unal<\/figcaption> <\/figure>\n \n <\/div>\n
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La garde d’honneur du palais d’Ankara, repr\u00e9sentant chacun l’un des 16 anciens empires turcs, accueille le Premier ministre espagnol Pedro S\u00e1nchez (17 novembre 2021). \u00a9 AP Photo\/Burhan Ozbilici<\/figcaption> <\/figure>\n <\/div>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Aujourd\u2019hui, une grande partie des \u00e9lecteurs turcs, en particulier les jeunes, les femmes et les individus issus des classes moyennes, notamment dans les grandes villes, manifestent un m\u00e9contentement croissant \u00e0 l\u2019\u00e9gard des politiques d\u2019Erdo\u011fan et de son parti. \u00ab Le pouvoir d\u2019AKP a \u00e9puis\u00e9 l\u2019espoir des gens. Huit personnes sur dix consid\u00e8rent qu\u2019on ne peut pas faire d\u2019enfant dans ce pays<\/em> \u00bb, selon le sp\u00e9cialiste des sondages d\u2019opinion Bekir A\u011f\u0131rd\u0131r. Lors des \u00e9lections municipales de 2024, \u00ab c\u2019est surtout le vote des jeunes actifs qui a fait perdre le scrutin \u00e0 l\u2019AKP, notamment \u00e0 Istanbul<\/em> \u00bb, analyse de son c\u00f4t\u00e9 Murat G\u00fcven\u00e7, professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Ko\u00e7.<\/p>\n\n\n\n

La base \u00e9lectorale de l\u2019AKP s\u2019\u00e9rode et ce dernier ne repr\u00e9senterait plus qu\u2019un tiers des \u00e9lecteurs turcs. La force de ce parti, qui a remport\u00e9 sans discontinuer pendant pr\u00e8s de vingt-trois ans la quasi-totalit\u00e9 des scrutins, sans manipulation \u00e9hont\u00e9e des urnes, r\u00e9sidait dans ses propositions en mati\u00e8re d\u2019\u00e9conomie. Les campagnes du Reis<\/em> \u00e9taient rythm\u00e9es par ses adresses \u00ab aux Turcs si pauvres dans une Turquie si riche<\/em> \u00bb. En un quart de si\u00e8cle de pouvoir islamo-conservateur, le revenu par t\u00eate d\u2019habitant a plus que tripl\u00e9. Mais ce miracle \u00e9conomique montre de s\u00e9rieux signes d\u2019essoufflement. Une inflation \u00e9lev\u00e9e et durable, de plus de 30 %, p\u00e8se sur les salari\u00e9s et les retrait\u00e9s ; la politique de sur\u00e9valuation de la livre turque p\u00e9nalise les secteurs d\u2019exportation \u00e0 base de main-d\u2019\u0153uvre et impacte les revenus du tourisme. Le foss\u00e9 dans la r\u00e9partition des revenus se creuse. Le taux de ch\u00f4mage est sup\u00e9rieur \u00e0 20 %. \u00c0 cela s\u2019ajoute l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 juridique, qui touche aussi la sph\u00e8re \u00e9conomique, poussant une partie des classes riches \u00e0 transf\u00e9rer leurs capitaux en dehors du pays. Les investissements directs \u00e9trangers sont en berne en raison des atermoiements de la politique \u00e9conomique turque et de sa faible pr\u00e9visibilit\u00e9. D\u00e8s lors, tous les signaux semblent au rouge. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00e9chec de l\u2019erdoganisme se manifeste aussi dans les faibles r\u00e9sultats obtenus depuis quinze ans \u00e0 la faveur de cette guerre culturelle men\u00e9e contre l\u2019h\u00e9g\u00e9monie la\u00efque-moderniste. En Turquie, il semble que le cr\u00e9puscule des pieux ait commenc\u00e9. Au cours de ces ann\u00e9es de pouvoir, on n\u2019a pas assist\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une intelligentsia conservatrice islamo-nationaliste, le pouvoir ayant pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 se concentrer sur la mise au pas des milieux culturels \u00e0 coups d\u2019enqu\u00eates judiciaires et d\u2019arrestations arbitraires, appuy\u00e9es par des campagnes de d\u00e9nigrement et l\u2019interdiction de la plupart des \u00e9v\u00e9nements culturels. Les s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es turques, tr\u00e8s pris\u00e9es par-del\u00e0 les fronti\u00e8res nationales et v\u00e9ritable pilier du soft power turc, commencent \u00e0 p\u00e2tir de cette politique et perdent leur attrait. La politique de Reislamisation de l\u2019espace public produit des r\u00e9sultats contraires \u00e0 ceux esp\u00e9r\u00e9s. Les pratiques religieuses d\u00e9clinent. Selon une enqu\u00eate de l\u2019institut de sondages Konda, le nombre de ceux qui se d\u00e9clarent croyants pratiquants a chut\u00e9 de neuf points entre 2008 et 2025, alors que les non-croyants ont augment\u00e9 de six points, au grand dam des milieux religieux et notamment de la Direction des Affaires religieuses du pays. Forte de pr\u00e8s de 140 000 fonctionnaires religieux, c\u2019est cette institution qui a diligent\u00e9 le renforcement du contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat sur la religion sunnite, au moyen d\u2019un encadrement moral de la population, notamment de la jeunesse, avec la r\u00e9vision des programmes scolaires. Face \u00e0 cette politique culturelle f\u00e9rocement conservatrice, une partie croissante des jeunes les plus qualifi\u00e9s \u2014 des m\u00e9decins, des ing\u00e9nieurs, des informaticiens \u2014 quittent la Turquie ou envisagent s\u00e9rieusement de le faire. La raison premi\u00e8re n\u2019est pas toujours \u00e9conomique. Il s\u2019agit aussi de fuir un environnement culturel et politique toujours plus \u00e9touffant.<\/p>\n\n\n\n

En Turquie, il semble que le cr\u00e9puscule des pieux ait commenc\u00e9.<\/p>Ahmet Insel, Marc Semo<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Par cons\u00e9quent, cet \u00e9chec dans la conqu\u00eate d\u2019une v\u00e9ritable h\u00e9g\u00e9monie culturelle et id\u00e9ologique provoque une v\u00e9ritable fuite en avant chez Recep Tayyip Erdogan. On assiste \u00e0 la mise en place d\u2019un v\u00e9ritable sultanisme r\u00e9publicain<\/em>, \u00e0 mi-chemin entre le r\u00e9gime de Poutine et celui de la famille Aliyev, dans l\u2019Azerba\u00efdjan voisin. Ce projet politique, qui semble s\u2019inscrire bien au-del\u00e0 de la prochaine \u00e9ch\u00e9ance \u00e9lectorale, ne semble pas d\u00e9plaire aux \u00c9tats-Unis. Tom Barrack, ambassadeur des \u00c9tats-Unis \u00e0 Ankara et \u00e9missaire de Donald Trump, ne s\u2019est pas priv\u00e9 de rappeler \u00e0 plusieurs occasions que, dans un Moyen-Orient o\u00f9 l\u2019on ne respecte que la force, \u00ab la seule chose utile sont les r\u00e9gimes de leadership fort et des monarchies mis\u00e9ricordieuses ou des monarchies r\u00e9publicaines<\/em> \u00bb <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/em><\/p>\n\n\n\n

La Turquie demeure officiellement candidate \u00e0 l\u2019Union, en d\u00e9pit d\u2019un processus d\u2019adh\u00e9sion gel\u00e9 depuis quinze ans. Le dernier rapport du Parlement europ\u00e9en sur la Turquie, adopt\u00e9 le 17 juin, s\u2019inqui\u00e8te de la grave \u00e9rosion de l\u2019\u00c9tat de droit, du manque d\u2019ind\u00e9pendance de la justice et appelle \u00e0 sanctionner le ministre de la Justice turc. Par ailleurs, au Comit\u00e9 des Ministres du Conseil de l\u2019Europe, l\u2019ouverture d\u2019une proc\u00e9dure de sanction contre la Turquie est en attente depuis plus d\u2019un an, pour non-application des d\u00e9cisions de la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme, notamment pour le maintien en d\u00e9tention du m\u00e9c\u00e8ne et d\u00e9fenseur des droits humains Osman Kavala<\/a>. Prise de d\u00e9cision que le Comit\u00e9 des Ministres reporte tous les trois mois pour ne pas \u00ab rompre le dialogue avec la Turquie \u00bb<\/em>. Si le rapport du Parlement europ\u00e9en souligne l\u2019importance strat\u00e9gique et g\u00e9opolitique de la Turquie et la n\u00e9cessit\u00e9 de renforcer la coop\u00e9ration en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 r\u00e9gionale, il critique aussi la doctrine \u00ab Patrie bleue \u00bb<\/a>, portant sur la d\u00e9limitation de la zone \u00e9conomique exclusive de la Turquie en M\u00e9diterran\u00e9e orientale. Ces critiques s\u2019arr\u00eatent cependant syst\u00e9matiquement au seuil de l\u2019action et s\u2019assortissent d\u2019un report sine die du processus d\u2019adh\u00e9sion de la Turquie et de l\u2019actualisation de l\u2019accord d\u2019union douani\u00e8re sign\u00e9 en 1995. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019Europe est tiraill\u00e9e entre ses principes politiques fondateurs et des consid\u00e9rations d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques et g\u00e9ostrat\u00e9giques. Comme toujours, les seconds priment sur les premiers.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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