{"id":343752,"date":"2026-06-30T07:29:57","date_gmt":"2026-06-30T05:29:57","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=343752"},"modified":"2026-06-30T07:30:03","modified_gmt":"2026-06-30T05:30:03","slug":"le-mensonge-qui-unit-lula-et-bolsonaro","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/06\/30\/le-mensonge-qui-unit-lula-et-bolsonaro\/","title":{"rendered":"Le mensonge qui unit Lula et Bolsonaro"},"content":{"rendered":"\n
Le nouveau volume papier du Grand Continent <\/em>L\u2019ennemi qui nous d\u00e9signe est d\u00e9sormais disponible. D\u00e9couvrez cet ouvrage dirig\u00e9 par Giuliano da Empoli chez Gallimard ou en cliquant<\/em> <\/em>ici<\/em><\/a> \u2014 si vous souhaitez le recevoir et soutenir notre r\u00e9daction,<\/em> pensez \u00e0 vous abonner \u00e0 la revue<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n Des \u00e9lections g\u00e9n\u00e9rales sont pr\u00e9vues au Br\u00e9sil les 4 et 25 octobre. Ce scrutin, qui opposera une nouvelle fois l’extr\u00eame droite \u00e0 une coalition social-d\u00e9mocrate, pourrait r\u00e9server une surprise de taille sur le plan g\u00e9opolitique. Les programmes \u00e9conomiques des deux candidats en lice, Fl\u00e1vio Bolsonaro, fils de l’ancien pr\u00e9sident Jair Bolsonaro, et l’actuel pr\u00e9sident, Luiz In\u00e1cio Lula da Silva, peuvent sembler radicalement diff\u00e9rents au premier abord. Le premier pr\u00f4ne le libre-march\u00e9 et une intervention r\u00e9duite de l\u2019\u00c9tat, tandis que le second plaide en faveur de politiques industrielles plus interventionnistes et d’un r\u00f4le accru de l\u2019\u00c9tat br\u00e9silien dans les politiques de d\u00e9veloppement. Cependant, leurs positions ne sont pas aussi irr\u00e9conciliables qu’il y para\u00eet. Quelle que soit l’issue du vote, le candidat \u00e9lu devra composer avec la Chine, les \u00c9tats-Unis, ainsi qu’avec les march\u00e9s et les investisseurs europ\u00e9ens. <\/p>\n\n\n\n Chaque camp politique sera rattrap\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9o\u00e9conomique du pays, qu\u2019aucun slogan ne saurait s\u00e9rieusement d\u00e9fier. La situation est rendue plus d\u00e9licate encore par le fait que les partis qui s’affrontent n\u2019ont pas de ligne claire sur la position \u00e0 adopter vis-\u00e0-vis de la Chine et, par extension, des \u00c9tats-Unis. La droite et l\u2019extr\u00eame droite br\u00e9siliennes affirment officiellement leur loyaut\u00e9 envers les \u00c9tats-Unis, tout en cherchant \u00e0 minimiser l\u2019influence chinoise au Br\u00e9sil et, plus largement, en Am\u00e9rique latine. Mais cette d\u00e9fense du principe d’alignement unilat\u00e9ral sur les \u00c9tats-Unis n’est plus aussi ferme qu’auparavant. Parall\u00e8lement, la gauche et le gouvernement de Lula semblent appeler de leurs v\u0153ux une politique \u00e9conomique qui, si elle \u00e9tait mise en \u0153uvre, entrerait en conflit direct avec les int\u00e9r\u00eats chinois dans la r\u00e9gion. <\/p>\n\n\n\n Les deux partis br\u00e9siliens ne sont donc pas exempts de contradictions. En cette p\u00e9riode de campagne \u00e9lectorale, tout est cependant fait pour les dissimuler ou faire croire qu\u2019elles n\u2019existent pas. <\/p>\n\n\n\n Bolsonaro avait trouv\u00e9 son \u00e9lectorat dans les zones agricoles du Br\u00e9sil, qui couvrent les vastes \u00e9tendues du centre-ouest du pays ainsi que l’\u00c9tat \u00e9conomiquement puissant de S\u00e3o Paulo. Cette r\u00e9gion d\u00e9pend fortement de la demande chinoise en soja, en viande bovine et en minerai de fer. Pourtant, durant les quatre ann\u00e9es de sa pr\u00e9sidence, Jair Bolsonaro, actuellement en prison pour sa tentative de coup d’\u00c9tat apr\u00e8s sa d\u00e9faite \u00e9lectorale en 2022, a pris le parti des \u00c9tats-Unis et entretenu des hostilit\u00e9s id\u00e9ologiques avec la Chine, soutenu par ses alli\u00e9s. Une hostilit\u00e9 de fa\u00e7ade, car le secteur agroalimentaire br\u00e9silien ne peut se permettre de rompre avec P\u00e9kin. Toute implication dans le conflit g\u00e9o\u00e9conomique opposant les \u00c9tats-Unis \u00e0 la Chine pourrait se retourner tr\u00e8s largement contre le Br\u00e9sil.<\/p>\n\n\n\n Pour autant, la pr\u00e9sidence de Jair Bolsonaro s’est distingu\u00e9e par une rh\u00e9torique anti-chinoise inhabituellement agressive. Pendant la pand\u00e9mie, le pr\u00e9sident d\u2019extr\u00eame droite a accus\u00e9 la Chine d’\u00eatre \u00e0 l’origine du virus du Covid-19, a ridiculis\u00e9 les vaccins fabriqu\u00e9s en Chine \u2014 qui ont n\u00e9anmoins \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 la disposition de la population en raison de la p\u00e9nurie initiale de vaccins produits par des laboratoires am\u00e9ricains \u2014 et a laiss\u00e9 entrevoir des menaces tarifaires, \u00e0 l’image de celles de Trump. L\u2019agro-industrie br\u00e9silienne, pilier de la coalition bolsonariste, s\u2019est retrouv\u00e9e dans une situation d\u00e9licate : elle vend un tiers de sa production \u00e0 la Chine, qui absorbe \u00e0 elle seule environ 70 % de ses exportations de soja. Il n\u2019existait aucun acheteur alternatif plausible \u00e0 cette \u00e9chelle pendant la pr\u00e9sidence de Jair Bolsonaro, et il n\u2019y en aura pas non plus si son fils est \u00e9lu \u00e0 la fin de cette ann\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Les producteurs br\u00e9siliens de soja et de b\u0153uf d\u00e9pendent des relations commerciales avec la Chine, tandis que le reste de la coalition bolsonariste m\u00e8ne une guerre culturelle inspir\u00e9e des \u00c9tats-Unis. \u00bb<\/p>Monica de Bolle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Au d\u00e9but de cette ann\u00e9e, le Br\u00e9sil a soutenu l\u2019accord entre l\u2019Union europ\u00e9enne et le Mercosur<\/a>, entr\u00e9 en vigueur \u00e0 titre provisoire le 1er mai, qui a partiellement stimul\u00e9 les secteurs agricoles br\u00e9siliens. Toutefois, les \u00c9tats membres ont renforc\u00e9 leurs exigences en mati\u00e8re de durabilit\u00e9 et de sant\u00e9, ce qui complexifie l\u2019acc\u00e8s du Br\u00e9sil \u00e0 ses march\u00e9s. Par ailleurs, le reste de l\u2019Asie n\u2019est pas en mesure d\u2019absorber les volumes produits par le Br\u00e9sil. Pire encore, l\u2019alli\u00e9 le plus respect\u00e9 des bolsonaristes, les \u00c9tats-Unis, est devenu le principal concurrent du Br\u00e9sil dans l\u2019exportation de ses produits agricoles : le soja et le b\u0153uf. En octobre dernier, c\u2019est le pr\u00e9sident Trump qui est parvenu \u00e0 conclure un accord avec la Chine pour lui vendre le soja produit aux \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\n Ces contradictions se sont manifest\u00e9es tout au long de son mandat, en raison de la convergence de groupes politiques disparates qu\u2019il avait r\u00e9ussi \u00e0 op\u00e9rer lors de son entr\u00e9e en politique. Ces groupes comprennent les adeptes des \u00c9glises \u00e9vang\u00e9liques n\u00e9o-pentec\u00f4tistes, des officiers militaires \u00e0 la retraite, des \u00e9lecteurs urbains oppos\u00e9s \u00e0 Lula, le lobby des armes \u00e0 feu et la classe agro-exportatrice. Parmi ces diff\u00e9rents collectifs, seule la classe agro-exportatrice pr\u00e9sente un int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique clairement identifi\u00e9, et celui-ci est fondamentalement ouvert sur l’international. Les producteurs br\u00e9siliens de soja et de b\u0153uf d\u00e9pendent en effet des voies maritimes, d’une logistique portuaire pr\u00e9visible, de conditions mon\u00e9taires stables et de relations commerciales sans heurts avec les pays consommateurs. Les orientations culturelles du reste de la coalition de Bolsonaro, qui englobent une position altermondialiste, une m\u00e9fiance envers les institutions multilat\u00e9rales et une fascination pour les guerres culturelles aux \u00c9tats-Unis, sont en revanche en contradiction avec les int\u00e9r\u00eats de l’agro-industrie.<\/p>\n\n\n\n Entre 2019 et 2022, ces contradictions ont \u00e9t\u00e9 contenues gr\u00e2ce \u00e0 une r\u00e9partition tacite des r\u00f4les. D’un c\u00f4t\u00e9, Jair Bolsonaro et ses fils assuraient la mise en sc\u00e8ne id\u00e9ologique. De l’autre, le vice-pr\u00e9sident Hamilton Mour\u00e3o, les membres du gouvernement et une grande partie du corps diplomatique s’occupaient des n\u00e9gociations proprement dites. Cette approche pragmatique a permis d’assurer la poursuite et l’expansion des investissements chinois dans les r\u00e9seaux \u00e9lectriques et les infrastructures portuaires br\u00e9siliens. R\u00e9sultat : les relations commerciales et d\u2019investissement entre le Br\u00e9sil et la Chine ont surv\u00e9cu aux affronts politiques et aux grandes d\u00e9clarations d\u2019inimiti\u00e9 du pr\u00e9sident br\u00e9silien. <\/p>\n\n\n\n \u00ab La droite ne peut pas \u00e0 la fois garantir la prosp\u00e9rit\u00e9 du secteur agroalimentaire et mener une guerre id\u00e9ologique contre la Chine, tandis que la gauche ne peut pas \u00e0 la fois relancer l\u2019industrie et accepter sans r\u00e9serve un partenariat tr\u00e8s \u00e9troit avec P\u00e9kin. \u00bb <\/p>Monica de Bolle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Apr\u00e8s l’\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2022, la situation est rest\u00e9e la m\u00eame. La droite bolsonariste reste la droite de l\u2019agro-industrie, qui demeure d\u00e9pendante de la Chine. Les intellectuels proches de Bolsonaro continuent de pr\u00e9senter la Chine comme une menace existentielle, tout en ayant un regard positif sur les \u00c9tats-Unis, malgr\u00e9 les droits de douane impos\u00e9s par Trump et la r\u00e9cente d\u00e9signation par les \u00c9tats-Unis de deux gangs br\u00e9siliens comme organisations terroristes \u00e9trang\u00e8res, ce qui pourrait donner lieu \u00e0 des sanctions visant directement le syst\u00e8me financier du pays. <\/p>\n\n\n\n L\u2019administration Trump est all\u00e9e encore plus loin : elle a impos\u00e9 des droits de douane sur l\u2019acier et l\u2019aluminium br\u00e9siliens, puis a \u00e9tendu ces tarifs, depuis remis en cause par la Cour supr\u00eame, \u00e0 un large \u00e9ventail de produits, pouvant atteindre 50 %. Plus r\u00e9cemment, l’USTR a annonc\u00e9 son intention d’imposer des droits de douane de 25 % sur les produits br\u00e9siliens. Cette d\u00e9cision fait suite aux premi\u00e8res conclusions des enqu\u00eates sur des pratiques commerciales d\u00e9loyales, ouvertes l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re en vertu de l\u2019article 301 de la loi sur le commerce de 1974. Si certains produits agricoles ont \u00e9t\u00e9 exempt\u00e9s de ces droits de douane punitifs, d\u2019autres exportations majeures ne l\u2019ont pas \u00e9t\u00e9. Il y a donc un d\u00e9calage croissant entre la rh\u00e9torique de la droite, qui s’appuie encore largement sur l’id\u00e9e d’un alignement avec les \u00c9tats-Unis, et les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques du Br\u00e9sil et d’une grande partie de sa base \u00e9lectorale, mis \u00e0 mal par Donald Trump. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 l’inverse, le pr\u00e9sident Lula et la gauche br\u00e9silienne ont adopt\u00e9 une position pragmatique vis-\u00e0-vis de la Chine et des \u00c9tats-Unis, suivant ainsi la tradition de non-alignement du pays \u00e0 l’\u00e9gard de tout pays ou bloc international sp\u00e9cifique. L\u2019importance de la Chine pour le Br\u00e9sil et celle du Br\u00e9sil pour la Chine transparaissent fr\u00e9quemment dans les d\u00e9clarations des deux pays concernant leurs relations : Lula et ses ministres soulignent souvent que les objectifs de d\u00e9veloppement du Br\u00e9sil d\u00e9pendent de la Chine. Cependant, la politique \u00e9conomique pr\u00f4n\u00e9e par le Parti des travailleurs, qui vise \u00e0 relancer l\u2019industrie manufacturi\u00e8re br\u00e9silienne, semble entrer en contradiction avec la pr\u00e9sence chinoise de plus en plus affirm\u00e9e dans le pays. Comme l’a expliqu\u00e9 Fernando Haddad, membre du parti et ancien ministre des Finances, le Br\u00e9sil ne souhaite pas se contenter d’exporter des mati\u00e8res premi\u00e8res et des c\u00e9r\u00e9ales vers la Chine ou le reste du monde. Il souhaite occuper des segments de la cha\u00eene d’approvisionnement qui favorisent l’industrie manufacturi\u00e8re et g\u00e9n\u00e8rent une plus grande valeur ajout\u00e9e dans ses exportations. Or, c\u2019est actuellement la Chine qui domine ces m\u00eames segments, tant \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale qu\u2019au Br\u00e9sil. Le Br\u00e9sil de Lula poursuit donc des objectifs de politique industrielle et de d\u00e9veloppement qui entrent en conflit direct avec la pr\u00e9sence chinoise dans des secteurs qu\u2019il entend \u00e0 nouveau contr\u00f4ler. Un \u00e9l\u00e9ment que le parti au pouvoir \u00e9lude constamment. <\/p>\n\n\n\n Les contradictions au sein du camp de Lula sont \u00e0 la fois plus r\u00e9centes et, \u00e0 certains \u00e9gards, plus lourdes de cons\u00e9quences que celles qui traversent le camp adverse. Depuis l’entr\u00e9e en fonction de Lula au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, le PT a toujours affich\u00e9 une attitude programmatique favorable \u00e0 la Chine, m\u00eame si la nature de cette relation a \u00e9volu\u00e9 au fil du temps. La Chine est consid\u00e9r\u00e9e comme un partenaire, un p\u00f4le alternatif et un mod\u00e8le de d\u00e9veloppement dirig\u00e9 par l\u2019\u00c9tat dont le Br\u00e9sil devrait s\u2019inspirer plut\u00f4t que de le craindre. Le gouvernement actuel a largement mis\u00e9 sur cette vision de la \u00ab multipolarit\u00e9 souveraine \u00bb. Lula s’est rendu \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 P\u00e9kin, le ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res a redynamis\u00e9 les BRICS en tant qu’institution \u00e0 part enti\u00e8re et la nomination de l’ancienne pr\u00e9sidente Dilma Rousseff \u00e0 la Nouvelle Banque de d\u00e9veloppement t\u00e9moigne de l’engagement du Br\u00e9sil et de la Chine \u00e0 renforcer les liens g\u00e9opolitiques et \u00e9conomiques entre les deux pays. Rien de tout cela ne peut \u00eatre remis en cause, quel que soit le r\u00e9sultat des \u00e9lections de fin d’ann\u00e9e. Cependant, de mani\u00e8re paradoxale, tout au long de son troisi\u00e8me mandat, Lula a \u00e9labor\u00e9 un programme \u00e9conomique qui contredit cette rh\u00e9torique de collaboration.<\/p>\n\n\n\n \u00ab La Chine est consid\u00e9r\u00e9e comme un partenaire. Pourtant, le programme industriel de Lula entre directement en conflit avec la pr\u00e9sence chinoise au Br\u00e9sil. \u00bb <\/p>Monica de Bolle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ainsi, au cours de ces trois derni\u00e8res ann\u00e9es, Lula et d\u2019autres membres de son gouvernement ont affirm\u00e9, tant au Br\u00e9sil qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tranger, que le pays ne pouvait pas rester ind\u00e9finiment un exportateur de mati\u00e8res premi\u00e8res. Plusieurs \u00e9l\u00e9ments viennent \u00e9tayer cette opinion. D’une part, le Br\u00e9sil ne peut plus compter sur l’explosion des prix des mati\u00e8res premi\u00e8res qui a aliment\u00e9 les programmes sociaux et la croissance des revenus au cours des ann\u00e9es 2000, sous les mandats de Lula et de Rousseff. L\u2019am\u00e9lioration de la situation \u00e9conomique des plus d\u00e9munis et de la classe moyenne inf\u00e9rieure ne peut \u00eatre obtenue et p\u00e9rennis\u00e9e que par des politiques favorisant le d\u00e9veloppement. D\u2019autre part, l\u2019\u00e9conomie br\u00e9silienne s\u2019est d\u00e9sindustrialis\u00e9e au cours des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies et la part de l\u2019industrie manufacturi\u00e8re dans le PIB s’\u00e9tablit d\u00e9sormais \u00e0 environ 12 %, soit la moiti\u00e9 de son niveau de 1970. Enfin, la transition \u00e9cologique et la course \u00e0 l\u2019intelligence artificielle offrent une opportunit\u00e9 au Br\u00e9sil : gr\u00e2ce \u00e0 son mix \u00e9lectrique propre, \u00e0 ses gisements de min\u00e9raux critiques et \u00e0 l\u2019abondance de ses terres, le pays pourrait se r\u00e9industrialiser en produisant de l\u2019acier et de l\u2019hydrog\u00e8ne verts, du lithium transform\u00e9 et des \u00e9l\u00e9ments de terres rares, ainsi qu\u2019en fabriquant des composants pour v\u00e9hicules \u00e9lectriques et des biocarburants. Il s’agit l\u00e0 de nouvelles opportunit\u00e9s que le Br\u00e9sil peut saisir pour gravir les \u00e9chelons de la cha\u00eene de valeur. Cette perspective omet toutefois de mentionner que la Chine est d\u00e9j\u00e0 fortement impliqu\u00e9e dans certaines de ces activit\u00e9s sur le sol br\u00e9silien. De plus, en tant que premier transformateur mondial de min\u00e9raux critiques, la Chine peut constituer un obstacle majeur aux ambitions du Br\u00e9sil de traiter, raffiner et s\u00e9parer ces mat\u00e9riaux.<\/p>\n\n\n\n Le r\u00f4le de la Chine, tant au Br\u00e9sil qu’\u00e0 l’\u00e9chelle mondiale, constitue donc un obstacle important, mais m\u00e9connu, aux ambitions de la gauche. Les industries que la gauche souhaite relancer et cr\u00e9er, comme les panneaux solaires et les v\u00e9hicules \u00e9lectriques, sont pr\u00e9cis\u00e9ment celles o\u00f9 les exportateurs chinois se montrent les plus agressifs. L’entreprise chinoise BYD a rachet\u00e9 une ancienne usine Ford \u00e0 Cama\u00e7ari, dans l’\u00c9tat de Bahia, et pr\u00e9voit de produire jusqu’\u00e0 300 000 v\u00e9hicules hybrides et \u00e9lectriques par an pour le march\u00e9 br\u00e9silien. Les panneaux solaires chinois dominent le march\u00e9 local de l’installation. La production d’acier chinoise est si importante que les principaux producteurs du pays ont demand\u00e9 l’adoption de mesures antidumping. Le gouvernement br\u00e9silien a r\u00e9instaur\u00e9 les droits de douane sur les v\u00e9hicules \u00e9lectriques, supprim\u00e9s par le gouvernement pr\u00e9c\u00e9dent, a ouvert des enqu\u00eates sur plusieurs cat\u00e9gories de produits chinois et a engag\u00e9 des discussions sur les exigences en mati\u00e8re de contenu local. Ces mesures sont politiquement d\u00e9licates, car elles obligent le gouvernement \u00e0 prendre des mesures qui ne correspondent pas exactement \u00e0 la position affich\u00e9e par le Br\u00e9sil concernant ses relations avec P\u00e9kin.<\/p>\n\n\n\n \u00ab La r\u00e9alit\u00e9 est que le Br\u00e9sil a besoin du march\u00e9 chinois, mais doit \u00e9galement se prot\u00e9ger de la concurrence exerc\u00e9e par les entreprises de P\u00e9kin. \u00bb<\/p>Monica de Bolle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le malaise est de plus en plus palpable. Lorsque Lula se rend \u00e0 P\u00e9kin, le communiqu\u00e9 conjoint \u00e9voque les partenariats, les compl\u00e9mentarit\u00e9s, la construction d’un ordre international plus juste et l’importance des BRICS. Mais lorsque les responsables commerciaux br\u00e9siliens discutent avec leurs homologues chinois, ils \u00e9voquent invariablement des concessions potentielles sur les mesures protectionnistes, jamais leur \u00e9limination. La position diplomatique du Parti de Lula est quelque peu ironique : une grande partie de ce que le gouvernement met en \u0153uvre avec la Chine ressemble \u00e0 la loi sur la r\u00e9duction de l’inflation (Inflation Reduction Act) de Joe Biden et au cadre europ\u00e9en de r\u00e9duction des risques li\u00e9s \u00e0 la Chine. Des droits de douane sur les v\u00e9hicules \u00e9lectriques chinois aux exigences de contenu local pour les minerais critiques, le Br\u00e9sil a mis en place des mesures de d\u00e9fense commerciale similaires \u00e0 celles de Washington et de Bruxelles. <\/p>\n\n\n\n Des tensions sont m\u00eame apparues au sein du Parti des travailleurs. L\u2019aile la plus attach\u00e9e \u00e0 la conception de la Chine comme partenaire, dirig\u00e9e par le conseiller sp\u00e9cial du pr\u00e9sident, Celso Amorim, est \u00e9galement celle qui s\u2019investit le plus dans la solidarit\u00e9 internationale, la diplomatie des BRICS et la politique symbolique du Sud global. L\u2019aile qui promeut le programme industriel, men\u00e9e par Fernando Haddad, est associ\u00e9e \u00e0 la vieille tradition manufacturi\u00e8re de S\u00e3o Paulo. Bien que les deux tendances ne soient pas en conflit ouvert, leurs politiques ne sont pas enti\u00e8rement compatibles.<\/p>\n\n\n\n Ce qui frappe, c’est \u00e0 quel point ce d\u00e9bat interne \u00e0 la gauche refl\u00e8te celui de la droite, m\u00eame si les acteurs sont tr\u00e8s diff\u00e9rents. Dans les deux camps, les choix rh\u00e9toriques et op\u00e9rationnels concernant la Chine sont men\u00e9s par des personnes diff\u00e9rentes dont les motivations et les objectifs divergent fortement.<\/p>\n\n\n\n Trois raisons structurelles expliquent pourquoi les contradictions \u00e0 droite et \u00e0 gauche prennent cette forme sym\u00e9trique. La premi\u00e8re est que la situation \u00e9conomique du Br\u00e9sil ne permet pas de mener une politique unique et coh\u00e9rente vis-\u00e0-vis de la Chine. \u00c0 la diff\u00e9rence de la diplomatie du bambou au Vietnam<\/a> ou de la strat\u00e9gie du Mexique<\/a>, le Br\u00e9sil n\u2019est pas int\u00e9gr\u00e9 aux r\u00e9seaux de production de la Chine ou des \u00c9tats-Unis. Le pays est \u00e9galement bien plus qu\u2019un simple exportateur de mati\u00e8res premi\u00e8res. Il s’agit d’une \u00e9conomie vaste et diversifi\u00e9e dont les int\u00e9r\u00eats vont de l’extractivisme pur \u00e0 l’\u00e9conomie politique complexe de l’industrie manufacturi\u00e8re. Cependant, il s’agit aussi d’un pays \u00e0 revenu interm\u00e9diaire et non d’un g\u00e9ant institutionnel comme l’Union europ\u00e9enne, capable de formuler des politiques visant \u00e0 r\u00e9duire les risques li\u00e9s \u00e0 la Chine ou aux \u00c9tats-Unis. Au contraire, l\u2019\u00e9conomie br\u00e9silienne d\u00e9pend fortement de ces deux puissances. Le Br\u00e9sil vend des mati\u00e8res premi\u00e8res \u00e0 ces deux pays et est en concurrence avec eux dans la fabrication de biens, notamment sur son propre march\u00e9 int\u00e9rieur. Cette situation rend tr\u00e8s difficile pour le Br\u00e9sil de disposer d’un cadre coh\u00e9rent pour n\u00e9gocier avec ces deux partenaires. Le Parti des travailleurs ma\u00eetrise donc mal ses relations avec la Chine, car son discours promet une collaboration utopique. Jair Bolsonaro, de son c\u00f4t\u00e9, les a \u00e9galement mal appr\u00e9hend\u00e9es \u2014 et cela se poursuivrait probablement si Fl\u00e1vio Bolsonaro devenait pr\u00e9sident \u2014, car son discours \u00e9tait excessivement belliqueux. La r\u00e9alit\u00e9 est que le Br\u00e9sil a besoin du march\u00e9 chinois, mais doit \u00e9galement se prot\u00e9ger de la concurrence exerc\u00e9e par les entreprises de P\u00e9kin. Il en va de m\u00eame pour les \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Le Br\u00e9sil ne souhaite pas se contenter d’exporter des mati\u00e8res premi\u00e8res ; il veut remonter les cha\u00eenes de valeur. Or, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la Chine qui domine ces m\u00eames segments. \u00bb<\/p>Monica de Bolle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La deuxi\u00e8me raison de ces contradictions crois\u00e9es est la faiblesse des institutions cens\u00e9es aborder publiquement les complexit\u00e9s \u00e9voqu\u00e9es. Il n\u2019existe pas d\u2019\u00e9quivalent br\u00e9silien aux d\u00e9bats politiques qui se sont d\u00e9roul\u00e9s ces cinq derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 Washington, Bruxelles, Tokyo ou S\u00e9oul sur la r\u00e9glementation technologique, les subventions industrielles, la s\u00e9curit\u00e9 des cha\u00eenes d\u2019approvisionnement et la g\u00e9opolitique de la d\u00e9carbonisation. Le minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res est limit\u00e9 par les signaux politiques qu\u2019il re\u00e7oit du gouvernement. Bien que le Congr\u00e8s br\u00e9silien l\u00e9gif\u00e8re sur des questions telles que la r\u00e9glementation de l\u2019intelligence artificielle, celle des minerais critiques ou la politique agricole, il ne les relie pas aux d\u00e9bats plus larges en cours. La presse br\u00e9silienne couvre abondamment la Chine, mais les articles ont tendance \u00e0 traiter s\u00e9par\u00e9ment les questions diplomatiques et commerciales, sans jamais les relier au probl\u00e8me politico-\u00e9conomique plus large. Ces contradictions restent ainsi en suspens, sans trouver d’issue, ce qui donne l’impression d’une \u00e9tonnante improvisation politique. <\/p>\n\n\n\n M\u00eame s’il n’est pas familier de la politique br\u00e9silienne, un lecteur europ\u00e9en reconna\u00eetra les sch\u00e9mas strat\u00e9giques qui se dessinent, car les coalitions politiques europ\u00e9ennes sont confront\u00e9es \u00e0 leurs propres versions de ce dilemme. L\u2019industrie automobile allemande, par exemple, a besoin de la Chine tout en \u00e9tant en concurrence avec elle, tandis que les int\u00e9r\u00eats de l\u2019industrie manufacturi\u00e8re fran\u00e7aise diff\u00e8rent de ceux du secteur agricole. Le cadre de r\u00e9duction des risques mis en place par l\u2019Union constitue en partie une tentative de r\u00e9solution d’une contradiction que les politiques nationales ne peuvent pas aborder ouvertement. La diff\u00e9rence r\u00e9side dans le fait que l\u2019Europe dispose des institutions n\u00e9cessaires pour examiner ces contradictions en profondeur, ce qui n’est pas encore le cas du Br\u00e9sil.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Les partisans de Bolsonaro et de Lula devront t\u00f4t ou tard r\u00e9soudre leurs contradictions internes. Tant qu\u2019ils ne le feront pas, l\u2019improvisation tiendra lieu de strat\u00e9gie. \u00bb<\/p>Monica de Bolle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La troisi\u00e8me raison concerne la politique budg\u00e9taire. Les finances publiques du Br\u00e9sil sont tendues et la marge de man\u0153uvre du gouvernement pour subventionner une relance industrielle est r\u00e9duite. Une strat\u00e9gie s\u00e9rieuse visant \u00e0 raffiner et \u00e0 traiter les minerais critiques n\u00e9cessiterait \u00e0 la fois des d\u00e9penses publiques substantielles et une protection commerciale importante, deux \u00e9l\u00e9ments qui n’ont pas \u00e9t\u00e9 clairement reconnus. La coalition politique n\u00e9cessaire pour d\u00e9fendre l\u2019industrie manufacturi\u00e8re br\u00e9silienne face \u00e0 la concurrence chinoise devrait inclure des pans du mouvement syndical industriel et des segments du secteur priv\u00e9 ayant rompu avec le Parti des travailleurs il y a une d\u00e9cennie, notamment lors de la destitution de Dilma Rousseff. <\/p>\n\n\n\n Les partisans de Bolsonaro et de Lula devront t\u00f4t ou tard r\u00e9soudre leurs contradictions internes, probablement lorsque l’un d’entre eux prendra le pouvoir en 2027. La droite ne peut pas \u00e0 la fois garantir la prosp\u00e9rit\u00e9 du secteur agroalimentaire et mener une guerre id\u00e9ologique contre la Chine, tandis que la gauche ne peut pas \u00e0 la fois relancer l\u2019industrie et accepter sans r\u00e9serve un partenariat tr\u00e8s \u00e9troit avec P\u00e9kin. Tant que ces contradictions ne seront pas r\u00e9solues de mani\u00e8re ad\u00e9quate, le foss\u00e9 entre les discours et les actes de chaque camp continuera d’entraver la politique \u00e9conomique ext\u00e9rieure du Br\u00e9sil. Il en r\u00e9sultera in\u00e9vitablement une improvisation politique, bien loin d’une strat\u00e9gie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" L\u2019extr\u00eame droite bolsonariste et le Parti des travailleurs tentent de dissimuler une r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9o\u00e9conomique de plus en plus contraignante : l’\u00e9treinte avec la Chine de Xi Jinping.<\/p>\n","protected":false},"author":61106,"featured_media":343804,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":17,"footnotes":""},"categories":[3585],"tags":[],"staff":[5027],"editorial_format":[4944],"serie":[],"audience":[],"geo":[525],"class_list":["post-343752","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-suds","staff-monica-de-bolle","editorial_format-actu-longues","geo-ameriques"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":"default","_thumbnail_id":343804,"excerpt":"L\u2019extr\u00eame droite bolsonariste et le Parti des travailleurs tentent de dissimuler une r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9o\u00e9conomique de plus en plus contraignante : l'\u00e9treinte avec la Chine de Xi Jinping.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nLe bolsonarisme dans le pi\u00e8ge chinois<\/h2>\n\n\n\n
Lula face au Parti <\/h2>\n\n\n\n
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